J. GOUILLARD
THALOFER Valentin, théologien allemand (1825-1891).— Né à Unterroth, près d'Ulm (Wurtemberg), le 21 janvier 1825, il prit le doctorat en théologie à Munich, par une thèse sur les sacrifices non sanglants du mosaïsme (1848), enseigna les sciences bibliques au lycée de Dillingen de 1850 à 1863 et devint à cette dernière date recteur du Georgianum de Munich et professeur de théologie pastorale à l'université. En 1876 il fut nommé doyen du chapitre cathédral d'Eichstàtt et finalement prévôt; il enseignait en même temps la liturgie au séminaire de la ville; il mourut le 17 septembre 1891, laissant le souvenir d'un bon prêtre en même temps que d'un professeur consciencieux. Directeur de VAugsburger Pastoralblalt (1860-1863), il fut aussi à la tête de la Bibliothèque des Pères dite de Kemplen, de 1869 à 1888, et donna à cette publication une vigoureuse impulsion. Voir ici Pères, t. xn, col. 1213. Son œuvre personnelle est principalement d'ordre exégétique (surtout une Erklàrung der Psalmen, 1857, nombreuses éditions, dont une encore en 1923), mais il faut citer : Die Opferlehre des Hebràer-
briefes und die katholische Lehre vom h. Messopjer, Dillingen, 1855, ouvrage repris et augmenté sous le titre Das Opfer des A. und S. Blindes, mit besonderer Rùcksichl auj den Hebrâerbriej und die katholische Messopferlehre exegetisch-dogmutisih gewûrdigt, Ratisbonne, 1870; son Handbuch der kalholisrhen Liturgie, Fribourg-en-B., 1883, complété par A. Schmid, 1893, 2e éd. par Eisenhofer, en 1912, est demeuré classique et a exercé une heureuse influence dans le sens du renouveau liturgique. On cite également ses Beitràge zur Geschichte des A/lermyslicismus und insbesondere des Irvingianismus im Bislhum Augsburg, Ratisbonne, 1857.
Allgemeine deutache Biographie, t. xxxvn, p. 646-648; Kirchenlexikon, t. xi, col. 1451-1453; monographie de A. Schmid, V. Thalojcr, eine Lebenskizze, Kumpten, 1892; Buchberger, Lexikon fur Théologie, t. x, col. 19-20.
É. Amann.
THANNER Matthias, écrivain ascétique allemand et docteur en l'un et l'autre droit, se fit chartreux à Fribourg-en-Brisgau vers 1595 et remplit l'office de vicaire dans les chartreuses autrichiennes de Grennitz et Aggspach. Le chapitre général de 1648, en notifiant sa mort à l'ordre, déclara qu'il y avait vécu louablement plus de cinquante-deux ans. Dom M. Thanner a beaucoup écrit en latin et en allemand et la plupart de ses ouvrages approuvés pour être imprimés restèrent néanmoins inédits à cause des frais d'impression.
1. Yen. Calharinœ de Geweswiler, priorissœ Subtiliensis seu Unterlindensis, Ord. S. P. Dominici, Colmarise in Alsatia, De vitis primarum sororum monaslerii sui. Dom Matthias compléta cet ouvrage par l'appendice suivant : Appendix de vitis aliquot aliarum pietate prœstantium ejusdem ordinis virginum e diversis mss codd. collecta, Molsheim, 1625, in-8°. M. Thanner avait traduit ce recueil en allemand et, au commencement du xvme siècle, le bénédictin dom Bernard Pez promit d'imprimer (ou de réimprimer) cette traduction. Quoi qu'il en soit de cette promesse, le même dom Pez a publié l'ouvrage de la vénérable Mère C. de Geweswiler et plusieurs des Vies comprises dans l'appendice dans le t. vine de sa Bibliotheca asceiica imprimée à Ratisbonne. (Fleurs dominicaines ou les Mystiques d'Unterlinden à Colmar, par le vicomte de Bussierre, Paris, 1864, in-12, x-288 p.; Fiori Domenicani ossia le Mistiche, etc., Florence, 1888, in-8°, 276 p.). — 2. Vita et doctrina beatœ Calharinœ Adornœ Genuensis, seraphicœ amatricis Dei. Ejusdem duo insignes traclatus : Dialogus et de purgatorio. Ex italico latine..., Fribourgen-Brisgau, 1626, in-8°, 411 p. Les bollandistes ont loué cette traduction et, dans leurs notes sur sainte Catherine de Gênes, l'ont citée plusieurs fois. Cf. Acta sanctorum, 15 septembre, Comment, ad Acta S. Calharinœ, n. 12, et pass. — 3. Vita et inslitutiones B. Catharinœ, Bononiensis virginis... ordinis S. Clarœ, ex italica R. D. Christophori Mansueli de Monleclaro in lalinum conversa... Accessit concio Christophori Verrucchini capuc. de ejusdem B. Calharinœ excellentiis, Fribourg-en-Brisgau, 1628, in-8°, 274-186 p. — 4. Vallis humilitatis, seu vera et profunda humilitas nova methodo explicaia et sanctorum exemplis illuslrata, Fribourg-en-Brisgau, 1631 et 1639, in-8°; Cologne, 1644, in-8°, 959 p.; trad. allemande : Das Thaï der Demulh, durch Erkantniss seiner selbsten erklâret. Darinnen vorgeslellet wird die weisse Thorheit und die ihorrichle Weisskeit, Dillingen, 1736, in-8°. — 5. Spirituales tractatus devotissimœ ac illuminatissimœ virginis Baptistœ Vernaciœ, Genuensis, canonicœ regularis : I. De vita spiriluali; II. De cognitione Dei, a F. M. T... ex italico in lalinum vcrsi, Molsheim, 1628, in-8°.
Ouvrages inédits : Appendix de superbia qu'il avait préparé pour une édition in-4° de son « Vallis humili-
THANNER (MATTHIAS)
THÉANDRIQUE (OPÉRATION)
tatis ». — Sept traités mystiques de la vénérable Baptiste Vernacia traduits de l'italien en latin. ■ — La vie de sainte Catherine de Ricci, dominicaine de Prato, trad. latine du texte italien du P. Guido. — La vie de sainte Marie-Madeleine de Pazzi par Vincent Puccini, trad. latine et trad. allemande. — La vie de la bienheureuse Osanna de Mantoue, trad. en latin et en allemand. — Trad. latine de La vie et la doctrine de la sœur Elisabeth von Eicken, dominicaine. — Trad. du latin en allemand de La vie et les révélations de sainte Gertrude. — Trad. allemande du Pré spirituel de Sophronius. — Méditations sur la passion, en allemand, composées par un anonyme, revues et corrigées par dom Thanner. — Vie de la bienheureuse Dorothée de Dantzick, tirée des mémoires de son confesseur, en latin et en allemand. — Un traité allemand Sur l'éternelle séparation de l'âme avec Dieu. — Un traité allemand Sur l'amour de Dieu envers les hommes. — Enfin un autre traité aussi en allemand Sur l'aveuglement des hommes dans les principales questions de la vie spirituelle.
