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SENTENCES. LES COMMENTAIRES, ÉVOLUTION

encore que les statuts universitaires n'en fassent point mention.

Les conclusions auxquelles on peut aboutir valent d’ailleurs, toutes proportions gardées, pour les autres centres d'enseignement qui gravitent autour des grandes universités et des facultés officiellement reconnues, qui en copient les méthodes ou du moins s’en inspirent : maisons d’études des ordres religieux surtout, où des lecteurs dûment approuvés et des bacheliers munis de leurs titres universitaires lisent et exposent le Lombard comme on fait à Paris, à Oxford ou à Bologne. Ë

1° La structure type. — Si l’on prend comme type de commentaires sur les Sentences ceux de la grande époque scolastique, du milieu du xrr° siècle, ceux d'un saint Thomas ou d’un saint Bonaventure par exemple, on y reconnaît dès l’abord la structure très ferme de la leclio, inspirée comme on l’a dit des procédés en usage déjà à la faculté des arts. L'unité de base est la distinction, c’est-à-dire ce sectionnement auquel très tôt fut soumis chacun des livres de Pierre Lombard et qui, d’un commun accord, se trouve établi dès le début du xx siècle : le 1. Ier comptant 48 distinctions, le 1. IT, 44, le 1. III, 40 et 161. IV, 50, Certaines de ces distinctions pourtant comportaient une matière trop abondante ou soulevaient des problèmes trop nombreux ou trop graves pour être tous abordés en une seule leçon. C’est pourquoi elles se voient à leur tour distribuées en deux ou même trois parties, ultimes subdivisions dont chacune présente la matière d'un cours : de la lectura. Autant que possible évidemment toute cette répartition se justifie par la succession des idées ou des problèmes abordés par le Lombard. Elle est commandée pourtant par une préoccupation d'ordre éminemment pratique.

C'est à l’intérieur de la lectio ainsi déterminée (qu’elle s’étende à tout ou partie seulement d’une distinction), que se retrouve la technique de l’expositio avec ses trois éléments essentiels. Elle commence toujours par la divisio lexlus : analyse logique du texte qui va faire l’objet de la leçon. Quand bien même il faut, au début d’une distinction, énoncer la structure et les principales parties de celle-ci, la divisio textus, après cette vue cavalière, ne retient, pour entrer dans l’enchaînement des idées et des phrases, que la partie du texte qui va être étudiée au cours. Ceci fait, et le plan du Lombard ayant été saisi objectivement, le bachelier passe à son second point : les problèmes soulevés ou les questions posées par ce texte. C’est pour le mieux comprendre : ad evidentiam horum quæ dicil Magister...; ad intelligentiam eorum quæ dicuntur in præsenti distinctione….; ad intellectum hujus partis, expliqueront saint Bonaventure ou saint Thomas, quand ils ne se borneront pas, sans plus de formalités, à énoncer : Hic tria quæruntur... Hic est duplex quæstio. Si l’on veut bien saisir l’enseignement proposé par le Maître des Sentences, il est bon de voir nettement les graves questions de doctrine auxquelles il a répondu, ou celles qui peut-être se sont posées depuis, mais qui se rattachent aux principes dont il traite. Sous la forme d’argumentation empruntée à la technique alors généralisée, avec les séries d’arguments pour et contre, avec la solution personnelle proposée par le lecteur, avec la réponse aux objections soulevées, c’est en toute réalité l’exposilio lextus qui se fait là, Mais un exposé ou une explication qui n’est pas servile, qui cherche à dégager la pensée profonde et les raisons du Lombard, quand on ne se croit pas autorisé à s'en dégager soi-même et à apporter une autre explication.

