Quoad modum (influence des causes extrinsèques
a) Cause finale : actes naturels commandés par la charité.
δ) Cause efficiente : miracles, prophéties (voir ces mots pour les subdivisions).
2° Secundum quid (relatif ou par comparaison préternaturel).
49 Conclusion : ordre surnaturel et ordre naturel. — La distinction entre l’ordre naturel et l’ordre surnaturel découle de ce qui vient d’être dit. Les documents du magistère ont à maintes reprises inculqué cette distinction contre Baïus, prop. 34, cf. 36-38, Denz.- Bannw., n. 1034, 1036, 1038; contre P. Quesnel, prop. 39, 41, n. 1389, 1391; contre le synode janséniste de Pistoie, prop. 23, n. 1523; contre Rosmini, prop. 36, 38, n. 1926, 1928. On peut aussi rattacher à ce point de vue, dans l’ordre de la connaissance, la distinction entre l’ordre de la foi (surnaturel), et celui de la raison (naturel). Voir ici RAISON, t. x111, col.1648.
1. L'ordre naturel est la disposition des différentes natures créées, en tant qu’elles viennent de Dieu comme de leur cause productrice et sont ordonnées
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vers Dieu, comme vers leur cause finale, sans que l’action de Dieu ajoute quoi que ce soit aux strictes exigences de ces natures. Pour l’homme, l’ordre naturel nous montre Dieu son auteur, cause première de son existence et créateur de son âme raisonnable au moment même de la première animation du corps; il nous montre également Dieu, sa fin dernière non pas en tant que possédé par l’homme dans la vision béatifique, mais en tant que connu aussi parfaitement qu'il est possible à la raison par son exercice. En suite de cette disposition fondamentale, l’homme doit se diriger lui-même vers sa fin suprême, à l’aide des seules ressources de sa nature et de ses facultés, ses actes étant toutefois soutenus par la notion divine nécessaire et sa persévérance, assurée d’une manière au moins suffisante, grâce aux secours d'ordre naturel que Dieu devrait accorder à l’homme constitué dans l’état de nature pure. Les moyens dont l’homme dans l’ordre naturel dispose pour attendre sa fin sont objectivement les choses naturellement connaissables, subjectivement la lumière de sa raison et l’exercice de toutes ses facultés, principalement de l'intelligence et de la volonté, sous l’influence du concours naturel de Dieu. Enfin la loi de cet ordre est la loi naturelle, inscrite au cœur de tous; en suivant les prescriptions de cette loi, l’homme acquiert un mérite naturel qui appelle, comme sanction, une récompense naturelle.
2. L'ordre surnaturel est la disposition de tout ce qui, dans les natures créées, dépasse la proportion de ces natures à Dieu, principe et fin de ces perfections surajoutées. Mais ici revient la distinction fortement soulignée plus haut de l’ordre surnaturel quant à sa substance, et de l’ordre surnaturel quant au mode de production de ses effets.
L'ordre surnaturel quoad substantiam est la disposition de toutes les réalités formellement surnaturelles : c’est l’ordre de la vérité et de la vie surnaturelle de la grâce et de la gloire. Dans cet ordre, l’homme a sa fin dernière dans la possession de Dieu, dans la vision intuitive et l’amour béatifiant. Dieu est cause première dans l’ordre de la grâce et de la gloire; l’homme est cause seconde, grâce à l’élévation de son âme par la grâce sanctifiante, les vertus infuses et les dons du Saint-Esprit. Les moyens objectifs donnés à l’homme pour atteindre sa fin suprême sont la révélation extérieure proposée par l’Église, les sacrements et tous les moyens extérieurs surnaturels utiles au salut; les moyens subjectifs sont la lumière intérieure de la foi et l’exercice des vertus surnaturelles sous l’influence surnaturelle de la grâce actuelle. La loi de cet ordre est l’ensemble des préceptes positifs de Dieu dont l’accomplissement prépare l’obtention de la fin surnaturelle.
Ainsi Dieu peut et doit être considéré sous un double aspect : comme auteur et fin de l’ordre naturel, comme auteur et fin de l’ordre surnaturel. Sous le premier aspect, il peut être connu par la raison naturelle et la philosophie et il est atteint sous la raison commune d'Être suprême, de Premier moteur, de Cause première, d'Être nécessaire et premier, ordonnateur de tout l’univers. Sous le second aspect, il ne peut être connu que par la révélation et la foi et il est atteint sous la raison intime de sa déité : c’est notre Père, le Dieu du salut, notre refuge et notre force, etc. Quelle différence entre l’ordre naturel et l’ordre surnaturel, entre le Dieu des philosophes et le Dieu des chrétiens! Cf. Garrigou-Lagrange, op. cit., p. 211-212.
