ÉTERNITÉ — ETHIOPIE (EGLISE D
sidérant dans les essences des choses créées que la réalité abstraite de toutes les déterminations de l'ordre concret, on forme ainsi des idées générales qui sont en dehors des conditions du temps et de l'espace. Les idées éternelles sont ce que l'ancienne scolastique appelle les universaux. Tel est le sens philosophique du mot. Voir Essence, col. 833.
Dans l'usage courant, on appelle également éternelles les idées qui se retrouvent chez tous les peuples, sous tous les climats, dans toutes les religions. Les idées de devoir, de bien, de mal, sont, en ce sens, des idées éternelles.
2° Les choses sont dites éternelles, bien qu'étant mesurées par le temps, lorsque, par la volonté de Dieu, elles n'ont pas de fin assig née à leur existence. Le feu de l'enfer, créature soumise à toutes les mutations accidentelles et essentielles des créatures, est cependant appelé éternel, parce qu'il durera toujours. Voir Feu de l'enfer. Cf. Matth., xxv, 41; xviii, 8. Si le monde n'est pas annihilé dans la conflagration finale, il sera éternel en ce sens.
I.'épithéte éternel est appliquée fictivement, d'une manière poétique , aux êtres de longue durée. L'hcriture nous donne plusieurs exemples de cette figure littéraire. Dcut., xxxin, 13, 15.
Formellement parlant, l'éternité improprement dite se réfère au temps : tous les êtres réels auxquels elle est attribuée se meuvent dans le temps; nous avons vu, en effet, que. de sa nature, le temps ne comporte pas nécessairement un commencement réel, une fin réelle. La création ab œterno est considérée par beaucoup comme possible, et il n'y a aucune raison d'imposer au temps un instant final, tant que Dieu, le premier moteur, conservera le mouvement aux corps.
Les applications |>articiilières du mot éternité, vie éternelle, feu éternel, création éternelle, avec les difficultés d'ordre spécial qu'elles comportent, ont été ou seront étudiées dans les articles se rapportant directement à ces questions particulières.
Pour la partie spéciilntine: S. Thomas, Siim. tlienl., I", q. x ; In IV Sent., 1. I, dist. VIII, q.ii; Gonet, Clijpeiis tlxeologiee tliomisticœ, iT. 1, disp. IV. a. 7; tr. VII, disp. VI; Pcgues, Commentaire littéral de la Somme tltéolooique, Toulouse, 1907, t. I et ii; Bilhiart, diss. III, a. 8; Suaiez, Melaplu, <lisp. L, et les autres roininonlateurs de saint Thomas.
Pour la partie positine : Petau, De Deo Deiqm- prnprietatitnis, I. III, c. iil-vii; Tliomassin, Doijm. Ilieol., I. V, c. xil- XIII ; Franzelin, De Deoimo, sect. iii.c. ii, th. xxni; c. iv, th. XXXI et xxxii; Prat, l.a tliéologie de saittt l'aal, Paris, l'JOS. 1. IV, c. H, note S; d'.Xlés, Ln théologie de Terlullien, Paris, 1!)05, c. ii, m; .J. Lehicton, Les origines du dogme de la Trinilé, Paris, 1!»10. I. I, III.
.\. Michel.
ÉTHICOPROSCOPTES. C'est le nom donné par saint Jean Daniascènc à des sertaires qui blâmaient ce qui est digne de louange, louaient et pratiquaient ce qui est digne de blâme. D'ordinaire, même chez des baptisés, la perversion du sens moral et la méconnaissance de la morale traditionnelle ciierciient à se justifier par queUjue erreur de doctrine. Et c'est parce qu'ils erraient au point de vue doctrinal que saint Jean Daniascènc les a inscrits au nombre des hérétiques, mais il a oublié de nous dire en quoi consistait leur erreur, sans doute parce que le terme même qu'il emploie pour les désigner la laisse transparaître. 'llOiy.o-5'"7/.'<rTi; se compose, en effet, de t/Ji/.o;, éthique, morale, et de TipoirA--»), verbe composé lui-même du préfixe zpô:, (jui marque dans la comi)osition un redoulilemcnl d'énergie dans la tendance de l'action du verbe y.or.-rv, couper, trancher, saccager, vers le l)ut délcrininé |)ar le complément direct, d'où, Tipoiî/oriTi.), heurter ciuilre, se heurter, choquer, ollenscr, blesser la morale elle-même dans ses prin-
cipes, ses fondements, comme dans ses règles pratiques ou sa discipline. Il ne saurait s'agir ici simplement de l'inconduite de quelques chrétiens dépravés ou révoltés blessant les bonnes mœurs, car il s'en rencontre partout et toujours quelques-uns, et alors saint Jean Damascène leur aurait donné le nom d'-rfio-ni^oc- •>ioTtTa;,et non celui d'r/jiy.o-f.oT/.oTiTa' ; mais il s'agit de sectaires dont la caractéristique était de se heurter et de se briser contre les notions et les prescriptions de l'éthique ou de la morale traditionnelle du genre humain. Et comme il n'en parle qu'à la suite de tous ceux dont il a emprunté la nomenclature aux hérésiologies antérieures, il est à croire que ces éthicoproscoptes ont vécu postérieurement à Soi)hronius, qui n'en a pas dit un mot et qui mourut en 638, c'està-dire dans la seconde moitié du vii<^ siècle ou dans la première moitié du viii« en Orient, et plus vraisem- ' blablement en .\sie-IMineure ou en Syrie. Mais ils se ! rattachent par des liens mystérieux et impénétrables I aux pires gnostiques du ii" siècle, aux antitactes et I antinomistes, dont le nom se trouve être, en morale, l'équivalent lexicologique du nom d'éthicoproscoptes, dont saint Jean Damascène a flétri les lointains rejetons, et forment l'un des anneaux de la chaîne, qui reparaîtra plus tard, ici et là, du xii'^ au xvi'' siècle, sous d'autres noms, albigeois, béguards, libertins, etc.
S. J. Damascène, Ilœr., 96, P. G., t. xciv, col. 960; Migne, Dictionnaire des hérésies, Paris, 1847, t. i, col. 681; Smith et Wacc, Dictionary o/ Christian biographi;, hondrea,.
G. Bareili.e.
ÉTH10PIIE(ÉGL[SE0'). — I. Les origines. II. Après, le concile de Chalcédoinc. III. Après les conquêtes de l'islam en Syrie et en Egypte, agonie de l'Église d'Éthioiiie. IV. Sous la dynastie des Zaguës (960- 1268). V. Sous la restauration de l'antique dynastie. Nouvelle phase religieuse (1268-1440). VL Concile de F"lorence : Zara-Sacob,réforniateurdu culte. VII. .\près les invasions musulmanes, rÉthioi)ie à Home et au Portugal; faillite d'une première union. VIII. Mission des jésuites (1556-1606). IX. Christologie (1636-190(1). X. État au xix" siècle.
I. Les origines. — 1" Position cl étendue géographique. — Dire Église ou empire d'Élhioiiie, c'est tout un. Il s'agit de l'antique empire de ce nom. La dénomination ultérieure d'Abyssinie nous en i)récise mieux la position géographique, en la détachant de l'immense et vague Ethiopie des anciens. Mais, soit pour l'Église, soit pour l'État, le nom d'Ethiopie est officiel, sacré, intangible. D'ailleurs, du haut de ses sommets, n'est-elle pas la fiére capitale des vallées sans fin du Haut-Nil que peuplent les descendants de Cousch? On sait que le sobri([uet ai'Jio'}/ est synonyme de Cousch. Elle comprend les plages riveraines de la mer Erythrée et de l'océan Indien par l'est, et les hauts i)lateaux montagneux entre les 6" et 15" degrés de latitude nord et les 34'' et 50<" degrés de longitude est, méridien de Paris.
