‹ Dictionnaire de thâeologie catholique (volume 5)Chapitre 351 sur 457 · SUAREZ. DOGMATIQUE, LE MÉRITE · texte numérisé non relu

SUAREZ. DOGMATIQUE, LE MÉRITE

général et impropre, soit dans un sens propre et parti- |

culier. Dans le premier cas, il s’applique également à toute vertu dans la mesure où chaque vertu, mainte-

nant une certaine concordance ou égalité entre nos diverses facultés comme entre nos actes et notre conscience, peut être appelée justice. Dans le second cas, il est réservé à une vertu spéciale, celle qui respecte les droits du prochain et lui rend exactement son dû. Cette dernière se nomme, suivant la façon dont elle s’exerce : justice commutative, distributive ou légale. Sous ces trois formes elle existe en Dieu.

La justice commutative semble bien cependant inclure une imperfection foncière peu conciliable avec la nature divine. Par définition ne suppose-t-elle pas, en effet, un échange de droit de propriété sur des biens qu'une personne cède à une autre moyennant obligation pour celle-ci de lui rendre le strict équivalent? Or, comment le Seigneur pourrait-il se trouver lié par une obligation quelconque vis-à-vis de sa créature et lui céderait-il quelque chose de ses biens propres? Opusc. vi, sect. 11, n. 2, p. 527; Demer., c. XXX, n. 35sq., p. 210. j

L’objection serait irréfutable s’il fallait complètement identifier la justice commutative qui se pratique entre hommes et celle que Dieu pratique envers nous. Mais, d’après Suarez, il n’y aurait entre l’une et l’autre qu’analogie. Même en ce qui concerne la justice commutative humaine, les adversaires ont tort de supposer qu’elle n’a trait qu’à l’utile; n’importe quel bien, et tout particulièrement l’honneur, peut lui donner lieu de s’exercer. Ainsi, pour avoir nui à la réputation du prochain, sommes-nous tenus à la lui restituer, dans la mesure exacte où nous la lui avons ôtée, et le pécheur dont la faute n’a rien retiré à Dieu de ses perfections lui doit-il pourtant une réparation proportionnée. Opusc., vi, sect. 11, n. 7 sq. et n. 17, p. 529 et 534. La gloire divine d’une part et d’autre part des bonnes œuvres capables de la procurer offrent donc la matière voulue à des contrats de justice commutative.

S’il répugne du reste qu’une obligation puisse s’imposer au Tout-Puissant du dehors, au moins peut-il se lier lui-même librement par telle convention qui lui plaît. C’est pourquoi, d’après Suarez, autant le mérite de condigno est inconcevable sans une convention divine qui le fonde, autant il s’explique facilement une fois cette convention admise. Opusc., vi, sect. 11, n. 54, p. 548; De mer., n. 23, 25, p. 205. Comme en témoigne à maintes reprises la Sainte Écriture, Dieu s’est ainsi fréquemment engagé envers nous par des pactes. Opusc.. vi, sect. 11, ἢ. 18, p. 534. En pareil cas son indépendance absolue reste entièrement sauve, puisque nous n’acquérons par là de droit sur lui que dans la mesure où il y a consenti. Ses autres attributs n’en sont pas non plus diminués, puisqu'il lui est aisé de tenir parole sans rien perdre de son être et de ses perfections. Le droit qui nous est ainsi conféré n’en est pas moins très réel et propre à établir entre les contractants des relations de stricte justice. Car il ne provient pas uniquement d’une promesse qui n’intéresserait que la fidélité divine et assurerait un profit très supérieur aux efforts déployés pour l’obtenir. Il s’appuie aussi sur la valeur intrinsèque de nos œuvres surnaturelles, qui, de soi, sont dignes du ciel, dès avant que le Seigneur ne se soit engagé à leur donner un salaire. C’est pourquoi, l’équivalence entre nos mérites et la gloire éternelle fournissant matière à un échange de biens proportionnés, et l’engagement pris par Dieu de payer nos services à leur prix donnant à cet échange la force obligatoire d’un contrat, c’est bien au nom d’une vraie justice commutative que nous sera ouverte l’entrée de la béatitude. De mer., c. xxx, n. 29, 30, 40, p. 208.

