THÉOLOGIE CATHOLIQUE
(Suite)
SCHOLARIOS Georges, philosophe et .théologien byzantin du xv® siècle, devenu patriarche de Constantinople sous le nom de Gennade II, après la prise de la ville par les Turcs. — I. Vie. II. Écrits (col. 1527). III. Doctrine (col. 1559).
I. VIE. — Jusqu'à ces dernières années, la vie de Georges Scholarios était fort mal connue. Elle l’est un peu mieux depuis la publication intégrale de ses œuvres; mais que de choses nous ignorons encore d’une existence qui fut fort agitée! Plusieurs causes ont contribué à la rendre obscure. Tout d’abord la multiplicité des noms que Scholarios a portés. Dans sa jeunesse, il s’est appelé : « Georges Kourtésès le Scholaire », Γεώργιος Κουρτέσης ὁ Σχολάριος ; puis le nom de Kourtésès n’a plus paru, et l’on ἃ eu simplement « Georges Scholarios ». A partir de 1450, Georges est devenu moine $ous le nom de « Gennade». Il reparaît sous le nom de Gennade après 1453 comme patriarche de Constantinople, pour se métamorphoser bientôt de nouveau en « l’humble moine Gennade ». Et il a signé successivement de nombreux écrits de ces divers noms. D'abord unioniste et ami des Latins, Scholarios est devenu, à partir d’une certaine date, l’adversaire fougueux de l’union de Florence, le successeur de Marc d’Éphèse dans sa lutte contre les Latins. Il a abordé, dans ses écrits, les sujets les plus divers, depuis la grammaire et la poésie profane ou liturgique jusqu’à l'exégèse de l’Organon d’Aristote, jusqu'aux plus hautes spéculations théologiques. Aussi Allatius, dans son De Georgiis, distingue-t-il trois personnages ayant porté k nom de Scholarios; Jean-Matthieu Caryophylle en trouve au moins deux; et l’un des amis de jeunesse de Scholarios, qui l’avait connu à Constantinople en 1420, François Philelphe, le salue du titre de métropolite de Serrès. Cf. E. Legrand, Cent-dix lettres de François Philelphe, Paris, 1892, p. 214.
La date précise de sa naissance est inconnue; mais tout invite à la placer aux premières années du xv® siècle, vers 1405 environ 1425, Georges a entendu prêcher Syméon de Thessalonique; en 1420, François Philelphe le rencontre à Constantinople alors qu’il est dans la prime jeunesse; au moment où il écrit sa première introduction à la grammaire, Georges est encore tout jeune et l’empereur Manuel Paléologue est déjà mort (1425). C’est lui-
DICT. DE THÉOL. CATHOL
: ainsi, antérieurement à |
même qui nous donne ce détail dans une note autographe inscrite dans l’Ambrosianus græcus 291. En 1430, il devait donc avoir environ vingt-cinq ans.
Il naquit à Constantinople d’un père originaire de Thessalie et fut orphelin de bonne heure. Ses parents, qui étaient de condition aisée, lui donnèrent pour précepteur le fameux Marc d’'Éphèse qui lui enseigna les premiers éléments, jusqu'aux humanités exclusivement. Pour ce qui regarde la rhétorique, la philosophie et la théologie, Georges nous apprend lui-même qu’il fut un autodidacte; en fait, il puisa une bonne partie de sa science à des sources latines. Il apprit en effet le latin de bonne heure. La fréquentation des ouvrages latins, comme aussi ses relations, le firent de bonne heure accuser d’être un « latinophrone », c’est-à-dire un partisan des erreurs latines. Il dut s’en défendre plus d’une fois et ces accusations n’étaient pas sans quelque fondement. Ce ne fut pas impunément qu’il lut les ouvrages de controverse catholiques contre la doctrine de Photius sur la procession du Saint-Esprit. C’est sans doute à cette connaissance approfondie de la doctrine adverse qu’il faut attribuer et son zèle unioniste à Florence et la modération relative de sa polémique ultérieure contre les Latins.