III. RAPPORT AVEC L'ORDRE NATUREL. — On ἃ dit plus haut, col. 2851, que le surnaturel ne s'oppose pas au naturel, mais qu’il le complète et le perfectionne, sans cependant qu’il soit exigé par lui. C’est la doctrine proposée par l’Église, d’une manière expresse dans la définition des rapports de la raison et de la foi,
voir RAISON, t. ΧΠῚ, Col. 1648, d’une manière plus générale dans la réprobation, par Pie X, de l’immanentisme moderniste :
« Les modernistes, revenant à la doctrine de l’immanence, s’efforcent de persuader à l’homme (non-croyant) qu’en lui, dans les profondeurs mêmes de sa nature et de sa vie, se cachent l’exigence et le désir d’une religion, non point d’une religion quelconque, mais de cette religion spécifique qui est le catholicisme, absolument postulée, disent-ils, par le plein épanouissement de la vie. Ici, Nous ne pouvons Nous empêcher de déplorer une fois encore et très vivement qu’il se rencontre des catholiques qui, répudiant l’inmanence comme doctrine, l’emploient néanmoins comme méthode d’apologétique; paraissant admettre dans la nature humaine, au regard de l’ordre surnaturel, non seulement une capacité et une convenance — choses que, de tout temps, les apologistes catholiques ont eu soin de mettre en relief — mais une vraie et rigoureuse exigence. » Denz.- Bannw., ἢ. 2103; tr. fr. Actes de Pie X, t. 111, p. 145.
Dans cette phrase de l’encyclique se trouve résumée la doctrine catholique des rapports de l’ordre naturel à l’ordre surnaturel. Nous n’avons pas l’intention de les exposer longuement, mais simplement de rappeler les principes généraux de la solution du problème.
1° En premier lieu, ces rapports ne sauraient être considérés in abstracto, comme si l’ordre naturel était un plan inférieur, l’ordre surnaturel un plan supérieur, sur lesquels l’activité humaine pourrait s’exercer séparément. Dans l’état présent de nature déchue et réparée, la raison humaine ne saurait être isolée de la révélation, la nature de la surnature. Le « péché philosophique », voir t. x11, col. 155 sq., est peut-être, en partie du moins, un produit de cette dissociation, col. 266, bien que le fait de l’appel de l’homme à une fin naturelle n’en soit pas l’unique raison, col. 272. La distinction théologiquement vraie de la fin naturelle et de la fin surnaturelle, voir 5. Thomas, 12, q. ΧΧΠῚ, a. 1 οἱ Delveritate, α. Χιν, a. 2*et'icint.-.v,-col. 2485, n'empêche pas qu’en fait la fin naturelle ne saurait plus être dissociée de la fin surnaturelle. Zbid., col. 2486. L’humanité déchue, mais réparée par et dans le Christ ne peut plus avoir d’autre fin que la vision intuitive et la possession béatifiante de Dieu luimême. Les petits enfants eux-mêmes, morts sans baptême, n’atteignent pas une fin naturelle; ils demeurent, par suite du péché originel, en dehors de la seule fin à laquelle ils étaient appelés. Dieu appelle tous les hommes à la fin surnaturelle : c’est sa volonté salvifique universelle dont personne n’est exclu. Voir INFIDÈLES (Salut des), t. ντι, col. 1727.
Psvchologiquement d’ailleurs, une séparation de l’ordre naturel et de l’ordre surnaturel est inconcevable : la nature humaine ou angélique, avec l’âme ou l'esprit et les facultés intellectuelles qui émanent de cette nature, forment le sujet dans lequel s’insèrent les éléments de la vie surnaturelle : grâce, vertus infuses et dons, actes correspondants à ces principes surnaturels. Or, ces principes ne constituent pas, à eux seuls, un principe guod, c’est-à-die un sujet surnaturel d'activité. Le principe complet de la vie surnaturel, c’est la nature elle-même, mais surélevée par les habitus surnaturels infus par Dieu en elle. Il n’y a pas en l’homme une âme appartenant à l’ordre de la nature et une âme appartenant à l’ordre de la surnature : c’est l’âme, par elle-même appartenant à l’ordre naturel, qui devient par l’infusion de la grâce et des vertus — principes quibus — le principe quod, le sujet agissant, dans l’ordre de la vie surnaturelle.
