SENTENCES (COMMENTAIRES SUR LES
— Dans la production théologique du Moven Age, les commentaires sur les Sentences tiennent incontestablement une place de premier plan. Par leur nombre : on les compte par centaines; par leur durée : ils s’échelonnent sur près de cinq siècles, du début du xre jusqu’au xvur siècle; par leurs dimensions : chacun d’entre eux fournit facilement matière à un ou deux gros volumes; par leur importance enfin, car ils abordent tous les plus graves sujets de la théologie. Ils sont la source presque inépuisable de toute étude un peu sérieuse sur le progrès de la pensée et de la doctrine pendant cette longue période. Pour bien comprendre cependant leur sens, leur portée, comme aussi leur évolution, il importe de ne jamais perdre de vue le caractère d’exercice scolaire qu'ils ont revêtu dès le début et gardé toujours; l'institution et son but rendent compte des œuvres elles-mêmes. De là la division de cette étude : I. La lecture des Sentences II. Les commentaires sur les Senlences (col. 1868). 111. Les formes dérivées (col. 1881).
I. LA LECTURE DES SENTENCES. — La lecture des Sentences, pour employer la formule en usage, est essentiellement un exercice scolaire, dûment réglementé, dont la portée est parfaitement déterminée. Il s’agit avant tout de le bien comprendre.
1. L'EXERCICE SCOLAIRE. — La faculté de théologie, comme toutes les facultés voisines, a son livre de texte. Ailleurs on s'attache à Priscien, Aristote, Justinien, Gratien, Galien, Hippocrate (l'énumération est de Robert de Sorbon, De conscientia, τ, 19); on les lit et les commente. En théologie à la base de l’enseignement, c’est le livre par excellence, le texte sacré, la sacra pagina comme l’on dit encore. C’est sur lui que l’enseignement du maître doit porter; c'est à le connaître que les années d’études doivent préparer. D'où, tout naturellement, la double façon de «lire » et de commenter l'Écriture : celle du débutant qui en prendra une connaissance rapide, qui la lira cursorie, ou biblice ou textualiler; s’habituant à la manier, à en comprendre le sens littéral, à en résoudre les difficultés exégétiques et textuelles, à savoir indiquer les interprétations reçues qu’en donnent les glossateurs et les Pères. Le bachelier biblique s’entraîne à ce travail d’exposé personnel pendant un ou deux ans, après avoir tout d’abord suivi les leçons d'autrui pendant
quatre ou cinq ans. Devenu maître, il lira encore le Livre saint, mais cette fois ordinarie, c'est-à-dire qu'au texte inspiré, dont il expliquera encore rapidement le sens, il rattachera les problèmes de haute théologie ou de pure spéculation qu'il peut soulever; il dira les discussions auxquelles il a donné naissance et les précisions que le magistère enseignant a pu apporter; aux commentaires des Pères, il ajoutera les arguments des théologiens et se prononcera lui-même, en légitimant sa position. H. Denifle, Quel livre servait de base à l’enseignement des maütres en théologie dans l'Université de Paris, dans Revue thomiste, t. 11, 1894, p. 149-161; P. Mandonnet, L'enseignement de la Bible selon l'usage de Paris, dans Revue thomiste, t. xxxv, 1929, p. 489-519.
Ceci toutefois suppose qu'entre temps un autre contact ait été pris, méthodique, complet, poussé fort avant déjà, avec ces problèmes théologiques, que la lecture du texte biblique lui fournira bien l’occasion d'exposer à son tour, mais dont il ne lui aura pas donné la solution. Il est nécessaire qu’il en possède une vue d'ensemble non moins qu'une connaissance détaillée. Et pour cela qu’un exposé systématique, où les uns après les autres tous ces sujets auraient été passés en revue, lui ait permis de se familiariser avec eux, l’ait guidé parmi les thèses controversées et les arguments échangés et mis en possession d’une doctrine ferme sur les divers points du savoir théologique.
C'est la gloire du Livre des Sentences de Pierre Lombard d’avoir été choisi dans ce but, d’avoir été jugé digne, et sans doute seul capable de fournir aux étudiants en théologie ce manuel idéal dont la fréquentation assidue leur assurerait la formation théologique indispensable pour reprendre ensuite et commenter directement, magistralement, le Livre saint.
Mais, dès lors, son vrai sens et son rôle apparaissent. Il devient le livre de texte du bachelier, et non pas du maître; l’instrument de formation obligatoire qui doit être étudié complètement et consciencieusement avant d'accéder à la maîtrise. Comme cette étude consiste pratiquement pour le bachelier à en faire la matière de son cours, à l’exposer devant un auditoire d'étudiants, sa «lecture » obtient un double résultat : elle initie ces auditeurs aux problèmes spécifiquement théologiques, puisque, au cours de leurs études, ils auront l’occasion de l’entendre exposer au moins quatre fois tout entier devant eux; elle oblige le bachelier à se former une opinion personnelle sur chacune des questions que cette lecture soulève et sur lesquelles il est appelé à se prononcer. Aucune ne lui sera donc plus étrangère au jour où il recevra licence d’enseigner à son tour comme maître in sacra pagina. ἃ
Toute la réglementation scolaire qui s’élaborera autour de ce livre visera donc à en imposer et contrôler la lecture, à lui assurer également le rendement le meilleur.
II. LA RÉGLEMENTATION. — Les statuts, de date relativement récente (à Paris, une première rédaction serait de 1335-1366; une seconde élaboration, de 1366, complétée par l’Université en 1383-1389; à Bologne ils sont de 1362; de 1366 à Toulouse; 1393 à Cologne; 1389 à Vienne), entérinent un état de choses existant depuis le début du Χαμ siècle pour Paris, et le complètent ou en précisent certains points. Denifle- Chatelain, Chartul. univers. Paris., t. 11, n. 1188, Ῥ. 691-697; n. 1189, p. 697-704; Fr. Ehrle, 1 piu anlichi slatuli della facoltà teologica di Bologna, Bologne, 1932.