Voir la préface du tome vm de la Bibliotheca ascetica du R. P. dom Bernard Pez.
S. Autore.
THÉANDRIQUE (OPÉRATION). — Cette expression a été employée pour désigner l'opération du Christ, considéré dans l'état de l'union de ses deux natures. Elle a pour auteur le pseudo-Denys : « Pour parler en bref, dit celui-ci, disons que le Christ n'était pas un homme, non certes qu'il n'ait pas été homme, mais parce que, né des hommes, il surpasse les autres hommes et que vraiment il a été fait homme au-dessus de l'homme, lui lui, d'ailleurs, Dieu n'accomplissait pas les choses divines comme Dieu et l'homme, les choses humaines comme homme, mais Jésus agissait comme Dieu incarné, nous présentant ainsi une sorte d'opération nouvelle, l'opération théandrique, àXK' àvSpcoOévfOÇ 0eoû, xoavy;v -riva tyjv 0eav8piX7]v èvépYet-av T)u.ïv Tt£TCoXiTeuu.évoç. » Epist., iv, ad Gaium, P. G., t. m, col. 1072.
L'expression OeavSpixr) èvépyeia, de saveur monophysite, n'a cependant pas ici de signification bien déterminée. Prudence, sans doute, de la part de celui qui l'employa. Mais, à la suite des controverses monothélites, elle acquerra, au concile du Latran de 649, un sens catholique qui désormais lui donnera droit de cité dans la théologie orthodoxe. C'est cette évolution qu'il nous faut retracer. I. Avant Martin Ier. II. Le concile de 649 et les doctrines théologiques postérieures.
I. Avant Mari in Ier. — 1° Les origines lointaines. — On sait comment saint Cyrille d'Alexandrie attaqua les doctrines nestoriennes. Les formules employées par lui n'étaient pas toutes très heureuses. Nous n'en retiendrons (pie deux qui ont trait au présent sujet et sous lesquelles devaient s'abriter plus tard les tenants du monénergisme.
La première concerne l'état du Christ dans l'union da ileux natures. Pensant recueillir d'Athanase une formule eu réalité apollinariste, Cyrille avait proclamé que, dans le Christ, après l'union des deux na turcs, il existait pûaçùm<;TOÙ0£oùA6youaeaapxa>pivY). I ormule bien ambiguë, dont, au siècle suivant, Léonce de Byzance pourra donner trois interprétations connues : celle des apollinaristes, affirmant qu'après l'union il n'y a plus en réalité qu'une nature par une de transformation réciproque, analogue à celle que suliii l'airain devenant statue; celle des eut) chiens, admettant un changement dans la nature humaine, analogue à celui de l'eau liquide devenant glace; enfin l'interprétation catholique Indiquant qu'à la nature du Verbe s'est ajoutée la nature hu malne. '.«/<//« triginla, contra Severum, c. xvn, /'. (,.. i i kxxvi b, col. 1905 CD.
Tour désigner l'opération du Verbe Incarné, Cyrille
avait employé aussi une formule peu heureuse. C'est à propos de la résurrection de la fille de Jaïre : « Quand le Christ la ressuscita, il dit : « Fille, lève-toi », et il lui prit la main. Il lui rendit ainsi la vie, comme Dieu, par son commandement tout-puissant, comme homme, par le contact de sa chair sainte. Il montre par là la similitude et l'unité de l'opération de l'un et de l'autre, pioev te xal auyyevî) &' àp.(poïv STuSeîxvuat, ttjv évépysiav. » In Joannem (vi, 54), 1. IV, P. G., t. lxxiii, col. 577 CD. Dans la pensée de Cyrille, il ne saurait être question d'unité numérique et spécifique entre l'opéiation du Verbe-Dieu et l'opération du Verbe fait homme, interprétation formellement exclue par Cyrille luimême, Thésaurus, assert. 32, P. G., t. lxxv, col. 453 BC. Chaque opération garde son caractère propre, comme chaque nature son activité propre, tout comme le charbon rendu incandescent par le feu ne doit cependant pas être identifié avec le feu. Scholia de incarnalione Unigeniti, 9, De carbone, ibid., col. 1377 D-1380 B. L'expression piav évépysiav devrait donc être entendue dans le sens d'union plutôt que dans le sens d'unité.
2° La doctrine catholique de la dualité d'opérations dans le Verbe incarné. — La doctrine scripturairc sur ce point a été exposée à l'art. Jésus-Christ, t. vin, col. 1 160 sq. Tant que l'hérésie monothélite ne s'affirme pas, les Pères se contentent de rappeler qu'en Jésus- Christ coexistent les deux natures douées d'activité. Il suffira de renvoyer ici à saint Athanase, Cont. arianos, orat. m, 31-34; 56-57; Ad Serapionem, epist. iv, n. 14; De incarnalione ci contra arianos, n. 21, P. G., t. xxvi, col. 389-396; 440-444; 656-657 A; 1021 C; à saint Grégoire de Nazianze, Oral., xxx, n. 12; xxxvm, n. 15, P. G., t. xxxvi, col. 117 C-120 B; 328; à saint Jean Chrysostome, Contra anomœos de consubstantiali, hom. vil, n. 6, P. G., t. xlviii, col. 765-766; De vidua duo obola conjerenlc, dans Diekamp, Doctrina Patriim, c. xv, 1, p. 91-92.
Mais les exagérations monophysites s'abritant sous l'autorité de Cyrille d'Alexandrie devaient amener l'Église à foimuler une doctrine plus explicite sur la dualité de natures et, partant, d'opérations dans le Christ. Celle précision fut apportée par le tome de Léon qui tout d'abord rappelle la dualité des natures, l'une et l'autre s'unissant sans changement : Celui qui est vrai Dieu est aussi vrai homme; et il n'y a en cette unité aucun mensonge, car elle est formée du rapprochement de l'humilité de l'homme et de la grandeur de Dieu. Dieu n'a pas été changé par sa miséricorde; ainsi l'humanité n'a pas été absorbée par la majesté divine. » Voir le texte complet à l'art. Hypostatique (Union), t. vu, col. 480. Le document pontifical va plus loin encore et affirme expressément la dualité des opérations dans le Christ : ■ Chacune des deux natures fait, en union avec l'autre, ce qui lui est propre : ainsi le Verbe opère ce qui est du Verbe, et la chair exécute ce cpii est de la chair ». /(/., ibid. Le concile de Chalcédoinc fut plus réservé dans s;i profession de foi. Sans parler explicitement des opérations, il affirma simplement qu'il faut confesser ■ un seul et incine Christ Jésus, lils unique, que nous reconnaissons Être <'ii deux natures. s;ms qu'il y ail confusion, ni transformation, ni division, ni séparation entre elles : car la différence des deux natures n'est nullement supprimée par leur union; toul au contraire, les Mttributs de chaque nature sont sauvegardés et subsistent
en une seule personne et en une seule h\ postasc... »
Voir le lexte complet à l'art, Chalcédoinb (Concile de), t. n, col. 2195. L'affirmation des deux opérations est ici bien adoucie et l'on se contente d'affirmer la persistance des propriétés, ffCi>Ço(l£v7)C. 8è u£XAOV ttjÇ UMt /jtoç èxoiTépaç poatuc, les évêques d'Illyrie et de Palestine ayant considérée que la formule de Léon
THÉANDRIQUE (OPÉRATION)
« paraissait accentuer trop fortement la séparation entre l'élément humain et l'élément divin dans le Christ et favoriser par là même le nestorianisme ». Ibid., col. 2197. Cf. Denz.-Bannw., n. 148.
