‹ Dictionnaire de thâeologie catholique (volume 5)Chapitre 249 sur 457 · SOCIALISME. CRITIQUE · texte numérisé non relu

SOCIALISME. CRITIQUE

précis de la question et qu’un régime de propriété privée puisse se proposer justement de promouvoir l'intérêt général. Ils supposent gratuitement résolu ce qui est le fond du débat. Ils se forment du régime de la propriété privée une conception arbitraire, inconnue de la tradition ancienne et qui rend vaine toute discussion. Leur raisonnement ne vaut guère mieux que celui-ci : si le chef d’orchestre a l’usage exclusif de la baguette, c’est évidemment qu’elle lui est concédée pour son avantage exclusif et donc il lui est impossible d’assurer l’harmonieux concert des instruments.

2. Une absurdilé économique. — L'aspect positif de l’argument socialiste invoque en faveur de la socialisation une prétendue évolution de l’économie; en réalité, on le verra, c’est l’évolution des techniques qui est prise ici pour une évolution économique et la thèse socialiste méconnaît la nature essentielle de l’acte économique.

Assurément, du point de vue technique, on pourrait en régime socialiste, par des procédés connus, accumuler des instruments de production, les mettre en œuvre, tenir à la disposition du public un certain nombre de biens de consommation. Il n’est pas impossible, mettons les choses au mieux, que les besoins normaux ou élémentaires soient ainsi satisfaits. D’autre part, nous ne voudrions pas affirmer que les hommes doivent nécessairement organiser, sur une base purement économique, la production et la consommation. Mais ce que Ludwig von Mises ἃ parfaitement et définitivement mis en lumière, c’est que la socialisation des capitaux entraîne rigoureusement la négation de l’économie. Cf. L. von Mises, Le socialisme, étude économique el sociologique, Paris, 1938.

L’utilité économique ne se conçoit pas en eflet sans calcul économique. Par calcul économique, n’entendons pas ce calcul purement technique par quoi l’on découvre que telles sortes et telles quantités de matières premières, tels procédés, telles combinaisons et tel volume de biens capitaux sont nécessaires pour obtenir une masse déterminée de biens de consommation. Le calcul économique est d’un autre ordre; il est à la racine du calcul technique et lui impose ses données. La technique seule est incapable d'établir, par exemple, la liste des besoins qui méritent d’être satisfaits, de fixer leur degré relatif d'urgence, de déterminer la mesure dans laquelle il est possible ou souhaïitable d'y pourvoir. Nulle science théorique ne peut décider de ces points une fois pour toutes, car la notion de besoin économique elle-même est toute relative et ne peut être fixée scientifiquement. Elle dépend d’un choix, à partir d’un calcul proprement économique qui met en balance chaque besoin virtuel avec tous les autres, réduits à une commune mesure par l'organe des prix. Économiquement, les besoins virtuels deviennent besoins actuels et efficaces lorsqu'ils sont ainsi déterminés comparativement et mesurés par un prix; à défaut d’un tel calcul, nul besoin n’est mesurable économiquement et c’est le caprice des particuliers ou l'arbitraire des gouvernements qui décidera par exemple s’il convient d'augmenter la production des textiles ou celle des denrées alimentaires ou celle des journaux du parti; assurément cette décision n’en sera pas moins prise, mais elle n’aura pas un caractère économique.

