‹ Dictionnaire de thâeologie catholique (volume 5)Chapitre 94 sur 457 · SEMI-PÉLAGIENS. RÉPLIQUE DE · texte numérisé non relu

SEMI-PÉLAGIENS. RÉPLIQUE DE

AUGUSTIN 1814 nature humaine concrète — disons comme Augustin un homme — est prédestinée à cette grâce des grâces qu'est l'union hypostatique, aide à mieux comprendre, par le caractère si éclatant de son absolue gratuité, la gratuité de la nôtre. Sans compter que c’est ici encore que l’on trouve le plus évident exemple d’un libre arbitre aussi parfait que possible et néanmoins incapable de pécher. C’est dans notre chef qu’apparaît le mieux ce qu'est la grâce et aussi le pourquoi de sa distribution : Zpsa est igitur prædestlinatio sanctorum, quæ in sancto sanctorum maxime claruit. N. 30 et 31.

Par ailleurs, ce n’est pas seulement au début du processus salutaire que se doit marquer la nécessité et l’absolue gratuité du secours divin; la persévérance dans la grâce est, elle aussi, un don de Dieu. Tel est le thème du 1. II : De bono perseverantiæ. Que cette persévérance soit une grâce, la preuve en est qu’on la demande. Elle n’est point donnée selon les mérites de qui la reçoit : la miséricorde de Dieu l’accorde à certains, son juste jugement ne la concède pas à d’autres. Ce qui est vrai de la vocation, soit des adultes, soit des enfants, l’est aussi de la persévérance. Pourquoi estelle donnée à celui-ci, n’est-elle pas accordée à celuilà? C’est le jugement inscrutable de Dieu. N. 21, col. 1004. Il est bien certain toutefois que cette différence de traitement ne saurait être attribuée à des mérites ou des démérites hypothétiques. Cette idée que le bon sens repousse, il est vraiment extraordinaire que s’y soient réfugiés, pour échapper à l’absolue gratuité de la distribution des grâces, des gens qui ne veulent pas être pélagiens. Voici un baptisé qui succomberait à la tentation s’il arrivait à l’âge adulte; Dieu le prend et le met dans son ciel. Pourquoi laisse-t-il sur terre tel autre qui est exactement dans les mêmes conditions et qui, pour avoir été laissé en vie, se damnera? Mystère de la grâce de Dieu! Avouons donc que la grâce de la persévérance finale n’est pas donnée selon nos mérites, mais secundum ipsius Dei secrelissimam eandemque justissimam, sapientissimam, beneficentissimam voluntatem.

Non, cette doctrine de la prédestination n’a rien de funeste à la vie spirituelle; il n’est rien de tel pour entraîner l’homme à l’humilité. Sans doute il y a la manière de la prêcher, mais quoi de plus encourageant que de dire aux fidèles : « Vous devez espérer que vous avez le don de la persévérance, vous devez le demander par vos prières quotidiennes et avoir confiance que vous n'êtes pas en dehors de la prédestination. Loin de vous l’idée de désespérer parce que l’on vous dit de mettre votre espoir en Dieu, non en vous. » N. 62, col. 1031.

Ainsi, loin de faire la moindre concession aux gens de Saint-Victor, le docteur d’'Hippone saisissait l’occasion de montrer la cohérence de son propre système, son accord avec les définitions ecclésiastiques dirigées contre les pélagiens. Ni au début de la vie salutaire, ni au cours de celle-ci, il n’y avait de place pour l’autarcie du vouloir humain, et cette considération excluait toute idée d’un mérite acquis par les seules forces de l’homme. Dès lors aussi il était vain de chercher du côté de l’homme les raisons de la distribution des secours efficaces de Dieu; cette répartition ne pouvait s'expliquer que par les jugements pleins de bonté et de justice de la souveraine Providence. Avec une prudence qui fait contraste avec l’emportement que va montrer son disciple, Augustin évitait de poser ex professo la question de la volonté salvifique universelle. Sans doute elle était résolue pour lui et dans le sens que l’on ἃ dit, sous-jacente à toute son argumentation, sa solution du moins ne s’étalait nulle part. Il est des problèmes qui gagnent à se mûrir dans le silence et la tranquillité!

