‹ Dictionnaire de thâeologie catholique (volume 5)Chapitre 392 sur 457 · S. AUTORE · texte numérisé non relu

S. AUTORE

SURIN Jean-Joseph, écrivain spirituel jésuite (1600-1665). — I. VrE. — Né le 9 février 1600, il était fils d’un conseiller au parlement de Bordeaux. Il fut élève des jésuites etsubit aussi l'influence des carmélites de Bordeaux que gouvernait Isabelle des Anges, l’une des religieuses espagnoles chargées d’introduire en Francelaréforme thérésienne. Le 12 juillet 1616,ilentre au noviciat de la Compagnie de Jésus dans la province

d'Aquitaine. Son intelligence prompte et pénétrante le fait remarquer pendant ses études de philosophie et de théologie, mais sa santé précaire l’oblige, plusieurs fois, à les interrompre. Il est ordonné prêtre à Bordeaux, le 11 avril 1626, par le cardinal de Sourdis.

SURIN (JEAN-JOSEPH

11 avait fait ses études de théologie au Collège de Cler- |

mont à Paris, en 1623-1624; il y revient en 1627-1629. L'année suivante, son troisième an le met, à Rouen, sous la direction du P. Louis Lallemant,. Voirici t. ΝΠ, col. 2459-2464. Le P. Surin nous a conservé un résumé de l’enseignement de ce «maître incomparable »; cf. La doctrine spirituelle du P. Louis Lallemant, édit. du P. Pottier, Paris, 1936, p. 460-491. De 1630 à 1634, il réside d’abord à Bordeaux, puis dans la petite ville de Marennes. Son état de santé s’aggrave, il le reconnaît lui-même. Cf. Aulobiographie publiée par le P. F. Cavallera dans Lettres spirituelles du P. J.-J. Surin, Toulouse, t. 11, p. 6. Le provincial d'Aquitaine, malgré l'opposition de son conseil, l’envoie, à la demande de Richelieu, rejoindre les exorcistes de Loudun, où la possession d’une communauté d’ursulines jetait, depuis 1632, le plus troublant éclat. On sait comment le curé de la paroisse Saint-Pierre, Urbain Grandier, prêtre peu recommandable, auteur présumé du maléfice, avait été condamné et, brûlé. Voir Dr Legué, Urbain Grandier et les possédées de Loudun, Paris, 1880; cf. H. Bremond, Histoire du sentiment religieux, t. v, p. 179, note. On confia aux soins du P. Surin la prieure, Jeanne des Anges. Arrivé à Loudun le 15 décembre 1634, le Père en repartit définitivement en novembre 1637; d’octobre 1636 à juin 1637 on lui substitua un autre exorciste tandis que lui-même séjournait à Bordeaux. Il a raconté dans le plus menu détail cette période dramatique de sa vie, qui nous ἃ valu de curieux documents sur un aspect plus pénible qu'édifiant de la vie religieuse au grand siècle. Le P. Surin eut le mérite d'appliquer au mal étrange de la prieure une thérapeutique spirituelle de meilleur aloi que les procédés employés par ses devanciers. Mais l’équilibre nerveux de l’exorciste, déjà fort compromis, devait céder à pareille épreuve. Il s’ensuivit, pendant près de vingt ans, l’étrange maladie dont il a relaté lui-même les phases successives. ἃ partir du vendredi saint 1635, les phénomènes anormaux dont il était le sujet lui donnaient lieu de croire à sa propre possession, conséquence, à ce qu’il pensait, de l’offrande faite de lui-même pour le salut et la sanctification de sa dirigée. « Extérieurement, le P. Surin perdit comme tout contrôle de lui-même et se vit réduit à ne pouvoir agir librement et à se livrer, sans pouvoir y résister, à une foule d’actes bizarres et extravagants, mais l’homme intérieur conservait une conscience d’une acuité et d’une lucidité singulières. Aussi a-t-il pu, dans son autobiographie, écrite en 1663, décrire, avec une abondance de détails surprenante, les épreuves extraordinaires, les grâces de choix et aussi, il faut bien le reconnaître, les illusions spirituelles dont son âme fut le théâtre pendant ces douloureuses années. Tentations de désespoir qui se traduisirent, en 1645, par une tentative de suicide qui le laissa boîteux pour le reste de sa vie; persuasion qu’il était l’objet d’une colère divine implacable et qu'aucun espoir ne restait d’échapper à la damnation, mais aussi, parfois, grâces d'union qui lui faisaient oublier en un instant toutes ses misères et lui donnaient un avant-goût du ciel, il faut lire dans le texte même ces récits extraordinaires qui n’ont pas beaucoup de pareils dans la littérature mystique. Enfin par une série d'améliorations lentes mais continues, la santé revint assez satisfaisante, à partir surtout de 1656, et, avec elle, la vie normale où, seules, quelques bizarreries rappelaient de loin en loin le passé disparu. Pendant les neuf années qu’il vécut encore (1656-1665), le P. Surin se dépensa avec le

