L. CRISTIANI
SPÉ οὐ SPÉE Frédéric, jésuite allemand (1591- 1635).
1. VIE. — Il naquit à Kaiïiserswerth, près de Dusseldorf, le 25 février 1591; il appartenait à la famille noble de Langenfeld ; son nom, qu’il écrivait lui-même Spe, fut le plus souvent dans la suite orthographié Spee ou von Spee. Il entra au noviciat de Trèves le 22 septembre 1610, fit ses études de philosophie à Wurtzbourg de 1612 à 1615, fut professeur de grammaire et de belles-lettres à Spire, Worms et Mayence, étudia la théologie dans cette dernière ville.
Prêtre en 1622, il fut trois ans professeur de philosophie à Paderborn et à Cologne. En 1628-1629, il devint missionnaire dans le diocèse de Hildesheim, surtout autour de la petite ville de Peine, où il obtint le retour à la vraie foi de villages entiers; la violence seule interrompit un apostolat si fructueux : un fanatique l’assaillit à Woltorf, le 29 avril 1629, et le frappa de cinq coups de poignard. Guéri après plusieurs mois de soins, il fut nommé professeur de morale à Paderborn (1630). Des plaintes injustifiées le forcèrent à interrompre cet enseignement qu'il reprit à Cologne en 1631.
C’est cette année que parut son ouvrage, la Caulio criminaälis; ce livre pouvait susciter de graves difficultés à son ordre; il aurait difficilement reçu l’approbation des censeurs et des supérieurs; un ami du P. Spé en ayant pris connaissance, jugea la publication si utile au bien général qu’il le fit paraître comme étant d’un théologien romain anonyme. Mais le véritable auteur fut vite découvert et le P. Spé, par suite de l’émotion et des colères soulevées, se trouva en position difficile : toute une correspondance fut échangée entre son provincial et le P. général, Mutius Vitelleschi, et il fut même question de renvoyer le P. Spé de la Compagnie; cf. B. Dubhr, Geschichte..…, t. 11 b, p. 760. L'affaire fut cependant arrangée et le P. Spé retrouva la pleine confiance de ses supérieurs qui l’envoyèrent à Trèves professer de nouveau la théologie morale: Cette ville était alors en plein milieu des luttes sanglantes que se livraient Impériaux et Français. Le P. Spé se dépensa pour soigner les blessés et les malades des deux partis. C’est dans cette œuvre de charité qu'il mourut, atteint de la peste, dans cette même ville, le 7 septembre 1635.
II. Œuvres. — Du P. Spé nous avons trois œuvres remarquables à divers titres : 1° Les deux premières — deux volumes de vers publiés après sa mort — lui ont mérité une place de choix dans la littérature de son pays; d’abord un recueil de cantiques religieux intitulé Trutz-Nachtigal oder Geistlich-Poetisch Lust- Waldein..., Cologne, 1649, in-12, 341 p. Ce recueil semble avoir été composé dès 1629; quelques pièces parurent déjà en 1638 dans un psautier jésuite; des rééditions nombreuses, avec ou sans musique. suivirent ; il en est même de récentes; les historiens de la littérature allemande s'accordent sur l'importance et la valeur de ces poésies sacrées, pleines de sentiment et d'imagination, cf. Buchberger, Lexicon,t.1x, col. 713et B. Duhr, loc. cil., p. 757. Ensuite un poème ascétique en 28 chants sur les vertus théologales : Guldines Tugend-buch, das ist Werck der dreyen Gôütllichen Tu-
genden, Glauben, Hoffnung und Liebe. Allen Gottliebenden, andachtigen, frommen Seelen nützlich zu gebrauchen..., Cologne, 1649, in-8°, et 1656, in-12, 774 pages; l’ouvrage fut composé à Cologne en 1631; en le publiant quatorze ans après la mort de l’auteur, l’éditeur W. Friessen le dédiait au P. Spé lui-même, qu'il invoquait comme son patron dans le ciel; Leibnitz admirait ce poème, comme en témoigne sa correspondance; traduit en latin et en tchèque, il a eu plusieurs rééditions, même de nos jours.