Il y ἃ donc là, dans ce second élément de la leçon, toute une série de problèmes soulevés, quatre, cinq, six ou même davantage parfois, comme il est aisé

1873 SJÉENTENCES. LES de s'en rendre compte en parcourant la table des questions d’un commentaire sur les Sentences. Ils sont traités plus ou moins longuement, avec un luxe d'arguments pro et contra des plus variables. Et ces questions se trouvent elles-mêmes coordonnées par le bachelier, agencées selon qu'il le veut et rattachées à sa façon au texte du Lombard. Peu importent alors les dénominations qu’elles reçoivent et les subdivisions adoptées par chaque auteur. Pour saint Bonaventure par exemple la distinction se divise, le cas échéant, en parties ; chaque partie (ou la distinction elle-même) en articles; chaque article à son tour en questions. Saint Thomas divise ses distinctions (ou leurs parties) directement en questions, celles-ci en articles et parfois, quand il y a lieu de diviser encore, en quæstiunculæ auxquelles correspondront des soluliones. Quoi qu'il en soit des vocables, dont il faut connaître cependant le jeu pour obtenir des références exactes, chacune de ces dernières ramifications constitue un problème soulevé à l’occasion du texte et doit servir à en mieux pénétrer la pensée. C’est leur solution satisfaisante à toutes qui constitue le meilleur enseignement et donne le véritable exposé de son esprit.

Exposé de l'esprit: peut-être pas de la lettre à laquelle on ne s’est pas particulièrement attaché au cours de ces discussions. C’est pourquoi, en terminant, la lectio se retourne vers le texte, le repasse rapidement pour fournir, en fonction de ce qui a été dit surtout, l'interprétation d'un mot plus difficile ou l’exégèse d'une phrase, pour résoudre quelque objection ou quelque doute auquel il prêterait. pour souligner enfin tel problème secondaire dont la discussion ne s'était pas emparée. Ce seront les dubilationes circa litteram ou l’expositio litteræ, de quelque nom qu’on appelle ce troisième et dernier élément de la leçon.

Tel est l’ordre régulièrement suivi à cette époque et la structure type d’une lectio sur les Sentences. Ce procédé se répète inlassablement et invariablement pour toutes les distinctions des quatre livres. Seuls le début et la fin de chacun d’entre eux s’ornent de fioritures; encore celles de la fin sont-elles d’introduction plus tardive. Le début par contre, et surtout celui du 1. Ier par lequel s’inaugure tout l’enseignement du bachelier, a les honneurs d’un cours spécial dont le lecteur choisit lui-même le thème : texte d’Écriture, en général, qui lui permettra de faire l’éloge du Livre des Sentences ct, à travers lui, de la science théologique, de montrer aussi l’unité profonde de son objet à travers la distribution des quatre livres. (Et l’on devine aisément la vogue dont jouissent certains textes scripturaires dont les divisions quaternaires se prêtent à ces adaptations symboliques : les quatre fleuves du Paradis, les quatre roues d’Ézéchiel, les quatre paires d'ailes des séraphins, etc.) Et quand il

… s’agit de l'introduction à l’un des derniers livres, la

façon dont les mystères qu'il examine se rattachent à l’ensemble sert fréquemment de thème. Ce principium comporte donc un sermon ou collation, mais qui donne immédiatement naissance à des questions de portée générale et à une argumentation en règle.

2° Le développement de la « quæstlio ». — Encore que les grands traits qu’on vient d’énumérer se retrouvent à travers toute l’histoire des commentaires sur les Senlences, leurs proportions ne demeurent pas les mêmes. L'un des trois éléments de la leçon se déve- Moppe au détriment de ses voisins; et toute l’évolution “de ce genre littéraire comme aussi de l’enseignement “qu'il sous-entend, tourne cn définitive autour de la place plus ou moins prépondérante que prendront dans le commentaire les questions, scconde partie de «la leçon. C'est là en effet l'élément qui se prête le Mieux aux déve'oppements, et qui est de fait le plus variable. Et l'on assiste, en partant des origines du

COMMENTAIRES

EVOLUTION 1874 genre, à son amplification continuelle, Il prend d'abord une importance réelle et se crée sa place dans l’ensemble; bientôt il empiète sur les deux éléments qui l’encadrent, sur la divisio lextus et l’exposilio litteræ; il finit par les éliminer pratiquement de la leçon. Il s’hypertrophie enfin au point de faire sauter les cadres des distinctions et de ramener le commentaire des Sentences à quelques questions choisies sur le thème général des livres.

