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TRENTE (CONC. DE). ŒUVRE DOCTRINALE ET RÉFORM

membres du concile ne parvenaient pas à se mettre d'accord. Et nous avons constaté que, même dans le cas où les exagérations de quelques Espagnols entêtés auraient pu engager le concile dans une impasse, les papes ont respecté les opinions même discutables et toléré que le concile s'arrêtât à des formules encore incomplètes et n'exprimant qu'une partie de la vérité. La discussion du principe de la résidence fournit un exemple frappant de cette condescendance. La discussion sur la clandestinité des mariages en est un autre exemple. Bien plus, la majorité du concile, s'étant prononcée ici contre l'opinion qui prédominait chez les Italiens, légats et pape acceptèrent la décision. En plusieurs autres circonstances le concile se prononça en un sens qui n'était pas attendu. Voir col. 1462, 1477. Le concile fut donc libre dans ses discussions et dans ses décisions : on a pu remarquer que, si les amendements essentiels sont, quand les légats le jugent à propos, soumis à la ratification du souverain pontife, celui-ci laisse au concile liberté pleine et entière de reprendre n'importe quelle question en cours, surtout celles qu'avaient soulevées les protestants au point de vue de la foi. Ou même, il lui abandonne la réforme générale, celle même de la curie romaine en tant qu'elle touche à la première. La seule réserve concerne l'entente préalable avec Sa Sainteté, en vue de sauvegarder, comme on l'a dit tout à l'heure, la dignité du Siège apostolique.

Les autres griefs ne méritent pas d'être relevés, sauf peut-être le reproche fait à Pie IV et à ses légats d'avoir cherché, ou par des faveurs, à capter l'appui de certains personnages, ou, par des menaces et des disgrâces, à éliminer les perturbateurs. Il est vrai que Pie IV n'a pas marchandé ses faveurs et les légats leurs prévenances au cardinal de Lorraine, afin d'avoir, en faveur de la conclusion heureuse du concile, l'appui considérable de son influence. On peut apprécier diversement ces gestes de diplomatie, peut-être plus italienne que chrétienne; il faut cependant reconnaître que celte diplomatie ne comportait aucun marché passé pour fausser les décisions des Pères. Pourquoi serait-il contraire à la liberté d'employer les moyens humains pour favoriser la réalisation du bien général? On remarquera d'ailleurs que toujours les décisions dogmatiques ont été prises à la presque unanimité et les décisions disciplinaires, sauf une ou deux fois, à des majorités considérables. Quant aux menaces et aux disgrâces, elles furent extrêmement rares, destinées non à changer la majorité, mais simplement à tenir en respect quelques esprits brouillons; et l'on a vu que le pape remarqua lui-même que c'était là un moyen sans efficacité réelle, qu'il s'empressa d'écarter. Voir col. 1464.

Au fond, quand les adversaires parlent du manque de liberté du concile, un double préjugé les inspire : ils veulent que le pape, partie et accusé, soit exclu du concile et que les représentants des Églises protestantes et des princes séculiers aient le droit d'y figurer comme juges et déflniteurs. Nous sommes ici en face de prétentions que condamnent absolument les enseignements traditionnels. Mais plus d'un auteur protestant a su cependant reconnaître les mérites du concile de Trente. Marheineke déclare qu' « on ne peut s'empêcher d'être pénétré de respect en songeant à tant d'elforls persévérants pour sauver la foi de l'Église et la fortifier de tous côtés; en constatant l'intelligence dont firent preuve les Pères du Concile pour réprimer tant d'abus, tant de manquements de discipline, on ne peut s'empêcher d'admirer la piété, la hauleur de vues, avec lesquelles furent traitées les questions les plus élevées, les plus saintes. Aucun autre concile n'a duré aussi longtemps; aucun n'a été forcé par les oppositions de ses ennemis à ajourner plus longtemps

ses décisions suprêmes; aucun n'a mis plus de science au service de la vérité chrétienne ». Et Grotius : « Quiconque lira les actes du Concile avec un esprit libre de préjugé sera obligé de convenir que tout y est très sagement expliqué et conforme de tout point à l'Écriture sainte et à la doctrine des Pères ». Cités l'un et l'autre par Janssen-Paris, op. cit., t. iv, p. 434, note. Voir Albert Desjardins, La liberté des Pères au concile de Trente, Paris, 1870 (extrait de la Revue critique de législation et de jurisprudence).

