SEMI-PÉLAGIENS. PROSPER A LA RESCOUSSE D'AUGUSTIN
3° L'appel de Prosper à l’aulorilé romaine. — Topiques ou non, les réponses faites par Prosper, soit aux Génois, soit à d’autres — car il y eut certainement des polémiques ailleurs qu’à Marseille et à Gênes — ne parvenaient pas à enrayer la brusque défaveur qui frappait l’augustinisme. Mais, puisque Cassien était vraiment Pelagius redivivus, il restait contre lui un recours. Les discussions étant restées inopérantes, il n’y avait plus qu’à s’adresser à l’Église : dic Ecclesiæ.
L'autorité romaine était intervenue, à la vérité en des sens un peu divers, dans la controverse pélagienne. La très ferme attitude du pape Innocent Ier n'avait pas été imitée de tous points par son successeur Zosime (417-418). Si Boniface Ier (418-422) avait maintenu les décisions de ses prédécesseurs, il passait, à tort ou à raison, pour avoir été jadis assez favorable aux pélagiens de Rome. Mais le pape du moment, Célestin Ier (422-432) poursuivait ces hérétiques avec la dernière énergie. Pourtant, s’il détestait les pélagiens, il n’est pas bien certain qu’il fût très au clair sur les théories métaphysiques que leur opposait l’évêque d'Hippone. Homme de gouvernement, Célestin voyait surtout dans les pélagiens des opposants qui avaient l’audace de contester une décision prise en commun par l’Église et par l’État. Y avait-il quelque chance pour les défenseurs d’Augustin de le faire intervenir dans la querelle qui les mettait aux prises avec Cassien et ses partisans? C’était d'autant plus douteux que tout ce monde de Saint-Victor aflichait son horreur pour le pélagianisme. Et puis, tout récemment, au cours de l'hiver 429-430, Cassien, à la demande de la Curie, venait de rédiger contre Nestorius un gros traité De incarnalione Christi, où, soit méprise volontaire, soit confusion spontanée, il avait établi entre la christologie qu'il prêtait à l’archevêquede Constantinople et la doctrine pélagienne une parenté toute factice. Voir ici l’art. Nesronrius, t. ΧΙ, col. 99 et sq. Il serait bien difficile de faire croire au pape Célestin que, sur un point essentiel, Cassien pensait comme Pélage et qu’il était urgent d'intervenir contre lui.
Prosper et Hilaire n’en tentèrent pas moins l’aventure. Dans quels termes, nous l’ignorons, puisque leur démarche ne nous est connue que par la réponse même du pape. Texte dans P. L., t. 1, col. 528 (reproduit Coustant); cf. t. xLv, col. 1755 (dans les pièces justificatives de l’édition de saint Augustin). Cette «décrétale » figure déjà dans la Dionysiana (cf. P. L.,t. LXVn, col. 267), d’où elle est passée dans les différentes collections canoniques. Dans ces divers recueils elle se présente sous la forme suivante : une adresse aux évêques gaulois; le corps de la lettre : incipit : Aposlolici verba præcepli, suivi d’un développement d’une colonne et demie environ de la P. L.; un explicit : Deus vos incolumes cuslodiat, fratres carissimi. Cette salu-
tation terminale est aussitôt suivie d’un nouveau développement, introduit par un titre : Præterilorum
Sedis apostolicæ episcoporum auclorilates de gratia Dei; incipit : Quia nonnulli qui catholico nomine gloriantur, suivi d’un développement de quatre colonnes environ; explicit : quod apparueril præfixis sententits esse contrarium.