L'état de la leclio tel qu’il a été décrit plus haut est déjà, il ne faut pas l'oublier, la résultante d’une évolution. On y est passé, dans le second élément, du simple commentaire glosé, agrémenté à l’occasion de brèves questions, à la quæslio proprement dite avec toute sa richesse dialectique. Les gloses serrent de beaucoup plus près le texte du Lombard dont elles veulent éclairer le sens littéral; sans doute se permettent-elles d'y ajouter des développements personnels, mais ceux-ci sont en règle générale de peu d'étendue, et la liberté prise avec la pensée et l’ordre de l’auteur n’est jamais très grande. Que les expli- ‘ations ou gloses se lisent, dans les manuscrits, transcrites en marge du texte, lui-même écrit au milieu de la page (voir J. de Ghellinck, Les notes marginales du Liber Sententiarum, dans Rev. hist. ecclés., t. Χιν, 1913, p. 514 sq.), ou qu’elles se présentent sous la forme d’un ouvrage continu, dans lequel les mots ou les passages à éclaircir sont écrits, soulignés généralement ou distingués par quelque artifice d'écriture et suivis immédiatement d’une glose plus ou moins longue (ce sera par exemple le cas des Glossæ super Sententias généralement attribuées à Pierre de Poitiers. ou de ces autres gloses anonymes qu'ont indiquées H. Weisweiler, Eine neue frühe Glosse zum vierlen Buch der Sentenzen des P. Lombardus, dans Aus der Geisteswell des Mittelallers, t. 1, Ὁ. 388-400; ou A. Landgraf, Problèmes relatifs aux premières gloses des Sentences, dans Rech. théol. anc. et médiév., t. 111, 1931, p. 140-157), le rattachement au texte n’est pas factice, et les questions quand elles se présentent n’en sont jamais que des sortes de protubérances. Le premier stade de l’évolution consistera donc dans le dégagement de ces questions qui, tout en serapportant au sujet traité dans la distinction ou le chapitre du Lombard, quittent le genre de paraphrase qui suivait le texte pas à pas; elles n’entendent plus être le simple commentaire de sa pensée ni la défense de ses positions, mais à son propos abordent des problèmes distincts, indépendants.

On ne connaît pas, à vrai dire, de commentaires sur les Sentences qui ne soient déjà libérés de la servitude de la glose. Les premiers commentaires authentiques, et authentiquement œuvre de bachelier — et ceci importe, ne l’oublions pas — présentent vers 1230 la division tripartite où la guæslio tient sa grande place. Maïs celle-ci n’absorbe pas tout : la divisio lextus et les dubia circa lilteram sont considérables encore chez un Hugues de Saint-Cher, un Richard Fishacre, un Robert Kilwardby et un Albert le Grand. Peu à peu, néanmoins, les proportions se renversent ; et quand on arrive, vingt ans plus tard, aux commentaires de saint Thomas ou de saint Bonaventure, il est incontestable que la quæslio l’emporte, et de beaucoup, comme étendue et importance, sur les deux autres parties. D’aillcurs entre ces deux maîtres eux-mêmes la différence déjà est sensible, saint Bonaventure faisant plus largement que saint Thomas la place à la divisio et aux dubia.

C’est précisément dans cette façon de doser les éléments de la leçon que peut s'exercer l'initiative de chacun; le bachelicr garde sa liberté dans cette répartition. Il la garde encore jusque dans la rédaction; témoin le commentaire de Bombo!ognus de Bologne

he XIV. 60.