On ne devra jamais oublier ce principe en parlant, in concrelo, des rapports du naturel et du surnaturel.
20 Le surnaturel étant ainsi conçu, et quant à la fin dernière, et quant au sujet qui tend vers cette fin, comme le complément du naturel, on comprendra immédiatement que, tout au moins chez les créatures
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intelligentes, appelées en fait par Dieu à vivre d’une vie relevant de l’ordre surnaturel, il y ait comme trois rapprochements à établir entre l’ordre naturel et l’ordre surnaturel.
1. Un rapprochement de capacité. — C’est le mot dont se sert Pie X et c’est ce que les théologiens ont appelé, dans la créature raisonnable, la puissance obédientielle par rapport à l’ordre surnaturel. Mais ici, puisque le surnaturel quoad modum peut s'appliquer même aux créatures sans raison — comme, par exemple, dans les miracles opérés sur ces créatures — la puissance obédientielle doit être prise dans sa plus large acception : « Dans toute créature il y a une certaine puissance obédientielle, en tant que la créature obéit à Dieu (aussi bien dans l’ordre de la nature que dans celui de la grâce) pour recevoir tout ce que Dieu voudra... C’est ainsi qu’en vertu de l’agent surnaturel peut être obtenu un effet auquel ne saurait atteindre la vertu d’un agent naturel. » S. Thomas, De virtutibus in communi, q. 1, ἃ. 10, ad 13vn; cf. I2 , q. cv, a. 6, ad um (pour la possibilité du miracle, voir ici ce mot, t. x, col. 1830, 1831) et 1115, q. ΧΙ, ἃ. 1 (pour l’existence d’une science infuse dans l’âme du Christ). Voir aussi De potentia, 4. vi, ἃ. 1, ad 1855,
Cette puissance obédientielle de l’ordre naturel à l’égard de l’ordre surnaturel n’est pas seulement une simple possibilité objective, c’est-à-dire la non-répugnance des deux ordres, mais c’est une réelle puissance subjective, relativement à l’action possible de Dieu dans la créature.
2. Un rapprochement de convenance. — Après avoir parlé de capacité, Pie X parle de convenance. Si le surnaturel doit perfectionner le naturel, il s’avère qu’un tel perfectionnement implique une réelle et positive convenance par rapport à l’ordre naturel. Avant la connaissance du surnaturel, il est difficile d'affirmer cette convenance; mais, une fois le surnaturel dévoilé à notre intelligence par la révélation, l’homme qui réfléchit ne peut s'empêcher de constater la haute convenance de l’ordre surnaturel :
« Si elle considère la révélation dans son contenu, la raison est obligée de reconnaître qu’elle y trouve une solution apaisante des problèmes de la souffrance, de la mort, des rapports de l’homme avec Dieu. Si elle considère les énergies spirituelles du christianisme, elle doit avouer qu'elles sont capables de combattre et de faire reculer le règne du péché. Si elle considère les moyens de diffusion et de conservation des vérités nécessaires à la vie, elle doit reconnaître que l’Église catholique, et l’Église catholique seule, en possède de pratiques et d’efficaces, capables de donner une solution satisfaisante au problème du doute. » L. Sullerot, Le problème de la vie devant la raison et devanil Le catholicisme, Marseille, 1928, p. 152-153.
C’est ainsi qu’une fois connu par la révélation — mais on ne saurait trop insister sur la nécessité de cette connaissance préalable — l’ordre surnaturel apparaît à notre intelligence comme empreint d’une souveraine convenance par rapport à notre nature. Haute convenance du mystère de la Sainte Trinité qui nous montre la vie intime de Dieu dans le Verbe et l'Amour; haute convenance du mystère de l’incarnation et de la rédemption, d’une part montrant l’infinie bonté et l’infinie justice de Dieu, d'autre part projetant sur les origines et les destinées humaines des aperçus que la raison était incapable de découvrir. Comme on le notait tout à l’heure, on y trouve la solution apaisante des problèmes de la souffrance, de la mort et des rapports de l’homme avec Dieu. Convenance de l’Église, des sacrements, de la résurrection future, de l’au-delà et surtout de la récompense éternelle des bons — vision et possession divines — si pleinement conformes aux aspirations de notre intelligence et de notre salut. Nous ne faisons qu’esquisser les grandes lignes : l’analyse détaillée des éléments de
l’ordre surnaturel ferait tout aussi parfaitement ressortir ce rapprochement de convenance.