1° Précisions. — La lecture des Sentences de Pierre Lombard y est présentée comme le travail propre du bachelier et la condition indispensable à sa présentation aux grades. Nul maître n’a le droit de présenter
LA LECTURE 1862 à la licence le bachelier dont il est responsable, s’il ne peut certifier que celui-ci a lu les Sentences et s’est acquitté convenablement de cette première charge de son office. Mais auparavant nul ne peut être admis à lire les Sentences, ni même à lire la Bible cursorie, 51 ne justifie d’abord de cinq années (en 1335 ce sera de sept années) de présence aux cours. Or, le second cours, chaque matin, est celui des Sentences.
Les quatre livres du Lombard doivent être lus et commentés intégralement. Au ΧΙ siècle, cette lecture est répartie sur deux années; encore faut-il qu'elles soient complètes. Commençant après la Saint-Denis (le 10 octobre), l’année d'enseignement va jusqu’au 29 juin; les jours de cours omis entre ces deux dates, même pour une raison valable, doivent être récupérés après le 29 juin. Plus tard (règlement de 1335), la lecture ne dure plus qu'un an. Peut-être faut-il voir en cela l’influence des ordres religieux qui préfèrent consacrer plus de temps à l'étude du texte sacré lui-même.
Ce cours du bachelier se fait le matin, à la suite de celui du maître; donc entre neuf heures et midi, du moins à Paris.
Le début de chaque livre, ou tout au moins le début de chaque commentaire est entouré d’un éclat tout particulier. Les règlements universitaires entrent dans les détails de ces principia. Plus de trois semaines leur sont consacrées, de l’Exaltation de la Sainte- Croix à la Saint-Denis. L'ordre de préséance auquel on s’astreint est soigneusement établi : ce sont les carmes qui commencent; les dominicains qui terminent. Les principia se tiennent à raison de un seul par matinée. Tous les étudiants et bacheliers y assistent. Les statuts de Bologne en détaillent ainsi la teneur : in quibus (principiis) premültitur brevis collatio pro commendatione sacre doctrine vel librorum Sententiarum. Secundo fit protestatio (fidei)…. tertio proponilur questio theologica utilis et illa studiose pertractatur. Qui modus eliam in omnibus aliis tribus Sententiarum principiis observari debet. Les statuts parisiens de 1366 précisent les dates de ces principia : 38. Ilem, quod carmelita faciat suum secundum principium prima die januarii legibili, et alii bacalarii consequenter. Tertium facial carmelita prima martii et alii consequenter. Quarltum faciat ipse carmelita prima maii οἱ alii consequenter. Ceci se rapportant à une époque où la lecture des Sentences ne durait plus qu’une année.
Les précautions sont prises pour que cette lecture soit sérieuse : défense d’apporter son commentaire écrit, qu'on lirait au cours; tout au plus peut-on se servir de quelques notes. Statuts de 1366, art. 8. Impossible de la sorte de faire faire le travail par un autre dont onlirait la copie. Le texte doit être soigneusement réparti, de façon à être parcouru intégralement. Art. 7 et 37. Il faut se cantonner dans le champ de la théologie, et éviter les développements de pure logique ou de philosophie. Art. 6.
Les statuts ne détaillent pas autrement ce qui concerne la lecture elle-même, par exemple les procédés qui s’y trouvent adoptés et la méthode qu’on y doit suivre. En ces questions, c’est la tradition qui ἃ force de loi. Nonobstant le silence des règlements, on peut retrouver à coup sûr ces précisions à travers les productions nombreuses qui subsistent, D'ailleurs, à dire vrai, il n’y ἃ pas une façon spéciale de «lire » les Sentences qui se distinguerait des procédés en usage dans les autres facultés. Il semble qu'on ait ici, dès le début, transposé les méthodes et même le vocabulaire en usage chez les maîtres ès-arts.
Les trois parties caractéristiques de la leclio, à savoir la divisio lextus, l'exposilio lextus et les dubia circa lilleram en eflet se retrouvaient déjà dans
1863 SENTENCESl’enseignement courant de la faculté des arts. Cf. Paré, Brunet et Tremblay, La renaissance du Xr1° siècle. Les écoles el l'enseignement, 1933, p. 119-131. La chose est normale d’ailleurs dès que l’on se propose l'enseignement à partir d’un texte, le premier acte semble bien devoir en être l’analyse, dans son agencement grammatical et logique. Ainsi fera le bachelier par rapport au texte du Lombard dans sa divisio texlus, où il montrera l’enchaînement général des parties, les subdivisions adoptées et se poursuivant jusque dans les moindres détails; où il s’efforcera aussi de légitimer celles-ci de son mieux. Vient alors ce qui doit être le commentaire proprement dit, l’exposilio lextus. Elle se conçoit tout d’abord à la façon d’une lecture glosée, suivant donc de fort près le texte, mais qui s'ouvre par la force même des choses aux problèmes nombreux suscités par celui-ci, aux difficultés soulevées par la doctrine énoncée, aux quæsliones qui se posaient ou que le bachelier posait. Ces dernières se développaient suivant la forme des argumentations et des disputes, avec les raisons s’affrontant pour et contre et se résolvant dans une solution positive. Cette seconde partie surtout se verra affectée par l’évolution continuelle du genre, dont il sera traité plus loin. Après quoi les dubia circa litleram répondent aux difficultés émergeant moins des doctrines que de la lettre même du texte, et que la partie précédente n'aurait pas suffisamment élucidées.