Cette vaste délimitation est loin de signifier ((ue 1;» religion chrétienne ait jamais régné, soit universellement sur la nation tout entière, soit souverainement sans rivalité d'autres cultes, on le verra plus loin, mais qu'elle fut reconnue comme la religion officielle de l'em|)ire.
2" Introdiirlion du christianisme. — Tous-les historiens s'accordent aujourd'hui à reconnaître que l'origine de l'Église d'Éthiojjie ne remonle pas au delà du IV siècle. Ni la pro[)agande censée faite par l'eunuque de la reine Candace, ni les expéditions apostoli(|ues de saint Matthieu i;i jElhiopiam, et de saint Harthélemx in Indimn citcriorem, n'ont eu pour théâtre la Ilaute-Éthioine. 1. La légende d'Aksun\
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concernant la propagande de reuniique de Candace et rapporté par le P. d'Almeida, dans Beccari, lier, œlh., t. V, p. 133, 142, est une assertion ultérieure, fantaisiste, sans aucun fondement ni aucun vestige dans la tradition cultuelle de l'Église d'Ethiopie. On sait, d'ailleurs, que Candace était la dénomination générale des reines de Mcroë. 2. Les Indes citérieures où saint Barthélémy prêcha sont en Asie, et le culte traditionnel de l'Éghse persane en fait foi. 3. De même, nul vestige dans les fêtes, les oflices, ni dans les monuments religieu.v, d'un titre spécial à la reconnaissance régionale, nul souvenir traditionnel ne fait mention du passage de saint .Matthieu dans le royaume d'Aksum. Les noms de Hirtacus et d'Iphigénie et les détails de la légende impliqueraient un contre-sens onomalogique et un alibi historique. Cf. d'Almeida, op. cil., p. 142.
L'identification des noms .\i6to7r;a et "IvSia, faite sans y regarder de plus près, résulte du vague indéterminé de ces termes dans les auteurs des sept premiers siècles.
L'introduction du christianisme et la fondation de l'Église d'Ethiopie sont dues à saint Frumence ou Kedus Faramanaios, dit Villuminalcnr ou Kasalé- Z)er/iâ/!,dans les circonstances aventureuses et romanesques relatées par Rufm, //. E., 1. I, c. ix, édit. Cedrenus, t. i, p. 384, et substantiellement d'accord avec la légende d'Aksum. D'Almeida, op. cit., p. 136. Des rives de la mer Rouge, sans doute d'Adoulis, port et emporium importants depuis les Ptolémées,les deux frères Frumence et Édésius, d'origine phénicienne, furent emmenés captifs à la cour du roi d'Ethiopie, à Aksum (Axiimitœ, Auximilœ des auteurs grecs et romains), capitale alors à l'apogée de sa gloire. L'auteur du périple de la mer Erythrée, qui la visita en l'an 67 de notre ère, rapporte que l'on y parlait couramment la langue grecque. Les deux prisonniers gagnèrent les faveurs du prince et furent chargés par lui d'offices de confiance et même de l'éducation de ses fils, héritiers présomptifs du trône. Ils profitèrent de l'influence et de l'ascendant que leur donnait une si haute situation pour initier les gens de la cour à la connaissance de Jésus-Christ, pour faciliter aux marchands grecs qui fréquentaient le pays l'exercice de leur religion, et pour gagner peu à peu des adeptes à l'Éghse chrétienne.
Au terme de leur service près des princes, ils obtinrent la liberté de reprendre la route de leur patrie. Ils prirent congé de la cour et s'en revinrent à Alexandrie. Pendant qu'Édésius alla jusqu'à Tyr revoir leur famille, Frumence resta à Alexandrie pour renseigner complètement saint Athanase sur les dispositions des Éthiopiens, si propices à l'expansion de l'Évangile. Le patriarche ne pouvait trouver un missionnaire plus apte à cet apostolat que Frumence luimême. Il lui conféra les saints ordres et le sacra évêque de l'Église nouvelle qui allait s'ajouter aux vastes conquêtes de la « prédication de saint Marc ». Tout ce récit, ajoute Ru fin, est dû à Édésius luimême, qui, lui aussi, devint prêtre de l'Église de Tyr.
Frumence, officiellement charge de l'évangélisation du royaume d'Aksum, s'y rendit et y fut accueilli à bras ouverts avec les auxiliaires que saint Athanase dut lui donner pour l'aider aux grands travaux de l'enseignement et de l'éducation des âmes, selon l'Évangile. Les conversions furent promptes et nombreuses. Le saint évêque trouva même des âmes d'élite déjà mûres pour les ordres sacrés et qui collaborèrent à l'essaimage tout autour de la ruchemère d'Aksum. Selon la légende éthiopienne, d'Almeida, op. cit., p. 136, ces événements s'accomplirent sous le règne des deux frères Abraha et Atsabaha
(Aizanas et Saïzanas des inscriptions; Éla-Auda et Éla Azguagua du synaxaire ou martyrologe éthiopien), en l'an 333 du calendrier éthiopien, correspondant à l'an 341 du calendrier latin.
Ces succès eurent du retentissement jusqu'à Byzancc et y donnèrent occasion à un document ofiiciel qui confirme le fait de cette mission extraordinaire en Ethiopie confiée à saint Frumence par snint Athanase, patriarche d'Alexandrie. Il s'agit d'une lettre adressée en 356 par l'empereur arien. Constance, aux rois d'Aksum Aïzanas et Saïzanas, Apoloyia ad Constuntium, P. G., t. xxv, col. 636, dans laquelle il les met en garde contre Frumence, évêque d'Aksum, sacré et délégué naguère par Athanase et par conséquent son disciple et l'adepte de sa doctrine. Il leur demande de l'envoyer à Alexandrie, afin d'y subir un examen sur la foi, près de George, évêque arien, dont il avait favorisé l'intrusion au siège patriarcal de saint Marc, à la place de saint Athanase, condamné à l'exil. « Ce document authentique, dit M. Guidi, Dict. d'histoire et de géographie, t. i, col. 211, confirme le récit de Rufin, etc. ; il en corrige l'erreur géographique et en précise la chronologie (337-361).»
30 Préservation de l'arianisme. — De plus, nous en recueillons la précieuse assurance que l'arianisme n'eut rien à voir dans la jeune Église, malgré cette démarche impériale et malgré les efforts de Théophile de Dibus, s'il est vrai, comme le relate l'arien Philostorge, 1. III, 46, P. G., t. lxv, col. 481-489, qu'il soit allé à Aksum pour y infiltrer le venin subtil et contagieux. Dans le Tigré, précisément le terrain où elle aurait pu s'implanter, l'horreur de cette hérésie est restée proverbiale jusqu'à présent, même apud vulgus; car l'arianisme ou le nom exécré d'Arius sert de terme d'imprécation et de réprobation en face d'une proposition révoltante.