3. Un rapprochement d'aspiration de la nature vers la surnature. — De toute évidence, il faut, comme le recommande Pie X, éviter à tout prix de parler d’exigence stricte. L'expérience religieuse, si parfaite soitelle en une âme d'élite, ne saurait être qu'insuffisante, en droit comme en fait, pour permettre à l’homme d'atteindre l’ordre surnaturel et même de la connaître d’une connaissance claire et exacte. Voir EXPÉRIENCE RELIGIEUSE, t. v, col. 1834 sq., et, en ce qui concerne la théorie moderniste, col. 1843-1847. Néanmoins l’expérience de la grâce, car l'existence d’un tel secours changerait la face du problème, révèle à l'âme qui s’y livre des aspirations vers des formes plus hautes et plus parfaites que celles d’une religion purement naturelle. Platon, dans le Banquet, 210 sq., ne s’extasiait-il pas sur « la destinée d’un mortel à qui il serait donné de contempler le beau sans mélange, dans sa pureté et sa simplicité, non pas revêtu de chairs ou de couleurs destinées à périr, à qui il serait donné de voir face à face, sous sa forme unique, la beauté divine? »
Un certain nombre de philosophes chrétiens contemporains ont tenté d'ouvrir la voie à une démonstration du surnaturel par la voie de l’expérience religieuse et le sentiment de notre indigence en face des besoins de notre âme. Nous n’avons pas à entrer ici dans le détail de controverses qui ont trouvé leur écho en d’autres articles de ce dictionnaire. Nous nous bornerons simplement à rappeler quelques principes :
a) On ne saurait affirmer dans la nature une exigence véritable du surnaturel. Introduire dans la nature cette exigence, c’est enlever toute délimitation entre l’ordre surnaturel et l’ordre naturel. C’est tomber ou dans le naturalisme ou dans le fidéisme, et celuici ne vaut pas mieux que celui-là.
δ) On doit admettre que l'expérience de notre nature déchue nous fait constater notre indigence en face de nos devoirs même simplement d’ordre naturel. C’est le procédé employé par saint Thomas dans la B-II®, q. cix, pour prouver la nécessité de la grâce.
c) On doit admettre que cette expérience de notre indigence nous permet d’induire l’existence d’un ordre transcendant. « Transcendant » ne signifie pas ici « surnaturel », mais marque simplement un dépassement de notre nature déchue. Qu'il soit permis de rappeler une vérité que nous avons déjà soulignée ailleurs, Ami du clergé, 1931, p. 330 et Leçons élémentaires de métaphysique chrétienne, Paris, 1938, p. 72; remarque reprise par M. Vérièle dans Le Surnaturel en nous et le péché originel, Paris, 1933, p. 196-197 :
On voudra bien observer que, dans l’état présent de la nature déchue par le péché originel, on peut, en un certain sens, parler d’une exigence immanente à l’homme, par rapport à l’ordre surnaturel. 1] convient, en effet, de se souvenir que, dans l’état de nature déchue (c’est-à-dire la nature qui aurait pu être créée par Dieu sans élévation à l’ordre surnaturel), la nature humaine ne se suffisait pas à elle-même, ni dans l’ordre de la connaissance, ni dans celui de l’action. L'homme aurait eu besoin, en cet état (qui d’ailleurs n’a jamais existé), de secours divins d’ordre naturel pour corriger les défauts, les tendances mauvaises de la nature. Or, dans l’ordre surnaturel présent, les secours exigés par la pure nature sont inclus dans la grâce surnaturelle. Donc, nonobstant son caractère surnaturel et gratuit, l’ordre de la grâce contient encore, tout en le dépassant, quelque chose qui répond aux exigences strictes de la nature. Les théoriciens de l’apologétique de l’immanence pourraient trouver là une base théologique extrêmement solide pour justifier ce qui, dans la doctrine de l’immanence, peut être acceptable au regara de la foi.
