‹ Dictionnaire de thâeologie catholique (volume 5)Chapitre 454 sur 457 · I. ZrADÉ · texte numérisé non relu

I. ZrADÉ

SYRO-MALABARE (ÉGLISE). — I. Origine de l’Église syro-malabare. II. L'Église syro-malabare de 450 à l’arrivée des Portugais (col. 3093). III. Les chrétiens de rit syrien sous la domination portugaise jusqu’au synode de Diamper (col. 3097). IV. Les chrétiens de Saint-Thomas sous la juridiction des jésuites et des carmes (col. 3116). V. Relations avec la Mésopotamie et schismes (col. 3130). VI. Hiérarchie catholique indigène (col. 3139). VII. Les jacobites aux Indes et la constitution du groupe syro-malankare (col. 3143). VIII. Discipline (col. 3149). IX. Liturgie (col. 3155).

Le nom de Malabar recouvre actuellement, en géographie politique, un assez petit district de la présidence de Madras, sur la côte sud-ouest de l’Inde, confinant au sud avec les États de Cochin et Travancore. En géographie physique, on désigne sous le nom de côte du Malabar tout le littoral dominé par la chaîne des Ghats occidentaux, de Bombay au cap Comorin. Les Européens, qui ont pris contact au xvie siècle avec cette région, ont appelé « malabares » tous les Indiens de langue dravidienne sur les deux côtes, occidentale et orientale, de la partie méridionale de l'Hindoustan.

Les chrétiens, qui constituent l’Église syro-malabare, sont fréquemment désignés sous le nom de « chrétiens de Saint-Thomas ». Ils ont été reconnus par les premiers missionnaires comme appartenant, par leurs relations hiérarchiques et leur rit, au groupe des/syriens orientaux; les documents ecclésiastiques, jusqu’au début de ce siècle, les appellent communément « syriens », Soriani, d’où l’expression tautologique de « syriens-soriens » employée dans les vingt premières années de l’ Annuaire ponlifical catholique, par A. Battandier.

Le présent article se rattache à celui intitulé NEs- TORIENNE (Église), plus exactement au $ V : Les établissements nestoriens dans l’Inde, t. ΧΙ, col. 195-199, tandis qu’il n’a rien à voir avec la question traitée dans l’article MALABARES ( Riles), t. 1x, col. 1704-1745, où il s’agit de rites païens chez les Tamouls de la côte du Coromandel et de l’indulgence de certains missionnaires à leur égard.

I. ORIGINE DE L'ÉGLISE SYRO-MALABARE. — Le problème de l’origine de la chrétienté syro-malabare est intimement lié à celui de l’évangélisation de l’Inde par l’apôtre saint Thomas, laquelle est affirmée par une tradition littéraire ancienne et par une tradition populaire locale. Les Actes de Judas-Thomas proviennent vraisemblablement d’un milieu de la Haute- Mésopotamie, peut-être Édesse, et remontent soit au dernier quart du 11° siècle, soit aux premières années du rx. Selon leur témoignage, l’apôtre Thomas aurait évangélisé le pays de Gondafor ou Gudnaphar, qui est le roi parthe Guduphara, souverain de l’Afghanistan et du Pundjab dans le deuxième quart du 1® siècle. La plupart des critiques au xix® siècle ont refusé de reconnaître aux Actes de Judas-Thomas aucune valeur historique, et personne ne niera qu’ils sont remplis de détails fabuleux; mais on a fait observer récemment qu’un rédacteur des environs de l’an 200 aurait pu difficilement inventer de toutes pièces l’histoire contenue dans ce document, où il est déjà très remarquable que le nom du souverain soit un nom historique, exactement conservé dans une région assez distante, alors surtout qu'il n’a laissé aucune trace dans les œuvres historiques ou légendaires de l’Inde et n’est réapparu qu’au x1x* siècle sur des monnaies et dans une inscription du Gandhara. L'étude très documentée de A.-E. Medlycott, en 1905, les thèses du R. P. Dahlmann, en 1912, les articles de M. J.-N. Farquhar, en 1926, ont efficacement contribué à diminuer les suspicions de la critique. Le faisceau de témoignages anciens est d’autant plus impressionnant que la tradition d’une prédication de l’apôtre à la cour d’un prince

DICT. DE THÉOL. CATHOL

SYRO-MALABARE (ÉGLISE). ORIGINE

parthe dans la vallée de l’Indus empêche d’opposer les auteurs qui parlent de l’Inde à ceux qui mentionnent la Parthie, comme région attribuée à Thomas. Les premiers sont les plus nombreux, dépendant plus ou moins directement, à ce qu’il semble, de la tradition des Actes (tradition édessénienne) : S. Éphrem, Carmina Nisibena, n. 42, éd. Bickell, Leipzig, 1866, texte, p. 79, trad., p. 163; Lamy, S. Ephræmi hymni et sermones, t. 1V, Malines, 1902, col. 694, 704, 706; Doctrine d’Addaï, éd. Cureton, Ancient syriac documents, Londres, 1864, p. 32: 5. Grégoire de Nazianze, honte παν ΒΕ Gt xxx Col 2275: S "Ambroise, Bnarr En 55. ADF, ΔΙ (PL, ἔς χαν, col. 1198:/S "JE rôme, Epist., τὰς, ad Marcellam, P. L., t. xx11, col. 588 sq.; et en général les auteurs latins : Gaudence de Brescia, P. L., t. xx, col. 962 sq.; S. Paulin de Nole, t. Lx1, col. 514 ; Grégoire de Tours, Zn gloria martyrum, C. XXXI, XXXII, dans Mon. Germ. hist, Script. rer. Merov., t. 1 b, p. 507 sq. Les autres témoignages anciens partent apparemment d'Alexandrie : Origène, extrait du tome ΠῚ ἐπ Genesim, P. G., t. x11, col. 92; Recognitiones Clementinæ, 1. IX, 29, P. G., t. 1, col. 1415. L’auteur du Livre de l'A beille, le nestorien Salomon de Bassorah, écrivant au xxx siècle et parfaitement au courant des traditions indiennes, aussi bien que mésopotamiennes, ἃ résumé l’histoire de saint Thomas en des termes conciliateurs : « Thomas était de Jérusalem, appartenant à la tribu de Juda. Il prêcha aux Parthes, aux Mèdes et aux Indiens, puis, parce qu’il avait baptisé la fille du roi des Indiens, il mourut par le glaive. Le marchand Habban porta son corps et le déposa en Édesse, la ville bénie par le Christ Notre-Seigneur. D’autres disent qu’il fut enterré à Mahluph, ville du pays des Indiens. » E.-A. Wallis Budge, The Book of the Bee, dans Anecd. Oxonien., semitic series, t. 1 b, texte, p. 119, trad., p. 105.

A côté de cette tradition littéraire en faveur d’une activité apostolique de saint Thomas aux confins nord-ouest de l’Hindoustan, existe une autre tradition, de caractère local et populaire, en faveur d’une prédication adressée aux populations dravidiennes de la pointe. A l’appui de la tradition septentrionale on n’a trouvé jusqu'ici aucun monument chrétien de date ancienne, mais les recherches archéologiques dans la région en question n’ont pas encore été très poussées. Au sud, au contraire, le sanctuaire de Mylapore est vénéré depuis longtemps comme le marlyrium de l’apôtre.

Certes, aussi bien qu'avec le Nord, les Romains trafiquaient avec le Sud de l’Inde, comme le démontrent les trouvailles de monnaies d’or romaines du début de l’empire en plusieurs localités de la côte du Malabar : J. Dahlmann, Die Thomas-Legende, p. 51-76. Arrivé à ce point dans la série de ses thèses, on croirait que le P. Dahlmann va conclure à l’historicité de la prédication de saint Thomas au Malabar, mais il préfère s’en tenir à une activité de l’apôtre limitée au Pundjab. Il suppose que les chrétiens de Mésopotamie, s’installant au sud de l’Inde après la persécution de Sapor II, y auront transporté ce qu’ils savaient par la tradition édessénienne des Actes : il s’agirait d’une tradition ambulante, d’une Wanderlegende. Op. cit., p. 162; cf. G. M. Rae, The syrian Church in India, Édimbourg et Londres, 1892, p. 24-26.

Mais Mgr Medlycott et, d’une façon générale, tous les auteurs qui ont eu des contacts personnels avec les Indes, n’acceptent pas facilement qu’on réduise à ce point la valeur de la tradition méridionale. J. N. Farquhar, par exemple, The apostle Thomas in South India, p. 21 sq., trouve une première indication favorable dans les Actes mêmes, qui font abandonner par saint Thomas la cour et le pays de Gondopharès pour continuer dans une autre partie des Indes l’annonce du

message évangélique. Ce déplacement de l’apôtre serait lié à l'invasion par les Kushans de la vallée de l’Indus, aux environs de l’an 50. Rien d’étonnant à ce que, refoulés par cette invasion, Habban, marchand du roi, et son ami Thomas aient choisi pour lieu de leur retraite un de ces ports de l’Inde méridionale où devaient aflluer Juifs, Syriens et Grecs, Muziris par exemple. Et M. Farquhar de faire intervenir à ce point la tradition locale du Travancore, car il avoue sans difficulté que les Actes de Judas-Thomas, dans leur récit de la deuxième mission de l’apôtre, ne contiennent aucun nom de lieu ou de personne convenant aux Indes. L’apôtre, pour complaire à cette tradition, aurait quitté les bouches de l’Indus pour Socotra, et de Socotra serait arrivé à Muziris-Cranganore. Op. cil., p. 22-24. Évidemment, c’est possible, mais on ne peut pas dire que ce soit établi. Mgr Medlycott estime que les détails donnés par les Actes sur la vie à la cour de Gondopharès conviennent à la cour d’un maharajah plutôt qu’à celle d’un prince parthe. India and the apostle Thomas, p. 277-289. Il est impossible ici d’entrer dans plus de détails. La tradition méridionale doit être ancienne, mais nous n’en possédons pas de témoignages exactement datés avant le vie siècle : ce que le moine gaulois Théodore a raconté à Grégoire de Tours doit se rapporter à Mylapore, Mgr Medlycott relève que les détails météorologiques conviennent à la partie méridionale de l’Inde, non au Pundjab, /bid., p. 71-79.

Pour l’ensemble de la question, il semble que l’on puisse prudemment s’en tenir à la conclusion de M. Farquhar, p. 49 : « Il y a trente ans, la balance de la probabilité était absolument contre l’histoire de l’apostolat de saint Thomas aux Indes; nous pensons qu'aujourd'hui la balance de la probabilité est nettement du côté de l’historicité. » Il est regrettable pour la tradition méridionale que nous n’en ayons aucune attestation écrite qui soit exempte d’influences portugaises. Τὶ K. Joseph, The Saint Thomas traditions of South India, dans Bull. of the internat. Committee of hist. sciences, των : Seventh internat. congress of histor. Sciences, Varsovie, 1933, p. 560-569; F.-X. Rocca, La leggenda di S. Tommaso aposlolo, dans Orientalia christ., t. xx11, fase. 89 (1933), p. 168-179.

Quoi qu’il en soit d’ailleurs de la prédication de saint Thomas aux Indes, on ne pourrait placer au-delà du ττὸ siècle la naissance d’une première communauté chrétienne en quelque partie de l’Inde, avec, sans doute, une proportion notable de chrétiens indigènes, car l’auteur des Actes de Judas-Thomas n'aurait pu en Mésopotamie écrire quelque chose qui fût trop invraisemblable aux yeux de ses concitoyens suffisamment informés de ce qui se passait aux Indes. A la fin du même siècle, d’ailleurs, l’Alexandrin Pantène, vers 189-190 (?), avait trouvé dans l’Inde des chrétiens qui lisaient l’évangile de saint Matthieu en hébreu, où il faut supposer une transposition savante d'Eusèbe, alors que l’évangile des chrétiens de Pantène devait être tout simplement un évangile en araméen, autrement dit en syriaque. Eusèbe, H.E.,1. NV, c. x, P..G., xx, COL 450; 5. JÉrÔmME, Der Dir. 1. 80. PP.

Lt. XxII1, 00]. 683.

Au ze siècle, nous ne trouvons aucun témoignage positif sur l’existence de communautés organisées aux Indes; ce silence est d’autant plus étonnant que Mingana a recueilli un grand nombre de passages relatifs aux évêchés du golfe Persique et des régions avoisinantes, Æarly spread of christianily in India, dans Bullet. of the John Rylands Library, t. x, 1926, p. 489- 195, avec des réserves sur la valeur de la Chronique d’Arbèles, cf. I. Ortiz de Urbina, /ntorno al valore slorico della Cronaca di Arbela, dans Orientalia christ. period., t. 11, 1936, p. 5-33. En 295 seulement, la Chro-

SYRO-MALABARE (ÉGLISE)

ORIGINE 3092 nique de Séert, dans P. O., t. 1v, p. 236, mentionne le départ pour les Indes de l’évêque David, quittant son siège de Bassorah pour s’adonner à la vie missionnaire.

Mingana, op. cil., p. 495, après bien d’autres, cite parmi les signataires du concile de Nicée « Jean le Perse, (évêque) de la Perse entière et de l’Inde majeure », d’après Gélase de Cyzique, Concil. Nicæn., P. G.,t. LxxXV, col. 1344; mais les listes publiées par H. Gelzer, Patrum Nicænorum nomina, Leipzig, 1898, ne portent que « Jean le Perse », ou « de Perse ». Or, on est d'autant moins autorisé à se fonder sur le témoignage de Gélase, que cet auteur écrivait aux environs de 475, dans un temps où l’on peut considérer comme certain que les chrétientés indiennes recevaient leurs évêques de Perse; il aura reporté à l’époque du concile de Nicée une institution qui existait de son temps.

Au milieu du 1v° siècle, rien encore ne permet d’affirmer le rattachement hiérarchique de l’Inde à la Mésopotamie; la mission du moine Théophile, en 354, y contredirait plutôt. Celui-ci, en effet, originaire des îles Maldives, fut envoyé par l’empereur Constance comme propagandiste des doctrines ariennes dans l’'Himyar, au pays d’Axum, dans son île natale et dans l’Inde. Philostorge, A. E., 1. IIL, 6. IV-vi, P. G.;, t. LXW, col. 482-490; éd. Bidez, du Corpus de Berlin, 1913, p. 33-35; cf. Medlycott, op. cil., p. 188-202. Théophile réforma plusieurs abus, nous dit Philostorge, en particulier l’usage de rester assis pendant la lecture publique de l’évangile, qui prévalait dans les chrétientés indiennes. Comment une telle intervention aurait-elle pu avoir lieu, si les Indes avaient eu dès lors des évêques mésopotamiens?

C’est dans le même temps qu’il faudrait placer l’arrivée au Malabar de chrétiens persans, fuyant la persécution de Sapor II, par un geste analogue à celui des zoroastriens, qui, après la victoire de l’Islam sur les Sassanides, fondèrent au vire siècle la colonie parsie du Guzerate. Mais on ne connaît aucune attestation d’un tel exode dans les textes contemporains; seule la tradition locale rapporte à cette époque, mais sans aucune allusion à la persécution, l’arrivée d’un groupe de chrétiens à laquelle les syro-malabares devraient et l’usage du syriaque comme langue liturgique, et leur division en deux groupes, subsistants encore sous le nom de nordistes et sudistes, Vadalakambagar et Thakkumbagar, parce qu’ils ont habité respectivement à une certaine époque les parties septentrionale et méridionale de la ville de Cranganore, les nordistes étant suivant cette tradition les descendants des convertis de saint Thomas, tandis que les sudistes seraient ceux des immigrés syriens. La tradition en a été recueillie déjà par Antonio de Gouvea; on la cite généralement dans les ouvrages récents d’après un récit, en syriaque et malayalam, mis par écrit vers 1770 à la diligence de l’évêque jacobite Gavril et conservé dans la bibliothèque de l’université de Leyde. J. P. N. Land, Anecd. syriaca, t. 1, Leyde, 1862, p. 7 sq., texte p. 24-30, trad. p. 123-127; texte et traduction reproduits dans 5. Giamil, Genuinæ relationes inter Sedem apostolicam et Assyriorum orientalium seu Chaldæorum Ecclesiam.…, Rome, 1902, p. 552-564. Récit analogue, d’après un manuscrit de la bibliothèque Bodléienne, publié par F. Nau, Deux notices relatives au Malabar, dans Rev. de l'Or. chrét., t. ἈΝΤΙ, 1912, p. 74-82.

Suivant le premier de ces documents, les descendants des convertis de saint Thomas, au nombre de cent-soixante familles, privés de prêtres depuis longtemps, étaient en partie retournés à l’idolâtrie, lorsque par une intervention divine, après qu’une vision eut révélé leur situation au métropolite d’Edesse, un marchand hiérosolymitain, nommé Thomas, fut envoyé par le catholicos de Séleucie-Ctésiphon et revint, après

un premier contact, introduisant aux Indes pour y former une colonie chrétienne durable un groupe de fidèles provenant de Jérusalem, Bagdad et Ninive, avec des diacres et des prêtres, ainsi que le métropolite qui avait eu la vision. Les mérites du marchand hiérosolymitain ne s'arrêtent pas là : il aurait encore obtenu du souverain local le territoire où fut bâtie la ville de Kuramaklur et l'octroi de privilèges, dont le texte gravé sur des plaques d’airain aurait malheureusement péri, lorsque les Portugais eurent décidé de transporter ces plaques au Portugal. Telle est la tradition dans son état actuel; Gouvea la présente un peu différemment, racontant que le marchand aurait eu simultanément deux demeures, au nord et au sud de la rivière qui divise la ville de Cranganore, avec sa véritable épouse au sud, et une concubine au nord. Les enfants de ces deux femmes auraient été la souche des deux groupes, sudiste et nordiste, avec les conséquences que l’on devine, sur le plan des castes. J.-S. Assémani, qui a connu ladite histoire, la rapporte à l’arrivée dans l'Inde, vers 825, de l’évêque Thomas Cana, et pense que ses épouses étaient les deux villes de Cranganore et d’Angamalé, sur lesquelles s’exerçait sa juridiction, Biblioth. orient., t. 111 b, p. cCCexLI sq. S. Giamil, placé en face du texte de Leyde et des explications d’'Assémani, a conclu logiquement à deux missions, celle du marchand Thomas de Jérusalem, qu’il complète en attribuant le nom de Joseph au métropolite anonyme d’'Édesse, et celle de Thomas Cana, évêque en 800. Op. cit., p. 578-582. A. Mingana dit aussi que s’il y a quelque réalité dans la mission du marchand de 345, ce qui est douteux, il faut certainement le distinguer de l’évêque Thomas Cana. The early spread of Christianity in India, p. 476, n. 1.

Dans les documents mésopotamiens, qui illustrent si bien ce que fut l’Église de Perse dans le premier quart du ve siècle, art. NESTORIENNE (Église), col. 171-173, il n’y ἃ aucune allusion aux chrétientés de l’Inde. Voici donc, en résumé, ce qu'on doit pouvoir affirmer sur l’origine du christianisme aux Indes, et plus spécialement sur la côte du Malabar : une évangélisation ancienne, dont rien n’oblige à exclure le nom de l’apôtre saint Thomas, certainement antérieure à la fin du me siècle, probablement en relations étroites avec Édesse, comme l’insinuent la rédaction dans cette ville ou aux environs des Actes de Judas- Thomas et la présence aux Indes d’un évangile araméen ou syriaque. Les chrétientés de l’Inde ne furent rattachées définitivement au siège de Séleucie-Ctésiphon que vers 450, lorsque l’Église mésopotamienne eut été elle-même fortement constituée.

Sur les Actes de Judas-Thomas, voir APOCRYPHES DU NouvEAU TESTAMENT, dans Supplém. au Dictionn. de la Bible, t. 1, col. 501-504. En plus des ouvrages généraux, qui seront mentionnés à la fin de l’article : L.-M. Zaleski, The apostle St. Thomas in India, Mangalore, 1912; Les origines du christianisme aux Indes, Mangalore, 1915; The Saints of India, Mangalore, 1915 (les trois ouvrages composés dans un sens strictement traditionnel); A.-E. Medlycott, India and the apostle Thomas, an inquiry, with a critical analysis of the « Acta Thomæ », Londres, 1905; J. Dahlmann, Die Thomas-Legenden und die ältesten historischen Beziehungen des Christentums zum fernen Osten im Lichte der indischen Altertumskunde (107. Ergänzungheft zu den Stimmen aus Maria-Laach), Fribourg-en-B., 1912; A. Väth, Der heilige Thomas der Apostel Indiens, Eine Untersuchung über den historischen Gehalt der Thomas-Legende, dans À bhandlungen aus Missionskunde und Missionsgeschichte, fase. 4, Aix-la- Chapelle, 1925; J.-N. Farquhar, The apostle Thomas in North India, dans Bulletin of the John Rylands Library, t.x, 1926, p. 80-111; The apostle Thomas in South India, ibid., t. x1, 1927, p. 20-50.

II. L'ÉGLISE SYRO-MALABARE DE 450 À L'ARRIVÉE DES PORTUGAIS. — Le sujet a été traité dans l’article

SYRO-MALABARE (ÉGLISE)

ARRIVÉE DES PORTUGAIS 3094 NESTORIENNE (Église), col. 195-199. Le point de départ, pour cette période, est le texte de Cosmas Indicopleustès : les textes syriaques sont fort peu nombreux et, limités à de brèves mentions, ne contiennent aucun détail sur l’histoire des chrétientés indiennes. Aux allusions d’ISo‘yahb III et de Timothée Ier, col. 197 sq., on peut ajouter toutefois la mention du métropolite des Indes, au dixième rang, avant celui de Chine, dans ‘Abdi$o‘. J. 5. Assémani, Bibl. orient., τ. 111 ας p. 346 sq.; cf. A. Mai, Script. vel. nova collectio, t. x a, Rome, 1838, texte p. 304, trad., p. 142. Les seuls événements connus par la tradition locale sont ceux exposés dans l’article cité, col. 198 sq., l’arrivée de Thomas Cana et de son groupe, dansle cours du vrrre siècle ou au commencement du 1x°, et celle des évêques Sapor (ou Sabriso‘) et Péroz. Les deux chartes sur plaques de cuivre, qui sont peut-être à mettre en relation avec ces arrivées, et les trois croix à inscriptions pehlvies, ibid., col. 198, constituent le très maigre témoignage archéologique de la survivance des chrétientés indiennes pendant le Moyen Age. Il convient d’en rapprocher le ms. Valic. syr. 22, écrit à Sengate-Cranganore en 1301 (colophon du 4 juin 1612 des Séleucides), qui donne, avec le nom du catholicos Mar Yahballähä III, celui du métropolite des Indes, nommé Jacques. Le copiste se donne comme son disciple, et, bien qu’il se déclare inhabile, son écriture est limpide et démontre une tradition correcte; cf. E. Tisserant, Specimina codicum orientalium, Rome et Bonn, 1914, pl. 34 a; sur le ms., cf. J.-S. et É.-É. Assémani, Bibliothecæ apostol. Vatic. codicum mss catalogus, t. 11, Rome, 1758, p. 187 sq.; G. Levi Della Vida, Ricerche sulla formazione del più antico fondo di manoscritti orientali della biblioteca Vaticana, dans διαὶ e lesti, n. 92, Cité du Vatican, 1939, p. 176, 187-189.

On a prétendu, et avec une particulière autorité le P. Schurhammer, The Malabar Church and Rome during the early Portuguese period and before, Trichinopoly, 1934, p. 25-42, que les chrétiens des Indes, au cours du Moyen Age, n’ont pas cessé d’être catholiques. Si l’on entend par là que, très peu instruits des doctrines théologiques, ils n’ont pas été formellement hérétiques, ayant toujours cru, par exemple, à la primauté du siège de Rome, nous n’y contredirons pas, faute de textes. Mais on ne peut nier que, à partir du catholicos Babaï, les Syriens orientaux, et donc aussi les évêques mésopotamiens qui gouvernèrent les chrétientés de l’Inde et leurs prêtres, n’aient accepté les formules nestoriennes. Leurs livres liturgiques, qui évitaient l'expression « Mère de Dieu » et commémoraient Théodore de Mopsueste, Diodore et Nestorius, témoignent contre eux. Comme, d’autre part, ils étaient isolés des autres groupes chrétiens, vivant au milieu d’une énorme majorité de païens et de musulmans, on comprend qu’à l’arrivée des Portugais ils se soient considérés comme appartenant à la même Église qu'eux. Il fallut plusieurs années pour qu'avec une connaissance réciproque plus approfondie les divergences doctrinales se manifestassent.

Pour compléter les rares données des textes orientaux connus, il ἃ paru utile de réunir ici les témoignages occidentaux sur les chrétientés des Indes. Le premier témoin est le moine gaulois Théodore, qui informa Grégoire de Tours, ci-dessus, col. 3090. II ἃ vu à Mylapore une grande église richement ornée, desservie par des moines, ce qui suppose une chrétienté florissante : Monasterium habetur et templum miræ magniludinis diligenterque ornalum alque compositum. Viennent ensuite, dans divers textes anglais, Medlycott, India and the aposlle Thomas, p. 80-84, de simples allusions à l’ambassade que le roi d’Angleterre, Alfred le Grand, envoya porter ses présents à

| la tombe de saint Thomas en 883, et l’on arrive aux

visites presque simultanées des deux grands voyageurs de la fin du ΧΙ siècle, Marco Polo, retour de Chine en 1293, et Jean de Mont-Corvin, y allant, la même année.

