‹ Dictionnaire de thâeologie catholique (volume 5)Chapitre 350 sur 457 · SUAREZ. DOGMATIQUE, LE MÉRITE · texte numérisé non relu

SUAREZ. DOGMATIQUE, LE MÉRITE

vertus surnaturelles. A très peu d’exceptions près, les théologiens concèdent en effet que les moindres bonnes œuvres du juste lui donnent droit à une augmentation de sainteté. La thèse opposée n’a aucune probabilité, surtout depuis que le concile de Trente, reprenant une promesse de Notre-Seigneur, s’est porté garant que même l’aumône d’un verre d’eau ne resterait pas sans récompense. Zbid., n. 36, p. 478. Or, rien dans les chapitres et les canons où est exprimée cette doctrine ne laisse entendre que le progrès dans la grâce ainsi mérité puisse être tant soit peu retardé. N’est-il donc pas arbitraire de reculer pour des raisons purement systématiques le moment où il est conféré? L’enseignement officiel du magistère ne met qu’une seule condition à l’accroissement de grâce et de gloire dû à nos bonnes œuvres, c’est que nous mourions dans l'amitié divine. De quel droit en ajouter une autre? Ibid., n. 16 sq., p.478. A ce compte, on dirait avec autant de raison que les actions médiocrement ferventes ne sont dignes d’aucune récompense. Jbid., n. 31, p. 476.

Il est vain du reste d’assimiler les dons infus aux vertus naturelles, puisque les lois de leur développement sont essentiellement différentes. Nos habitudes humaines résultent en effet des actes mêmes que nous répétons fréquemment; elles sont immédiatement et physiquement engendrées par eux et l’on comprend dès lors que tel degré de perfection ou d’intensité soit nécessaire à ces actes pour parvenir à tel résultat qui est leur œuvre propre. Au contraire, les œuvres salutaires ne causent pas physiquement les vertus surnaturelles; elles n’en sont que les causes morales; elles méritent que Dieu les accroisse; elles ne produisent pas elles-mêmes cet accroissement. Si quis dixerit bona opera. non vere mereri augmentum graliæ, dit le concile de Trente. Comment en effet l’influence qu’elles exercent serait-elle comparable à celle des œuvres humaines, puisqu’en elles rien d’autre n'importe que leur valeur morale et leur droit à un salaire exactement proportionné à cette valeur? Ce n’est donc pas seulement par l’excès dont elles dépassent le niveau de perfection de nos habilus que nos œuvres salutaires contribuent à l’accroissement de ceux-ci, mais par tout ce qu’elles contiennent de bon, que ce soit peu ou beaucoup.

De là vient précisément, d’abord, dans le cas très fréquent où nos habitus ne leur ont pas communiqué le plus haut degré d'intensité qu’ils pouvaient leur donner, que, au moins à s’en tenir aux lois communément admises en philosophie sur le développement des qualiltés et des puissances, nos bonnes actions surnaturelles ne peuvent pas causer elles-mêmes l’augmentation des dons infus qu’elles méritent pourtant en stricte justice. Leur propre perfection étant inférieure à celle de ces dons, comment les perfectionnerait-elles? De là vient encore que, le moindre de nos actes salutaires donnant droit à un degré de gloire supplémentaire, gloire dont le juste ne peut jouir que pourvu du degré de grâce correspondant, l’acte salutaire le moins fervent détermine un progrès dans la grâce sanctifiante. Or, il n’y a aucune raison de reporter ce progrès à une échéance plus ou moins éloignée? Dieu seul en étant la cause efficiente immédiate pourquoi tarderaitil à nous accorder ce qu’il nous doit? Zbid.,n. 46, p.482. Les principales données dogmatiques en cette matière semblent donc s'adapter plus aisément à l'explication de Suarez qu'à celle de ses adversaires.

VII. LA JUSTICE DANS LA RÉTRIBUTION DU MÉRITE. — L'agrément divin est-il nécessaire pour mettre nos œuvres surnaturelles à même de nous obtenir la gloire éternelle? Les vertus infuses d’où elles procèdent ne les habilitent-elles pas de droit à cette récompense?

