V. SofS LA RESTAtHATION DYNASTIQITK ; Noi
VELLE PHASE RELIGIEUSE. — Une grande révolution ramena l'antique dynastie sur le trône im.périal, vers 1268. L'iiglise d'Ethiopie y vit éclorc une ère nouvelle : 1» par une constitution et une organisation qui répondit aux besoins de la condition anormale et préjudiciable sous le vasselage du Caire; 2° par un regain de vitalité en elle-même et d'expansion féconde autour d'elle dans les régions les plus excentriques de l'empire.
Le nom qui domine ce tournant de l'histoire d'Ethiopie est celui d'un moine, Takla-haymaiiot', vénéré comme un phénomène de la mortification la plus cruellement industrieuse à crucifier la chair et, partant, comme un ajiôtre puissant dans ses paroles et ses oeuvres. La précocité de ses goûts pour les choses religieuses le fit admettre dès son adolescence, par l'abouna Kerlos, dans la cléricature et même au diaconat. Le prestige de sa sainteté lui donna un tel ascendant sur les foules qu'il convertit rapidement au christianisme les régions encore païennes des bords du fleuve Abây et de ses affluents, dans le Choa et le Dâmot. Mais le succès de son rnfiuence prestigieuse qui illustra son nom fut la restauration dynastique et la situation qui en résulta pour l'Église d'Ethiopie.
1° Xoiwclle constitiilion organique de l'Église. — 1. Ce fut d'abord un pacte par lequel le roi réintégré au trône, Ikouno-Aniilâk, consent la cession du tiers du territoire de l'empire aux gens d'église, sous la haute tutelle de Takla-haymanot', et après lui, sous la tutelle de ses successeurs en la charge d'abbé général de son ordre. Il s'ensuit que le tiers de chaque terroir communal revient à la paroisse. Cet article acquiescé par le roi au moine dictateur découvre à l'évidence les mobiles d'une ambition intéressée et d'une vénalité sans exemple, exorbitante, déshonorante pour le monachisme. — 2. Comme résultante de cet accord, suivit la création d'un ministre général des biens et par conséquent maître des dignités ecclésiastiques, laquelle charge appartiendrait de droit à Takla-haymanot' et à ses successeurs.
Après sa mort, les restes du puissant abbé furent transportés par ses disciples dans les steppes déserts à l'ouest du Choa, et sur sa sépulture un imposant sanctuaire et un couvent furent fondés pour y conserver le culte de sa mémoire. Ils l'appelèrent Dabra- Libanos, « Mont Liban ». Sa communauté s'établit dans ce monastère et il sera la maison centrale de l'ordre disséminé.
Les abbés de Dabra-Libanos sont donc de droit les titulaires de la haute charge ecclésiastique, c'est-à-dire de chef suprême de tous les ordres religieux, qui met entre leurs mains tous les pouvoirs administratifs et judiciaires de l'Église d'Ethiopie. Aussi, l'on comprend que les rois s'intéressent beaucoup à leur élection et exercent une pression pour ([u'il sorte un homme de leur choix. L'élu prendra le titre d'Érai/é, près de l'atsé on assistant au trône. C'.'tte charge c.U u -i correctif à l'irrégularité et un supplément au défrut de la constitution fondamentale de l'Église d'Ethiopie. Les vacances démesurément prolongées du siège épiscopal avaient nécessité ce moyen terme dans l'administration ecclésiastique; mais désormais ce sera une institution ferme, officielle, même en présence de l'évêque. C'est un pouvoir collatéral au pouvoir épiscopal, et effectivement plus réel, amoindrissant l'autre jusqu'à ne lui laisser que la suprématie d'honneur. Tout dans l'Église compte avec lui, car sa suprématie juridictionnelle s'étend sur les monastères et les paroisses et clic s'y
ETHIOPIE (ÉGLISE D'
fait au moins reconnaître par le prélcvcnienl d'une dîme de tous les bénéfices.