Il va sans dire qu’à l’époque où ce commentaire du Lombard s’introduit dans le régime scolaire, au début du xx siècle, la méthode d’argumentation scolastique est au point. C’est donc en sa forme et suivant ses lois qu’on procède au sein de chaque quæslio soulevée.
La réglementation des statuts, jointe aux traditions qu'elle sous-entend et qu’elle précise sur quelques points seulement, impose donc un cadre rigide au travail du bachelier sententiaire. Il y doit satisfaire pour accéder aux grades: et c’est même sa toute première obligation.
20 Lalitudes. — À l’intérieur cependant de ce cadre, une part assez large demeure encore réservée à l’initiative individuelle. Le lecteur des Sentences est autorisé à prendre une certaine liberté tant avec le plan qu'avec les idées mêmes du Lombard.
Liberté pour la distribution et la répartition de ses leçons. La durée de chaque cours ne peut être écourtée, non plus que le nombre de ceux qu'il faut consacrer à la lecture de chaque livre. Il arrive pourtant qu'on tourne la loi, même sur ce point. A la façon d'Adam Woodham par exemple qui, après avoir en temps voulu prononcé la collalio réglementaire à la louange du 1. IT, revient sans plus de façon à son 1. 1 : juxta lectionem circa principium secundi, continuando materiam primi qui est de Deo οἱ de SS. Trinilale... quæro ulrum in homine de quo principaliler traclatur in secundo sil imago Dei... Voir Cambridge, Gonville and Caius College, ms. 2817, fol. 173 d. Mais il est loisible au bachelier de se proposer pour chaque lectio un texte plus où moins étendu; il lui est permis de soulever à l’occasion du texte un nombre plus ou moins considérable de questions; d'y introduire des problèmes que Pierre Lombard n’a que vaguement amorcés ou même n’a pas traités. Il s'ensuit que, d’un commentaire à l’autre, les proportions prises par telle ou telle partie peuvent être extrêmement variables; que, à l’intérieur d’une même distinction (il faut se rappeler que la division des livres de Pierre Lombard en distinctions et non plus en capilula, n’est pas le fait de l’auteur, mais doit être rapportée à la première moitié du xx siècle; voir ici l’art. PIERRE LomBaARD, L. x11, col. 1967 sq.) le nombre des questions est très variable, lui aussi, non moins que les termes de celles-ci; que les divisions
LA LECTURE 1864 ou subdivisions adoptées par un auteur,-un saint Thomas par exemple en quæsliones, quæstiunculæ, solutiones, etc., ne s'imposent pas nécessairement à son voisin; que chacun peut donc marquer déjà son œuvre de son cachet personnel, par ce premier choix.
Liberté pour les proportions à attribuer, au cours de chaque leclio, aux trois éléments dont il a été question : division du texte; exposilio où questions; dubia circa lilleram. On le verra plus longuement dans la suite.
Liberté même pour la succession des livres. Sans que les conditions à remplir pour cela nous soient connues, il est certain que les quatre livres des Sentences ne sont pas toujours commentés dans l’ordre même de l’auteur, Pierre Auriol, dans son second commentaire parisien (le commentaire-reporlalio), a lu les 1. I et IV pendant l’année scolaire 1316- 1317; les 1. II et III, et encore ce dernier est-il resté inachevé, pendant l’année scolaire 1317-1318. Voir ici l’article PIERRE AURIOL, t. XII, Col. 1831-1834. Duns Scot ἃ dù lire dans le même ordre les 1. 1 et IV au cours de l’année scolaire 1304-1305 comme en témoigne le ms. Worcesler F. 69 qui précise, fol. 158 c : expliciunt questiones super primum Sententiarum date a fratre Johanne Duns Scolo ordinis fratrum Minorum Parisius anno Domini M trecentesimo secundo intrante tertio, et fol. 160 c, à la fin de la table du 1. IV : expliciunt quesliones Sententiarum dale ἃ fratre Johanne Duns..… diclo in studio Parisiensi, anno Domini MCCCITII. Voir Callebaut dans La France franciscaine, t. 1x, 1926, p. 283 sq. Saint Bonaventure déjà aurait composé son 1. IV avant le 1. III. Et les Sentences d'Albert le Grand présenteraient l’ordre chronologique suivant : d’abord les 1. I et ΠῚ (peutêtre même avec certaines interruptions et interversions), puis le 1. II (1246) et le 1. IV (1249). Voir O. Lottin, Commentaire des Sentences οἱ Somme théologique d'Albert le Grand, dans Recherches de théol. ἀπο. el médiévale, τ. virr, 1936, p. 117-153.
Liberté aussi à l'égard des doctrines proposées ou soutenues par Pierre Lombard. Il est une autorité, évidemment ; ou plus exactement un maître et bientôt le Maître. Mais, là où il n’a pas pris position, où il n’a pas déterminé, où il a parlé seulement historialiter, exposant des sentences diverses, où il a indiqué ses préférences seulement, on peut se séparer de lui. Là même où il a parlé sentenlialiter, on n’est pas tenu nécessairement à tout recevoir de ce qu'il a dit. Assez tôt une liste s'établit de propositions quæ communiler non tenentur. Celle-ci s’allonge à mesure que la critique s’est exercée sur son écrit. Des ὃ que mentionne saint Bonaventure, Sent., 1. II, dist. XLIV, éd. Quaracchi, t. 11, p. 1016, on passe dans certains manuscrits à 19, 21 ou même 22 (par exemple Nicolas Eymeric dans le traité qu'il a composé sur ces articles) ou à 29 : voir la liste reproduite ici même, t. x11, col. 2014-2015. Même en dehors de ces points précis, on a le droit de ne pas adhérer à toutes les opinions du Lombard, de s’en écarter, sans même employer toujours à leur égard cette «exposition révérentielle » dont on fait usage pour les textes des Pères ou des autorités. Voir Chenu, Authentica el magistralia, dans Divus Thomas, de Plaisance, t. χχνπι, 1925, p. 257-285.
