SYSTÉMATISATION THÉOLOGIQUE
sciences; mais les principes rappelés plus haut permettent d'affirmer que cette science a dû, grâce au développ2ment progressif de l'intelligence du Christ, atteindre l’ensemble des vérités auxquelles peut naturellement s'élever l'esprit humain. Cf. Mgr Chollet, La psychologie du Christ, ce. v; P. Vigué, Quelques précisions concernant l’objet de la science acquise du Christ, dans Recherches de science religieuse, 1920, p. 1 sq.
Le Christ, qui possédait le plus puissant génie qui ait jamais existé, pouvait, au contact des expériences que la vie lui offrait, dégager les lois universelles du monde, et développer sa science humaine bien au delà de ce que peuvent les autres hommes. C’est en ce sens que l’on peut dire qu’il connaissait toutes choses. Rappelons-nous d’ailleurs que cette science, elle aussi, était à l’état d’habitus, et qu'il suffisait, pour qu’elle fût parfaite, que le Christ eût la puissance d'évoquer devant le regard de son esprit tout ce qui peut être objet de science humaine. Ch.-V. Héris, op. cit., note 53, p. 327. Voir aussi F. Claverie, La science acquise du Christ, dans Revue thomiste, 1910, p. 766 sq.
Saint Thomas exclut de l’objet de cette science «les substances séparées, les singuliers passés et futurs, objet de sa science infuse ». Zbid., ad 31,
b) Leprogrès(q.xtr,a.2;cf.q.xv,a.8; πὶ 111um Sent., dist. XIV, a. 3, qu. 5; Comp. theol., c. cexvr; In Joannis evang., ©. IV, lect.1; In epist. ad Hebr.,c. v,lect. 11). — Le progrès de la science acquise fut réel et conforme aux lois du développement intellectuel de l’homme : induction, analogie, analyse, déduction, comparaison, synthèse, tous ces processus de la science humaine ont pu être employés par le Christ. Cette acquisition de connaissances nouvelles ἃ été normale dans le Christ. Saint Thomas exprime très nettement la pensée de la théologie catholique dans la réponse ad 1un de l’a. 2 :
La science infuse du Christ ainsi que sa science bienheureuse furent l’effet d’un agent de puissance infinie qui peut tout produire du premier coup : dès le début il les a possédées en perfection. Mais la science acquise est produite par l’intellect agent, qui n’opère pas tout d’un coup, mais successivement. Dès lors, par cette science, le Christ n’a pas connu toutes choses dès le principe mais peu à peu, et après un certain temps, c’est-à-dire à l’âge parfait; et c’est ce que prouve manifestement l’Évangéliste lorsqu'il dit qu’il progressait en science et en âge.
En réalité, il y avait double progrès : l’un, scientifique, par le raisonnement, l’autre, purement expérimental. C’est pourquoi le mot de science acquise et non celui de science expérimentale convient à la science naturelle du Christ. Saint Bonaventure paraît bien n’admettre que le progrès expérimental. In 111 Sent., dist. XIV, ἃ. 3, 4. 11. Il semble bien que ce soit là également la position de Duns Scot, identifiant science infuse et abstractive d’une part, science acquise et intuitive d’autre part. Cf. t. 1, col. 594; t. 1V, col. 1892. On en rapprochera également l’opinion exposée par Suarez, disp. XXX, sect. 11, et peutêtre celle de de Lugo, quant au progrès de la science expérimentale. Voir sur ces opinions Stentrup, 0p.cil., thèse Lxx1, p. 1085-1095. Quoi qu’il en soit, la science acquise du Christ «fut toujours parfaite, relativement à l’âge du Christ ». S. Thomas, a. 2, ad 2un,
6) Les instrucleurs possibles. — a. Du côté des hommes (a. 3). — Malgré l’opinion contraire de Tolet, in
hoc loc., il ne semble pas qu’on puisse accorder que Jésus ait été enseigné par un homme. Voir ici JÉSUS- Carisr, col. 1146, n. 6. « Constitué chef de l'Eglise, mieux encore tête de tous les. hommes, Jésus était la source d’où dérive chez les hommes la doctrine de la vérité. » Ad 2un, C’est plutôt au contact des œuvres de Dieu dans le monde que la science de Jésus a pu expérimentalement progresser. Ad 31m,
ὃ. Du côté des anges (a. 4; cf. 4. ΧΧΧ, a. 2, ad 11m; In IIIun Sent., dist. XIII, 4. 11, a. 2 qu. 1, ad 31";
1659 SCIENCE dist. XIV, a. 3, qu. 6). — La réponse est plus négative encore :
Des réalités sensibles (l'âme du Christ) reçut sa science expérimentale, et pour cela point n’était besoin de lumière angélique, la lumière de l’intellect agent était suflisante; quant à la science infuse, l'âme du Christ la reçut par une influence supérieure qui venait immédiatement de Dieu : c'est d’une manière extraordinaire en effet que cette âme fut unie au Verbe de Dieu en l'unité de personne, et c’est également d’une manière extraordinaire qu’elle fut immédiatement remplie de science par ce même Verbe de Dieu, sans passer par l'intermédiaire des anges.
