‹ Dictionnaire de thâeologie catholique (volume 5)Chapitre 268 sur 457 · SORBON (ROBERT · texte numérisé non relu

SORBON (ROBERT

1884, p. 138 sq.; Féret, La faculté de théologie de Paris, t. τι, p. 203-213; O. Gréard, Nos adieux à la vieille Scrbonne, Paris, 1893, p. 2-10; F. Chambon, Robert de Sorbon, De conscientia et de tribus dietis, Paris, 1903; P. Glorieux, Répertoire des maîtres en théologie de Paris au X711®siècle,

t. 1, 1933, notice 159.

P. GLORIEUX

SORBONNE (LES ORIGINES DE LA).— Soit ignorance, soit parti-pris, on a souvent, en traitant de l’enseignement à Paris du xx au xvine siècle, confondu Sorbonne et Université, ou tout au moins Sorbonne et faculté de théologie. La confusion est ancienne. Elle est courante aux xvi et xvirre siècles malgré les protestations renouvelées de la Faculté. Dans un Mémoire pour les doyens et bacheliers en théologie de la présente licence (1721) contre les prieurs, docteurs et bacheliers de la Maison et Société de Sorbonne, dans lequel, en examinant les prélendus droits du prieur de Sorbonne parmi les bacheliers, ses confrères, on donne une idée juste el véritable de la faculté de théologie et de la Sorbonne en particulier, on lit cette mise au point, pleinement légitime d’ailleurs : « Il ne faut pas confondre le collège de Sorbonne avec la faculté de théologie comme fait le vulgaire, sous prétexte que la situation et la commodité des bâtiments de ce collège -ont engagé la Faculté à y soutenir ses assemblées, pas plus qu’on ne confond l’Université avec le couvent des Pères mathurins parce qu’elle y convoque ses assemblées et qu’elle en date ses délibérations. Il n’y a pas plus de docteur de Sorbonne qu'il n’y a de docteur de Navarre; il n’y a que des docteurs de la Faculté, élèves de la Maison de Sorbonne ou de la Maison de Navarre. La Sorbonne n’est qu’un collège; et le berceau de tous les collèges, c’est la Faculté. Faut-il rappeler à celui de Sorbonne qu'il a été longtemps misérable en hommes comme en revenus, qu’il a dû emprunter aux Cholets de l’argent pour nourrir ses boursiers, et des bacheliers à Navarre pour avoir des prieurs? Depuis ce temps Richelieu l’a privilégié: ce n’est pas une raison pour se montrer ingrat et rebelle envers la commune mère. Que le chef de ces Messieurs, le prieur, règne en son collège; soit. Mais le collège qui est le théâtre de son autorité en est aussi le tombeau. Dès qu’il s’agit des examens ou des jugements, bien que rendus dans la salle des Actes qui appartient à la Société, la Faculté seule domine. » L’admonestation est sévère; peut-être était-elle méritée. Elle indique en tout cas le véritable sens et l’exacte portée de l'institution de 1253 qui a rendu célèbre le nom de son fondateur, Robert de Sorbon.

I. L'INSTITUTION ET SON SENS. — Dans l'intention première de celui-ci, qui a toujours été respectée d’ailleurs, la Sorbonne est essentiellement un collège. Le titre officiel qui la désigne dans les documents ou les chartes du xt siècle, ou que l’on voit reproduit souvent sur les manuscrits qui lui furent légués, porte : Congregatio, ou Collegium pauperum magistrorum Parisius in theologica facultate studentium. Il indique et son recrutement, et son caractère charitable et son but.

1° Le recrutement. — Cette fondation s’adresse exclusivement aux « maîtres étudiant à la faculté de théologie de Paris ». Suivant les statuts de l’Université, et plus spécialement encore de sa faculté de théologie au x siècle, nul ne peut être admis à s’adonner aux études théologiques et surtout à prétendre aux grades, qui n’ait suivi auparavant les cours de la faculté des arts et conquis la maîtrise ès arts. Seuls se verront dispensés du titre, non pourtant des études équivalentes, les sujets des ordres religieux ayant collèges et chaires reconnus. Qu’onne s’y trompe pas : les maîtres dont il s’agit ici sont les maîtres ès arts, clercs, par le fait même, qui veulent poursuivre leurs études dans la faculté de théologie, et même y conquérir licence et maîtrise.

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Par là déjà la Sorbonne se distinguait d’autres collèges, tels celui du Trésorier (fondé en 1268), celui du Cardinal (en 1302), de Navarre (en 1305-1315) qui s'ouvrent aux étudiants en grammaire et philosophie aussi bien qu’à ceux de théologie. Il se distinguait de certains autres, comme le collège des Danois, celui d’'Harcourt, des Cholets parce qu’il ne limitait pas son recrutement à quelques diocèses ou à une nation donnée, mais s’ouvrait sans distinction aux étudiants en théologie, à quelque nation qu'ils aient appartenu durant leurs études ès arts. Voir à ce propos la bulle de Clément IV, en date du 23 mars 1268, Chartularium universitalis Parisiensis, t. 1, n. 421. Le but poursuivi en commun mettra entre tous l’unité requise et assurera une homogénéité plus grande que si les divers membres s’adonnaient indifféremment à l’étude de la philosophie, de la théologie ou du droit.