Le Livre des Sentences est donc le cadre dans lequel le bachelier coule son enseignement; le guide qui lui permet, et l’oblige même, à aborder tous les problèmes de théologie dont la connaissance est indispensable à sa future charge magistrale. Il n’est point cependant un carcan ni un éteignoir.
III. VALEUR. En fonction de cette législation scolaire, il est possible de comprendre quelle valeur doit être attachée à ces commentaires sur les Sentences. Puisqu'ils sont œuvre de bachelier, on ne peut leur
reconnaître la même autorité qu'aux œuvres des maîtres en théologie. Par ailleurs pourtant, en raison des précautions et des garanties qui entourent cet enseignement, la lecture des Sentences demande à être prise très au sérieux.
1° Œuvre de bachelier. — Elle n'est pas, et ne peut être œuvre du maître, dont le livre de texte est la Bible. Par conséquent elle marque le début de l’enseignement théologique, non pas nécessairement des études ni même des travaux d’un auteur donné. Si on écarte pour l'instant le problème de la rédaction et de l'édition de ce commentaire, il demeure, dans la série des ouvrages d’un maître en théologie, l'œuvre du début; antérieure donc aux « Questions disputées » et aux « Quodlibets », que seul le maître peut soutenir, antérieure aux commentaires scripturaires, qui seront le thème de son enseignement. Il faut donc se garder de lui donner la préférence sur ceux-ci. Il n'y ἃ pas encore la vigueur de pensée, ni la clarté d'exposition que les œuvres du maître apporteront. Et, dans l’étude d’un auteur, de l’évolution et du progrès de sa pensée théologique, le commentaire des Sentences ne peut être que le point de départ; c’est à partir de lui que doit se mesurer le progrès réalisé ou les changements survenus. Il faut s'en souvenir pour un cas comme celui de la Somme théologique de saint Thomas, œuvre de maturité, laissée inachevée et dont la IIIe partie a été complétée par de simples emprunts à son I. IV des Sentences. <
Mais, ces réserves faites, la lecture des Sentences ne doit pas être sous-estimée comme valeur. Le bachelier qui l’entreprend est entré dans sa trentième année; les règlements fixent cet âge, comme les trente-cinq ans pour la maîtrise; très souvent même il est bien plus âgé et il a exercé déjà, surtout s’il est religieux, plusieurs charges importantes dans son ordre. Il est donc en pleine possession de ses ressources. La scolarité requise de lui au préalable l’a rompu aux méthodes de l’argumentation et du raisonnement scolastiques. Il ἃ entre sept et neuf ans d’études à la faculté de théologie ; il a pris part comme respondens ou opponens aux séances de dispute; il a même enseigné déjà durant deux ans en qualité de bachelier biblique.
20 Œuvre préparée. — Son commentaire lui-même est loin d’être improvisé; car on s’y prépare de longue date. On l’a déjà en vue quand, à titre d’étudiant, on assiste aux différentes leçons et du maître et des bacheliers qui, pendant ces années d’étude, se succèdent dans la chaire des Sentences. On réfléchit ; on confronte; on note; et par avance déjà on prend parti. Les manuscrits nous gardent encore la trace de ce travail : soit sous la forme de notes marginales qui accompagnent le texte des Sentences que l’étudiant possédait, et qui trahissent parfois les deux ou trois séries de cours auxquelles il a assisté. Tel, entre-autres, le manuscrit de Paris, Bibliothèque nationale, lat. 15 702, où se trouvent mentionnés et relevés Albert le Grand, Eudes de Rosny, Bertrand de Bayonne, Jean de Montchy, Pierre de Lamballe, Étienne d'Auxerre, Guillaume d'Auxerre. Soit sous forme de méritable récueil scolaire, collecte des principales questions cueillies au jour le jour aux lectures des bacheliers, et notées à la suite sur le cahier; comme le fameux manuscrit de Paris, Bibliothèque nationale, lat. 15652, patiemment et savamment décrit par M. Chenu, Maîtres εἰ bacheliers de l’Université de Paris vers 1240, dans Études d’hist. littér. et doctrinale du xr11° siècle, p. 11-39; ou le non moins célèbre recueil de la bibliothèque Vaticane, lat. 1086, composé patiemment par Prosper de Reggio Emilia antérieurement et concurremment à sa lecture des Sentences, où sont notées toutes les questions, disputées en ces mêmes années 1311-1314, qui peuvent avoir quelque
LA" LECTURE 1866 incidence sur son propre enseignement. Soit encore sous forme de compilation plus savamment conduite, où le travail de rapprochement est fait déjà, et où l'on possède sans doute le commentaire servi par le bachelier, indiquant sans hésiter les sources où il ἃ puisé, comme c'est le cas pour le ms. de Paris, Bibliothèque nationale, lat. 14 570, fol. 76 : Explicil lectura supra primum Sententiarum compilala ex diversis doctoribus οἱ ex diversis lecturis, scilicet fratris Thome, Egidii, Hervei, Durandi sallem in fine el ex quibusdam aliis bonis lecturis sicul ex questionibus de quolibet quorumdam doctorum specialiter magistri Thome de Balliaco el quorumdam aliorum sicut patere potest in lectura, facta anno Domini MCCCX VI.