Du récit de Marco Polo, II Milione, éd. L. Foscolo Benedetto, Florence, 1928, p. 187, nous apprenons seulement qu’au sanctuaire de l’apôtre accouraient également en pélerinage musulmans et chrétiens, et que les pélerins remportaient jalousement un peu de terre rougeâtre, dont ils attendaient des effets merveilleux pour la guérison des maladies. Rien, au contraire, sur les chrétiens de l’Inde dans les deux lettres de Jean de Mont-Corvin, alors qu’il visita cependant en treize mois passablement de pays : De India majorem parlem ego vidi, dit-il, perdant à Mylapore, ad ecclesiam sancti Thomæ apostoli, son compagnon de voyage, le dominicain Nicolas de Pistoie. L’intrépide missionnaire semble n’avoir considéré que les païens, dont il baptisa une centaine; il ne pouvait cependant ignorer les nestoriens de l’Inde, ayant connu ceux-ci dans son voyage de Tauris au golfe Persique et souffert de leurs oppositions pendant cinq ans en Chine. Cf. lettre du 8 juin 1305, dans G. Golubovich, Biblioteca bio-bibliografica della Terra santa, t. 111, Quaracchi, 1919, p. 87; lettre du 13 février 1306, 1bid., p. 92. I1 y a tout lieu de croire que Jean de Mont-Corvin avait été plus explicite dans d’autres lettres aujourd’hui perdues, dont le document transmis à Barthélemy de Santo Concordio par le dominicain Menetillo de Spolète peut donner une idée. Op. cit., t.1, p. 307. Là du moins il est dit que, sur le littoral, les musulmans constituent l’élément dominant, et que, dans l’intérieur, il y a un petit nombre de chrétiens, qui persécutent les juifs, encore moins nombreux.

Jean de Mont-Corvin avait donné à entendre que la prédication, dans l’Inde, aurait facilement porté des fruits. L’indication ne fut pas immédiatement retenue par les autorités responsables, qui devaient avant tout pourvoir, et Dieu sait avec quelles difficultés, au maintien de la mission de Chine. C’est à l’Extrême-Orient qu’'étaient destinés les quatre franciscains qui arrivèrent à Tauris à l’automne de 1320, mais c’est à l'établissement d’un diocèse dans l’Inde que leur voyage allait aboutir. Parmi les dominicains de Tauris se trouvait un solide Rouergat, Jordan Catala, originaire de Séverac, arrivé en Perse depuis plusieurs années et devenu expert en l’usage de la langue persane. Las du milieu trop tranquille où il vivait, Jordan se joignit aux franciscains et aborda avec eux au port de Tana, dans l’île de Salsette, au commencement de 1321. Cette petite ville avait une minuscule communauté de nestoriens, qui accueillirent convenablement les missionnaires et leur indiquèrent un autre groupe abandonné sur la côte du Guzerate. Tandis que Jordan visitait ces pauvres chréliens, ignorants par manque de prêtres, ses compagnons furent emprisonnés et martyrisés. Jordan n’avait pas d’obédience pour aller en Chine; il resta donc dans la région, où il fut bientôt rejoint par un de ses confrères de Tauris. Ainsi que l’avait prévu Jean de Mont-Corvin, l’apostolat parmi les Indiens était assez facile; la population était tolérante et, sans les musulmans, on aurait eu passablement de conversions. Jordan Catala voulut intéresser à ce pays ses supérieurs majeurs et le pape; après avoir écrit plusieurs lettres, il fut enfin appelé en Occident. C’est sans doute en Avignon qu'il écrivit ses Mirabilia descripta; il en partit en avril 1330 comme évêque de Quilon, premier évêque occidental aux Indes, et précisément dans cette partie de l’Inde où il y avait déjà des chrétiens. Jordan avait exactement renseigné la Curie sur la situation politique et religieuse du pays. Jean XXII, pour faciliter son ministère, le recommanda par une série de lettres, dont une aux chrétiens

SYRO-MALABARE (ÉGLISE)

ARRIVÉE DES PORTUGAIS 3096 de l’Inde en général, une aux catholiques convertis du paganisme ou de l’hérésie, une enfin aux nestoriens. A. Mercati, Monumenta Vaticana veterem diæcesim Columbensem [Quilon] et ejusdem primum episcopum Jordanem Calalani O. P. respicientia, Rome, 1923, p. 13 sq., 28 sq.

Oderic de Pordenone ἃ vu les nestoriens de Tana, il a visité quelque part dans la péninsule une maison de frères mineurs, puis il est passé au Malabar, où il a entendu parler des différends entre chrétiens et juifs, différends d’où les chrétiens sortent généralement victorieux. L. de Backer, L’Extrême-Orient au Moyen Age, Paris, 1877, p. 95-102. Dans le texte latin édité par Marcellino da Civezza, Storia universale delle missioni francescane, t. 111, Rome, 1859, p. 753, il n’est pas question de juifs, mais d’hindous; il y est dit aussi, p. 754, qu’à côté de l’église de Saint-Thomas, pour lors remplie d’idoles, il y avait quinze maisons de nestoriens, qui sunt chrisliani, sed pessimi hæretici.

Le Chronicon, seu liber historiæ plurimæ, que le P. Golubovich attribue au franciscain Jean Elemosina (1336), contient un passage sur les chrétiens de l’Inde moyenne, où il est parlé de sept royaumes et d’un monarque nestorien à qui les missionnaires, mineurs et prêcheurs, auraient fait connaître la vraie foi, Biblioleca bio-bibliografica..…., τ. 11, Quaracchi, 1913, p. 127. Malheureusement, il semble que le texte de ce chapitre n’ait pas été publié jusqu’à présent, cf. R. Streit, Bibliolheca missionum, t. 1V, Aix-la-Chapelle, 1928, p. 73, n. 287.

Le franciscain florentin Jean Marignola passa quatorze mois à Quilon, retenu par une forte dysenterie, avril 1348-août 1349, puis rentra en Europe par Mylapore, Ceylan et le golfe Persique. Il affirme que les chrétiens de Saint-Thomas (c’est la première fois que le terme apparaît, à ce qu’il semble) l’emportent sur les musulmans; de ces chrétiens il reçut des dons considérables en sa qualité de légat pontifical, cf. G. Schurhammer, op. cit., p. 25. À Quilon se trouvait une église latine, dédiée à saint Georges, ecclesia S. Georgii latinorum, celle de Jordan Catala évidemment, que le bon religieux décora de peintures. Il nous montre ainsi la juxtaposition des deux éléments chrétiens : catholiques latins, récemment convertis du paganisme, et nestoriens indigènes, sans que leurs relations soient précisées. Toutefois, le fait que les chrétiens d’ancienne tradition lui payaient mensuellement une sorte de redevance, comme à l’envoyé du pontife romain, indique une assez bonne entente entre les missionnaires venus d'Occident et les chrétientés locales. Éd. J. Emler, dans Fonles rerum Bohemicarum, t. 111, Prague, 1882, p. 496-507.

Nicolas de’ Conti, qui visita l’Inde à plusieurs reprises entre 1415 et 1438, a vu des nestoriens auprès du sanctuaire de Saint-Thomas et ailleurs; il dit qu’ils étaient un millier à Mylapore, les autres étant dispersés un peu partout dans l’Inde, comme les juifs en Europe. Poggio Bracciolini, Hisloriæ de varietate fortunæ, Paris, 1723, 1. IV, p. 129; M. Longhena, Viaggi in Persia, India e Giava di Nicolo de’ Conti, Milan, 1929, p. 130. C’est le dernier témoignage d’un voyageur occidental avant l’arrivée des Portugais. Le silence des documents syriaques, signalé au début du paragraphe, étonnera peut-être; mais il ne faut jamais oublier, lorsqu'on étudie l’histoire des syriens orientaux, que la Mésopotamie a été dévastée par les hordes mongoles en 1263 et que la chrétienté nestorienne, si brutalement condamnée dès lors à une rapide décadence, n’a guère eu le moyen de nous transmettre son histoire. Aux Indes, en 1599, le grand autodafé ordonné à Diamper a dù entraîner la disparition d’un grand nombre de manuscrits, dont les colophons nous auraient sans doute révélé bien des détails d'histoire

locale. J.-B. Chabot, L'autodafé des livres syriaques au Malabar, dans Florilegium... Melchior de Vogué, Paris, 1909, p. 613-623. Il est notable que le Vatic. syr. 22 est le seul ms. syro-malabare antérieur à 1500, dont l'existence nous soit connue.

Un dernier document toutefois met bien au point la situation de la chrétienté des Indes à la fin du xv® siècle; c’est un récit anonyme contenu dans le Valic. syr. 204, curieuse compilation en caractères nestoriens de textes arabes et syriaques rapportée d'Orient par André Scandar à la suite de sa mission des années 1718- 1721. J.-S. Assémani, Bibl. orient., t. 11 a, p. 590-599; S. Giamil, Genuinæ relationes.…, p. 586-600. Il y est raconté comment après être restés assez longtemps sans évêques, les chrétiens du Malabar envoyèrent au catholicos de Séleucie-Ctésiphon trois des leurs pour lui demander de restituer leur hiérarchie. Un des trois voyageurs étant mort en route, les deux survivants furent ordonnés prêtres à Djézireh par le catholicos et envoyés au couvent de Mar Eugène pour y choisir les futurs pasteurs de leurs concitoyens. Deux moines, après avoir été consacrés sous les noms de Thomas et de Jean, partirent avec les envoyés, et furent reçus avec transport. Après qu'ils eurent ordonné des prétres et consacré des autels pour répondre au besoin, Mar Thomas retourna en Mésopotamie, pour faire son rapport au catholicos et lui porter les redevances et les dons spontanés des fidèles, parmi lesquels on note un serviteur nègre. Lorsqu'il arriva, Simon V était mort, mais son successeur Élie V (1502-1503), faisant appel de nouveau aux moines du couvent de Saint- Eugène, en consacra trois, dont un comme métropolite, sous le nom de Yahballähä, les deux autres, Mar Denha (omis par Giamil) et Mar Jacques, devant former avec Mar Jean le groupe de ses suffragants. Telle était la hiérarchie des chrétiens du Malabar, lorsque les Portugais s’y installèrent. F. Nau a publié le colophon d’un psautier copié en 1504 par Mar Jacques (Paris, Bibl. nat., syr. 25), Deux notices relalives au Malabar, dans Revue de l’Or. chrét., t. xvur, 1912,

Le récit du Valic. syr. 204 montre sur le vif comment se posait pour les chrétientés de l’Inde le problème de la hiérarchie et du sacerdoce, exactement comme pour la chrétienté d’Abyssinie, car le patriarche d’Alexandrie et le catholicos de Séleucie-Ctésiphon se réservaient l’un comme l’autre de consacrer les évêques et de les choisir parmi les moines de leur entourage, au lieu de créer une véritable hiérarchie indigène. Quant à l'exactitude des informations de ce récit isolé, elle résulte des relations portugaises avec les personnages sus-mentionnés. Le prêtre Joseph, qui avait été un des envoyés de la première mission en Mésopotamie, accompagna Pierre Cabral à Lisbonne en 1501 et visita ensuite Rome et Venise avant de rentrer aux Indes, où il se trouvait en 1518 comme curé de Cranganore. Le P. Schurhammer a réimprimé les déclarations qu’il fit en Italie d’après M. Fracanzano da Montalboddo, Paesi novamente retrovati, οἱ novo mondo da Alberico Vespulio Florentino, Vicence, 1507, dans The malabar Church and Rome, p. 26-31.

III. LES CHRÉTIENS DE RIT SYRIEN SOUS LA DOMI- NATION PORTUGAISE JUSQU'AU SYNODE DE DIAMPER. — Le pionnier de l’activité portugaise aux Indes y arriva par la route ordinaire. Jean Peres da Covilham, que le roi Jean II avait chargé avec Alphonse de Payva d’enquêter sur le royaume du « prêtre Jean », partit de Santarem le 7 mai 1487, passa par Alexandrie, atteignit Aden et s’engagea seul sur la route habituelle des navigateurs arabes, après avoir laissé son compagnon aborder en Éthiopie. Il visita la côte du Malabar, retourna vers l'Afrique, dont il visita le littoral de Zeila à Sofala, et passa lui aussi en Éthiopie.

SYRO-MALABARE (ÉGLISE). JUSQU'AU SYNODE DE DIAMPER

Les Éthiopiens avaient pour principe de ne laisser sortir de leur pays aucun des étrangers qui avaient réussi à y entrer : Jean Peres de Covilham y était encore lorsque Rodrigue de Lima y arriva en 1520 comme ambassadeur du roi de Portugal, mais il avait envoyé à son souverain des informations sur la route qu'il fallait suivre pour aboutir aux Indes après avoir doublé l'extrémité méridionale de l’Afrique. F. Alvarez, Viaggio della Ethiopia, dans J.-B. Ramusio, Delle navigalioni el viaggi, t. 1, Venise, 1563, p. 223.

Vasco de Gama quitta Lisbonne le 7 juin 1497 et arriva près de Calicut, le 14 mai 1498, guidé par le pilote arabe Ibn Madjid. Dès lors, chaque année, une flotte portugaise partit pour les Indes Orientales; mais l'expédition de Pierre Cabral, en 1500, tomba dans une embuscade organisée à l’instigation des Arabes. L’arrivée des Francs et les embüûches auxquelles ils furent exposés par l’inimitié des musulmans, Comme aussi la vengeance exercée par Vasco de Gama en novembre 1502, sont racontées d’une façon très vivante par les trois évêques nestoriens, dont il a été question à la fin du paragraphe précédent, Mar Yahballähä, Mar Denha et Mar Jacques, écrivant au catholicos dans la deuxième moitié de l’année 1504. J.-S. Assémani, Bibl. orient., t. πὶ a, p. 595-599; S. Giamil, op. cit., Ὁ. 592-600. Les évêques parlent des Portugais dans les meilleurs termes, les qualifient de frères et les louent de ce qu’ils se faisaient accompagner dans leurs voyages par des prêtres. Comme ce devait être pour les Éthiopiens en 1520, c'était un grand encouragement pour une minorité de chrétiens exposés aux vexations des musulmans depuis des siècles, que de voir arriver d’autres chrétiens, doués d’une force militaire capable d’en imposer aux fidèles du Prophète.

Les premiers éléments portugais qui débarquèrent aux Indes ne se préoccupèrent pas beaucoup, semblet-il, de savoir si les chrétiens qu'ils rencontraient appartenaient ou non à la Grande Église. Rien d’étonnant à ce qu’ils fussent pratiquement en dehors de l’obédience de Rome; les envoyés du roi de Portugal savaient bien qu'ils arrivaient dans des pays, Indes ou Éthiopie, qui n’avaient pas de relations.régulières avec l’Europe, mais ces chrétiens devaient être ceux dont on parlait beaucoup en Occident depuis deux siècles, les sujets du fameux prêtre Jean; et ils profitaient d’un préjugé favorable. C’est ainsi que les évêques mésopotamiens étant restés auprès des Portugais pendant deux mois et demi, furent admis aux offices liturgiques et invités même à célébrer les saints mystères dans l’oratoire que les prêtres latins avaient organisé. J.-S. Assémani, op. cil., p. 594.

Si l’on veut bien comprendre, au demeurant, les attitudes successives des Portugais vis-à-vis des chrétiens indigènes, du Malabar ou d’Éthiopie, il faut absolument se rappeler le caractère de leurs expéditions, tout différent de celui des entreprises postérieures des Hollandais ou des Anglais. Alors que les navigateurs des Provinces-Unies ou de Grande-Bretagne sont des particuliers, isolés ou travaillant pour une compagnie à charte, les explorateurs portugais sont des officiers de la marine royale, qui conduisent une flotte du roi, même quand ils font du commerce. D'autre part, le souverain du Portugal n’oublie jamais qu’il est le successeur des grands-maîtres de l’Ordre du Christ. Les expéditions contre les Maures et, lorsque l’infant Henri le Navigateur eut pris l’administralion de la grandemaîtrise, les expéditions océaniques eurent toujours un double caractère, militaire et religieux. Les papes ont reconnu dans d'innombrables documents 165 mérites du Portugal en matière d’évangélisation; bien plus, ils ont concédé aux souverains de ce royaume des privilèges exceptionnels de patronage sur les dio-

cèses exotiques, dont la dotation fut généralement assurée grâce aux revenus de l’Ordre du Christ; c’est l’origine du Padroado (Patronat), dont l'influence sur les missions a été parfois avantageuse, souvent aussi discutable.

Les premiers missionnaires du Proche-Orient, les fameux « pérégrinants du Christ », dominicains et franciscains, français, italiens, allemands, étaient entrés en contact avec les dissidents, progressivement, en partant des communautés indigènes catholiques constituées au cours des croisades. Les missionnaires qui arrivèrent directement du Portugal au Malabar, plus tard en Éthiopie, arrivaient de but en blanc au milieu de communautés, dont ils ne savaient rien, ni la langue, ni la liturgie, ni l’histoire, communautés qui n'étaient pas flanquées, à droite et à gauche, d’autres communautés chrétiennes, hérétiques ou schismatiques les unes par rapport aux autres. Les communautés, nestorienne du Malabar et monophysite d’Éthiopie, étaient dans leurs milieux respectifs les seules qui représentassent le christianisme. Il était normal que les premiers temps fussent de bon voisinage : on était trop heureux de se retrouver entre chrétiens au milieu de majorités païennes ou musulmanes! Mais assez vite les missionnaires portugais s’aperçurent des divergences doctrinales, se scandalisèrent des différences rituelles. Ils voulaient le règne de Dieu et, convertissant les païens à la vraie foi, ils ne pouvaient tolérer que des chrétiens, à côté d’eux, errassent dans leurs croyances ou pratiquassent une liturgie douteuse. D’autre part, au moment où Vasco de Gama organisait définitivement les premiers établissements portugais des Indes, l’Église syro-malabare avait une hiérarchie convenablement pourvue : un métropolite, Mar Yahballähä, et trois évêques suffragants, Mar Denha, Mar Jacques et l’évêque envoyé deux ans avant eux de Mésopotamie, Mar Jean, qui vivait encore. Ces quatre prélats, étant d’origine mésopotamienne, étaient très attachés au catholicosat de Séleucie-Ctésiphon; par contre, ils ne semblent pas avoir été des partisans très fanatiques de l’hérésie nestorienne. Les chrétiens qu’ils avaient à gouverner formaient, d’après la lettre déjà citée, un ensemble de 30 000 familles, dispersées dans une vingtaine de villes et de nombreux villages, dont le plus grand nombre se trouvaient dans la chaîne des Ghats occidentaux, ce que les documents italiens appellent habituellement la Serra, à huit jours de distance de Cananore, sans parler de la communauté plus distante de Mylapore. J.-S. Assémani, op. cil., p. 594.

Les chrétiens « syriens », pour échapper aux vexations des musulmans, s'étaient présentés à Vasco de Gama, dès 1503, en demandant de passer sous sa protection. Ils ne pensaient pas que cette démarche püût avoir quelque influence sur la vie de leur Église. Mais, les expéditions portugaises ayant pour but d’interrompre le trafic entre les Indes et l'Égypte, où le commerce vénitien s’approvisionnait en épices, l’élimination des navigateurs arabes, les progrès des armées turques, la réduction et le contrôle très strict de la navigation dans le golfe Persique eurent pour eftet de couper la hiérarchie indienne de sa base. Rien d'étonnant, par suite, à ce qu'aucune nouvelle arrivée d’évêques ne soit mentionnée pendant la première moitié du xvi° siècle. Et pourtant, des cinq prélats connus, Mar Jean, encore vivant en 1503, semble être mort peu après; de Mar Yahballähä et de Mar Denha, dont on ne sait rien de positif, il semble bien qu'ils ne durèrent guère. Mar Thomas s’occupa des chrétiens de l’extrême sud de l’Inde et, après avoir été soupçonné d’hérésie, mourut après 1536, dans le sein de l’Église catholique. Quant à Mar Jacques, s'étant conformé en partie au moins à la liturgie romaine, ayant

SYRO-MALABARE (ÉGLISE). JUSQU’AU SYNODE DE DIAMPER

réussi, non sans luttes, à maintenir sa position contre des missionnaires trop entreprenants, comme Alvaro Penteado, il finit par se retirer au couvent des franciscains de Cochin, peut-être dans une retraite forcée, et c’est là que saint François-Xavier le trouva encore vivant en 1549. G. Schurhammer, Three letters of Mar Tacob bishop of Malabar 1503-1550, dans Gregorianum, t. x1V, 1933, p. 62-86, repris dans The Malabar Church and Rome during the early Portuguese period and before, Trichinopoly, 1934, p. 1-24. Le saint missionnaire pérora auprès de Jean III la cause du vieil évêque « qui a bien servi Dieu et votre Altesse en ces contrées pendant quarante-cinq ans, vieillard vertueux et saint ». Mar Jacques avait bien mérité cet éloge par sa politique conciliante, certainement avantageuse pour les Portugais, et surtout en aidant les franciscains à fonder à Cranganore, en 1541, un collège qui réunit bientôt les enfants des meilleures familles syromalabares et comptait plus de cent élèves au moment où saint François-Xavier le visita, Monumenta Xaveriana, t. 1, dans Monum. hist. S..J., fasc. 74, p. 480 sq.,

Peu soucieux, à ce qu’il semble, des droits de la hiérarchie mésopotamienne, Alphonse d’Albuquerque, dès 1503, avait confié à un dominicain nommé Rodrigue les intérêts spirituels des nestoriens de Quilon (Coulam); en 1515, on signale que douze mille d’entre eux avaient renoncé à leurs erreurs; en 1516, d’autres conversions eurent lieu à Mylapore. A.-B. de Bragança Pereira, Historia religiosa de Goa, dans O Oriente portugués, fasc. 2-3, 1932, p. 34 sq., et tirage à part, t. 1, fasc. 1, Bastora, 5. a. Le P. Schurhammer a réuni dans l’article cité, p. 81-84, plusieurs textes qui montrent avec quel sans-gêne le clergé portugais voulait imposer ses usages aux syriens. Saint François-Xavier montra plus de doigté : bien que son ministère ait été tout d’abord orienté vers de pauvres chrétiens de la Côte des pêcheurs, qui n’avaient de chrétien que le nom, il ne resta pas étranger au groupe si important des « syriens », dont il eut occasion de visiter les centres principaux, Quilon, Cochin, Cranganore, Travancore. On serait tenté de penser qu’il a choisi en pensant à eux — prêchant non à eux, mais dans leur région — l’invocation à la vierge «sainte Marie, mère de Jésus- Christ, Fils de Dieu », sur laquelle il insiste en écrivant à ses confrères de Rome, comme s’il avait redouté d’offenser les oreilles d’anciens nestoriens, récemment convertis de leurs erreurs. Monum. Xaveriana, t. 1, p-273;sq.;, 283:

Aucun écho de controverses religieuses entre les Portugais et les chrétiens indigènes pour le premier demi-siècle de l’occupation. Il est vrai que, les nouveaux venus ignorant le malayalam et traitant généralement leurs affaires par l’intermédiaire de musulmans, il ne se présentait pas d’occasion où l’on dût discuter religion. C’est seulement lorsque François- Xavier eut composé un catéchisme en malayalam, et surtout lorsqu’à sa demande un inquisiteur fut installé à Goa, que l’exactitude des formules dogmatiques dont se servaient les chrétiens de Saint-Thomas vint à être examinée d’un peu plus près.

Toutefois, c’est plutôt sur le terrain de la juridiction que les oppositions devaient d’abord se produire. Les marins portugais avaient, comme on l’a dit, l’intention d’assurer à leur pays le monopole du commerce entre les Indes et l’Europe; les ecclésiastiques partis avec eux des rives du Tage n’étaient pas moins férus d'idées absolutistes. Calixte III, par sa bulle /nter cætlera du 13 mars 1455, Bullarium patronatus Portugalliæ, t. 1, Lisbonne, 1868 p. 36 sq., avait concédé au grand-prieur de la Milice du Christ juridiction sur toute l’Afrique, à partir du cap Boïador, et sur les régions méridionales de l’Asie. Privilège, qui, pour

l’Asie, devait rester quarante-trois ans sans objet, mais qui n’était pas oublié pour autant, car les rois de Portugal avaient eu soin de faire renouveler par les papes successifs tous leurs droits sur les Églises des contrées lointaines. Aussi, dès 1503, trouve-t-on un dominicain, Dominique de Souza, vicaire général du grand-maître pour les Indes. A. Jann, Die kathol. Missionen in Indien, China und Japan, Paderborn, 1915, p. 62, n. 1. On a relevé que la hiérarchie, rapidement organisée dans les contrées transocéaniques conquises par les Espagnols, a été au contraire constituée très lentement dans la zone portugaise. C’est ainsi qu’un commissariat ayant été fondé en 1500 pour la côte orientale d'Afrique et les Indes, les quatre commissaires successivement nommés de 1514 à 1534 n'y firent que de brèves apparitions, et l’évêché de Goa, dont la création avait été décidée en principe dès 1533 ne fut érigé en réalité qu’en 1539, comme suffragant de Funchal, ville véritablement trop éloignée, À. Jann, op. cit., p. 55-63, 83-87, pour devenir enfin, en 1558, métropole, de la côte orientale de l’Inde jusqu’à la Chine inclusivement. Zbid., p. 100-113.

