SECRET DES
VAINES OBSERVANCES 2794 autre que Dieu; ou bien on le demande à Dieu, mais non comme on le devrait. Pourquoi ne peut-on pas recourir au démon, puisqu'alors on s’en sert plus qu’on ne le sert? C’est parce que cet appel suppose tout de même une certaine révérence pour un plus puissant que soi, et que, par la suite, il peut se tourner en hommage extérieur de culte. Cf. 115-115, q. LXXxIx, ἃ. 6, ad 3m:
Mais comment le recours à Dieu serait-il opposé à la religion? D'abord en prétendant lui forcer la main. Cependant, n’exagérons rien : en introduisant ainsi la puissance divine dans nos affaires on ne le fait pas dans le but précis d'honorer Dieu, et ce but utilitaire ne la subordonne pas aux intérêts terrestres; au contraire, on lui reconnaît sa place magnifique d'agent suprême ; ἘΠ ΠΥ ΠΥ ΣΕΙ͂Σ, 4 4 COTp. οὐ Δα 2 ATLeSs humbles observances pour éviter les malheurs sont honnêtes secundum genus operis : ce sont des jeûnes et des prières à Dieu. Et elles sont faites pour un bon motif : l’acquisition de la science, de la santé, etc. Oui, « tout cela est bon; mais ce qui ne l’est pas, c'est de rechercher cela d’une manière indue ». [Ia-I1®, q. ΧΟΥῚ, a. 1, ad {um, De même, « la divination répond à un mouvement de curiosité de connaître à l’avance ce qui nous attend; elle ne se rattache à la superstition que dans la manière de faire ». 115-115, q. xcv, ἃ. 2, ad 1un, En effet « l’homme a une naturelle inclination à connaître l’avenir, mais selon ses propres moyens, non pas selon la manière indue de la divination ». Ibid., a. 1, ad 31m.
En résumé, les superstitions qui nous semblent profanes, comme la divination ou les vaines observances, peuvent avoir une vraie signification religieuse. Ce ne sont certes pas des actes de culte même implicite; mais ce sont souvent des appels indus à des puissances supérieures à l’homme, appels explicites ou implicites : assumptio indebita alicujus consilit vel auxilit quasi divini, ad aliquid cognoscendum vel faciendum.
VI. LE SECRET DES VAINES OBSERVANCES.— Il est insuffisant de dire, avec la psychologie, que la superstition témoigne d’un esprit prélogique, qui retarde sur la raison évoluée, ou d’un esprit paralogique. La superstition n’est pas seulement une erreur; c’est une démarche pratique à signification religieuse. L’intervalle qui sépare le signe inefficace de l'effet qu’on en attend, cet abime est comblé, dans l'esprit du superstitieux par une puissance bienfaisante à laquelle il recourt. Mais le recours même est fort divers suivant les pratiques : c’est à la théologie d'analyser la portée réelle de ces pratiques, non plus leurs manifestations extérieures données par l’histoire, mais leur portée réelle et très souvent secrète, les dessous, les ressorts cachés.
Pour en juger, deux méthodes se présentent : l’analyse ou la synthèse. On peut fort bien, comme le font presque tous les auteurs après saint Thomas, partir des superstitions concrètes, distinguées formellement par leurs fins propres. Mais alors on s'engage inévitablement en des distinctions indéfinies, puisque chacune d’entre elles est comme un agglomérat du meilleur et du pire; par exemple, guérir par les simples est une pratique irréprochable, mais guérir en comptant sur des forces mauvaises est une vraie superstition. Voir tous les articles des q. xcv et xcvi : à vouloir trop simplifier, on risque de dénaturer ces faits équivoques. On peut, au contraire, reconstituer, pour ainsi dire, toutes les superstitions imaginables autour des notions fondamentales de recours à Dieu, à la nature, aux démons, dont on attend des signes ou des concours : car il ne peut y avoir de procédé réputé superstitieux qui ne soit, par quelque côté « ou politique, ou divin, ou diabolique ». Cf. Mayeul, cité par J.-B. Thiers, Traité des superslitions, &. τ, p. 242. De plus, cette notion, un peu abstraite maïs générale, du recours à une puissance
2795 SUPERSTITION. LE SECRET supérieure, permet de grouper à l’opposite de la superstition, un grand nombre de pratiques courantes de la religion chrétienne, que le Docteur angélique eut grand soin d’autoriser, cf. 115-115, 4. Lxxx1, ἃ. 3, ad 2:5, mais qui ne trouvent plus, chez les moralistes, la place à quoi elles ont droit.