D'une façon plus précise et plus directe encore, ce travail de préparation du bachelier se lit comme à livre ouvert dans ce qu’on pourrait appeler les brouillons de son cours. Tel est sans doute le cas pour le ms. d'Assise 286, dans lequel le P. Henquinet proposait de voir Un brouillon autographe de saint Bonaventure sur le commentaire des Sentences, dans Études franciscaines, t. xLIV, 1932, p. 633-655; t. xLv, 1933, p. 59-81 (encore qu'il inclinerait davantage maintenant à y voir plutôt le couronnement de son œuvre théologique et le fruit de ses lectures). Tel est à coup sûr le sens de recueils comme ceux de Paris, Bibliothèque nationale, lat. 16 407 et Mazarine 732, où, à raison de un ou deux folios réservés pour chaque distinction, se voient accumulés les matériaux, anonymes ou identifiés, qui serviront au bachelier à élaborer luimême sa construction quand son tour de lire les Sentences sera venu. C’est ainsi que dans ce dernier on trouve utilisés de préférence : Thomas d'Aquin, Pierre de Tarentaise, Gilles de Rome, Henri de Gand, Bonaventure, Alexandre de Halès, Richard de Mediavilla, Guillaume de La Mare, Godefroid de Fontaines, Jean Persora, Kilwardby, Peckham, dont les noms et les thèses, pour les sept premiers surtout, forment le fond de sa documentation.
Le commentaire ne sera donc pas une œuvre improvisée. Bien souvent même, par excès de conscience professionnelle, il fournira à propos de chaque thèse du Lombard un relevé très détaillé, comme un véritable répertoire, de toutes les positions prises pour ou contre elle, des explications qui sont venues les commenter différemment. Et ainsi s'explique le double caractère de polémique et d'actualité que revêt fréquemment cette première œuvre du bachelier. Il ne s’agit pas de discussion proprement dite, sous forme de dispute publique, puisque le commentaire est une leçon. Mais, dans cet exposé, le lecteur s’en prend à telle ou telle thèse précise, et généralement à telle doctrine récente dont il énumère tous les arguments et qu'il réfute longuement aussi, si cette thèse ne lui agrée pas. Les auteurs ainsi réfutés ne sont pas, en général du moins, désignés nommément; on dira quidam, magni, alit; où quidam magister novus, etc. Parfois les noms sont donnés. Un commentaire comme celui de Jean Baconthorp est particulièrement intéressant à cet égard à cause des références qu'il fournit. On en trouvera la liste, abondante, dans F.-M. Xiberta, De scriploribus scholasticis sæculi XIV ex ordine carmelilarum, Louvain, 1931, p. 204 sq. Jean Bremer abonde également en citations et références. Voir Meier, Cilations scolastiques chez Jean Bremer, dans Rech. de théol. απο. et médiév., t. 1v, 1932, p. 160-186. Mais nombreux sont ceux qui agissent comme eux. Par là, par ce désir qu'a le bachelier de se montrer au courant des dernières discussions, et souvent même d’y prendre position pour sa part, les commentaires sur les Sentences reflètent assez bien l’actualité théologique et philosophique.
3° Œuvre contrôlée. — Si le bachelier n’est plus un tout jeune homme, si son exposé du Lombard est préparé avec grand soin, et s’il y a déjà en cela des garanties de sérieux, les règlements universitaires ajoutent à la valeur de son travail de nouvelles assurances, par leurs exigences mêmes, la surveillance qu'ils requièrent et les sanctions qu'ils édictent. Pour être admis à la licence, il ne suffit pas d’avoir lu les quatre livres des Sentences, il faut l'avoir fait de façon honorable et orthodoxe; sans quoi on risque de se voir refuser l’accès à la maîtrise. Gilles de Rome en a fait l'expérience en 1277, pour n'avoir pas conformé son enseignement aux indications du syllabus parisien publié par Étienne Tempier en mars 1277. Voir E. Hocedez, La condamnation de Gilles de Rome, dans Rech. de théol. απὸ. el médiév., t. 1V, 1932, p. 34- 58. Un Jean de Paris connut semblable sanction vers 1286; et le chapitre provincial des frères prêcheurs à Arezzo, en 1315, prend des mesures sévères contre Umberto Guidi à cause de son insolence à l'endroit des doctrines de frère Thomas d'Aquin, comme de la personne de son lecteur.
Le bachelier est en effet contrôlé tout au long de son enseignement par le maître tout d’abord « sous » lequel il lit. Puis par ses auditeurs, ses collègues et les autres maîtres de la faculté. Le maître est responsable du bachelier qu'il présente à la licence; il doit se porter garant et de la conscience de son travail et de l’orthodoxie de ses doctrines. Les statuts parisiens de 1366 insistent à nouveau sur ce point. Art. 31 : Nolumus eliam quod aliquis bacalarius admittatur ad principiandum sive in Sententiis aut Biblia sub magistro non regente aut sub regente a Parisius absente, nisi talis fueril per facultatem presens et regens computatus. I va sans dire que, dans les ordres religieux, ce contrôle est particulièrement strict; c’est cela qu'illustre le cas d'Umberto Guidi.