même enthousiasme qu'autrefois, sinon avec les mêmes forces, au service de Dieu et de l’apostolat mystique. » F. Cavallera, Préface à l’édit. des Fondements de la vie spirituelle, 1930, p. 9-10. [1 mourut à Bordeaux le 22 avril 1665.

II. Œuvres. — Le P. Surin n’a publié lui-même aucune de ses œuvres. L'absence d’autographes rend difficile l’établissement authentique d’un texte qui a été corrigé à maintes reprises par les éditeurs successifs. Certains de ses écrits n’ont pas été retrouvés, nous en connaissons l’existence par une liste que nous fournit son premier historien, M. Boudon, archidiacre d’Évreux. Outre le Catéchisme spirituel et les Dialogues spirituels, cette liste énumère : une Guide spirituelle; un Traité de l’amour divin; Le triomphe de l’amour divin sur les puissances de l'enfer; un Traité de la perfection; plusieurs livres de la Science expérimentale acquise en la possession par les démons des religieuses ursulines de Loudun; un Traité des secrets de la grâce; un Discours justificatif des choses mystiques; Questions importantes en la vie spirituelle et sur l’amour divin; un ouvrage de Poésie touchant les différents degrés de l’amour. M. Boudon signale par ailleurs Les fondements de la vie spirituelle, les Cantiques spirituels, les Lettres dont il dit que, « si l’on en sçait bien faire le choix, ce sera un ouvrage entièrement utile pour le bien des âmes ». H.-M. Boudon, La vie du R. P. Seurin.…., Chartres, 1689, p. 295.

Nous ne connaissons plus aujourd’hui que les ouvrages suivants : 1° Le triomphe de l’amour divin sur les puissances de l’enfer en la personne d’une fille possédée (certains manuscrits ajoutent : en la possession de la Mère supérieure des ursulines de Loudun). Commencé en 1636, durant son premier séjour à Loudun, ce livre raconte l’ «ascension de Jeanne des Anges dans la vie spirituelle à l’occasion de sa possession ». Cette première rédaction n’allait que jusqu’au c. vr; elle fut complétée et achevée en 1660, après la guérison de l’auteur. Les manuscrits furent retouchés et remaniés d’abord par « une personne solitaire » puis par «un ecclésiastique ». — Un second écrit a pour titre : La science expérimentale des choses de l’autre vie acquise en la possession des ursulines de Loudun. Le P. Surin se proposait d’y démontrer l'existence du surnaturel, « d’après l’expérience qu'il en avait faite soit à l’occasion de la possession, soit dans ses propres épreuves et états extraordinaires ». Il est divisé en quatre parties : la première et la quatrième font assez naturellement suite au récit du Triomphe. La deuxième et la troisième sont autobiographiques.

Ces deux ouvrages distincts ont servi à la composition de l’Histoire abrégée de la possession des ursulines de Loudun et des peines du P. Surin. Ouvrage inédit faisant suite à ses Œuvres, Paris, 1828. Le texte du P. Surin a été entièrement remanié, mais on reconnaît dans les deux premières parties le récit donné par le Triomphe et dans les deux dernières, la seconde et troisième parties de la Science expérimentale.

En 1829, l'éditeur Seguin aîné, à Avignon, fait paraître un volume dont le titre et le texte se rapprochent sensiblement des originaux Triomphe de l'amour divin sur les puissances de l'enfer el la possession de la mère prieure des ursulines de Loudun. Première partie et science expérimentale des choses de l’autre vie avec le moyen facile d'acquérir la paix du cœur. Ouvrage posthume du P. Jean-Joseph Surin, de la Compagnie de Jésus. On retrouve ici, dans la première partie, le texte à peu près fidèle du Triomphe et, dans la seconde partie, celui de la Science expérimentale, première et quatrième parties.