Après avoir acquis pour lui-même, il ouvrit dans sa propre maison une école de grammaire et de philosophie, où il eut pour élèves des Grecs et même de ces Italiens qui venaient à Byzance s'initier, sinon à la philosophie d’Aristote, du moins à la connaissance de la langue et de la littérature grecques. C’est pour ses élèves qu’il composa une grammaire, commenta et résuma les œuvres philosophiques d’Aristote, traduisit, résuma ou commenta plusieurs ouvrages de saint Thomas d’Aquin. Grâce à lui, nous connaissons les noms de trois de ses disciples : c’est d’abord son propre neveu, Théodore Sophianos, mort à la fleur de l’âge au monastère de Vatopédi de l’Athos, en 1456. Le second s’appelait Jean et n’est pas autrement connu, Le troisième a laissé un nom dans la littérature byzantine : c’est Matthieu Camariotès, à qui furent dédiés la tra duction et le commentaire du De enfe el essentia de saint Thomas d'Aquin.
C'est au milieu de ces occupations studieuses que les honneurs vinrent le trouver. Antérieurement au concile de Florence et jusqu’en 1450, il entra au palais
impérial avec les titres de « juge général des Romains » et de « secrétaire général de l’empereur », καθολικὸς rournc τῶν ‘Pœualwv, καθολικὸς σεκρετάριος τοῦ βασιλέως. En même temps, il était, quoique simple laïc, le prédicateur attitré de la cour, et donnait chaque vendredi, au palais impérial, un sermon en présence du sénat et de toute la ville. Le juge des Romains sut se faire aimer tout en restant intègre. Le secrétaire de l’empereur était flatté presque à l’égal de son maître. On rivalisait d’éloges à l'adresse du prédicateur de la cour. C’est lui-même qui nous le dit. D'ailleurs ses nouvelles charges ne le distrayaient pas de l’étude, et il continuait à donner ses leçons comme auparavant.
Sur ces entrefaites, commencèrent les négociations entre grecs et latins pour l’union entre l’Église romaine et l’Église byzantine. Scholarios était alors le Grec le plus versé dans la théologie des Latins, celui qui connaissait le mieux l’histoire des controverses passées sur la fameuse question du Filioque, considérée alors comme le plus grand obstacle à l’union. De cette question il avait fait une étude approfondie en lisant aussi bien les écrits des latins que ceux de ses compatriotes; il passait pour latinophrone. Rien d'étonnant à ce que l’empereur Jean VII Paléologue l’ait choisi pour être du nombre des laïcs qui devaient l’accompagner au concile. Nous connaissons les noms de deux autres de ces ἄρχοντες qui portaient, comme lui, le prénom de Georges, à savoir Georges Amiroutzès et Georges Gémiste Pléthon.
Que notre Georges ait été un chaud partisan de l’union des deux Églises, on ne saurait le contester. Sans doute, il prévoyait les difficultés de l’entreprise; mais ses lectures patristiques l’avaient convaincu qu’un accord était possible sur la procession du Saint-Esprit. Or, d’après lui, il n’y avait guère que cette question qui ΠῚ vraiment difficulté. Invité à donner son avis dans l’assemblée que l’empereur réunit à Constantinople pour délibérer sur les meilleurs moyens d’engager les discussions avec les Latins au futur concile, il lut un discours dans lequel il se déclara partisan d’un ‘examen définitif des divergences dogmatiques en prenant pour base les écrits des docteurs de l’Église. S'il ne s’agit, dit-il, que d’une union « économique », c’està-dire superficielle et de façade, inutile de réunir un concile; des ambassadeurs peuvent suflire à pareille besogne. Ce conseil fut applaudi, mais pas par tous; d’autres y mirent des sourdines. Cf. Silvestre Syropoulos, Historia concilii Florentini, éd. R. Creighton, La Haye, 1660, p. 49-51. Sa conduite au concile sera éclaircie plus loin. I] favorisa le parti de l’union par ses discours et ses interventions : ce qui ne veut pas dire qu’il approuva tout ce qui s’y fit. S'il fallait en croire Silvestre Syropoulos, son départ de Florence, dès le 14 juin 1439, aurait eu pour cause la volonté arrêtée de ne pas assister à la proclamation officielle de l'union. Syropoulos, op. cit., p. 268. Marc d'Éphèse paraît avoir interprété dans le même sens ce départ précipité. Mais le même Marc reconnaît aussi qu'après le retour à Constantinople son ancien élève lui donna de nouvelles inquiétudes au sujet de son orthodoxie. Cf. sa Lettre à Georges, écrite en 1440, éd. L. Petit, dans ἢ, O., τ. xvn, p. 460.