Mais plus souvent peut-être, ou du moins les documents nous en sont demeurés plus nombreux, c'est par l’auditoire ou par les maîtres voisins que se fait le contrôle. Il arrive fréquemment qu’un enseignement de bachelier se voie dénoncer, soit aux autorités de l’ordre s'il s’agit d’un religieux, soit aux autorités universitaires. Pierre de Tarentaise a vu ainsi soumettre au jugement de Jean de Verceil 108 propositions extraites de son commentaire sur le Ier et le IIe livre des Sentences. Jean Quidort, en 1286, doit défendre dans un mémoire justificatif seize articles tirés de son commentaire et dénoncés par un anonyme à ses supérieurs. Quatre ans plus tôt, le ministre général des mineurs, Bonagrazia, donnant suite aux plaintes portées contre Pierre J. Olieu au chapitre de Strasbourg (1282), commet l'examen de ses thèses à une commission de cinq maîtres et deux bacheliers franciscains:; c’est le point de départ de rapports (la lettre des sept maîtres, avec ses 21 articles incriminés), de mémoires et d’apologies. En 1314, c'est Durand de Saint-Pourçain qui se voit l’objet de semblables procédés et dont le commentaire sur les Sentences fournit une première liste de 93 articles réprouvés. Mais à ce moment déjà il est devenu maître et se trouve même lecteur à la Curie; les censures ne pourront pas arrêter sa carrière, Puis c’est, en 1316, le cas du cistercien Barthélemy qui se voit obligé de rétracter devant l’Université treize thèses extraites de son commentaire. Voir Michalsky, La révocation par frère Barthélemy en 1316 de treize thèses incriminées, dans Aus der Geisleswell des Mittelalters, t. 11, p. 1091-1098. Pareillement Jean de Mirecourt se verra reprocher 63 articles dont son commentaire qu’il achevait à peine avait fourni les éléments. Faut-il rappeler encore la condamnation des thèses d'Étienne de Vénizy et de Richard de Cornouailles,
COMMENTAIRES 1868 en janvier 1241? P. Mandonnet, Thomas d'Aquin, novice prêcheur, dans Revue thomiste, t. vin, 1925, p. 510-514; ou les deux consultations adressées à saint Thomas au sujet de Gérard de Besançon ou du lecteur de Venise? Ces quelques exemples montrent assez combien étroite était la surveillance qui s’exerçait sur les bacheliers et leur enseignement. Il y ἃ donc de ce chef une garantie de plus pour le sérieux de leur travail. On ne pouvait pas plaisanter avec l’orthodoxie et la hardiesse de la pensée avait ses bornes.
Il faut ajouter enfin — mais on touche là au problème suivant — que, plus d’une fois, le commentaire sur les Sentences, non plus dans sa lecture, car elle demeure toujours forcément œuvre de bachelier, mais dans sa rédaction, trahit la maturité du maître, à chaque fois que, par prudence ou pour tout autre motif, le bachelier n’a pas cru bon de livrer immédiatement au public le texte de son commentaire, mais en a réservé l’édition pour des temps meilleurs et des années plus lointaines. C’est le cas par exemple pour Gilles de Rome, qui, licencié en 1285, ne publie qu'après 1309 son 1. II sur les Sentences et laissera même le 1. IIT inachevé. Il est certain que, dans de telles conditions, le commentaire ne peut plus être considéré comme une œuvre de débutant, mais fournit la pensée du maître, à la réputation solidement établie. On doit garder devant les yeux toutes ces considérations pour apprécier à leur juste valeur les textes, encore nombreux et souvent fort longs, que les manuscrits nous ont transmis de cet important travail scolaire.
II. LES COMMENTAIRES SUR LES SENTENCES. — 1. LES PROBLÈMES RÉDACTIONNELS. — Puisque la lecture des Sentences ne parvient jusqu'à nous que moyennant l'intermédiaire des rédactions qui en ont été faites, on ne peut porter de jugement équitable sur la doctrine que si l’on connaît auparavant la valeur des rédactions qui l’ont fixée. Or, celles-ci sont essentiellement de deux sortes : reportations d’auditeurs; rédaction personnelle de l’auteur.
1° Les reportations ne sont autre chose que les notes prises au cours, durant la leçon (de même d’ailleurs qu'il y en ἃ de prises lors des séances ordinaires ou solennelles de disputes; à des sermons ou des collations, etc.), soit sous la dictée, soit plus généralement au vol par les auditeurs. Elles se distinguent donc des résumés ou extraits d'ouvrages déjà publiés, dont un étudiant retient pour son compte personnel ce qui lui plaît davantage. Elles supposent toujours audition, et notes prises à un enseignement oral.
Elles peuvent demeurer en cet état, très rudimentaire et grossier, de premier jet; beaucoup de manuscrits en offrent des exemples nombreux, surtout en ces recueils d'étudiants qui n'étaient destinés qu’à l’usage personnel de ceux-ci et nullement à l'édition. Elles peuvent avoir été retouchées et revues, du moins pour ce qui est du style, des abréviations, des références, de la présentation aussi; complétées même, soit par addition des souvenirs personnels de l’auditeur ou par confrontation avec les notes d’autres reportateurs. Elles peuvent même --- ce sera par exemple le cas pour la reportation du cours de saint Thomas sur saint Jean, reporté, relevé par Réginald de Piperno — avoir été présentées à l’auteur, revues et corrigées par lui, et donc en quelque sorte authentiquées. C’est ainsi encore qu'Adam Woodham possédera une reportation d'un ouvrage de Guillaume d'Occam que celui-ci avait annotée de sa main. Voir ms. Valic. lal. 901, fol. 161 vo.