Quant à la seconde et troisième parties de ce dernier ouvrage, le P. Cavallera en a donné le texte authentique au t. τι de l’édition critique des Lettres spiri-

ltuelles du P. Jean-Joseph Surin, Toulouse, 1928, sous le titre d’Autobiographie; cf. F. Cavallera, L’autobiographie du P. Surin dans Rev. d’ascét. et de myst., 1925, p. 143-159, 399-411.

29 Les Cantiques spirituels de l'amour divin pour l'instruction et la consolation des âmes dévotes, dont on ne retrouve plus que la seconde édition, Bordeaux, 1660, ont dû paraître déjà en 1657. Plusieurs fois réédités avec des additions empruntées à d’autres auteurs, ils célèbrent l’amour de Dieu sur des airs populaires avec une naïveté qui nous déconcerte aujourd’hui.

3° Le Catéchisme spirituel pour l'instruction des âmes dévotes, contenant les principaux moiens pour arriver à la perfection chrestienne, Rennes, 1657, passe à bon droit pour le chef-d'œuvre du P. Surin. Il a été composé de mémoire et dicté dans des circonstances que l’autobiographie nous fait connaître. Cf. Lettres spirituelles, édit. Michel-Cavallera, t. 11, p. 69 et 435- 436. Bien qu'une lettre de l'éditeur déclare que Τ᾿ « autheur n’a nulle connaissance de son dessein », la correspondance échangée entre la Mère Jeanne des Anges et Mme du Houx donnerait à croire que le P. Surin n'ignorait pas absolument l'impression de ses papiers; on ne nous dit pas, toutefois, qu’il l’approuvât. Cf. Lettres spirituelles, édit. Michel-Cavallera, t. 11, p. 432. La seconde édition (Paris, 1659) due à l'initiative du prince de Conti, fut faite par Vincent de Meur, ami du P. Surin, l’un des fondateurs des Missions étrangères. Les initiales I.D.S.F.P. (Jean de Sainte-Foy Prêtre) remplaçaient le nom de l’auteur. Approuvé par Bossuet et quatre fois réédité au xvire siècle, le Catéchisme spirituel fut mis à l’Index par décret du 20 juillet 1695. Jusqu'au début du xx® siècle, seule la traduction italienne était tenue pour condamnée. Le P. Th.-Bernard Fellon (T. B. F.) donna en 1730 une édition modernisée. En 1882, le P. Marcel Bouix restitua au texte sa teneur à peu près originale (Paris, librairie de l’œuvre Saint-Paul, 2 vol. in-18). Chacun des deux tomes est divisé en huit parties, sans qu'on puisse discerner entre elles quelque lien logique. On y trouve non seulement un ensemble très complet sur les problèmes de la vie spirituelle, maïs aussi des conseils pratiques de pastorale concernant le ministère des missions.

4° Les Fondements de la vie spirituelle tirés du livre de l’Imitation de Jésus-Christ, édités par Vincent de Meur à l’instigation du prince de Conti, avaient reçu une première approbation le 15 avril 1665, sept jours avant la mort du P. Surin. L'ouvrage ne parut, cependant, qu’en 1667 portant, entre autres approbations, celle de Bossuet. Il renferme des extraits d’une œuvre rédigée en 4 volumes sous le titre : Dialogues spiriluels. On y ἃ groupé en cinq livres les chapitres qui commentaient quelque verset de l’Imitation de Jésus- Christ. L’essentiel de la doctrine spirituelle du P. Surin s’y trouve sans autre ordre que l'inspiration du moment ou que l’occasion offerte par les répliques de l’auteur aux adversaires de la mystique. Cf. l’édition des Fondements par le P. Cavallera, 1930, préface.

5° Les Dialogues spirituels, où la perfection chreslienne est expliquée pour toutes sortes de personnes, Nantes et Paris, 3 vol. 1704-1709, représentent les quatre volumes qu'avait préparés pour l'impression et retouchés le P. Champion, dès 1695, et d’où ont été tirés Les fondements de la vie spiriluelle. Plusieurs fois réédités en 3 ou en 2 volumes, les Dialogues procèdent comme le Catéchisme par demandes et réponses. Chaque livre groupe des chapitres apparentés entre eux par les sujets traités.