Recherchons donc à quelles conditions le recours à Dieu et aux forces inconnues peut être licite, pour nos intérêts temporels, alors que l’invocation du démon ou son intervention subreptice sont toujours des superstitions; et nous verrons, chemin faisant, que ces divers recours ne constituent point un culte proprement dit.
109 Le recours aux forces naturelles. — 1. Est-ce un culle véritable? — Comme il est évident que la superstition ne va pas jusqu’à diviniser la nature, certains théologiens ont parlé seulement d’un « culte latreutique » des forces inconnues, d’une sorte de latrie de la créature. « La superstition n’entreprend pas de détourner la nature divine au profit des créatures. Elle exagère cependant... la valeur intrinsèque de celles-ci et, sans les croire dieux, elle leur attribue la force de produire des résultats dont Dieu seul est capable. EL quand elle passe de la théorie à la pratique, elle y voit un mélange de qualités infinies et de substances finies qu’elle honore par des actes cultuels objectivement latreutiques.. » J. Didiot, La vertu de religion, p. 459-460. Mais cette aberration, si on la met au compte de l'intelligence, est une « idolâtrie en actes », qui doit logiquement aboutir à une religion autonome panthéiste, cf. 115-115, 4. Χοιν, a. 3, corp. et ad 2m; l’aberration serait donc beaucoup plus profonde que celle de la superstition, qui est, par définition, un surcroît et qui vient de la vivacité de l’imagination. Ici, point de signes de vénération, mais plutôt des signes de connivence; comme si le superstitieux reconnaissait à des objets, à des puissances mystérieuses, qu'il ne se donne pas la peine d'identifier, des qualités de force et de clairvoyance, et aussi les défauts des pauvres humains qui se laissent capter par des prévenances.
2. Signes de détresse. — Cette connivence a été beaucoup plus habilement décrite par H. Bergson; si elle ne suffit pas à expliquer l’origine de toutes les superstitions, elle marque bien l’esprit des appels que lance l’esprit inquiet du superstitieux. « Magie, culte (?) des esprits ou des animaux, mythologie, superstitions de tout genre, paraîtront très complexes si on les prend une à une. Mais l’ensemble en est fort simple... » Les deux sources, Ὁ. 217. A son stade proprement superstitieux, qui n’est pas encore « l’adoration des dieux à fonctions spéciales », l'esprit recourt aux forces inconnues en leur faisant comme des signes indiquant le but de ses désirs : « Sa magie paraissait réussir, et il se bornait à en exprimer le succès : ce qui ne pouvait être que si la matière était en quelque sorte aimantée, si elle se tournait vers l’homme pour en recevoir des missions, pour exécuter ses ordres. » Op. cil., p. 179. Les signes deviennent de plus en plus impératifs et se tournent vers toute puissance secourable : « À son plus bas degré, la prière n’était pas sans rapport avec l’incantation magique : elle visait, sinon à forcer la volonté des esprits, du moins à capter leur faveur. » Op. cit., p. 214.