20 Un autre ouvrage du P. Spé est d’un tout autre caractère; il est le fruit direct de son expérience apostolique et de sa science morale et canonique. Les conditions difficiles de sa publication ont été signalées plus haut; voici le titre intégral de la 1r° édition : Caulio criminalis, seu de Processibus contra Sagas Liber. Ad magistratus Germaniæ hoc lempore necessarius, {um aulem consiliariis el confessoribus Principum, inquisiloribus, judicibus, advocatis, confessariis reorum, concionariis, cœlerisq. lectu ultilissimus. Auctore incerto Theologo Romano. Rinthelii, typis exscripsit Petrus Lucius, 1631, in-8°, 398 p.
Le livre se rapporte à ces procès de sorcellerie, qui se multipliaient depuis deux siècles, avec une intensité spéciale en Allemagne. La croyance exaspérée, en suite de Luther et de la Réforme, à l’action du démon dans tous les maux et les fléaux du moment, à son commerce sensible avec ceux ou celles qui se livraient à lui, aux sabbats où ses suppôts étaient merveilleusement transportés et prenaient ses ordres, produisait dans les masses populaires d’incessantes dénonciations sur les indices les plus faibles ou les moindres prétextes; prédicateurs et théologiens de toute confession n’hésitaient pas à attiser cette frénésie; les juges religieux et surtout civils instituaient d’innombrables poursuites qui amenaient d’horribles tortures et d’impitoyables exécutions. Cf. J. Janssen, L’Allemagne et la Réforme, trad., t. vin, 3° part., C. ΠΙ 56.» p. 516-728.
Contre ces hécatombes et cette fièvre de soi-disant démonisme, des esprits pondérés et clairvoyants, des cœurs généreux avaient sans doute protesté — par exemple chez les protestants le médecin Jean Weyer, chez les catholiques les jésuites Paul Laymann et surtout Adam Tanner, sur lequel s’appuiera souvent le P. Spé — ils étaient traités de « défenseurs des sorcières » et menacés de subir le même sort.
Le P. Spé, qui avait maintes fois assisté ces malheureuses à leurs derniers moments, se rangea résolument du côté du bon sens et de la pitié, et il composa son petit livre : un écrit clair et vivant, d’un latin très littéraire, plein de sa science psychologique, morale, canonique et de sa charité.
En 51 dubia aut quæstiones il expose ses vues sur les procès des sorcières, les adressant surtout aux juges et aux princes, responsables de l’administration de la justice. Il déclare d’abord que, si de bons catholiques refusent de croire aux sabbats et si lui-même est souvent resté fort perplexe devant certaines condamnées pour sorcellerie, tout de même il estime pour sa part qu'il existe de vraies sorcières, que leur crime est des plus énormes et des plus atroces, qu'à bon droit c’est un crime regardé comme juridiquement d'exception. Il n’en demande pas moins qu'on l'instruise et qu'on le juge en toute justice, en toute prudence et en toute humanité. Dieu ne s’est pas engagé à empêcher que des innocents ne soient pas englobés dans de telles procédures; le bon grain n’est pas nécessairement en ce bas monde séparé de l'ivraie, Or, la manière dont sont engagés, poursuivis et terminés les procès de sorcières rend inévitables, fréquents même le supplice et la mort de pauvres innocentes.. Princes et magistrats n’ont pas à être excités à de tels procès... En tout cas un
SPÉ (FRÉDÉRIC)
| avocat et un confesseur doivent toujours être procurés
aux accusés... Les tortures horribles — et parfois indécentes — qu'on leur fait subir et qu’au mépris du droit, sous divers prétextes, l’on ne craint pas de renouveler, ne peuvent avoir pour effet que d'empêcher la découverte de la vérité. Les prétendus stigmates des sorcières, leur insensibilité ou leur taciturnité ne prouvent rien ou s'expliquent par les supplices et leurs excès. Les dénonciations faites au cours des tortures n'ont aucune valeur.
