LE SYNDICALISME RÉVOLUTIONNAIRE
touchons là à une de ces grandes options psychologiques et morales qui commandent les systèmes philosophiques au lieu d’en découler logiquement. Il est clair que K. Marx est d’abord révolutionnaire: il voit dans la révolution le bien suprême auquel il s’est entièrement dévoué; il est donc vain de lui demander pourquoi on ne s’efforcerait pas d’éloigner la révolution.
4. Succès du marxisme. — a) Comme doctrine, le marxisme était trop étroitement conditionné par les idées et les préjugés d’une époque pour être capable de faire une longue carrière. Le marxisme ne se conçoit bien que dans un monde imbu du plus naïf scientisme et d’une philosophie évolutionniste; sa connaissance du monde économique est rigoureusement limitée à l’industrialisme manchestérien; de là une prompte décomposition du marxisme au contact de philosophies nouvelles plus pragmatistes, volontaristes, antiintellectualistes, anti-déterministes et à mesure que le schéma économique admis par Marx se voyait démenti par les faits : irréductibilité du phénomène artisanal ou de l’économie rurale aux formules marxistes, persistance et exaspération des nationalismes, réalité d’idéaux capables d’inspirer l’action et indépendants des conditions matérielles, moindre portée de la loi de concentration capitaliste que d’autres phénomènes viennent compenser, etc.
δ) Comme mouvement, au contraire, le marxisme a réussi à s'imposer à une importante fraction du monde occidental. Toutefois il ne faudrait pas croire qu'il a su éliminer toute autre forme de socialisme. La faiblesse de sa doctrine fait du marxisme une coalition de partis politiques, aux idées parfois très différentes mais solidarisées en vue d’un but pratique. La classe ouvrière elle-même, lorsqu'elle se dit marxiste, ignore les arcanes de la doctrine; du reste, elle a échappé dans une grande mesure au marxisme dès qu’elle est entrée dans la voie des réformes concrètes.
C’est en Allemagne et en Russie que le marxisme ἃ trouvé les fidèles les plus nombreux et les plus convaincus. En France, un parti se réclame de Marx, avec Jules Guesde et Lafargue comme premiers propagandistes; mais ce parti, outre qu'il n’a pas toujours conservé une rigoureuse orthodoxie marxiste, a toujours dû composer avec des socialismes d'inspiration différente (possibilistes ou réformistes, bientôt syndicalistes). En Belgique, le marxisme lui-même, perdant son caractère philosophique. se ramène à un réformisme secoué seulement de quelques mouvements révolutionnaires en période de crise économique ou de tension politique. En Angleterre, la doctrine marxiste ne sut jamais s’acclimater; le socialisme de ce pays, le travaillisme, est essentiellement pratique, réformiste, soucieux de dignité humaine et de grandeur nationale, respectueux des convictions religieuses et souvent animé lui-même d’un souflle religieux incontestable. Les pays scandinaves ont connu également, et même au pouvoir, un socialisme réformiste, fondé sur la collaboration entre les classes. Depuis la guerre de 1914 à 1918, sauf en Russie, les responsabilités du pouvoir qu'assumèrent ou que partagèrent les partis socialistes d’étiquette marxiste, contribuèrent à généraliser la tendance réformiste, au détriment de la tendance révolutionnaire.
59 Le syndicalisme révolutionnaire. Le mot syndicat signifie d’abord un groupement d'intérêts (syndicat de producteurs, d'agriculteurs, de pêcheurs, de médecins, d'artistes). Par mouvement syndical, on désigne ensuite un effort tendant à organiser les professions ou les corporations, pour leur assurer une certaine capacité ou représentation dans l’État. Ces notions ne nous intéressent pas ici.
Nous nous occupons du syndicalisme révolution-
naire : celui-ci diffère à bien des égards du socialisme ; toutefois, il a le même point de départ et aboutit généralement aux mêmes conclusions. Si bien qu'il représente un des plus récents avatars du socialisme. A mesure en effet que les autres formes de socialisme se transformaient en partis politiques, condamnés par la force des choses à remplir un programme pratique et réaliste, le syndicalisme révolutionnaire en recueillait l'héritage essentiel, l'âme de violence, la volonté de lutte sans compromission bourgeoise; et il reprenait à son compte les revendications révolutionnaires que les socialismes réformistes reléguaient dans un avenir indéterminé et finissaient par perdre de vue.