Mais à peine installé, l’évêque de Goa entre en conflit avec la hiérarchie des syro-malabares. Mar Jacques, le fait a été noté, termina sa vie loin de ses ouailles, sans qu’on ait la preuve qu'il ait commis une faute quelconque, et ses lettres de 1523 et 1530 montrent combien il lui avait été difficile de résister aux missionnaires désireux de l’évincer. G. Schurhammer, art. cit., p. 71-81. Lorsque l’Église de Mésopotamie se fut sérieusement tournée vers Rome, en 1552, on put espérer que les affaires des « syriens » du Malabar iraient de pair. En fait, Suläqä se rendant à Rome, pour y faire devant le pape sa profession de foi et recevoir la consécration, n’oublia pas cette partie lointaine de son troupeau; il avait même songé à faire le voyage de Lisbonne pour s’entretenir avec le roi sur les nécessités des chrétiens de rit oriental. Ne pouvant disposer d’assez de temps pour ce voyage, il avait sollicité et obtenu de l’ambassadeur du Portugal près le Saint-Siège des lettres de présentation pour le viceroi des Indes. G. Beltrami, La Chiesa caldea nel secolo dell” Unione, dans Oriental. christ., t. xx1x, fase. 83, p. 16. Malheureusement, le gouvernement de Mar Simon Suläqä fut de courte durée : dès le mois de janvier 1555, le saint patriarche avait reçu la couronne du martyre, sacrifié par la jalousie d’un concurrent. Ibid., p. 24. Il avait pu toutefois consacrer plusieurs évêques et l’union avec Rome persista. Bien plus, les deux dominicains maltais qui l’avaient accompagné, l’évêque Ambroise Buttigeg et le P. Antonin Zahara, veillèrent à ce que les communautés des Indes ne restassent pas en dehors de l’union. Aussitôt que le nouveau catholicos Mar ‘Abdi$o‘ eut été élu par les évêques, il prit des dispositions pour l’envoi, comme visiteur, du métropolite Mar Élie, avec mission d'installer comme évêque des Indes un frère du patriarche défunt, Mar Joseph. Les dominicains accompagnaient les prélats chaldéens, munis de la lettre au vice-roi des Indes, que Suläqä avait apportée de Rome; ils devaient, après l'installation de Mar Joseph, regagner l'Europe via Lisbonne. Mgr Beltrami ἃ supposé, non sans fondement, que la caravane navigua d’Ormuz à Mozambique et de là vers Goa. Si extraordinaire que cet itinéraire puisse paraître, c’est le seul moyen d’expliquer la souscription du Valic. syr. 27, que Mar Joseph aflirme avoir achevé en la ville de Mozambique le 8 juillet 1556 (1867 des Grecs). L'arrivée à Goa se place vers la fin de la même année, au plus tard en novembre. Op. cit., p. 38 et n. 6.

Suläqä avait eu raison de prévoir des difficultés du côté des autorités portugaises locales. Les chrétientés de la montagne des Ghats échappaient à peu près

SYRO-MALABARE (ÉGLISE). JUSQU'AU SYNODE DE

DIAMPER 3102 complètement jusqu'alors à l’influence du clergé occidental et celui-ci n’était pas disposé à laisser un évêque mésopotamien les visiter ou s'installer chez elles. Ni les lettres de Rome, ni la présence des dominicains n’arrêtèrent l’inquisition goanaise : tandis que les religieux maltais étaient obligés de rester à Goa, les évêques syriens furent envoyés au couvent des franciscains de Bassein et on les y retint dix-huit mois, avant de les laisser poursuivre leur voyage. Le gardien de ce couvent, Antoine de Porto, pénétré de l'importance de la tâche dont le gouverneur François Barreto l'avait chargé, crut bon d'écrire au roi de Portugal sur le comportement des évêques et son rapport contient le plus précieux exposé sur la manière dont les autorités ecclésiastiques portugaises envisageaient la question du clergé oriental. Texte portugais dans Beltrami, op. cil., p. 40-43, n. 9. Le bon franciscain reconnaît la parfaite orthodoxie et dignité des deux évêques, moins informés en théologie morale que ne le sont habituellement les prêtres occidentaux, mais instruits néanmoins du nécessaire et connaissant les doctrines des auteurs orientaux, qui sont conformes à celles des Pères. La piété de ces deux évêques est telle qu’on peut les donner en exemple aux Portugais des Indes : appartenant à un ordre monastique, ils sont mortifiés et ne mangent jamais de viande; ils s’abstiennent de vin pendant l’avent et le carême, passent leur temps dans J’oraison, la contemplation, l’étude des saintes Écritures et des Pères. Mais, si pieusement qu’il les ait vus dire leur messe en chaldéen, Fra Antonio de Porto, pour obéir sans doute aux ordres reçus, leur a enseigné le latin et les cérémonies de la messe latine; finalement, il est arrivé à ce beau résultat, qu’en la fête de la résurrection du Seigneur, le dimanche de Pâques 1557, les évêques ont célébré la sainte liturgie dans le rit romain, ce qu’ils ont fait constamment depuis lors. Un tel résultat n’a pas coûté peu d’efforts : le dévoué franciscain leur ἃ fait dire un bon nombre de « messes sèches », pendant lesquelles il les assistait, et, s’ils ne prononcent pas tout à fait le latin à la portugaise, ils ne réussissent pas plus mal que les Français ou les Italiens. Ayant donc « converti » ses hôtes à la pratique latine, le gardien de Bassein leur a encore expliqué qu’ils n'avaient rien à faire au Malabar et que l’autorité les empêcherait justement d'y aller, car l’évêque de Goa est l’évêque du Malabar, comme il est évêque de toute l’Inde et de toutes les régions orientales passées sous la domination portugaise, si bien qu’à vouloir administrer les sacrements aux orientaux du Malabar, sans l’autorisation de l’ordinaire de Goa, ils se trouveraient être de ces voleurs, qui entrent pour saccager la bergerie sans passer par la porte. Frère Antoine espérait que Mar Élie, le visiteur, profondément écœuré, retournerait directement en Mésopotamie, tandis que Mar Joseph, explicitement consacré pour le Malabar, partirait pour Lisbonne et Rome, d’où il rejoindrait la Chaldée., Au demeurant, comme un évêque nestorien, échappant à la surveillance portugaise, avait réussi à pénétrer au Malabar, Frère Antoine suggère qu'on pourrait se servir de Mar Joseph pour le tenir en échec, à la condition toutefois qu’il soit accompagné d’un franciscain portugais et célèbre en latin tous les oflices pontificaux.

Cette lettre du gardien de Bassein exprime sans ambages la mentalité de la plupart des missionnaires latins des Indes, non seulement au xvi° siècle, mais jusqu’à la constitution de la hiérarchie syro-malabare, mentalité partagée d’ailleurs, même après l’encyclique Orientalium dignilas, par un certain nombre d’ecclésiastiques latins d'Orient, qui ne cessent de revendiquer, pratiquement au moins, pour le rit latin, une suprématie que Rome ἃ toujours refusé d’entériner.

La résolution de Mar Joseph, décidé à pérorer sa cause à Lisbonne, les instances de Buttigeg ou un ordre venu du Portugal provoquèrent finalement, dans la deuxième moitié de 1558, l’élargissement des évêques chaldéens. Ils partirent donc avec leurs conseillers européens pour le sud de l’Inde et s’arrêtèrent d’abord à Cochin, pour y commencer la visite des communautés « syriennes », mais Buttigeg y mourut et le P. Antonin Zahara demeura seul pour l’accomplissement d’une visite à toutes les paroïsses du pays, qui se prolongea pendant deux ans. Personne, à ce qu’il semble, ne s’opposa aux évêques de l’obédience de Rome, ce qui prouve qu’il n’y avait pas de nestorianisme positif. On doit noter aussi qu’au cours de la visite beaucoup de païens furent baptisés; les « syriens » du Malabar, doués d’un véritable esprit missionnaire, avaient toujours fait du prosélytisme parmi les idolâtres, rien d'étonnant donc à ce que les prédications qui aecompagnaient la visite aient été l’origine de conversions plus nombreuses encore que d’habitude. Beltrami, op. cit., p. 51.

Cependant, Pie IV rappelait Antonin Zahara par bref du 24 janvier 1561, espérant qu’il pourrait être utilisé en Égypte, où il était allé avec Buttigeg en 1555. Zbid., p. 27-34. L’Inquisition de l’Inde profita de l’occasion pour envoyer Mar Joseph aux inquisiteurs de Lisbonne. Zbid., p. 86 sq. Le frère du martyr Suläqä s’embarqua sans doute avec confiance, persuadé qu’il obtiendrait du roi de Portugal, comme du Saint- Siège, les droits du siège chaldéen d’Angamalé, mais il lui fut impossible d’atteindre Rome. A Lisbonne, où il fut retenu plus d’un an, il arriva bien à démontrer son orthodoxie, obtenant du cardinal Henri, alors régent, des lettres pour le vice-roi des Indes; mais on ne jugea pas opportun de lui laisser faire la visite ad limina : il dut se contenter d’une bénédiction que Pie IV lui envoya par bref du 27 juin 1564, en lui enjoignant de retourner directement au Malabar, suivant la décision du régent, et en l’encourageant à persévérer dans la foi catholique, dont le patriarche ‘Abdi$o‘, deux ans auparavant, avait fait solennellement profession. L’interdiction à Mar Joseph de visiter la Curie doit être mise en relation avec la protestation de l’ambassadeur de Portugal à la vie session du concile de Trente (17 septembre 1562), contre la titulature où ‘Abdiso‘ revendiquait la juridiction du catholicos des syriens orientaux sur les évêchés et métropoles de l’Inde; cf. E. Ehses, Concilii Tridentini acta, t. v, p. 959. Le Portugal entendait se réserver le contrôle de tout ce qui se passait aux Indes et le pape qui avait besoin du concours de ce pays pour assurer le succès du concile, désirait éviter tout conflit.

Le pauvre Mar Joseph n’était pas au bout de ses peines. En le voyant partir pour l’Europe sous mandat de l’Inquisition, les catholiques «syriens » du Malabar s'étaient empressés d’avertir le patriarche et de lui demander un autre évêque. Mar Élie, qui avait partagé l’internement de Mar Joseph chez les franciscains de Bassein et avait pu constater de visu l'immense besoin d'assistance ecclésiastique des chrétientés du Malabar, auxquelles il aurait fallu non pas un, mais plusieurs évêques, appuya sans doute leur requête. ‘Abdi8o° leur destina Mar Abraham. Celui-ci, instruit par l’expérience de son prédécesseur, prit grand soin d'éviter Goa. Il était pacifiquement installé au Malabar, quand Mar Joseph y revint, porteur de lettres qui lui assuraient l’appui des autorités portugaises, résigné à latiniser le rit par l’emploi du pain azyme et des ornements liturgiques occidentaux. Il était impossible que la population ne se divisât; les uns se rallièrent à Mar Joseph, les autres à Mar Abraham. Celui-ci d’ailleurs fut bientôt arrêté par les autorités portugaises et embarqué à destination de Lisbonne, mai, il réussit

SYRO-MALABARE (ÉGLISE). JUSQU'AU SYNODE DE DIAMPER

à tromper la surveillance, débarqua à Mélindé et regagna la Mésopotamie. Cependant, ‘Abdi$o‘, qui avait sincèrement promis obéissance au Saint-Siège, ne se jugeant pas qualifié pour dirimer la controverse, fit partir Mar Abraham pour Rome. Pie IV n’hésita pas : puisqu'il y avait deux évêques et un grand nombre de fidèles, il n’y avait qu’à diviser le diocèse et donner une moitié à chacun d’eux. Les résidences des deux prélats seraient fixées par le patriarche. Sachant bien les difficultés que la hiérarchie goanaise pourrait opposer à ces dispositions, le pape eut soin d’en avertir l’archevêque de Goa et l’évêque de Cochin par brefs du 28 février 1565. 5. Giamil, Genuinæ relationes.., p. 69-73.

Entre temps, la persécution contre Mar Joseph avait repris; il fut de nouveau dénoncé à l’Inquisition goanaise et à celle de Lisbonne, laquelle obtint de Pie V un bref permettant d’enquêter. Le frère de Suläqa fut de nouveau arrêté et embarqué pour le Portugal et Rome, cum fidis custodibus. G. Beltrami, La Chiesa caldea.., p. 92. L’ambassadeur de Portugal à Rome promettait à son souverain de préparer comme il faut le jugement, mais les juges romains, comme autrefois le gardien franciscain de Bassein, furent obligés de s’incliner devant la piété de Mar Joseph et de reconnaître son orthodoxie. C’en était trop cependant : Mar Joseph devait recevoir, auprès du tombeau des Apôtres, la couronne que lui avait méritée un martyre plus long et plus pénible peut-être, moralement, que celui de son héroïque frère. Dix-huit manuscrits syriaques, un manuscrit arabe et un persan, qui l’avaient accompagné dans ses pérégrinations, furent incorporés à la Bibliothèque apostolique, par droit de dépouille. G. Levi Della Vida, Ricerche sulla formazione del più antico fondo dei manoscrilti orientali della Biblioteca Vaticana, dans Studi e testi, fase. 92, 1939, p. 179-197, 441 sq.

Obéissant aux prescriptions de Pie IV, le catholicos ‘Abdiëo‘ divisa le diocèse chaldéen des Indes, attribuant à Mar Abraham la résidence d’Angamalé et un peu plus de la moitié du diocèse, pour le mérite qu’il avait eu d’aller jusqu’à Rome. La division du diocèse ne devait d’ailleurs pas avoir un caractère durable; celui des deux prélats qui survivrait à l’autre devait reprendre la juridiction sur l’ensemble. Lorsque ‘Abdi$o‘ écrivait en ce sens à l’archevêque de Goa, le 24 août 1567, Mar Joseph avait probablement déjà été arraché à son troupeau. A. Rabbath, Documents inédits pour servir à l’histoire du christianisme en Orient, t. τι, Paris et Leipzig, 1910, p. 432-434. Mais l’opposition portugaise ne désarmait pas : lorsque Mar Abraham arriva aux Indes, les lettres de recommandation dont il était muni ne lui servirent de rien. L’archevêque Georges Temudo, O. P., cum sapientissimis viris, les examina et les déclara fausses ou obtenues par subterfuge. Mar Abraham fut enfermé dans le couvent des dominicains, pour y attendre que de nouvelles lettres directes pussent arriver de Rome. Mais on avait oublié que le subtil évêque s’y connaissait en évasions : comme à Mélindé, il trompa la surveillance de ses gardiens et arriva dans la chaîne des Ghats, où les « syriens » le reçurent, bien entendu, avec des transports de joie. Les soldats portugais ne s’aventuraient guère à l’intérieur des terres : Mar Abraham passa quelques années en paix. Ne pouvant employer la force pour s’assurer de sa personne, l’archevêque de Goa essaya de lui faire quitter son refuge en l’invitant au deuxième concile de la province; mais le prélat éventa le piège et ne se présenta pas. Furieux de cet échec, les membres du concile légiférèrent contre lui dans le premier décret de la 1115 session, en demandant ἡ « pour le bien de la chrétienté de Saint-Thomas » que l’évêque en fût présenté par le roi de Portugal, et non

par le patriarche chaldéen; ou, tout au moins, que l'archevêque d'Angamalé, n’ayant pas de suffragants et ne pouvant facilement se rendre en Mésopotamie, fût obligé à se joindre aux évêques de la province de Goa. Bullar. patronatus, Append., t. 1, Lisbonne, 1872, p. 51. Mar Abraham avait pratiqué la Curie. Lorsqu'il eut connaissance de ce décret, il pourvut sans tarder à sa défense et fit écrire au pape (2 janvier 1576), par le roi païen de Cochin, exposant qu'après avoir été emprisonné deux fois, il ne se rendrait à aucune invitation des Portugais, tant qu'il n’aurait pas un saufconduit pontifical. Beltrami, La Chiesa caldea..., p. 55. Le pape répondit avec prudence (21 décembre de la même année) que, ne sachant rien des vexations dont aurait été victime l’évêque d’Angamalé, il lui était impossible de rien décider à son sujet. Zbid., p. 56. Mar Abraham ne se contenta pas d’ailleurs d’avoir fait écrire par le roi; il envoya au Saint-Père une nouvelle profession de foi dans le cours de 1577 et, le 3 janvier 1578, écrivant du collège des jésuites à Cochin, il assura le pape que dorénavant il n’y aurait plus d’inimitié entre les Portugais et lui et qu’il donnait toutes facilités aux Pères pour exercer leur ministère dans son diocèse. Zbid., p. 98 sq.

Si Mar Abraham avait tenu, dès 1577, à resserrer les liens qui l’unissaient à Rome et avait si facilement accueilli les jésuites, c’est peut-être en partie parce qu’il était de nouveau menacé dans l’exercice de sa juridiction. Un évêque, Mar Simon, avait été envoyé aux Indes par le patriarche nestorien et les communautés commençaient à se diviser. Bien que Rome fût loin, c’est sur elle surtout qu’il fallait compter pour briser l'effort des dissidents. Les jésuites encourageaient sans doute le recours au Saint-Siège; ils rerecommandèrent à Rome l’archevêque et son archidiacre, nommé Georges. Le pape répondit par plusieurs lettres, d'octobre 1578 au 5 mars 1580, adressées à l’archevêque de Goa, à l’archidiacre Georges, élu évêque de Palur, au clergé et au peuple d’Angamalé. Nonobstant les efforts du roi de Cochin, auquel déplaisaient les interventions à main armée en matière religieuse, l’intrus fut arrêté et envoyé à Goa, puis à Lisbonne et à Rome. Après diverses péripéties en Curie, pendant l’année 1585, il fut reconnu qu’il n’était ni évêque, ni prêtre. Le pape le condamna à la relégation dans un couvent franciscain de Lisbonne, où il mourut en 1599. Zbid., p. 103-107. Mais il avait laissé aux Indes, comme son vicaire général, un prêtre indigène nommé Jacques, et les troubles continuèrent pendant plus de dix ans.

Le III concile de Goa avait été prévu pour 1579, Bullar. patron., Append., t. τ, p. 54. Le pape fit le nécessaire pour que Mar Abraham y püût intervenir, lui écrivit pour le tranquilliser (25 novembre 1578) et le recommanda à l’archevêque de Goa, ainsi qu’au roi de Portugal (lettres des 20 novembre et 3 décembre). G. Beltrami, La Chiesa caldea.., p. 99 sq. Comme la convocation du concile tardait, les jésuites conseillèrent à Mar Abraham de tenir auparavant un synode diocésain ; il le fit en octobre 1583 et annonça au pape les heureux résultats de cette initiative par lettre du 13 janvier 1584. Finalement le concile provincial eut lieu à partir du 5 juin 1585. Mar Abraham s’y rendit, non sans quelque hésitation, encouragé par le P. Alexandre Valignani. La 11e session tout entière fut consacrée à l’archidiocèse d'Angamalé:; actes dans Bullar…, Append., t. τ, p. 73-76. Les Pères du concile demandaient l’érection d’un séminaire, prescription assez étrange, puisqu'il semble qu’un séminaire confié aux jésuites avait été ouvert l’année précédente à Vaïpicota; on fixait ensuite des règles pour l’admission des ordinands ou celle des prêtres provenant d’autres diocèses. Ces réglements étaient fort sages, comme

SYRO-MALABARE (ÉGLISE). JUSQU'AU SYNODE DE DIAMPER

aussi les recommandations pour l’élimination des pratiques simoniaques, mais d’autres plus discutables s’y ajoutèrent au sujet de la liturgie, car le concile détermina que le bréviaire et le missel latins seraient traduits en syriaque, ainsi que les parties les plus essentielles du rituel et du pontifical. Mar Abraham signa les actes et regagna son siège, accompagné du jésuite catalan François Roz, que le concile avait décidé de lui adjoindre, à titre de conseiller et d’auxiliaire. Le P. Roz avait étudié le syriaque; il ne lui fallut pas longtemps pour découvrir que les « syriens » du Malabar nommaient dans leurs offices les trois « Docteurs grecs » : Théodore de Mopsueste, Diodore de Tarse et Nestorius. Ces noms figuraient dans les livres manuscrits usuels, où Mar Abraham était désigné comme évêque, livres que le savant jésuite devait examiner à la dérobée, au cours de ses visites aux églises, car officiellement on ne lui en communiqua aucun : Aliorum enim librorum copiam, nec archiepiscopus, nec archidiaconus, nec alii facere mihi volunt. Ἐς Roz, De erroribus nestorianorum qui in hac India orientali versantur, éd. 1. Hausherr, dans Orient. christ, t. xt, fasc. 1 (— n. 40), Rome, 1928, p. 15, n. 3. Une telle attitude était bien faite pour justifier des soupçons et ceux-ci avaient d'autant plus de fondement que Mar Abraham, après avoir promis à Goa de corriger les textes liturgiques, semblait avoir oublié sa promesse. Il fit plus : en 1590 il refusa d’ordonner selon les formules du pontifical latin les séminaristes de Vaïpicota.

Le P. Hausherr, en publiant le De erroribus nestorianorum, retrouvé par le P. Castets, S. J., missionnaire à Trichinopoly, n’a pas dit à qui il était destiné, mais il vise à faire déposer Mar Abraham, op. cil., p. 35, et il aurait été écrit à la fin de 1586 ou au début de 1587. Comment, dans de telles conditions, pouvaitil y avoir une collaboration quelconque entre l’évêque et son mentor, qui affirme catégoriquement n’avoir pour lui aucune estime?

Le vénérable Abraham Georges, jésuite d’origine maronite, écrivant de Vaïpicota au P. Acquaviva, les 13 octobre et 15 décembre 1593, affirmait, lui aussi, que les affaires des chrétiens de Saint-Thomas allaient mal et que l’évêque se donnait ouvertement comme nestorien, distribuant les sacrements pour de l’argent. Le zélé maronite, qui devait mourir martyr à Massaouah quelques mois plus tard, ajoutait à ces dénonciations le catalogue de diverses erreurs, dont on croirait difficilement qu’elles aient pu être professées par Mar Abraham, si l’auteur de la dénonciation ne garantissait qu’il en a déchifiré le témoignage dans une lettre subrepticement interceptée. A. Rabbath, Documents pour servir à l'histoire du christianisme en Orient, t. 1, Paris, Leipzig et Londres, 1905, p. 321-330. On comprend qu'en recevant de telles communications, Rome se soit inquiétée. Le 27 janvier 1595, Clément VIII chargeait l’archevêque de Goa d’enquêter sur la vie et la foi de Mar Abraham. Texte dans Beltrami, La Chiesa caldea.…., p. 248-250. Tandis que cette lettre était en route vers les Indes, Mar Abraham faillit mourir et demanda aux jésuites de lui administrer les derniers sacrements. J. Castets dans la préface à F. Roz, De erroribus neslorianorum..., p. 8. Rétabli, il continua de gouverner son diocèse. Quel qu’eût pu être le résultat de l’enquête que le nouvel archevêque, Alexis de Menezes, dut instituer, pour obéir aux ordres pontificaux, dès sa prise de possession du siège de Goa, Mar Abraham mourut sans avoir été déposé, probablement dès février 1597, tandis que l’archevêque de Goa procédait à la visite des chrétientés latines du Malabar, Beltrami, La Chiesa caldea..., p. 117, n. 69, en communion avec l'Église romaine d’après le P. Du Jarric, Thesaurus rerum indicarum, Cologne, 1635, p. 614 sq., hérétique comme jamais d’après les auteurs portugais et le

P. Castets; cf. Beltrami, op. cil., Ὁ. 118 sq.; F. Roz, De erroribus nestor., p. 8. C’est ainsi que Mgr Beltrami interprète les textes, mais on peut se demander si le P. Castets a eu, pour affirmer une première attaque en 1595, autre chose que le témoignage du P. Du Jarrice, qui place bien en 1595 la maladie qu’il raconte, mais doit avoir été persuadé que cette maladie avait emporté Mar Abraham, puisque, sans rien dire explicitement de son issue dans le texte, il a fait imprimer en manchette Archiepiscopus morilur, commençant un des paragraphes suivants, p. 617 : Angamalano igitur episcopo A brahamo... demortuo…

Il fallait s'attendre à ce que la succession de Mar Abraham n’allât pas sans difficultés, car Rome devait tenir compte à la fois du patriarche chaldéen et du gouvernement portugais. Aussi bien, pour éviter toute compétition locale, Grégoire XIII avait disposé que l’archidiacre Georges de Christo administrerait le diocèse en cas de vacance jusqu’à ce qu’un nouvel évêque ait été nommé par provision pontificale. En exécution de cette décision notifiée par bref à l’intéressé en date du 3 janvier 1579, texte dans Beltrami, op. cit., p. 185, Mar Abraham mourant avait recommandé à tous ses prêtres de se soumettre à l’archidiacre, dont, au surplus, Grégoire XIII avait confirmé, par bref du 4 mars 1580, l’élection au siège indien de Palur, élection faite par le catholicos ‘Abdi$o‘, sans d’ailleurs qu’elle eût été suivie de consécration. Texte du bref dans Beltrami, p. 196-198. Ces dispositions avaient été prises dans un temps où Mar Abraham jouissait pleinement de la confiance des jésuites et du Saint-Siège, au plus fort de la lutte contre l’évêque nestorien intrus, Mar Simon. Mais après les dénonciations des PP. Roz et Abraham Georges, sans avoir signifié à Mar Abraham que les actes de Grégoire XIII fussent abrogés, Clément VIII par les brefs des 17 janvier 1595 et 21 janvier 1597, avait prescrit à l’archevêque de Goa de nommer en cas de vacance un vicaire apostolique, qui jouirait d’une pleine autorité au spirituel et au temporel, jusqu’à ce que le pape ait lui-même pourvu; ceci sans rien préjuger de la valeur de tous actes antérieurs, coutumes, statuts, etc., est-il spécifié dans le deuxième document, le pape entendant y déroger, hac vice specialiter et expresse. Texte du bref dans Beltrami, op. cit., Ὁ. 252 sq. Alexis de Menezes ne pouvait hésiter : au cours même de sa visite, il nomma vicaire apostolique d’Angamalé le P. François Roz, qui, adjoint depuis douze ans à Mar Abraham, connaissait aussi bien que personne les affaires du diocèse. Toutefois, lorsqu'il fut rentré à Goa, son conseil lui fit observer que Georges de Christo ayant déjà pris en mains l’administration du diocèse, il ne convenait pas de le déposséder. L’archevêque obtempéra et confirma l’archidiacre dans sa charge d'administrateur, en lui donnant comme conseillers le P. Roz et le supérieur du séminaire de Vaïpicota. Beltrami, 0p. cit., p. 120. La mesure semblait devoir donner satisfaction aux chrétiens de Saint-Thomas, mais il déplut à l’archidiacre de se voir imposer des conseillers obligatoires et, tandis qu’il retardait l'émission de la profession de foi qui devait marquer son entrée en fonctions, peut-être dans l’espoir que, sur les entrefaites, un évêque arriverait de Mésopotamie, il provoqua une assemblée du clergé et du peuple, où l’on s’engagea à maintenir à tout prix le rit et les usages syro-malabares, legem sancli Thomæ, comme à n’accepter aucun évêque qui n’ait été nommé par le patriarche.