Suarez n'hésite pas davantage à attribuer au Tout- Puissant une justice distributive distincte de la précédente. Sans doute n’est-il pas si facile de dire en quoi l’une diffère de l’autre. Il semble pourtant que l’objet

propre de la justice distributive soit un droit moins strict que celui qui découle de la justice commutative, celle-ci réglant ce qui concerne la propriété ou l'échange des différentes sortes de biens, celle-là répartissant, d’après leur condition ou dignité, entre les membres d’une communauté qui n’ont sur elles aucun domaine personnel, des fonctions ou des richesses. Ainsi celui à qui est confié un poste d’ambassadeur, s’il doit normalement en être digne, n’a pourtant sur cette charge aucun titre de propriété; il pourrait même en être investi de préférence à de plus aptes pourvu qu’il y fût lui-même suflisamment préparé; ce n’est donc pas en vertu de la justice commutative mais distributive qu’il en est pourvu. Opusc., VI, sect. 111, n. 15, p. 555. Sans doute n'est-il pas strictement réservé à la justice distributive de répartir des biens suivant des proportions équitables; la miséricorde, par exemple, octroie ses aumônes au prorata des besoins qui la sollicitent. Mais il y a entre elle et la justice distributive cette différence essentielle, que cette dernière n’a précisément pas d’autre but que de faire respecter en toute répartition les proportions voulues; ce qui est sa fin primordiale n’est qu’accidentel dans la miséricorde.

On pourrait encore objecter que la récompense des bonnes œuvres ne se fera point par partage aux ayants droit, suivant leur degré de grâce, d’une somme limitée de béatitude. Dieu n’a mis aucune réserve à ses promesses et il y aura assez de gloire au ciel pour payer sans le moindre rabais, donc en stricte justice commutative, chacun de nos sacrifices.

Différentes solutions ont été proposées à cette difficulté. Opusce., vi, sect. 111, n. 27-33, p. 560. Suarez estime pour son compte qu’il n’y a point d’inconvénient à ce que les deux justices, commutative et distributive, contribuent en même temps à la rétribution de nos mérites. Si chaque élu recevra le salaire exact qu’il aura gagné, il n’en est pas moins vrai qu’à considérer l’ensemble de la cour céleste, la béatitude y apparaîtra répartie à tous les fils de Dieu proportionnellement à leur dignité. A quoi l’on peut ajouter que le Seigneur, comme il ἃ été expliqué plus haut, n'étant pas rigoureusement contraint de nous récompenser par la seule valeur de nos œuvres, il ne le fera donc pas moins en vertu de ce qui convient au gouvernement équitable de sa providence, c’est-à-dire à sa justice distributive, qu’en vertu de ce qu’il nous doit strictement en justice commutative.

C’est à la même explication qu’il faut recourir, semble-t-il, pour donner à sa justice légale un rôle à jouer dans le dernier jugement. L’on peut douter d’ailleurs qu'il y ait à proprement parler en Dieu une justice légale. Par ce mot, en effet, on désigne chez les hommes cette vertu qui incline le particulier à sacrifier les biens dont il est légitimement propriétaire quand l'intérêt supérieur de l’État le lui demande. Or, il n’existe aucun intérêt prédominant en faveur duquel le Tout- Puissant puisse être appelé à renoncer à ses droits, ceux-ci l’'emportant toujours sur n’importe quels autres. Toutefois, dans la mesure où il est permis d’appeler justice légale le devoir qui s'impose à sa providence de régir ses créatures avec mesureet sagesse, il est clair que ce genre de justice intervient dans la manière dont nous serons dédommagés au ciel de nos sacrifices présents. Opusc., vi, sect. 1V, n. 6-9, p. 566.

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