4" Extension progressive. — La grâce merveilleuse dont l'apostolat de saint Frumence avait été favorisé, produisit de grands effets de conversion et de salut autour du noyau primitif, et des oratoires grecs d'abord privés y devinrent des églises et des centres de jour en jour accrus et multipliés. Sans doute, Vinfinitus numerus barbarorum de Rufin, d'après Édésius, convertis à la foi chrétienne, peut être une expression orientale toujours hyperbolique; mais, pour le moins, on y voit une expansion certainement considérable, soit autour d'Aksum dans le Tigré dont les populations ont l'œil sur la cour impériale pour en suivre les exemples, soit autour d'Adoulis sur les rives de la mer Rouge, dans ses villas sur le haut plateau et partout où les négociants grecs avaient un comptoir devenu un centre chrétien, soit enfin dans l'archipel de Dahlâk, alors fort exploité par une population civilisée et où les ruines semées plus tard par les pirateries des musulmans attestent l'antique prospérité industrielle et religieuse par les relations commerciales avec la baie d'Adoulis. — 1. Dans leur laconisme lapidaire, deux inscriptions retrouvées à Aksum, M. Th. von Heuglin, Eeisc naJi Abessinen, p. 146-147, on constate un signe assez clair de la transformation rehgieuse opérée dans les idées et le culte de la cour, grâce aux instructions de Frumence. Elles sont toutes les deux au nom d'Aïzanas, l'aîné des royaux disciples du missionnaire; mais la divergence textuelle témoigne d'une évolution complète des convictions dans l'esprit du roi, accomphe durant l'intervalle qui sépara les dates de la première inscription et de la seconde. La première est païenne, idolâtrique; la deuxième ne reconnaît qu'un seul vrai Dieu, créateur et maître de l'univers. Sans doute, on n'y lit pas une profession expresse de l'Évangile, mais bien déjà le premier article du symbole des apôtres. C'était la vérité fondamentale
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prêchée au inonde païen et qui, une fois admise, •autorisait la révélation des mystères de la foi chrétienne. La conversion d'Aïzanas et de Saïzanas, ou Abraha et Atsabaha, est célébrée par un culte qui leur est rendu en Ethiopie. A Aiba, dans l'Inderta, une grande église monolithe, creusée dans le roc, leur est dédiée. On fait remonter à leur règne la construction de la cathédrale d'Aksum ; et ce ne peut être que dans ce sens que les chroniques impériales attribuent à Abraha et Atsabaha la fondation de cette ville; car, désormais, Aksum n'a d'importance qu'à cause de ce sanctuaire, Eda-Sion ou Donms Sion. Peut-être saint Frumence n'a-t-il eu qu'à consacrer un temple païen pour le convertir en église. Détruit au x« siècle par les flammes, on ne peut en retrouver des vestiges certains; mais la conjecture de l'existence d'un ancien temple est fondée sur l'antériorité proliable des obélisques qui, à voir les débris couchés sur le sol, paraissent en avoir formé le cadre. Les carrières où ils se taillaient étaient d'ailleurs en activité sous l'empereur Aïzanas; les tables ou stèles de ses inscriptions en font foi. Enfin, la Tarika-Nagasl célèbre le roi Kaleb (vi» siècle) comme un génial tailleur de roche ou excavateur. — 2. Du Tigré, le mouvement religieux s'étendit de proche en proche dans l'intérieur de l'empire, au delà du fleuve Tâkâzé, en Lasta, en Amârâ, etc., selon que s'exerçait l'influence directrice du pouvoir impérial sur ces contrées. De fait, le berceau du christianisme dans la principale des îles du lac Sana, au centre de l'emjjire, fut la fameuse kalîs ou Aklîs (i/./.}.r,'y{it), dont on fait remonter la fondation au v"^ siècle.
5° Élut informe et inorganique. — Il serait plus exact de dire que cette Église est restée constamment à l'état de mission et d'évangélisation, état primordial où elle n'est ni victorieuse, ni dégagée des religions et des mœurs hétérogènes qu'elle combat. Et il est dillicilc d'y reconnaître un diocèse constitué, une province ecclésiastique organisée à l'instar de toutes les Églises régionales, soit en Orient, soit en Occident, et jouissant de son self-governmenl. C'est plutôt un vicariat apostolique in parlilnis infidelium. — 1. L'aspect de mission, c'est-à-dire d'un champ encore à défricher, se retrouve, même aujourd'hui, à peu près comme à l'origine. En elTet, le christianisme cohabite en Ethiopie avec un fond de paganisme idolàtrique ou de fétichisme persistant, partout entremêlé et disputant le pas au vrai Dieu ; avec des mœurs et des coutumes judaïques qui attestent de l'immigration de la religion d'Israël, mais comme simple superfétation, laissant intact le fétichisme préoccui)ant; enfin avec un culte à base chrétienne mais déformé par des idées et des pratiques superstilicuses. Cf. Piolet, Missions catholiques, l. i. Missions il'Abussinie, par Coulbeaux, p. 3. Aux émanations (le ces miasmes malfaisants qui déteignent sur la vérité et la i)urcté de l'Évangile en Ethiopie, s'ajoutera encore plus tard l'inflltration envahissante de l'islam. — 2. L'aspect d'un vicariat aj)osloli([Uc apparaît également dans l'informe et anormale organisation de celte Église; car si l'on y constate une certaine autonomie dans ses cadres administratifs, c'est une autonomie apparente, liée i)ar un servage radical, originel, qui assujettit tout le fonctionnement de sa vie, la tient rivée à un vasselage qui la prive du droit primordial, essentiel au selj-governmrnl : l'élection dans son sein de son évêque, droit qui est le principe même de l'autonomie.
Cette condition est celle du berceau, du bas âge, comme dit saint Paul, (ial., iv, 1, quanta tempore li?res pnriHilus est, niixil differl a servo. On la conçoit naturellement dans la période tl'évangélisation et d'éducation chrétienne; mais elle est surannée, anor-
male après la conquête de l'Église, surtout quand il s'agit d'un vaste empire bien plus considérable par la puissance et le nombre que le domaine propre du patriarcat d'Alexandrie. Or, cet état primitif et inorganique est demeuré au cours des siècles et demeure encore en Ethiopie. Infériorité humiliante consacrée par un des pseudo-canons de Nicée forgés par les jacobites au vW^ siècle et admis par les Abyssins. Ceux-ci, grands naïfs, se plaisent à l'interpréter, non comme une loi d'ostracisme, mais comme un droit près du patriarcat. D'après ce canon -.a) l'évêque chargé de l'Église d'Ethiopie a le titre de catholicos ou métropolitain sur cette province ecclésiastique et les honneurs attachés à cette qualité, à l'instar de l'évêque de Séleucie, primitivement légat du patriarche d'Antioche ou catholicos; ainsi, ce titre ne représente qu'une délégation patriarcale, et non pas une autorité sui juris; — b) son caractère de catholicos est essentiellement moindre que celui de Séleucie, car ce n'est pas seulement la consécration épiscopale, mais même l'élection qui appartient uniquement au patriarche d'Alexandrie, à l'exclusion de tout choix par les Éthiopiens. Le métropolitain une fois nommé n'a pas non plus, comme l'évêque de Séleucie, le pouvoir de nommer des évêques suffragants ou auxiliaires dans son immense province; toutes ces nominations sont réservées au patriarche d'Alexandrie. On en a conclu à l'incligibilité des membres du clergé éthiopien et, de fait, la candidature est réservée aux moines égyptiens de Saint- Macaire. 36« canon, selon la rédaction d'Antioche; 47'= selon la rédaction arabe; 42« dans la version d'Abraham Ecchellensis. Ludolf, Comm. ad hist.