20 Son caractère charitable. — Ces maîtres ès arts, inscrits à la faculté de théologie, sont pauvres. C’est pour leur venir en aide que le collège a été fondé; il doit leur procurer gîte et couvert et leur permettre de continuer leurs études. Un système de bourses provenant de donations ou de legs doit assurer l’entretien des membres du collège, dont le chiffren’atteignit que progressivement 32 et ne dépassa jamais 36. La bourse se montait, à l’origine, à deux sous, trois sous par semaine; plus tard elle atteignit cinq sous six deniers (un peu plus de six francs de notre monnaie or). Puis, à côté des associés, des socii ainsi aidés, la maison s’ouvrait également à des hôtes qui couvraient eux-mêmes les frais de leur entretien. D'ailleurs quiconque acquérait, au cours de ses études, un revenu de quarante livres devait renoncer à la bourse qu’il avait pu obtenir; les ressources des plus fortunés doivent venir en aide aux plus pauvres et les « poures clers » demeurent toujours la raison d’être de l'institution.

3° Son but. — Mais la forme et le but de cette institution charitable étaient précis : permettre à ces maîtres pauvres de mener à bien leur. études théologiques. Or, celles-ci étaient assez longues. Au milieu du ΧΙ" siècle, lorsque Robert de Sorbon fondait son collège, la scolarité comportait près d’une dizaine d’années : cinq ans d’assistance aux leçons ordinaires, sans aucun titre; un an d'enseignement comme bachelier biblique; deux ans comme bachelier sententiaire; puis une période d’attente (qui au siècle suivant durera quatre ans) avec la qualité de bachelier formé. Alors seulement peut être obtenue la licence et s’inaugurer la maîtrise. Les règlements du collège prévoient donc un séjour de sept ans au minimum, d’une dizaine d’années au plus, pendant lesquelles on travaille et on se prépare. Toutefois — et c’est ce qui fait l’originalité de cette institution — la Sorbonne n’est pas seulement une maison pour étudiants, pension ou maison de famille, comme l’étaient auprès d’elle au moment de sa fondation, les six ou sept collèges déjà existants : de Rethel, des Danois, des Dix-Huit, de Constantinople, de Saint-Honoré, de Saint-Nicolas du Louvre, des Bons-Enfants Saint-Victor, mais une maison d’étude où l’organisation intérieure, comme le règlement, tend de toutes façons à favoriser le travail, à aider et faciliter à ses membres les études mêmes auxquelles ils s’adonnent.

II. LE FONDATEUR ET LA FONDATION. — On s’est mépris parfois sur l'initiative de Robert de Sorbon et le sens qu’il lui attacha. Bien des mémoires sur les origines de la Sorbonne, ou des histoires de Sorbonne, écrits à des périodes de crises ou de luttes : gallicanisme, opposition aux ordres religieux, ont déformé sciemment ou non l'intention qui présida à son origine. On a prêté à Robert de Sorbon des vues certainement inexactes. La fondation de son collège ne fut pas une arme de guerre contre les ordres religieux, ni

une réplique des maîtres séculiers et une protestation contre la création des chaires des dominicains et des franciscains. L’attitude du roi saint Louis en est le plus sûr garant. On connaît sa position très ferme dans le conflit qui mettait alors aux prises les deux éléments de l’Université; on sait aussi comment il favorisa les ordres mendiants, fit appliquer strictement la sentence de destitution et même de bannissement de Guillaume de Saint-Amour; fit respecter par l’envoi de ses hommes d’armes les cours des maîtres dominicains au plus fort de la lutte que menaïent contre eux les séculiers. Il n'aurait point favorisé de son patronage ni aidé de ses ressources une fondation qui eût pris allure d’hostilité.

Il faut abandonner cette légende; comme aussi celles qui font de Guillaume de Saint-Amour, Eudes de Douai, Gérard d’Abbeville les premiers associés du collège naissant. Les statuts mêmes de celui-ci réfutent l’allégation, puisqu'il s’ouvrait seulement aux étudiants en théologie tandis que ces séculiers étaient maîtres déjà; que, pour les deux premiers même, leur carrière se terminait quand s’inaugurait la fondation de Robert.

Ce qui est possible, c’est que l’exemple des ordres religieux ait exercé une influence sur les projets de celui-ci et que le collège procède ainsi d’une pensée d’émulation, non d’une opposition. Il n'existait rien en effet, pour les séculiers, de comparable aux maisons d’étude qui s’ouvraient aux réguliers dans le grand centre universitaire de Paris. Non seulement les étudiants aux facultés des arts, de droit, de médecine ou de théologie trouvaient difficilement gîte et couvert, avaient à se défendre contre l’exploitation de l’habitant chez qui ils logeaient et se procuraient à grand peine les ressources suffisantes à leur entretien, mais, quand ils surmontaient ces obstacles, ils se trouvaient complètement abandonnés pour leurs études mêmes. Officiellement ils devaient s’attacher à un maître dont ils suivaient les cours; ils s’initiaient sous sa direction ou celle de son bachelier aux disciplines scolaires ; mais à cela se limitait l’aide qu’ils étaient en droit d’attendre. Ni répétitions, ni travail en commun ne leur étaient proposés; ni locaux, ni bibliothèques mis à leur disposition. Les collèges existant n'étaient eux-mémes que pensions de famille ou cité universitaire en miniature.

Le but de Robert de Sorbon fut de procurer aux pauvres clercs, étudiant à la faculté de théologie,le soutien d’une vie commune et d’un travail en commun. Et cette idée fait l’originalité de sa fondation. Les clercs formeraient un collège, une communauté. Un règlement suffisamment précis et souple à la fois les défendrait contre eux-mêmes et les soutiendrait. Des possibilités de travail leur seraient offertes.

Cette pensée hanta assez vite l’esprit de Robert; car la réalisation de son projet témoigne dès le début — encore qu’elle dût s'étendre sur de nombreuses années — d’un plan soigneusement préparé et parfaitement conçu.