Aussi bien, l’évolution des idées philosophiques appelait-elle cette transformation. Lié au rationalisme évolutionniste, le marxisme voyait son idéologie scientifique battue en brèche par une philosophie nouvelle anti-intellectualiste, méfiante à l'égard des concepts artificiels et figés, préoccupée de rejoindre, dans le mouvement même de la vie, les données simples et immédiates de la réalité. Cette philosophie nouvelle, dont M. Bergson est le plus illustre représentant, a inspiré les premiers théoriciens du syndicalisme révolutionnaire, G. Sorel, H. Lagardelle, E. Berth. Les vastes constructions intellectuelles, celle de Marx en particulier, avec son cortège catastrophique de lutte, de prolétarisation progressive, de société sans classe, ne sont plus considérées en elles-mêmes que comme des utopies. Mais on ne leur reconnaît pas moins, pour l’action révolutionnaire, une valeur incomparable, au titre de mythes. « La grève générale et la révolution marxiste sont des mythes... Il ne faut pas chercher à analyser de tels systèmes d'images... Il faut les prendre en bloc comme des forces historiques. Un mythe ne saurait être réfuté... l’utopie au contraire peut se discuter comme toute constitution sociale. Pendant longtemps le socialisme n’a guère été qu’une utopie, il est devenu une préparation des masses employées dans la grande industrie qui veulent supprimer l'État et la propriété; désormais on ne cherchera plus comment les hommes s’arrangeront pour jouir du bonheur futur; tout se réduit à l'apprentissage révolutionnaire du prolétariat. » G. Sorel, Préface aux Réflexions sur la violence, 1907.
Les caractéristiques du syndicalisme révolutionnaire sont les suivantes : il est anti-démocratique et anti-parlementaire, puisque la démocratie et le parlement expriment maintenant l’ordre capitaliste et étatiste ; il a le culte des élites, qui seules ont assez d’énergie et d’abnégation pour soutenir la lutte contre la société; il considère de haut et met au second plan les intérêts économiques et professionnels; il cultive la grève prolétarienne, non en vue d'avantages matériels, mais pour développer peu à peu dans les masses la ferveur révolutionnaire; il est indifférent au contenu de ses revendications et change de programme suivant les circonstances; il méprise la science et n’a aucune exigence logique touchant le vrai ou le faux au sens traditionnel. Beaucoup de socialistes, déçus par l’embourgeoisement de leur parti, se laissèrent séduire par le dynamisme du syndicalisme révolutionnaire, par exemple le citoyen Mussolini, chargé en 1912 de l’Avanti, le principal quotidien socialiste de la péninsule; on sait que le fascisme, en dépit de son accession au pouvoir, entretient précieusement dans l'élite de ses militants l'inspiration révolutionnaire. Le Duce ne cache pas son admiration pour G. Sorel et n’a jamais cessé d’être en relations étroites avec H. Lagardelle. Le bolchevisme et le national-socialisme, avec d’autres mythes et une affabulation différente, s’apparen-
tent eux aussi au syndicalisme révolutionnaire. Par là s'achève aujourd’hui, semble-t-il, l’évolution historique du socialisme. Celui-ci, tel du moins que
CRITIQUE 2318 nous l’avons défini, appartient à un monde définitivement révolu, à un monde essentiellement individualiste où certaines valeurs humaines, la vie, la science, le bien-être matériel, la culture morale et spirituelle, la liberté de pensée, la liberté de la presse, la liberté du travail, gardaient une certaine primauté, en dépit de réelles déviations. Le socialisme, alors même qu'il les discutait et les compromettait, ne se soutenait que par elles. Partout où il a pu conduire à terme sa critique révolutionnaire, il se voit dépassé; dans le monde nouveau qu'il a tant contribué à instaurer, il n’y a plus de place pour lui, Les pouvoirs nouveaux qui se sont élevés sur les ruines de l’État libéral ne se font pas faute d'exécuter largement les principaux articles des programmes socialistes; mais ils ne toléreraient plus ces mouvements d'opinion, ces agitations réformistes, cette fermentation d'idées ingénieuses ou utopiques qui situent dans l’histoire le phénomène socialiste.
IV. CRITIQUE DU SOCIALISME. — - 7. CRITIQUE DE L'IDÉAL SOCIALISTE. — On ne saurait se borner à critiquer de haut l'esprit du socialisme, cette rerum novarum cupido dénoncée par Léon XIII. Assurément, on toucherait la racine réelle du socialisme, mais une racine lointaine qui peut nourrir et qui nourrit effectivement beaucoup d’autres erreurs; la critique serait donc trop générale. Même si les hommes sont conduits à l'erreur par la tyrannie de la cupidité et des autres concupiscences, en évoquant celles-ci on a en partie expliqué la genèse de leurs erreurs, mais on ne les ἃ pas encore définies ni par conséquent réfutées.