Le livre se terminait par un résumé de la procédure et des injustices que comportent ses divers éléments, et enfin par un appendice où l’auteur, en conformité avec ce qu'il a longuement développé sur les inutiles et néfastes effets de la torture, rappelle que, dans les premières persécutions de l'empire romain, des aveux, légitimant certaines accusations calomnieuses contre les chrétiens, avaient été, d’après Tacite, arrachés aux victimes par de tels procédés.
La Cautio criminalis fit grand éclat : la 1re édition fut si vite enlevée par le public lettré qu'on dut dès l’année suivante, 1632, imprimer de nouveau l'ouvrage à la fois à Francfort et à Cologne. D’autres éditions suivirent et des traductions parurent en allemand, flamand, polonais, français. Cette dernière était intitulée : Advis aux criminalistes sur les abus qui se glissent dans les procès de sorcelerie... Livre... mis en françois par F. B. de Velledor, M. A. D., Lyon, 1660, in-8°, 336 p. Le traducteur, caché sous un nom désignant sa ville natale, Besançon, était le médecin Ferdinand Bouvot.
Les jésuites étaient d'abord divisés sur la question; l’un de ses confrères dénonça le P. Spé à Rome. De divers côtés, il subit de furieuses attaques. Mais, en somme, son Courageux et convaincant réquisitoire fit son chemin : sous son influence le chanoine Jos.-Phil. von Schümborn, plus tard évêque de Wurtzbourg et prince-évêque de Mayence, décida de supprimer ces procès; les ducs de Brunswick et d’autres princes suivirent cet exemple (d’après Leibniz, dans L. Koch, Jesuiten-Lexicon, col. 1677).
Dans la Compagnie l’accord se fit autour des vues du P. Spé; chez les juristes et les théologiens, tous sans doute ne s’y rallièrent pas de suite, mais un grand pas fut fait vers des idées plus justes et plus humaines ; des protestants eux-mêmes reconnurent tout le mérite de la Cautio (Hurter, t. 111, col. 901). Plus encore que ses vers, elle se trouve avoir illustré le nom et le souvenir de l’auteur. ;
Non seulement, par son humanité et sa pitié, le P. Spé est tout proche de nous; mais certaines de ses remarques psychologiques, par exemple ses explications naturelles de la taciturnité et de l’insensibilité chez les patientes, des auto-accusations et des dénonciations illusoires devancent son temps. Les auteurs d'un ouvrage récent : Le Diable, étude historique, crilique el médicale, Paris, 1926, Maurice Garçon et le Dr J. Vinchon, ont pu écrire de la Caulio criminalis : « Ce livre, ordonné avec un plan rigoureux, apparaît à ses rares lecteurs d'aujourd'hui, non seulement comme un bon manuel de droit spécial, mais encore comme un excellent travail de médecine. »
Dans la bibliographie du P. Spé, Sommervogel (t. vrr, col. 1426, n. 4) signale encore de lui un petit ouvrage de pratique pénitentielle : Zndustria spirilualis in qua trad. præpar. se ad confessionem plurium annorum, Cologne, 1634, in-8°. « Ce serait, je pense, ajoute-t-il, un opuscule semblable à celui qui est si connu sous le nom de La confession coupée. »
En fin il faut noter que le P. Spé, au cours de son professorat de théologie morale, avait composé une Somme, dont Hermann Busenbaum reconnaît s'être servi avec grand profit pour rédiger sa célèbre
Medulla; cf. la Préface de cet ouvrage. Avec la Somme du P. Spé est citée celle du P. Nunning; ni l’une ni l’autre n'ont été publiées.
Sommervogel, Bibl. de la Comp. de Jésus, t. vir, col. 1424- 1431; Hurter, Nomencl., 3° édit., t. 111, col. 900-902; L. Koch, Jesuiten-Lexicon, 1934, col.1676-1678; Buchberger, Lexicon für theol. u. Kirche, t. 1x, 1937, art. Spee, col. 713- 714; B. Duhr, Geschichte der Jesuiten in den Ländern deutscher Zunge, t. 11 b, 1913, p. 745-766, et Die Stellung der Jesuiten in den deutschen Hexenprozessen, 1900; J. Janssen, L'Allemagne et la Réforme, trad. Paris, t. vint, 1911, p. 515- 728; Pastor bonus, t. xx vit, 1916, p. 241-250 ; E. Schrôder, Die cautio criminalis, dans Litteraturw. Jahrbuch der Gürresges., t. 111, 1928, p. 134-150.