On sait que les définitions de Chalcédoine ne mirent pas fin aux controverses. Le IIe concile de Constantinople (553), loin d'apporter une solution à la question des opérations dans le Christ, accentue simplement l'affirmation catholique de l'unité de personne, non plus seulement èv Sûo «piioreci mais êx Sûo çûaeuv. Can. 7, 8. Cf. Denz.-Bannw., n. 219, 220. Il fallut l'hérésie monothélite pour occasionner la mise au point définitive de la doctrine.
3° L'emploi équivoque de l'expression 8eav8p(.XY) svspyeta dans les premières controverses monothéliles. — On a fait justement observer que « le monothélisme est quelque chose de moins simple, de plus compliqué que ne le suppose sa définition étymologique. Inventée par des politiques qui, tout en voulant se maintenir dans l'orthodoxie, cherchaient des formules conciliatrices pour rallier les monophysites de l'empire byzantin à la définition du concile de Chalcédoine, cette hérésie a pris diverses formes durant les soixante ans de son existence » (619-679).
Tout d'abord ce fut le monénergisme, dont la première forme, orthodoxe peut-être dans la pensée de son auteur, doit être rapportée à Sévère d'Antioche, disciple fervent de Cyrille d'Alexandrie au point de ne pas vouloir abandonner la terminologie cyrillienne, même en ce qu'elle pouvait avoir de défectueux. Voir ici, t. xiv, col. 1999. « Empruntant au pseudo-Basile sa distinction entre èvepyïjCTaç, svspysia et èv£pyï)0év, il enseigne que les choses opérées par Jésus-Christ, les èvepyrjGévTa, sont évidemment de deux sortes, les unes divines, les autres humaines; mais, comme l'èvepyrço-aç en Jésus-Christ est unique, et comme I'èvspyei.a n'est que le mouvement opératoire de l'agent, sa xIvyjctiç èvspye-n.xr), il s'ensuit que, dans le Sauveur, cette svspyei.a est une comme lui : 'EtciSïj yàp elç ô èvepycov, (i.ta aÙTOu è<mv Y) èvépyeia xal ï) xtvï)cri.ç y) év£pysTi.xr). Cf. Mansi, Concil., t. x, col. 1116, 1117, 1124; t. xi, col. 444;P. G., t. lxxxvio, col. 924 CD, 925 C; cf. t. lxxxvi b, col. 1772 D. » Lebon, Le monophysisme sévérien, Louvain, 1909, p. 443 sq. Cette èvépyeta est divine, puisque divine est la <pûat.ç dont elle est le mouvement opératoire : toutefois, comme cette cpûatç est, par l'incarnation, aûvôsTOç, c'est-à-dire composée avec la chair, son action l'est également et s'exerce en Jésus-Christ dans des conditions nouvelles. C'est une xaivv) GeavSpiXY) èvépyeia, comme l'a dit le pseudo-Aréopagite dont Sévère connaît les écrits. Le mot xaivYj marque la nouveauté de l'état où le Verbe s'est engagé, et OeavSpixrj équivaut à oûvOetoç, indiquant que cet état est celui de la cpuaiç G£aapxo[jiivY) du Verbe. Cf. Diekamp, Doclrina Palrum, p. 309, 310; Lebon, op. cit., p. 451 sq. 'fixeront, Histoire des dogmes, t. in, p. 125. Voir ici Monophysisme sévérien, t. x, col. 2226.
Ce monénergisme, [lia. èvépyeia, trouvait un point d'appui solide dans la formule cyrillienne que nous avons rapportée plus haut. Le patriarche Cyrus d'Alexandrie y adjoignit expressément l'épithète « théandrique », qui, sous le couvert d'une oiigine apostolique, pouvait l'accréditer près des catholiques. Il présenta, le 3 juin 633, aux monophysites d'Alexandrie la formule d'union suivante : « L'unique et même Christ et Fils opère les actions divines et les actions humaines par une seule énergie théandrique, u.ià 6eav8pi.x7) Ivepyeta. » Mansi, Concil., t. xi, col. 565. La pensée de Cyrus était-elle foncièrement répréhensible? Il semble bien qu'on doive répondre par l'affirmative. Dans la Lettre à Sergius, Cyrus, en effet, marque expressément que, dans le Verbe, les opérations
de la divinité et celles de l'humanité sont dénommées d'une manière orthodoxe, sÙoe6c5<;, une seule activité, u.la èvépyeia Taùxa ttjç Qe6-nr)Toç xal tt^ç àv6pa)7t6TT)Toç, et ce, parce qu'initialement elles reçoivent de la personne du Verbe leur intonation ou leur principe, -r?)v èvSocnv xal tyjv alxtav. Mansi, op. cit., t. xi, col. 568 E, 569 BC. Aussi cet unique principe d'initiative doit-il être appelé hégémonique, yjye|j(.ov(.xr). Ibid., col. 561 C.
On retrouve la même façon subtile d'éluder le problème de la double opération dans le Christ chez d'autres auteurs à tendances nettement monophysites. Pour Théodore de Pharan, le principe unique d'initiative est appelé principe hypostalique. P. G., t. xci, col. 136 D. A la vme session du VIe concile œcuménique, le patriarche d'Antioche, Macaire, interrogé sur la question des deux activités ou vouloirs physiques du Christ, répondit qu'il n'admettait qu'un seul vouloir hypostalique et une (ou peut-être même /') activité théandrique, êv 0éX7)[i.a ÛTtoaTaTixôv xal OsavSpix^v tt)v èvépyeiav, signifiant par là non une activité mixte résultant de la fusion des natures, mais I'act'vité de Phomme-Dieu opérant avec ses deux natures. Par cette formule, Macaire pensait pouvoir accorder ses préférences théologiques et la formule dogmatique préconisée par Léon dans son tome à Flavien : agit utraque forma cum allerius communione. Mansi, t. xi, col. 345 E; cf. col. 349 BC; col. 356 E.
