SEMI-PÉLAGIENS, PROSPER Α LA RESCOUSSE D’'AUGUSTIN
à lui-même il ne se mettait en branle que pour sa perte; il s’aveuglait lui-même, loin de pouvoir illuminer. Maintenant (chez ceux qui ont la grâce) le voici transformé, non détruit, conversum non eversum, il lui est donné de vouloir autrement, de sentir autrement. d'agir autrement. N. 18, col. 87.
Quant à ce que l’on débite sur le fatum augustinien, sur le manichéisme qui renaît dans la doctrine des deux masses, des deux natures, Augustin y a répondu par avance. Ceux qui font ces reproches au maître en seront pour leur courte honte, le jour où ceux dont ils abusent chercheront à se rendre compte par eux-mêmes de l’état de la question. Non, nous ne parlons pas de falum, nous qui savons que tout est réglé par le jugement de Dieu; nous ne parlons ni de deux masses, ni de deux natures, mais d’une seule masse, dérivée toute du premier homme, d’une seule nature, créée par Dieu, mais qui, par le jeu du libre arbitre du premier homme, en qui tous ont péché, a été toute prostrée, et ne peut être délivrée de la dette encourue, de la mort éternelle, que si la grâce de la seconde création du Christ la restaure à l’image de Dieu et que si cette même grâce agissant, inspirant, soutenant et prévenant le libre arbitre, la garde jusqu’à son dernier moment. N. 19, col. 88.
2. Le « Carmen de ingralis ». — Plus apparent encore est, dans ce long poème, l'esprit de contention et d’âpreté. Le titre lui-même est déjà prometteur, il annonce la lutte contre « les adversaires de la grâce » qui sont aussi des «ingrats ». Les apostrophes se multiplient d’un parti à l’autre. Apostrophe de l’auteur aux pélagiens : « Demandez-donc, leur dit-il, votrerentrée dans l’Église, puisque vous n’enseignez pas, somme toute, autre chose que ces gens (de Saint- Victor) qui se prétendent bien d’Église. » Apostrophe des pélagiens aux antiaugustiniens : « Nous sommes d'accord, clament-ils, nous voulons bien accepter comme vous le péché originel et sa transmission, pourvu que nous gardions, comme vous, le libre arbitre intact et maître, en dernier ressort, de ses destinées. » Apostrophe de l’auteur à ses confrères de Marseille : « Votre doctrine, leur crie-t-il sur tous les tons, est un pélagianisme qui s’ignore. »
Soulignons encore l'ironie presque féroce avec laquelle Prosper caricature la grâce générale, offerte à tous, dont parlent ses confrères, le ton persifleur avec lequel il leur oppose l’idée d’une volonté salvifique restreinte, très restreinte, qu'il montre sous son aspect le plus rebutant.
Dic unde probes quod gratia Christi Nullum omnino hominem de cunctis qui generantur Prætereat, cui non regnum vitamque beatam Impertiri velit? Vers 271 sq., col. 110-111.
Où était-elle donc cette volonté universelle de salut dans les siècles qui ont précédé le Christ? Où est-elle aujourd’hui encore, où l’on voit tant d'hommes se perdre? La volonté divine serait-elle donc mise en échec par l’incurie des hommes?
Π n’y ἃ pas, hâtons-nous de le dire, dans le poème en question que ces développements pénibles. Signalons au moins, vers 371 sq., la très belle opposition qui est mise entre la grâce extérieure, où volontiers s’arrêtaient les Zngrali, et la grâce intérieure, eflicace par elle-même, et qui est proprement l'amour de Dieu, Dieu lui-même :
Ille ex injustis justos facit, indit amorem Quo redametur amans et amor quem conserit ipse est.
Cela n'empêche pas l’ensemble du poème de laisser en fin de compte une impression désagréable; il tend à classer parmi les hérétiques tous ceux qui n’admettaient pas les parties les plus contestables du système augustinien et qui, en toute bonne foi, y cherchaient