Conclusion. Qui harmonieuse du Christ ?
n'admirerait Ja psychologie
Jésus ἃ vécu, par sa science acquise, notre vie intellectuelle à nous, comme il a vécu celle des Anges par sa science infuse, comme il ἃ vécu celle de Dieu par sa science bienheureuse. Et à qui serait tenté de s’étonner de cette multiplicité de connaissances, qu'il suffise de rappeler que toutes s'harmonisent les unes par rapport aux autres, parce qu'elles sont toutes un rayon de la lumière divine irradié dans l'intelligence créée, et qu’elles tendent par conséquent, chacune à leur manière, à ramener celle-ci vers l’unité de cette lumière divine en laquelle tout se simplifie et s’ordonne. Héris, op. cit., note 56, p. 328; voir F. Claverie, Harmonie des trois sciences, dans Revue thomiste, p. 302 sq.
IV. LES DOCUMENTS DE L'ÉGLISE EN REGARD DES ERREURS ANCIENNES ET MODERNES. — 19 Dans l’antiquilé. — 1. Condamnalion des hérésies qui impliquent soit la négation de la science humaine du Christ, soit une ignorance positive en cette science : arianisme, apollinarisme, nestorianisme, monophysisme, monothélisme, adoptianisme. On se reportera soit à l’art. AGNOÈTES, t. 1, col. 588, soit aux différents articles concernant ces hérésies, pour y trouver la condamnation implicite des erreurs qu’elles contiennent touchant la science du Christ.
2. Condamnalion explicite de l’agnoétisme. — a) Encore que le Libellus emendationis de Leporius ne soit pas un document du magistère, on peut le considérer comme « un premier crayon du tome à Flavien », voir ici t. 1x, col. 439, tant comme expression de la foi catholique, qu’en raison de l’influence que cette rétractation a exercée sur les controverses christologiques postérieures. Or, selon le libellus, « il n’est pas permis de dire que le Seigneur des prophètes, même en tant qu'homme, ait ignoré quelque chose ». Voir col. 1646.
b) Dans un document officiel, qui n’est cependant pas une définition, saint Grégoire, écrivant à Euloge. condamne l’agnoétisme.
Scientiam, quam ex humanitatis natura non habuit, ex qua cum angelis creatura fuit, hanc se cum angelis, qui creatura sunt, habere denegavit.
Diem ergo et horam judicii seit Deus et homo; sed ideo, quia Deus est homo.
Res autem valde manifesta
Le Christ nia posséder, et les anges comme lui, la science qu’il ne tenait pas de la nature de son humanité, par laquelle il était créature, comme les anges.
Dieu et homme, il connaît le jour et l’heure du jugement; mais c’est parce qu'il est Dieu en même temps
est, quia quisquis nestoria- qu’homme. C’est donc chose
nus non est, agnoita esse manifeste que quiconque nullatenus potest (Denz.- n’est pas nestorien ne peut Bannw., ἢ. 248). non plus en aucune façon
être agnoète.
