TRENTAIN GRÉGORIEN
c'était exactement le trentième depuis qu'on avait commencé la célébration des messes à son intention. Un récit si consolant, couvert par l'autorité de saint Grégoire, ne pouvait rester sans écho. Dans l'anxiété très naturelle où se trouvent les vivants sur le sort de leurs défunts, on comprend sans peine qu'ils aient eu recours, pour la délivrance des âmes des trépassés, à un moyen dont le saint pape avait fait un usage personnel et expérimenté l'efficacité. Là est l'origine du « trentain grégorien ».
Il ne serait pas exact de dire que saint Grégoire a institué le trentain et en a introduit la pratique dans les mœurs chrétiennes et la liturgie de par son autorité. Il est possible et même probable que, dès avant lui, on ait observé, pour le culte des morts et les suffrages en leur faveur, ce nombre de trente jours, déjà connu et usité chez les païens et qui, dès l'antiquité chrétienne, avait obtenu une place dans la liturgie. Le trentain est né essentiellement de la prathrae des fidèles, désireux d'imiter un geste accompli par saint Grégoire, avec la confiance d'obtenir le même heureux résultat. La popularité que connurent les Dialogues aida à la diffusion de cette coutume, qu'aujourd'hui encore l'Église reconnaît, approuve et encourage, sans cependant l'ériger au rang d'une institution. Il semble que c'est principalement dans les monastères bénédictins que la pratique du trentain se conserva durant le haut Moyen Age. Le moine Udalric (t 1093) mentionne au nombre des coutumes de Cluny la célébration, à la mort de chaque religieux, de trente messes, chantées successivement par six prêtres durant un mois, sans interruption aucune, si ce n'est cinq jours par an (aux fêtes de Noël et de Pâques et durant les trois derniers jours de la semaine sainte). P. L., t. cxlix, col. 775. On voit que, dès cette époque, les éléments constitutifs de la pratique étaient fixés, à savoir : l'offrande du saint sacrifice pour un défunt, durant trente jours et sans interruption. Le fait que, selon les Dialogues, un laps de trente jours s'était écoulé entre la mort de Justus et le début de la célébration des messes, constitue une circonstance qui n'a pas été retenue, et nul ne semble avoir songé à la présenter comme requise. Quant aux autres formes accessoires de suffrages que la piété chrétienne a pu introduire: célébration à un autel privilégié, choix d'un sanctuaire déterminé, ou d'un prêtre connu, messe de Requiem, lorsqu'elle est permise par les rubriques, etc., ce ne sont là que des éléments extrinsèques et facultatifs, qu'on ne saurait imposer à ceux qui, en cette matière, veulent imiter saint Grégoire.
Des cloîtres, l'usage du trentain se répandit peu à peu pnrmi les fidèles, qui avaient acquis la conviction de la délivrance de l'âme d'un défunt par la vertu du sacrifice offert pendant trente jours. Et, comme ces messes avaient été jadis célébrées à un ^rfîtol où le saint pape avait coutume d'offrir le divin sacrifice, cet autel fut, dans la suite, entouré d'une grande vénération. On lui attribua bientôt une vertu particulière; à tel point que la croyance se répandit peu à peu qu'une seule messe (qumvis missa) célébrée à l'autel de S.iint Grégoire au Mont-Célius, obtenait, par l'iniion spéciale de ce saint, la délivrance d'une âme du purgatoire.
l'Iu t:nd, à partir du xvr» siècle, les papes, spécialement Grégoire XIII (1572-1585), accordèrent le « privilège » (ou du moins ce que l'on appe lait de ce nom) de l'autel du Célius à d'autres autels, soit à Home, soit ailleurs. On les appela • autels grégoriens ad instar », et les fidèles les considérèrent comme Jouissant en tout des mêmes privilèges ou grâces qvie '•lui de Saint-Grégoire à Rome. Cependant, Domina
vers le milieu du XIX* siècle, det dOUfc I S'étaient élevés :ui lujd d< L'efficacité de ces autels, que certains
MOT, DE TIIÉ'.L. ' ATIIOL.