Les premiers achats de terrains, d'immeubles ou de rentes, remontent à l’année 1245 environ. Inlassablement ils se poursuivent pour obtenir une propriété d’un seul tenant. C’est la rue Coupe-Gueule (devenue ensuite la rue aux Deux-Portes, la rue aux Hoirs-de- Sorbon, puis la rue de Sorbonne) qui est choisie; et de préférence le côté voisin du cloître Saint-Benoît. Le Cartulaire de Sorbonne (Paris, Bibl. nat., lat. 16 069) transcrit vers 1300 d’après chartes authentiques, comporte 382 pièces, Sur ce chiffre, 141 au moins sont au nom de Robert. Un certain nombre de transactions sont le fait de Guillaume de Chartres, chanoine de Saint-Quentin, et de Robert de Douai avec lesquels dès le début Robert est étroitement lié pour l’œuvre qu’il

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poursuit. Toutes ces démarches et ces achats redoublent en 1254, après le retour de croisade de saint Louis. On a même l’impression que Robert mène alors de front deux entreprises, dont une au nom du roi; mais que celle de son collège l’emporte.

La reconnaissance officielle, avec les premières donations du roi, ce qu’on appelle parfois la charte de fondation de la maison de Sorbonne, date de février 1257. En 1259 Robert possède une partie considérable des maisons de la rue Coupe-Gueule et le roi l’autorise à fermer de portes celle-ci aux deux extrémités comme pour en faire son fief. En cette année très certainement le collège est fondé et la congrégation des pauvres maîtres s’est installée dans les locaux qu’elle occupera dorénavant. Il se peut que, dès 1253, les premiers étudiants aient été recrutés déjà — car c’est la date que la tradition de la maison a retenue comme étant celle de ses débuts — mais logés dans des installations de fortune. Les négociations, achats ou échanges ne cessent pas. Quand Robert mourra, en 1274, presque tout le terrain où s’éleva la première Sorbonne et encore, plus tard, la Sorbonne de Richelieu, lui appartient; ainsi que de nombreuses maisons sur les deux côtés de cette rue Coupe-Gueule, dans la rue des Maçons et celle des Porrées qui l’avoisinent. F

De son vivant déjà des bâtiments nouveaux avaient été construits par ses soins, à côté des maisons qui pouvaient être utilisées telles quelles. Des chambres pour les associés, la cuisine, la chapelle s'élèvent au fond de la cour; la grande salle aussi et le réfectoire. On avait abattu de vieilles masures, des granges, les écuries de Pierre Pointlasne. « Les escuries deviendront ruches », se serait écrié alors quelque étudiant prophète. Méthodiquement, après sa mort, les travaux se poursuivent comme les achats. Vers 1326 la construction d’une nouvelle chapelle s’amorça; et sa consécration se place en 1347. Au siècle suivant, viennent les écoles extérieures, en 1470; en 1480 ce fut le tour d’une bibliothèque, dans un bâtiment isolé, entouré de ses portiques, sans parler de maintes reprises, en sousœuvre, des constructions trop vieilles ou trop étroites.

Quand l’œuvre fut solidement assise et logée, Robert obtint pour elle toutes les approbations : du roi, qui la considérait comme sienne et la recommandait au pape Alexandre IV; du Saint-Siège, de qui arrivent félicitations et encouragements, et même (juin 1262) concession de cent jours d’indulgences à qui viendrait en aide au collège naissant; de l’Université enfin. La Sorbonne ne se dressait pas en face de celle-ci ni en dehors d'elle. Cette congrégation d’étudiants ne prétendait à aucun droit, à aucune chaire (la fondation de la première date de 1532 seulement). Les maîtres ès arts qui la composent suivent, comme tous les autres, les cours de la faculté de théologie; ils fréquentent les écoles de maîtres reconnus par l’Université et se soumettent à tous les règlements scolaires; ce n’était donc en aucune façon une institution s’érigeant en face de la Faculté ou de l’Université. Elle ne pouvait non plus être ignorée, car elle entendait faciliter à ses membres la fréquentation des cours et la préparation des grades. L'Université, le corps constitué comme son nom l’indique pour prendre soin des intérêts de tous ceux que rassemblent les études à Paris, Universilas magistrorum el scholarium Parisius sludentium, ne peut se désintéresser de cet effort. Un document de 1266 (dans Chartul. univ. Paris., t. 1, n. 413) la montre intervenant pour des fondations de bourses faites par Nicolas de Tournai. C’est à elle qu’il appartient, suivant les conditions fixées par le pape Clément IV (23 mars 1268), de veiller à la nomination du procureur. Et c’est à un sage dessein de l’Université que, dans sa lettre du 22 juin 1262 déjà, Urbain IV avait attribué la réussite de cette fondation. Le collège de Sorbonne fut tou-

jours reconnu, approuvé et aidé par l'Université de qui il relève, comme tous les autres collèges, et de qui il doit accepter (fût-ce même en rechignant, comme en tel épisode de 1666) le droit d'inspection.

III. DÉVELOPPEMENT ET INFLUENCE. — Les susceptibilités dont le collège de Sorbonne fit preuve parfois à l’égard de l’Université, mais surtout la confusion que l'on établit rapidement entre Sorbonne et faculté de théologie, tiennent à l'importance toujours croissante du collège de Robert de Sorbon et à l'influence prépondérante qu il exerça très vite au sein de la Faculté. Au xIv® siècle, plus des deux tiers des maîtres régents en théologie appartiennent à la Sorbonne. Les grands actes scolaires se passent dans ses murs et toute la foule s’y presse. Le titre de sociétaire de Sorbonne est avidement recherché; et, tandis que presque tous les autres collèges périclitent, le nombre des membres de la Sorbonne ne cesse de s’accroître. Des fondations de chaires (il y en eut six par exemple en moins de cinquante ans, de 1577 à 1625) augmentent encore cette influence; et c’est à la Sorbonne encore, on ne le sait que trop, qu'on fit honneur ou grief des sentences et censures prononcées par la faculté de théologie.