Il est vrai que nous avons pu préciser cet esprit animateur du socialisme, en étudiant ci-dessus les sources idéologiques du socialisme. Chaque époque a sa manière d'entendre et de dire le même non serviam. Le socialisme baigne dans une atmosphère historiquement caractérisée et datée par le rationalisme, par l'esprit de système, par le sensualisme utilitaire et par une naïve ferveur à l’égard de la science; cet ensemble de conceptions ou plutôt ce vague complexe idéologique, qu'il tient de son époque, détermine et qualifie les fins qu'il poursuit. Mais ces idéaux ne lui sont pas propres. En face de lui se dressent des systèmes antagonistes qui, au nom des mêmes idéaux, au nom de la raison indépendante, au nom du progrès, de la science et de la liberté, en vue du bien-être individuel et social et pour la meilleure organisation de la société, aboutissent à des conclusions contraires aux siennes. La critique de ces faux principes, si elle vaut pleinement contre le socialisme, ne vaut pas moins contre ses concurrents animés du même esprit et, par d’autres moyens, serviteurs des mêmes fins. Ce n’est donc pas à l’occasion du socialisme qu’une telle critique doit être spécialement instituée; on se reportera pour la trouver aux articles consacrés dans ce Dictionnaire au rationalisme, au libéralisme, au matérialisme, aux multiples aspects modernes que prend la « philosophie nouvelle », en lutte contre la religion chrétienne.
11. CRITIQUE DES CONCLUSIONS. — D'autre part, si nous laissons de côté l’idéologie nourricière du socialisme pour n’en retenir que les thèses ou conclusions explicites, nous nous heurtons à deux sortes de difficultés. Tout d’abord, nous constatons que les exposés de doctrine socialiste revêtent une ampleur encyclopédique : chacun d’eux prétend fournir une vue de l’univers, depuis l’origine jusqu’à la consommation des temps, ou au moins une vue complète de l’univers social et moral, avec une conception de Dieu, de l’homme, du bonheur, du bien et du mal, de la liberté, etc. Si l’on voulait discuter les thèses explicites que les socialistes ont soutenues, il faudrait entreprendre un traité complet de philosophie et de théologie. Le socialisme est en effet le recueil moderne de toutes les erreurs sur Dieu, sur la religion, sur la spiritualité et
l'immortalité de l'âme, sur les origines et sur les fins dernières, sur la liberté, sur la moralité et sur l’autorité; matérialisme, panthéisme, modernisme, voire métempsycose, erreurs sur la Trinité, erreurs sur l'Église et sur le Christ, fausse interprétation de l'Évangile, sans parler d'erreurs proprement morales sur le fait de la justice, du mariage et de la propriété. Tout cela, avec bien d’autres choses encore, a passé par la tête et par la plume des socialistes.
Et ensuite on s'aperçoit qu'il n’est presque aucune thèse socialiste que quelque socialiste n'ait violemment contredite. Ce fait rend la critique à la fois très facile puisqu'elle pourrait se contenter d'opposer les thèses socialistes les unes aux autres et que, sans grand effort d'imagination, on peut demander au socialisme lui-même les objections les plus pénétrantes qui vaillent contre lui, et en même temps très difficile, car l’hydre socialiste se rit de nos attaques successives et sort apparemment indemne de tous les combats où l’on avait cru ruiner ses thèses, qui ne sont jamais que certaines thèses d’un certain socialisme. Nulle nécessité logique ne relie en un corps défini les conclusions du socialisme; on nous sert inlassablement des conclusions socialistes. On croirait qu'il n’y ἃ pas de socialisme, qu'il n’y a que des socialistes, chacun d’eux se construisant une doctrine personnelle, nuançant et mesurant ses conclusions selon son humeur, selon sa philosophie, selon les exigences de la politique et de la propagande, enfin selon les susceptibilités ou la capacité de son auditoire. De même que les saint-simoniens attribuèrent généreusement à Saint-Simon tout le mérite de leurs inventions et, selon le joli mot de M. Charléty, « lui firent hommage de toute leur raison et de toute leur folie », de même, semble-t-il, les socialistes d’observances multiples et contradictoires s’accordent tous à imputer au socialisme la paternité de leurs propres conceptions. C’est que l'esprit général du socialisme moderne flatte les idéologies régnantes et le désigne comme le champion de l'humanité, du progrès, de la démocratie, de la science, du dynamisme et de la jeunesse contre les ténèbres et la tyrannie du passé. Aussi n'est-il point téméraire, pour expliquer en partie l’abondance et le succès de la littérature socialiste, d'observer avec M. F. Perroux que « la doctrine la plus informe, la plus indigente, la construction théorique la plus anémique, le raisonnement le plus plaisant, se parent de prestiges lorsqu'ils peuvent revêtir l’uniforme socialiste ». Préface à L. von Mises, Le socialisme, trad. fr., 1938, p. 8.
