SEMI-PÉLAGIENS. LA MÊLÉE, VINCENT DE LÉRINS
situation, Vincent s'était retiré au monastère de Lérins; il y reçut la prêtrise, y mourut à une date qu’il est difficile de préciser, mais avant 450. Encore qu'il ne souffle jamais mot de Cassien, il eut certainement avec lui des relations; ce ne peut être que par lui qu’il a eu connaissance de certaines lettres de Nestorius. Le Commonitorium, si tant est qu’il ait été publié par ses soins, ne portait pas son nom, étant simplement intitulé : Traclalus PEREGRINI pro catholicæ fidei antiquilate el universitale adversus profanas omnium hæreticorum novilales. Texte dans P. L., t. 1, col. 637-686. Sa date est fixée par l’auteur lui-même : au moment où il écrit, il y a trois ans environ que le concile d’Éphèse a eu lieu, anle triennium ferme, col. 678.
a) Intention du livre. — Elle s’exprime dès le début : notre « pèlerin » entend y consigner, comme en un aidemémoire, ses méditations sur le meilleur moyen de combattre les tendances hérétiques. Aussi bien l’hérésie lui paraît-elle menaçante; la fourberie des nouveaux hérétiques lui cause beaucoup de souci. Col.639 en haut. Une hérésie est nettement désignée, celle de Nestorius, à laquelle Cassien s’est intéressé en 429-430. A Marseille, à Lérins aussi on a suivi les vicissitudes de l’affaire; ce n’est pas seulement le dossier d'avant Éphèse que l’on a compulsé, mais l’on a eu en main un procès-verbal, sommaire, mais suffisant, tout au moins de la séance du 21 juin 431. Il est donc facile de comprendre que Vincent mène campagne contre l’erreur christologique de Nestorius. Mais, il le dit luimême, c’est surtout à titre d'exemple qu’il étudie la doctrine condamnée par le concile de 431. Vise-t-il aussi le pélagianisme? Sans doute; mais l'affaire de cette hérésie est vite réglée. Il est, par contre, des nouveautés qui préoccupent bien davantage le « pèlerin : et contre qui il déclame à bien des reprises en s’adressant à la cantonade. C’est à deux endroits seulement qu’apparaît l'identité de ces novateurs; mais là elle apparaît clairement.
Au c. XXvI, Col. 674, Vincent, après avoir parlé de l’habileté avec laquelle les hérétiques s’abritent sous de multiples citations scripturaires, par quoi ils abusent les simples : « Ils osent, continue-t-il, promettre que, dans leur Église, disons mieux, leur conventicule, il y a je ne sais quelle grâce de Dieu, grande, spéciale. toute personnelle, de telle sorte que, sans aucun labeur, sans aucun effort, sans aucune industrie, même sans demander, sans chercher, sans frapper, quiconque appartient à leur groupe est tellement protégé par la Providence, que, porté par la main des anges, il ne peut jamais heurter du pied contre la pierre. » Il est difficile de ne pas reconnaître ici le signalement de la grâce absolument gratuite et efficace par elle-même et des milieux augustiniens, plus ou moins fermés, qui la prônaient.
Plus curieux encore est le c. xxxn1, col. 683 sq., où Vincent réussit ce tour de force de faire dire à la lettre du pape Célestin très exactement le contraire de ce qu'elle dit. « Que la nouveauté, avait dit le pape, cesse d'attaquer l'antiquité! » S’exprimant dans une lettre rédigée à la demande de Prosper et d'Hilaire qui se plaignaient des innovations fâcheuses de Cassien et de son groupe (en matière d’inilium fidei), la pensée de Célestin était des plus claires; la nouveauté à quoi il fallait mettre un terme, c'était de toute évidence celle du groupe antiaugustinien. Vincent trouve le moyen de faire dire au pape le contraire : les novateurs c’est Prosper, c’est Hilaire, ceux contre qui s'élève le Commonilorium.