Cette influence a des causes assez diverses, qu’il importe de signaler, tout inégales qu’elles soient. Les causes matérielles ne sont pas des moindres. ἃ commencer par la grande salle qui lui permit d’offrir très tôt l’hospitalité aux actes universitaires.

1° Cette aula existe très certainement en septembre 1281. Elle est achevée du vivant même de Robert de Sorbon, comme en fait foi un acte de juin 1267. Chart. de Sorbonne, fol. 35 d. Or, à cette époque, l’Université est en peine de locaux. Les églises s’ouvrent aux sermons universitaires; les recueils de ceux-ci mentionnent parfois le lieu où ils ont été donnés devant les maîtres et étudiants assemblés, par exemple : Saint- Gervais, Saint-Leufroi, Saint-Antoine, Notre-Dame, les Béguines, les Filles-Dieu, la Madeleine, ou même aux Champeaux, qui était le nom des Halles d’alors. Voir Lecoy de La Marche, La chaire française au Moyen Age, p. 226 sq. Mais pour les réunions à allure scolaire, soit délibérations des facultés, soit soutenances de thèses ou disputes solennelles de quolibet, il fallait demander l’hospitalité d’un réfectoire parfois, à Saint-Jacques ou chez les mathurins, ou de la grande salle de l’évêché, ou celle du chapitre de Notre-Dame. Les constructions de la Sorbonne comblèrent une lacune. On y vint très vite. L’église des mathurins continua encore à abriter les délibérations officielles des facultés (jusqu’en 1554), mais depuis de nombreuses années déjà elle avait cessé d’être leur siège exclusif. Par contre, dès la fin du xrrr° siècle, la Sorbonne abritait les grandes disputes solennelles, soit pour les actes des maîtres, soit pour ceux des bacheliers. Elle donna même son nom à une nouvelle forme d’exercice scolaire, la sorbonique, que les Statuts entérinèrent en 1335 et 1350, mais dont l’existence ainsi que le titre sont attestés en 1311 dans les notes de Prosper de Reggio Emilia (Rome, Vatic. lat. 1086, fol. 167). Iln’en fallait pas plus pour que le courant ainsi établi en certaines occasions plus solennelles s’amplifiât, et que les membres de la faculté de théologie prissent l’habitude de franchir la double porte de Sorbonne quand les affaires de la faculté ou... de la théologie étaient en cause. On vint se réunir, discuter, ou consulter dans la maison de Sorbonne.

29 On y fut attiré aussi par la bibliothèque qui, très accueillante, augmenta pour sa part l'attrait de la maison. Quelles que pussent être les prétentions des autres bibliothèques alors existantes à Paris, celle-ci l’emporta immédiatement sur toutes, par son importance tout d’abord, par son caractère quasi public aussi.

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Un des principaux legs qui se trouve à son origine est celui de Gérard d’Abbeville (mort en novembre 1272, et dont le testament est daté du 19 octobre 1271); c'est près de 300 volumes qu’il donna au collège naissant (118 s’en conservent encore actuellement à la Bibliothèque nationale). Robert de Sorbon, quelques années plus tard, légua aussi tous ses livres; d’autres dons suivirent; si bien que, vingt ans après la mort de Robert, le catalogue dressé en 1290 compte déjà 1017 volumes, dont quatre seulement en français; leur valeur se trouve estimée, dans un acte de 1292, à 3 812 livres, 12 sous, 8 deniers. Le catalogue nouveau composé en 1338 ne comporte pas moins de 223 pages; et le nombre des manuscrits ainsi classés va toujours croissant.

Or, à la différence des autres collèges ou maisons d'étude, surtout de religieux, la bibliothèque de Sorbonne devint très tôt bibliothèque de prêt pour les sociétaires de la maison, bibliothèque de consultation pour ceux du dehors. Le testament de Gérard d’Abbeville le laissait supposer déjà; les premiers règlements que l’on possède, celui de 1321, Bibl. nation., lat. 16 754, fol. 9, et un autre qui lui est antérieur le montrent explicitement. Toutes précautions sont prises pour que seuls soient admis les travailleurs sérieux, sous le patronage d’un sociétaire, d’ailleurs. Des mesures précises garantissent l’ordre, la propreté, le respect des volumes dont un certain nombre sont attachés par des chaînes aux pupitres de consultation. Les locaux deviennent bien vite trop étroits. Un nouveau bâtiment sera construit, et achevé en 1480, comportant une grande et une petite librairie. Toute cette histoire de la bibliothèque de Sorbonne sous-entend à chacune de ses pages l’influence qu’exerça cette institution, neuve en sa formule accueillante, et laisse deviner combien elle contribua pour sa part au rayonnement du collège.

3° A côté de ces deux causes d’ordre plutôt matériel, l'influence de la Sorbonne est due également, et en majeure partie, à l’esprit que son fondateur sut lui infuser dès le début et qui, créant entre tous les maîtres issus de la maison une étroite solidarité, un esprit de corps très accusé, fit des Messieurs de Sorbonne une véritable force articulée dont le rayonnement put jouer très vite à la façon des ordres religieux.