6° La Guide spirituelle, dont un fragment avait paru en 1801, fut publiée en 1836, à Paris, chez Albanel. Trois parties sur sept (2°, 4° et 5° parties) reproduisent

SURIN (JEAN-JOSEPH

les 7° et 8° parties du Catéchisme spiriluel, plus un chapitre sur le mariage emprunté aux Dialogues. Les autres parties visent spécialement le P. Ghéron, carme de Bordeaux, qui avait attaqué la mystique. Cf. F. Cavallera, La guide spirituelle du P. Surin, dans Rev. d’ascét. et de myst., 1933, p. 409-421 et P. Pourrat, La spiritualité chrétienne, t. 1v, p. 105.

7° Les Questions importantes à la vie spiriluelle sur l’amour de Dieu ont été publiées en 1813 par le sulpicien La Sausse, sous le titre : Le prédicateur de l'amour de Dieu, Paris, Duprat-Duverger, mais avec des corrections qui ont justifié aux yeux du P. Bouix le qualificatif donné à son édition plus fidèle de 1879 : Traité inédit de l’amour de Dieu. Les PP. Aloys Pottier et Louis Mariès en ont fait, en 1930, une édition critique conforme à un manuscrit datant du xvirre ou du début du xrxe siècle. Ce manuscrit offre de « particulières garanties d’authenticité » et nous a conservé un texte spécialement intéressant où nous voyons la métaphysique du P. Surin se dégager autour du thème central de l’amour pur.

8° Lettres spirituelles. On trouvera dans l’édition critique de L. Michel et Ferdinand Cavallera (Toulouse, 1926-1928, 2 vol. parus) l’état détaillé des éditions et manuscrits qui nous ont conservé quelque 600 lettres du P. Surin. Il suffit de dire ici que le P. Champion en a donné une première édition en trois volumes datés de 1695, 1697, 1700. L'édition de 1709 supprime une lettre et fait des corrections sous l’influence de la réaction antiquiétiste : cette édition a été souvent reproduite en trois ou deux volumes. Enfin, des Lettres inédites du P. Surin revues par M. l’abbé Pouzot et M. Sarion ont paru en 1845 à Paris et Lyon. Quelques unes d’entre elles se trouvaient déjà dans les recueils antérieurs. De toutes ces lettres, une seule nous a été conservée autographe : la lettre 75 à Madeleine Boinet (édit. crit., t. τ, p. 201-202). La collation des lettres publiées avec les manuscrits, qui sont assez nombreux et proviennent de sources différentes, révèle que bien des libertés ont été prises par les éditeurs. L'édition critique due au P. F. Cavallera travaillant sur les manuscrits recueillis principalement par le P. L. Michel rétablit un texte aussi fidèle que possible et d’une très grande richesse de doctrine.

III. DocTRINE. — Ce que nous savons de l’état mental du P. Surin met en question la sûreté de sa doctrine. Son Catéchisme spirituel a été condamné en 1695: c’est donc que certaines de ses formules pourraient recevoir une interprétation dangereuse; cf. S. Harent, dans Rev. d’ascét. et de myst., 1924, p. 345, n. 37. Plusieurs de ses contemporains l’accuseront d’avoir donné dans le quiétisme : témoin les propositions alléguées par le P. Champeils dans un mémoire sévère, auquel, du reste, on ne peut se fier sans précaution; cf. F. Cavallera, dans l’édition des Lettres spirituelles, p. 298 sq. Aujourd’hui, personne ne conteste l’orthodoxie du P. Surin, si l’on prend sa doctrine dans son ensemble. L’approbation réitérée et catégorique qu’elle a reçue de Bossuet en est une garantie fort appréciable. Cf. Préface sur l’Instruction pastorale, dans Œuvres, édit. Lachat, t. xix, p. 308-310. Beaucoup tiennent notre auteur pour un classique de premier rang.