Ce qui est sûr, c’est que, dès 1443, le maître et le disciple s’étaient réconciliés. Et lorsque, l’année suivante, l’archevêque d’Éphèse mourant voulut se donner un successeur pour diriger la lutte contre l’union de Florence, c’est sur Georges Scholarios qu'il jeta les yeux. Celui-ci, dans ses écrits postérieurs, parlera plus d’une fois du serment qu’il fit alors à son ancien maître de défendre jusqu’à la mort les dogmes nationaux. Voir le texte de la Réponse de Georges à Marc d’ Éphèse mourant publié par L. Petit dans P. O., τ. xvn, p. 489-491.
Qu'il ait été fidèle à sa promesse, c’est ce que
SCHOLARIOS. VIE
prouvent surabondamment ses nombreux écrits polémiques contre le dogme catholique de la procession du Saint-Esprit et contre le concile de Florence, composés entre les années 1444 et 1453. Ils remplissent tout le t. τα et plus du tiers du t. 111 des Œuvres. A partir de la mort de Marc d'Éphèse, il s'intitule, lui, simple laïc, « le chef de l'assemblée des orthodoxes », τῆς τῶν ὀρθοδόξων συνάξεως ἐξάρχων. Œuvres, t. νι, p. 178. Dè; l'automne de 1444, il se lance avec fougue dans la lutte et soutient de longues discussions sur le Filioque, qu'il met sans retard par écrit. Les dissertations, les dialogues, les lettres contre le dogme défini à Florence se succèdent presque sans interruption jusqu’à la mort de Jean VII Paléologue (1448).
A ce moment, la fortune de Scholarios pâlit. On réussit à indisposer contre lui le successeur de Jean, Constantin, qui n’a pas encore pris position vis-à-vis de l'union. Sous le coup de la disgrâce, le polémiste antilatin éprouve un profond dégoût du monde; en 1450, il exécute le vœu qu'il avait fait au cours de sa trentième année, d’embrasser la vie monastique. Il revêt le saint habit dans le monastère de Kharsianitès, τοῦ Χαρσιανείτου, et prend le nom de Gennade. Il ne cesse pas pour cela la lutte contre les unionistes de Byzance et les Latins d'Occident. A l'automne de 1451, les hussites de Prague dépêchaient à Constantinople une ambassade conduite par le prêtre anglais Constanτὰ Platris pour conclure l’union avec l’Église orientale, Constantin demanda à être instruit de la foi grecque. On lui donna pour catéchiste le moine Gennade, qui s’acquitta parfaitement de sa mission. Ce fut surtout à l’arrivée, en novembre 1452, du cardinal Isidore de Kiev, envoyé par Nicolas V pour promulguer le décret d’union, que notre moine redoubla d’activité pour empêcher ce qu’il considérait comme la pire des catastrophes. Lorsque la proclamation fut un fait accompli (12 décembre 1452), demeuré seul, ou à peu près, à avoir refusé d'accomplir le geste auquel les autres se plièrent, il fit éclater sa douleur. Cf. Œuvres, t. ur, p. 180-188.
Le 29 mai 1453, Constantinople tombait au pouvoir des Turcs et, le lendemain, le moine Gennade était pris en compagnie de son neveu Sophianos et de plusieurs autres, réduit en servitude et emmené à Andrinople. Il eut la chance d’échoir en partage à un riche musulman, qui le traita avec honneur. Bientôt même la fortune lui sourit d’une manière inespérée. Mahomet II voulut donner à la nation grecque une sorte d’organisation autonome sous la haute direction de son chef religieux. Ayant appris que le siège patriarcal était vacant, il fit procéder à l’élection d’un nouveau titulaire, suivant les prescriptions canoniques. Le choix du clergé tomba sur le moine Gennade. Le sultan ordonna de le rechercher. On le découvrit non sans peine, et il dut, malgré lui, revenir à Constantinople et accepter la charge qu’on lui imposait.