La valeur, la correction, l'intégrité de ces reportations sont donc extrêmement variables. Tant qu'elles n'ont pas le visa de l'intéressé, elles demeurent toujours sujettes à caution. Leur valeur dépendra et
1869 SENTENCES. LES de l'intelligence de l'auditeur, et de l'attention qu'il prête, et de son assiduité aux leçons, et de sa rapidité à prendre ses notes. Leur intégrité sera souvent fonction non seulement de l’assiduité et de l'attention, mais aussi des préoccupations de l'étudiant, qui néglige de relever tel ou tel développement comme ne l’intéressant pas ou ne répondant pas à ses besoins intellectuels, Il va sans dire que ces remarques seront vraies surtout quand il s'agira d'un grand ensemble doctrinal, tel le commentaire sur les quatre livres des Sentences, au cours duquel les causes de défaillance οἴ les inexactitudes peuvent être nombreuses. Aussi les auteurs qui, pour divers motifs, se sont vus attaquer ou dénoncer, se plaignent-ils souvent des défauts des reportations sur lesquelles on les a jugés, quand l’acte d'accusation n'a pu s'appuyer sur leur propre texte. C'est le cas de Gilles de Rome, par exemple, de Pierre- Jean Olieu, de Jean Quidort. Ils prétendent qu'on ἃ mal compris et déformé leur pensée. Voir P. Glorieux, Un mémoire justificatif de Bernard de Trilia, dans Revue des sciences phil. et théol., τ. Xvi1, 1928, p. 422-
D'autres documents sont là, comme de vraies pièces à conviction, pour en témoigner. Il n’est que de rappeler l'étude savamment menée par Mgr A. Pelzer sur Le premier livre des Reportala Parisiensia de Jean Duns Scot, dans Annales de l’Institut supérieur de philosophie de Louvain, t. v, 1924, p. 449-491. On y saisit sur le vif les procédés divers dont le cours de Duns Scot à Paris a été la victime : comment son 1. Ier se lit dans une petite reportation, exacte mais fort courte, du fr. H. de la Haute-Allemagne, ms. Borgh. 50 et 89; dans une autre reportation plus longue, due à un anonyme, qui fut revue et authentiquée par Duns Scot lui-même : mss Borgh. 325; Oxford, Merton coll. 59; Vienne 7543; dans une troisième enfin, mauvaise celle-là, dont on n’a pas retrouvé le manuscrit, mais qui sert de base à l’édition de Jean Maior, imprimée à Paris en 1517, 1518; et enfin dans un abrégé de la grande reportation, fait par Guillaume d’Alnwick. Or, c'est de ce dernier que dériveront le résumé de Guillaume de Missali, l’édition de Bologne de 1478, qui prétend donner les Reportala Parisiensia, et le contaminant par des emprunts faits à la mauvaise reportation, l'édition de Wadding, en 1639.
Si intéressantes et vivantes que puissent donc être ces reportations — on les reconnaît souvent à ce caractère plus proche de la vie, au style négligé, qui trahit l’impromptu du cours, ou aux formules dans lesquelles le reportateur jette ses impressions — on ne doit s’en servir pour juger d’un auteur et de sa doctrine qu'avec toutes les réserves qui s'imposent. Et quand plusieurs reportations d’un même texte sont connues, comme c’est le cas non seulement pour Duns Scot mais pour quantité d’autres, c’est tout un travail très nuancé et très délicat qui est requis pour dégager des variantes ou des contradictions apparentes, l’authentique pensée et la vraie formule de l'auteur.
2° Rédaclions personnelles. Cet inconvénient se trouve écarté quand l’auteur lui-même, en l’occurrence le bachelier sententiaire, a pris soin de rédiger personnellement son texte et de le remettre à l’éditeur.
Il est bon, même alors, de savoir qu’on peut se trouver soit en face d'éditions normales, soit d’éditions retardées, soit d'éditions retouchées. Par éditions retardées on peut entendre celles qui n’auront vu le jour que plus ou moins longtemps après l’achèvement de la lecture des Sentences. Quelles qu’en soient les causes, il arrive assez souvent que le texte du commenaire n'est pas lancé immédiatement dans le public par le bachelier: mais que, conservé dans ses cartons,
COMMENTAIRES
REDACTION 1870 retravaillé, bien mis au point, il ne paraît que plus tard, renforcé par le crédit croissant de l’ex-bachelier devenu maître; mais souvent aussi enrichi de documents nouveaux, du fruit des discussions ou du progrès de la pensée personnelle de l’auteur. Il est donc bien authentique, reconnu par celui qui le publie; mais il diffère peut-être de ce que fut objectivement la lecture même des Sentences, au temps où son auteur n'était encore que bachelier. En tous cas, c’est un texte qui fait foi. On a signalé plus haut, dans ce sens, le cas du commentaire de Gilles de Rome, dont le 1. Ier parut vers 1276-1278, c'est-à-dire presque aussitôt après qu'il eut été « lu », mais dont 165}. IT et III ne furent édités qu'après 1309. On sait de même que les quatre livres des Sentences lus par Richard de Mediavilla en 1282-1284 ne parurent que vers 1295. Voir E. Hocedez, Richard de Middlelon, Louvain, 1925, p. 49-55. Il faut leur ajouter aussi des commentaires comme ceux de Jean de Bâle, de Guillaume de Rubione, qui dans leur édition font allusion soit à leur Disputalio in vesperiis, comme le premier, soit à leurs disputes De quolibet, comme le second, alors que les unes et les autres sont certainement postérieures à la lecture des Sentences. Voir, pour Jean Baconthorp, Xiberta, De scriploribus scholasticis sæculi XIV ex ordine carmelitarum, 1931, p. 181-183.
Il est plus normal cependant, et c'est de fait la coutume qui prévaut, que le bachelier mette au point son travail et le prépare pour l'édition aussitôt sa lecture achevée. La chose lui devient d'autant plus possible que, même avant le début du xrv° siècle, entre sa deuxième année d'enseignement et sa licence, se place tout le stage du bachelier formé où, débarrassé de la lecture des Sentences, il doit s'initier surtout aux autres activités du maître.
Ici encore les statuts parisiens de 1366 veulent prendre leurs garanties. Leur article 9 exige la censure et l’imprimatur préalables : Ilem quod nullus magister αἰ bacalarius qui Sententias legerit, suam lecturam Sententiarum commitlat tradendo stationariis (libraires) directe vel indirecte quousque sua lectura fuerit per cancellarium et magistros prædiclæ facultatis examinata.