R. BROUILLARD
SPECHT Thomas, théologien allemand (ΧΊΧ" 5.) — Né à Türkheim en 1847, prêtre en 1873 et appliqué d’abord au ministère, il entra dans l’enseignement comme professeur de religion au gymnase de Neuburg en 1881. Nommé professeur de dogmatique et d’apologétique à Dillingen en 1887, il y passa toute sa carrière. Retiré en 1915, il mourut à Munich le 17 novembre 1918. Outre des travaux sur l’histoire de Dillingen et de son université, il a donné des études sur des questions dogmatiques : Die Wirkungen des eucharistischen Opfers, 1876; Die Lehre von der Einheit der Kirche nach dem hl. Augustin, 1885; Die Lehre der Kirche nach dem hI. Augustin, 1892. Mais il est surtout connu comme l’auteur de deux manuels : Lehrbuckh der Dogmatik, 1907-1908 ; nouv. édit. en 1925, par L. Bauer, et Lehrbuch der Apologetik, 1912; nouv. édit. en 1924, par L. Bauer; d'inspiration scolastique et thomiste, ces deux ouvrages se font remarquer par leur solidité et leur clarté.
Lexikon für Theologie und Kirche, t.1x, 1937, col. 713. É. AMANN.
SPERONI Dominique-Marie, frère mineur conventuel italien. — Originaire de Rovigo, il fut maître en théologie et définiteur perpétuel dans son ordre. Il est l’auteur d’un traité De Symbolo vulgo 5. Athanasii, Padoue, 1750 et 1751, où il attaque les thèses d’Anthelme, du P. Quesnel et de Muratori au sujet de l’auteur du Symbole de saint Athanase. Lui-même toutefois ne se prononce pas.
J.-H. Sbaralea-E. Rinaldi, Scriptores trium ordinum S. Francisci continuati, dans Supplementum ad scriptores ord. min., 2° éd., t. 111, Rome, 1936, p. 217-218; D. Sparacio, Frammenti bio-bibliografici di scrittori ed autori minori conventuali dagli ultimi anni del 600 al 1930, dans Miscellanea franc., t. xxx, 1930, p. 96, et séparément, Assise, 1931, p. 184-185; H. Hurter, Nomenclator, 3° éd., t. 111, col. 1461; Fr. A. Zaccaria, Storia letteraria d'Italia, t. v, Venise, 1750, p. 626-632; J.-M. Mazzuchelli, Gli scriltori d'Italia, t.11, Brescia, 1753, p. 1528.
A. TEETAERT.
1. SPINA (Alphonse de), frère mineur espagnol {(xv®siècle). — Originaire de Valladolid, il se serait converti, d’après ses biographes, du judaïsme au catholicisme et serait-entré ensuite dans l’ordre franciscain. Après avoir étudié à l’université de Salamanque où il aurait acquis le grade de maître en théologie, il aurait régi le Studium generale des frères mineurs à Salamanque. D’après L. Wadding, il aurait été pendant quelque temps le compagnon de saint Pierre Regalado, le réformateur de l’ordre franciscain en Espagne. Cf. Annales minorum, t. Χιι, 3° éd., an. 1456, ἢ. cix, Quaracchi, 1932, p. 514. Prédicateur célèbre, il fut élevé pendant sa vie à la dignité épiscopale. Les auteurs toutefois ne s'accordent pas sur le siège qui lui fut assigné. D’après les uns, s’appuyant, paraît-il, sur le témoignage de L. Wadding, Annales minorum, t. χιν, 3° éd., an. 1491, n. Lxix, Quaracchi, 1933, p. 603, il aurait été nommé évêque de Thermopyles,