VII. Conclusion : L'œuvre doctrinale et réformatrice nu concile. — Les protestants contestent que le concile de Trente ait produit quelque bon résultat. « On peut dire, déclare tout net Leibniz, que bien des choses ont empiré quand il (le concile) fut terminé, que Rome triomphait de joie d'être sortie sans dépens de cette grande affaire et d'avoir maintenu toute son autorité; que l'espérance de la réconciliation fut perdue; que les abus jetèrent des racines plus fortes; que les religieux, par le moyen des confréries et de mille inventions, portèrent la superstition plus loin qu'elle n'avait jamais été, au grand déplaisir des personnes bien intentionnées : que personne n'osa plus ouvrir la bouche, parce qu'on le traitait d'abord d'hérétique... » Réponse au mémoire de l'abbé Pirol, dans Œuvres de Bossuet, t. vi, p. 289. Affirmations contredites par les faits. Sans doute, il fut impossible de réconcilier avec la vérité catholique les dissidents obstinés; mais la réforme que Luther avait rêvé de faire sans le pape et contre le pape, le concile la réalisa avec le pape et par le pape, d'une façon remarquable.

Dès le début de la constitution Dei Filius, le concile du Vatican retrace en raccourci les bienfaits du concile de Trente :

• La providence que Dieu déploie pour le bien de son Église... s'est montrée avec une éclatante évidence dans les grands fruits que l'univers chrétien a retirés de la célébration des conciles œcuméniques et notamment du concile de Trente, bien qu'il se soit tenu dans des temps mauvais. Grâce à ce concile, les dogmes très saints de la religion ont été définis avec plus de précision, exposés avec plus d'ampleur; les erreurs ont été condamnées et arrêtées; la discipline ecclésiastique s'est relevée et fortifiée; l'amour de la science et de la piété s'est augmentée au sein du clergé; des séminaires se sont ouverts pour former la jeunesse à la sainte milice; on a vu enfin les mœurs du peuple chrétien restaurées par les soins qu'on a mis à mieux instruire les fidèles et à leur faire fréquenter davantage les sacrements. En outre, les liens qui unissent les membres de l'Eglise à son chef visible ont été resserrés, et une vigueur nouvelle a été donnée à tout le corps mystique du Christ. On doit à ce concile la multiplication des familles religieuses, la naissance d'autres institutions pieuses et aussi la persévérance de ce zèle qui s'applique sans relâche et jusqu'à l'effusion du sang à propager le royaume de Jésus-Christ au loin par tout l'univers. » Trad. A. Vacant, Études théologiques sur les constitutions du concile du Vatican, t. i, p. 61.

La mention spéciale accordée ici au concile de Trente s'explique en raison des grands maux auxquels ce concile était appelé à porter remède. Ain une assemblée de ce genre ne porta des décrets plus nombreux, soit dans l'ordre dogmatique, soit dans l'ordre dis* iplinaire.