On aurait tort de vouloir expliquer l'influence du collège au sein de la faculté de théologie par la valeur exceptionnelle de ses premiers maîtres. Il n’y a pas, pendant le premier siècle de son existence, de noms très marquants parmi eux. A ce sujet d’ailleurs, il faudrait reviser avec grand soin les listes plus ou moins fantaisistes qu’on a coutume de se transmettre sur ce personnel enseignant des débuts. Franklin par exemple, Les anciennes bibliothèques de Paris, p. 123, énumère parmi ceux qui se chargèrent de diriger l’enseignement : Guillaume de Saint-Amour, Odon de Douai, Laurent l’Anglais, Géraud de Reims, Géraud d’Abbeville, Raoul de Courtray, Régnauld de Soissons, Godefroy Desfontaines, Henri de Gand, Pierre de Limoges, Odon de Castres, Siger de Brabant, Poncard et Arnould de Hasnede. Peut-être de cette liste resterait-il quatre noms au maximum; tous les autres étant mis hors de cause, soit parce qu’ils ne furent jamais maîtres en théologie, comme Siger de Brabant, soit parce que leur enseignement à Paris est antérieur à la fondation du collège, soit parce qu’ils appartinrent à d’autres écoles. Tous ceux qui sont cités dans le Nécrologe de Sorbonne comme des bienfaiteurs de l’œuvre naïissante ne sont pas nécessairement ses maîtres.

Cependant à défaut de noms particulièrement illustres, il est certain que le nombre des maîtres en théologie passés par la Sorbonne alla toujours croissant, on l’a signalé plus haut, et surtout que leur attachement à leur maison d’études fut durable et sincère. Le règle-

ment très judicieux composé par Robert de Sorbon, les traditions qu’il sut immédiatement implanter dans sa maison en furent les principaux facteurs. Il y a un esprit spécial de la maison de Sorbonne qui eut la rare fortune de se transmettre sans s’altérer pendant près de six siècles, alors pourtant qu'aucun vœu ni aucune vie religieuse ne lia jamais entre eux tous ses membres; et cette réussite est toute à la louange de son fondateur.

La Société de Sorbonne est une famille studieuse, simple, où règnent l’égalité la plus entière et une fraternité non affectée. Ceux qui la constituent essentiellement sont les socii, les associés, qu’ils soient payants, s’ils ont les ressources suffisantes pour cela, ou boursiers, profitant des fondations et des revenus sagement gérés, ou des dons qui sont toujours accueillis. Entre ces deux catégories, d’ailleurs, aucune difrérence n'existe, absolument. Le titre de socius est des plus enviés et ne s’accorde qu’à bon escient. Une enquête sur la moralité, la piété et le caractère du candidat, un examen doctrinal, avec soutenance de la « Robertine », comme on l’appela, plus tard même, un stage, étaient requis au préalable; mais seul un vote, au scrutin secret et uninominal, à la pluralité des voix, décidait de l’admission. Quiconque avait été une fois écarté, l’était pour toujours. Mais aussi le titre, une fois acquis, était inaliénable; on pouvait le porter toujours, même quand depuis longtemps on avait cessé d’être membre résident du collège. On faisait même serment au jour de son admission de ne point entrer dans une autre communauté ou congrégation séculière soumise à une autorité étrangère.

En revanche, la Société apportait à ses membres tous les avantages de son institution : gaudent.. Sorbonæ nomine, mensa, scola, libris, utensilibus; prælecliones, dispulationes, collationes habent excipiuntque. C1. Hemere, Miscellanées, bibl. Arsenal, n. 1228, fol. 333. Ces mêmes bénéfices se trouvent accordés aux hôtes qui devaient couvrir par avance les frais de leur entretien et qui, dans la mesure des places disponibles, étaient admis eux aussi dans la Maison de Sorbonne. Qu'ils fussent ou non résidents, ils partageaient les mêmes droits, étaient tenus aux mêmes exercices et vivaient de la même vie. Leur nombre, celui des hôtes comme celui des associés, fut toujours assez restreint; jamais il ne dépassa le chiffre de 36, auquel il ne parvint d’ailleurs que progressivement. Et le renouvellement s’en trouvait assuré par le point du règlement qui exigeait qu’une fois la licence obtenue — normalement au terme de sept ans d’études, de dix au maximum — on cédât la place à d’autres.

Ce nombre limité, ce recrutement strict assuraient déjà à leur façon la cohésion et l’unité de la maison de Sorbonne. Pour la cimenter davantage encore, l’idée géniale de Robert de Sorbon fut d’intéresser tous les membres du collège à la bonne marche et à la prospérité de leur maison, en les associant étroitement à sa direction.

Si l’on excepte le proviseur, dont la charge était à vie et dont l'élection était soumise à des lois plus compliquées, toutes les autres fonctions, des plus humbles aux plus hautes, étaient assurées par voie d'élection. Et nul ne pouvait se récuser. Comme leur durée était annuelle et comme la responsabilité de chacun était engagée, jusqu’à la bourse inclusivement, cette coutume obligeait les associés à suivre avec grand soin et avec une scrupuleuse exactitude la marche de leur maison. Seuls, d’ailleurs, les associés étaient électeurs et éligibles; et en cela consistait leur unique, mais importante distinction d’avec les hôtes. Des conseils permanents, choisis eux aussi parmi les associés, des assemblées plus larges quand besoin en était, contrôlaient les charges, veillaient au maintien des traditions et à l’application concrète des coutumes.