III. PROSPER A LA RESCOUSSE D'AUGUSTIN. — 1° L'ofjensive de Prosper : la leltre à Rufin et le « Carmen de ingralis ». — Pendant que l’évêque d’'Hippone composait, à l’adresse du milieu marseillais, cette réponse qui voulait être irénique, Prosper, à Saint-Victor, ne demeurait pas inactif. Sa réplique aux accusations des antiaugustiniens ce fut le Carmen de ingralis, où, appelant la poésie au secours de la théologie, il essayait de confondre, en un millier d’hexamètres, les partisans larvés du pélagianisme; ainsi qualifiait-il, non sans quelque injustice, les adversaires de l’augustinisme intégral. Texte dans P. L., t. Lx, col. 91- 148. Mais ce poème ne faisait que reprendre le thème qu'il avait développé un peu auparavant — la date est difficile à préciser — dans une longue épître adressée à un certain Rufin sur qui nous n’avons pas d’autres renseignements. Texte ibid., col. 77-90.

1. La lettre de Prosper à Rufin. — Après avoir défini avec beaucoup d’exactitude le pélagianisme, d’après lequel « la grâce de Dieu est distribuée selon les mérites de l’homme », après avoir rappelé la part qu’a prise à sa condamnation le grand évêque africain, Prosper se plaint de la lutte sourde qu'ont entamée contre Augustin des gens qui se prétendent catholiques. Dans leurs Collationes ils combattent, sans oser le nommer, ce docteur à qui ils reprochent d’avoir écarté le libre arbitre, d’avoir prêché sous le nom de grâce une nécessité fatale, d’avoir réintroduit une sorte de manichéisme.

Eux-mêmes ont essayé d’échafauder une théorie, selon laquelle la grâce n’est pas nécessaire à tous les actes sans exception, ad omnes et singulos actus, de la vie surnaturelle. Et pourquoi? C’est qu’ils craignent que la reconnaissance de cette nécessité ne les amène à admettre de surcroît la doctrine de la prédestination, selon laquelle ex omni numero hominum.….. certus apud Deum definilusque sit numerus prædestinati in vilam ælernam populi οἱ secundum propositum Dei vocanlis electi. N. 12, col. 84.

Cette prédestination, s'ils la repoussent, c’est par suite de l’idée qu'ils se font de la volonté salvifique universelle de Dieu. Et Prosper d'entamer, avec une verve inouïe, à laquelle l'ironie ne fait pas défaut, le procès de ce concept. Où est-elle donc, s’écrie-t-il, cette volonté salvifique universelle que nous opposent des gens sans intelligence, où est-elle dans le cas des enfants morts avant l’âge de raison? Pourquoi une partie d’entre eux est-elle baptisée et sauvée, et pas l’autre? Où est-elle cette volonté quand, lors de i’évangélisation, tels endroits, comme il est rapporté Act., ΧΥῚ, 8, sont expressément interdits aux missionnaires « par celui qui veut sauver tous les hommes? » N. 14, col. 85. Faudra-t-il, pour résoudre le problème de l’inégale distribution de l'Évangile, dire que ç’auraient été les volontés humaines qui auraient fait obstacle à la volonté divine, comme si Dieu était incapable de plier les volontés, même les plus rebelles? Pour nous, nous croyons qu’un jour viendra où l'Évangile sera prêché partout, que tous les peuples l’entendront et que, parmi eux, croiront tous ceux qui ontété préordonnés à la vie éternelle, comme ce fut le cas, lors des missions de Paul, à Antioche la Pisidienne. Cf. Act. x111, 48. Non, la prédestination n’est pas un vain mot.

Et ce n’est pas non plus un vain mot que la souveraine efficacité de la grâce toute gratuite. C’est une ineptie de dire que, par cette grâce de Dieu, rien n'est laissé au libre arbitre. Sans parler des petits enfants sauvés malgré eux, sans parler des adultes convertis in extremis, considérons cette portion des fils de Dieu qui est réservée pour les œuvres de la piété. N’est-il pas vrai qu’en ceux-ci nous trouvons le libre arbitre, qui loin d’être supprimé a pris une nouvelle vigueur, non peremplum sed renalum ? Quand il était abandonné

Page 1