avaient tendance à les confondre avec les autels privilégiés proprement dits, cf. Autel, t. i, col. 2584, le pape Pie IX, par un décret daté du 15 mars 1852, interdit à l'avenir toute concession du privilège de l'autel grégorien ad instar. Ce fut seulement le 15 mars 1884 que Léon XIII révoqua cette interdiction, après que la S. Congrégation des Indulgences eut proclamé pieuse et légitime la croyance des fidèles à l'efficacité des autels grégoriens ad instar. Cf. Louis de Parme, O. M. C, Collectio indulgentiarum, p. 486-494. Ainsi furent reconnus aux autels grégoriens des effets analogues à ceux du trentain.
IL Légitimité et efficacité. — 1° Légitimité. — Bien que l'Église n'ait pas eu, à proprement parler, de part active à l'établissement du trentain, elle a toujours vu avec une grande faveur cette pratique, qui, en définitive, est profitable aux âmes des défunts. Des doutes ayant été soulevés à la fin du siècle dernier sur la légitimité et le bien-fondé du trentain et de l'usage de l'autel grégorien, cf. Louis de Parme, op. cit., p. 485-486, la S. Congrégation des Indulgences, consultée par l'abbé général des camaldules (qui ont la garde do l'église du Célius), donna la réponse suivante : « La confiance des fidèles, convaincus que l'oblation des trente messes dites grégoriennes possède, de par la bienveillance et l'acceptation de la divine miséricorde, une efficacité spéciale pour la délivrance des âmes du purgatoire, est pieuse et raisonnable et la coutume de célébrer ces messes est approuvée dans l'Église » (15 mars 1884). Même réponse à propos de l'autel grégorien et des autels ad instar.
Sans doute cette confiance n'a pour fondement qu'une révélation privée et les faits sur lesquels elle s'appuie ne sont pas de ceux qui contraignent la foi. Cependant le témoignage écrit de saint Grégoire garde sa valeur historique; et, d'autre part, la confiance des fidèles qui, à son imitation, font célébrer trente messes, ajoute une efficacité spéciale extrinsèque à la valeur impétratoire du sacrifice. « Il semble que ce saint pape soit comme tenu d'interposer son intercession en faveur des intentions recommandées à la miséricorde divine par une pratique qu'il a luimême introduite dans l'Église. » Boudinhon, Caiwniste contemp., 1890, p. 282. Et Dieu, pour qui chaque trentain constitue un rappel de la faveur jadis accordée, sera comme invité à la renouveler, en faveur de la foi des suppliants. Rien dans tout cela qui contredise les principes théologiques concernant la prière et l'intercession des saints.
Toutefois, parce que l'attribution d'une efficacité satisfactoire au nombre trente lui-même pouvait créer chez des âmes simples un danger de superstition, l'Eglise a surveillé la pratique du trentain pour en écarter les abus. C'est ainsi qu'elle a condamné en 1628 et 1631 l'usage de certaines messes grégoriennes offertes • pour les vivants et pour les morts », et dont les formules n'avaient pas été approuvées par l'autorité compétente. Cf. Décréta auth. Congr. S. Rituum, n. 460 et 555. Mais en même temps, la S. Congrégation déclarait ne pas viser la pieuse coutume du trentain grégorien, 16 octobre 1628, ibid., n. 477. Cf. Benoît XIV, De sacrificio missie, 1. III, c. xm, n. 2-3; Ferraris, Prompta bibliotheca, au titre Missse sacrificium, art. xiv, n. 24. — Dans le même ordre d'idées, un décret du Saint-Office, en date du 17 mars 1934, réprouva une nouvelle dévotion dite des t Quarantequatre messes », répandue par les bernardins de Pologne, et selon inquelle toute personne à laquelle aurait été appliqué de son vivant un nombre égal de messes, à quelque moment et de quelque manière «pie ce soit, verrait, en vertu d'une révélation divine, son âme libérée du purgatoire trois jours après sa mort. Artu ai>ost. Sedis, 1" mai 1934, t. xxvi, p. 238,