Or, la carte économique des besoins actuels et efficaces suppose connue celle des moyens de production. Mais, dans ce domaine aussi, le choix économique ne peut résulter que d’un calcul économique. Il est possible techniquement de satisfaire un besoin donné par différents procédés et des considérations sociales, humanitaires, morales, impérialistes, autarciques peuvent peser sur ce choix; on prendra parti par exemple pour le traitement de matières premières naturelles

δὲ δ AS. Le.

d’origine coloniale ou pour l'emploi de produits synthétiques obtenus artificiellement; on peut encore, à tort ou à raison, faire prédominer dans la production la part du machinisme ou multiplier la main-d'œuvre. La décision sera prise en tout cas. Mais l’inconséquence du socialisme consiste à promettre une décision économique alors qu'il supprime, ici encore, les données du calcul économique. Celui-ci ne peut se borner à une comparaison technique; il ne peut davantage se fonder sur la valeur d'usage, valeur d'utilisation essentiellement réfractaire à toute mensuration économique. Seule la valeur mesurée par le prix du marché libre permet au capitaliste, à l’entrepreneur, au commerçant, au consommateur, à l’ouvrier lui-même, de se livrer rationnellement à un calcul économique et de faire acte économique. Chacun des acteurs de l’économie se trouve au point de rencontre de deux tensions mesurables et comparables : celle qu’exerce sur lui l'attrait d’une utilité (dividende, profit, bénéfice, satisfaction, salaire) et celle qu’exerce sur lui l’appréhension d’un désavantage, d’une désutilité, exprimée en coût de production, en prix de revient, en prix d'achat, en temps et en fatigue. Le mécanisme des prix permet seul ce calcul économique. Or, le socialisme, en supprimant le mécanisme des prix, paralyse les tensions antagonistes dont le prix exprime l’équilibre. Si les acteurs de la vie économique ne sont pas tendus vers leur avantage, l’appréciation économique de l'équilibre entre une satisfaction et ce qu’elle coûte est inconcevable. Sans approuver pourtant la conception purement économique de la production et du travail, constatons sur ce point encore l’incohérence interne du socialisme qui se pique de promouvoir le progrès économique alors qu’il rend impossible le calcul économique, âme de toute économie rationnelle.

BIBLIOGRAPHIE. — I et II. — Lire les encycliques pontificales; les instructions synodales du cardinal Pie sur les erreurs du temps présent; en outre : R. Boïigelot, Le socialisme et l'Église, dans Nouvelle revue théologique, 1934; M. Liberatore, Le droit public de l’Église, trad. A. Onclair, 1888; le même, Principes d'économie politique, trad. Silvestre de Sacy, 1894; J. Morel, Du prêt à intérêt ou des causes théologiques du socialisme, 1873; C. Périn, Les lois de la société chrétienne, 2 vol., 1876; M.-B. Schwalm, Principes de philosophie sociale, 2 vol., 1910-1911; Taparelli d’Azeglio, Saggio teoretico di diritto naturale, 2° éd., 1883; le même, De l’origine du pouvoir, trad. Pichot, 1896.

J. Charmont, La renaissance du droit naturel, Montpellier, 1910; À. Espinas, La philosophie sociale au XVIIIe siècle et la Révolution, 1898; ἃ. de Lagarde, Recherches sur l'esprit politique de la Réforme, 1926; D. Mornet, La pensée française au XVIIIe siècle, 1926; R. Picard, L'idée de lutte des classes au XVIIIe siècle, dans Revue d’écon. polit., 1891.

III. — Outre les ouvrages cités au texte, voir : Grandin, Bibliographie générale des sciences juridiques, politiques, économiques et sociales, Recueil Sirey; Encyclopédie socialiste, syndicale et coopérative de l’ Internationale ouvrière, A. Quillet; A. Béchaux, Les écoles socialistes, 1912; C. Bouglé, Socialismes français, 1933; Gide et Rist, Histoire des doctrines économiques depuis Les physiocrates jusqu’à nos jours, 5° éd., 1926; P. Louis, Histoire du socialisme en France depuis la Révolution jusqu'à nos jours, 1925; Ch. Périn, Les doctrines économiques depuis un siècle, 1880; M. Prélot, L'évolution politique du socialisme français, 1789-1934, Paris, 1939; A. Lecocq, La question sociale au XVIIIe siècle; A. Lichtenberger, Le socialisme au XVIIIe siècle, 1895; le même, Le socialisme et la Révolution française, 1889; J. Jaurès, Histoire socialiste de la Révolution française; Advielle, Histoire de Gracchus Babeuf et du babouvisme, 2 vol., 1884; Ph. Buonarroti, Histoire de la conspiration pour l'égalité dite de Babeuf, 1869; M. Dommanget, Babeuf et La conjujuration des Égaux, 1922; A. Thomas, Gr. Babeuf, la doctrine des Égaux, 1909; pour Saint-Simon et le saint-simonisme, cf. ci-dessus, t. xrv, col. 799; Ch. Gide, Charles Fourier, œuvres choisies (avec une introduction, un portrait et la liste des ouvrages de F.), Petite biblioth. économ., Guillaumin, 5. d.; H. Bourgin, Fourier, contribution à l'étude du socialisme français, 1905; R .Owen, What is socialism ? 1841 ;