IL Après le concile de Chalcédolne (451). — 1° Providentielle prcscruation de la défection copte. — Les discordes théologiques, après les condamnations du nestorianisme et de l'eutychianisme, dégénérèrent bientôt en Orient en des luttes acharnées et même sanguinaires, et elles bouleversèrent toutes les Églises, durant le V et le vi" siècles, comme pour y préparer l'assujétisscment le i)lus scrvîlc qui allait suivre sous le joug musulman. Durant cette période confuse, que devient la jeune Église d'Ethiopie rivée à la remorque de celle d'Egypte? Les documents histori(iues se réduisent à quelques notes brèves des chronicpies éthiopiennes et à d'autres très peu claires et i)récises des auteurs grecs et syriens de ces temps troublés. Ce n'est pas chose facile d'y démêler le fond vrai, c'est-à-dire les faits tels qu'ils ont dû avoir lieu, les personnages et les circonstances caractéristiques qui mettent en lumière les conditions de vie de l'œuvre de saint I-'rumencc, à travers les périls qu'elle courut sous les contre-coups inévitables des tempêtes de l'Egypte et de tout le Levant. Providentiellement, ri'^thiopie recevra des soutiens, des défenseurs qui la jiréserveront de la défection et de la révolte des copies et des syriens.
2" Xouveaux apôtres. — Dans la seconde moitié (lu V siècle, sous le règne de l'enqîereur d'Ethiopie Al-Amcda (l.'iô-IOô), eut lieu l'arrivée à Aksum de neuf saints de Rome, romawiân, c'est à-dirc roums ou grecs de rcmjiire byzantin, la nouvelle Home. Leurs noms oui été conservés |)ar le culte qui leur est rendu el les églises qui leur sont dédiées dans le Tigraï. aux alentours d'Aksum : abba Michaël dit .\ragâwi ou le \ieillard, abba Pantaléwon, abba Isaâc dit Garimâ, abba Afsé, abba Cuba, abba Alêf, abba Yeniata ou par abréviation abba Mata, abba Likanos et abba Sâmâ. Les chroniques ajoutent : Ils ont rectifié la foi, nrtaii hagmanota. Tarika-Xagast sur Al-Amêda. I-es églises qui leur sont dédiées ont été élevées aux endroits qu'ils ont sanctifiés jiar leurs vertus et par le zèle avec lequel ils se consacrèrent à
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rinstnicUon et à la formation chrétiennes des pojjulations. Ils aclievèrcnt dans le Tigré l'œuvre de saint Frumence.
Or, ces religieux étaient-ils chalcédoniens ou anlichalcédoniens? M.Guidi, Dicl. d'histoire, 1. 1, col. 212, par certaines déductions, incline à penser qu'ils étaient nionophysites. IMais ces déductions sont hypothétiques et, partant, contestables. Le choix extraordinaire des termes du chroniqueur : Kedusdn romawiân, est, à mes yeux, d'une précision voulue et significative, ;\ l'effet d'attester leur orthodoxie catholique. En elTet, le chroniciueur, d'après la tradition régionale, les appelle romawiân au lieu de suridn ou (jcbsâwidn, c'est-à-dire syriens ou coptes, dénominations cependant bien plus connues et familières en Ethiopie. L'étrangeté même du terme éveille l'attention et établit une distinction manifeste des roums ou grecs chalcédoniens d'avec les coptes et les syriens hérétiques. Déplus, l'expression rci'ii haijmanot, d'où le verbe causatif urtaii hayimanota, ou n orthodoxie », n'a été que bien plus tard détournée de sa vraie signification pour ne s'entendre que du schisme d'Orient : elle était alors synonyme de la foi catholique. Et si des échos de l'agitation subversive d'Alexandrie et des monastères de la Haute-Egypte avaient eu une répercussion troublante à Adoulis et à Aksum, lesdits romawiân sont venus bien à propos pour raffermir les âmes dans l'orthodoxie de saint Frumence.
Le sens obvie et le choix des termes font donc connaître que ces religieux étaient chalcédoniens. (".es termes signifient également qu'ils vinrent en Ethiopie avec mission patriarcale et par les ordres ou l'autorisation des empereurs Marcien ou Léon, tous deux défenseurs des décrets du concile, contre les oppositions opiniâtres des suridn, disciples de Barsumas, comme des gebsawidn, partisans de Dioscore à Alexandrie. En admettant la provenance syrienne de ces religieux, la dénomination de romawiân sera celle du parti et prouvera a fortiori leur séparation d'avec leurs congénères. La Syrie était alors, comme l'Egypte, le théâtre d'une division en deux partis contraires, tour à tour maîtres, à Antioche et à Alexandrie, des sièges patriarcaux, selon que les empereurs favorisaient ou combattaient les décrets du IV<= concile. Les moines, loin de s'expatrier, menèrent une lutte à outrance en Syrie durant toute la deuxième moitié du V^ siècle; et le bannissement ne commença pour eux, à la suite de Sévère, patriarche d'Antioche, que sous l'énergique répression de l'em- I)ereur Justin P' (518-527). Le fanatisme des hérétiques avait soulevé un tel mouvement national en Syrie, que les moines catholiques auraient plutôt cherché le salut dans l'émigration. I^es neuf moines romawiân auraient pu être ainsi des épaves jetées sur les rives d'Adoulis par la proscription de leurs congénères forcenés. IMais je préfère m'en tenir à la solution basée sur le sens obvie et naturel du texte de la chronique éthiopienne: ils étaient des religieux de l'Église romaine ou byzantine, venus avec mission officielle ou confidentielle au secours de l'Église encore sans expérience des scissions, des luttes et des scandales inévitables à l'œuvre évangélique; soit les patriarches catholiques, soit les empereurs fidèles à leur devoir, auront prévenu le péril qui menaçait l'Ethiopie. Les relations nouées entre les deux cours de Byzance et d'Aksum, comme il ressort des termes de la lettre de Constance précitée, dès la conversion au christianisme des Éthiopiens, au lieu de cesser, n'avaient pu que croître davantage par la raison d'intérêt des deux empires; car, d'une part, l'Ethiopie avait besoin d'entretenir l'amitié des maîtres de l'Egypte et de la Palestine, et, d'autre part, sa domination
sur les côtes méridionales de l'Arabie et sa rivalité avec le roi de Perse faisaient de l'empereur d'Aksum l'allié naturel de Byzance. Aussi, allons-nous avoir une confirmation oflicielle incontestable de la préservation du monophysisme durant le v« et le vi« siècles, malgré la contagion menaçante des rives de l'Egypte et de l'Arabie : je veux dire le fait prochain du recours de l'empereur .Justin l<' près de Kaleb ou El-Esban, roi d'Ethiopie, disciple de saint Panlaléwon, survivant des neuf religieux, afin de le presser de secourir les chrétiens de Nagrân, persécutés en Arabie. Lettre de Siméon, évêque (le Beth-Arsâni, en syriaque, dans Assémani, Dibtiotheca oricntalis, t. i. Justin I"^, en effet, était le défenseur déclaré de l'Église catholique contre les schismatiques qui troublaient l'Église et l'État dans tout le Levant; et au lieu de s'adresser comme à un frère au roi Kaleb, s'il eût été hérétique, il l'aurait combattu, au contraire, par tous les moyens en son pouvoir. L'Église d'Ethiopie demeura donc indemne au commencement du vi" siècle, et, selon le témoignage de Cosmas Indicopleustes, qui passa à Adoulis durant les premières années du règne de Justin P'', elle était fiorissante : « Il y avait, dit-il, des églises, des prêtres et un grand nombre de chrétiens dans toute l'Ethiopie, à Aksum et dans les régions environnantes. » Opinio de mundo,\). 179 ; Cosmographia, IJl, P. G., t. Lxxxviii, col. 169. Tout en gémissant des tiraillements qui livraient le siège d'Alexandrie tour à tour aux partis contraires qui se le disputaient, les Ethiopiens n'ont pas eu à rompre avec ce siège, vu cpi'ils ont pu avoir leur métropolitain ou catholicos des patriarches catholiques, soit qu'ils occupassent le siège, soit qu'ils en fussent chassés par les monophysites aux heures intermittentes de leurs victoires. Cosmas, ibid., et dans Renaudot, p. 118, l'atteste expressément et exagère même en les traitant de nestoriens parce que dyophysites. Alexandrie ne fut définitivement le centre et le foyer du monophysisme qu'après la conquête de l'Egypte par Omar et après l'accord passé avec l'hérésiarque Benjamin (643).