Il est donc assez naturel, à considérer le contenu objectif des doctrines, qu'il y ait autant de socialismes aux thèses disparates et contradictoires qu'il y a de penseurs se réclamant du socialisme; et il n’est pas davantage surprenant que ces systèmes pullulent inlassablement. C’est d’ailleurs à ce point de vue que l’on se place lorsque l’on classe les systèmes socialistes selon l'importance des transformations qu'ils prétendent imposer à l’ordre social : production absolument commune et répartition autoritaire de tous les biens (communisme au sens moderne), ou socialisation des seuls mais de tous les instruments de production (collectivisme marxiste), ou socialisation de quelques secteurs particulièrement importants de la vie économique (socialisation de certaines productions ou de certaines entreprises; nationalisation ou étatisation des assurances, du crédit, des chemins de fer, du commerce extérieur; capitalisme d’État), ou socialisation décentralisée (offices, régies autonomes, socialisme municipal, etc.) ou enfin les formes les plus mitigées du socialisme ou du pseudo-socialisme, le socialisme des guildes, le solidarisme, le coopératisme, la participation obligatoire aux bénéfices avec contrôle ouvrier etc. On en arrive alors à des systèmes qui n'ont rien pro-
prement de socialiste, qui sont même parfois d’inspiration nettement anti-socialiste, mais qui, pour des raisons de propagande, par opportunisme tactique ou par faiblesse doctrinale, inscrivent à leur programme certaines revendications socialistes, Une telle classification n'offre aucun intérêt philosophique et c’est pourquoi nous ne nous y sommes pas arrêté un seul instant au cours de cette étude; mais elle joue un rôle politique de première importance, qu'il s'agisse de compétitions électorales ou de programmes législatifs.
111. CRITIQUE DU POINT DE VUE DE LA COHÉRENCE INTERNE. — Toute base de discussion se dérobe-t-elle? Nous ne le pensons pas. Une critique très pertinente du socialisme demeure possible qui consistera à relever les inconséquences logiques de l’argumentation socialiste. Admettons le point de départ, c’est-à-dire l’état d'esprit moderne, le culte de la raison, la prétention scientifique, le primat de l’utile et de l’économie; ne nous attardons pas, d’autre part, aux objections infinies qui pourraient être faites à chacune des conclusions formulées ici ou là par quelque socialiste. Contentons-nous d’examiner le rapport logique qui rattache ces conclusions aux prémisses idéales. Vous prétendez, dirons-nous aux socialistes, gouverner rationnellement la vie sociale, vous mettez votre bonheur dans une production abondante et dans la multiplication des jouissances matérielles au profit du plus grand nombre? Vous ne vous leurrez pas de billevesées idéalistes, d’axiomes tombés du ciel, d'un droit naturel imaginaire, de notions forgées à priori? Soit. Mais alors renoncez à certaines manières d’argumenter qui vous sont familières.
1° Le droit du travailleur sur le produit, — Un des arguments usuels des prédications socialistes, argument particulièrement sensible aux masses ouvrières, consiste à revendiquer le droit du travailleur sur le produit de son travail. Or, cet argument est de la dernière indigence au point de vue rationnel, avec son air de simple évidence, D'une part, en effet, on ne peut sans sophisme en tirer la moindre conclusion favorable à la socialisation des moyens de production; et d’autre part l’invoquer c’est accepter le « préjugé » de la propriété individuelle.
1. Léon XIII ἃ parfaitement développé le premier point dans l’encyclique Rerum novarum et sa critique porte à merveille contre les déclamations de la propagande socialiste vulgaire. Si l’on admet que le travailleur est légitime propriétaire de l’œuvre qu'il a façonnée ou du salaire qu'il a gagné, de quel droit l'empêcher de transformer cette œuvre ou ce salaire en capital, c’est-à-dire en instrument de production? Ce serait infailliblement le dépouiller du fruit de son labeur. Or, si toute valeur produite doit être attribuée au travailleur, il faut que toute valeur, tout capital doive son origine au travail et toute propriété devient respectable et sacrée, même celle des instruments de production. En bonne logique, l'argument tendrait à interdire non seulement la socialisation du capital, mais même la moindre atteinte à son intégrité. C’est du reste en ce sens que les économistes classiques avaient utilisé cet argument avant que les socialistes n’eussent songé à le leur emprunter.
2. Seconde inconséquence : à cette première et élémentaire objection, les socialistes répliquent sans trop de peine que nous sommes présentement sous un régime de propriété privée et que, dans cette hypothèse, le droit reconnaît la libre disposition par chacun de l’outil qu'il s’est fabriqué ou du salaire qu'il a gagné et épargné. Voilà pourquoi, dans l'hypothèse actuelle, on léserait le droit de l’ouvrier si on l’'empêchait de transformer en capital, en instruments de production et d'appliquer à sa guise les biens qu'il s'est acquis légitimement et dont on lui reconnaît la propriété.