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Au sein de ces divers rouages, l’égalité la plus complète devait régner et de fait existait entre tous les membres, anciens ou jeunes, résidant ou non, de la Société de Sorbonne. Il en résultait, et l’histoire est là pour en témoigner, un esprit de famille à la fois très simple et très sérieux, une collaboration que les détails matériels les plus humbles et les menus articles du règlement aidaient à rendre toujours plus étroite et plus familière. Un esprit de pauvreté aussi, qui restait bien dans la ligne du fondateur des « pauvres clercs étudiant en théologie », également éloigné du luxe, mais aussi de la mendicité et des préoccupations matérielles préjudiciables au travail. Les livres de comptes des procureurs fournissent de cet effort constant des preuves édifiantes.

En plus du gîte et du couvert, la Sorbonne fournissait donc à ses membres, suivant la formule d’un ancien associé : cohors grala, bonus ordo paxque beata, et son ambition pouvait se résumer en cette autre phrase, aux quatre adverbes suggestifs : Vivere socialiter, et collegialiter, et moraliter, et scholariter. Liber Prior. Sorbonæ, fol. 84, avril 1459. Le but dernier de la fondation demeure toujours l’étude et la préparation aux grades théologiques. L’atmosphère créée, les services communs, doivent y aider; et le souci des études, de leur organisation, domine.

Il n’y a pas à ajouter aux statuts généraux de l’Université déterminant les conditions de scolarité, le programme des cours, les exercices scolaires ou les examens. La Sorbonne n’est qu’un collège, on l’a dit; elle n’a qu’à se conformer aux règlements communs. Mais elle peut venir en aide à ses étudiants, dans le cadre général et sur le terrain même des études. Aussitôt que possible, et sans doute du vivant même de Robert de Sorbon, les cours se donnèrent sur place. Il suffisait pour cela que la nouvelle institution trouvât des maîtres en théologie, reconnus par l’Université, qui acceptassent d'établir là « leurs écoles », plutôt que dans des abris de fortune, loués parfois bien cher. Elle n’en dut pas manquer. Eux, à leur tour, accréditaient leurs bacheliers qui « lisaient » les Sentences et la Bible. Ainsi les étudiants de Sorbonne trouvaient leurs cours intra muros. Plus tard, le collège aura deux séries d'écoles : intérieures et extérieures, ses locaux étant devenus insuflisants et l’ayant obligé à acquérir d’autres maisons dans le voisinage pour y abriter de nouvelles chaires. Ce fut également entre ses murs que se firent les « disputes », imposées d’ailleurs comme exercice scolaire régulier par les statuts de la faculté de théologie. Mais, même pour cela, on avait à la Sorbonne l’avantage de la vie commune. Le prieur est particulièrement chargé de veiller à la régularité de ces séances; un associé, élu pour l’année et prenant le titre de maître des étudiants, lui vient en aide. Dans une grande simplicité et collaboration, tous les étudiants, mais aussi tous les associés résidant, et les maîtres nantis de leurs diplômes y peuvent intervenir. C'est en commun que l’on s’exerce et que l’on se reprend, comme c’est en commun que se font les répétitions de cours, et comme c’est encore devant la communauté que se donnent les collations ou sermons imposés par les règlements universitaires. Toujours il y a l’aide mutuelle, appliquée cette fois aux études et venant considérablement augmenter l'effort individuel.

Mais, à ce compte-là, s’établissent peu à peu, dans le domaine de la pensée théologique, des traditions, un esprit de la maison, qui marquera les générations diverses passant par la Sorbonne. Sans parler d’une école au sens strict, comme on peut le faire d'école franciscaine ou thomiste, il y a tout un courant qui se crée et qui, à leur insu peut-être, exerce son influence sur les futurs maîtres de Sorbonne. Faut-il souligner

2393 SORBONNE comme un de ses traits particuliers, qui s’accentuera surtout au xv® siècle et plus tard, l'importance accordée aux questions de morale et aux fameux cas de conscience qui deviendront comme une spécialité de la maison? C'est une tournure d'esprit, plus encore qu'une ligne doctrinale; mais elle est nettement marquée.

Du jour où la Sorbonne eut des maîtres nombreux, sorlis de son sein et enseignant dans ses murs, il était inévitable, étant donné surtout l’intense esprit de famille qui régnait entre ses associés, qu’elle devint une personnalité puissante dans la faculté de théologie. Elle ne fut jamais qu’un collège, c’est vrai; elle demeura toujours distincte de la faculté dont elle dépendait; on comprend du moins l'influence qu’en la personne de ses maîtres elle y exerça et le rôle qu’elle fut amenée à jouer dans son histoire.

I. SourCEs. — Les sources manuscrites sont nombreuses et en grande majorité encore inédites. Pour les origines, il faut consulter en premier lieu le Cartulaire de Sorbonne, Paris, Bibl. nat., lat. 16 069, recueil de 382 pièces, menant jusque vers 1300. Les originaux s’en trouvent en grande partie aux Archives nationales, principalement (5, 6211- 6232. Quelques documents ont été publiés par Denifle- Chatelain, Chartul. universit. Paris.,t. τ, τι. Voir l’Index aux mots Universitas, Domus Sorbonæ, Sorbonæ domus.