3° Kaleb ou El-Esban et l'empereur Justin /^^ — Le nom d'Al-Amêda, donné trois fois et à des princes qui se succédèrent sur le trône à des intervalles rapprochés (cf. liste dynastique, Tarika-Xagast), a été pris comme dénomination commune des rois éthiopiens par les historiens byzantins. Malala, qui en a fait Anda, appelle d'abord ainsi le vainqueur de l'Arabie qu'il nomme plus loin El-Esboas. Cet El- Esboas ou El-Esban des historiens grecs est le roi Kaleb des chroniques éthiopiennes. Les relations de ce prince avec la cour de Justin P' et, sur la demandede Justin, son expédition dans le Yémen, Arabie méridionale habitée par les Flomérites, pour délivrer les chrétiens de la cruelle persécution du roi Dimnus ou Dunawas, sont des faits qui établissent la concordance de foi de la cour éthiopienne avec celle de Byzance, au vi" siècle. Néanmoins, le venin de l'erreur s'était glissé inévitablement dans ses États. Après sa campagne contre les Persans, Kaleb envoya à Alexandrie une solennelle ambassade pour faire parvenir à l'empereur de Constantinople l'heureux succès de ses armes contre l'oppresseur, la conquête de l'Arabie et le rétablissement d'une paix assurée aux chrétiens. Mais, d'autre part, ce prince religieux, ému des déperditions de la foi et des mœurs chrétiennes, demandait un évêque et des docteurs qui pussent signaler et stigmatiser l'erreur dans ses États et rétablir les vraies croyances dans leur pureté. Jean Malala, Chronogr.,\. XVIII, P. G., t. xcvii, col. 641; lohanès Madabar ou Jean de Nikiou, Chronique, texte éthiopien publié et traduit
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par H. Zotenbcrg, Paris, 1883, p. 392. A cause de la difficulté et de la lenteur des communications entre Byzance, l'Egypte et l'Abyssinie, les ambassadeurs ne parvinrent à Alexandrie que sous le règne de Justinien. Licinius était alors vice-roi en Egypte et Apollinaire, patriarche catholique, occupait le siège -<le saint .Marc. Celui des jacobites, Timothée, quoique protégé par la fameuse impératrice Théodora, avait été forcé par Justinien, ou de se soumettre, ou de s'exiler. Dès lors, les patriarches coptes se tinrent cachés dans le monastère de Saint-Macaire, in veille Habib; et, dit Eutychius, cathedra palriarchœ jacobitarum eo translata est iisque ad mahumedarum tempora. Dans Renaudot, p. 133.
4" Nouvel envoi d'apôtres par ordre de Justinien (.527-565). — Le fait, les circonstances et le résultat de l'ambassade éthiopienne nous sont autant de nouvelles preuves manifestes de la catholicité persévérante de l'Ethiopie. Les ambassadeurs étaient deux parents du roi Kaleb avec une suite de deux cents personnes. Malala, /oc. cit. Ils se rendent à Alexandrie près du patriarche grec Apollinaire et du gouverneur Licinius, et non auprès du patriarche jacobite à Saint-Macaire. En réponse au message, .Justinien donna ordre de faire choix, à Alexandrie, (le religieux recommandables par la sainteté de leurs mœurs et la sûreté de leur instruction. La caravane apostolique se rendit à Aksum, où elle fut accueillie avec allégresse par l'empereur Gabra Maskal, fils et successeur d'I-;i-I-^sl3ân, et par toute la cour et tout le peuple. Cf. Vie de S. Pantaléwon, par un évêque d'.\ksum, catalogue d'Abbadie, n. 110. Cependant les jacobites, au courant de la démarche des ambassadeurs abyssins, s'étaient remués et avaient sollicité l'intervention de Théodora, favorable aux monothélites. Elle fit expédier en hâte par le patriarche Timothée une troupe de moines jacobites vers la «ipitale d'Aksum. Ils n'y arrivèrent que quelque ■(cmps après les missionnaires chalcédoniens. Gabra Maskal ne les accueillit pas, malgré les recommandations de l'inipératrice Théodora, et ils durent s'en retourner vers leur patriarche, à Saint-^L^caire. Cf. ms. chrétien anlioch., de .Mgr Graffin. Cette deuxième expédition de Sadekân, missionnaires en Ethiopie au cours du vi"" siècle, trouve une confirmation dans Min récit récemment découvert par M. Conti Rossini. (iuidi, Dict. d'histoire, t. i, col. 213.
5° Apof/ée de ta prospérité. — Ce fut l'apogée, et, hélas ! bientôt la fin de la prospérité et de la gloire de l'Église d'Ethiopie. — 1. La prospérité se manifeste d'abord par l'extension : la conquête du Yémen ajoute comme dépendance à l'Église d'Aksum toute la chrétienté de l'Arabie méridionale, et la domination impériale sur la mer Erythrée et sur la rive africaine habitée par les Rcdja et les RIemnye a étendu jusque dans les déserts deMéroëïles progrèsdu christianisme parmi les tribus nomades. Vansleb, Hisl. eccl. Ale.r. — 2. A cette époque, c'est-à-dire sous Kaleb et son fils Gabra Maskal, remonte l'acquisition de plusieurs positions en Egypte et en Palestine, où, grâce à la bienveillance de Justin et de Justinien, furent fondés des hospices et des couvents pour les pèlerins et pour les religieux éthiopiens, qui, en foule, s'en allèrent d'année en année à Jérusalem. Aussi, primitivement, dit l'historien arménien .Abusalah, ces couvents et ces églises riaient occupés par des nestoricns, épithète injurieuse ([uc les jacobites infligeaient aux dyophysites ou chalcédoniens, et que l'arménien prend au pied de la lettre comme pour rappeler un souvenir glorieux à sa secte. Kaleb, en reconnaissance de la protection divine dans ses guerres heureuses en Arabie, aurait fait don de sa couronne impériale au Saint-Sépulcre. Gabra Maskal y fut représenté par un de ses fils, qui vécut en
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anachorète dans une laure et dont la sainte mémoire est vénérée dans une église qui porte son nom, abba Moussié, près de Naplouse. — 3. La vitalité de l'Église d'Ethiopie se manifeste par l'expansion du monachisme anachorétique dans le Tigré et au delà dans les âpres solitudes. Né des premiers ermites sous .\1-Amêda, ce mode de vie religieuse prit un grand essor comme dans la Thébaïde. Gabra Maskal fonda sur le pic abrupt de Damo le premier monastère connu sous ce nom de Dabra Damo (Tigré), sous la règle de l'abba Aragawi, l'un des neuf premiers Sadekân romawiân. — 4. Comme Charlemagne, ce prince Gabra Maskal encouragea les écoles ecclésiastiques et il favorisa l'introduction du chant liturgique par Yared, disciple de saint Pantaléwon. A ce maître, on fait remonter les trois modulations, types sur lesquels sont modelés tous les neumes et les phrases musicales; on lui attribue également la composition du Dcgwa, antiphonaire, recueil des textes tirés de la sainte Écriture et adaptés aux fêtes et aux périodes cultuelles du cycle ecclésiastique, et des hymnes spéciales dues à sa piété. L'usage qui y est fait de la Bible atteste que la version en langue gheêz avait précédé. Saint Frumence a dû s'en préoccuper, et surtout les neuf religieux venus ensuite, comme maîtres instructeurs, et les disciples qu'ils formèrent à ces études. On note, à ce sujet, que l'antique traduction en gheêz du Nouveau Testament parait faite sur le texte grec en usage dans l'Asie-Mincure.