2» Vituliic cl fécondité. — 1. Accroissement et essaimage des com^cnts. ■ — Indépendamment de cette attribution déjà disproportionnée, la dévotion généreuse ou vaniteuse des princes dota encore les monastères ou les sanctuaires qnelleprétérait, defiefs et de bcnc- Jices qui mirent aux mains des moines les meilleures terres, les oasis formés par les sources, c'est-à-dire la richesse foncière du pays. Les conventuels exploitent eux-mêmes, ou bien ils afferment les vastes champs <lont ils sont les maîtres. Ces privilèges et les avantages qui en résultent en faveur du clergé furent, on le conçoit, de féconds générateurs de vocations dans les •deux ordres, ecclésiastiques, le monacal et le lévitique. Dabra-Libanob devint une vraie fourmilière de religieux qui. bieiUôt, se comptèrent par centaines «t par milliers. De cette ruche, partirent de si nom- Jjreux essaims qu"il< prirent les proportions d'un événement historique, consigné en détail dans les chroniques impériales ( Tarika-Xagasl, Ik uno Amlak). Ils se dispersèrent eu tous sens à la recherche des solitudes dans les provinces les plus écartées du centre, soit vers le nord aux extrémités du Tigré, soit vers l'orient et le midi au delà du (^hoa. Et partout, la présence de ces pléia/ies continuait l'évangélisation de ces contrées, où l'on comptait encore beaucoup de païens et où il en reste encore jusqu'aujourd'hui. Takla-haymanot' eut des disciples et des émules dont les noms ont aussi leur célébrité dans les fastes de l'Église éthiopienne : Eustatios de Allélô et son disciple Philippe de Da'ura-Bisân; Libanos, qui serait venu d'Italie; il fit ruche sur le plateau de Bur (Tigré), et Lalibala lui dédia une de ses chapelles monolithes; ce fait lui assure une antériorité séculaire; .Mercurios, dont le nom est resté au monastère qu'il fonda dans le •Scrawé; Gabra-Mant'as-Kedus, légendaire surtout dans le Choa, sous le surnom vénéré deAbbo, sans que l'on sache rien de sa vie religieuse, etc.
2. Réveil de foi et irnaissance scolasliqiie. — Dans l'abandon où gisait le christianisme, durant les six derniers siècles, le peuple, routinièrement attaché à l'enseignement traditionnel, sans conviction personnalle éclairée, s'en rapportait uniquement aux Mamtierdn et aux Likâiint' des écoles fondées i)ar les >:>adekàn-romrtwi('.n déj.t en exercice fécond sous (jabra Maskal. La période sans trêve et sans lin des souffnvnces intestines n'a pas laissé le loisir aux querelles doctrinales. Les abonnas jacobites avaient été par ailleurs trop affairés pour ouvrir des débats théologiques. Les lettrés restaient en possession des vérités ancestrales recueillies de la bouche de leurs maîtres, de siècle en siècle, jusfju'à l'actuelle renaissance politique et religieuse. Cette hérédité scolaire et traditionnelle est encore sacrée parmi les initiés universitaires. D' Kalla-<,iior.::is.
Le xiii' siècle vit une réforme s'opérer dans les couvents coptes en É^îyple, et une élite d'érudits y fit refleurir les études ecclésiastiques, la théologie, le droit canonique, la liturgie, l'hagiographie, etc. Ce courant s étendit de la Haute-Egypte en Ethiopie, imprima un essor inconnu à la vie studieuse et à la littérature sacrée, par l;i traduction en gheiz de divers ouvrages arabes, traité- homilétiquesel dogmatiques «les Pères, décrets et interprétations des conciles, et surtout la correction du Nouveau Testament. De celle émulation scohistique naquirent les débats lhéologi(|ues qui prendront de plus en plus d'extension juscju'à dégénérer en des discussions (jui agiteront et troubleront le royaume aussi bien que l'Église i d'Ethiopie. '
3» Tentative de rompre la barrière copie et de se relier avec r Église catholique : mission des frères prêcheurs, !
— La révélation ^l'un événement de la poussière de l'oubli et du silence dont Us chroniques éthiopiennes sont coutumières, nous signale une cause — la plus puissante, quoique jusqu'ici insoupçonnée — du remuement des esprits sous le nouveau régime inauguré par Ikouno-Amlâket le grand moine réformateur. Dans la détresse des coi)tes sous les excès des malversations musulmanes et, d'autre part, grâce aux réconforts du séjour et des bienfaits de saint Louis en Palestine, l'Abyssinie, c'est-à-dire le roi et son tuteur, évincés par les refus de Bibars au Caire, eurent recours à Jérusalem. Le patriarche était réconcilié avec l'Église romaine (voir plus h;iul); il envoya un évêque syrien, abba Yub (Job), en Ethiopie. Son nom est resté mémorable dans leTigré. Des vases sacrés lui ayant appartenu se retrouvent à Dabra-Damo.Il y fut suivi d'un groupe de frères prêcheurs qui s'établirent non loin du couvent deDabra-Damo,sur le plateau de Gola-Makâdâ. Le synchronisme est indubitable.