Dans la lettre pastorale qu’il écrivit sur la prise de Constantinople, à l'automne de 1454, Gennade nous apprend qu'il s’écoula un certain temps entre ce retour d’Andrinople à Constantinople par ordre du sultan (fin septembre 1453) et son élection comme patriarche. Il employa cet intervalle à reconstituer un monastère, dont il dut racheter les moines réduits en esclavage et à relever des églises pour les chrétiens restés dans la ville. Puis se réunit un synode nombreux d’évêques venus d'Europe et d'Asie. Malgré ses instantes protestalions, il dut se soumettre au choix unanime qu'on fit de sa personne. Il fut donc ordonné successivement diacre, prêtre, évèque et patriarche. Le sultan le combla de marques d'honneur et favorisa sa tâche de restaurer l’Église. ΠῚ alla même jusqu’à lui faire trois longues visites pour le questionner sur la religion chrétienne. Voir ci-dessous, col. 1542. Scholarios ne s’est
jamais plaint de Mahomet II, et a regardé comme un miracle le sort qu'il fit aux chrétiens. Cf. Œuvres, t. τν, p. 224-227, 265-266.
Intronisé le 6 janvier 1454, Gennade, après neuf mois de gouvernement, en avait assez de la charge pastorale; le 7 octobre 1454 était l’ultime délai qu'il avait fixé pour se retirer. Sur les instances qu'on lui fit, il déclara qu'il resterait jusqu’au 6 janvier 1455, anniversaire de son intronisation; mais, passé ce terme, sa décision était irrévocable de reprendre la vie monastique. Œuvres, t. 1V, p. 233. Des indices sérieux permettent de croire que son patriarcat se prolongea néanmoins jusqu’au printemps de 1456. Nous apprenons, en effet, par une note insérée dans le cod. 328 du monastère de Vatopédi, qu’à la date du 12 mai 1456, samedi de la Pentecôte, le patriarche Gennade visita ce monastère.
Pour connaître les causes de sa démission, qui fut tout à fait volontaire d’après son propre témoignage, pas n’est besoin de recourir aux histoires fantaisistes de certains chroniqueurs de l’époque. Dès les premiers mois, Gennade avait trouvé partout des résistances à ses desseins de réforme aussi bien dans le clergé et les moines, que chez les fidèles. Des cabales s'étaient formées contre lui. Il avait acquis la conviction que, loin d’être utile à l'Église, il était plutôt un obstacle au bien, et qu'il risquait, en restant, de compromettre son salut. 11 pouvait mettre aussi en avant sa santé lamentable : voir ses deux lettres pastorales. Œuvres, t. 1, p. 292; t. rv, p. 229.
Démissionnaire, il gagna le Mont-Athos, où depuis longtemps il avait désiré se retirer. Mais dès 1457, on le trouve au monastère stavropégiaque de Saint-Jean- Baptiste, au mont Ménécée, près de Serrès. C’est là qu'il passa le reste de sa vie, sauf le temps que durèrent ses deux autres patriarcats. Ce fut sûrement après 1460 et avant le mois d’août 1464, qu’eut lieu le deuxième patriarcat, probablement après la déposition de Joasaph I Koccas (novembre 1463), auquel Scholarios semble faire allusion dans son ΠΕερὶ σιωπῆς, adressé à Théodore Branas (1465). Œuvres, t. τν, p. 265. Ce second patriarcat fut très court et se termina par une fuite précipitée. 1bid., p. 272. La cause de cette fuite fut sans doute que l’on voulut l’obliger à admettre le mariage adultère de Georges Amiroutzès, cousin germain du sultan. Joseph Ie Koccas avait été déposé justement parce qu’il avait refusé de se prêter à cette besogne. Cf. E. Legrand, Bibliographie hellénique aux XV® εἰ xvre siècles, t. 111, p. 195-200. Ramené de force une troisième fois, le pauvre Gennade donnait le sermon pour la fête de l’Assomption, le 15 août 1464, dans le monastère patriarcal de la Pammacaristos. Ce troisième patriarcat dura un peu plus d’un an. S’il a commencé à l’été de 1464, c’est donc à l’automne de 1465 que Gennade regagna, pour ne plus en sortir, son cher couvent du Prodrome. Il y mena une vie toute de recueillement et de labeur intellectuel. C’est là qu'il composa ses meilleurs écrits théologiques, là qu’il prononça quelques-unes de ses plus belles homélies. Nous ignorons encore la date de sa mort, mais nous savons, par une note glissée dans le Parisinus græc. 1289, un de ses autographes, qu’il vivait encore en 1472. C’est, en effet, à ses loisirs monastiques du mont Ménécée, que nous devons les principaux manuscrits autographes qui nous ont conservé la plus grande partie de ses œuvres. C’est dans ce même monastère qu’il fut enseveli En 1854, le patriarche œcuménique Anthime VI ordonna le transfert solennel de ses restes dans le second narthex intérieur de l’église du monastère, sur la droite. La cérémonie eut lieu le 7 mai. Une inscription en prose relate le fait et une épitaphe en vers, composée par Élie Tantalidès, fait l'éloge de l'illustre ancêtre.