Mis en présence de ce mouvement, avant-coureur d’un schisme, l’archevêque de Goa décida de visiter par lui-même toutes les communautés « syriennes » du Malabar et il le fit, nonobstant l'excitation des esprits, à partir du 27 décembre 1598. Cette visite se prolongea plusieurs mois et nous en connaissons les

SYRO-MALABARE (ÉGLISE). JUSQU'AU SYNODE DE DIAMPER

détails par un récit que le moine augustin Antoine de Gouvea, plus tard évêque titulaire de Cyrène, composa à la demande de ses supérieurs provinciaux, pour enregistrer à la gloire de l’ordre la brillante action de l’archevêque Menezes : lornada do Arcebispo de Goa, Dom Frey Aleixo de Menezes,.… quando foy as Serras de Malauar, Coïmbre, 1606, 6 et 152 fol. L'auteur, qui date sa préface de Goa, 27 septembre 1603, n'avait pas pris part personnellement à la visite en question, mais il déclare qu’il s’est renseigné auprès de ceux qui accompagnèrent constamment l’archevêque, tel son confesseur et confrère le P. Bras de Sainte-Marie. Un informateur particulièrement qualifié fut le P. Roz.

Le P. de Gouvea, qui estime les syro-malabares à 70 000 environ, met très bien en lumière la position des missionnaires portugais vis-à-vis d’eux. Leur premier sentiment était d’admiration envers ces chrétiens, qui, malgré leur petit nombre et leur pauvreté, au milieu d’une foule immense de païens, souvent opprimés par les potentats locaux, n'ayant que de misérables lieux de culte, tandis que les idolâtres avaient d'innombrables et riches pagodes, avaient le très grand mérite d’avoir maintenu dans son intégrité cette foi dans la Trinité, qui est le solide fondement de la religion chrétienne. Malheureusement, et sans qu’il y eût faute de leur part, ces chrétiens étaient de mauvais chrétiens, étant tombés dans l’hérésie, parce que leurs chefs hiérarchiques, les évêques venus de Mésopotamie, étaient eux-mêmes inféodés à l’hérésie nestorienne. On comprend que, en présence d’une aussi regrettable situation, l’archevêque et son conseiller aient voulu à tout prix secourir ces pauvres égarés et les ramener au bercail sous la houlette du successeur de Pierre. Ils se donnèrent de la peine d’ailleurs : nonobstant le climat épuisant de l’Inde méridionale, l’archevêque voulut visiter personnellement les moindres communautés, avant et après le synode, y consacrant une année entière, passant d’un point à un autre avec sa suite, le plus souvent au moyen d’embarcations qui naviguaient sur les eaux intérieures ou rios, affrontant avec un courage indéfectible les dangers de toutes sortes, soit de la part des chrétiens obstinés, soit de la part des principicules à qui l’on faisait croire que l’archevêque, sous prétexte de placer tous les chrétiens sous l’obédience du pape, avait par-dessus tout lintention de les assujettir complètement aux Portugais, en les soustrayant à l’autorité de leurs chefs traditionnels.

Le départ de Cochin eut lieu au début de février 1599. Première étape à Vaïpicota, chez les Pères jésuites, en terrain sûr. Trois élèves du collège-séminaire, où étaient élevés les fils des nobles en même temps que les futurs prêtres, prononcèrent, au cours d'une séance académique, des discours en latin, syriaque et malayalam, où ils demandèrent à l’archevêque de rendre la vraie foi au Malabar et d’en extirper à jamais l’hérésie nestorienne. L’évêque répondit à l’église, dans une cérémonie inaugurale de la visite, parlant d’une façon générale contre les prélats venus de Mésopotamie, qui, en pénétrant clandestinement au Malabar, ne seraient que des voleurs venus dans le bercail sans passer par la porte et donc pour entraîner les fidèles à l'enfer. Le développement de ce thème avait pour but de mettre en garde le clergé et les fidèles contre l’arrivée, toujours possible, malgré la surveillance portugaise à Ormuz et Goa, d’un évêque envoyé par le catholicos de Séleucie. Menezes n'ignorait sans doute pas que des démarches avaient été faites auprès de celui-ci pour obtenir un évêque suivant les méthodes traditionnelles. Après avoir complété cette instruction par un exposé de la doctrine catholique sur le purgatoire, Menezes administra la confirmation.

La question de la confirmation était en effet un des

points sensibles au Malabar. Là, comme ailleurs, les prêtres pratiquaient au cours du baptème des onctions et, probablement, certaines d’entre elles appartenaient au rite essentiel de la confirmation. Mais, comme dans les Églises orientales les prêtres administrent la confirmation dans la même cérémonie que le baptême, on conçoit facilement que des prêtres et des fidèles peu instruits n'aient pas su faire la distinction entre les deux sacrements. A notre époque même, après que le Saint-Siège a formellement interdit de confirmer les dissidents qui ont recu régulièrement le baptème des ministres ordinaires de leurs Églises, on trouve encore des prêtres latins qui hésitent. Les missionnaires portugais sont donc excusables et ils avaient en outre une raison positive de considérer les « syriens » du Malabar comme n'ayant pas reçu la confirmation, c'est que les onctions, au baptême, étaient faites par les cassanares (nom local des prêtres, Kalanar) non pas avec du saint chrême à base d'huile d'olive consacré par l’évêque, matière obligatoire de la confirmation, mais avec de l’huile de coco ou de palme, qui n’avait été soumise à aucune consécration. Si, à Vaïpicota, où l'influence des jésuites était grande, les fidèles se présentèrent en grand nombre pour la confirmation, ailleurs l'invitation de l’évêque fut mal reçue et la question de la confirmation, dont l'institution par Notre-Seigneur était niée par les réfractaires, devint la matière d’âpres discussions.

Le lendemain de son arrivée, tandis que Menezes assistait à l’office chaldéen, son attention fut attirée sur le fait qu’on y priait pour le patriarche de Babylone, en lui attribuant le titre de « pasteur universel de l'Église chrétienne ». C'était l’usurpation évidente d’un titre qui convenait au seul pape de Rome. En outre, ce patriarche n’était-il pas nestorien? Non, sans doute, Simon IX Denhä était catholique, confirmé à Rome le 16 juin 1581, cf. art. NESTORIENNE (Église), col. 230, 263, mais le savait-on aux Indes, ou y affectait-on de tenir pour nestorien tout ce qui venait de Mésopotamie? L’archevêque de Goa craignit de scandaliser les partisans de Rome en assistant à des offices où le clergé mentionnerait un hérétique; après avoir assisté à l’office chaldéen une deuxième fois, il fulmina l’excommunication latæ sententiæ contre quiconque nommerait encore le patriarche de Babylone, enjoignant à tous de nommer le pape. Cette déclaration provoqua un tumulte. Un nouveau thème de discussion surgit, qu’il fallut ensuite traiter à chaque étape : y a-t-il dans l’Église plusieurs lois pouvant s’opposer, en particu.ier une loi de saint Pierre et une loi de saint Thomas, ou bien une seule loi du Christ, adoptée par tous les apôtres?

Après Vaïpicota : Parü, Mangate, Chegeree, Canhur. L’archidiacre, qui aurait dû accompagner l’archevéque, s'était retiré en la résidence d’'Angamalé, après avoir recommandé à ses prêtres de recevoir Menezes avec honneur, mais comme un évêque étranger, de passage dans leurs chrétientés. Pourtant le siège était vacant depuis deux ans, et la nomination qu’on attendait de Rome n’arrivait pas. Menezes estima qu’il était temps de procéder à une ordination et convoqua les ordinands à Diamper pour le samedi de la Passion. Il invita aussi l’archidiacre Georges, comme administrateur du diocèse, mais celui-ci, fort du bref de Clément VIII, protesta contre l’acte de juridiction que Menezes se préparait à faire. Le pape n'avait pas donné à l’archevêque de Goa une juridiction quelconque sur les « syriens », prétendait l’archidiacre, mais seulement sur les latins. Résolu à défendre ses privilèges, Georges fulmina à son tour une excommunication lalæ sententiæ contre ceux qui se feraient ordonner par l’archevêque, leur annonçant qu’ils ne seraient jamais admis dans le clergé d’Angamalé et menaçant

SYRO-MALABARE (ÉGLISE). JUSQU'AU SYNODE DE DIAMPER

même de mesures coercitives les membres de leurs familles. L’archevêque passa outre et ordonna trentehuit prêtres, après les avoir examinés, en particulier sur leur connaissance de la langue syriaque, après leur avoir fait émettre la profession de foi de Pie IV, jurer obéissance au pape et renoncer aux erreurs des nestoriens, ainsi qu’à l’obédience du patriarche de Babylone.

Le vendredi avant les Rameaux, l'archevêque arrivait à la grosse chrétienté de Caturte, où il avait décidé de faire les offices de la semaine sainte. Mais les prêtres de la ville s’inquiétèrent en apprenant que l’archevêque entendait pontifier et administrer lui-même les sacrements. Ils escomptaient un beau bénéfice de la communion pascale, car l’usage était établi que chaque fidèle en s’approchant de la Table sainte offrait au célébrant un fanon (— 1/8 de roupie). Ils firent exposer leurs doléances à la souveraine du pays, la reine Pimenta, et celle-ci fit enjoindre à Menezes de partir dans les trois jours. On avait représenté à la reine que l’archevêque détournerait d’elle ses sujets chrétiens; il répliqua que, bien au contraire, il prêchait à tous d'être soumis aux puissances légitimes et il revendiqua la liberté d’officier, en s'appuyant sur les privilèges des chrétiens de Saint-Thomas, à qui les souverains du pays reconnaissaient depuis 1500 ans le droit d’avoir des chefs religieux venus de l’étranger.

Menezes, pour impressionner davantage les gens de Caturte et leur faire apprécier la splendeur des cérémonies latines, avait fait venir des chanteurs de Cochin. A partir du mercredi saint, les offices eurent lieu, en latin d’abord, en chaldéen ensuite, dans l’église principale et l’archevêque assista à la double série des fonctions liturgiques, pour montrer à tous qu’il avait juridiction sur les syriens, aussi bien que sur les latins. Après les ténèbres du mercredi soir, l’archevêque réunit les cassanares et leur expliqua la signification des saintes huiles, dont la consécration devait avoir lieu le lendemain et en telle quantité que toutes les églises pourraient en être pourvues. Le jeudi saint, après la consécration des huiles et la célébration de la messe pontificale, le saint sacrement fut placé dans un reposoir somptueusement orné, à la grande édification du peuple fidèle, qui n'avait jamais vu rendre de pareils honneurs à la sainte eucharistie. L’après-midi eut lieu la cérémonie du mandatum et c’est aux cassanares que l’archevêque lava ies pieds. Lorsqu'on vit le prélat portugais, en chape et mitre, s’agenouiller devant chacun des prêtres indigènes, laver et baiser leurs pieds, la foule frissonna, émue par tant d’humilité, et plusieurs des prêtres pleurèrent. La cérémonie du vendredi saint, avec l’adoration de la croix, améliora encore les dispositions des chrétiens de Saint-Thomas, très dévots à la croix; aussi, lorsque l’oflice des ténèbres fut interrompu pendant la lecture de la première leçon du deuxième nocturne par l’entrée du prêtre, qui avait organisé la révolte, suivi de gens armés, le peuple et le clergé, loin de vouloir s'associer à une manifestation hostile, l’entourèrent et l’amenèrent devant l'archevêque, l’encourageant par tous les moyens à implorer son pardon. Et, si le malheureux révolté refusa de se soumettre, son geste n’en fu pas moins bienfaisant, car, après la cérémonie, les nobles et les prêtres se présentèrent en bloc à Menezes pour lui protester de leur entière soumission.

Ainsi Caturte fut la première communauté complètement ralliée. D’autres suivirent dans le cours des semaines suivantes, dont les deux plus importantes furent Molandurte et Diamper. Il était évident que le parti proromain allait l'emporter. Menezes en profita pour faire approcher de nouveau l’archidiacre par un prêtre qui lui donnait toute confiance et la réponse fut favorable. L’archevêque s’empressa de lui faire

connaître par écrit quelles conditions il devait accepter : renoncer aux erreurs de Nestorius, Diodore de Tarse et Théodore de Mopsueste; reconnaître qu’il y a une loi unique du Christ et non plusieurs lois capricieusement divergentes, de saint Thomas, de saint Pierre, etc.; émettre la profession de foi qui lui avait été envoyée lors de sa nomination comme administrateur de l’archidiocèse d’Angamalé; procéder à la correction des textes liturgiques ; promettre obéissance au pape; anathématiser le patriarche de Babylone; s’engager à ne recevoir dans le diocèse aucun évêque qui n’ait été nommé par le pape et agréé par les autorités portugaises; reconnaître l’autorité de l’archevêque de Goa; préparer la réunion d’un synode; accompagner l’archevêque dans sa visite.

La rencontre de l’archidiacre et de l’archevêque eut lieu à Vaïpicota. Georges demanda en grâce de ne pas être obligé à un acte public de soumission; il promit, jura, signa en présence du seul archevêque et du P. Roz. Puis on convint que le synode aurait lieu à Diamper (Udiamperur) et s’ouvrirait le 20 juin, troisième dimanche après la Pentecôte.

Arrivé à Diamper quelques jours avant le synode pour vérifier la préparation des divers détails et recevoir les participants, Menezes commença par la cérémonie d'ouverture, telle qu’elle est fixée par le pontifical, faisant chanter toutefois les litanies des saints en syriaque d’abord, puis en latin. Le 21 juin fut consacré à la profession de foi; bien que l’archevêque eût commencé lui-même par lire la formule de Trente, la main sur les évangiles, plusieurs « syriens » protestèrent que, ayant toujours été chrétiens, ils se sentaient offensés de ce qu’on leur demandât d'émettre publiquement une profession de foi. Mais l’archevêque expliqua les raisons de l’Église en une courte instruction et tous, à commencer par l’archidiacre, professèrent leur foi suivant la formule tridentine, complétée par des anathématismes contre les erreurs nestoriennes. La séance dura sept heures, les prêtres s'exprimant en syriaque, les députés laïcs, au nombre de quatre par chrétienté, en malayalam.

L'ordre prévu pour le synode avait fixé que la séance suivante, ou aclio lertlia, serait consacrée aux questions dogmatiques fondamentales. Mais les cassanares demandèrent à ce que ces questions fussent traitées avec une certaine réserve, sans l'intervention des chanoines de Cochin et autres personnalités portugaises, car il leur en coûtait de voir discuter devant un auditoire d'étrangers ces erreurs auxquelles ils avaient été précédemment attachés. L’archevêque acquiesça volontiers et l’ordre des séances fut modifié : on commença donc par examiner la matière destinée à l’actio quarta, c’est-à-dire les questions de doctrine et de discipline relatives aux sacrements de baptême et de confirmation. Le synode siégeait le matin de sept à onze heures et l’après-midi de deux à six. Chacun pouvait faire ses observations sur les articles de doctrine ou les projets de décrets. Le plus souvent l’archevêque répondait lui-même. Le 23 juin on traita la matière de l’actio quinta : sacrement de l’eucharistie et sacrifice de la messe. Le 24, tandis que les Portugais étaient allés, pour fêter la Saint-Jean-Baptiste, à une église assez distante, Alexis de Menezes inaugura la séance par un exposé général de la foi, puis on discuta longuement et jusqu’à une heure avancée de la nuit, afin que rien ne restât dans l'ombre. Les prêtres acceptèrent assez facilement les formules proposées par l’archevêque et il n’y eut de résistance à ses désirs que sur un point : il aurait voulu que le clergé abandonnât l'office chaldéen, sous prétexte que l’hérésie nestorienne y aflleurait à chaque page. Le bréviaire romain le remplacerait, traduit en syriaque. Mais les cassanares tenaient à leurs prières traditionnelles; on finit

SYRO-MALABARE (ÉGLISE). LE SYNODE DE DIAMPER

par transiger, il y aurait correction seulement. Le résultat de cette journée fut l’approbation par les synodiques d’un décret sur la foi, en quatorze chapitres, qui devait servir comme résumé de la doctrine jusqu’à composition, en malayalam, d’un catéchisme un peu développé. Les arguments principaux traités dans ces chapitres étaient : la Trinité, l’incarnation, la maternité divine de Marie, le péché originel, les fins dernières, les anges gardiens, l’Église et son organisation, le canon des livres saints.

Vingt-deux décrets venaient ensuite où étaient considérés les points, qui revêtaient une importance particulière au Malabar. Et d’abord l’Écriture sainte (décrets 2 et 3) : le canon des syro-malabares était incomplet, car il y manquait Esther, Tobie, la Sagesse, la 115 Petri, les deuxième et troisième épîtres de Jean, l’épître de Jude, l’Apocalypse. Il y manquait aussi la péricope de la femme adultère, le verset des trois témoins célestes, quelques autres paroles. En fait, tous ces défauts n’étaient pas propres au Malabar : les textes syriaques de la Bible étaient les mêmes partout, et dès avant Nestorius. Il ne fallait donc pas accuser les nestoriens d’avoir modifié l’Écriture, ils s’étaient contentés de remplacer « Dieu » par « Christ » dans quelques passages, Act., xx, 21; [ Joa., 111, 16. Le P. Roz, qualifié à la fois par sasconnaissance de l'Écriture sainte et par celle du syriaque, devait réduire les livres bibliques à la teneur de la Vulgate latine.

Trois décrets mettaient en garde contre les influences païennes, d'autant plus à redouter que les idolâtres formaient une écrasante majorité, étaient riches et, dans plusieurs localités, avaient le monopole de fait de l’enseignement. Le 4° décret condamnait la doctrine de la métempsycose et celle du fatalisme, par laquelle on se figurait que le sort d’un chacun était fixé dès sa naissance, ainsi que toutes ses futures actions. Ce décret mettait aussi en garde contre l’indifférentisme en matière de religion; il était facile qu’on fût tenté de regarder comme bonnes toutes les religions, dans un pays où tant de cultes développaient côte à côte leurs cérémonies. Les 12e et 13° décrets regardaient la fréquentation des écoles : autant que possible, il fallait avoir pour chaque communauté chrétienne ur maître chrétien. Là où il était impossible d’en avoir, les enfants des chrétiens ne devaient être autorisés à fréquenter les écoles païennes que dans la mesure où on pouvait être assuré qu’ils ne seraient pas obligés de s’associer à des actes d’un culte idolâtrique. Les maîtres chrétiens pouvaient accepter parmi leurs élèves des enfants de familles païennes, mais ils ne devaient en aucune façon avoir dans leurs écoles des simulacres idolâtriques auxquels les enfants païens pussent rendre leurs hommages à l’occasion de la classe.

Toutefois, ce à quoi visait le plus l’archevêque de Goa, c'était à déraciner pour toujours les influences mésopotamiennes et nestoriennes, dans la foi, dans l’organisation ecclésiastique, dans les formules liturgiques; œuvre délicate au possible, car la réforme risquait d’ébranler tout l'édifice chrétien auquel, si imparfait qu’il fût, étaient habituées ces pauvres populations, bien dignes d’être prises en pitié pour leur ignorance et leur simplicité. Mais Alexis de Menezes n’était pas homme à reculer devant ce qu’il pensait être son devoir. Dans le δὲ décret, il fut question de la crucifixion et de la passion de Notre-Seigneur, que les nestoriens préféraient passer le plus possible sous silence, sous prétexte de mieux respecter le Christ, mais privant ainsi leur piété d’un aliment essentiel. Dans le 6° décret, on expliqua ce qu'il fallait tenir sur la maternité virginale et la pureté de Marie. Dans les 7° et 8° décrets, on élucida l’organisation de l'Église : une loi seulement, celle du Christ, et non deux

lois différentes, celle de saint Thomas et celle de saint Pierre, comme certains auraient voulu, toutes deux immédiatement promulguées par le Christ, et donc un seul vicaire du Christ, avec cette conséquence qu'on ne pouvait qualifier le patriarche de Babylone de pasteur universel. Cette position théorique avait, au 19° décret un corollaire pratique : réprouvant le serment prêté dans le conciliabule consécutif à la mort de Mar Abraham, les synodiques s’engageaient à obéir au pape et à ne recevoir comme évêques à l’avenir que ceux qu'il aurait désignés.

Les syriens orientaux, en Mésopotamie et conséquemment au Malabar, étaient restés dans l’ignorance théorique et pratique des dispositions arrêtées par les conciles æœcuméniques : par le 20e décret, l’Église du Malabar déclarait les accepter en bloc, mais en particulier celui d'Éphèse, où Nestorius avait été condamné. Elle reconnaissait officiellement la sainteté du légat pontifical à ce concile, Cyrille d'Alexandrie. Le dernier concile œcuménique, celui de Trente, dont l'application se faisait alors à toute l’Église, fut reconnu par le 21° décret, où l’on prit soin de spécifier que les syro-malabares observeraient les dispositions disciplinaires de ce concile, telles qu’on les observait dans toute l’Égiise, et en particulier dans les diocèses voisins, de la province ecclésiastique de Goa.

La réforme de la foi devait être poursuivie dans chaque chrétienté par le moyen de prédications : le 17e décret fixa les règles pour l’approbation des prédicateurs. Le 18° décret s’occupa des rétractations que devaient faire devant leurs ouaïilles ceux qui auraient soutenu auparavant des doctrines erronées. Enfin, pour que tout ceci ne restât pas lettre morte, tous s’engagèrent à obéir aux dispositions de la sainte Inquisition goanaise (décret 22), laquelle était instamment priée de nommer deux commissaires pour Angamalé, en raison de la distance. Le devoir de dénoncer les hérétiques existait pour tous, spécialement, comme de juste, pour les membres de la hiérarchie. Décret 23.

Mais la foi ne dépend pas seulement de la prédication; elle peut être corrompue par la lecture des livres hérétiques ou compromise par des formules liturgiques incorrectes. Les ouvrages littéraires dangereux furent condamnés nommément par le 14 décret, avec mention, pour la plupart, de ce qu’ils contenaient de plus répréhensible : le récit apocryphe de l’enfance de Notre-Seigneur connu sous le nom de Protévangile de Jacques, la lettre apocryphe sur l’observation du dimanche, un livre sur la procession du Saint-Esprit non identifié, le Livre des Pères ou collection de témoignages dogmatiques, le traité sur les sacrements du patriarche Timothée II, l'encyclopédie théologique du métropolite de Nisibe, Mar ‘Abdiëo‘, ainsi que son Paradis d’Éden; des collections d’homélies, un commentaire des évangiles d’après Théodore de Mopsueste; des vies de personnages considérés comme saints par les nestoriens, celle du moine Joseph Bousnaya, celle de l’abbé Isaïe, celle de Rabban Hormizd et la collection de biographies monastiques comparée à la Flos sanctorum et qui doit être le Livre de la chasteté de ‘ISodenah, évêque de Basrah; le Livre des ordinations, les hymnes de Georges Warda et celles de Qamis bar Qardahe; le recueil de la discipline mésopotamienne ou Liber canonum; trois volumes imbus de superstitions : le Livre des sorts, l Anneau de Salomon et le Parisman ou Médecine des Perses. Identification de ces divers ouvrages par J.-B. Chabot, L’aulodafé des livres syriaques du Malabar, dans Florilegium ou recueil de travaux d’érudition dédiés à M. le marquis Melchior de Voguëé à l’occasion du quatre-vingtième anniversaire de sa naissance, 18 octobre 1909, Paris, 1909, p. 615-623.

SYRO-MALABARE (ÉGLISE). LE SYNODE DE DIAMPER

La question des formules liturgiques était plus épineuse, puisqu’au lieu de condamner en bloc on devait corriger : il y avait des expressions dangereuses pour la foi au mystère de l’incarnation; il y avait des noms de personnages à supprimer, parce que ceux-ci étaient ou hérétiques formels ou suspects d’hérésie; certaines fêtes devaient disparaître. Décrets 9 et 15. Les livres liturgiques devaient tous être présentés pour la correction, soit à l’archevêque au cours de sa visite, soit au P. Roz, ou d’une façon générale aux jésuites de Vaïpicota. Décret 16. Les livres hérétiques devaient être détruits sans plus et toute cette besogne devait être terminée dans un délai de deux mois. Enfin, il fallait changer le titulaire de la cathédrale d’Angamalé érigée par Mar Abraham : au lieu d'Hormisdas le moine, on y vénérerait dorénavant Hormisdas, martyr persan. Décret 10.

Le 25 juin eut lieu l’actio septima sur l’ordre et le mariage, le 26, l’aclio octava sur l’organisation du diocèse, le 27, l’actio nona sur la réforme des mœurs. Cette dernière session, où furent proclamés vingt-quatre décrets, toucha à plusieurs points importants de la vie sociale : règlement des héritages et des adoptions, fréquentation des assemblées païennes non 1eligieuses, attitude vis-à-vis des païens de secte noble, les naïirs, et vis-à-vis des parias ou intouchables. Menezes, mû par un profond sentiment chrétien, aurait voulu que l’on passât outre à ces réglementations aristocratiques, dont une des pires conséquences était qu’elles interdisaient pratiquement la conversion au christianisme des malheareux appartenant aux castes inférieures; mais les chrétiens indigènes, qui étaient assimilés aux brahmanes nambudiris ou aux nairs en vertu de privilèges anciens, ne voulurent pas y renoncer et prononcer eux-mêmes leur propre déchéance sociale.