Il avait une connaissance très approfondie de la littérature mystique du Moyen-Age et de son temps. Les indications bibliographiques qu’on relève dans ses ouvrages sont d’une précision et d’une abondance étonnantes chez un malade que l’étude fatigue. Sa doctrine n’est point fantaisiste; il l’a puisée à des sources qu’il est aisé de reconnaître. C’est tout d’abord saint Ignace et la spiritualité des premiers maîtres de la Compagnie de Jésus. Les Questions. sur l'amour de Dieu nous donnent des Constlitulions de l’ordre une interprétation théologique qui reflète sans doute l’in-

fluence du P. Lallemant, mais résultait d’une réflexion personnelle profonde. On trouve souvent sous la plume du P. Surin les noms de Balthazar Alvarez, Louis Du Pont, Alvarez de Paz et Gagliardi; il n’estimait pas moins les traités de Rodriguez; cf. Catéchisme, t. 1, 4 part., c. 11, édit. Bouix, p. 268, et Guide, 1836, p. 229. Un chapitre, comme celui qu’il intitule dans son Catéchisme : De l’économie de l’âme, suppose une très grande familiarité avec toute la mystique traditionnelle : il y relève les nuances du vocabulaire technique qui décrit la structure de la psychologie surnaturelle.

Les Dialogues, t. 11, 1. VIII, c. v, renvoient pour l’étude théorique de la mystique à la Theologia mystica du pseudo-Bonaventure (— Hugues de Balma), au Trailé de saint François de Sales et au De contemplatione divina de Thomas de Jésus. Pourla pratique, le P. Surin se contente de signaler l’Imitation, dont on sait avec quelle ferveur il a commenté de nombreux versets dans des pages qui ont constitué Les fondements de la vie spirituelle. 1] s’en inspire encore en bien d’autres endroits. Mais c’est la Guide qui fournit le chapitre le plus instructif, IVe part., ©. 111, p. 228, sur ses lectures et sur le jugement qu'il s’en faisait. Relevons-y deux noms qui se trouvent souvent dans ses livres : Blosius (Louis de Blois) et saint Vincent Ferrier, dont le Tractatus de vita spirituali lui paraissait si remarquable. Il connaissait, défendait contre leurs détracteurs, recommandait, quoique avec discrétion, les grands mystiques : Tauler, Ruysbroeck, Harphius et Henri Suso. Avait-il lu Bérulle? 11 ne nomme nulle part, croyons-nous, ses ouvrages, mais c’est bien la doctrine de l’école française qui nous ἃ valu un chapitre du Catéchisme sur la considération des « mystères et des états » du Sauveur. T. 1, 119 part., c. v, édit. Bouix, p. 140.

Aux influences littéraires, il faudrait ajouter les expériences vécues du P. Surin. Certaines l’ont profondément impressionné, indépendamment de celle de Loudun. Sa correspondance nous a conservé le souvenir des grandes âmes que la Providence a mises sur son chemin : celle du jeune homme rencontré dans un coche peu après son troisième an (Lettres, 1, édit. Michel- Cavallera, t. 1, p. 1-15); celle de Mme Du Verger dont il a résumé la vie dans une lettre à une carmélite (Lettres, xx11, ibid., p.38 sq.); celle de Madeleine Boinet, qui fut sa correspondante et dont il parle au P. d’Attichy en des termes siémouvants. (Lettres, Xx1, ibid., p.107).

De ces différentes influences, le P. Surin a su profiter avec une remarquable indépendance : sa doctrine se caractérise par sa simplicité, sa valeur pratique et l'importance prépondérante qu'il accorde au mysticisme. L'écrivain a chez lui un don de clarté et, parfois, une éloquence qui ont enrichi notre littérature spirituelle de quelques-unes de ses plus belles pages. La méthode dont il use est essentiellement concrète. Le même procédé catéchétique qui se retrouve dans tous ses ouvrages est direct et lui donne le moyen d’exprimer d’une manière vivante, en face d’un interlocuteur, la doctrine qu’il oppose aux partis pris, aux objections ou aux illusions des mauvais maîtres spirituels.

Il n’est pas de point que le P. Surin ait mieux mis en lumière que le caractère intérieur de la vie spirituelle. Il dénonce avec force, au profit de « la loi intérieure d'amour et de charité », le faux-semblant d’un ordre ou d’une discipline qui s’appuierait sur des contraintes extérieures ou sur des motifs intéressés. Dialogues, t. 11, 1. MI, c. vi ett.xr,1. NI, c. τν. Les Questions sur l’amour de Dieu ne sont, en réalité, que le commentaire de cette « loi intérieure » dont saint Ignace a voulu faire la première consigne de ses Constitutions. CE. 1. I, c. 1V, édit. Pottier, p. 22; et Lettres, x1v, édit. Michel-Cavallera, p. 92-93.