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Depuis le xve siècle, le nom du patriarche Gennade figure dans le Synodicon du dimanche de l'Orthodoxie avec une longue et élogieuse mention, transcrite, peu après sa mort, sur le folio liminaire d’un de ses principaux autographes, le Parisinus 1294, Cf, Œuvres, L, 1, introduction, p. ΧΧαῖ; t. vin, Appendice, V, p. 33*, Sa mémoire ἃ toujours été en honneur parmi les Grecs modernes. Ils l’ont glorifié surtout comme patriote et comme champion de l’orthodoxie contre les Latins. Mais son influence parmi eux, tant dans le domaine philosophique que dans le dômaine théologique, a été minime, la plus grande partie de ses écrits étant demeurée à peu près inconnue jusqu’à l'édition complète qui en a été faite tout récemment.
Si du point de vue de la production littéraire Georges Scholarios figure parmi les plus grands noms de la littérature byzantine, s’il s’est assimilé la science des Grecs et celle des Latins dans le domaine philosophique et théologique, il apparaît bien moins brillant sous le rapport du caractère. Il y a, en effet, dans sa vie, quelque chose qui peut faire suspecter la loyauté de sa conduite : nous voulons parler de ses attitudes successives et nettement contradictoires à l’égard de l'union avec les Latins, de sa palinodie sur la question dogmatique de la procession du Saint-Esprit. A un moment donné, il a soutenu la thèse latine et, tout en blâmant l'addition du Filioque au Symbole, il s’est déclaré prêt à transiger sur cette question, d’ailleurs secondaire. Au contraire, quelques années après le concile de Florence, Mare d’Éphèse une fois disparu, nous le voyons se mettre à la tête du parti antiunioniste et mener une lutte sans merci contre le décret signé par les Grecs au concile; il reprend la thèse de Photius et de Marc d’'Éphèse sur la procession du Saint-Esprit a Patre solo, se montre intraitable sur la question de l’addition au Symbole. Il est vrai que, depuis le xvre siècle et jusqu’à nos jours, le fait de cette volte-face radicale a été nié ou mis en doute par beaucoup d'auteurs. Mais on ne peut désormais en contester la réalité. Les preuves en seront données plus loin (col. 1554 sq).