Une mise au point aussi exacte que possible de l'erreur monénergiste a été faite par Pyrrhus, dans sa dispute avec saint Maxime. En affirmant une seule activité, on ne nie pas pour autant l'activité humaine, mais cette activité, mise en relation avec l'activité divine, n'est plus en Jésus-Chris* qu'une simple passivité, toute l'initiative des opérations appartenant au Verbe. Disputatio cum Pyrrho, P. G., t. xci.col. 349 BC. Voir Monothélisme, col. 2308-2310.
Hérésie subtile, puisqu'elle contient une part de vérité, reconnue d'ailleurs par saint Maxime dans sa réponse à Pyrrhus, à savoir, dans le Christ, Homme- Dieu, l'unique principe quod de toute activité, réalisant en conséquence la parfaite subordination de l'humain au divin dans le Christ (voir ici Jésus-Christ, col. 1309), mais hérésie néanmoins et principalement par prétention, puisque, chez les auteurs que nous avons cités, elle consiste à ne pas vouloir tenir compte de l'activité humaine considérée en elle-même, ce qui constitue équivalemment une négation de toute possibilité de mérite réel dans l'âme du Christ. Dans ces conditions, on comprend que les deux interventions malheureuses du pape Honorius aient favorisé les desseins des monothélites et des monénergistes et que ni VEcthèse ni le Type n'étaient le moyen de rétablir la vérité et la paix. Voir ici Monothélisme, col. 2307- 2308, et Martin Ier, col. 186. Une définition était nécessaire : elle viendra du pape Martin Ier, d'abord; du IIIe concile de Constantinople ensuite.
4° La doctrine orthodoxe rappelée par les Pères. — 1. Contre Sévère, Léonce de Byzancc rappelle la nécessité d'admettre dans le Christ deux et non une seule énergie. Puisque chaque nature conserve ses propriétés, il est dans l'ordre qu'elle conserve aussi ses énergies, ses opérations, qui sont ses propriétés, puissances réelles ou puissances en action. Contra nestorianos et euiychianos, 1. III, P. G., t. lxxxvi a, col. 1320 AB; cf. Solutio argumentorum a Severo objeclorum, t. lxxxvi b, col. 1932 C. S'il faut repousser une oWpeaiç x«' èvépyetav qui impliquerait séparation ou division des natures, il faut aussi rejeter l'ëvcoatç xax' èvépystav, qui supposerait la fusion des natures. Cf. col. 1932 C, 1933 B. Toutefois, voulant concilier les formules cyrilliennes et la doctrine de Chalcédoine, Léonce accepte de parler d'êvoffiç xax 'oùolav ou d'ëvwatç oùaia>S7)ç au sens d'êvcoaiç xa6'\j7rôcrraCTiv.
THÉANDRIQUE (OPÉRATION)
Cf. t. lxxxvi a, col. 1297 D, 1300 A, 1304 B; il va même jusqu'à adopter, en l'expliquant, la formule uia cpùaiç toù 0eoù Aoyou aso-apxcop-svYj. Capita Iriginta contra Severum, n. 16, 17, t. lxxxvi b, col. 1905.
2. On sait comment le patriarche Cyrus fut dénoncé et réfuté par saint Sophrone, qui devait devenir patriarche de Jérusalem en 634. La lettre synodale de ce dernier est, dans sa seconde partie, une mise au point de la doctrine christologique, tant au sujet de la dualité des natures, que de la persistance de leurs propriétés et, partant, de la dualité des opérations. Le Christ est un sujet unique, existant en deux natures; mais, comme chaque nature conserve en lui sa propriété sans diminution, ainsi « chaque forme opère en communion avec l'autre ce qu'elle a de propre ». P. G., t. lxxxvi c, col. 3169 A. Il faut donc se garder de n'admettre qu'une seule opération essentielle et physique, ce serait s'exposer à les fondre en une seule nature. Col. 3172 C. C'est par les opérations qu'on discerne les natures et c'est la diversité des opérations qui permet de saisir la diversité des substances. Col. 3177 B. Ayant ainsi rappelé la doctrine traditionnelle conforme à l'enseignement de Chalcédoine, Sophrone apporte son interprétation personnelle relativement à l'opération théandrique de Denys : Denys, afïîrme-t-il, ne l'aurait pas donnée comme Vunique opération en Jésus- Christ, mais comme une opération nouvelle, xgcivtjv... éTepoyevî) xod Siàçopov, qui s'ajoute aux deux autres et comprend les actions où la divinité et l'humanité s'exercent à la fois. Col. 3177 C.
Mais Sophrone rappelle avec force que, s'il faut admettre en Jésus-Christ deux opérations, il ne faut confesser qu'un .<eul opérateur : « Toute parole et toute opération, qu'elle soit divine et céleste, ou humaine et terrestre, nous professons qu'elle vient d'un seul et même Christ et Fils et de son unique hypostase synthétique (composée). C'était le Verbe de Dieu incarné qui produisait naturellement de lui chaque opération, sans division et sans confusion, suivant ses natures : suivant la nature divine, en laquelle il était consubstantiel au Père, l'opération divine et inexplicable; et suivant la nature humaine, en laquelle il restait contubstantiel à nous hommes, l'opération humaine et terrestre : chaque opération convenant et répondant à chaque nature •. Col. 3177 CD.
3. Chronologiquement, devrait ici intervenir la définition portée par Martin Ier au concile de 649. Mais il semble préférable de continuer, sans l'interrompre, la série des témoignages de l'Orient en faveur (l'une interprétation correcte de l'expression « opération théandrique .
Noua trouvons en premiei lieu saint Maxime (t 662), dont la christologie reproduit fidèlement celle de Léonce de Byzance. On trouvera ici, t. x, col. 454, la doctrine de Maxime sur les opérations dans le Christ. Il suflit d'en rappeler le résumé : L'activité, comme propriété naturelle, appartient à la nature, en est Inséparable et donc se multiplie selon la nature. Puis qu'en Jésus-Christ il y a deux natures, il est nécessaire qu'il y ait aussi deux activités. Par suite, l'hypostase
Unique, qui ne fait pas de deux natures une seule na tUTe, ne saurait faire non plus de deux activités une ictiviti «Ile fait seulement que les opérations humaines ont leur cachet propre, du fait que la nature humaine qui les produit appartient hypostatlquemenl
' participe a s;i puissance. L'effet de ces
deux activité , humaine et divine, peut être unique, Comme il arri\e dans les miracles, ei c'est dans leur Conjonction que Maxime voil réalisée la formule dionysienne, dont se prévalaient les monénergistes ( ett< pression contient pour lui l'affirmation des
deux natu ■ tte explication de l'opération
théandrique 'lait aussi, ou l'a VU, celle de Sophrone.
Maxime appuie même son interprétation sur le texte de saint Léon : agit ulraque forma cum atterius communione. P. G., t. xci, col. 345 C; 345 D; 352 B. Il explique également, dans le sens du dyénergisme, la phrase de Cyrille d'Alexandrie : piav *aî ciuYYev^ $i' àp-çoïv -rîjv èvspY£i.ocv. Col. 344 BC. Et, pour mieux faire comprendre son explication, Maxime invoque l'exemple du charbon transformé par le feu ou du glaive rendu incandescent. Col. 336 D-340 A.