III. Après les conquêtes de l'islam en Syrie ET EN Egypte, agonie de l'Église d'Ethiopie (vii^-xi» siècle). — 1° Contre-coup de la ruine de l'Église catholique d'Alexandrie. — Par la conquête d'Omar ebn Élass (634-044), il en fut fait du catholicisme en Egypte. Avec les troupes byzantines échappées au massacre, lors de la prise d'Alexandrie, le patriarche catholique Cyrus et sa suite se précipitèrent sur les galères du port et se réfugièrent à Constantinople. Le patriarche hérétique Benjamin, exilé sous le règne d'Héraclius depuis douze années, sortit du couvent de Saint-Macaire, grâce à un pacte de soumission et de connivence qu'il consentit avec Omcr, le représentant du calife (640). Ce fut l'interdiction aux coptes de toute relation avec Constantinople et Rome, et aux .Vbyssins, la défense, soit d'élire comme évêque aucun membre de leur proj)re clergé, soit d'en accueillir d'ailleurs que des mains du patriarche, transféré d'.Vlexandrie au Caire, afin d'en finir avec tous les souvenirs attachés au siège de saint Marc, (^'était donc désormais le triomphe du schisme en Ethiopie, comme en Egypte. Toutefois, même après la ruine de l'Église d'Alexandrie et celle de l'empire byzantin en Egypte, l'Église d'Ethiopie résista encore, au moins partiellement, durant prés de trois siècles, aux hérésies qui continuèrent à infester toutes les autres Églises d'Orient. Durant les persistantes querelles du monophysisme, du monothélisme et de la théandrie, qui déchirèrent l'Église orientale, l'écho des dissensions théologiques n'eu( guère de répercussion en Ethiopie. Ce ne fut pour elle qu'un bruit lointain. De fait, elle fut complètement séquestrée dans son isolement et elle cessa de figurer désormais parmi les grands États du reste du monde; une barrière de fer, l'empire musulman, l'en tint désespérément séparée.
2" Sa résistance au schisme. — Quoique officiellement rivée au siège schismatique du Caire et forcement inféodée à l'Église copte ou jacobite par le fait de la provenance de son évêque, l'Église d'Ethiopie, sous le joug doublement opprimant du schisme et de l'islamisme conjurés, se retranchera dans une indépendance indomptable au point de vue doctrinal. H est resté de tradition dans l?s couvents et les uni-
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vc-rsitôs tU- lit reconniiitrc :iucune autorité doctrinale aux abouiias ou évêques ('Hyptiens. Souvent même leur ignorance les a rendus méprisables aux yeux des lettrés; ceux-ci ne voient en eux que des ministres imposés fatalement par l'Église-mère d'Alexandrie pour bénir, consacrer et donner des ministres au culte divin; mais ni leur autorité ni leur science n'ont à intervenir dans les croyances nationales; quand on invoquera son prestige sur la foule, ce sera comme un appoint aux décisions de l'école. Les docteurs Mamhcrân, Likaiint des grandes écoles d'Ethiopie en seront les gardiens traditionnels. Ainsi, tout en entretenant avec le patriarche du Caire des relations oUicielles, nécessitées par son organisation défectueuse, l'Église d'Ethiopie demeurera longtemps encore doctrinalement séparée de l'Église copte et intimement attachée à la foi catholique. Quoique nous n'ayons plus d'autres documents historiques que certaines mentions faites passirn dans l'histoire des patriarches coptes, des indices laissent bien voir que, à part les membres du clergé qui fréquentaient assidûment l'entourage de l'abouna, c'est-à-dire les courtisans flatteurs, parasites ou ambitieux, on ne prêtait pas le flanc aux insinuations. L'erreur ne franchissait pas visiblement l'enceinte du palais épiscopal.
3° Son délaissement; des siècles de veuvage. — D'ailleurs, sous les verges des califes, les patriarches n'avaient pas le loisir de s'occuper des questions spéculatives; ils n'avaient même pas la liberté ni la facilité de pourvoir aux vacances du siège d'Aksum. Des interstices séculaires, par exemple, du patriarche Siméon au patriarche Yusab (700-820), ont amené les Éthiopiens h administrer eux-mêmes leur Église. La disette de prêtres seule nécessitait la venue d'un évêque. Et encore, malgré cette nécessité, il arrivait atix abounas mercenaires de sentir qu'ils n'étaient admis qu'à contre-cœur. Vers 820, l'abouna Johanès, envoyé par le patriarche Yusab ou Joseph, en fit l'expérience. Quand il parvint à Aksum, l'empereur était absent, parti en une expédition lointaine. Un soulèvement général, d'ailleurs favorisé par la reine régente, s'opposa à la réception de l'abouna. Ce fait, ajoute l'historien Renaiidot, prouve que les Éthiopiens se tenaient encore en dehors de la communion du siéged'Alexandrie, A7/uopes a commiinione sedis Alexandriœ aliénas, p. 283.
Encore un deuxième siècle (830-920) sans pasteur ! Aussi, sous le patriarcat de Cosmas (930), fut-ce au Caire un événement extraordinaire, tellement ce fut une chose nouvelle, inouïe, inaccoutumée aux yeux de la foule, que de voir arriver une ambassade éthiopienne envoyée par le roi Del Na'âd pour obtenir un métropolitain. Le patriarche fit choix d'un religieux qui prit le nom dabouna Pétros. Malgré le joyeux accueil d'un peuple ravi de voir enfin un p.isteur, et malgré le triomphe et les faveurs qui mirent à ses pieds toute la cour royale, ou plutôt à cause de l'inOuence même dont il se vit honoré et qui l'entraîna à s'ingérer dans les graves questions politiques, son épiscopat fut troublé par des intrigues vindicatives. Il connut même les humilia'tions de la dégradation et mourut dans l'exil. I^ siège pontifical resta à la merci d'intrus sans mission; il s'ensuivit un nouvel et long interrègne, car cinq patriarches se succédèrent au Caire sans qu'un évêque fût donné à l'Église désolée.
4° Bouleversement de l'Église et de l'État. — D'ailleurs, vers l'an 920, une révolution désastreuse survint en Ethiopie sous l'audacieux entraînement d'une femme issue des tribus juives du Sémên, Terda (iabaz ou Gudit' (Judith) et surnommée « Esât' ou le feu incendiaire », parce qu'elle mit tout à feu et à sang. Elle renversa la dynastie, dont un seul sur-
vivant réussit à s'échapper et se réfugia dans le Choa. Cette lointaine retraite le préserva du cataclysme. Les troupes révolutionnaires saccagèrent la ville d'Aksum et le temple saint. Les légendes populaires ont conservé le souvenir des horreurs commises par cette femme cruelle. Le fléau dura ce que durent les extrêmes violences; la ruine semée, il disparut. La période de troubles et de guerre intestine qui s'ensuivit entre le judaïsme maître du trône et le christianisme en désarroi dura jusque vers l'an 960. Un prince de la province de Baguenâ (Lastâ septentrional) se mit à la tête d'un mouvement national et chrétien pour secouer ce joug humiliant. Vainqueur, il fut reconnu empereur et devint la souche d'une nouvellç dynastie, dite des Zaguës, qui occupa le trône près de trois siècles (960-12G8). Mais leur capitale resta établie dans le domaine seigneurial du Lastâ.