On peut reprocher encore à notre Byzantin une vanité naïve, La modestie littéraire n’est pas son fort, et il se vante assez souvent de ses écrits, Du reste, devenu moine et même patriarche, il abonde en termes d’humilité sur.sa personne. Il s’appelle « l’humble moine Gennade » et implore la miséricorde de Dieu en des oraisons jaculatoires, dont il a parsemé ses autographes. Chose plus remarquable encore et qui montre qu’il avait le sens des réalités : dans les documents officiels qu’il a publiés comme patriarche, il ne prend pas le titre ambitieux de patriarche œcuménique, mais s'intitule « le serviteur des enfants de Dieu, l’humble Gennade », formule qui rappelle la signature de saint Grégoire le Grand. L’impression que donne la lecture de ses écrits est celle d’une âme profondément religieuse, hantée de bonne heure par le désir de la vie monastique. Mais il n’était point fait pour gouverner les hommes, il fut vite dégoûté de la charge patriarcale. A l’en croire, jusqu’à sa retraite au mont Ménécée, il eut à subir les atteintes de l’envie. Cf. la Lamentation sur les malheurs de sa vie, écrite en 1460, Œuvres, t.1 p. 284-285. Il parle aussi, à plusieurs reprises, du mauvais état de sa santé. Tout cela peut expliquer l'irritabilité qu’on sent percer çà et là dans quelques-uns de ses écrits. Il faut cependant dire à sa louange que, dans ses plus grands accès polémiques contre les Latins, il s’est abstenu des violences de langage et ne s’est pas cru autotisé à traiter d’hérétique l’Église catholique ; les Latins sont pour lui non des schismatiques, mais des dissidents et des séparés, ἐσχισμένοι, κεχωρισμένο ἑτερόδοξοι. Cf. Lettre aux moines du Mont Sinaï, Œuvres, t. τν, p. 201-202. C’est un exemple de modé
ration rare chez ses coreligionnaires. Aussi bien, il ne trouvait que deux points faisant réellement difficulté entre les deux Églises sur le terrain dôgmatique, à savoir la procession du Saint-Esprit et la question du palamisme. Voir Œuvres, t. ν, p. 2. Cela, pourtant, ne peut nous faire oublier le rôle néfaste que cet homme a joué après le concile de Florence pour maintenir un schisme déplorable dénué de toute base sérieuse dans le domaine de la doctrine.
II. Œuvres. — 19 Vue d'ensemble. — Scholarios a été un écrivain très fécond. Ses œuvres intéressent surtout la philosophie et la théologie, mais touchent aussi à d’autres branches du savoir : grammaire et philologie, histoire, poésie sacrée et profane. Sa philosophie se concentre sur Aristote et ses commentateurs, parmi lesquels figurent trois Occidentaux : Gilbert de La Porrée, saint Thomas d'Aquin et Pierre d'Espagne. De la théologie il aborde les diverses sections : homilétique, dogmatique, ascétique et morale, apologétique et surtout polémique. Il se bat contre les latins, contre les barlaamites et acindynistes, contre les simoniaques et contre les juifs. Il explique les mystères chrétiens aux musulmans. Sa correspondance, peu volumineuse, est cependant des plus précieuses pour l’histoire religieuse de Byzance dans la première moitié du xv® siècle.
Jusqu'à ces dernières années, une petite partie seulement de ce volumineux héritage littéraire était publiée; et encore les pièces de cette catégorie étaientelles fort dispersées. La P. G. rassemblait heureusement les plus importantes, t. οὐχ et οὐχὶ. Aussitôt après la guerre de 1914, Mgr Petit, alors archevêque d'Athènes, se préoccupa de préparer une édition critique complète des œuvres du grand Byzantip, après s'être assuré la collaboration scientifique et surtout financière d’un érudit hellène, Athanase-Xénophon Sidéridès. La tâche fut heureusement facilitée par la découverte de nombreux manuscrits autographes, sur la piste desquels avaient été mis les éditeurs par une note du savant paléographe Gardthausen, dans sa Griechische Paläographie, éd. de 1878, p. 321 et 361. Grâce à cette découverte, ces derniers ont été dispensés pour les quatre-cinquièmes des œuvres du long et fastidieux travail de collation des manuscrits. Ils n’ont eu, pour beaucoup de pièces, qu’à collationner des autographes, qui, pour certains morceaux, ont été au nombre de trois, de quatre et même de cinq. Sous ce rapport, cette édition représente un phénomène presque unique dans les annales de la publication des textes grecs.
L'édition des Œuvres complètes de Scholarios comprend huit tomes grand in-8°, de chacun 540 pages de texte environ. Chaque volume est précédé d’une introduction critique en français sur les pièces publiées, leurs sources manuscrites, leur contenu, et se termine par plusieurs tables rendant aisée la consultation de cette masse énorme de documents. Le t. vrrr est muni, en outre, de tables et d’appendices supplémentaires intéressant tout le recueil. Quand parut le t. rer, en 1928, Mgr Petit était déjà mort (+ 5 novembre 1927), L’auteur de cet article fut chargé de continuer la publication avec la collaboration de Xénophon Sidéridès, qui succomba, lui aussi, le 14 août 1929, peu avant l’apparition du t. 11. En 1936, paraissait le {, vu et dernier.