Pour suivre l’histoire du collège, il y a quatre catégories de registres. 1° Les registres du prieur, où sont analysées toutes les affaires concernant les personnes, les études, les examens, la discipline générale : du 3 décembre 1430 au 2 mars 1484 : Paris, Bibl. nat., lat. 16 070; puis après une lacune de 56 ans, la série reprend de 1540 à 1790 aux Archives nationales, ms. MM. 268, 269, 271, 272, 276, 277 (il faut leur ajouter le n. 275, double de 271; et à la Bibl. nat., le ms. lat. 15 441, copie des n. 268 et 269; et le ms. 15 442, copie de 272 et 276). Pour la période des débuts, le ms. Bibl. nat., lat. 16 574 contient, mais de façon moins rigoureuse, les premières conclusions, de 1253 à 1412, jointes aux Statuts et au Nécrologe de Sorbonne (voir aussi le Bibl. nat., lat, 15 615). — 2° Les registres du procureur, contenant les délibérations relatives aux intérêts matériels de la maison. Ils vont du 25 octobre 1617 au 13 juin 1790 : Archives nat., MM. 270, 273, 274, — 3° Registres des comptes. On les possède pour 1633 : Archives, H. 2633; pour 1661-1664 : Archives, MM. 278; pour 1695-1781 : Archives, H. 2736-2725. Ajouter également pour 1758-1791 : Archives, H. 2634-2735,— 4° Registre de la caisse, de 1534 à 1648 : Archives, MM. 296.

Pour la bibliothèque, outre les points du règlement qu’on trouve soit dans les Statuts soit dans le registre du prieur, on possède le catalogue de 1338, contenant le répertoire de la petite librairie (1090 vol.), de la grandelibrairie (330 vol.) et l'inventaire de la grande librairie. Ms. Arsenal, franç. hist. 855. Voir les études de L. Delisle, Le cabinet des manuscrits de la Biblioth. nat., t. 11, p. 180-185; et leur édition, ibid., t. 111, p. 9-114. On possède encore le registre des prêts, de 1402 à 1519 : Diarium bibliothecæ Sorbonæ, ms. Mazar. 3323.

Pour le règlement et la discipline internes, se reporter aux Statuts, Bibl. nat., lat. 16 574; et aux registres du prieur. Une compilation en a été faite plus tard, en 1740 : Disciplina Sorbonæ Domus, Paris, Bibl. nat., lat. 16 071 (copie dans Arsenal, 7023).

Consulter encore pour l’ensemble des sources manuscrites relatives à la Sorbonne, Marcel Poete, Répertoire des sources manuscrites de l’histoire de Paris, t. 111, p. 373-386.

II. NOTICES ET TRAVAUX. — [Ch. Meunier], Bibliotheca Sorbonica, seu liber de scriptoribus sorbonicis, vers 1640, ms. de l’Arsenal, 1020; CI. Hemere, Sorbonæ origines, disciplina, viri illustres, vers 1646, (ms. de la Bibl. nat., lat. 5493 {copie dans Arsenal, 1166]); [Mauduison?], Domus et Societatis Sorbonicæ historia, vers 1690, ms. de l’Arsenal 1021 (copie incomplète dans Arsenal, 1022); Du Boulay, Historia universilatis Parisiensis, t. 111, Paris, 1666, p. 224 sq.; E. Pasquier, Recherches de la France, Paris, 1675, 1. XI, c. xv; Ladvocat, Dictionn. hist. et bibliographique, 1752; J. Duvernet, Hist. de ἴα Sorbonne, dans laquelle on voit l'influence de La théologie sur l’ordre social, Paris, 1790, 2 vol.; De Foucault, Notice sur La Sorbonne, 1818; A. Franklin, La Sorbonne, ses origines, sa bibliothèque, 1875; P. Féret, La vieille

— SORCELLERIE

Sorbonne, sa fondation et son organisation au Moyen Age, dans Bulletin du comité d’hist. du dioc. de Paris, 1884, p. 98- 118; H. Denifle, Die Universitäten des Mittelatters bis 1400, t. 1, Berlin, 1885, p. 64-132; O. Gréard, Nos adieux à la vieille Sorbonne, Paris, 1893; H. Rashdall, The Universities of Europe in the Middle Ages, t. 1, Oxford, 1895, p. 250 sq.; et le chapitre The studies of Paris, p. 426-462; P. Féret, La faculté de théologie de Paris, t. 11, 1895, p. 1-16, 203-213; L. Liard, L'université de Paris, 1909; Stephen d’Irsay, Hist. des universités françaises et étrangères, t. 1, 1933, ο. vit, Ῥ. 145 sq.; J. Bonnerot, La Sorbonne, Paris, 1935.

P. GLORIEUX

SORCELLERIE.— I. Idée générale. — II. Possibilité et mécanisme (col. 2396). — III. Réalité (col. 2400). — IV. Diffusion (col. 2405). — V. Sorcellerie et morale (col. 2414).

I. IDÉE GÉNÉRALE ET DÉFINITION. — 1° Jdée générale. — La sorcellerie est la forme fruste et populaire de la magie, magie blanche et magie noire entremêlées, avec intention malfaisante. Celui qui en fait profession, le sorcier, doit son nom, sortiarius, à ce qu'il dirigeait les sorts par ses sortilèges; les sorts, en effet, jouaient un rôle immense au début du Moyen-Age, commandant les déterminations journalières et même les affaires publiques. Mais, si le mot ne date que de la fin de l’empire romain, la fonction remonte beaucoup plus haut : le sortiarius n’était que l'héritier barbare de ces faux mages de la Perse et de l’Assyrie qui avaient commencé par l'étude officielle des astres et avaient fini par celle des procédés occultes d’assurer les vengeances particuculières; il eut pour continuateurs les « égyptiens » et les « juifs » du bas Moyen Age, les « bohémiens » et les « tsiganes » des siècles derniers, enfin nos sorciers actuels des campagnes, bien que ceux-ci délaissent les sorts, tombés en désuétude, pour les maléfices de toutes sortes, par contact, regard ou même action à distance. On continue cependant à désigner l’action du sorcier par le mot sortilège et à dire qu’il a jeté un « sort » sur telle personne, sur tel objet. Le résultat produit ou espéré, c’est-à-dire le dommage, se nomme maléfice; mais les deux expressions se prennent l’une pour l’autre. Autre expression populaire : le mauvais œil, la jettatura, désignant l’action malfaisante du simple regard des « jeteux de sorts » sur de malheureuses victimes, surnommées « mauveux », etc. Cf. Dr Cavalier, Elude médico-psychologique sur les sortilèges à l’époque actuelle, 1868.