1875 SEÉNTENCES:

(vers 1260 peut-être), où les dubia circa litteram, au lieu d’être résolus à la fin de chaque distinction, se voient rejetés tout à la fin du livre où ils sont alors transcerits tous à la file. Sans doute, il n’y a là qu'un artifice de rédaction, mais il est à signaler. On en retrouverait un autre analogue chez Jacques de Lausanne; et ailleurs encore peut-être.

C'est au début du xiv° siècle que l’importance toujours croissante prise par les quæsliones en vint à éliminer pratiquement les deux autres éléments de la leclio. Ceci n’est vrai pourtant que dans la mesure où la rédaction reproduit fidèlement l’enseignement luimême; car il se pourrait qu’il n’y ait plus concordance parfaite entre les deux, et que l’on omette volontairement dans la publication du commentaire les deux parties qui auraient cependant trouvé leur place dans l’enseignement oral. Il est en tous cas incontestable que, dans la tradition manuscrite, la divisio lextus et l’exposilio litleræ disparaissent de plus en plus. Il ne reste du commentaire qu’une série plus ou moins imposante de questions, qui suivent de façon fort apparente le plan des livres et des distinctions du Lombard, et que bien souvent d’ailleurs des chiffres mis en marge, à défaut d'indication dans le texte, permettent de rattacher à telle ou telle distinction. Si ce n’est pas encore complètement le fait de Scot, c’est le cas d’un Hervé de Nédellec, d’un Durand de Saint-Pourçain, d’un Pierre Auriol, d’un Jean Baconthorp, de presque tous les commentaires sur les Sentences qui sont lus et écrits après 1305-1310. Les livres et les distinctions de Pierre Lombard restent le cadre; mais la trame que constituait son texte ne se retrouve plus. Ce qui importe et ce qui demeure, ce sont les problèmes dont son texte fournissait l’occasion ou le prétexte. Les questions, par lesquelles ils s'expriment, ont tout envahi.

3° L’envahissement de la « guæstio ». — Mais leur envahissement ira plus loin encore, car certains d’entre ces problèmes vont se développer à leur tour, au point d’entraver la croissance, c’est-à-dire l’examen des voisins. Les proportions que telles et telles questions vont prendre sont si considérables, qu'elles empièteront sur un temps déjà mesuré et empêcheront le bachelier de passer en revue toutes les distinctions du Maître et tous les problèmes qu'il eût été bon pourtant d'étudier. Et dès lors la lecture des Sentences manquera l’un de ses principaux buts qui était de familiariser le bachelier — et ses auditeurs — avec tous les grands problèmes théologiques. On n’en retiendra plus que quelques-uns, indiqués par les préférences personnelles ou la vogue du moment.

Ici encore on n'arrive pas d’un bond à cet état de choses. On commence par bloquer les problèmes de deux ou trois distinctions et on ne retient parmi eux que l’un ou l’autre des plus saillants ou des plus sujets à discussion. Puis on généralise le procédé. Et on arrive à des résultats étranges : à un Jacques d’Eltville, par exemple, dont le 1. Ir comporte vingttrois questions, le 1. IT, onze seulement, le 1. III, six, et le 1. IV huit en tout et pour tout; à un Eliphat (Robert de Halifax) qui n’en voit que neuf dans son 1. Ier; à un Adam Woodham qui en aborde 36, 10, 12 et 12; à un François Bacon (vers 1364-1365) qui en offre 12, 2, 2, et 10; ou à un Robert Holcot dont les quatre livres comportent respectivement 5, 2, 4 et 7 questions. EL on sait que le commentaire de Pierre de Candie (1378-1380) compte 6 et 3 questions pour les deux premiers livres; une, pour chacun des deux derniers. Voir Ehrle, Der Sentenzenkommentar Peters von Candia, des Pisaner Papsles Alexander V, Munster, 1925

Peut-être sont-ce des cas extrêmes; et encore n'est-ce pas bien sûr. Ils viennent se placer dans le

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