4. Anastase le Sinaïte (t peu après 700) fait également bonne figure parmi les théologiens de l'orthodoxie catholique. Dans son Hodegos, c. i, Brevis expositio fidei, il rappelle, contre les monophysites, qu'en Jésus-Christ le même sujet accomplit des œuvres divines et humaines, et chacune de ces œuvres peut être dite théandrique, puisqu'elle procède d'un sujet Dieu-homme : OeocvSpixrjv Se èvipysiav vooùp.ev tt)v ycowonpzitûx; tto>ç ûtco XpiOTOÙ 7irpaTTOfiiv7)v xal 0ea>pouuivTjv. P. G., t. lxxxix, col. 45 D. Cf. De operatione, col. 65 BD-68 AB.
5. La christologie de saint Jean Damascène (f 749) a été exposée à l'art, consacré à ce Père, t. vm, col. 730 sq. Bésum'ons ce qui concerne le dyénergisme et l'opération théandrique. En raison de la compénétration sans confusion des deux natures, Ttzpiy^prfiiç, il y avait en Jésus compénétration sans confusion des deux activités. L'activité humaine, tout en demeurant distincte de l'activité divine, ne se manifeste pas sans elle et réciproquement : « Le Christ ne faisait pas les opérations humaines d'une manière purement humaine; car il n'était pas un pur homme. Il n'opérait pas non plus les choses divines en Dieu seulement, mais il était à la fois Dieu et homme, oûre rà àv9p(Ô7uva àvOpom£v«ç ÈvYjpyiQaEV, oure xà Oeïa xaxà @eov u.6vov. » De fide orth., 1. III, n. 19, P. G., t. xciv, col. 1080. Cf. n. 15, col. 1057-1060; De duabus naturis, n. 42-43, t. xcv, col. 181-184. C'est cette compénétration des activités que l'Aéropagite a désignée sous le nom d'opération théandrique : « Cela ne signifie pas autre chose, sinon que Dieu s'étant fait homme par l'incarnation, son action humaine était divine, ou déifiée, et particiDait à l'opération divine; et de même son action divine n'était pas exempte d'une participation de l'action humaine : l'une et l'autre opération ne pouvant être considérée que conjointement, lue telle façon de parler est une TCeplçpaaiç, quand en un seul mot on réunit deux choses. Nous appelons l'entaille faite par un glaive incandescent simplement incision ou brûlure par incision, et cependant l'incision est distincte de la brûlure (brûlure du feu. incision du glaive) : ainsi en parlant d'une action théandrique du Christ, nous comprenons cependant les actions de ses deux natures, la divinité opérant une action divine, l'humanité opérant une action humaine. » De fuie orth., I. III, n. 20. col. 1080 CD. Voir ici, t. vm. col. Tiiâ.
Toutefois, Jean Damascène expose différentes nia nières de communication de la divinité à l'humanité dans les opérations du Christ. Au c xv, rappelant qu'en Jésus « le Verbe agissait avec l'autorité et la puissance divines, et que l'humanité accomplissait les choses propres à l'humanité », il ajoute que cet accomplissement ■ se faisait à la volonté du Verbe qui élail uni à l'humanité cl qui s'était appropriée celle-ci ». Col. 1057. Plus loin, au même c. xv, il parle de « la communication qu'avait la chair au Verbe dans les opérations de la divinité, quand le Christ accomplissait avec le concours de son corps, des <ru\res proprement divines». Col. 1060, Enfin, dans l'un ei dans faillie chapitre. Damascène parle de « la divinité demeurant impassible dans son union avec la chair souffrante, cl
rendant ces souffrances mêmes salutaires », <■. x\.
col. 1057 IH^; ou encore, e. xix, de la communication
faite par la divinité i l'opération de l'humanité (de la
THÉANDRIQUE ( O P É H A T 1 0 N )
chair), « pour que l'action de la chair soit vraiment salutaire ». Col. 1080 B.
6. On pourrait s'arrêter là : il est néanmoins utile de constater qu'au xie siècle l'interprétation catholique de la formule dionysienne règne sans conteste. Euthymius Zigabène, après avoir montré qu'il est impossible d'affirmer en Jésus-Christ une seule volonté ou une seule opération, car ce serait nier à la fois l'humanité et la divinité du Sauveur, interprèle dans le sens du dyénergisme l'opération théandrique, laquelle, selon lui, ne peut signifier que l'opération divine et l'opération humaine, mais considérées simultanément. De même, l'expression cyrillienne [iioc èvépyeia doit s'entendre de l'opération du Christ considérée dans son rapport avec la personne et non pas uniquement dans son rapport avec la nature. Panoplia dogmatica, tit. xxi, P. G., t. cxxx, col. 1117 AC, 1120 AB. Un siècle plus tard, Théorianos l'expliquera dans le sens d'une opération où, chacune sur son plan et dans sa sphère, la nature divine et la nature humaine apportent leur concours. Il prend l'exemple du miracle rapporté par saint Jean, ix, 6 : « Faire un peu de boue avec la salive est une œuvre essentiellement humaine, mais placer cette boue sur l'œil pour la changer en lumière, c'est une opération divine. » Et, pour faire comprendre sa pensée, il apporte, lui aussi, la comparaison du glaive incandescent dans le feu : non seulement, comme glaive, il coupera; mais, comme incandescent, il brûlera. Dispulatio cum Armenorum catholico, P. G., t. cxxxm, col. 180 BC.
On a pu le constater, en face de la tendance monophysite interprétant la formule dionysienne dans le sens du monénergisme, il existe, à partir du vie siècle, une interprétation catholique expliquant en bonne part cette formule, en soi douteuse. Dans cette interprétation catholique on peut même relever deux sens connexes, l'un plus strict, qui réserve l'appellation de théandrique à l'opération à laquelle concourent formellement la nature divine et la nature humaine, en l'espèce toute opération concernant le salut des hommes, les miracles, la satisfaction offerte par le Christ, les mérites du Sauveur, etc.; l'autre, plus large, qui reconnaît comme théandrique toute opération, quelle qu'elle soit, qui procède de l'une ou de l'autre nature du Verbe incarné, considéré comme tel.