Ajoutons que le fait, sur quoi nous reviendrons, col. 1824, que les Objectiones Vincentianæ sont, selon toute probabilité, l'œuvre de Vincent, achève de faire la conviction. Les hérétiques, les novateurs à qui en a le Commonitorium ce sont, à n’en pas douter les «dis-
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ciples de saint Augustin ». Il ne s’agit pas, bien entendu, d’en faire un crime à l’auteur. C’est en toute bonne foi que notre Lérinien a cru voir dans les doctrines augustiniennes, telles du moins que les prêchaient à temps et à contre-temps des gens dont la modération n'était pas la vertu principale, une nouveauté dangereuse. Il n’est même pas impossible que se soient formés de petits cénacles augustiniens dont Vincent a sans doute exagéré le danger. Rien de plus humain.
δ) Antiaugustinisme du « Commonitorium ». — Quoi qu'il en soit, c’est de ce biais qu’il convient d'examiner l'ouvrage.
Y a-t-il, se demande l’auteur, lorsqu'une question doctrinale est soulevée, un moyen infaillible de discerner la vérité de l’erreur? — Des personnes remarquables par la sainteté et la doctrine lui ont répondu qu’il y avait l’appel à l’Écriture et l’appel à la tradition de l’Église catholique. Or, l’Écriture n’est pas suflisante, tous les hérétiques, anciens et modernes, se sont remparés derrière elle: il faut, en effet, l’interpréter en se réglant selon les normes du sens ecclésiastique et catholique. Celui-ci est déterminé par la règle : quod ubique, quod semper, quod ab omnibus; pour être catholique il faut suivre universitalem, antiquitatem, consensionem. C. τι. Ces principes vont s’expliquer par des exemples. Au temps de Donat, alors que l’Afrique presque entière se précipitait dans l’erreur, ceux de là-bas qui voulurent se sauver se rallièrent universis mundi ecclesiis. C. 1V. Au temps de l’arianisme, les vrais catholiques en appelèrent au critère de l’antiquité. Contre la démangeaison de curiosité se sont élevés les confesseurs de la foi de cette époque. Ce qu'ils affirmaient, ce n'étaient point les conjectures erronées et contradictoires d’un ou deux hommes, ce pour quoi ils luttaient, ce n’était pas le triomphe des idées d’une misérable petite province. C. v. Remontons plus haut, aux efforts faits par le Siège apostolique pour combattre l'innovation d’Agrippinus de Carthage dans l’affaire de la réconciliation des hérétiques. Ce n'étaient pas les patronages qui manquaient à cette nouveauté africaine : le génie, l’éloquence, les appuis, la vraisemblance intrinsèque, et même les textes scripturaires et les décisions des conciles. A quoi tout cela a-t-il servi? Aujourd’hui ce sont les donatistes schismatiques qui sont les héritiers de la pensée africaine! N’eût-il pas mieux valu, pour les successeurs d’Agrippinus, imiter le geste pudique des fils de Noé? A l’égard de ce qu’il y ἃ d’erroné dans la pensée d’un homme, par ailleurs saint et pieux, il faut faire comme Japhet et Sem, se garder d’imiter Cham. C. vi, vus.
A la vérité ces aberrations d'hommes pieux et sages posent une question poignante : « Pourquoi Dieu permet-il que des personnes éminentes et constituées en dignité dans l’Église présentent ainsi des innovations à la foi des catholiques? » C’est une manière pour le Très-Haut de vérifier la solidité de la foi. Le cas tout récent de Nestorius en est une preuve. C. x-XvI. Et tout ce développement pour aboutir à cette conclusion : le vrai catholique sait que l’on reçoil les docteurs avec l'Église, mais que l’on ne doit pas avec les docteurs abandonner l'Église. Suivrons-nous Origène, suivrons-nous Tertullien dans leurs aberrations. à cause de leur remarquable valeur ? C. XVII, XVIII.
Et, cette réponse donnée au problème que pose l’apparition de ces admirables docteurs qui n’ont pas laissé de verser dans l’hétérodoxie, Vincent de revenir à son propos. Le vrai catholique ne met rien au-dessus de la foi : ni l’autorité de quelque homme que ce soit, ni son génie, ni son éloquence; il s'attache avec fermeté à ce qu'il connaît avoir été tenu de toute antiquité et de façon universelle, sachant bien que ce qui