En cette même aclio nona, il fut procédé par le décret 25 à la conclusion du synode. Il était enjoint à tous les recteurs d’églises d’avoir dans leurs archives une copie au moins du texte malayalam des actes du synode, tel qu’il résultait de la traduction authentique, signée par l’archidiacre Georges et le supérieur du collège de Vaïpicota. Afin que tous les fidèles fussent instruits des prescriptions du synode, on devrait en lire les actes par sections, chaque fois qu’il n’y aurait pas de sermon, aux offices des dimanches et fêtes, ou les jours de fêtes seulement, si les dimanches étaient consacrés à la lecture et à l’explication du catéchisme. Deux exemplaires originaux seraient conservés, souscrits tous deux par l’archevêque, dont un à Vaïpicota et l’autre à Angamalé.

On proclama ensuite les noms des soixante-quinze paroisses et ceux des curés et vicaires, dont certains devaient avoir la charge des chapelles desservant un trop petit nombre de fidèles pour qu’on pût en faire des centres paroissiaux. Les prêtres désignés s’avancèrent pour baiser la main de Menezes, qui leur adressa une fervente exhortation, suivant le style des monitions aux ordinands du pontifical romain. Après quoi tous s’avancèrent pour signer, 153 prêtres et 660 laïcs, puis l’archevêque entonna le Te Deum, que l’on chanta processionnellement, les Portugais en latin et le clergé indigène en syriaque, tandis que les fidèles psalmodiaient en malayalam.

Avant la dislocation, l’archevêque fit remettre à chaque recteur de paroisse une pierre d’autel consacrée par lui, une boîte aux saintes huiles, un rituel contenant les formules des sacrements traduites du latin en syriaque, un catéchisme en malayalam, un surplis pour l’administration des sacrements. Toutes les églises et chapelles furent pourvues de calices, de linges d’autel, d’ornements. Après quoi, Alexis de Menezes, certain maintenant d’être partout bien accueilli, reprit la visite du diocèse d'Angamalé. Le

récit de cette visite occupe dans l’édition originale de la Zornada les fol. 73-114 τὸ Le programme journalier de l’archevêque est fort chargé : dans chaque paroisse visitée il y a évidemment un office liturgique auquel assiste le prélat, avec confirmation de tous les chrétiens qui n’ont pas été confirmés jusqu'alors, souvent plusieurs baptêmes, toujours une instruction au moins, avec lecture des principaux décrets du synode et une exhortation à les observer; présentation de tous les livres en syriaque, liturgiques et autres, avec mise au feu, séance tenante, des livres condamnés, correction des autres; désignation des économes paroissiaux, approbation des confesseurs. Ceci est le programme minimum, car, si quelque païen, attiré par la pompe extérieure de la cérémonie, se présente à la porte de l’église, l’occasion est bonne pour commencer aussitôt une instruction catéchétique, d’où résultera, à quelques semaines de là, la grâce aidant, une nouvelle conversion. Si des malades sont indiqués à l’archevêque, il n’hésite pas à les visiter et à lire sur eux quelques passages du saint évangile. Et la visite dura ainsi du début de juillet au 16 novembre, date du retour à Goa. Clément VIII avait envoyé à l’archevêque un bref d'encouragement dès le 1er avril 1599; lorsque ce bref parvint à Menezes sur la fin de son voyage, il lui apparut comme le témoignage de satisfaction de la Providence pour son travail et comme un gage de réussite pour la réforme si difficilement mise en route.

Les dispositions disciplinaires du synode de Diamper seront examinées ci-dessous, col. 3151 sq.; elles ont été l’objet d’amères critiques. Beaucoup, aujourd’hui, demeurent choqués par cette tendance à tout réduire à la mesure des usages de l’Église romaine, qui informa l’œuvre de Menezes et de ses collaborateurs. Elle était certainement contraire aux méthodes que le Saint- Siège recommandait ailleurs, en particulier dans le Proche-Orient asiatique et en Italie même. Jamais Rome n’a prescrit de latiniser le rit byzantin, ni le maronite, ni même le chaldéen de Mésopotamie; et les actes du synode de Diamper — qui est d’ailleurs un simple synode diocésain non soumis par le droit à l’examen de la Curie — n’ont jamais été officiellement approuvés. Cf. ἃ. Beltrami, corrigeant l’affirmation de Pastor, d’après Raulin, Müllbauer et Jann, La Chiesa caldea.…, Ὁ. 124 sq., ἢ. 83. Parmi les latinisants — il y en a toujours eu, et il y en a encore les apôtres catholiques du Malabar dans la deuxième moitié du xvie siècle sont probablement les plus excusables. Ils trouvaient, en effet, une chrétienté hérétique, formellement ou matériellement, peu importe, avec des livres théologiques où abondaiïent les formules erronées, des textes liturgiques douteux, un grand laisser-aller dans toute l’organisation ecclésiastique, une morale relàchée. Comment n’auraient-ils pas eu l’idée d’y appliquer, dans la plus large mesure possible, la réforme tridentine? Menezes ἃ pensé qu’il devait agir pour le diocèse d’Angamalé comme saint Charles Borromée avait agi pour l’archidiocèse de Milan et, s’il y a moins bien réussi, c’est surtout parce que les différences de langue et de rit augmentaient singulièrement la difficulté; il ne lui ἃ manqué ni le zèle, ni le dévouement.

Les actes du synode d’'Udiamperur ou Diamper ont été publiés pour la première fois à Coïmbre en 1606 sous le titre Synodo diocesano da Igreja e bispado de Angamale dos antigos christaôs de Sam Thome das Serras do Malavar das partes da Indie oriental, celebrado pello Reverendissimo senhor dom Frey Aleixo de Menezes... no lerceyro domingo depois de Pentecoste aos 20. αἴας do mes de iunho da era de 1599. Na igreja de todos os Santos, no lugar et Reyno do Diamper… Le volume, de 62 fol., est généralement relié avec la 1ornada do arcebispo de Goa... imprimée la même année. J.-F, Raulin, ancien général des ermites de Saint-Augustin, traduisit ces actes du portugais en latin, en les faisant précéder d’un

SYRO-MALABARE (ÉGLISE). GOUVERNEMENT DES JÉSUITES

abrégé de la Zornada et d’une histoire sommaire du christianisme aux Indes, Historia Ecclesiæ Malabaricæ cum Diamperitana synodo.., Rome, 1745, 18 fol. et 529 p. Les actes proprement dits, qui occupent les p. 59-282, ont été réimprimés par J.-D, Mansi dans son supplément à l’édition des conciles de Coleti, Sanctorum conciliorum supplementum, t. vi, Lucques, 1752, col. 1-208. C'est cette impression qui a été reproduite anastatiquement dans le nouveau Mansi, Sacrorum conciliorum nova et amplissima collectio, t. XXXW, Paris, 1902, col. 1161-1368. Les actes du synode, en portugais et en latin, avec les notes de Raulin, se trouvent reproduits dans Bullarium patronatus Portugalliæ regum, Appendix, t. 1, Lisbonne, 1872, p. 147-368.

Mathurin Veyssière de La Croze a consacré à la visite de l’archidiocèse d’Angamalé par Alexis de Menezes et au synode de Diamper les p. 77-328 de son Histoire du chrislianisme des Indes, La Haye, 1724. Le ton en est tout autre qu'irénique. Le bibliothécaire du roi de Prusse en veut à l’archevèque portugais d’avoir fait disparaître de l’Église du Malabar tout ce qui pouvait la rapprocher de l’Église réformée. W. Germann, Die Kirche der Thomaschristen, Gütersloh, 1877, p. 380-394, 414-428, a donné une chronique assez détaillée de la double visite de Menezes aux chrétientés du Malabar, avant et surtout après le synode.

IV. LES CHRÉTIENS DE SAINT-THOMAS SOUS LA JURI- DICTION DES JÉSUITES ET DES CARMES. — Il y avait à peine six ans qu'Ignace de Loyola et ses compagnons avaient posé à Montmartre les premiers fondements de la Compagnie de Jésus et l’approbation des premières constitutions n’avait pas encore été publiée, lorsqu’au début de 1540 Simon Rodriguez et François-Xavier furent destinés par Paul III à la mission des Indes. Le premier, il est vrai, s’arrêta à Lisbonne et les deux nouveaux compagnons donnés à François furent par la maladie retenus une année entière au Mozambique, mais l’homme qui débarqua seul à Goa, le 6 mai 1542, avait de telles qualités d'intelligence, d'énergie et de savoir-faire administratif, sans vouloir omettre sa sainteté, que la mission des jésuites aux Indes avait atteint avant la fin du xvie siècle un haut point de prospérité. Les jésuites, cependant, n’y étaient pas les seuls religieux, car dès les premiers voyages d’exploration avaient afflué prêtres séculiers et missionnaires réguliers, trinitaires, ermites de Saint-Augustin, dominicains, franciscains. Et les jésuites n'avaient pas été les premiers non plus à s'occuper des «syriens »; le collège de Cranganore, fondé en 1546 par l’archevêque de Goa, le dominicain Jean d’Albuquerque, d’entente avec Mar Abraham, avait été confié aux franciscains, les mêmes qui avaient accueilli à Cochin, sur la fin de sa vie, le vieil évêque Mar Joseph.

Mais, lorsque Mar Abraham vint à disparaître, alors que le Saint-Siège résolut de le remplacer par un prélat occidental, le choix ne pouvait guère porter que sur un jésuite. Dès 1552, en effet, les franciscains avaient renoncé au collège de Cranganore, où en six ans ils avaient réussi à former quatorze prêtres indigènes. Ils ignoraient la langue syriaque et ne s'étaient pas spécialisés dans l’enseignement, tandis que les premiers disciples d’Ignace, ayant généralement fréquenté les universités, après avoir repris presque dès leur arrivée la direction du collège goanais de Saint-Paul, s'étaient imposés en quelque sorte pour la formation du clergé malabare. Ayant ouvert un collège à Cochin en 1552 et réorganisé en 1587, à Vaïpicota, le séminaire des « syriens », les jésuites, sans avoir un monopole de droit ou de fait, étaient cependant les religieux qui étaient le plus en contact avec les chrétientés syromalabares. En 1595 leur séminaire de Vaïpicota avait déjà reçu quarante-cinq élèves, dont douze étaient prêtres, trois diacres, dix-huit minorés. P. Du Jarric, Thesaurus rerum indicarum, trad. Martinez, Cologne, 1615, p. 365-370.

Cette situation explique comment Alexis de Menezes avait choisi le P. François Roz, professeur de syriaque

à Vaïpicota, comme administrateur de l’archidiocèse d'Angamalé à la première nouvelle de la mort de Mar Abraham. En même temps qu'il prenait cette mesure de caractère transitoire, bientôt rapportée d’ailleurs sous la pression de son conseil, il avait dù proposer à Lisbonne une nomination définitive. Son point de vue nous est connu par une lettre qu'il écrivit, le 19 décembre 1597, au patriarche titulaire de Jérusalem, Fabio Biondi, qui avait été collecteur apostolique au Portugal. Subsidium ad Bullarium patronatus Portugalliæ, Alappe, 1903, p. 12 sq. Rompant avec la pratique constante de l'Église romaine, il proposait avec insistance qu'au lieu de laisser nommer un prélat syrien par le patriarche d'Alexandrie {sic) ou celui de Babylone, déclaré hérétique et nestorien comme feu Mar Abraham, le pape nommât un latin, de préférence un jésuite, en le constituant suflragant de Goa, comme l’évêque voisin de Cochin. La proposition a de quoi surprendre et il faut qu’on ait eu bien peur à Rome de voir se perpétuer aux Indes l’hérésie nestorienne, alors qu'on avait pu apprécier en Curie la sincère orthodoxie d’un Suläqä, d’un Mar Élie et d’un Mar Joseph. Alexis de Menezes avait eu, il est vrai, un précurseur dans la personne d'un jésuite maronite, le vénérable Abraham Georges, qui avait écrit au général de la Compagnie, le 15 décembre 1593, en suggérant qu'on donnât aux chrétiens de Saint-Thomas un pasteur sincèrement catholique, choisi en dehors du rit chaldéen, par exemple un prêtre originaire de Syrie, proposant nommément un certain Moïse, maronite comme lui et qu'il connaissait personnellement. A. Rabbath, Deux lettres du vénérable Père Abraham di Giorgio, dans Documents inédits pour servir à l'histoire du christianisme en Orient, t. 11, p. 326. Abraham Georges avait été sage en remarquant qu'il ne fallait choisir ni un jésuite, ni un portugais; mais comment faire pour échapper aux obligations du padroado, dès là qu'on ne choisissait pas un mésopotamien? Le P. Roz avait pour lui qu’il était connu déjà des chrétiens de Saint-Thomas et avait une grande pratique de leurs affaires, maniant également leurs deux langues, syriaque et malayalam. Il avait, en outre, cet avantage que, né en Catalogne, il appartenait par sa naïissance aux domaines de Philippe III, qui régnait pour lors simultanément sur l'Espagne et le Portugal. Aussi François Roz fut-il préconisé au consistoire du 20 décembre 1599, sur relation du cardinal Gesualdo. Acta consislorialia, Acta Camer. 13, fol. 133 vo, avec cette particularité que le siège, jusqu'alors métropolitain, était réduit au rang de simple évêché, suffragant de Goa : Referente cardinale Gesualdo providit (Summus Pontifex) Ecclesiæ Angamalensi vacanti per obitum Mar Abraham, de persona Francisci (Ros ajouté audessus de la ligne), fuitque dicta Ecclesia ex metropoli- Lana reducta in episcopatum, et constituta suffraganea metropolitanæ Ecclesiæ Goanæ. La feuille de proposition du cardinal Gesualdo nous est parvenue dans un groupe de pièces diverses réunies par le cardinal Santoro et conservées aux Archives vaticanes, Archiv. Consist. Acta miscellanea 53, fol. 277. Voici comment le diocèse y est défini :

Angamalensis civitas est in Indiis orientalibus in regno Coccini, cujus rex est gentilis, amicus tamen et tributarius regis Portugalliæ, qui civitatem regiam Coccini possidet. In dicta civitate Angamalensi est ecclesia archiepiscopalis, quæ habet archidiaconatum, et per archidiaconum exerceri consuevit jurisdictio archiepiscopalis. Adest seminarium, quod regitur ἃ patribus societatis Jesu, et in eo aluntur quinquaginta vel sexaginta ex christianis descendentibus ab eis, qui a S. Thoma apostolo ad veram fidem conversi fuerant, et instruuntur in litteris humanioribus, ac latina et caldea (sic) lingua, necnon in casibus conscientiæ, in fidei catholicæ rudimentis, et in ritibus ecclesiasticis, jamque 6 dicto seminario plures exierunt satis bene instructi, et ad

SYRO-MALABARE (ÉGLISE). GOUVERNEMENT DES JÉSUITES

sacros et presbyteratus ordines promoti. Prope civitatem sunt duæ residentiæ seu loca, alterum fratrum prædicatorum, alterum franciscanorum; et tam seminarium, quam hæc duo loca regularium sumptibus regis Portugalliæ sustentantur. Ipsa Angamalensis ecclesia hactenus habuit prælatos caldæos fsic) schismaticos, qui varios errores præsertim nestorianos sequuti sunt : hos autem ei præficere consuevit patriarcha Syriæ. In ea cultus divinus lingua et ritu caldæo (sic) persolvitur. Sub dicta ecclesia tantus est numerus christianorum, qui juxta antiquam traditionem descendunt, sicuti dictum est, ab eis qui ad Christi fidem a sancto Thoma apostolo conversi fuerunt ut sint plus quam ducenti mille, et fere ad 300 mille ascendunt. Inter quos prælatorum et malorum ministrorum culpa nonnulli et errores (non tamen gentilitatis) vigent, quibus expellendis opera datur, et jam illis purgati reperiuntur libri eorum, qua in re promovendus præcipue elaboravit. Ampla est ejus diœcesis, οἱ magnam regni Coccini partem complectitur. Nihil aliud de statu hujus ecclesiæ ad præsens haberi potuit; in libris Cameræ non reperitur taxata, quia non est solita provideri per hanc sanctam Sedem.

Le statut du diocèse, réorganisé suivant les principes qui avaient prévalu pour la création des diocèses latins des Indes, fit l’objet de la bulle Zn supremo mililantis, du 4 août 1600, Corpo diplomatico portuguez, t. ΧΙ, Lisbonne, 1902, p. 80-82. Le roi de Portugal devait assurer au nouvel évêque un subside annuel de 500 cruzados, correspondant à 375 ducats de camera, mais recevait en échange le droit de présentation résultant du padroado. À peine les lettres relatives à l’élection du P. Roz arrivées aux Indes, celui-ci fut consacré à Goa le 25 janvier 1601. À. Jann, Die kathol. Missionen, etc., p. 169 sq. Les chrétiens de Saint-Thomas avaient toujours eu pour chef un métropolite. Il ne pouvait pas leur être indifférent que leur nouveau pasteur fût un simple évêque : la réduction du titre rendait trop manifeste la sujétion au siège de Goa, c’est-à-dire, après tout, aux Portugais. Les chrétiens de Saint-Thomas froissés dans leurs traditions d'indépendance, se tournèrent naturellement, comme au temps de la visite, vers les princes locaux; le nouvel évêque, encore que les jésuites eussent depuis 1599 ouvert une petite résidence à Angamalé, crut prudent de vivre habituellement à Cranganore, où il y avait une garnison portugaise. Mais cette ville appartenait au diocèse latin de Cochin, et l’évêque protesta. Paul V eut le mérite de savoir supprimer sans hésiter les deux difficultés qui entravaient le ministère de François Roz : le 22 décembre 1608, il rendait à Angamalé son titre archiépiscopal et, deux ans plus tard, il confirmait le démembrement de l’évêché de Cochin, par attribution de la juridiction sur Cranganore à l’archevêque d’Angamalé. Bullar. patron., t. 11, p. 8-17. Les archevêques d’Angamalé devaient assister aux synodes provinciaux de Goa, mais ne subissaient plus aucun contrôle de la part de ce siège.

Ces mesures pouvaient donner aux fidèles une satisfaction de prestige, elles ne contentaient pas l’archidiacre. Celui-ci, en effet, avait, par tradition immémoriale, un rôle que n'avait aucun personnage dans les autres éparchies des syriens orientaux. Aux Indes, le métropolite était un étranger; il ne pouvait gouverner sans un homme de confiance indigène, entre les mains de qui, nécessairement, passaient toutes les affaires. Mais François Roz conversait en syriaque et en malayalam, il connaissait depuis de nombreuses années les affaires de l’archidiocèse : il laissa de côté Georges de Christo, qu’il ne croyait pas, au surplus, d’une foi irréprochable; et celui-ci en conçut un violent ressentiment. L'orage n'’éclata toutefois qu’en 1618, lorsque l’archidiacre fut parti pour Goa, où il accompagnait, pour le défendre devant les commissaires de l’Inquisition, le P. De’ Nobili, que l’on avait accusé d’hérésie, cf. art. MALABARES (Riles), t. 1X, col. 1713. L'archevêque, sans avoir averti Georges, lui

JL

donna comme suppléant le supérieur de Vaïpicota. C'était remplacer un «syrien » par un Européen, nouvelle étape dans la soumission aux étrangers des chrétiens de Saint-Thomas! L’archidiacre refusa de reconnaître cette nomination, publiée à son insu. Le P. Étienne de Britto, coadjuteur et successeur désigné de François Roz, eut beau se prononcer en faveur de l’archidiacre; le vieil archevêque fut intraitable. La lutte se prolongea pendant quatre ans et c’est peu de temps seulement avant la mort de Roz qu’eut lieu sa réconciliation avec Georges. Une vraie réconciliation, d’ailleurs, car quand le siège devint vacant, le 18 février 1624, Georges administra pacifiquement le diocèse jusqu’à l’arrivée d’un duplicatum des bulles destinées au P. de Britto, les premiers exemplaires ayant disparu dans un naufrage. K. Werth, Das Schisma der Thomas-Chrislen unter Erzbischof Franz Garzia, Limbourg-sur-Lahn, 1937, p. 25 sq.

Quand le P. de Britto fut devenu archevêque d’Angamalé et eut été consacré à Goa, Georges de Christo, qui avait su son intervention pour le faire rentrer en grâce auprès de son prédécesseur, lui prépara une magnifique réception. Et on put espérer que l’harmonie régnerait. Mais voici qu’en 1628 l’archidiacre envoya un mémoire au collector apostolicus de Lisbonne, où les jésuites et l’archevêque étaient violemment attaqués. L'occasion de ce mémoire avait été l'installation au Malabar du dominicain romain François Donati. Cet excellent religieux, qui devait mourir martyr en avril 1634, arrivé à Goa et à Cochin après bien des péripéties, s’était prévalu du titre nouveau de « missionnaire apostolique », qu’il avait reçu de la S. Congrégation de Propaganda Fide, pour ouvrir une école destinée à l’enseignement des clercs. Son succès avait été d'autant plus grand qu’il y enseignait en syriaque, tandis que l’archevêque ignorait cette langue, ce qui l’empêchait de participer activement aux fonctions liturgiques exécutées par son clergé. Étienne de Britto estima que la Compagnie de Jésus avait des droits à défendre; il affecta de considérer le P. Donati comme un intrus et son école comme une institution qui faisait une concurrence déloyale au séminaire de Vaïpicota. Les indigènes, flattés de ce que le P. Donati usait de leur langue liturgique, mécontents de ce que leur archevêque était moins proche d’eux que son prédécesseur, il y eut bientôt un peu de cabale et l’archidiacre se plaignit de ce que les jésuites empèêchassent les autres religieux de s’occuper des chrétiens du Malabar. Après avoir établi un parallèle entre les œuvres du P. Donati et celles des jésuites, Georges concluait tout simplement : il faut cesser d’imposer aux « syriens » des archevêques jésuites; le P. Donati doit devenir coadjuteur et successeur d’Étienne de Britto. Werth, op. cit., p. 27.

Le collector s'étant rendu à Rome, le mémoire de l’archidiacre fut examiné dans une plénière de la Propagande le 16 septembre 1630. Comme le P. Donai était italien, on ne pouvait espérer qu'il fût jamais présenté par le roi de Portugal, mais on envisagea de le nommer évêque in parlibus infidelium et il fut décidé que les jésuites ne devraient plus s'opposer à l'installation d’autres religieux au Malabar. Ces résolutions montrent quel était l’esprit de la jeune Congrégalion de la Propagande vigoureusement opposée à tout ce qui sentait le monopole. Mais aucune de ces résolutions n’obtint son effet : Donati ne devint pas évêque et, en 1646, le dominicain Michel do Cruz Rangel, évêque de Cochin, avait encore l’occasion de dénoncer à la Propagande une ordonnance du roi de Portugal, qui interdisait à tous les religieux autres que les jésuites de s’immiscer dans les affaires des syro-malabares. Werth, op. cit., p. 28.

L’archidiacre d’ailleurs ne cessa plus d’agir : 1]

SYRO-MALABARE (ÉGLISE). GOUVERNEMENT DES JÉSUITES

écrivit à la fin de 1632 au roi de Portugal, puis, en décembre 1633 et janvier 1634, au Saint-Siège. Lamentations contre les jésuites, éloges du dominicain Donati et de ses œuvres; il est inutile d’en donner le détail. A retenir seulement cette impression que le clergé indigène semble maintenu dans une tutelle sévère : le nombre des ordinations était limité au point que plusieurs paroisses étaient sans prêtres; les cassanares n'étaient pas autorisés à prêcher; les réunions synodales trisannuelles prescrites à Diamper n'avaient pas lieu; les missionnaires non-jésuites étaient toujours exclus. Werth, op. cit., p. 31 sq. Le 16 février 1634, le P. Donati écrivait à la Propagande; son exposé correspond dans l’ensemble à celui de l’archidiacre. /bid., p. 33 sq. Au reçu de ces plaintes, la S. Congrégation interdit sous peine d’excommunication latæ sententiæ d'empêcher les non-jésuites de s'installer au Malabar. Jbid., p. 38. Mais, avant que cette décision fût connue aux Indes, le P. Donati était mort et l’archidiacre disparut à son tour en 1637, remplacé par Thomas de Campo (Parambil Thumi). Lorsqu'Étienne de Britto mourut, François Garzia, son coadjuteur cum jure successionis, prit possession sans difficultés du trône archiépiscopal et l'avenir paraissait assuré, car le séminaire de Vaïpicota était florissant et les missionnaires bien reçus dans toute la région, quand l’arrivée d’un évêque mésopotamien, en 1652, remit tout en question, et l’union elle-même.

Au printemps de 1652, en effet, un moine oriental se présenta en mendiant au couvent des capucins de Sourate. Bien reçu, il dit aux pères qu’il était patriarche et se rendait chez les chrétiens de Saint-Thomas. L’inquisition goanaise avertie ne réussit à l’arrêter que le 3 août suivant, tandis qu’il visitait le sanctuaire de Mylapore. Interné provisoirement au collège des jésuites, en attendant d’être transféré à Goa, il réussit à faire parvenir à l’archidiacre une lettre en syriaque, dans laquelle il lui communiquait avoir été nommé par le pape patriarche des «syriens » du Malabar et lui demandait d’envoyer des hommes armés pour le délivrer. Les chrétientés, mises au courant, s’agitèrent et recoururent à l’archevêque Garzia. Celui-ci répondit catégoriquement que, même 51 était vrai que le moine Athallah était envoyé par le Saint-Père, il ne pouvait prendre possession du siège, puisque toute nomination devait être précédée par une présentation du roi de Portugal. Réponse fondée en droit, sans aucun doute, mais accablante pour les pauvres « syriens ». Aussi, lorsque, quelques jours plus tard, ceux-ci apprirent qu'Athallah arrivait par mer à Cochin, ils se présentèrent en force aux portes de la ville, réclamant la délivrance du prisonnier ou tout au moins la possibilité de parler avec lui pour examiner ses prétentions. Les autorités préférèrent le faire partir de nuit pour Goa et, afin d’éviter une attaque de la ville, racontèrent qu'il avait été noyé accidentellement. Furieux d’avoir été joués, les chrétiens de Saint- Thomas se réunirent devant l’église de Matanger et jurèrent sur la croix qu’ils n’obéiraient jamais plus à l’archevêque Garzia et chasseraient tous les jésuites. Après quoi, Thomas de Campo ayant produit une lettre vraie ou supposée d’Athallah, qui autorisait les chrétientés syro-malabares à se choisir un évêque, il fut « consacré » par douze prêtres au cours d’une cérémonie où lui fut imposée sur la tête la fausse lettre d’investiture. Dès lors, Thomas exerça les fonctions pontificales, « ordonna » des clercs, dispensa des empêchements de mariage, etc. À peu près tous le suivirent. Cependant, Athallah, condamné comme hérétique par l’Inquisition de Goa, mourait sur le bûcher dans le cours de 1654. Werth, op. cit., p. 43-50.