IV. Sous LA DYNASTIE desZaguks. — 1° Relèvement laborieux; trahisons épiscopales en faveur de l'islam. — Sous le patriarche Philothée (981-1002), le nouveau roi d'Ethiopie adressa à Georges, roi de Nubie, des lettres pressantes le priant d'intervenir auprès du patriarche en faveur de l'Église d'Ethiopie ruinée par une femme impie et cruelle, fléau de la justice de Dieu, disait-il, en châtiment dœ mauvais traitements dont le roi précédent avait accabléle métropolitain, l'abouna Pétros.
Georges s'employa, en effet, en faveur de son ami auprès du patriarche Philothée. Un nommé Daniel fut accordé comme métropolitain en Abyssinie, où il fut accueilli avec tout l'empressement et l'allégresse des populations et de la cour royale. Ce fut la fin des calamités publiques causées par la tyrannie de la femme incendiaire Terda Gabâz. Renaudot, p. 382.
Et même l'Ethiopie devint alors, sous le lxi" patriarche (1002-1032), le refuge de masses de chrétiens persécutés en Egypte par le calife Hakim. Ibid., p. 392. Telle fut la terreur que le patriarche suivant, Christodulos (1047-1078), n'osa pas répondre aux instances du roi d'Abyssinie qui réclamait un nouvel évêque. Un certain Abdun partit secrètement sous l'habit d'un simple moine et prit en Ethiopie le nom d'abouna Kuril ou Kerlos. Mais son départ fut dénoncé au vizir, qui en adressa de menaçants reproches au patriarche. Christodulos se défendit en niant qu'il y fût pour quelque chose. Cependant, quand il apprit la réussite du stratagème, il envoya Mercure, évêque de Wisen, avec des lettres de créance pour conférer à Daniel l'investiture officielle. On ne put savoir si cet abonna aventurier fut jamais revêtu du caractère épiscopal ou même sacerdotal, ou bien un pur simulacre. Renaudot, p. 444. Quel misérable état qu'une Église de cette importance traitée comme un jouet par le suprême pasteur, livré lui-même aux caprices de l'autorité musulmane 1 Elle reste victime d'une lâcheté sacrilège et de honteux travestissements, à la merci des ambitions et des ruses coupables dont on abusait sa bonne foi I Que pouvait-il y survivre des lois divines et de la discipline ecclésiastique, des mœurs et des observances chrétiennes? Les sanctuaires dévastés, délaissés ou profanés I Quel clergé,, s'il en restait des survivants 1
Le successeur de Christodulos, l'abba Cyrille (1072-1092), entreprit de réparer tant de ruines. Il remédia d'abord à la situation anormale créée par son prédécesseur, c'est-à-dire l'occupation du siège du « catholicos » par le faux titulaire Kuril. Du consentement indispensable et même sur la recommandation du vizirBadarel-Gamalen faveurd'un religieux appelé Sévère, le patriarche fixa sur lui son choix. L'élu était jeune encore, assez instruit et élevé dans la rigueur monastique; mais il avait brigué cette nomination par des promesses simoniaques et de traîtres
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engagements de favoriser la construction de mosquées en Abyssinie.
Le faux métropolitain Kurij, arrêté dans sa fuite, subit au Caire la peine capitale. Sévère essaya de réformer les mœurs et s'attaqua surtout à la polygamie, la plaie invétérée de la cour et des grandes maisons. Ses efforts échouèrent devant la résistance générale, malgré l'intervention du patriarche luimême par un mandement spécial. Le seul résultat fut la sanction coercitive qui consiste dans la prohibition de la communion eucharistique aux polygames. Était-il besoin de la défendre ou, s'il en était besoin, vraiment que restait-il de sens moral? On voit par là combien étaient avilies les âmes, ternies les'^consciences, ravalée et abaissée la religion ! Son courage coûta à l'abouna Sévère la disgrâce de la cour; il dut se résigner à la tolérance, comme tous les autres après lui.
Mais il prévariqua à son devoir en favorisant, comme il l'avait promis au vizir, son protecteur, la construction de plusieurs mosquées dans la terre regardée comme la Dîme du Christ. Il souleva la colère du peuple, qui renversa tous ces édifices subrepticement élevés, et il l'eût payé de sa tête si la condamnation n'avait pas été commuée à cause de son caractère sacré. Il fut banni. Renaudot, p. 453-463.
2» Diversion et trêve causées par l'entrée des Francs à Jérusalem. — Ces entraves à l'infiltration de l'islamisme provoquèrent des colères au Caire, et, n'eût été la diversion produite par la nouvelle de la prise de Jérusalem par les croisés, les hostilités se seraient envenimées. Mais les musulmans avisés ménagèrent les coptes en Egypte et en Abyssinie, de peur qu'ils n'entrassent de connivence avec les Francs victorieux. Au surplus, les schismatiques, loin de se réjouir de ce triomphe des armes chrétiennes, pour eux l'aube de la délivrance du joug des Sarrasins, en furent dans la désolation. Leur haine sectaire préférait la servitude dure et humiliante de l'islam à une liberté dont ils eussent été redevables à la générosité des catholiques d'Occident. Renaudot, p. 471. Aussi, le vizir Afdal se montra-t-il empressé à favoriser, auprès du patriarche Michaël (1093-1102), la nomination d'un nouveau métropolitain pour l'Abyssinic, l'abouna f.!iorf;is.
3° Scandales des abouiias. — Mais le triste abonna allait, après les excès de diverses sortes de ses prédécesseurs si néfastes à l'Église d'Ethiopie, oJÎfrir le spectacle de la vie la plus honteuse par ses mœurs dissolues. Son immoralité souleva bientôt l'indignation générale; car,si le peuple abyssin avait, au profit de ses propres instincts, légalisé l'impudicité, son reste de sens religieux n'accordait pas au moine, ni surtout à l'évêque, le droit de l'impudeur. .\ la luxure s'était adjointe la cupide avarice, et elle amoncela rapidement des richesses scandaleusement acquises sur les paroisses pressurées. Cet esprit et cette pratique de pressurage et de commerce sont restés dans les habitudes de tous les abonnas, jusqu'à nos jours. Cf. Au pays de Ménélik, dans les Missions catlwliques, 1896- 1897. L'inconduite et la sordide passion du lucre de (.liorRis causèrent un tel scandale que l'empereur, humilié de sa déférence religieuse pour un personnage aussi indigne, dut se résoudre à le faire arrêter et reconduire en Egypte.