le même, The new moral World, 1845; E. Dolléans, Robert Owen, 1907; V. Considerant, Principes du socialisme, 1847; M. Dommanget, Considerant, sa vie, son œuvre, 1929; le même, Blanqui, 1924; P.-J. Proudhon, Philosophie du progrès, Œuvres, t. XX; A. Desjardins, P.-J. Proudhon, sa vie, son œuvre, 1896; C. Bouglé, La sociologie de Proudhon, 1911; G. Sorel, Essai sur la philosophie de Proudhon, dans Revue philosophique, 1892; Proudhon et notre temps, par les Amis de Proudhon, 1900; P. Leroux, Du christianisme et de son origine démocratique; le même, De l'humanité, de son principe et de son avenir, 2° éd., 1845; le même, De la ploutocratie ou du gouvernement des riches, 2° éd., 1849.

K. Marx et Engels, Études philosophiques, Biblioth. marxiste, t. xix, 1935; K. Marx, Morceaux choisis, Nouv. rev. franç., 1934; Lénine, K. Marx et sa doctrine, Petite bibliothèque Lénine, n° 3, 1933; B. Croce, Matérialisme historique οἱ économie maræxisle, essais critiques, trad. Bonnet, 1901; C. Turgeon, La conception matérialiste de l’histoire d'après Marx et Engels, dans Travaux juridiques et économiques de l’université de Rennes, t. 11; le même, La conception matérialiste de l'histoire d'après A. Labriola et A. Loria, ibid., t. 111; le mème, Origines économiques οἱ tendances socialistes du matérialisme historique, ibid., t. rv; le même, Essai sur le monisme économique, Rennes, 1914; H. de Man, Zur Psychologie des Socialismus, Iéna, 1926; le même, Au-delà du marxisme, Paris, 1929; G. Sorel, La décomposition du marxisme, 1910; A. Spire, Le déclin du marxisme dans les tendances socialistes de la France contemporaine, Sirey, 1937.

R. Guy-Grand, La philosophie syndicaliste, 1911 ; V. Griffuelhes, L'action syndicaliste, 1908; G. Sorel, Introduction à l’économie moderne, 2° éd., 1923; le même, Matériaux d’une théorie du prolétariat, 2° éd., 1923 ; le même, Réflexions sur la violence, 4° éd., 1920; G. Pirou, Georges Sorel (1847-1922), 1927; F. de Visscher, La philosophie syndicaliste et le mythe de La grève générale, Louvain, 1913.

IV. — A. Aftalion, Les fondements du socialisme, étude critique, 1923; L. von Mises, Le socialisme, étude économique et sociologique, 1938; L. Rougier, Les mystiques économiques, comment l’on passe des démocraties libérales aux États totalilaires, 1938; V. Fallon, Principes d’economie sociale, 5° éd., 1935, p. 160 sq.; J. Leclercq, Leçons de droit naturel, t. 1v. Les droits et devoirs individuels, 2° partie : travail, propriété, 1937, p. 252-356.

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