d) Peut-on aller plus loin et admettre une aspiration expresse de la nature vers une fin surnatureile? Pour la nature déjà vivifiée par la grâce sanctifiante ou
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même simplement sollicitée par la grâce actuelle, aucun doute possible. L'âme, déjà vivifiée par la grâce, éprouve certainement un besoin positif du surnaturel. L'âme pécheresse, mais instruite de ses destinées surnaturelles, ne peut pas ne pas éprouver les mêmes aspirations vers un état qu’elle sait devoir être le sien. Quant à l’homme ignorant et encore païen,
Étant convié à une destinée surnaturelle, il faut bien que, concurremment à l’offre extérieure de la Révélation, ou à ce qui peut en être le succédané, il soit intérieurement travaillé par des grâces actuelles prévenantes, par des sollicitations surnaturelles; autrement, il ne parviendrait jamais au salut, puisque l'initiative n’en saurait venir de lui; et le salut pourtant lui est imposé. D'autre part, il faut bien qu'une fois ou l’autre ces mêmes grâces le dérangent dans le repos, dans l'indifférence tranquille et satisfaite, où il serait tenté de s’assoupir; autrement, pareilles à des touches qui ne toucheraient rien, elles seraient comme n'étant pas, elles ne seraient pas.
Donc, en passant sur son âme, elles la soulèvent, elles l’agitent, elles la creusent, empêchant qu’elle soit jamais légitimement étale. Et ce doit être le principe d’un trouble profond, d’une inadéquation et, pour employer déjà le mot de saint Augustin et de Malebranche, d’une inquiétude, équivoque sans doute en ses manifestations, mais qui, même étouffée, témoigne d’un besoin; sans pouvoir en prendre par elle-même une conscience nette, l’âme aspire au surnaturel. Auguste Valensin, Immanence (Métkode d’) dans Dictionn. apol., t. 11, col. 587-588.
Et l’auteur qu’on vient de citer de conclure qu’ «il existe pour l’âme ignorante et païenne, celle qui n’est encore que conviée, un besoin (négatif) du surnaturel, créé par le vide d’une disposition qui, étant la marque d’un état perdu, le signe d’un rappel, l’effet d’une grâce prévenante et la condition d’une grâce habituelle, peut déjà s'appeler, dans un sens analogique, une grâce elle-même ». Zbid., col. 588.
Et nous ajouterons que, conditionné par la grâce, ce besoin du surnaturel peut très bien déjà, en certains cas du moins, présenter un aspect positif.
e) Mais le cas intéressant — plus théorique peutêtre que pratique — concerne l’aspiration de l'âme, dépourvue de toute sollicitation divine et laissée à ses seules ressources naturelles. Cette âme peut-elle désirer le surnaturel?
La question s’est posée entre théologiens surtout à propos du célèbre texte de saint Thomas, I8-II®, q. 11, AO
L’intellect humain, quand il connaît dans son essence un effet créé et ne sait pourtant de Dieu qu’une chose, à savoir qu’il est, ne peut prétendre être élevé en perfection jusqu’à atteindre purement et simplement à la cause première; il lui reste un désir naturel de chercher à connaître cette cause. Il n’est donc pas encore parfaitement heureux. En conséquence, pour la parfaite béatitude, il faut que l’intellect atteigne à l’essence même de la cause première.
Et ailleurs, saint Thomas déclare que ce désir demeurerait vain s’il n’était pas réalisé. Cf. 15, 4. ΧΙ, a. 1; Cont. Gent., Il. III, ὁ. L-L111; De verilate, q. Vin, a. 1; Comp. theol., c. IV, cv.
Les différentes interprétations et explications de ce « désir naturel du surnaturel » ont été données icimême, voir APPÉTIT, t. 1, col. 1692 sq. On trouvera un nouvel exposé de la question, et quant à la pensée personnelle de saint Thomas et quant à la solution à donner au problème lui-même, dans R. Garrigou- Lagrange, De revelatione, Rome, 1931, t. τ, p. 388 54.» et plus récemment, Revue thomiste, 1933, p. 669 sq. et De Deo uno, Paris, 1938, p. 254-269; et dans Sertillanges, La béalitude, Paris, 1936, édit. de la Somme théologique de saint Thomas d’Aquin, appendice 11, ὃ 4, p. 303-315, corrigeant quelque peu l'interprétation antérieurement proposée dans Saint Thomas d'Aquin, Paris, 1910, 1. IV, c. 1v. Très récemment, le P. Pedro Descogs dans Le Mystère de notre élévation surnalu-
relle, Paris, 1938, a refusé toute probabilité à la thèse d’une démonstration rationnelle de la possibilité de la vision béatifique, tandis que le P. Guy de Broglie s'était attaché à montrer la probabilité de la thèse contraire, Du caractère mystérieux de notre élévation surnalurelle, dans Nouvelle revue théologique, 1937, p. 337-376. Un échange de vue, parfois assez vif, a eu lieu, dans la même revue, entre les deux auteurs.