Dans ce texte, il faut savoir distinguer l’assertion dogmatique de l’état historique de la question, moins exactement compris par saint Grégoire. Les agnoètes, en effet, n'étaient pas parvenus à l’hérésie par la voie du nestorianisme en divisant les natures, mais bien plutôt par celle de l’eutychianisme, en attribuant toute la perfection à la seule nature divine, rejetant toutes les infirmités qui sont nôtres sur la nature humaine, Erreur de perspective historique qu'il faut d'autant plus facilement pardonner au pape que son
ERREURS CONDAMNÉES 1660 assertion n'est pas une définition dogmatique. Cf, A. d’Alès, op. cil., p. 259.
c) Condamnation de Thémistius, tout d’abord au concile du Latran de 649, can. 18, Denz.-Bannw., n. 271, voir ici MARTIN I®, t. x, col. 193; ensuite, au IIIe concile de Constantinople de 681, voir t. x, col. 1270. Le texte dans Mansi, Concil., t. xt, col. 441 D (actio x), 501 BC (actio χη.
2° Erreurs modernes. — 1. Les réformateurs. — Les fondateurs du protestantisme ont renouvelé au xvi® siècle l’hérésie agnoète. Calvin, dans son commentaire sur saint Matthieu, admettait que le Fils de Dieu «n’a pas refusé, pour notre amour, l’humiliation de l’ignorance » et qu’en particulier dans sa passion, « la véhémence de sa douleur lui fit perdre le souvenir du décret céleste qui l’avait envoyé sur terre pour y être le rédempteur du genre humain ». In Matth., ©. XXIv, XXvVI, Corpus reformalorum, t. Lxxtu1, Halle, 1834, col. 671, 722. Zwingle tient également que la science du Christ eut des accroissements successifs. Confessio ad Carolum V, dans Opera, t. 11, Zurich, 1530, p. 538. Bellarmin cite également des textes de Bucer, dans Enarrationes sur les synoptiques et de Théodore de Bèze, De hypostatica duarum in Chrislo naturarum unione el ejus effectibus, Genève, 1579, voir Bellarmin, Controversiæ, De Christo, 1. IV, c. 1. Bellarmin cite aussi, mais à tort, semble-t-il, des textes de Luther. On sait, en effet, que Luther enseignait formellement que le Christ connaissait le jour du jugement, comme homme, même avant sa résurrection. Voir ici €. 1, col. 589. Les affirmations erronées des réformateurs ne provoquèrent aucune condamnation directe : elles tenaient trop peu de place dans leur système et l’Église avait de plus graves préoccupations à leur sujet.
2. L'école gunthérienne. — L'’explication gunthérienne de l’union hypostatique, voir ce mot t. vu, col. 554 sq., laissait le champ libre à l'hypothèse de l'ignorance dans ‘l'humanité du Christ. La simple unité dynamique, la seule que cette école conçoit dans le Christ, est parfaitement compatible avec l'ignorance du dernier jour. Voir Günther, Vorschule der specul. Theologie, 115 partie, p.295. Aussi Baltzer est-il dans la logique du système en écrivant qu'il est impossible d'interpréter les claires paroles de l’Écriture dans un sens différent, et que «le surenchérissement des scolastiques y contredit ouvertement, en affirmant que le Christ a été, dès le sein de sa mère, admis à la vision béatifique ». Theologische Briefe an Dr Anton Gunther, p. 200.
La condamnation globale portée par Pie IX sur le système gunthérien en atteint à coup sûr cet aspect particulier. Voir t. var, col. 556.
3. Quelques isolés. — On doit ici signaler quelques isolés, indépendants de tout système théologique, qui ont, au x1x® siècle, ressuscité l’agnoétisme ancien. La science de vision béatifique est, dans le Christ, la raison qui condamne toute hypothèse d’'ignorance. Aussi est-ce à l’existence de cette science que s'en prennent ces auteurs. Ils contestent qu’à leur époque existe encore le consentement universel sur lequel les théologiens s’appuyaient pour aflirmer l’existence de la science bienheureuse : et ils apportent les arguments qui paraissent militer contre la possibilité d’une telle science dans l’âme du Christ : l'état de voie dans lequel se trouvait l'humanité du Christ, les souffrances endurées dans la passion, la nécessité (?) de reculer au moment de la glorification suprême de l'humanité du Christ la vision bienheureuse qui en est le principe : toutes raisons qui ont déjà été examinées οἱ discutées ici, voir Jésus-Carisr, col. 1330 sq. Ces raisons ont été apportées par ΠῚ. Klee, Dogmalik, L. 11, p. 128 sq.; par Mgr Laurent, Das heilige Evangelium unseres Herrn Jesu Chrisli.…, Ὁ. 361 sq. et plusieurs autres,
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