Sous tous ces noms transparaît le caractère populaire, empirique, d’une science magique dont on ne posséde plus que des débris. Cette ignorance n’empêche pas que la sorcellerie soit une faute contre la justice et la charité par son action malfaisante, et un acte contre la religion, une espèce mal définie de superstition, un mélange de magie et de vaine observance. Voir ci-dessous l’art. SUPERSTITION. C’est à ce double titre qu’elle intéresse la théologie morale, il faut en dire un mot, parce qu’il existe sur ce point beaucoup de vague dans la pensée des croyants et que les condamnations énergiques de l’Église ne sont pas aussi précises qu’on le désirerait.

Mais, avant de porter un jugement de moralité, il faut distinguer quatre points qui ont assez souvent été confondus en cette matière :

1. Les prétentions diverses des sorciers, dont l’examen psychologique amènera à une classification provisoire des pratiques de sorcellerie; 2. les tentatives de ces mêmes sorciers de mettre en action des forces occultes, dont une étude plutôt philosophique démontrera la possibilité ou l’absurdité; 3. l’efficacité de ces tentatives pour faire intervenir le démon, qui ne pourra être définie que par la théologie catholique; 4. les croyances de la foule, en matière de sorcellerie, dont les errements relèvent du jugement de l’histoire.

20 Diverses espèces. — Il n’y a sorcellerie proprement dite que s’il y a un recours à une puissance supérieure et que s’il y a maléfice. Le genre ainsi constitué, on a pensé y distinguer quatre espèces, dont trois d’ailleurs n’en sont que des contrefaçons ou des variétés.

1. Si l'influence que le sorcier recherche reste d’ordre naturel, il y a une sorcellerie naturelle, assimilable à ce qu’on a appelé la magie blanche, « qui se base sur des recettes empiriques, sur le principe de similitude ou de sympathie et qui n’a rien à faire ni avec la religion, ni avec la morale », sauf le préjudice très réel que cette technique enfantine peut arriver à produire. R. Allier, Magie et religion, 1935, p. 10. « Rien n’y décèle une apparence de religieux », sauf les simulations extérieures du sorcier. Loc. cit., p. 12. Par un acte où il perçoit une fausse possibilité d’action en sous-entendant peut-être une causalité occulte, mais de son rang, celui-ci prétend arriver à tel effet qui étonnera le public. Même s’il y parvient, et s’il prétend avoir dirigé à son gré une influence inconnue, cette influence se tient, en son esprit, sur le plan du naturel. Le geste du primitif qui prétend, par des procédés naturels pour lui, agir sur le cours des saisons ou sur le résultat d’une chasse, n’est donc pas de l’authentique sorcellerie, pas plus que celui du guérisseur qui recourt sans discernement aux vertus des simples : début d’une science expérimentale ou résidu incompris d’une technique ancienne, dans les deux cas, il ne s’agit que d’une fausse application du principe de causalité. Ainsi en va-t-il, actuellement encore, des recettes de médecine populaire.

2. La vraie sorcellerie, au contraire, pense bien se poser en face d’une puissance supérieure à la nature; et, à l'inverse de la religion qui s'incline et qui prie, elle émet la prétention d’asservir cette puissance à ses fins humaines et égoïstes. La sorcellerie a ainsi des frontières communes avec la religion : il peut arriver que la formule magique s'accompagne de prière, surtout dans l’âme du client; mais, au fond, l’attitude du sorcier et celle de l’homme religieux sont essentiellement différentes et même opposées.

3. Plus souvent encore arrive-t-il que le sorcier recouvre ses prétentions de signes empruntés à une religion, à la pratique médicale, etc. Ceci amène à distinguer entre le sorcier véritable, qui exerce une influence vérifiable, et le sorcier simulateur, qui se contente, avec beaucoup de bon sens et une finesse assez aiguisée, d’un certain apparat destiné à frapper des imaginations toutes disposées d'avance à se laisser persuader. L'essentiel pour ce pseudo-sorcier, dont l’espèce est la plus nombreuse de toutes, consiste à trouver une recette si compliquée qu’au cas d’un échec, celui-ci soit imputable à une faute du demandeur, le profit restant à lui seul en cas de réussite. Ch. Lancelin, La sorcellerie dans les campagnes, p. 51-57.

Dans ce vain apparat prennent place pêle-mêle des éléments empruntés soit aux religions courantes, soit à l’ancienne magie, avec des déformations intentionnelles ou dues à l’ignorance, qui rendent les mots et formules tout à fait méconnaissables et inintelligibles. Pour les formules chrétiennes (?) au Moyen Age, voir Franz, Die kirchl. Benediklionen im Mittelalter, 1909, et Die Messe im deutschen Mittelalter, 1902, passim; pour les formules hétéroclites, voir par ex. S. Berger, dans Mélusine, t. τι, p. 219. Ce rituel de charlatan est rempli de caractères bizarres et de prescriptions précises qui relèvent de la vaine observance, sauf que cette dernière se contente souvent d'attendre telle conjoncture jugée favorable, tandis que la sorcellerie la provoque. On compose par exemple des prières avec tant de signes de croix faits de la main gauche et tels mots efficaces, des

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