Il n’est pas plus aisé de répondre à cette question

que de décider si la grâce sanctifiante efface nos péchés et nous transforme en fils de Dieu par le seul effet de sa présence ou s’il est admissible que le Tout-puissant se trouve lié en justice envers ses créatures. Aussi n'est-il pas surprenant que des solutions divergentes aient été proposées à ces divers problèmes.

D'après Suarez, de nombreux et graves docteurs du Moyen Age, s'appuyant sur saint Anselme, ne feraient intervenir la justice de Dieu que dans le châtiment des coupables, mais non dans la récompense des bons, celle-ci n’étant imputable qu’à son infinie bonté. Ainsi auraient pensé, entre autres, Alexandre de Halès, saint Bonaventure, Duns Scot et, parmi les plus modernes, Vasquez. Opusc., vi, De just. Dei, sect. 1, n.1,t. xx, p. 515; De merito, c. xxx, πὶ 8, t. x, p. 199. Ils ne manquent pas de sérieux arguments pour justifier leur thèse. Accorder à des hommes un véritable droit sur leur Créateur, n’est-ce pas, demandent-ils, porter atteinte à son souverain domaine sur eux? Opusc., vi, sect. 1, n. 7, p. 517. D'ailleurs, point de justice commutative sans échange de biens, sinon par -conséquent entre personnes capables de se rendre utiles l’une à l’autre et dont chacune peut à la fois donner et recevoir. Or, quoi que nous fassions nous ne sommes pour Dieu que des serviteurs inutiles. L’infini ne peut rien recevoir qui lui ajoute quelque chose. Et, à supposer même qu'il tire un avantage de nos vertus, il n’en deviendrait pas pour autant notre débiteur, le sacrifice entier de notre vie lui étant déjà dû à titre de reconnaissance pour ses nombreux bienfaits. Opusc., vi, sect. 1, n. 2 sq., p. 516. On en viendrait même à conclure de là qu’à l’inverse, en péchant, nous ne commettons aucune injustice envers le Seigneur, étant aussi incapables de lui ôter un bien que de lui en procurer. Ibid., sect. 11, n. 10, p. 531.

Suivant cette opinion, le droit que nous donnent nos œuvres à un salaire éternel serait donc fondé tout au plus soit sur la libéralité, soit sur la fidélité de notre Dieu, soit encore, comme le prétend Vasquez, sur sa gratitude pour le dévouement de ses serviteurs. Zbid., Sec rx, n.4,p. 515; De mer.; 6: xxx, n° 8, p. 199:°On comprend que, du moins pour ce dernier auteur, nul engagement, ni libre consentement du Très-Haut ne soit nécessaire à l’existence du mérite, nos bonnes actions nous ättirant par elles-mêmes, sans aucun complément extrinsèque, la reconnaissance du maître qu’elles honorent. De mer., c. ΧΧΧ, ἢ. 9, p. 200.

Suarez refuse énergiquement de se rendre à cette argumentation. Il lui oppose d’abord la Sainte Écriture, d’après laquelle c’est au nom de la justice, au tribunal du « juste juge », que seront rétribués nos labeurs pour le Christ. Zbid., n. 3 et 26, p. 196 et 206. Nulle part, fait-il observer à Vasquez, la gratitude n’est mentionnée dans les livres inspirés parmi les perfections divines. Beaucoup plus que la justice d’ailleurs elle messied au Seigneur, car elle ne se conçoit qu’à l’égard d’un bienfaiteur vis-à-vis duquel l’obligé, le Tout-Puissant en l’occurrence, apparaît en état d’infériorité. De quel bienfait Dieu nous serait-il redevable puisque, Vasquez en convient, nos services Jui sont inutiles? Enfin s’il peut arriver qu’un devoir de justice tire son origine d’un contrat qu’on est maître de rejeter ou de conclure, la gratitude dérive au contraire nécessairement des bienfaits reçus et s'impose par la force des choses. Elle convient donc encore moins au plus indépendant des êtres. Zbid., n. 12 sq., p. 201.

Des précisions pourtant sont indispensables pour comprendre qu’il n’y a point d’inconvénient pour Dieu à se trouver lié en justice envers ses créatures. Le mot de justice peut s’entendre en effet soit dans un sens

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