II. Le concile de 649 et la théologie postérieure. — Il ne serait pas difficile de montrer que le dyénergisme défini au VIe concile œcuménique trouve dans la tradition de l'Église occidentale un point d'appui solide. On peut citer Tertullien, Apologelicum, xxi, P. L. (1844), t. i, coi. 397; Adv. Praxean, xxvn, t. n, col. 190; saint Ambroise, De fi.de, 1. II, c.vn, n. 56, P. L., t. xvi (1844), col. 571; De incarnationis dominicœ sacramento, c. v, n. 55, col. 827; In Lucam (xxn, 42), x, 60, t. xv, col. 1819; saint Pacien, De similitudine carnis peccati, éd. G. Morin, dans Études, textes, découvertes, t. i, Maredsous, 1913, p. 137-143; Leporius, Libellus emendationis, n. 9, P. L., t. xxxi, col. 1228. Il est intéressant toutefois de trouver dans un ouvrage attribué à saint Hippolyte une remarque touchant la raison dogmatique qui, plus tard, devait légitimer, chez les Grecs, l'appellation de théandriques pour les opérations du Verbe incarné : « L'incarnation une fois faite, ni le Verbe n'opère sans une participation de la nature humaine, à laquelle il est uni hypostatiquement, ni le Christ homme ne peut agir sans une participation de la divinité, car cet homme est toujours Dieu. » Serm. adv. Beronem et Heliconem, fragm., P. G., t. x, col. 889. A qui appartient cette réflexion? A quelle date la situer? On l'ignore encore.
1° La définition du concile de 649. — On a exposé, t. x, col. 186 sq., l'occasion du concile du Latran de 649 ainsi que la marche des sessions conciliaires. Un seul
canon nous intéresse ici, c'est le can. 15, dont l'objet est précisément la formule dionysienne de l'opération théandrique :
Si quis secundum sceleromis haereticos deivirilem operationem, quod Gneci dicunt ÔEavSpixrjv, unam operationem insipienter suscepit , non autem duplicem esse confitetur secundum sanctos Patres, hoc est, divinam et liuituinam, aut ipsam deivirilis, qua; posita est, nouant vocabuli dictionem unius esse designativam, sed non utriusque mirificae et gloriosa; unitionis demonstrativam, condemnatus sit. Denz.-Bannw., n. 268.
Si quelqu'un, avec les criminels hérétiques, traduit follement l'expression grecque « opération théandrique »
par opération unii/ue et s'il ne confesse pas, avec les saints Pères, que cette opération est double, à savoir divine et humaine; s'il dit que dans la formule en question, le mot « nouvelle »
(opération) doit se comprendre comme désignant l'unique être du Christ, sans marquer aussi la glorieuse et merveilleuse union de l'une et de l'autre nature, qu'il soit condamné.
A la simple lecture du texte, on saisit la pensée du concile : il a voulu uniquement fixer les limites du dogme catholique. S'en tenir à la formule dyonisienne, qui ne précise pas que l'énergie théandrique implique dualité de nature et d'opération, à plus forte raison interdire, comme l'Ecthèse l'avait fait, de parler de syénergisme, c'est manquer à la vérité catholique autrefois promulguée par saint Léon : agit utraque forma cum alterius communione. Il faut confesser dans le Christ une opération double, l'opération divine et l'opération humaine. Mais là s'arrête la précision apportée par le concile : c'est, si on le veut, un point de vue encore partiellement négatif et qui laisse aux théologiens la possibilité d'interpréter avec des nuances sensiblement différentes la formule de l'opération théandrique. Or, on a vu ces nuances appréciables chez Sophrone et Maxime, d'une part, et, d'autre part, chez Jean Damascène et les écrivains postérieurs.
Toutefois, le canon suivant (can. 16), voir t. x, col. 192, rappelle qu'il serait hérétique, pour sauvegarder le dyénergisme, de vouloir, entre les deux opérations humaine et divine, introduire des discordes et des divisions. Conformément à la doctrine cyrillienne, il faut rapporter essentiellement à une seule et même personne, la personne du Verbe incarné, les expressions évangéliques, qui montrent que « le même » est naturellement Dieu et homme. Denz.-Bannw., n. 269. Cf. la lettre de Martin Ier à l'empereur Constant, P. L., t. lxxxvi, col. 137-146.
2° Le pape Agathon et le concile de Constantinople. — 1. Le concile romain de 680. — Dans un concile romain de 680, Agathon reprend la doctrine canonisée par saint Léon et par Martin Ier : le Verbe, en s'incarnant, n'a pas changé sa nature divine et n'a pas changé la nature humaine; unies dans le même sujet, nous ne pouvons séparer les deux natures qu'en pensée, et cependant les deux natures coexistent en Jésus- Christ sans confusion, sans séparation, sans mutation. « Chaque nature conserve ses propriétés, chaque forme opère l'action qui lui est propre, mais avec la participation de l'autre, le Verbe faisant les actions qui sont du Verbe, et l'homme celles de l'homme... En conséquence, il faut reconnaître en Jésus-Christ deux volontés naturelles et deux opérations naturelles. » Cette profession de foi fut transmise par le pape avec quelques explications supplémentaires, en particulier l'affirmation que les deux volontés naturelles et les deux opérations naturelles ne sauraient être opposées ou discordantes, ni appartenant à des sujets différents. Voir Cavallera, Thésaurus, n. 736, 737, 738. Et c'est en ce sens, déjà consacré par des interprétations officielles, qu'Agathon se réfère à Denys l'Aréopagite. Epist. ad imperatores, dans Mansi, t. xi, col. 233-316.
THÉANDRIQUE (OPÉRATION;
2. Le VIe concile œcuménique (681). — Ce concile n'ajoute rien à la doctrine rappelée par Agathon. Après avoir rappelé en Jésus l'existence de deux volontés non contraires, il conclut à l'existence de deux opérations, l'humaine et la divine, unies dans le même sujet, mais inséparables et sans confusion possible de l'une avec l'autre. C'est la paraphrase de l'assertion de saint Léon : agit utraque forma cum alterius communione quod proprium est, Verbo scilicel opérante quod Verbi est, et carne exequenle quod carnis est. Et, un peu plus loin, il se réfère à Cyrille d'Alexandrie pour affirmer l'unité du sujet auquel, indivisément mais inconfusément, se trouvent rapportées les deux natures et les deux opérations. Une dernière indication est néanmoins ajoutée : c'est dans cette inconfusion et cette distinction des natures et opérations que l'on saisit comment la double opération du Christ a pu concourir à notre salut. Denz.-Bannw., n. 292. L'opération théandrique n'est pas nommée; mais l'idée qu'on s'en faisait est à la base de toute cette profession de foi.
3° Doctrines théologiques. — Les théologiens se sont emparés de ces données dogmatiques et, dans leurs commentaires à la Somme théologique, III», q. xix, a. 1, apportent leurs dernières précisions à la doctrine de l'opération théandrique.