De prime abord il est clair que cette seconde partie ne fait pas corps avec la première; d’ailleurs le rédacteur de la seconde partie n’est pas, comme dans celleci, le titulaire du Siège apostolique, puisqu'il déclare entreprendre de rechercher : quid reclores roman Ecclesiæ de hæresi judicarunt, tandis que Célestin aurait dû dire : quid antecessores nostri, etc. Sans doute les deux documents sont bloqués depuis longtemps et déjà avant la Dionysiana, mais on comprend le fait, puisque la première et la seconde partie traitent sensiblement de la même question. Depuis le xvrrre siècle, on est d’accord pour les séparer; la première est cer-
tainement du pape Célestin; nous rechercherons plus loin (col. 1829) qui est l’auteur des Prætleritorum Sedis apostolicæ episcoporum, pièce qu’il y a toutes raisons de considérer comme postérieure d’au moins une dizaine d'années. Quant à l’authenticité de la lettre apostolique de Célestin, elle est absolument garantie. Prosper s’y réfère : Contra Collatorem, c. ΧΧῚ, 2, P. L., t. τὰ, col. 272, et en cite des passages caractéristiques; et de même Vincent de Lérins dans le Commonitorium, C. XXXITIEL XXXIIT, ΡΣ TT: 1C01 1684:
La lettre de Célestin est adressée aux évêques des Gaules, tout spécialement à ceux de la région du Sud- Est, sur laquelle rayonnait l’influence de Saint-Victor et de Lérins. Le pape leur signale la démarche que viennent de faire auprès de lui deux personnes zélées, Prosper et Hilaire. Elles accusent des prêtres de la région d’avoir été une cause de trouble, en soulevant des questions indiserètes et en prêchant des choses contraires à la vérité. Célestin en tient pourresponsables les évêques, qui n’auraient pas dû laisser de simples prêtres discuter ainsi par-dessus leurs têtes. Que les évêques prennent donc soin de réprimer ces intempérances de langage; que la nouveauté cesse de monter à l’assaul de l'antiquité; que l’autorité épiscopale impose le silence! ce n’est pas aux simples prêtres à s’arroger la mission de prêcher, summa prædicandi. Le vrai grief qu’on doit leur faire, c’est d’attaquer la mémoire d’Augustin. Or, celui-ci a toujours été dans la communion du Siège apostolique, hautement estimé pour sa vie et ses mérites et jamais le moindre soupçon fâcheux n’a été émis sur son compte; sa science ἃ toujours été fort appréciée des prédécesseurs de Célestin, qui le comptaient au nombre des meilleurs maïtres. Que l’on garde également aux vivants le respect auquel ils ont droit, pourquoi faire souffrir des âmes religieuses? D'ailleurs n’est-ce pas l’Église tout entière qui est touchée quand une nouveauté s’élève? Que les évêques des Gaules sachent donc imposer le silence aux méchants, imposilo improbis silentio, de tali re in posterum querela cessabit.
En somme, le document pontifical ne procurait aux deux champions de l’augustinisme qu’une demisatisfaction. Sans doute la mémoire d’Augustin que, dans le feu de la discussion, certains des adversaires étaient allés jusqu’à taxer d’hérésie, recevait un hommage bien senti. Sans doute encore les doctrines que préconisaient les antiaugustiniens étaient-elles qualifiées de nouveautés. Cela ne veut pas dire que le Siège apostolique fît sien, pour autant, l’augustinisme intégral, encore moins qu’il approuvât la manière dont il était parfois défendu. Il restait dans la lettre de Célestin assez d’imprécision pour qu'avec un peu de subtilité on pût en faire un hommage au zèle des Marseillais dans la défense de la vérité! Tout cela n'allait pas tarder à se manifester.
IV. LA MÊLÉE THÉOLOGIQUE. — 1° Violente allaque contre l’augustinisme et ses défenseurs. — L’invitation au calme adressée par le pape Célestin ne devait pas être entendue. Dans les cercles antiaugustiniens du midi de la Gaule, on feignit, soit conviction, soit tactique, d'interpréter la condamnation de l'esprit de nouveauté comme s'adressant à l’augustinisme : le novateur c'était Augustin, et sa doctrine de la prédestination constituait, par rapport aux enseignements traditionnels, une nouveauté dangereuse.
1. Le « Commonilorium » de Vincent de Lérins. — C’est ce point de vue qui va s'exprimer dans une œuvre sur Ja signification générale de laquelle on s’est mépris, parce que l’on a négligé de la replacer dans son cadre, nous voulons dire le Commonilorium de saint Vincent de Lérins. Sur l’auteur et son œuvre, se reporter à l’article VINCENT DE LÉériNs. Disons seulement ici que, après avoir occupé dans le siècle une assez haute