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LE MARXISME

laisse faire violence, en haussant la matière au rôle de principe premier et absolu de détermination, rien n'empêche de désigner sous ce nom Dieu lui-même, l’acte pur; on se proclamera athée sans se douter qu’au nom près on adore un être répondant exactement aux mêmes conditions et doué de propriétés identiques.

Observons en passant que Marx élabore sa synthèse selon une méthode à priori, comme les meilleurs représentants allemands du rationalisme idéaliste. Il aurait pu commencer par l’expérience, par l'étude des techniques, par une connaissance consciencieuse des disciplines particulières; cette voie lente et modeste eût garanti le point de départ de sa réflexion philosophique et nourri de substance ses vastes généralisations. Il n’en fit rien. Il construisit d'abord dans l’abstrait, en disposant suivant un ordre logique nouveau les éléments conceptuels de la synthèse hégélienne déjà bouleversée par Feuerbach. On ne saurait trop insister sur ce caractère de sa méthode. Dès 1845, le matérialisme dialectique est conçu et rigoureusement charpenté. C’est seulement plus tard que les faits historiques et que les conclusions de la science économique seront invités à se ranger dans les cadres d'avance tracés. D'où il semble bien certain que K. Marx, d’abord révolutionnaire à la mode bourgeoise des libéraux et des radicaux nourris du ΧΎ ΤΠ siècle français, a opté pour la gauche hégélienne sous l'empire de sa passion politique; qu'il est devenu anti-bourgeois, à la mode de 1848, au contact des socialistes français, élite cultivée et instruite, de type non prolétarien mais artisanal, lorsqu'il se rendit compte que la révolution, partout ailleurs étouflfée, conservait dans ce seul milieu un foyer ardent et agissant. Mais le lien logique entre ce socialisme et la philosophie personnelle de Marx n'était pas encore dégagé. Il nous reste à étudier la genèse de ce lien, et avec lui, celle du socialisme proprement marxiste, lorsque K. Marx, déçu par l'échec du mouvement socialiste de 1848, découvre dans le ‘apitalisme anglais, de type industriel et prolétarien, le dernier refuge de ses espérances révolutionnaires. Π se flattera d’y avoir réussi lorsqu'il aura interprété selon sa philosophie dialectique matérialiste les analyses économiques, pour lui toutes nouvelles, des grands théoriciens du capitalisme, notamment de Ricardo. Après 1848, Marx réfugié en Angleterre se mettra en effet à l’école des économistes anglais; il apprendra d’eux les ressorts du régime capitaliste et son effort personnel tendra à prouver que ce régime offre enfin un champ d'application infaillible au virus révolutionnaire de la dialectique matérialiste. Alors la jonction logique sera établie, dans l'esprit de Marx, entre la dialectique révolutionnaire et une certaine interprétation des phénomènes économiques dont il a besoin, qui est son œuvre propre et faute de quoi sa dialectique ne pourrait s'appliquer. Ainsi se trouvera constitué le socialisme marxiste : c’est une âme métaphysique, le principe de la dialectique matérialiste, qui a cherché et qui a trouvé dans les théories économiques du capitalisme anglais, industriel et prolétarien, un corps pour se réaliser.

Ce sont les nécessités de l’action politique qui poussèrent Marx à abandonner la forme idéaliste de la dialectique pour se ranger au matérialisme. En ce sens, reconnaissons-le, ce matérialisme est d'abord un réalisme : ce n’est pas l’idée qui engendre le réel, c’est le réel, autrement dit la nature et l'histoire, qui est à l'origine des idées qu'on s'en fait. « La rupture avec la philosophie de Hegel se produisit ici également par le retour au point de vue matérialiste. Cela signifie qu'on se décide à concevoir le monde réel, nature et histoire, tel qu'il se présente lui-même à quiconque va à lui sans aucune billevesée idéaliste; on se décide à sacrifier

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impitoyablement toute lubie idéaliste impossible à concilier avec les faits considérés dans leurs rapports réels et non dans des rapports fantastiques. Et le matérialisme ne signifie vraiment rien de plus. » Ludwig Feuerbach, p. 47.