La défection des chrétientés syro-malabares fut connue à Rome à la fin de 1655 seulement, Garzia

avait immédiatement dépêché à la Curie son ancien collaborateur, le P. Hyacinthe de Magistris, tandis que les 400 « syvriens » demeurés fidèles avaient chargé les carmes de mettre le Saint-Siège au courant de leurs affaires. La Propagande, alertée par les rapports des années précédentes, comprit de suite l'importance des événements et, profitant de ce que les carmes des Indes avaient déjà établi de bonnes relations avec les chrétiens de Saint-Thomas, elle décida d’envoyer comme visiteur le P. Hyacinthe de Saint-Vincent, lequel se choisit deux compagnons, italiens comme lui, le P. Joseph de Sainte-Marie Sebastiani et le P. Matthieu de Saint-Joseph. Il était entendu que, pour éviter une réaction désagréable du côté portugais, la mission passerait par Lisbonne. Mais le voyage par mer était fort long; le pape décida que les PP. Hyacinthe et Matthieu iraient par mer, tandis que le P. Joseph irait au plus court, par la Syrie et la Mésopotamie. Celui-ci se mit en route, accompagné par deux pères allemands, Marcel de Saint-Yves et Vincent-Marie de Sainte-Catherine. Arrivé à proximité de Goa sur un bateau hollandais, à la mi-janvier de 1657, il fut avisé par un message de ses confrères goanais que les autorités portugaises et les inquisiteurs s’opposeraient à sa mission. Profitant alors de ce que des bateaux de guerre hollandais croisaient devant la ville, il s’abstint de prendre terre, envoya aux inquisiteurs un rapport sur sa mission et continua jusqu’à Rapolim, où se trouvait l’archidiacre rebelle. Se prévalant de ce qu’il était envoyé aux « syriens », il eut bien soin de n’entrer nulle part en contact avec les jésuites ou les Portugais; cette précaution ne suffit pas cependant à lui valoir la confiance des révoltés; aussi, voyant que les négociations ne progressaient pas, il envoya à Cochin et à Cranganore le P. Vincent-Marie de Sainte-Catherine, porteur des brefs adressés aux autorités séculières et à l’archevêque Garzia. Entre temps, les gouverneurs François de Melo et Antoine de Souza Coutinho, vivement préoccupés par la menace hollandaise et désireux de s’assurer le concours des chrétiens du Malabar, le visitèrent à Rapolim et l’encouragèrent à poursuivre son action pacificatrice. Certain dès lors d’avoir l’appui des Portugais, recommandé d’autre part à tous les catholiques par l’archevêque Garzia, qui avait accueilli en toute sincérité les ordres du Saint-Siège, le zélé carme finit par trouver chez les sudistes de Corolongate une communauté bien disposée.

A la fin de l’année 1657 le groupe sudiste était rallié en majeure partie; les réunions continuèrent pendant plusieurs mois encore, au cours desquelles revenait sans cesse la démonstration de l’invalidité de la « consécration » reçue par l’archidiacre et, conséquemment, des actes posés par lui. Thomas de Campo, bien que persuadé, sans doute, en son for intérieur, s’obstinait cependant à ne pas vouloir se démettre et mettait en œuvre, pour se défendre, des artifices de toutes sortes. Ce nonobstant, le P. Joseph de Sainte-Marie gagnait sans cesse à son parti prêtres et communautés. Sur un point seulement il n’obtenait aucun succès : personne absolument ne voulait retourner sous la juridiction de l’archevêque Garzia. Excellent exposé de cette mission dans Werth, op. cit., p. 79-89.

Vers la fin de 1657, on apprit que le P. Hyacinthe de Saint-Vincent était arrivé à Goa, pourvu des recommandations officielles qu’il était allé solliciter à Lisbonne. Le P. Joseph pouvait donc s’absenter pour référer à Rome sur son activité et obtenir de nouvelles instructions. Après avoir présidé, le 15 décembre, une réunion d’adieu, à laquelle participèrent 44 prêtres, qui représentaient 28 communautés, confiant au P. Matthieu des pouvoirs temporaires jusqu’à l’arrivée sur place du P. Hyacinthe, avec des instructions très

DICT. DE THÉOL. CATHOL

SYRO-MALABARE (ÉGLISE). GOUVERNEMENT DES JÉSUITES

précises, le P. Joseph quitta le Malabar le 7 janvier 1658, rencontra à Goa son confrère, ainsi que le P. Hyacinthe de Magistris, rentré d'Europe, et, poursuivant sa route par la Mésopotamie et la Méditerranée, arriva à Rome le 22 février 1659. Pendant son absence, l’union ne fit aucun progrès : ni les pourparlers, ni les menaces, ni les mesures de coercition prises par les autorités portugaises ne fléchirent la résistance des partisans de l’archidiacre. L’archevêque Garzia voyait de mauvais œil l’action du nouveau délégué; sentant la mort approcher, il désigna comme administrateur de l’archidiocèse son confrère, le provincial du Malabar, Nuñez Barreto. Mais celui-ci eut la sagesse de s’abstenir, lorsque le prélat mourut le 2 septembre 1659. Werth, op. cit., Ὁ. 129, n. 47. Quelques mois plus tard, le 10 février 1661, mourait à son tour le P. Hyacinthe de Saint-Vincent, accablé par les travaux, le climat et l’insuccès d’un effort qu'il avait soutenu pendant un peu plus de deux ans. Werth, p- 100-103.

Lorsque la Propagande eut été instruite par le P. Sebastiani sur la vraie situation du Malabar, elle aurait volontiers procédé immédiatement au remplacement de l’archevêque, mais il fallait au préalable s’assurer la présentation d’un bon candidat par la cour de Lisbonne. Comme la nomination d’un non-portugais comme Sebastiani pouvait susciter des difficultés, nonobstant la situation critique des établissements portugais aux Indes, on envisagea d’abord la possibilité de nommer un indigène, soit l’archidiacre rebelle Thomas de Campo, ce qui aurait automatiquement mis fin au schisme en satisfaisant son ambition, soit un prêtre connu pour sa fidélité envers Rome. Tandis que les cardinaux hésitaient, Alexandre VII décida que le P. Sebastiani allait regagner le Malabar en qualité de vicaire apostolique, après avoir reçu à Rome dans le plus grand secret la consécration épiscopale. De fait, Joseph de Sainte-Marie fut consacré évêque titulaire de Hiérapolis, le 15 décembre 1659, et le secret fut si bien gardé que les trois compagnons de son deuxième voyage, commencé le 7 février 1660, ne se doutèrent pas de sa nouvelle dignité. La Propagande lui avait remis des instructions détaillées où tout était subordonné à un but unique, l’extinction du schisme, avec une liberté presque totale pour le choix des moyens et les pouvoirs les plus étendus. Il semble que toutes les hypothèses avaient été envisagées, vie ou mort de Garzia, collaboration ou résistance de l’archevêque et des jésuites, opposition des chefs locaux, etc. Le vicaire apostolique pouvait, s’il le jugeait à propos, consacrer un évêque indigène, diviser le territoire de Cranganore et Angamalé pour former deux circonscriptions, sud et nord; il pouvait enfin se choisir un successeur et le consacrer. Werth, p. 134-150. Une seule chose peut déplaire dans ces instructions, c’est que la S. Congrégation, tout en associant deux maronites à la mission comme connaisseurs de la langue syriaque, conseille de développer chez les jeunes clercs la connaissance du latin, afin que d'eux-mêmes ils renoncent à leur rit syrien. On était hanté par la crainte de l’existence de propositions hérétiques dans les formules liturgiques.

De Rome, Sebastiani se dirigea vers Alep, s’y mit en relations avec François Picquet, le serviable consul de France qui devait être l’intermédiaire de la S. Congrégation pour les transmissions de courriers ou de fonds. Il y apprit que Garzia était mort, ce qui devait faciliter sa mission, mais aussi que les Hollandais avaient remporté de sérieux avantages dans leur guerre contre le Portugal et ne tarderaient pas à menacer directement le Malabar. Après s’être contentés, pendant un siècle et demi, d’assurer le transport des épices au nord de Lisbonne, les Hollandais, exclus de

ce port, après leur révolte contre l’Espagne en 1581, avaient résolu de supplanter les Portugais à la source de ce trafic, comme ces derniers en avaient éliminé la combinaison arabo-vénitienne. Et, tout comme les Portugais à la fin du xv* siècle, les Hollandais aspiraient, non à se faire une place quelconque, mais à s’assurer un monopole; il ne leur suffisait pas d’avoir conquis Ceylan, centre des tractations entre producteurs et transporteurs, ils voulaient encore le Malabar. Or, Sebastiani connaissait les dispositions anticatholiques des Hollandais; il pensa donc que l’archidiacre serait tenté de leur faire des avances. Aussi n’hésita-t-il pas à enfreindre une de ses instructions : il passa de Sourate à Goa, afin d’y faire admettre sa qualité de délégué apostolique pour le Malabar. Pour ne pas effaroucher les autorités, il eut bien soin de ne révéler à personne qu’il avait été consacré évêque; mais, lorsqu’il débarqua à Cochin le 14 mai 1661, détenteur de recommandations adéquates des autorités civiles et des inquisiteurs goanais, il se présenta dans sa nouvelle dignité. Le chapitre et le gouverneur, férus des privilèges du padroado, n’étaient pas disposés à recevoir un évêque venant d’ailleurs que de Lisbonne, mais, après quelques jours, Sebastiani, qui s'était installé au palais archiépiscopal sis en dehors de la ville, avait gagné la bataille. De suite, il s’occupa de l’archidiacre : les progrès militaires des Hollandais rendaient chaque jour plus désirable la suppression du schisme. Les Portugais le comprenaient et favorisèrent son action : beaucoup de communautés se rallièrent, celles qui étaient déjà unies se fortifièrent, mais Thomas de Campo, échappant à toutes les tentatives des autorités civiles qui voulaient s’assurer de sa personne, se réfugia dans la montagne et y maintint son influence. Werth, p. 151-163.

Cochin cependant était tombée entre les mains des Hollandais, après une courte défense, le 6 janvier 1663, et, bien qu’il eût fait valoir son rôle purement religieux auprès du général Rickloff, qui commandait les troupes néerlandaises, Sebastiani se vit intimer l’ordre de quitter immédiatement le Malabar. Ayant obtenu un répit de dix jours, il convoqua à Caturte un synode auquel il appela tous les prêtres en communion avec Rome, invitant aussi les laïcs à intervenir en nombre. Il leur exposa la situation, leur dit qu’il avait le pouvoir de leur donner un évêque pour les gouverner. Les membres du synode furent unanimes pour proposer un cousin de l’archidiacre, curé de Corolongate, Alexandre de Campo (Parambil Ciandi), qui était également le candidat de Sebastiani. Le 1° février 1663, le nouvel évêque fut consacré après avoir juré de recevoir quiconque viendrait au nom du pape et de ne jamais donner la consécration épiscopale à son cousin Thomas, à moins d’un ordre formel de Rome. Après avoir donné au nouveau prélat un conseil de cinq membres, choisis parmi les plus dignes du clergé, Sebastiani fulmina solennellement l’excommunication majeure contre l’archidiacre rebelle et partit pour Cochin le 4 février. Reçu avec honneur par le général Rickloff, Sebastiani lui recommanda les chrétiens indigènes et leur nouvel évêque, insistant en même temps pour que l’archidiacre ne fût pas reconnu par les autorités néerlandaises. Rickloff riposta qu’il n'avait aucune estime pour Thomas de Campo, que ses soldats appelaient non pas l’archidiacre mais l’archidiable, et, en fait, tandis qu’il recevait volontiers le nouvel évêque et promettait de le protéger, il refusa absolument d’accorder audience à l’intrus. Cf. Eustache de Sainte-Marie, /storia della vita... del Ven. Mgr Fr. Gioseppe di S. Maria de’ Sebastiani, Rome, 1719, p. 277-283. Passant le 5 mars à Vingorla, forteresse hollandaise au nord de Goa, Sebastiani y fut rejoint par une lettre des confrères qu’il y avait envoyés.

SYRO-MALABARE (ÉGLISE). GOUVERNEMENT DES CARMES

Bien qu'ayant reçu de Lisbonne des instructions pour l’expulser, ainsi que le P. Hyacinthe de Saint-Vincent, dont on ignorait la mort en Europe, le vice-roi, Antoine de Mello de Castro, l’invitait à pénétrer dans la ville pour y apaiser un différend, qui divisait pour lors le clergé de la ville. Sebastiani eut le plaisir d’apprendre à Goa que le nouvel évêque réussissait dans son ministère. Lorsque la paix fut signée entre Portugais et Hollandais, il espéra un instant qu’il pourrait retourner à son poste, mais il dut se contenter de laisser au Malabar, comme conseiller d'Alexandre de Campo, un de ses confrères, le P. Matthieu de Saint-Joseph. Après un voyage mouvementé et très pénible par Bassorah, Bagdad, Mossoul, Alep, Alexandrette, Sebastiani arrivait à Rome le 6 mai 1665, apportant à la Propagande les plus précieuses informations sur la situation du christianisme aux Indes. Werth, p. 294- 330; cf. Hierarchia carmelitana, ser. IV, De præsulibus missionis Malabaricæ, dans Analecta ordinis carmelitarum discalceatorum, t. xt, 1936, p. 188-198. Soutenu par les conseils du P. Matthieu et du P. Corneille de Jésus de Nazareth, Alexandre de Campo gouverna convenablement les communautés catholiques « syriennes » du Malabar et obtint même un certain nombre de conversions, malgré la guerre acharnée que lui fit, ainsi qu'aux missionnaires latins, son cousin Thomas, opiniâtre dans son schisme, puis dans l’hérésie jacobite à laquelle il avait fini par adhérer, comme il sera expliqué ci-dessous, col. 3144. En 1674, toutefois, se sentant appesanti par l’âge, Alexandre fit parvenir au pape une demande à l'effet d'obtenir un coadjuteur avec droit de future succession. La démarche était inspirée par la prudence. La Propagande entra immédiatement dans ces vues et, le 31 mars 1675, quatre carmes quittaient Rome, porteurs d’instructions au terme desquelles ils devaient instituer évêque d’Hadrumète et coadjuteur d'Alexandre le prêtre qu’ils jugeraient le plus apte : Sive sacerdotem sæcularem, sive regularem... qui lamen earumdem regionum indigena, seu nationalista, non autem Europæus exisltat. Hierarchia carmelitana, dans Analecta..….,t. XII, 1937, p. 13. Deux religieux seulement arrivèrent au Malabar, les PP. Barthélemy du Saint-Esprit et Ange- François de Sainte-Thérèse, qui désignèrent, le 3 mars 1677, non pas un syro-malabare, mais le vicaire général du diocèse de Cochin, latin et de descendance portugaise, Raphaël de Figueredo Salgado. Il était difficile de faire un plus mauvais choix : sans doute les Pères commissaires avaient de bonnes raisons pour refuser le neveu de l’évêque, Matthieu de Campo, mais on se demande si l’esprit de l'instruction fut réellement observé. Quoi qu’il en soit, Alexandre refusa d’abord de consacrer son coadjuteur et, lorsqu’enfin il l’eut accepté et fait introniser solennellement à Rapolim en 1683, ce fut celui-ci qui troubla la paix en affectant de gouverner le diocèse par lui-même, sans aucun respect pour les droits de l’évêque. La situation devint telle, surtout après la mort d’Alexandre de Campo, le 22 décembre 1687, que les carmes crurent nécessaire d’envoyer un des leurs à Rome, le P. Laurent de Sainte-Marie, pour demander la nomination d’un autre pontife. Le brahme devenu oratorien, Custodio da Pinho, déjà vicaire apostolique du Grand Mogol, après avoir été chargé d’une visite apostolique, fut nommé vicaire apostolique du Malabar en janvier 1694, tandis que Figueredo était suspendu de son office; mais tous deux mouraient peu après, Figueredo le 12 octobre 1695, Pinho en 1696, sans avoir pris possession du siège. Hierarchia carmelitana.…., loc. cit., p. 13-16; cf. Anquetil du Perron, Zend-Avesta, t. 1, Ῥ. cLxxx-CLxxxI1; M. Müllbauer, Gesch. der kathol. Missionem in Ostindien, Fribourg-en-B., 1852, p. 307- 310. Le manuscrit syriaque 25 (supplément 72) de la

Bibliothèque nationale de Paris, psautier copié en 1504 par Mar Jacques, fut la propriété d'Alexandre de Campo et contient des notes de sa main ou le concernant, des années 1660 à 1670. H. Zotenberg, Cataloques des manuscrits syriaques et sabéens (mandaïtes) de la Bibliothèque nationale, Paris, 1874, p. 10.

Le Saint-Siège se trouvait en face d’une situation inextricable : tandis que les communautés « syriennes » avaient été divisées en trois groupes par leur obéissance respective à Thomas de Campo, Alexandre de Campo et Raphaël de Figueredo, restant divisées après la mort de ces trois personnages, les diocèses latins dépendant du padroado portugais, de Cranganore et de Cochin, sur le territoire desquels étaient la plupart des chrétiens de Saint-Thomas étaient la plupart du temps sans évêques résidents. Cristoväo de Nazareth, Mitras lusitanas no Oriente, t. τι, 2° éd., Nova Goa, 1924, p. 47 sq., 55 sq., 81. D’autre part, les gouverneurs hollandais n’admettaient pas l’intervention des pontifes goanais dans les régions dont ils avaient le contrôle, non plus d’ailleurs que l’exercice du ministère par des missionnaires européens. Innocent XII, voulant à tout prix trouver une solution, se servit pour traiter avec les Pays-Bas de l’empereur Léopold Ie. Tandis que celui-ci promettait d’assurer aux calvinistes de Hongrie le libre exercice de leur religion, il obtenait en échange, par un acte du 195: avril 1698, que des carmes belges, allemands ou italiens pourraient résider au Malabar et y poursuivre leur activité missionnaire. Hierarchia carmelitana.…., loc. cit., p. 17 sq. A la suite de cet arrangement, Ange-François de Sainte-Thérèse, supérieur du séminaire que les carmes avaient fondé pour les « syriens » à Vérapoly en 1682, fut nommé, par bref du 20 février 1700, vicaire apostolique Serræ Malabarensium seu sancti Thomæ, avec la dangereuse clause donec et quousque archiepiscopus (Cranganorensis) et episcopus (Coccinensis) ad suas respeclive Ecclesias personaliter accesserint. Ibid., p. 17. Lorsque la nouvelle de cette nomination parvint aux Indes, le 6 décembre 1700, le P. Ange-François convoqua une réunion des syro-malabares en communion avec Rome et fut acclamé par tous le 13 février 1701, mais il ne put obtenir d’être consacré, ni par l’évêque de Cochin, qui résidait hors de son siège, ni par l’archevêque de Goa, ces prélats ne voulant pas admettre que le Saint-Siège pût nommer un évêque aux Indes sans la présentation préalable de Lisbonne. Il se trouva heureusement un évêque syrien, un certain Mar Simon, qui accepta de consacrer le nouvel élu, le 22 mai 1701, en l’église de Mangate, quarante-huit ans exactement après la pseudo-consécration de l’archidiacre Thomas, origine des divisions qui n’avaient pas cessé dès lors de déchirer la chrétienté du Malabar. Zbid., p. 22.

Mais la nouvelle de la nomination d’un vicaire apostolique n’avait pas tardé à provoquer une réaction du gouvernement portugais : le 5 décembre 1701, le jésuite Jean Ribeiro était nommé archevêque de Cranganore et, dans le courant de 1704, nonobstant l'opposition des Hollandais et d’une partie du clergé, il prenait effectivement en mains le gouvernement de l’archidiocèse. Les « syriens » n’étaient pas disposés à obéir à un prélat jésuite et, le 20 juin 1704, un groupe de cassanares se réunit à Caturte pour rédiger une déclaration dans laquelle 115 proclamaient qu’ils obéiraient seulement à l’évêque carme. Celui-ci toutefois, bien qu'ayant en sa faveur le clergé portugais et sachant qu’il pouvait compter sur l’appui des Hollandais, estima qu’il devait se soumettre à la clause limitative du bref qui le nommait et se retira au couvent de Vérapoly, après avoir envoyé une circulaire explicative aux chrétientés qui lui obéissaient, et ce dès le 29 juin 1704. Jbid., p. 22-27. Ces divisions ne pouvaient favoriser que l’ancien parti de Thomas de

SYRO-MALABARE (ÉGLISE). GOUVERNEMENT DES CARMES

Campo, devenu jacobite. La Propagande le comprenait et décidait en conséquence, le 26 septembre 1706, que les pouvoirs du vicaire apostolique devaient être maintenus. Mais cette décision n’eut pas de suite immédiate et dut être confirmée par le vote d’une congrégation plénière le 25 juin 1708. Encore les lettres apostoliques des 13 mars et 4 mai 1709 insistaientelles sur les droits des prélats portugais et sur le devoir qu'avait le vicaire apostolique de ramener les schismatiques à leur obédience. Entreprise impossible, peut-on dire, étant données les dispositions des chrétiens de Saint-Thomas et celles de la Société hollandaise des Indes! Le P. Ange-François n’en procéda pas moins à la visite des chrétientés de janvier à septembre 1712; mais l’effort avait été trop considérable, il mourait épuisé le 17 octobre de la même année. Ibid., p. 27-32. :

Les lettres apostoliques nommant son successeur, Jean-Baptiste Morteo, ou Jean-Baptiste Marie de Sainte-Thérèse, contenaient encore la clause restrictive pro ecclesiis tamen, et locis respective diœcesium Cranganorensis et Coccinensis, in quibus ordinarii jurisdictionem suam libere exercere impediuntur. La Propagande ne pouvait évidemment abolir le padroado mais cette formule allait prolonger la concurrence, comme on le vit bien après la confirmation par Innocent XIII, en 1721, des jésuites portugais Antoine Pimentel et François de Vasconcellos aux sièges de Cranganore et de Cochin. Le trouble continua dans la communauté syro-malabare, où par surcroît un évéque nestorien, originaire de l’Adherbeidjan, nommé Gabriel, se présentait comme converti au catholicisme. Toutefois, à la suite d’une instruction émise par la Propagande en 1724, la pacification semble s’être faite peu à peu. Les chrétientés demeuraient assez florissantes numériquement, mais il était difficile d’y maintenir la vie chrétienne à un niveau élevé, car les autorités hollandaïises ne permettaient pas qu’il y eût plus de douze religieux à la fois dans la mission et leur nombre était souvent bien moindre. Hierarchia carmelitana..…, dans Analecta.., t. x11, 1937, p. 217-226.

Lorsque Jean-Baptiste Morteo s’éteignit le 6 avril 1750, il laissait un coadjuteur avec droit de succession, le polonais Nicolas Szostak ou Florent de Jésus, nommé par bref du 6 décembre 1745, mais pas encore consacré. Et ce fut au milieu des guerres qui désolaient pour lors l’Hindoustan, que le P. Florent dut entreprendre un voyage pénible et périlleux pour obtenir enfin la consécration le 22 avril 1751. Il réussit à faire revivre à partir de 1764, avec l’approbation de la Propagande, le séminaire, qui avait peu duré après 1682 par manque de ressources, et fit imprimer à Rome la première édition du missel syro-malabare. Sa mort, arrivée après une longue période d’infirmité, le 26 juillet 1773, fut l’occasion d’une dispute entre les missionnaires et les prêtres indigènes, latins et syriens, qui faillit dégénérer en schisme : il s’agissait de savoir qui porterait jusqu’à sa dernière demeure la bière contenant le corps du prélat! Hierarchia carmelitana.…, dans Απαϊεεία..., t. x111, 1938, p. 17-37. C’est à son pontificat, plus exactement à l’année 1758, que se rapporte l’état de la chrétienté du Malabar publié par Anquetil du Perron, Zend-Avesta, t. 1 a, Paris, 1771, p. CLXXxXII-CLXXXIX : 50 000 latins, 100 000 syro-malabares catholiques, 50 000 schismatiques, avec 12 églises latines, 84 syriennes catholiques, 30 schismatiques. Zbid., p. CLvir.