D'après une lettre de Yagbâ-Sion, fils et successeur de Ikouno-Ainlâk, adressée au patriarche du Caire, le séjour de l'abonna syrien en Abyssinieaeu lieu vers la lin du règne de son père (1268-1283); et la mission dominicaine remonte à la même époque (fin du xiii'^ siècle). Or, d'après les reproches que Ya,yba-Sion fait à la politique de son père, l'abonna Yub a été i envoyé sur sa demande, et concomitamment. l'expédition dominicaine. De plus, Yagba-Sion déplore les I agissements de l'abouna syrien, parce qu'il n'élail pas ! partisan des jacobites. Tout un mystère historique émerge de ces mots révélateurs. Une tentative de retour de l'Église d'Ethiopie sous Ikouno-Amlâk est ofliciellement dénoncée par son (ils et successeur auprès du patriarcat copte et du califat du Caire. Ce prince en fait honteusement amende honorable et prend le contrepied de la politique de son père, qu'il accuse d'avoir été fauteur de dissensions ruineuses l)our la croyance d'Alexandrie par son recours à un ! ])atriarchc chalcédonien, et prescripteur des nuisul- I mans par les représailles contre ceux qui trafiquaient en Abyssinie et par la chasse contre les bédouins des tril)US.\(lalites.^Iakrisy, Kebabel selah,l. i, mss arabes de Paris, p. 372-373; vie de Kalaoun, mss de Saint- Germain de Paris, 118. Les missionnaires avaient obtenu de grands succès auprès des princes et de leurs féaux dans toute la région qui était alors domaine de la maison royale, comme l'atteste son nom : « Gola- Makâda ». Mais ce fut éphémère. Les faits correspondent aux paroles de Yagbâ-Sion; son régne fut un règne de trahison contre l'État en face de l'islamisme et de persécution contre l'Église. Il commença par expulser l'abouna Yub, et les fidèles catholiques, à la suite des missionnaires dominicains, subirent une cruelle j)ersécution dont le souvenir est conservé par les ossements des martyrs dans plusieurs sanctuaires de (.ier'âlta, .\krân, Tasné, Baraknéà, voisins de la résidence des pères dominicains à Néëbi (Fak'âda), où ils furent massacrés. Ant. d'Abbadie, Annales dominicaines et tradition locale.
4" Réaction cl émulation dans l'enseignement cl les obscrnances cultuelles. Pharisaismc et immoralité. — l'ne réaction religieuse était inévitable; le patriarche copte se vengea, l'n moine remar(iuable par son érudition et sa combalivité, l'abonna Salâma II, fut accordé à Yagba-Sion, oomme métropolitain (fin du xiii' siècle). Il mit tout en œuvre pour rehausser la croyance des jacobites et, grâce à ce zèle, l'Église d'Ethiopie lui doit le relèvement des éludes et l'entrain des travaux d'où sortit la bibliothèque de sa littérature sacrée. Guidi, Dict. d'histoire, t. i, col. 224.
Une nouvelle tentative d'un des successeurs de Yagbà-Sion, Wadeni-Ha'âd, par une ambassade près
ETHIOPIE (ÉGLISE D'
du pape Clément V, à Avif^non, vers 1310, est à peine à mentionner, comme indice de la souflrancc immanente de l'Église d'Étliiopie séquestrée dans un cercle de fer par le schisme des coptes et la haine des Sarrasins.
A l'émulation des études ecclésiastiques correspondit une intensité de vie religieuse qui se manifesta par des réformes d'un caractère pharisaïque et d'un étroit rigorisme conventuel, qui de l'enceinte monacale s'étendit et pénétra dans les mœurs de la société civile, dès le xiv« siècle. Le monachisme imprima son sceau sur la vie séculière et, sous le prétexte de perfection évangélique, l'étreignit dans le cercle étroit d'obligations rituelles, au détriment des plus stricts et essentiels devoirs de la morale. Fier de sa religiosité, le chrétien d'Ethiopie, esclave d'une foule d'observances extérieures héritées du judaïsme et surannées, et de pratiques à base chrétienne mais accessoires et même superstitieuses, sera sans scrupule aucun à l'égard des préceptes les plus graves de la loi divine. Piolet, Missions catholiques, Abyssinie, par Coulbeaux, t. i, p. 4 sq. Le formalisme supplanta le culte en esprit et en vérité.