Cette attitude, en soi parfaitement correcte et d’autant plus méritoire que la philosophie allemande était plus pervertie d'idéalisme, était sans doute faussée par un préjugé métaphysique qui excluait de la nature toute réalité purement spirituelle : Dieu, âme, οἷο... Cependant, appliquée au domaine économique et politique, elle s’est révélée capable de fournir d'excellentes explications partielles, beaucoup plus réalistes que la prétendue évolution dialectique de lidée. Ce souci d'expliquer les phénomènes par leurs causes propres, immédiates, de l’ordre matériel, a été développé par le marxisme et, dans l’ensemble, ce fut au bénéfice de la science. Encore fallait-il observer exactement les faits à expliquer. Or, la faiblesse du marxisme — sans compter sa prétention de ramener toute explication scientifique à l'explication exclusivement matérialiste — fut de ne connaître les faits économiques qu’à travers l'analyse incomplète et trop systématique d'une science éprise d’abstractions et peu friande de simple observation. Déjà la tournure d'esprit de Marx l'inclinait dangereusement en ce sens: il accepta trop aisément, faute de compétence personnelle, le schéma ricardien de l’économie capitaliste. Il semble du reste que ni la loyauté ni la clairvoyance de Marx ne doivent être suspectées: il ne laissa pas de pressentir le danger et l'insuffisance de sa méthode et cela expliquerait sans doute ses nombreuses hésitations et le peu d’empressement qu'il montra à achever son œuvre économique. Il fallut les instances, la pression d’Engels, pour qu'il consentit à publier, en 1850, la Critique de l'économie politique, puis, en 1867, le premier volume du Capital. Marx éprouvait des scrupules, voulait un complément d'informations et de lectures, et d’ailleurs son génie constructeur et créateur devait répugner à ce travail de vérification et d'application, véritable pensum pour lui. C’est Engels qui publia les tomes 11 et 111 du Capital; c'est Kautsky, en 1904, qui publia la Théorie de la plus-value, où l’on voit vulgairement le pivot du marxisme. Les critiques que l’on fit de toutes parts à cette théorie mort-née, K. Marx avait dû se les faire à lui-même. Nous sommes persuadé que l’œuvre économique de Marx n'était pour lui qu’un accessoire, la partie la moins personnelle de son système et manifestement la plus fragile; mais il lui fallait bien trouver l'illustration dans les faits, le champ d'application de sa philosophie. Ironie du sort : c’est justement dans son interprétation de l’économie capitaliste que le vulgaire aperçoit la grande et géniale intuition de K. Marx et pour ainsi dire l’ultime ressort du marxisme. On s'explique que le philosophe ait lui-même protesté, d’ailleurs vainement, contre cette interprétation de sa pensée et déclaré qu'il n’était pas marxiste.

Cette réserve faite au nom de la vérité historique, nous pouvons désormais nous attacher à l’étude du marxisme vulgaire; c’est ce dernier seulement, avec son Karl Marx de légende, qui constitue un type historique nouveau de socialisme.

3 Sociologie économique du marxisme. — a) Théorie de la valeur et de la plus-value. Si les produits sont susceptibles d’être échangés, c’est qu'il y a entre eux un quid commune, une réalité homogène, une mesure commune. Cela ne peut être l'utilité : celle-ci justifie la valeur d'usage des objets, mais chaque objet ἃ son utilité propre, ainsi que sa propre valeur d'usage; ces qualités ne sont pas interchangeables, La seule qualité commune entre tous les objets qui s’échangent ne peut être que leur qualité de produits du travail humain; voilà la substance de leur valeur d'échange.

:E MARXISME 2314 C'est le travail qui s'y trouve incorporé. Le travail dont il s’agit est le travail social, non pas le travail que le produit a coûté en fait dans tels ou tels cas particuliers, plus ou moins important selon telles conditions individuelles plus ou moins favorables; le travail social est le travail moyen ou normal que requiert telle production dans les conditions sociales ordinaires et de la part d'un ouvrier moyen. Le temps social, autrement dit le nombre moyen d'heures employées à la production, mesure ce travail social : c’est le même temps qui mesure la valeur d'échange des produits.

En régime capitaliste, le travail lui-même est une marchandise comme une autre. Quelle en est la valeur d'échange? Ce sera le temps socialement nécessaire à sa production. En effet, l’on peut considérer la force de travail non plus comme une cause productrice, mais comme une marchandise coûteuse, comme un produit doué de valeur par le temps de travail qui s’y trouve incorporé. Pour disposer de cette force il faut la produire, c'est-à-dire y consacrer une certaine quantité de subsistances nécessaire pour entretenir le salarié en état de travailler, et ces subsistances représentent en valeur un certain temps de travail. Le travail a donc une certaine valeur; apprécié socialement, on dira par exemple qu'un travail de 5 ou 6 heures est nécessaire pour obtenir une force de travail de 10 heures; alors 10 heures de travail valent exactement ce travail incorporé, les 5 ou 6 heures de travail social consacrées à les produire.

Ici intervient la plus-value, propriété caractéristique du travail humain. Le capitaliste achète à sa juste valeur le travail de ses salariés; pour prendre les chiffres admis ci-dessus, le capitaliste achète au salarié 10 heures de travail contre la valeur de ce travail qui est par hypothèse de 5 ou 6 heures de travail. Dans sa journée, lorsque le salarié ἃ travaillé 5 ou 6 heures, il a produit par son travail une quantité de valeur égale à celle que lui coûte un travail de 10 heures; et cette valeur lui est payée par l'entrepreneur. Mais il continue de produire de la valeur puisqu'il travaille encore 4 ou 5 heures. Tout le mystère du profit capitaliste est là : l'entrepreneur achète les dix heures de travail à leur juste valeur (5 ou 6 heures de travail) et, à ce prix, il a le droit d’empocher toute la valeur produite par un travail de 10 heures. On voit immédiatement qu'entre ce qu'il débourse et ce qu'il encaisse il y a une difrérence, la plus-value, Mehrwerth, tenant au fait que le travail humain produit plus de travail qu'il n’en consomme. Lorsque l'entrepreneur paie la valeur du travail, il paie cette valeur moindre consommée par le travail et il achète à ce prix toute la valeur nouvelle et supérieure que dégage le travail.