Les carmes avaient un ministère difficile, mais il semble bien qu’ils employaient vis-à-vis des «syriens » la meilleure méthode : formation des prêtres au séminaire de Vérapoly, visites fréquentes et pour ainsi dire continues dans les paroisses, conseillant et corrigeant les cassanares, remédiant ainsi aux insuffisances de

leur culture théologique ou liturgique. La plus grave difficulté venait du petit nombre des missionnaires, limité habituellement à dix, presque toujours inférieur à ce chiffre, dans un climat épuisant, avec des relèves irrégulières, malgré la très sage disposition de la Propagande, qui avait fixé à dix ans la durée normale de la députation des missionnaires destinés au Malabar. En 1770, un seul Père était en état de pratiquer la visite des paroisses syriennes. Hierarchia carmelitana, loc. cit., Ὁ. 145. Ce missionnaire, le bavarois Eustache Federl ou François-de-Sales de la Mère des Douleurs, devait terminer son séjour en 1772; au lieu d’implorer une prolongation de sa délégation, il insista pour rentrer dans sa province d’origine : il se sentait épuisé et avait constaté bien des abus. Lorsqu'il arriva à Rome, le 4 novembre 1773, après dix-huit mois de voyage, par Macaw, Lisbonne et Gênes, il remit au cardinal Castelli, préfet de la Propagande, un mémoire sur l’état de la mission et des propositions pour sa réorganisation. Son exposé plut à ce point que la S. Congrégation décida de le députer à nouveau avec le P. Paulin de Saint-Barthélemy, le 21 mars 1774; puis le choisit comme vicaire apostolique le 8 juillet de la même année, estimant sans doute que personne ne réussirait mieux que lui à mettre en œuvre un programme dont il était l’inspirateur. En procédant à cette nomination, la S. Congrégation avait écarté la {erna proposée par le vicaire provincial, {erna où celui-ci avait osé inscrire son propre nom. Lorsque le nouveau prélat fit son entrée à Vérapoly le 13 octobre 1775, son premier acte fut de déposer, conformément aux instructions des supérieurs majeurs de l’ordre, le vicaire provincial, qui tenait la place depuis vingt-cinq ans. Mais une rébellion s’organisa, Italiens contre Allemands, et cette dissension eut une répercussion immédiate chez les « syriens ». Le 15 février 1776, les représentants de trente-cinq communautés décidèrent de transférer à Mangate la résidence du vicaire apostolique et d’interdire aux missionnaires l’accès de leurs églises. Dès la mi-février 1777, la Propagande était au courant des troubles survenus au Malabar et décidait le 25 du même mois d'imposer au nouvel évêque la cessation de son office. 1bid., p. 153. Pendant que Rome prenait cette décision, avec une rapidité inaccoutumée, les chrétiens de Saint-Thomas avaient organisé une ambassade qui devait porter au Saint-Siège leurs doléances sur le compte des missionnaires, avec cette accusation assez inattendue que le vicaire apostolique avait empêché la conversion du personnage que les documents appellent Laicus mitralus, chef indigène des jacobites, Thomas V de Campo. Il ne semble pas que cette ambassade, arrivée à Rome dans le cours de 1779, ait fait grande impression sur la 5. Congrégation. Mais en passant par Lisbonne, l’ancien élève du Collège urbain qui la conduisait, le prêtre de rit latin Joseph Cariatil ou Cariati, réussit à se faire nommer par la reine de Portugal archevêque de Cranganore, et fut préconisé par Pie VI le 16 décembre 1782. Cristoväo de Nazareth, Mitras lusitanas.…, t. 11, p. 50.

Il n’importe pas à notre sujet d'exposer comment vécut la mission carme du Malabar sous le gouvernement intérimaire du P. Charles de Saint-Conrard, vicaire apostolique du Grand-Mogol, mais on comprendra que l’assistance au clergé indigène était peu efficace, quand les missionnaires manquaient si ouvertement au devoir d’édification. Aussi ne faut-il pas s’étonner qu'il y ait eu une nouvelle crise, avec éclats contre les missionnaires, lorsqu'on connut au Malabar l’arrivée à Bombay du nouvel archevêque de Cranganore, le 17 mai 1786. Les chrétiens de Saint-Thomas seraient-ils donc toujours soumis à des carmes européens, tandis que les latins de Cranganore auraient un prélat indigène? Le «syrien » qui avait accompagné

SYRO-MALABARE (ÉGLISE). GOUVERNEMENT DES CARMES

Joseph Cariatil à Rome, pour y porter leurs doléances, avait fait savoir aux siens que la députation avait été retenue indûment en Europe. Tandis que quelques têtes chaudes se préparaient à gagner Goa, pour veiller à ce que le nouveau pontife n’y fût pas opprimé, voici qu'on apprit sa mort, survenue le 9 septembre. Il était la victime d’une fièvre maligne, mais on s’imagina que les religieux européens l’avaient fait disparaître. L’agitation fut telle que l’archevêque de Goa prit peur et, pour la calmer, s’arrêta à une mesure assez inattendue, en nommant comme administrateur de l’archidiocèse le prêtre de rit syro-malabare Thomas Pareamakel, compagnon de voyage de l’évêque défunt. Les « syriens » se crurent à la veille de voir se réaliser une de leurs plus chères aspirations : ils auraient enfin en Thomas un métropolite de leur sang! Il semble bien que l’administrateur de Cranganore fit tout son possible pour la réussite de l’entreprise, insistant auprès de ses concitoyens sur l’accusation relative à la mort de Cariatil, pour rendre plus difficile la nomination d’un vicaire apostolique carme, tandis qu’il soutenait la thèse opposée vis-à-vis des autorités portugaises, qui, en fait, furent invitées, par pétitions des indigènes, à le présenter tout au moins au Saint-Siège. Christoväo de Nazareth, Mitras lusilanas, t. 1, p. 56 sq. Finalement le différend entre les missionnaires et les communautés syro-malabares fut arbitré par le roi de Travancore, comme le vicaire apostolique Louis-Marie de Jésus Pianazzi et ses quatre compagnons le firent savoir à la Propagande par lettre du 7 mai 1787. Hierarchià carmelitana..., loc. cit., p.'214- 219. Un de ces quatre missionnaires était le fameux orientaliste autrichien, Paulin de Saint-Barthélemy (Philippe Werdin), qui demeura au Malabar de 1775 à 1789; ses renseignements sur les chrétientés « syriennes » se rapportent à cette époque : 84 paroisses catholiques et 32 schismatiques. Zndia orientalis christiana, Rome, 1794, p. 86.

Il n’y avait que quatre missionnaires en plus du vicaire apostolique en 1787, il arriva même qu’il n’y en eut qu’un. La pénurie d'hommes qualifiés explique comment il fallut nommer, en 1803, un homme de qualités médiocres, le P. Raymond de Saint-Joseph Rovwviglia. Les brefs nécessaires à sa consécration n’arrivèrent qu’en 1807, une première expédition en ayant été perdue. Heureusement, sous le régime anglais, qui avait commencé en 1795 après la prise de Cochin, il semble que le pays ait été plus calme et les missionnaires moins exposés aux caprices des gouverneurs. Mais les communications avec l’Europe restèrent difficiles pendant toute l’époque napoléonienne. Pendant cette période, toujours traversée de controverses entre les carmes et la hiérarchie goanaise de Cranganore et Cochin, jusqu’à la publication du bref Multa præclare du 24 avril 1838, Bullar. pontif. 5. C. de Propaganda Fide, t. v, Rome, 1841, p. 164-168, qui instituait le vicariat apostolique de Vérapoly, il n’y a pas de fait saillant à relever dans l’histoire des communautés syro-malabares, si ce n’est la formation, entre 1829 et 1831, de la congrégation des tertiaires carmélites de rit oriental, sous le gouvernement intérimaire du vicariat apostolique par Maurilio Stabellini. Mais les prêtres qui se groupèrent alors pour mener la vie religieuse, sur l’initiative des PP. Thomas Palakal et Thomas Porukara, ne formèrent une véritable congrégation que le 8 décembre 1855, lorsque le zélé vicaire apostolique d’alors, Joseph Baccinelli ou Bernardin de Sainte-Thérèse, leur fit prononcer leurs premiers vœux. La jeune congrégation, qui était composée ce jour-là de onze membres, sous le nom de Serviteurs de Marie-Immaculée du Mont-Carmel, se développait ensuite d’une façon satisfaisante et devenait, le 1° octobre 1860, un tiers-ordre carmélite régulier, dont les constitutions

furent approuvées par le Saint-Siège le 1er janvier 1885 ad sexennium et, définitivement, le 12 mars 1906. Hierarchia carmelitana.., dans Analecla carmelitana…., t. χιν, 1939, p. 30 sq.; The carmelile congregation of Malabar, Trichinopoly, 1932, p. 1-47.

La création d'un clergé régulier indigène était une mesure excellente et de nature à provoquer dans les communautés syro-malabares la constitution d’une élite, capable de résister à cet esprit de division qui avait toujours menacé la continuité de la vie catholique au Malabar; mais Mgr Baccinelli pensa en outre, très justement, que l’avenir de la chrétienté syromalabare ne serait jamais assuré tant que la formation du clergé séculier laisserait à désirer. Or, on l’a vu, les carmes, après les franciscains et les jésuites, avaient déjà fait d’appréciables efforts. Plusieurs séminaires avaient formé d’excellents prêtres, à Cranganore, à Vaïpicota, à Vérapoly plus récemment ; toutefois, ces séminaires n’avaient jamais formé qu’une infime proportion du clergé : la plupart des cassanares parvenaient au sacerdoce après une formation rudimentaire chez un prêtre réputé pour son instruction ou malpän (du syriaque malpänàä = maître, professeur) de qui il apprenait à lire le syriaque, un peu de liturgie pratique et de chant et des éléments, d'autant plus squelettiques, de théologie dogmatique et morale, qu’il n’y avait de manuels imprimés, ni en syriaque, ni en malayalam. Il en résultait que les fidèles n’avaient guère d'instruction en dehors de celle qu’ils pouvaient retirer des missions prêchées par les carmes et leurs auxiliaires indigènes, tandis que la masse des prêtres et des diacres, ne trouvant pas dans une foi éclairée un principe ferme d’attitude personnelle, était facilement en proie aux suggestions d’un entraîneur quelconque. Mgr Baccinelli eut le courage de déclarer fermée la vingtaine de séminaires domestiques où avaient été initiés jusque là les clercs syro-malabares et constitua quatre séminaires, dont celui de Vérapoly pour les latins et trois pour les « syriens », Elturuth, Vazhaculam et Mannanam, établissant que personne ne pourrait plus être ordonné prêtre sans avoir suivi le cours complet d’un de ces séminaires. Le séminaire de Vérapoly ne tarda pas à devenir un séminaire mixte par l’agrégation de trois élèves latins et de cinq « syriens » de Mannanam, transféré peu après à Puthempally. Cette réforme, il est vrai, devint l’occasion du schisme de Mar Rokos, comme on le verra ci-dessous, col. 3133, mais c’est elle qui transforma définitivement l’Église syro-malabare et c’est à la clairvoyance autant qu’au courage de Mgr Baccinelli que celle-ci doit en première ligne son actuelle prospérité. Devenu séminaire central en 1886 pour tous les syro-malabares et pour le clergé latin indigène des diocèses de Vérapoly, Quilon et Mangalore, le séminaire de Puthempally avait, en 1922, plus de 120 élèves. Transféré à Alwaye en 1933, ce séminaire peut abriter 400 élèves, dont la majorité appartient aux rits orientaux.

Mgr Joseph-Antoine Mellano (Léonard de Saint- Louis) fit imprimer en malayalam par l'imprimerie des tertiaires, installée en 1869 à Coonamavu, transférée en 1880 à Vérapoly et en 1897 à Ernaculam, plusieurs livres utiles au clergé; c’est aussi sous son gouvernement qu’un bréviaire fut imprimé pour le clergé séculier syro-malabare. Lorsque,en 1877, Mgr Mellano reçut un coadjuteur, qui devait prendre spécialement la charge des syro-malabares, c’est le supérieur du séminaire de Puthempally qui fut choisi, le P. Marcellin de Sainte-Thérèse (Antoine Berardi), auteur d’un grand nombre d’ouvrages pieux. Ses fonctions, comme tel, cessèrent en 1887, lorsque, par suite de l’organisation de la hiérarchie aux Indes, les syro-malabares furent retranchés de la juridiction de l’archevêque de Vérapoly; cf. ci-dessous, col. 3139.

SYRO-MALABARE (ÉGLISE). RAPPORTS AVEC LA MÉSOPOTAMIE

L'exposé des événements de cette période a été complètement renouvelé dans les dernières années par la publication de deux études abondamment documentées d’après les sources, celle du P. Karl Werth, Das Schisma der Thomas- Christen unter Erzbischof Garzia, Limbourg-sur-Lahn, 1937, et celle du P. Ambroise de Sainte-Thérèse, Hierarchia carmelitana, sér. IV, De præsulibus missionis Malabaricæ, a) Ecclesia Verapolitana, dans Analecta ordinis carmelitarum discalceatorum, t. X1, 1936, p. 188-205; τ, x1r, 1937, p. 12-32, 217-231; t. xur1, 1938, p. 17-37, 142-168, 209-247, 285-303; τ. x1v, 1939, p. 27-56. La première étude devrait être complétée par le dépouillement des archives de la Compagnie de Jésus; cf. G. Hofmann, dans Orientalia christ. per., t. 1V, 1938, p. 317 sq., la deuxième a utilisé également les archives de la Propagande et celles de l’ordre.

Il reste des détails à recueillir dans les publications anciennes, comme celles d’Anquetil Du Perron, Zend- Avesta, t. 1 a, Paris, 1771, p. CLVI-CXcI ou du P. Paulin de Saint-Barthélemy, India orientalis christiana, Rome, 1794, p. 60-91, 267-269; cf. G. Barone, Vita, precursori ed opere del P. Paolino da S. Bartolomeo (Filippo Werdin), Naples, 1888, avec l'indication d'un certain nombre de manuscrits de ce religieux. Sur les missions, si importantes, du P. Sebastiani, en plus de sa vie par le P. Eustache de Sainte- Marie, Istoria della vita, virtü, doni e fatti illustri del Ven. Monsignor Fr. Gioseppe di δ. Maria de’ Sebastiani…, Rome, 1719, on peut consulter Prima spedizione all’ Indie orientali del P. F. Giuseppe di 5. Maria..., Rome, 1666, p. 90-167; Seconda spedizione all” Indie orientali di Monsignor Sebastiani.., Rome, 1672, p. 60-157; Vincent Marie de Sainte- Catherine de Sienne (compagnon du P. Sebastiani dans son premier voyage), Il viaggio all’ Indie orientali, p. 131-215. Joseph de Sainte-Marie Sebastiani a publié à Rome en 1669 une vie du P. Donati, Breve racconto della vita, missioni, e morte gloriosa del Ven. P. M. F. Donali. Cette biographie contient une traduction des lettres adressées par l’archidiacre au Saint-Siège, mais aucun détail intéressant sur le ministère du P. Donati chez les « syriens »,

V. RELATIONS AVEC LA MÉSOPOTAMIE ET SCHISMES. — Jusqu'à l’arrivée des Portugais à la fin du xve siècle, les chrétientés de l’Inde n’eurent de relations hiérarchiques régulières qu'avec le catholicosat de Séleucie-Ctésiphon, comme il devait résulter logiquement de la situation géographique de leur pays. Les relations entre l'embouchure des grands fleuves mésopotamiens et la pointe méridionale de l’Hindoustan étaient relativement faciles. Les seuls risques habituels étaient ceux que comporte normalement toute navigation sur une mer tempétueuse; parfois cependant les compétitions politiques des riverains du golfe Persique interrompaient le trafic, mais pas pour longtemps, car tous avaient intérêt à ce que continuât le commerce des épices. Il semble donc certain que, tenue en tutelle comme elle le fut pendanttant de siècles par le catholicosat de Séleucie, l’Église des Indes n’en fut pas moins pourvue d’une succession ininterrompue d’évêques et de prêtres. Au fait, nous n’en avons aucune documentation positive, puisque, comme il ἃ déjà été dit, la plupart des manuscrits des Églises mésopotamiennes périrent au ΧΙ siècle et à peu près tous ceux des Indes au cours des autodafés prescrits à Diamper. Il est notable que la souscription de l’unique manuscrit syro-malabare médiéval qui nous soit connu contienne le nom du métropolite contemporain de Yahballähä III, col. 3094; combien de renseignements sur la hiérarchie devaient conserver les manuscrits liturgiques, auxquels François Roz fut chargé de faire un sort!

Le document conservé dans le Valic. syr. 204, col. 3097, nous instruit sur la manière dont les chrétiens de l’Inde obtenaient comme métropolites ou évêques des moines mésopotamiens consacrés à leur intention par le catholicos, avec interdiction de consacrer eux-mêmes des évêques choisis dans le clergé local. Les Portugais, en prétendant empêcher le trafic des épices sur la ligne Ormuz-Bassorah, interrompirent ipso facto, dès leur arrivée, le renouvellement de la

hiérarchie ; le monopole jurisdictionnel de l’archevêque de Goa, institué par le Saint-Siège pour le rit romain et abusivement étendu au rit local, avec l’appui des autorités civiles, en arriva même à vouloir rendre impossible le ministère de prélats mésopotamiens fermement attachés au siège de Pierre et pourvus d’une mission régulière de Rome, tels que Mar Joseph. Mais on ne change pas facilement les habitudes d’une population, surtout en matière religieuse, aussi ne faut-il pas s’étonner qu’à chaque arrivée de Mésopotamie d’un évêque, authentique ou non, catholique, nestorien, ou même jacobite, les chrétiens de Saint-Thomas aient frémi. On en a vu plusieurs exemples, dont le plus tragique fut celui des troubles conséquents à l'apparition du moine Athallah, se présentant faussement comme patriarche désigné par Rome. Ci-dessous, col. 3144 sq., on verra le succès du prélat jacobite, qui réussit à faire changer de doctrine théologique, ou au moins d’étiquette — monophysite au lieu de nestorien — les dissidents du parti de Thomas de Campo, ainsi que les entreprises de plusieurs autres personnages, qui, en se présentant au nom du patriarche, réussirent à ébranler la hiérarchie locale. Nous avons à parler ici de deux aventures plus étonnantes encore, celles des évêques chaldéens catholiques, Mar Rokos et Mar Élie Mellus, tentant de replacer les syro-malabares, malgré Rome, sous la juridiction du patriarche de Babylone.

Avant leur temps, il était arrivé déjà aux syromalabares de penser à la Mésopotamie pour tenir en échec les missionnaires latins. Lorsqu’en 1787 ils décidèrent d’envoyer une pétition pour obtenir comme archevêque Thomas Pareamakel, pour lors administrateur de l’archevêché latin de Cranganore, la lettre préliminaire, qui circula dans les chrétientés, envisageait qu’ils auraient recours au patriarche chaldéen Joseph IV, si la reine de Portugal refusait de nommer leur candidat. De fait, après que la Propagande eut fait la sourde oreille à leurs exposés, ils écrivirent une lettre, que reçut Jean Hormez, archevêque de Mossoul, récemment converti du nestorianisme et administrateur par intérim du catholicosat, tandis que Joseph IV était à Rome. Après avoir attendu pendant seize mois des instructions, qu’il avait immédiatement sollicitées du Saint-Siège, Hormez crut bien faire en sacrant pour le Malabar, qu’on lui représentait comme gravement troublé, un moine nommé Pandari. Cet acte ne plut pas à Rome, mais, lorsqu'on y apprit qu'Hormez avait agi en toute bonne foi, on était si disposé à un accommodement que la congrégation plénière du 27 septembre 1801 décida l’envoi au Malabar d’un ancien élève du Collège urbain, Mar Jean Guriel, évêque de Salmas. Cette décision fut approuvée par le pape le 8 novembre suivant, mais la S. Congrégation hésita sur la formule qu’on avait envisagée d’abord et au lieu de qualifier Guriel « visiteur au nom de l’administrateur du patriarcat chaldéen », on en fit, dans le décret du 28 août 1802, un visiteur apostolique ad beneplacilum sanclæ Sedis. Déjà les missionnaires carmes avaient été invités à collaborer sincèrement avec Mar Guriel pour la pacification des chrétientés « syriennes », mais la visite, on ne sait pour quelles raisons, n’eut pas lieu.

Cette intervention manquée de la Mésopotamie dans les affaires du Malabar produisit sans doute dans les deux pays un peu de désillusion; mais la Propagande n’arrivait pas à se débarrasser de certaines suspicions qui pesaient sur Jean Hormez, suspicions entretenues par les dénonciations du parti qui lui était opposé. On comprend dès lors qu’elle ait hésité à se servir pour pacifier le Malabar de prélats appartenant à une Église, qui était elle-même en état de crise. C’est pourquoi, lorsqu’en 1830 l’administrateur du vicariat

SYRO-MALABARE (ÉGLISE). RAPPORTS AVEC LA MÉSOPOTAMIE

apostolique du Malabar, Maurilio Stabellini, demanda un prêtre qualifié pour reviser la liturgie syro-malabare, c’est au patriarche des syriens catholiques, Michel Giarweh, que la S. Congrégation s’adressa d’abord. Il est vrai que, le 2 janvier 1831, elle écrivit aussi en Mésopotamie, mais ce fut à l’archevêque latin de Bagdad que la lettre fut envoyée; manifestement la Propagande ne voulait rien faire qui parût reconnaître une juridiction quelconque du patriarche chaldéen sur les syro-malabares.

Grande fut la surprise quand on reçut à Rome, en 1850, une lettre du nouveau patriarche chaldéen, Joseph VI Audo, en date du 24 décembre 1849, qui transmettait deux pétitions reçues par l’intermédiaire de l’évêque jacobite de Cochin, à l’effet d’obtenir pour le Malabar un évêque choisi dans le clergé mésopotamien. L'initiative, comme on le sut par le vicaire apostolique, Louis de Sainte-Thérèse, provenait d’éléments « syriens », qui refusaient de se soumettre au bref Multa præclare et avaient adhéré au schisme goanais, se laissant conduire par l’administrateur ou « gouverneur épiscopal » schismatique des diocèses de Cranganore et Cochin, Manuel de Saint-Joachim das Neves. C. de Nazareth, Mitras lusitanas no Oriente, t. 11, 2e éd., 1924, p. 58, 119-129. Ce groupe minuscule paraissait d’autant plus important qu'aux signatures authentiques en avait été ajouté un bon nombre de fausses. Envoyées à Rome, ces lettres n’eurent pas de suite immédiate, mais, le 28 janvier 1852, les syro-malabares revenaient à la charge : ils demandaient au patriarche un métropolite et deux maîtres {malpân) pour leur enseigner le syriaque, ou au moins les deux maîtres, si le pape empêchait l’envoi du prélat. Ils se plaignaient de ce que les prêtres signataires de la première pétition avaient été suspendus par le vicaire apostolique; ils menaçaient de se faire jacobites et donnaient comme adresse pour la réponse celle de trois prêtres ou dignitaires de cette secte. Trenteneuf prêtres avaient signé, mais de leur prénom seulement; c'était peu sur un total de 648 prêtres et diacres!

Certes les défauts signalés comme existant au Malabar n'étaient que trop réels : chrétientés laissées sans instruction, cassanares peu Zzélés, grand relâchement des mœurs, missionnaires carmes trop peu nombreux, souvent médiocres. Mais à quoi aurait-il servi pour le bien des âmes que le Malabar passât sous la juridiction du patriarche chaldéen, quand celui-ci n’avait guère non plus de bons prêtres et aucun candidat recommandable pour l’épiscopat? Pendant que la 5. Congrégation étudiait la situation et cherchait les moyens d'y remédier, une pétition directe lui était adressée, le 1er juin 1853, signée par trente prêtres, qui contenait plusieurs considérations justes, celle par exemple sur l’absence d’un évêque du rit syro-malabare pour plus de 200 000 fidèles, alors que pour un petit nombre de latins il y avait trois vicaires apostoliques dans la région, Vérapoly, Quilon et Mangalore, celle encore qui signalait l’ignorance de leur langue liturgique chez les prélats qui les gouvernaient. Au moment où cette pétition partait pour Rome, depuis six mois au moins, l'intervention mésopotamienne était déclenchée : le prêtre Denhä Bar-Yonä circulait dans les chrétientés et faisait prendre corps au désir d’avoir un supérieur du rit, de préférence un mésopotamien. Bar-Yona avait trouvé sur place deux auxiliaires convaincus dans la personne de deux cassanares et malpân, tous deux.nommés Antoine et que les documents provenant de la mission latine appellent respectivement « Antoine le fondateur » et Antoine Thondanatta. Les suppliques du premier disaient qu’il faudrait tout au moins que Rome nommât un visiteur sachant le syriaque; ce à quoi le patriarche Joseph VI Audo faisait

ROUTE Te ΜΚ “ρ“ρ““ρ“ΦΔΦΦΦΦῦ ῸΎΨΡΔ

écho dès 1855, en rappelant à la Propagande les termes de l’Etsi pastoralis, qui enjoignait le respect des rits orientaux. N'espérant guère recevoir la permission de consacrer un évêque pour le Malabar, Audo proposait enfin, le 7 novembre 1856, une autre mesure : que la Propagande choisisse deux visiteurs non-carmes et lui aussi deux visiteurs, dont un serait un ancien élève du Collège urbain, qui s’en iraient tous les quatre au Malabar pour examiner la situation.

Au Malabar cependant se produisait un événement signalé plus haut, col. 3129. Le vicaire apostolique avait créé des séminaires diocésains et déclaré qu’il n’ordonnerait plus les clercs qui auraient étudié seulement à la mode ancienne chez les malpân. Dans le cours de l’année 1858, Mgr Baccinelli refusa d’ordonner les quinze candidats que lui présentait Antoine Thondanatta. Celui-ci, avec deux autres prêtres et douze de ses étudiants, prit le chemin de la Mésopotamie. Il y resta quelques mois, plusieurs de ses élèves moururent et le patriarche Joseph VI Audo n’osa rien faire. Antoine rentra aux Indes, y fut frappé de censures. Cependant, il y avait de fréquents échanges de correspondance entre le patriarche chaldéen ou son entourage et le Malabar; on conseillait l’envoi à Rome de nombreuses pétitions, dans lesquelles devait être demandé avec insistance le rattachement des chrétiens de Saint-Thomas au siège qui les avait administrés avant l’arrivée des Portugais. Le ton s'élevait peu à peu : écrivant à la Propagande le 12 décembre 1859, Joseph VI menaçait de donner sa démission si le Saint-Siège ne lui permettait pas de consacrer un évêque pour le Malabar, car ce serait, disait-il, une intolérable violation des droits de son Église.