1. Saint Thomas. — Il est utile de voir ce que saint Thomas lui-même a pensé de l'action théandrique. La formule dyonisienne est apportée par lui en objection, pour démontrer qu'il ne peut y avoir en Jésus-Christ qu'une seule opération. Et voici son interprétation :
Denis admet dans le Christ une opération théandrique, c'est-à-dire divino-humaine, non par la confusion des opérations ou des vertus de l'une et de l'autre nature, mais parce que son opération divine se sert de l'opération humaine et que son opération humaine participe à la vertu de l'opération divine. D'où, comme il le dit lui-même dans la lettre à Caîus, dans l'homme le Verbe opérait ce qui esl de l'homme : ainsi la Vierge le conçut surnaturellement et l'eau fugitive se solidifia sous ses pieds. Il est évident qu'il appartient a la nature humaine d'être conçue, comme la marche est une opération de l'homme; mais, dans le Christ, ces deux choses ont existe sut liât urellement. De même encore, la vertu divine opérait humainement, comme quand
elle guérit le lépreux en le touchant . Aussi Denis ajoute-t-il, dans l.i même lettre : ■ Ne faisant pas les choses divines comme i lieu, mais en tanl que Dieu fait homme, il accomplissait ainsi des choses nouvelles par l'opération conjointe de Dieu et île l'homme, i II est prouvé que Denis a compris qu'il \ avail deux opérations dans le Christ, l'une relevant delà nai a e divine et l'autre de la nature lui mai ne, car dans le De diuinis nominibus, e. n, il dit (pie, pour ce qui appartient a l'opération humaine du Christ, le Père et l'Esprlt-
Saint n " > uni aniline pal I , a moins qu'on ne l'explique en
disant que le l'en- et l' l'.spi i I -Sain t ont voulu dans leur
miséricorde que le Christ fit et souffrît ce qu'effectivement
il a fait et souffert en tanl qu'homme. Et le même Denis ajoute que le l'ère et le Saint-Esprit prennent part à l'opération sublime et ineffable que le Verbe de Dieu, même son incarnation, a accomplie en tant que Dieu immuable, il est donc évident que l'opération humaine, dans
laquelle le l'ère et le Saint-Esprit n'ont d'autre part que
leur acceptation miséricordieuse, est autre «pie l'opération
iplle par le (.hrist, en tant que Verbe de Dieu, et qui
lui est commune avec le Père et le Saint-Esprit, /.oc rit., ad 1«".
I' corps de l'article contient un excellent exposé
théologique de la question de l'opération théandrique.
ans du monénergisme n'admettant dans le
' qu'un seul vouloir sont logiques avec eux-mc-
ii ne lui reconnaissant également qu'une seule
ilion. Kl saint Thomas indique Immédiatement le
point défectueux du raisonnement par lequel les
veulent justifier leur erreur. Dans un même
irultés sont subordonnées les unes aux
., disent ils. les actions cl mouvements des puis
sances inférieures sont dirigées par les puissances supérieures; elles sont plutôt operala qu' operationes. Ainsi, « dans l'homme, se promener, qui est l'action des pieds, palper, qui est l'action des mains, sont des œuvres de l'homme, dont l'âme opère l'une par le moyen des pieds, l'autre, par le moyen des mains. Mais, du côté du sujet qui opère et qui est unique, Vopération est une et sans différenciation possible; toute la différenciation se trouve du côté des choses opérées ». Appliquant ce principe au Verbe incarné, dont la nature humaine était régie et réglée par la nature divine, les hérétiques disaient que « l'opération demeurait la même de la part de la divinité qui opère, quoique les choses opérées fussent diverses, en tant que la divinité du Christ agissait, soit par elle-même, portant toutes choses par la puissance de sa parole, soit par l'humanité, par exemple en marchant corporellement ». FA saint Thomas de rappeler ici les paroles de Sévère, récitées au VIe concile général, dans la xe session.
L'erreur des adversaires consiste en ce qu'ils veulent ignorer que, même les principes d'action subordonnés à des agents supérieurs conservent sous cette impulsion la forme propre selon laquelle ils ont leur propre opération. C'est ainsi que l'instrument, entendu au sens le plus strict du mot, possède une double opération : celle qui répond à sa forme propre, celle qui répond à la forme de l'agent supérieur qui l'anime et qu'on appelle pour ce motif opération instrumentale. Et saint Thomas de rappeler l'exemple classique de la hache, dont l'opération propre est de couper et qui, mue instrumentalement, fait des meubles. Ainsi, « partout où le moteur et l'objet mû ont des formes ou des vertus opératives différentes, il faut que l'opération de celui qui meut soit autre que l'opération propre de celui qui est mis en mouvement. Et cependant celui qui est mû participe à l'opération de celui qui le meut et celui qui meut se sert de l'opération propre de son instrument : il y a ainsi de l'un à l'autre une communication réciproque. De même, dans le Christ, la nature humaine a sa forme et sa vertu propre par laquelle elle opère, et il en est de même de la nature divine. Donc, la nature, humaine a une opération propre distincte de l'opération divine et réciproquement. Mais la nature divine se sert de l'opération humaine, comme d'une opération instrumentale, et la nature humaine participe à l'opération de la nature divine, comme l'instrument participe a l'opération de l'agent principal. C'est ce (pie dit le pape sain I Léon dans l'épîlre à Flavien : « l'une et l'autre forme, c'est-à-dire la nature divine aussi bien que la nature humaine, fail ce qui lui est propre en communication avec l'autre, le Verbe Opérant ce qui est du Verbe et la chair exécutant ce qui est de la chair. » S'il n'y avait qu'une seule opération de la divinité el de l'humanité dans le Christ, il faudrait dire ou bien que la nature humaine n'a jias de forme cl de vertu propre (car il esl Impos sible de le dire de la nature divine), d'où il suivrait qu'il n'y aurait dans le Christ que l'opération divine, ou bien il faudrait dire (pie la vertu divine et la vertu humaine sont fusionnées dans le Christ en une seule vertu. Deux hypothèses pareillement impossibles, lin ai cept an1 la première, on ne met dans le Christ qu'une nature imparfaite; par la seconde, on confond les deux natures. ■ Art. 1, corpus.
Pour bien Comprendre toute la pensée de saint I homas, il ne faut pas s'en tenir à l'art. 1. Au fond, l'importance du débat sur L'opération théandrique esl
qu'il faut, avant loul. sauvegarder dans le mystère de l'I loin me Dieu, non seiilcmenl l'inlégril é de la nature humaine et de toutes ses propriétés, tuais encore la
possibilité d'un mérite rédempteur, si toute opération devait èire rapportée a l'unique nature divine, la possibilité du mérite serait sans fondement. La question
THÉANDRIQUE (OPÉRATION
de l'opération humaine dans le Christ amène saint Thomas à élucider d'abord la question de l'extension de l'acte proprement humain dans l'humanité du Sauveur. Tout en admettant la multiplicité des fonctions et des opérations vitales dans le Christ, saint Thomas fait observer qu' « en Jésus-Christ, comme homme, il n'y avait aucun mouvement de la partie scnsitive qui ne fut réglé par la raison ». Bien plus, « les opérations naturelles et corporelles appartenaient aussi d'une certaine manière à sa volonté, en ce sens qu'il dépendait de cette faculté que son corps fît et souffrît les choses qui lui sont propres. Aussi, dans le Christ, il y a eu une opération humaine beaucoup plus tôt que dans tout autre homme ». A. 2. Cette incursion sur la puissance instrumentale de l'âme du Christ relativement aux opérations du corps, voir ici Jésus-Christ, col. 1316, complète heureusement la mise au point touchant l'action théandrique et prépare les articles suivants touchant le mérite de l'opération humaine du Christ, d'abord pour lui-même (a. 3), ensuite pour les autres (a. 4).