Garrigou-Lagrange, De revelatione, Rome, 1931, t. 1, c. vi, p. 191-217; Palmieri, De ordine supernaturali et de lapsu angelorum, Prato, 1910, c. 1; Card. C. Mazzella, De Deo creante et elevante, Prato, 1908, n. 662; Pignataro, De Deo creatore, Rome, 1904, de angelis, p. 115 sq.; Chr. Pesch, Prælectiones dogmalticæ, t. 111, de Deo creante et elevante, n. 163 sq.; Hugon, Tractatus dogmatici, t. 11, Tractatus de gratia, proœmium et, en général, tous les manuels, soit à l’occasion de l’élévation des anges et de l’homme à l’état surnaturel, soit en guise d’introduction au traité de la grâce. On consultera tout particulièrement Billot, De virtulibus infusis, prolégomènes, sur le problème spécial des habitus naturels et surnaturels.
On devra recourir également aux grands commentateurs de saint Thomas (13, q. x11 : le surnaturel ordonné à la vision béatifique), et à quelques traités spéciaux : Ripalda, De ente supernaturali, 1. 1; Scheeben, Natur und Gnade, Mayence, 1861; Schrader, De triplici ordine, naturali, præternaturali, supernaturali, Vienne, 1864; PBainvel, Nature et Surnaturel, Paris, 1905; P. Ehrardt, Le surnaturel, Avignon, 1930, et d’excellentes études du P. Mercier, O. P., Le surnaturel, parues dans la Revue thomiste, 1902 sq.
En ce qui concerne les applications récentes aux problèmes théologiques soulevés par l’apologétique de l’immanence, outre les ouvrages cités au cours de l’article, voir ici même EXPÉRIENCE RELIGIEUSE; RÉALISME (col. 1881- 1889); dans le Dictionn. apol., l'art. Immanence (Méthode d’'), d'Aug. Valensin, t. 11, col. 579-593 et de J. de Tonquédec, col. 593-611. Ce dernier article n’est d’ailleurs qu’un extrait du livre Immanence du même auteur, Paris, 1913 (nouvelle édition, 1933).
A. MICHEL
SUSO (Le bienheureux Henri), dominicain, écrivain mystique (x1v® siècle). — I. ΝΊΕ. — Suso est la transcription latine sous laquelle Surius ἃ fait connaître le frère prêcheur Henri Seuse. Né à Constance vers 1295, Suso était entré dès l’âge de treize ans, comme novice, au couvent des dominicains de cette ville. Ainsi qu’il le déclare lui-même, il ne paraît pas, au début de sa vie religieuse, avoir fait de grands progrès, mais, vers sa gix-huitième année, s’opère en lui une véritable conversion. Son zèle pour la perfection se marque d’abord par un ascétisme plus ou moins prudent ; il sévit très durement contre son corps jusqu’au moment où, vers la quarantaine, Dieu lui fait comprendre qu’il est d’autres moyens que la mortification volontaire pour arriver à la parfaite maîtrise de soi et que l’acceptation résignée des épreuves envoyées par la Providence est de plus de prix que les souffrances les plus raffinées que l’on s’inflige de son propre gré.
Si l’autobiographie du serviteur de Dieu nous renseigne assez bien sur les voies par lesquelles il s’éleva à la perfection, sur les étapes mêmes de ses progrès, elle est loin de satisfaire toute notre curiosité en ce qui concerne les circonstances extérieures d’une vie qui paraît avoir été passablement traversée. Sur ces données chronologiques, voir K. Bihlmevyer, dans Hist.pol. Blätler, t. cxxx, 1902, p. 46-58, 106-117,.et dans Hist. Jahrbuch, t. XxV, 1904, p. 176-190. C’est à Constance que Suso ἃ dû commencer ses premières études; il les a peut-être continuées au s{udium generale de Strasbourg. En 1324 ou 1325 il a été envoyé, pour se perfectionner en théologie, au s{udium de Cologne où il a dû encore connaître Maître Eckhardt; la façon dont il parle de celui-ci, la vénération qu’il lui a vouée ne s’expliqueraient pas sans un contact personnel avec le célèbre mystique. S'il a eu Eckhardt pour maître, il a dû avoir aussi Tauler pour condisciple. En tout cas