SURIN (JEAN-JOSEPH

Le P. Surin met donc l’accent sur le rôle de l’inspiration du Saint-Esprit dans la vie spirituelle. Ses controverses avec les « philosophes », avec les « doctes », le préviennent contre le danger d’illuminisme où ses tendances doctrinales mal comprises pouvaient aboutir. Il reprochait à ses adversaires leur mépris pratique pour les « instincts de la grâce » et les « touches du Saint-Esprit », mais il n’en minimisait pas pour autant la nécessité de l’obéissance ni les avantages du contrôle et de la direction. Dial., t. 1,1. VI, c. v; Questions 1. I, c. 1v, édit. Pottier, p. 20.

En fait, sa spiritualité reste très active. Elle se résume dans cette formule qu’il emprunte encore à saint Ignace : « Chercher Dieu en tout », leit-motiv des Questions sur l'amour de Dieu. Elle commande une ascèse extrêmement rigoureuse : « Ce que Surin exige sans se lasser de celui qui veut être véritablement un homme intérieur, c’est d’abord le dépouillement le plus complet par rapport à soi-même et au créé. Nudité de l'esprit, détachement du cœur, indifférence totale et effective à tout ce qui pourrait arrêter l’âme sur la voie de la sainteté en charmant notre intelligence ou enchaînant notre volonté. » F. Cavallera, Les fondements de la vie spirituelle, p. 15. Il faut lire les Lettres au P. d’Attichy pour comprendre avec quelle sévérité il mettait lui-même en pratique cette purification active. Lettres, 11. x, xx

On s’est demandé si le désintéressement dont il caractérise 1’ « amour pur » ne rejoindrait pas celui qu’Innocent XII a condamné chez Fénelon. Les Questions sur l'amour de Dieu montrent assez que l’exclusion de l'intérêt propre ne comporte pour lui ni sousestime de l’espérance, ni suppression dela crainte, ni renoncement aux vertus. L. 1, ©. virr, ΙΧ, x. Ce qu'il exige c’est seulement une absolue sincérité dans le désir de Dieu et dans le don de soi-même. Cf. S. Harent La doctrine du pur amour dans le Traité de l'amour de Dieu du P. Surin, dans Rev. d’ascét. et de myst., 1924, p. 328 sq., οἱ A. Pottier, édit. des Questions.…, append. IV, p. 184.

Sa doctrine tend à promouvoir avant tout une très grande générosité surnaturelle. Il combat comme une tentation trop ordinaire celle « de vouloir borner son amour et prendre des idées trop petites et trop basses dans le service de Dieu ». Questions, 1. I, c. x, édit. Pottier, p. 47. Voilà pourquoi il s’en prend à ceux qui mesurent à l’aune de leurs raisonnements ce qui dépend surtout de la magnificence de Dieu.

Il ne doute pas que toutes les âmes ne soient appelées à l’union divine, c’est-à-dire à « un état où l’âme transformée en Dieu devient en quelque sorte par amour une même chose avec lui ». Dial., t.rx, 1. VIII, c. 111. C'était aussi ce que pensait le jeune homme rencontré dans le coche; cf. Lettres, 1, édit. Michel-Cavallera, t. I, p. 4.

Le P. Surin a défini avec grand soin ce qu’il appelle la « voie intérieure et mystique » ou encore « la vraie vie mystique », par opposition aux «dons communs »de la grâce et aux manifestations « extraordinaires » que la vie mystique revêt chez certains, mais auxquelles personne ne saurait prétendre ni se disposer. Dial., τ 10, 1. ΠῚ, ο. να; Cat, t-on Te part Ὁ: τὰ ΠΝ Bouix, p. 205.