4<> Tentatives d'indépendance constitutionnelle de l'Église d'Ethiopie. — Sous le règne de Sinudà dans le Lastâ et sous le patriarcat de Gabriel (1131- 11.36), eut lieu une tentative de l'Église éthiopienne rjui a, dans son histoire, une grande et significative importance, pour obtenir sa constitution hiérarchique normale, conforme au droit commun de toutes les Églises, et n'être plus condamnée à la servitude humill.mlc et que nous avons constatée si désastreuse
aux intérêts de la religion en Ethiopie. Appuyé sur les canons synodaux, le conseil de la cour impériale, composé surtout des Mamherân et des LikâiinV de l'université, prit une résolution radicale, qui parut une innovation à la masse ignorante, mais qui n'était que la revendication d'un droit antique, légitime, de pouvoir recruter ses pasteurs dans le clergé national. L'inspiration d'un conseil si antitraditionnel et audacieux venait sans doute de Jérusalem par quelque religieux qui avait frayé avec ceux de l'Église catholique. Il fallait, pour cela, obtenir un collège d'évêques requis par les canons pour la consécration épiscopale d'un prélat et pour la provision aux sièges vacants. Le nombre requis était de sept, selon le pseudo-concile de Nicée arabique. Une ambassade fut déléguée du Lastâ au Caire pour obtenir la création de ce collège épiscopal. Mais, dans ces instances trop légitimées par les malheurs des temps et les préjudices qu'ils causent à l'Ethiopie, le patriarche Michel ne vit qu'une tentative d'autonomie ou un artifice de red)ellion pour se soustraire à sa domination et repremdre leur indépendance. Le calife avait également reçu des lettres de l'empereur Sinudâ le priant d'appuyer sa requête auprès du patriarche. Il s'y prêta en efïet; mais Michel lui fit voirque la diminution de sa propre autorité serait aussi la ruine de l'influence prépondérante du califat sur ces contrées méridionales. Le Sarrasin ne put que se rendre à cette raison politique. La requête fut repoussée et le roi d'Ethiopie fut exhorté au désistement d'un projet irréalisable. Force fut de se contenter encore d'un seul métropolitain, l'abouna Michaël, ci-devant Habib.
Les périodes épiscopales se succèdent comme des contes romanesques d'aventures imaginaires et cependant vécues, autour du siège métropolitain. Et la suite promet d'en être longue^encore indéfiniment. Il nous reste à narrer celui qui précéda la chute des Zaguës et la restauration de l'antique dynastie d'Aksuni.
5° Ingérence politique. Trafic sacrilège des ordinations. — Le patriarche Johanès (1147-1164) et le vizir Hali,flls de Selar, reçurent de Sinudâ, roid'Abyssinie, des messages respectifs ayant pour objet te demande d'un coadjuteur .à l'abouna Michaël, vieilli. Il paraît que cette démarche avait pour mobile moins la mort éventuelle du prélat que ses injurieuses accusations à l'égard du souverain. Il l'avait traité d'usurpateur, d'intrus, de roi illégitime. Ce détail est un jalon dans l'histoire de la couronne d'Ethiopie. Un réveil, un mouvement s'opérait dans l'opinion publique en faveur de l'antique dynastie. Les Choans qui en étaient les gardiens travaillaient à sa restauration. Les reproches de l'abouna prouvent qu'il était gagné à la cause de la Maison ancienne, et il faut] qu'elle ait conquis un grand terrain dans l'opinion publique pour qu'il ne craignît pas de traiter d'usurpateur le prince régnant, quoique la succession deux fois séculaire (960-1 160) de sa famille sur le trône lui en assurât la légitime possession.
Le patriarche, prévenu par lescnvoyésdeMichaël,ne se prêta pas au désir du monarque Zaguë, et refusa la nomination d'un autre évcque, malgré les instances du vizir Hali. Force fut d'attendre la mort du titulaire.
Alors une nouvelle délégation arriva du Lastâ.
L'état de l'Église copte était si misérable vers la fin du xii" siècle «|ue, entre tous les couvents de l'Egypte désertés par les vocations religieuses, on ne trouva pas, malgré toutes les recherches, trois mois durant, un seul candidat pour la métropole d'Ethiopie. Dans leur désolation en face du refus ou de la disette du patriarcat, les ambassadeurs abyssins en appelèrent au sultan, le priant d'intervenir pour l'obtcn-
ETHIOPIE (EGLISE D'
tion d'uii ovCque. A défaut de moines, l'abba Johanès (1189-1216) se décida à accorder l'évêque de Fua, al)t)a Kilos. Celui-ci était à peine depuis quatre ans en Étliiopic qu'on le vit revenir au Caire. L'aljouna s'était laissé déposséder par un ambitieux, nommé Gédrona, frère de la reine. Sous la pression de celle-ci, Kilos avait donné à ce moine intrigant la consécration épiscopale contre toutes les règles canoniques et l'avait mis à la tête de l'Église de la capitale. Gédrona usurpa bientôt tous les attributs du « catbolicos »; .i^râce à sa prestigieuse influence de beau-frère du roi, lil attira à lui toutes les affaires ecclésiasti([ucs, sans plus permettre à personne de s'adresser ou d'en appe- ÎBr à l'abouna Kilos. Dans cet état d'abaissement, l'ombre même de Kilos inquiétait l'usurpateur; il soudoya des émissaires nocturnes pour attenter à sa vie. Kilos ne trouva de salut que dans la fuite. Au r>cit de telles mésaventures, le patriarche ne se sentit pas la force de lui reprocher sa honteuse et s icrilège félonie, jusqu'à conférer la consécration épiscopale contre toutes les lois et les rites de l'Église, il expédia un prêtre nommé Moïse pour dénoncer à la cour l'inlrusion subreptice et sacrilège de l'ambitieux Çédrona. Pendant que Moïse en traitait à la cour royale, Çédrona vint à mourir. Sa mission n'ayant plus d'objet, il prit congé de la cour et retourna rendre compte des événements. L'empereur le fit accompagner d'une députation chargée de présenter les explications et les excuses qui lui conciliassent les dispositions du patriarche. Les plus riches présents facilitaient cette démarche, une couronne d'or olTerte au patriarche, et divers cadeaux aussi précieux, de> anim.^ux rares, éléphants, lions, girafes et zèbres, destinés au sultan. Les ambassadeurs obtinrent raison contre le malheureux Kilos, et, à sa place, un moine de saint Antoine, abba Isaac,fut sacré catholicos d'Ethiopie (1209-1210). Rcnaudot, p. 480-
G" Règne de Lalibala. — Lalibala avait succédé â son père Sinudâ ou Djân-Siyum, sur le trône d'Ethiopie. Son nom a échappé à l'oubli voulu des chroniqueurs sur la dynastie Zaguë; il a été attaché par la vénération nationale au groupe de monuments que l'on admire sur le plateau d'Adafa, sa capitale. Par le soin pieux de ce prince, onze églises monolithes ont été taillées, creusées dans le roc par quatre à cinq cents ouvriers égyptiens qu'il avait choisis parmi la foule d'émigrés chassés de leurs foyers par la persécution des musulmans.
Le négus Lalibala fit au monastère, qui comprend dans son enceinte tous ces sanctuaires, la donation de tous les domaines environnants, donation respectée jusqu'aujourd'hui. La dévotion populaire en a fait un pèlerinage égal à celui du Saint-Sépulcre à Jérusalem par l'infaillible garantie du paradis. Acte de donation, dans Raffray, Voyage en Abyssinie et description aucc plans des sancluaires, p. 24. A cause des persécutions des Sarrasins en Egypte, le siège patriarcal resta vacant pendant vingt années (1216-1236).
Cette période fut marcfuéc par un mouvement de retour des Églises de Palestine et même d'Egypte à la communion catholique. En 1237, le patriarche jacobite de Jérusalem faisait son abjuration entre les mains du P. Philippe, des frères prêcheurs, et il écrivait à Grégoire IX : « Nous avons envoyé de nos frères en Egypte vers le patriarche copte, abba Kcrlos,... et ce patriarche nous a témoigné aussi le désir de revenir à l'unité catholique. » Macaire, ///sloire d'Alexandrie, p. 300. C'était l'effet d'un ébranlement produit par les croisades. Sans doute, il eut répercussion en Abyssinie, nous en verrons un effet dans le recours de l'Église éthiopienne auprès du pa-
triarche de Jérusalem pour obtenir un évoque syrien, durant la détresse des coi)tes. Voir plus loin.