Il est impossible d'analyser ici chacune des pièces publiées. Nous nous contenterons de signaler par une brève mention les ouvrages principaux en suivant l'ordre de l'édition complète, On a visé à donner, dans les quatre premiers volumes, les œuvres vraiment originales. Les quatre derniers ont été réservés, sauf exceptions, aux résumés, traductions ou commentaires d'œuvres étrangères, Après cette énumération rapide, nous nous arrêterons à établir l'authenticité des écrits unionistes, qui a été longtemps contestée, Nous parle-
SCHOLARIOS. ŒUVRES ORATOIRES
rons ensuite des écrits perdus et des apocryphes. Pour la chronologie exacte de chacune des pièces, voir t. vrnt, p. 155-195.
2° Tome 1°r : Œuvres oraloires. Traités théologiques sur la Providence et sur l’âme (LxIV-550 pages). — Ce t. 1 renferme les œuvres oratoires; cinq traités sur la providence et la prédestination; enfin, cinq traités sur l’âme.
1. Œuvres oraloires. — a) Sermons et panégyriques. — Les seize pièces qui composent cette série sont rangées dans l’ordre chronologique, sauf les discours de carême, pour lesquels on a suivi l’ordre liturgique. Scholarios, en effet, nous ἃ laissé une véritable série quadragésimale, malheureusement incomplète, composée de sept discours, plus un discours pour la fête de l’Annonciation. Le premier dimanche de carême ou dimanche de l’Orthodoxie est représenté par deux sermons, qui évidemment n’ont pas été prononcés la même année. C’est pourquoi nous les avons séparés par le Sermon sur l’aumône, qui suivit, à une semaine d’intervalle, le premier des deux, traitant du jeûne.
Dans la série figurent trois homélies mariales : sur l’Annonciation, sur la Présentation au temple, sur l’Assomplion. La première est une œuvre de jeunesse et fut prononcée probablement devant la cour et le sénat, le 25 mars 1437, car il y est fait une claire allusion à l’union des Églises, qui se prépare. Le morceau constitue un vrai traité de théologie sur l’état primitif de l’homme, le péché originel, le plan divin de l’incarnation, la maternité divine de Marie. — L’homélie sur la Présentation fut prononcée le 21 novembre 1449, devant l’empereur Constantin XII et le sénat. Dans la péroraison, l’orateur, encore laïc, adjure les Byzantins de renoncer définitivement à l’union conclue à Florence et annonce à mots couverts sa retraite dans un monastère, — Quant à l’homélie sur l’Assomption, elle fut lue au monastère de la Pammacaristos, le 15 août 1464, lors du troisième patriarcat de Gennade. L’orateur affirme et exalte en termes aussi précis qu’'éloquents les privilèges de la Mère de Dieu, et spécialement son immaculée conception et son assomption glorieuse en corps et en âme.
Des sept sermons de carème, les deux premiers (Sermon sur la parabole du pharisien el du publicain et Sermon sur la parabole de l'enfant prodigue) sont les moins anciens, et ont été prononcés le dimanche, vraisemblablement au monastère du Prodrome, au mont Ménécée. Les deux autres sont de contenu ascétique, comme il convenait pour un auditoire monastique. Les cinq derniers font partie de la série des sermons du vendredi prêchés au triclinium impérial. Les deux plus remarquables sont le Sermon pour la fête de l'Orthodoxie et le Sermon sur l’eucharistie. Le premier est postérieur au concile de Florence, et même à l’année 1444, comme on le voit à l’esprit polémique contre les Latins, qui perce en plusieurs endroits; l’orateur est déjà lancé dans la controverse anti-latine, bien qu'il garde une certaine réserve, commandée par la politique impériale, Les hérésies proprement byzantines postérieures à Photius sont signalées. Jean Beccos, Barlaam et Acindyne ne sont pas oubliés. Grégoire de Chypre et Grégoire Palamas reçoivent de magnifiques éloges.