La « voie intérieure » comporte un régime d’inspirations que connaissent seulement les « disciples du Saint-Esprit », mais auquel prépare l'exercice des vertus solides. Dial., ibid. Le mode d’oraison qui lui correspond est « la contemplation ordinaire », dont le Catéchisme donne cette définilion : « un simple repos de l’âme dans lequel elle goûte et connaît les choses divines, sans qu’elle ait peine à se tenir en la présence de Dieu et à considérer avec affection les choses célestes. » ΤῸ 1, [τὸ part., c. 111, édit. Bouix, p. 10. Le

P. Surin insiste sur l'obscurité essentielle à cette connaissance qui résulte plus de l'influence de la volonté que de l’activité propre de l’entendement. Cat., t. 1, 115 part., ©. 11, 2. Aussi reprochait-il aux « gens de lettres » la confiance qu'ils faisaient à la raison, dans un domaine où son rôle doit se subordonner à celui des vertus théologales. Dial., t. 11,1. VII, €. τι.

I n’en méconnaît pas pour autant la valeur des méthodes, mais il veut qu’on en use avec une sage liberté. Cat., τ. τ, 115 part., c. τα, 1, édit. Bouix,p.104.1Il1a écrit des pages extrêmement suggestives sur celles de saint Ignace et leur rapport avec la vie mystique : il lui tenait à cœur que la contemplation fût reconnue comme un mode d’oraison propre à la Compagnie de Jésus et particulièrement compatible avec les ministères apostoliques. Dial., t. 11, 1. VI, c. 11, et 1x; ébid., IV, οἱ τι: (αἱ. 1.1, IIIe part., οὐ τν, édit. Bouix;, p.225.

L’inclination mystique du P. Surin trouvait un aliment dans les très hautes jouissances spirituelles dont il avait lui-même l’expérience et que les confidences de quelques âmes d'élite lui avaient aussi révélées. Cf. ses Lettres au P. d’Attichy, à Madeleine Boinet, etc. On sait que saint Jean de la Croix, au 1. II de la Montée du Carmel se montre sévère à l'égard des faveurs sensibles. L'interprétation de ces textes valut au P. Surin une controverse douloureuse avec le P. CI. Bastide, son ami et son protecteur : « Faut-il avec le P. Bastide soutenir que (Jean de la Croix) veut que l’on renonce à toute faveur sensible extraordinaire, même d’origine divine? ou bien, avec le P. Surin, faut-il admettre qu'il professe que, tout en se mettant en garde contre les illusions et en pratiquant un détachement réel du cœur, il ne faut pas repousser indistinctement toute grâce de cet ordre mais au contraire accepter avec reconnaissance, celles qui s’avèrent œuvre du bon esprit? » F. Cavallera, Lettres, t. 11, appendice 3, p. 437. Cette controverse mit en cause non seulement plusieurs des confrères du P. Surin, mais Jeanne des Anges et son « saint ange » consulté comme un oracle; elle n’aboutit à aucun résultat pratique. Cf. F. Cavallera, ibid., p. 439.

Une théorie spirituelle aussi résolument centrée sur Dieu ne donne rien à la paresse. Le mysticisme ne prend jamais chez le P. Surin le sens d’un « laisserfaire Dieu » apathique et débilitant. C’est au contraire la doctrine du détachement, de l’acquiescement au bon plaisir divin qui occupe le premier plan de sa direction pratique. Elle atteint parfois dans sa correspondance et quand il s’agit de lui-même une sorte de pathétique hautement émouvant.

Les livres du P. Surin ne sont pas destinés aux débutants. Il ne faut pas les lire sans discernement. Luimême a indiqué que la « voie » décrite par sa plume réclamait une générosité initiale, une «conversion », au sens où l’entendait le P. Lallemant, qui n’est pas le fait de toutes les âmes. Il appelait le «premier pas » cette détermination au bien, ce dégagement des choses humaines qu’il reconnaissait être le propre de « peu de personnes ». Cal., t. 1, 1116 part., c. vint, édit. Bouix, p- 258.

Telle quelle, la doctrine du P. Surin a exercé et exerce encore une notable influence. Bossuet et Fénelon professaient à son égard une estime égale. Elle inspire aussi directement que celle de son maître, l’école des écrivains de la Compagnie de Jésus qui se rattachent au P. Lallemant : le P. de Caussade, le P. Grou, le P. de Clorivière, au xvirre siècle, en sont tout pénétrés. L’initiative du P. Bouix pour publier un texte exact des œuvres du P. Surin montre que le xix® siècle ne l’a pas méconnu. L'édition de la Guide et d’autres rééditions en témoignent également. I] serait aujourd’hui aisé de lui trouver de fervents disciples. Contentonsnous de nommer, parmi les spirituels de la Compagnie

Page 1