2. Les commentateurs. — A la suite de Cajétan, les commentateurs de saint Thomas font remarquer que le problème de l'opération unique ou multiple dans le Christ est facile à résoudre quand on l'envisage par rapport au principe actif agissant par sa vertu propre. Il s'agit, pour employer un terme scolastique, non du principe premier d'action dans un sujet, principe qui se confond avec le sujet lui-même, principium quod, mais du principe humain et immédiat de l'opération, principium quo. Ainsi l'homme est le principe premier agissant et son action se manifeste par l'opération de ses facultés intellectuelles, sensitives, motrices, etc. En s'en tenant à cette considération, se demander si dans le Christ il n'y a qu'une seule opération commune à la divinité et a l'humanité, c'est équivalemment demander si, dans le Christ, il n'y a qu'un seul principe immédiat de l'opération soit divine soit humaine. Et, puisque dans le Verbe incarné il y a les deux natures, et une humanité intègre et parfaite, jouissant de son activité propre, il est évident que, conformément à la définition du VIe concile, il faut affirmer dans le Christ deux opérations, l'opération divine et l'opération humaine.
Mais les commentateurs font ensuite observer que ces deux opérations appartiennent à un unique sujet, le Verbe fait homme : il faut donc, selon la célèbre formule de saint Léon, qu'elles soient coordonnées entre elles. Or, si l'on considère de près les raisons de coordination invoquées par les Pères, on en relève trois. La première se tient uniquement dans un ordre de perfectionnement moral, l'opération humaine étant toujours dirigée par la divinité de telle sorte qu'elle s'est montrée toujours conforme aux exigences de l'ordre : « Je vous ai donné l'exemple, dit le Christ, afin que vous agissiez comme moi-même j'ai agi. » Joa., xin, 15. La seconde considère l'ordre de l'efficience instrumentale par rapport aux œuvres surnaturelles, miracles et prodiges de toute sorte, que l'humanité était appelée à accomplir en tant qu'instrument de la divinité. La troisième, enfin, se rattache à la communauté d'action de la divinité unie à l'humanité dans l'ordre du mérite et de la satisfaction, en tant que la divinité du Verbe, par le fait de l'union hypostatique, communiquait à l'humanité sainte du Sauveur la valeur infinie attachée aux actions d'un sujet divin. Tous ces aspects de l'action théandrique se trouvent indiqués par saint Jean Damascène, voir ci-dessus, col. 210.
Les commentateurs en concluent que n'importe laquelle des actions du Christ considéré dans son humanité peut être dite théandrique, sous l'un des trois aspects précités, puisqu'il n'existe aucune action humaine du Christ qui n'ait été au moins dirigée par la
divinité. Mais la réciproque n'est pas vraie : les opérations proprement divines ne sont théandriques que si elles utilisent de quelque manière l'humanité. Les commentateurs ajoutent que l'opération théandrique est surtout celle qui a pour objet de conférer à l'opération humaine du Christ un mérite et une valeur de satisfaction infinis comme l'exige la dignité infinie du Verbe incarné. Le cardinal Billot a exposé fort lucidement ces trois degrés, de plus en plus parfaits, de l'action théandrique, pour s'arrêter avec plus de complaisance sur le dernier qui a trait à la satisfaction et au mérite du Sauveur :
« On peut donc considérer l'opération théandrique dans un ordre triple : dans l'ordre de la perfection morale, dans l'ordre des mutations sur les choses extérieures, dans l'ordre de la satisfaction et du mérite auprès de Dieu.
« Sous le premier aspect, l'opération théandrique présente cet exemplaire suprême de sainteté qui, pour tout le genre humain, a resplendi dans le Christ. Sous le second aspect, l'opération théandrique se rapporte aux miracles accomplis par le Sauveur. Sous le troisième aspect, elle implique la satisfaction qui a ôté le péché de ce monde et le mérite infini qui a rendu la grâce aux hommes.
« A ne considérer que l'extérieur des choses, ce qui frappe notre esprit, il faudrait donner la première place aux deux premiers aspects de l'opération théandrique. Car, sous ces deux aspects, l'opération théandrique manifeste très particulièrement le mystère de l'incarnation ; elle en est un signe qui le rend croyable et qui nous incite à le croire. Si donc on affirme ici que l'opération théandrique se rapporte principalement aux œuvres du Christ concernant son mérite et sa satisfaction, c'est parce que ces sortes d'œuvres n'ont pu être accomplies, de quelque façon qu'on les envisage, que par un Homme-Dieu, tandis que le modèle de sainteté, les miracles, ne réclament pas aussi impérieusement l'union personnelle de la nature créée à Dieu. En effet, Dieu, de puissance absolue, aurait pu orner un homme de tant de grâce et régler et modérer ses actions en toutes choses de telle façon que cet homme, dépassant toutes les catégories particulières de la nature humaine, aurait été pour tout le genre humain un modèle parfait de sainteté, proposé à l'imitation de tous et de chacun, modèle que nul n'aurait pu égaler, dont tous auraient participé et qui aurait présenté une mesure de sainteté au moins égale à la mesure de l'imitation, comme la chose fut réalisée en fait dans le Christ. Pareillement Dieu, de puissance absolue, aurait pu, par l'instrument d'une simple créature humaine, opérer tous les prodiges qu'il opéra par son humanité unie à sa divinité : ressusciter les morts, guérir les malades, commander aux éléments terrestres, chasser les démons, accomplir les autres merveilles que nous lisons dans l'Évangile. Mais, pour offrir une satisfaction suffisante à la réparation du péché, était absolument requise l'humanité comme instrument conjoint à la divinité, puisque d'une part il fallait une œuvre satisfactoire offerte par une créature humaine, et d'autre part la valeur infinie que la divine hypostase communiquait à cette œuvre. Une telle satisfaction est donc bien l'opération théandrique par excellence. » De Verbo incarnato, 7e éd., Rome, 1927, th. xxxi, corollaire, p. 333-334.
S. Thomas, Summa tlicol., III", q. xix, a. 1, et les commentateurs. Cf. Cont. Gent., 1. IV, c. lvi; Compendium theologise, c. ccxi; Petau, De incarnatione, 1. VIII, c. vii-xm; Noël Alexandre, Hist. eccl., sxc. vu, dissert, ix; Franzelin, De Verbo incarnato, th. xl; Stentrup, Christologia, th. LI-I.UI ; L. Billot, De Verbo incarnato, th. xxxi; A. d'Alès, De Verbo incarnato, th. xm.
A. Michel.