Le Sermon sur l’eucharistie, le seul de la série quadragésimale qui eût été publié jusqu'ici, voir Renaudot, Gennadii patriarchæ homiliæ de sacramento eucharisliæ, etc., Paris, 1709, p. 1-29, est particulièrement célèbre et important. Il servit, au début du xvin® siècle, aux théologiens catholiques pour démontrer aux protestants que l'Église grecque ne répugnait pas à la doctrine de la transsubstantiation. Georges Scholarios fait pleinement sienne l'explication philosophique de l’école. On ne trouvera pas ici le second morceau sur l’eucharistie, publié par Renaudot, op. cit., p. 29-
1529 SCHOLARIOS.
35, qui l'avait emprunté à 1 Αντίῤῥησις χατὰ τῶν χαλδινικῶν χεφαλαίων de Mélèce Syrigos, tout d’abord parce que ce n'est pas une homélie mais une réponse dogmatique à une question; ensuite, parce que la pièce est apocryphe, comme nous le dirons.
Le Sermon pour le vendredi saint est aussi de contenu dogmatique. Π répète une bonne partie de ce qui avait été dit dans le Sermon pour l’Annonciation sur l’état primitif de l’homme, le péché originel et le plan divin de l’incarnation. En ce discours, comme en la plupart des autres signalés jusqu'ici, l’orateur s'inspire visiblement de saint Thomas d'Aquin.
Il est difficile d’assigner une date précise au Sermon pour la Transfiguration. Contentons-nous de savoir qu'il fut lu au palais impérial, sous l’empereur Jean VII. L’orateur y exprime un palamisme discret et insiste surtout sur les raisons qui poussèrent le Sauveur à manifester sa gloire aux trois disciples préférés.
Le Panégyrique des saints apôtres Pierre et Paul fut donné le 29 juin 1456 dans un monastère de l’Athos, peu de temps après la démission de Gennade de la charge patriarcale. Sous l'impression des événements récents, l’orateur recommande avec insistance à son auditoire la charité fraternelle. Il trace un tableau émouvant des désastres temporels et spirituels causés par la domination des Infidèles et déclare que la fin du monde approche. Il termine en exhortant ses auditeurs aux œuvres de miséricorde spirituelle et corporelle, à la confession — et à ce propos, il rappelle aux prêtres l'obligation de garder le secret de la confession — à la pratique des vertus monastiques.
Le n. 12 : Sur les regrets de saint Pierre après son reniement n’est ni un sermon ni un panégyrique, mais un morceau de rhétorique pieuse, où Gennade, vraisemblablement déjà retiré au mont Ménécée, s’est efforcé d'exprimer les sentiments de l’apôtre Pierre, après son triple reniement. Le morceau est d’une belle inspiration. On remarquera surtout les passages sur la primauté de Pierre, la nécessité de la grâce et le mystère de la prescience divine.
Le Sermon pour la décollation de saint Jean-Baptiste, dont Chrestos Papaioannou avait donné, en 1900, une fort mauvaise édition dans 1 ᾿Εκκλησιαστικὴ ᾿Αλήθεια, t. xx, p. 385-388, 430-434, fut écrit, le 15 juin 1466, au mont Ménécée, pour êtrelu, non pour être prêché. C’est un tribut de reconnaissance au saint précurseur. Le contenu en est d'ordre historique et ascétique.
Le Sermon pour la nativité de Notre-Seigneur, qui nous est parvenu dans cinq manuscrits autographes, fut composé au mont Ménécée, en 1467. C’est un discours dogmatique de contenu très riche. L’influence de la théologie occidentale y est particulièrement sensible. L'auteur fait sienne la théorie augustinienne de la Trinité (p. 227, n. 21; 236, 15; 237). Il parle successivement de l’origine et de la destinée de l’âme humaine, de l’état primitif et de la chute, de la préparation messianique, de la convenance et de la réalisation du mystère de l’incarnation.
Du fragment autographe du Panégyrique de saint Démétrius il ressort que le discours fut prononcé à Thessalonique, après la prise de Constantinople (p. 245, 246). L’orateur reproche aux Thessaloniciens leur peu de ferveur à fréquenter les offices, leur crainte exagérée des infidèles, leur ivrognerie. Il développe cette idée que l’éclat et la valeur du martyre dépendent moins des tourments subis que des dispositions intérieures du patient.
Ces seize pièces ne représentent évidemment qu'une petite partie des sermons et panégyriques composés par Scholarios. Pendant plusieurs années, en effet, il a prêché chaque vendredi, au palais impérial. Il a prêché également pendant et après son patriarcat. Il
lui est arrivé enfin d'écrire des discours sur des sujets |