Il ne faut pas oublier pourtant que ces commentaires, comme les autres ouvrages de l’époque, mais plus fréquemment qu'eux peut-être, sont susceptibles d’être revisés et qu'on se trouve parfois en présence d'une seconde et même d’une troisième édition d’un même commentaire. Nous disons d’un même commentaire. Car un autre cas se présente aussi, qu'il faut rappeler sans attendre : c’est que tel bachelier ἃ pu lire à plusieurs reprises les Sentences soit en divers lieux, soit à un même endroit mais à des dates diférentes. Les exemples en sont abondants : on a parlé plus haut de Duns Scot; on sait qu'il lut les Sentences et à Oxford et à Paris, et auparavant même à Cambridge. Pour rester dans le même ordre franciscain, Vital Du Four lut au moins deux fois les Sentlences, à Paris, et à Montpellier. Pierre-Jean Olieu aussi : à Paris, à Montpellier, à Florence. Pierre Auriol à Paris. Toulouse, Bologne et Paris. On ἃ des cas semblables chez les frères prêcheurs, pour un Jacques de Metz par exemple. Et la chose se comprend assez faci lement pour les réguliers, qui bien souvent ont été lecteurs dans tel ou tel s{udium ou collège de leur ordre avant d’être envoyés à Paris ou Oxford; pour ceux aussi qui passent d’une université à l’autre avant d’avoir conquis le grade de maître. C’est le fait de bien des Anglais qui passent de Cambridge à Oxford. Peut-être est-ce une chose plus rare pour les séculiers, à moins que leur carrière n'ait été interrompue par un échec ou une dénonciation.
Pluralité des lectures; et donc des textes qui peuvent marquer progrès de l’un à l’autre. Mais, même
quand il n'v ἃ eu qu'un seul enseignement, qu'une seule lecture des Sentences, pluralité d'éditions. Soit que l’auteur même, en vieillissant, ait jugé imparfaite ou incomplète cette œuvre de jeunesse, qu’il souhaite la reprendre et la remanier en l’enrichissant de toutes les connaissances acquises depuis lors; soit que des critiques plus ou moins acerbes, plus ou moins fondées l’aient obligé, bien malgré lui, à revoir son texte, même au bout d'assez peu de temps, et à y introduire des changements de forme ou de fond. On trouve un bon exemple de ce second cas chez Pierre de Tarentaise qui, comme l’a bien démontré O. Lottin, Pierre de Tarentlaise a-t-il remanié son commentaire sur les Sentences, dans Rech. de théol. anc. el médiév., t. 11, 1930, p. 420-433, a repris son commentaire au moins sur les deux premiers livres des Senlences, pour v apporter les modifications qu'avait rendues nécessaires la dénonciation dont il avait été victime, et que lui suggérait la réponse donnée à son propos par saint Thomas à la Consultation de Jean de Verceil. Plus net encore, car il comporte jusqu'à trois éditions successives, est le cas de Durand de Saint-Pourçain, qui, pour un motif analogue, à cause des critiques dont il est l’objet, revise en 1312-1313 le commentaire qu'il a achevé en 1307-1308; et qui, une fois évêque du Puy, le reprendra encore entre 1317 et 1327. Il se peut que la double rédaction que l’on connaît du commentaire de Jean de Mirecourt soit due à une cause semblable. F. Stegmüller, Die zwei Apologien des Jean de Mirecourt, dans Rech. de théol. ἀπο. οἱ médiév., t. v, 1933, p. 40-78, 192-204.
Par contre, la refonte que saint Thomas voulait faire, vers 1265, de son œuvre de bachelier et qu'il abandonna d’ailleurs pour composer sa Somme ne provenait pas d’attaques ou de critiques, mais d’un besoin de synthèse et de présentation meilleure. Quant à Albert le Grand, rien n’est moins certain qu'il ait procédé à une seconde édition de son commentaire. O. Lottin, Commentaire des Sentences el Somme théologique d'Albert le Grand, dans Rech. de théol. απο. et-médiév., t. vint, 1936, p. 117-153.
Il va sans dire que, avant d’aborder la doctrine d’un auteur et d’en rechercher la valeur, toutes ces précisions demandent à être établies avec grand soin, car elles commanderont le jugement à porter. On ne peut pas utiliser de la même façon une reportalio et une ordinatio due à l’auteur; et l’on devra tenir compte des dates respectives des lectures, ou des éditions, ou des rééditions, si l’on se trouve en présence de plusieurs textes émanant d’un même auteur. Les questions littéraires, ici comme en bien d’autres cas, doivent précéder et commanderont les appréciations doctrinales.
11. L'ÉVOLUTION DU GENRE. Sous l’une ou l’autre des formes rédactionnelles qu’on vient de dire, nous possédons à l’heure actuelle une quantité considérable de commentaires sur les Sentences; un certain nombre imprimés; le plus grand nombre encore inédits, à l’état de manuscrits dans nos bibliothèques. Les catalogues, trop souvent sommaires, les ont signalés; pour certains, des coups de sonde ont pu y être donnés et quelques questions ou extraits édités suivant les besoins des recherches et des études. Il suffit de parcourir les sources de l’histoire littéraire, catalogues ou historiographes, pour s’apercevoir qu'ils se comptent par centaines.
La connaissance encore imparfaite qu'on en ἃ permet pourtant de constater que, dans ce genre littéraire très spécial, une évolution s’est opérée, dont il est possible de préciser le sens et les grandes lignes. Et comme à travers le texte rédigé c’est la lecture même du bachelier que l’on atteint, on peut se rendre compte des variations qu'elle a subies dans le cours des temps,