Il s’ensuit que l'entrepreneur a tout intérêt à accroitre cette plus-value ou différence entre la valeur consommée et la valeur produite par le travail; il y par-

vient soit en allongeant la journée de travail, soit en réduisant la valeur dépensée dans le travail, c’est-àdire en diminuant le nombre d'heures de travail qui est nécessaire à l’entretien de la force de travail et ceci consiste à abaisser le coût de la vie. Telle était exactement la tactique du capitalisme industriel que K. Marx pouvait observer en Angleterre.

δ) Théorie de l’expropriation des exproprialeurs ou de la concentration capitaliste, — Te phénomène de la plusvalue légitimement empochée par l'entrepreneur caractérise selon Marx le régime capitaliste. Le capital est ce qui produit une rente de cette sorte, un revenu produit par le travail d'autrui. Avant le xvi* siècle existait sans doute le capital au sens que les économistes donnent à ce mot, au sens d’instrument de production. Mais le capital comme producteur de rente ne pouvait exister, parce que les travailleurs possédaient individuellement leurs instruments de production; nul

capitaliste ne pouvait dès lors empocher une rente obtenue par le travail d'autrui.

A partir du xvi* siècle, K. Marx décrit avec beaucoup de force et de couleur toutes les causes qui accumulèrent entre quelques mains un capital considérable, en ôtant aux petits artisans la propriété de leurs outils, ateliers, instruments de production. En dernier lieu, la révolution bourgeoise, sous prétexte de libérer le travailleur, a rompu tous ses liens avec ses instruments de production, avec sa petite propriété, avec son régime corporatif; le travailleur isolé, ne pouvant plus produire ni vendre ses produits, s’est trouvé réduit à l’état de « force de travail disponible »; cette prétendue liberté du travail n’est pas autre chose que la liberté pour le travailleur de se vendre lui-même au capitaliste, faute de pouvoir vendre directement ses produits au public. Ainsi la bourgeoisie capitaliste ἃ tué le travailleur propriétaire de ses instruments de production et a créé le prolétaire. Sans doute, l’œuvre homicide n’est pas entièrement accomplie; en face du capital et du prolétariat, il subsiste une marge de production assurée par des travailleurs propriétaires de leurs instruments, à qui par conséquent le capital ne peut demander de plus-value. Mais le tragique de la situation réside dans une loi interne du régime capitaliste qui tend à prolétariser de proche en proche ces marges encore libres et à concentrer le capital en quelques mains de moins en moins nombreuses et de plus en plus puissantes. La loi de concentration marque le point d'insertion de l’idée dialectique dans l'analyse marxiste du régime économique. Comme la thèse hégélienne engendre sa propre contradiction, le capitalisme porte en soi « son fossoyeur », il est animé d’un principe d’auto-destruction. En effet, le développement du capitalisme suppose la concentration de plus en plus poussée des entreprises, ce qui a pour conséquence de rejeter au prolétariat une multitude de travailleurs qui, jusque-là, avaient été propriétaires de leurs instruments de production. Peu à peu, dans les rangs mêmes des capitalistes, une sélection s’opère au nom de la fatale loi de concentration : les petits ‘apitalistes sont dévorés par les gros, les capitalistes moyens sont expropriés au profit des milliardaires. Il arrivera un jour où le processus sera achevé : tout travailleur sera prolétarisé et tout le capital sera entre quelques mains oisives. Ce jour-là, une légère chiquenaude fera tomber en poussière le capitalisme qui se sera lui-même détruit par sa propre dialectique interne. Cette opposition dialectique, à qui l’on doit le mouvement révolutionnaire et qui promet le dépassement du capitalisme, porte un nom : la lutte des classes. On voit que ce phénomène de la lutte des classes est fondamental dans la doctrine marxiste; c’est le primum movens de tout progrès; lutte des exploités contre les exploitants, elle doit aboutir à la suppression de ces derniers. De là l'horreur qu'éprouvent les purs marxistes à l’endroit des réformes qui prétendraient améliorer la situation des salariés, atténuer l’odieux de leur esclavage; de là, en revanche, la faveur paradoxale dont les purs marxistes entourent le grand capitalisme, comme on a pu le voir toutes les fois que le marxisme a tenu le pouvoir politique; c'est qu’en favorisant les grands trusts, en prolétarisant les classes moyennes, on pousse le capitalisme sur sa pente fatale, on accélère le processus de concentration, on hâte l'heure de sa disparition; tandis qu'en aménageant selon une prétendue justice idéale la situation du prolétariat, en lui accordant surtout une parcelle de propriété, en lui prêchant l'espérance d’une autre vie et la modération ici-bas, on étouffe la lutte des classes, on met un frein au processus dialectique, bref, on arrête le mouvement révolutionnaire.

Pourquoi ne le ferait-on pas, demandez-vous? Nous

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