La réponse de Rome, au printemps de 1860, sans traiter la question au fond, enjoignit au patriarche et aux évêques chaldéens de ne s’immiscer en rien dans les affaires du Malabar. Mais le parti de la désobéissance prévalut et, nonobstant les textes formels présentés au patriarche par le délégué apostolique, Mgr Amanton, un évêque fut élu pour le Malabar, le 12 septembre 1860, et consacré le 30 du même mois, sous le nom de Mar Rokos, avec le titre de Perath d’'Maisan (Bassorah). C'était un ancien domestique du patriarcat, élevé au sacerdoce sans préparation sérieuse et sur lequel la Propagande avait déjà fait des réserves deux ans plus tôt, alors que le patriarche pensait à lui pour un autre siège. Récit détaillé de C. Korolevskij, dans l’art. Audo (Joseph), Dictionn. d’hist. et de géogr. eccl., t. v, col. 326-332.

Mgr Amanton interdit au nouveau consacré l’exercice des fonctions pontificales, comme aussi de quitter Mossoul, sous peine d’excommunication majeure latæ sententiæ, et ce dès le 4 octobre. La veille, Antoine Thondanatta, qui se trouvait de nouveau en Mésopotamie, avait écrit à ses compatriotes pour leur annoncer la prochaine arrivée de Mar Rokos et les inviter à lui faire un accueil grandiose. Maïs la condamnation portée par le délégué, en plus de sa répercussion sur la hiérarchie chaldéenne et sur la population entraînée vers un schisme, qu’à peu près personne ne voulait, eut encore pour effet que le consul anglais de Bagdad refusa d’autoriser l’embarquement de Mar Rokos pour les Indes. Il ne put partir que le 17 janvier 1861, après que le patriarche, ayant reçu une lettre qui l’appelait à Rome, eut réussi à la faire passer pour une approbation de ses actes : il avait écrit à ses prêtres de Bagdad que les questions pendantes allaient être résolues conformément à ses désirs et qu’il avait été invité à se rendre à Rome avec deux évêques, afin que l’entente fût plus facilement obtenue sans intermédiaire. Encouragé par cette lettre, Rokos pouvait, en naviguant vers les Indes, prétendre qu’il était de bonne foi; mais

débarquant à Cochin le jour de l’Ascension, c’est

SYRO-MALABARE (ÉGLISE). RAPPORTS AVEC LA MÉSOPOTAMIE

chez l’évêque jacobite qu’il fut conduit par le cassanare Antoine.

Rokos comptait sur l’appui des autorités britanniques; le 13 mai, il signait une lettre au gouverneur de la Société des Indes orientales : « Mar Thomas, métropolite et commissaire des syriens romano-chaldéocatholiques au Malabar. » Ambroise de Jésus, Hierarchia carm., dans Απαϊεεία..., t. XIV, 1939, p. 32. Il essayait de persuader les catholiques de la régularité de sa mission, disant que le patriarche avait été chargé par le Saint-Siège de le consacrer pour le soin de leurs chrétientés. Cependant, tandis qu’il attendait quelque temps à Cochin, ne sachant quelles paroisses étaient disposées à le recevoir, le vicaire apostolique envoyait partout les meilleurs prêtres du jeune tiers-ordre régulier, pour mettre le clergé et les fidèles en garde contre l’intrus et leur faire signer une protestation de fidélité au Saint-Siège. Le succès du nouveau pasteur fut sans doute assez médiocre, si l’on en juge par les termes de la circulaire adressée par lui le 13 août à tous les syromalabares; il s’y plaint violemment des tertiaires et répète que sa consécration a été conséquente à l’arrivée de bulles pontificales. Les lettres testimoniales qu’Audo lui avait données, ou du moins les copies que Mar Rokos faisait circuler dans les chrétientés, portaient que tout avait été fait par l’autorité du Saint- Siège. Il y avait de quoi ébranler les fidèles. Heureusement, les tertiaires formaient une armée de choc, peu nombreuse, mais sûre et bien compacte. Rokos tenta de gagner leur supérieur, le P. Cyriaque Élie Chavara, en lui offrant la consécration épiscopale, mais l’humble religieux esquiva la tentation et il fallut un précepte du vicaire apostolique pour lui faire accepter le titre de vicaire général. Bernardin de Sainte-Thérèse l’aurait vu volontiers d’ailleurs pourvu du caractère épiscopal.

Cependant le prieur des tertiaires prenait l'initiative d’envoyer au pape Pie IX une supplique pour lui demander un document qui fixât aux syro-malabares la ligne qu'ils devaient suivre. La réponse vint sous la forme d’un bref, en date du 5 septembre 1861. R. De Martinis, Jus pont. de prop. fide, t. vi a, Rome, 1894, p. 335 sq. Les signataires de la pétition étaient mis en garde contre l’intrus et, par un autre bref du même jour, le vicaire apostolique était invité à l’excommunier solennellement, s’il ne quittait aussitôt le Malabar. Deux jours plus tard, le patriarche Audo, arrivé à Rome depuis plusieurs semaines, envoyait à Mar Rokos l’ordre de rentrer à Mossoul; c'était une des conditions que le pape avait imposées au patriarche avant de lui accorder audience. Mar Rokos, après les monitions d’usage, fut excommunié le 30 novembre, mais il ne quitta le Malabar qu’en mars 1852, emmenant le cassanare Antoine, porteur d’une lettre écrite par un groupe de rebelles, où ceux-ci demandaient qu’Antoine fût consacré, soit par Audo, soit par son prédécesseur démissionnaire, Nicolas Zayä, soit au pis-aller par le patriarche nestorien. À Mossoul, le malheureux évêque agit d’abord, de connivence avec le patriarche, comme s’il n’avait été frappé d’aucune censure; il ne fallut rien moins que le bref Nuper nobis du 26 septembre 1862, op. cil., p. 383 sq., pour faire accepter au patriarche la réalité des faits, et c’est seulement le 22 avril 1863 que Mgr Amanton put absoudre l’ancien domestique promu abusivement, qui prétendit encore à ce moment n’avoir jamais agi contre les ordres du Saint-Siège!

Le passage au Malabar de l’évêque Rokos, si bref qu'il eût été, avait eu plusieurs effets délétères : agitation dans les chrétientés, ordination d’un certain nombre de sujets dépourvus d'instruction ou des qualités requises pour le ministère sacerdotal. Antoine Thondanatta, cependant, après avoir été consacré par

mais au moment où la conclusion d’un nouveau concordat entre le Portugal et le Saint-Siège venait de mettre fin au schisme goanais : il perdait par le fait même l’appui de ceux qui l’avaient poussé dans la voie de la désobéissance. Après avoir végété au milieu d’un petit groupe de récalcitrants, il finit par demander, au début de 1865, l’absolution des censures qu’il avait encourues et se retira, vivant comme un simple prêtre, au couvent de Mannanam.

On aurait pu croire que l’ère des interventions mésopotamiennes était terminée. En fait, il n’y eut qu’une trêve. Le patriarche Audo, invité à se rendre à Rome avec tous les évêques du monde, pour le concile du Vatican, se mit en route, bien décidé à revendiquer tous les privilèges anciens de son patriarcat, y compris la juridiction sur le Malabar. Le refus qui lui fut opposé, contribua sans doute à le pousser sur la question de l’infaillibilité pontificale du côté de la minorité, où l’on était flatté d’avoir l’adhésion d’un patriarche. Joseph Audo souscrivit le 29 juillet 1872 seulement la définition, en protestant d’ailleurs, auprès des siens, qu’il entendait bien, par cet acte tardif, ne renoncer en rien à la revendication des prérogatives patriarcales. Lorsqu'il se soumettait ainsi, de mauvaise grâce, il avait déjà d’une manière subreptice préparé les agents d’une nouvelle action au Malabar. On croira d’ailieurs difficilement qu’Audo n’ait eu en vue que le rétablissement d’une tradition historique ou le bien des âmes; il semble bien que la question pécuniaire ait joué un rôle capital dans toute l’affaire du Malabar, soit chez le patriarche, soit chez ses conseillers, l’astucieux évêque Mar Élie Mellus et le supérieur des moines d’Alkoche, Élisée Dehok. Les chaldéens de Mésopotamie n’étaient guère que 35 000 et la plupart d’entre eux vivaient dans les montagnes désolées du Kurdistan; qu’était-ce donc que les dîmes versées par eux en comparaison de ce qu'aurait pu procurer en contributions ou en dons une communauté près de dix fois plus nombreuse? La rentrée au Malabar se fit d’ailleurs par l’envoi de deux quêteurs, moines d’Alkoche, dont un, le P. Philippe Aziz, était ancien élève du Collège urbain. Les chaldéens n’avaient pas oublié les bonnes relations des années précédentes avec le clergé goanais, et c’est un presbytère goanais de Trichur qui servait de quartier général à Philippe Aziz.

Comme avant l’affaire Rokos, il y eut alors entre le Malabar et la Mésopotamie un notable échange de lettres. Mossoul en dictait les termes, les moines quêteurs recueillaient les signatures. Dès qu’un certain nombre de pétitions furent entre ses mains, au printemps de 1873, le patriarche écrivit deux lettres à la Propagande pour lui demander de pouvoir consacrer un ou deux évêques à destination du Malabar; en même temps, il insistait pour que les quêtes fussent autorisées en Europe. La réponse fut négative sur les deux points : le 30 septembre 1873, la S. Congrégation déclara catégoriquement qu'il était inutile de revenir sur la question du Malabar. Lorsque cette lettre arriva en Mésopotamie, où il n’y avait plus de délégué apostolique depuis la mort de Mgr Castells survenue le 7 septembre, le patriarche s’était retiré au monastère d’Alkoche, où il se sentait plus libre, soustrait à l’influence ou au contrôle des missionnaires dominicains. Il se résigna pour un temps à ne rien faire contre la volonté de Rome; mais, lorsqu'il eut appris, au printemps suivant, que les efforts conjugués du Saint- Siège et de l’ambassade de France à Constantinople n'avaient pas réussi à empêcher la Sublime Porte de se déclarer en faveur du nouveau schisme arménien, il déposa le masque. Élie Mellus, mécontent du diocèse d’Agra, pour lequel il avait été consacré, mais dont il ne jugeait pas les revenus suffisants, et le supérieur des

SYRO-MALABARE (ÉGLISE). RAPPORTS AVEC LA MÉSOPOTAMIE

le catholicos nestorien Siméon, rentrait au Malabar, |

moines l’encouragèrent dans sa détermination. Ils furent ses assistants dans une cérémonie où il consacra, à l’insu de Rome, le 24 mai 1874, deux nouveaux évêques. Mellus recevait comme récompense de cette complaisance la mission du Malabar : le 2 juillet, le patriarche lui remettait une lettre pour les chrétiens du Malabar et, le 4, une lettre pour le consul anglais de Bagdad, qui devait le recommander aux autorités britanniques des Indes. Dans les mêmes jours, le moine Aziz écrivait au vicaire apostolique de Vérapoly que, s’il voulait éviter la venue d’un évêque mésopotamien, il devait lui restituer immédiatement l'autorisation de circuler parmi les chrétientés de son obédience et lui permettre de quêter.

Au mois d’octobre, peut-être auparavant, Mar Mellus était installé à Trichur. Mais il avait été précédé aux Indes par les instructions de Rome. Pie IX avait toujours usé envers le patriarche Audo d’une extrême condescendance; le soutien donné au néo-schisme arménien par le gouvernement ottoman conseillait d’ailleurs qu’on usât de prudence, car, dans l’hypothèse d’une dissidence, on savait que les fonctionnaires la favoriseraient, circonstance particulièrement dangereuse dans des vilayets comme ceux de Mossoul et de Bagdad, où l’éloignement du pouvoir central rendait possible les actes les plus arbitraires. Il y avait donc de graves motifs pour empêcher qu’une condamnation formelle fût portée contre le patriarche; mais le bref Speculatores super du 1 août 1874, De Martinis Jus pontif. de prop. fide, t. ντ ὃ, p. 243-247, prescrivait que l’évêque intrus et ses compagnons, déjà punis de suspense en Mésopotamie, seraient frappés de l’excommunication majeure, après les monitions canoniques, s’ils se refusaient à quitter les Indes.

Dans ses lettres des 2 et 4 juillet 1874, le patriarche avait indiqué comme but de la mission de Mar Mellus la suppression de la juridiction des carmes; dans une circulaire envoyée de Trichur, le 30 octobre, à toutes les chrétientés syro-malabares, Mellus recommandait l’obéissance au patriarche à l’exclusion de la hiérarchie latine et s’engageait à produire un document par lequel Pie IX reconnaissait l’autorité du patriarche chaldéen sur le Malabar.. En fait, une nouvelle circulaire du 7 février 1875 présentait la traduction en malayalam d’un soi-disant bref, daté du 20 août 1872. Les adhésions pourtant étaient peu nombreuses, ayant lieu surtout dans les chrétientés demeurées sous la juridiction goanaise. Au besoin, Aziz employait la force pour s'emparer des églises. Dans l’ensemble, les chrétiens soumis à la juridiction de Vérapoly restaient fidèles; toutefois, dans l'été, quatre communautés passèrent plus ou moins complètement au schisme. D'autre part, il n’y avait guère d’endroits où la dissidence fût complète; à Trichur même, les catholiques avaient une chapelle, desservie par les tertiaires. Le grand mal était que Mellus ordonnait abusivement un grand nombre de prêtres : au mois de mars il yenavait déjà une vingtaine dans le nord, en juin une trentaine dans le sud. Ses espoirs de succès étaient tels que, dès janvier 1875, il avait demandé au patriarche de consacrer un deuxième évêque pour le Malabar : ce fut Mar Philippe Jacques Ourähä (Abraham), consacré le 25 juillet, excommunié par Mgr Mellano dès le mois de décembre. Ce qui facilitait beaucoup l’action des Mésopotamiens, c'était la dualité de juridiction que l’accord intervenu pour mettre fin au schisme goanais n'avait pas supprimée. Une partie des «syriens » était restée sous la dépendance de l’archevêché de Cranganore, qu'administrait un « gouverneur épiscopal », alors Benoît do Rosario Gomes, et il semble qu’il n’agit pas assez vigoureusement contre Mellus. Le clergé portugais n’avait pas abandonné tout espoir de voir rentrer sous sa juridiction cette chrétienté impor-

tante à laquelle Alexis de Menezes avait jadis donné son statut. On le vit bien, lorsque le nouvel archevêque de Goa, Mgr Ayres d’Ornellas de Vasconcellos, après avoir obtenu de Rome des pouvoirs spéciaux, s'offrit à visiter lui-même le Malabar pour le pacifier. L’archevêque de Bombay, Mgr Léon Meurin, 5. J., dut le supplier de n’en rien faire, car, si certains prêtres qui avaient adhéré à Mellus offraient de se soumettre à condition de passer sous sa juridiction, il était à craindre que le premier résultat de son action ne fût la création d’un tiers parti, en sorte que l’on aurait pu trouver dans un même endroit des fidèles dépendant des carmes et d’autres du clergé goanais, en même temps que des mellusiens.

Rome, au surplus, ne restait pas inactive. Après que, le 27 janvier 1875, Pie IX eut envoyé le bref Perlegentes aux chrétiens du Malabar pour les féliciter de leur résitance, De Martinis, op. cit., p. 256, on envisagea divers moyens pour contrecarrer l’action de l’évêque intrus. Et, comme il ne manquait pas de plaintes contre les missionnaires carmes, dont certaines paraissaient fondées, la Propagande en vint à conclure qu’il lui fallait obtenir de nouvelles informations au moyen de personnes se trouvant en dehors de la mêlée. Une visite apostolique fut décidée et l’archevêque de Bombay choisi comme visiteur. Instructions contenues dans le bref Oportet du 24 mars 1876, De Martinis, op. cit., p. 292-294. Dès le 8 mai, le prélat notifiait sa mission à toutes les Églises « syriennes », après avoir rendu visite à l’archevêque de Goa et au vicaire apostolique de Vérapoly; le 9, il publiait une déclaration contre Mar Mellus; le 10, il convoquait à Mannanam, pour le 23 du même mois, une assemblée de tous les prêtres et de quelques laïcs pour chaque paroisse, à l’effet d'entendre leurs doléances et leurs désirs. Tous les prêtres étaient invités, ceux qui étaient demeurés fidèles, ceux qui étaient tombés dans le schisme et ceux-là même qui avaient été ordonnés abusivement par l’intrus. Mgr Meurin estimait qu'il fallait accueillir, au moins partiellement, les désirs des syro-malabares et préconisait l’idée que le vicariat apostolique de Vérapoly fût divisé en deux circonscriptions, une pour les latins et une pour les «syriens ». ἃ ces derniers aurait dû être préposé un prélat d’origine européenne, mais autorisé à célébrer en syriaque. Que si les carmes ne pouvaient fournir le personnel voulu, la province de la Compagnie de Jésus, qui avait au Liban le collège de Ghazir, devrait procurer le nouveau vicaire apostolique et une dizaine de Pères, qui apprendraient non seulement le malayalam, mais aussi le syriaque. Les meilleurs des cassanares pouvaient être consacrés comme évêques pontifiant, sans juridiction. On ne saurait négliger, remarquait le visiteur, que les « syriens » catholiques, quoique formant la très grande majorité des chrétiens de Saint-Thomas, ne voient jamais une fonction pontificale de leur rit, tandis que les jacobites ont plusieurs évêques; cette circonstance les met dans un état d’infériorité évident. Mgr Mellano, qui avait fait du ministère exclusivement auprès des latins et n’avait guère de sympathie pour les «syriens », s’opposa aux conclusions du visiteur. Mar Mellus le savait et s’en moquait ouvertement, car les dissensions entre les carmes et le visiteur empêchaient l’eflicacité de la visite. La Propagande pour sortir de cette situation envoya alors comme enquêteur Mgr Ignace Persico, au début de 1877. Le nombre des adhérents de Mellus s'élevait alors à 24 000, avec tous les cassanares dépendant de Goa, quatre ou cinq de ceux appartenant à Vérapoly, contre 170 000 catholiques demeurés fidèles. Mgr Persico portait aux Indes un exemplaire de l’encyclique Quæ in patriarchatu, du 16 novembre 1876, De Martinis, op. cit., p. 306-310, dans laquelle Pie IX avait

SYRO-MALABARE (ÉGLISE). RAPPORTS AVEC LA MÉSOPOTAMIE

résumé l’histoire des affaires qui, en Mésopotamie ou au Malabar, avaient fourni au patriarche chaldéen des occasions de s'opposer à l’action du Saint-Siège. La traduction en malayalam de cet important document et sa diffusion dans les chrétientés syro-malabares eurent un effet réconfortant ; on était heureux de savoir que l’intrigant patriarche était frappé de suspense et on aurait applaudi volontiers à une sentence d’excommunication. Mais les mellusiens ne se laissèrent pas entamer. La nouvelle de la soumission de Joseph VI (17 mars 1877) fut connue aux Indes pendant l’été; toutefois, nonobstant l’ordre du vieux patriarche, ni Mar Mellus, ni Mar Philippe Jacques Abraham n’entendaient partir. Dans le cours de l’année suivante, ce dernier quitta le Malabar et se retira à Bombay : depuis plusieurs mois le schisme ne faisait plus aucun progrès. Mais c’est seulement au début de 1882, que Mar Mellus décida de quitter les Indes, probablement lorsqu'il apprit que son compagnon, Mar Abraham, devenait évêque de Djéziret Ibn Omar (février 1882); il ne devait d’ailleurs pas avoir encore résolu sérieusement de se soumettre, car, avant de partir, pour se procurer des ressources, il ordonna prêtres, moyennant finances, un nombre appréciable de candidats âgés de dix-huit à vingt ans. En outre, avant de s’embarquer, le 5 mars, il constitua comme ses vicaires, avec le pouvoir de bénir les saintes huiles et de conférer les ordres mineurs, le moine alkochien Antoine, un des deux quêteurs de 1872, et le malheureux Antoine Thondanatta, jadis consacré par le catholicos nestorien, qui venait de retomber dans le schisme après avoir vécu plusieurs années comme simple prêtre dans le sein de l’Église catholique.

Mellus était attendu en Mésopotamie lorsqu'il débarqua le 13 avril à Bassorah; les Mossouliotes qui n'avaient pas approuvé la soumission du patriarche Audo et faisaient opposition à son successeur Élie Abou’l-Yonan comptaient faire de l’évêque insoumis le chef de leur parti. Il semble toutefois qu’il comprit assez vite l’inanité d’un tel projet et se laissa pénétrer peu à peu par l’idée d’une soumission définitive au Saint-Siège : en décembre 1883, lorsqu'un groupe de jeunes clercs arriva du Malabar à Mossoul pour y recevoir de ses mains le diaconat et la prêtrise, il refusa de les ordonner. Cependant, en 1887, il était encore en relations épistolaires avec ses partisans et les engageait à demeurer fidèles « à l’évêque Thondinatte (516) et au chorévêque Augustin », promettant qu'il reviendrait en personne ou enverrait aux Indes un évêque consacré par lui. Il ne fit sa soumission qu’en 1889; pourvu en 1893 du siège de Mardin, il y mourut le 16 février 1908.

Les mellusiens, qui avaient toujours leur centre en l’église Notre-Dame des Douleurs à Trichur, étaient réduits à un peu plus de 8 000, lorsqu'ils se soumirent en 1907 au patriarche nestorien, qui leur donna pour évêque un Mésopotamien, Mar Abimélech. Celui-ci ayant voulu les nestorianiser et modifier leur rit, une scission se produisit parmi eux : la plupart des « indépendants » se sont convertis depuis lors au catholicisme, les nestoriens ou surayees ne seraient plus aujourd’hui qu'environ 2 000, avec un évêque et sept prêtres. J.-C. Panjikaran, Christianity in Malabar.……, dans Orient. christ., t. vi, fasc. 2 (n. 23), Rome, 1926, p. 113 sq.

Ajoutons qu’en 1895 encore il y eut des pétitions plus ou moins spontanées envoyées au catholicos chaldéen, ‘Abdi$o‘ V Khayyath, pour obtenir le rattachement de la chrétienté syro-malabare au patriarcat de Babylone. L'affaire fut portée à Rome, où on eut la sagesse de décider que les chrétiens de Saint-Thomas resteraient directement rattachées au Saint-Siège. Les progrès accomplis depuis lors par l’Église syro-mala-

bare, enfin dotée d’une hiérarchie propre, ont été tels qu’elle n’a plus besoin de s’appuyer sur la Mésopotamie; on pourrait envisager aujourd’hui une assistance en sens contraire, de la fille à la mère; dès 1876, certains prêtres et religieux du Malabar, qui connaissaient la situation et les difficultés des catholiques appartenant aux provinces orientales de l’empire ottoman, s’offraient déjà pour leur venir en aide.

VI. HIÉRARCHIE CATHOLIQUE INDIGÈNE. — Les actes solennels par lesquels Pie XI a décidé la création des hiérarchies indigènes en Extrême-Orient et en pays noir ont fourni l’occasion d’affirmer un principe, en soi indiscutable, que chaque nation chrétienne a le droit d’être gouvernée par une hiérarchie indigène; et beaucoup de s’indigner à propos de la situation précédente, comme si l’absence d’évêques indiens, chinois ou japonais avait été l’effet d’une aberration étrange des missionnaires latins. Mais il n’y a jamais eu d’évéque indigène au Malabar avant l’arrivée des Portugais, ni en Éthiopie avant 1929, et aujourd’hui encore certains diocèses de l’Église dissidente du Proche- Orient sont régulièrement gouvernés par des prélats hellènes, alors qu’ils sont formés à peu près exclusivement de fidèles arabophones. Le patriarche d’Alexandrie, sans aucune influence romaine, comme le catholicos de Séleucie-Ctésiphon, ont régulièrement choisi pour gouverner leurs filiales lointaines de l’Éthiopie et des Indes des personnes de leur entourage, en leur interdisant de consacrer eux-mêmes des candidats locaux.

Le premier évêque syro-malabare fut élu et consacré dans des circonstances extraordinaires, lorsque les conquérants hollandais chassèrent en quelques jours le visiteur apostolique Joseph de Sainte-Marie Sebastiani, col. 3123. Le fait que Sebastiani avait été autorisé avant son départ de Rome à consacrer, s’il en était besoin, un et même deux évêques, choisis dans les rangs du clergé local, démontre que la Propagande était dès lors acquise au principe, qui a définitivement prévalu dans ces vingt dernières années. L'expérience d’ailleurs fut favorable : non seulement Parambil Ciandi (Alexandre de Campo) réussit à défendre les fidèles qui lui avaient été confiés contre les entreprises de son ambitieux cousin Thomas de Campo, mais il réussit encore à opérer des conversions. Aussi, lorsque, appesanti par l’âge, il demanda d’avoir un coadjuteur, c’est un syro-malabare que les quatre commissaires Carmes envoyés par la 5. Congrégation reçurent l’ordre de choisir. Pourquoi faut-il qu’une discussion entre eux et le vieil évêque sur la personne idoine ait interrompu si vite une lignée qui promettait? Que de dissensions et de schismes auraient été évités! Quoiqu’il en soit, l’habitude qu’avaient les « syriens » du Malabar de recevoir leurs évêques de Mésopotamie était si forte que, dans les siècles suivants, chaque fois qu’ils éprouvèrent des difficultés à obéir aux missionnaires latins, c’est vers Babylone qu’ils se tournèrent. Une fois seulement, après la mort prématurée de Joseph Cariatil, nommé par la reine de Portugal au siège latin de Cranganore, ils essayèrent d’obtenir soit la nomination à Lisbonne, soit la consécration par le patriarche chaldéen, de Thomas Pareamakel, devenu, bien que prêtre syro-malabare, administrateur de l’archidiocèse latin de Cranganore. Mais les aventures de Mar Rokos et de Mar Élie Mellus démontrent la prédominance de la tradition mésopotamienne, si humiliante qu’elle pût être.

Cependant, à partir du début du xrx°® siècle, le désir d’un évêque indigène ne disparut plus : en 1865, les missionnaires carmes demandaient à Rome la condamnation de certains écrits composés par l’évêque manqué Thomas Pareamakel, qui circulaient dans les chrétientés syro-malabares et y entretenaient les espé-

Page 1