1° Les définitions dogmatiques ont porté un coup fatal au protestantisme, en arrêtanl son développenicul doctrinal et en le réduisant ou bien à se tenir dans le cercle étroit tracé par les premiers réforma teurs ou bien à se (lc;.a«ré^cr dans un libéralisme de doctrine, bien voisin du rationalisme. Mais les définitions trldentines ont fait aussi ]>< l'explication du dogme dans un sens nettement positif. C'esl le cas, à la iv session, du canon des Ecrit lires el «lis l ra «lit ion s apostoliques, La v session écarte certaines fausses Interprétations donnée! sur le péché originel, sa transmission ci sa nature; elle fournil une Indice

tion nette en faveur de l'immaculée conception. Que de controverses dirimées à propos de la justification 1 La théorie de l'école de Cologne est définitivement éliminée, le rôle de la foi précisé, la nécessité d'une rénovation intérieure et surnaturelle proclamée, les possibilités accordées à l'homme déjà justifié déterminées, les conditions de la persévérance établies; enfin les anomalies que Luther pensait avoir découvertes dans la doctrine du mérite, pleinement dissipées. Après la viie session, les controverses relatives à l'efficacité des sacrements sont obligées de se porter sur un terrain plus solide, celui de Y ex opère operalo; l'intention du ministre n'est plus simplement constituée par l'observance du rite extérieur; la validité du baptême conféré aux enfants nouveau-nés est proclamée sans discussion possible. Si la xme session sur l'eucharistie n'a pas tranché les controverses librement agitées entre catholiques, elle a du moins établi avec une fermeté incomparable la doctrine de la présence réelle par la transsubstantiation, condamnant ainsi du même coup sacramentaires et luthériens. Mais c'est peut-être surtout à propos de la pénitence (xive session) que le progrès doctrinal s'affirme davantage : distinction nette entre baptême et pénitence; énumération des parties du sacrement, rôle de l'attrition. Sans doute, ici encore, les susceptibilités des écoles adverses sont respectées, mais tout ce qui pourrait troubler désormais la sécurité du pénitent est éliminé. La nécessité de la satisfaction et la nature des œuvres satisfactoires apportent à ces doctrines un heureux complément. Les décisions de la xxie session réalisent un notable progrès touchant la communion sous une seule espèce et la communion des enfants. C'est peut-être dans la doctrine du sacrifice de la messe (xxne session) que le progrès est moins accentué : en dégageant le dogme des obscurités dont les réformateurs l'avaient enveloppé, le concile avait rempli son rôle. Il n'est pas responsable des controverses écloses après lui et, de leur solution, il n'aura semblablement posé que des principes assez éloignés. A la xxme session, sur l'ordre, en une formule qui respecte l'opinion thomiste sur le caractère sacramentel des sept ordres, le concile laisse entrevoir qu'il n'entend pas l'imposer; tout comme, sans trancher la brûlante question de l'origine de la juridiction épiscopale, il ouvre nettement la voie à l'opinion qui prévaudra dans les âges postérieurs. La doctrine du mariage est en progrès accentué : la nature du sacrement, l'autorité de l'Église touchant les empêchements, la nullité des mariages clandestins, voilà un apport sérieux à une théologie qui était encore imparfaite.

Ce qui est à souligner ici, c'est qu'à Trente les écoles les plus diverses s'affrontaient et, en suivant les débats, on aurait pu craindre que les divergences d'opinions n'entraînassent quelque obscurité ou quelque hésitation dans les définitions à promulguer. Il n'en a rien été : scotistes, thomistes, nominalistes, augustiniens se sont finalement unis sur des formules précises et larges à la fois; précises quant à la définition des dogmes, larges quant à la juste liberté laissée aux opinions. On admirera également comment ces théologiens qui, en fait d'histoire des dogmes, ne possédaient que des éléments assez rudimentaires, ont cependant abouti à des conclusions assez nuancées pour n'être pas contredites aujourd'hui par la plus exigeante critique. Qu'on relise, en particulier, le canon concernant l'origine de la confession et l'on sera contraint d'avouer que le souffle de l'Esprit est passé par là.