Plus positif que l’auteur des Deux sources, l’auteur de la Somme dénonce comme lui l’absurdité des signes aux forces inconnues, mais il va plus loin dans leur interprétation. « Si naturellement on n’aperçoit pas que ces agissements puissent produire de tels effets, il faut conclure qu’ils ne sont pas employés pour causer de tels effets comme des causes, mais comme des signes, quasi signa. » 115-115, q. XGv1, ἃ. 2. Mais adjurer une créature sans raison, l’adjurer elle-même, ce serait tout à fait vain? En eflet, il y a deux formes d’adju-
DES VAINES OBSERVANCES 2796 ration, qui sont aussi impossibles l’une que l’autre envers les forces inconnues. L’une, qui se fait par mode d’humble prière, ne peut être employée à l’égard de créatures sans raison, qui n’ont pas la maîtrise de leurs actes. Point davantage, semble-t-il, l’adjuration par contrainte, parce qu’il n’est pas en notre pouvoir, à nous, de commander à ces créatures : le vent ni la mer ne nous obéissent. 115-115, q. χα, a. 3, corp. et ad 31m, Disons alors que ces adjurations, et plus généralement tous ces signes aux forces de la nature, sont en pure perte. Zbid., 4. XGvI, a. 1.
Avec la nature aveugle et muette, « les signes ne poussent à rien; ce n’est pas un dessin qui est le principe de l’action naturelle ». Zbid., a. 2, ad 2m, Or, dans notre hypothèse, toute causalité est exclue; il reste que le succès final de son action, on ne l’attend que du hasard ou d’une cause spirituelle chargée d’en diriger le cours. Mais, en appeler au hasard, c’est, en fait, exposer tout son effort précédent à un mauvais coup du sort. N'est-ce pas un vice d’agir ainsi en vain? 115-115, q. xcv, a. 8. Saint Thomas n’est pas très aflirmatif. Mais n'est-il pas à craindre que, dans une affaire sérieuse, ce ne soit un procédé d’ignorance et de paresse? S'en remettre sans nécessité au hasard, ce n'est pas toujours de la divination caractérisée; mais c'est une démarche risquée et déraisonnable, parce que, comme on l’a dit, le hasard n’a ni mémoire, ni conscience.
3. Signes naturels. — Le second subterfuge des superstitieux, c’est de dire : si la nature est insensible à nos signes humains, ne nous donna-t-elle pas spontanément des signes naturels en de multiples circonstances? On a toujours attaché une signification aux phénomènes atmosphériques, au cours des astres, au cri et au vol des oiseaux, à certains gestes spontanés des hommes, etc... Autant de phénomènes que les théologiens anciens, ont analysés en détail, non pas en eux-mêmes, mais comme signes possibles. C’est bien d’ailleurs le point de vue des superstitieux : « Les réalités qui retiennent l’attention des devins, ne sont pas considérées en elles-mêmes, mais comme des signes, qui sont pris comme principes de connaissance et de direction pratique. » 115-115, q. XCv, a. 3, ad 3un, Et il n’est pas malaisé de tracer la genèse commune de toutes les vaines observances : « elles procèdent par la seule considération de la disposition ou du mouvement d’une autre chose », ibid., corp., considération aussi objective et passive que possible d’une disposition fortuite ou d'un mouvement spontané, ibid., qu'on ne provoque point comme plus haut par un commencement d'action propre, mais qu’on laisse se dérouler seul d’après les suggestions de la nature même. On se confie, non pas à sa chance personnelle, fortuna, mais au hasard impersonnel, résultant des actions réciproques de choses, qui nous restent étrangères, puisqu'on a bien soin de n’y pas mettre le petit doigt, aliquid consideramus in disposilionibus aliarum rerum. Ibid., d’après les manuscrits. Les astrologues ne sont pas des astronomes et ce qui frappe tous les superstitieux c’est la coïncidence fortuite, forluilo motu, des mouvements des astres, des animaux et des humains. /bid. Saint Thomas est très catégorique sur la non valeur de ces inductions : « Tout ce qui repose sur une opinion fausse est superstitieux et défendu. Il faut donc examiner ce qu'il y a de vrai en tout cela », 4. xCv, ἃ. 6, c'est-à-dire en « tous ces procédés divinatoires dont parle saint Augustin, De lib. arbitrio, I, 1. Il y a bien des méthodes pour prévoir les événements futurs qui arrivent nécessairement ou le plus fréquemment : mais ce n’est pas cela, de la divination. Pour prévoir les autres, il n’y ἃ ni art, ni discipline véritable, mais des procédés vains et trompeurs.. » 1bid., a. 1, ad 2um,