2° La discipline ecclésiastique. — De plus, le concile a opéré une rénovation complète dans la discipline ecclésiastique, rénovation qui a commencé par le clergé et qui a gagné tous les membres de l'Église. Les prescriptions tridentines visaient surtout les abus de l'époque. Les décrets de réformation interdirent le

cumul des bénéfices (vu* session), exigèrent la résidence de ceux qui avaient charge d'âmes (vi« et xxnc session), réglèrent les conditions à remplir pour être admis aux saints ordres (xive session), ou pour être promu aux bénéfices et aux fonctions du saint ministère (xxne et xxive sessions). Des peines salutaires et des sanctions sagement calculées furent portées contre les clercs qui manqueraient à leurs devoirs (xxme session) et l'on détermina la procédure à suivre à l'égard des coupables (xme session). C'était favoriser dans le cœur des prêtres l'amour de la piété. Mais la formation du prêtre n'est ordinairement durable que si elle est commencée dès l'enfance : aussi le concile a-t-il décrété l'institution des séminaires (xxme session).

La rénovation du clergé devait amener celle du peuple et le concile poursuivit directement ce résultat en obligeant les prêtres ayant charge d'âmes à prêcher la parole de Dieu (v* et xxive session), à résider au milieu de leurs ouailles pour y remplir leur ministère (xxnr" et xxive sessions). De plus, les Pères de Trente mirent entre les mains des pasteurs le manuel d'instruction nécessaire au peuple, le catéchisme dont l'idée première, on l'a vu, revient au concile. L'instruction religieuse développée dans le peuple par des hommes comme saint Canisius ramena au sein du catholicisme des régions entières qui ne s'en étaient écartées que par ignorance. Il n'est pas jusqu'à la musique d'Église qui ne se soit ressentie des déci: ions tridentines.

3° L'unité dans l'Église. — Enfin le concile de Trente eut cet heurexix effet de resserrer les liens étroits qui doivent unir au pape les membres de l'Église entière. En France, les efforts accomplis par les légistes gallicans pour empêcher l'acceptation du concile ont réussi au contraire à grouper le clergé autour de la chaire romaine. Venant après les tentatives subversives de Constance et de Bâle.le concile de Trente, sans trop heurter les susceptibilités nationales, a fait comprendre qu'en toutes choses l'autorité du Siège apostolique doit être respectée. La réforme fut portée jusque dans la curie romaine, mais toujours avec la déférence due au père commun des fidèles. Le concile aurait voulu faire davantage : le projet de réforme des princes, rédigé en douze articles, dût être abandonné devant l'opposition des intéressés. La formule souple qui fut substituée au projet abandonné marque néanmoins que les princes eux-mêmes doivent concourir à la régénération des peuples chrétiens et apporter l'appui de leur autorité à la direction imprimée par Rome.

4° Résultats effectifs. — Ces heureux effets ne tardèrent pas à porter leurs fruits. Dès la fin du XVIe siècle et pendant tout le xvne se produisit une efflorescence extraordinaire des sciences sacrées, de cette théologie positive surtout, qui éprouve le besoin de remonter aux sources en contrôlant les canaux, pour appuyer plus solidement les affirmations du dogme. C'est encore l'esprit de la réforme tridentine qui provoqua la fondation d'un assez grand nombre d'ordres, de congrégations d'hommes ou de femmes, d'institutions pieuses. Jésuites, théatins, oratoriens d'Italie et plus tard sulpiciens, oratoriens de France, eudistes, prêtres de la Mission rivalisèrent de zèle pour la réforme du clergé et du peuple chrétien. En France, si le gallicanisme releva la tête au cours du xvne siècle, si, par la faute du pouvoir civil, les abus relatifs aux commendes et à la nomination aux évêchés ne disparurent pas immédiatement, on peut dire cependant que les principes posés à Trente, qui avaient sauvé le clergé du schisme à la fin du xvr» et au début du xvne siècle, le préservèrent pareillement soit à la fin du xvme, quand il préféra la mort et l'exil à la Constitution civile du clergé, soit au début du xixe, lorsqu'il se soumit à un concordat qui brisait l'ancienne orga-

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