La coutumière facilité des mœurs licencieuses de la cour d'Ethiopie est un fait historique, à tel point que, dans l'esprit du peuple, elle est un droit attaché à la haute fortune des princes et des grands. La polygamie- et le divorce ont forcé la barrière des lois divines et sont couramment admis comme des usages nécessaires fondés sur les besoins et les faiblesses de la nature. Aussi aucun des docteurs, des chapelains, des religieux qui encombrent les palais et les camps, n'aura même l'idée de les condamner au nom' de la morale chrétienne. La fornication et même l'adultère trouvent près d'eux des excuses et des accommodements. Rien ne paraît excessif dans ces limites censées légales. L'inceste seul est réprouvé, et même nulle part ailleurs, la loi des empêchements de consanguinité et d'affinité jusqu'au septième degré n'est d'une rigueur plus intransigeante qu'en Abyssinie. Il n'a fallu rien moins qu'un tel excès pour qu'un moine de Dabra-Libanos, abba Anorios, se dressât comme un nouveau Nathan contre le roi Amda-Sion, dans les premières années de son règne (1312-1342). Mais l'homme de Dieu ne trouva pas un autre David. Amda-^ion, sous le joug de la passion, ne l'écouta point. L'abbé ne vit plus d'autre remède que l'excommunication. C'était mettre l'empereur au ban de l'empire. Exaspéré, le roi dissimula sa colère et sembla se rendre. Il se vengea bientôt à propos d'une chicane cultuelle : la légalité ou l'illégalité de l'observance du sabbat judaïque, le samedi. Anorios, avec tous les religieux de Dabra-Libanos, soutenait l'abrogation du sabbat, et le parti d'un autre moine également influent, l'abba Eustatios, disciple du fondateur du même nom, prétendait que le dimanche clirétien n'abolissait pas le sabbat de Moïse. Amda- Sion prit fait et cause contre Anorios, et il avait beau jeu, assuré qu'il était de défendre la tradition ancrée dans l'esprit et la religion du peuple contre des protestations motivées qui paraissaient être une innovation. L'abba Anorios fut condamné à la flagellation et un édit de proscription bannit et dispersa l'ordre de Dabra-Libanos. L'abbé général, rÉçai;é Philippos, fut relégué sur la forteresse d'Ambà- Géchèn. Les moines d'Eustatios, que cette victoire liturgique et le châtiment des adversaires élevaient sur le pinacle, prêchèrent l'obligation du chômage sabbatique fondée sur le texte des canons apostoliques apocryphes dont ils soutenaient l'authenticité. De là, la rivalité qui divisa plus que jamais les disciples d'Eustatios de ceux de Takla-haymanot'. Le parti vainqueur profita de la popularité accrue
de son triomphe, pour imposer les autres opinions doctrinales et les lois cultuelles dont il se posait défenseur. Après les folies des premières années, le règne d'Amda-Sion se continua dans une longue, glorieuse et fertile prospérité : glorieuse par ses héroïques campagnes contre les Adalites mahométans envahisseurs, qu'il a refoulés et réduits à l'impuissance au moins pour quelque temps; feiiile dans les nouvelles éclosions et le repeuplement des monastères, dans la fructueuse production de la littérature religieuse, entre autres, de l'épopée fabuleuse du «Kebra-Nagast» ou la gloire des rois de la Sion d'Ethiopie, du Livre des heures ou « Matsehâfa-Saâtât' », etc.
5° Calme relatif. Prépondérance de la communauté éthiopienne à Jérusalem. — La vie de l'Église d'Ethiopie durant tout le xiv» siècle s'écoule dans un long statu quo, vide pour l'histoire de la théologie. Les esprits sont détournés par les luttes contre l'islamisme, défensives aux portes de l'Abyssinie orientale, offensives contre les Sarrasins persécuteurs des chrétiens en Egypte. Les descendants et successeurs d'Amda-Çion ont bien mérité de la patrie et de l'Église. Sayfa-Arad et Daouif l^' (David) se sont signalés par leurs campagnes «' dans la Haute-Egypte ', disent les chroniques, c'est-à-dire la Nubie, car ils ne descendirent pas plus loin. Mais ces expéditions ont suffi pour mettre l'Egypte en émoi, par la crainte du détournement du Nil et du dessèchement de ses riches vallées, que l'opinion générale croyait possibles. La terreur populaire inquiéta les califes. Ils cessèrent leurs vexations contre les coptes et leurs violences contre les patriarches eux-mêmes, qu'ils rendaient responsables des déficits des impôts dont ils pressuraient le peuple. Ils durent même avoir recours à eux pour faire la paix avec l'Abyssinie. Leur laborieuse entremise près de Daouif I^' fut couronnée de succès. Des échanges de messagers, de riches présents et de procédés amicaux entre Daouit' et Barqouq amenèrent un modus vivendi favorable à l'Église copte. L'Abyssinie en tira surtout l'inappréciable profit d'une position privilégiée, prédominante, presque d'un monopole, sur le Saint- Sépulcre et tous les Lieux saints. La plus insigne des preuves en fut le droit de produire le censé miracle du feu sacre, le samedi saint. Les moines abyssins ne le perdirent que vers le milieu du xvii« siècle. Tous les partis, jacobites, syriaques et coptes, triomphaient par ce revirement qui suivit la disparition des Francs. Leur reconnaissance en récompensa la cour d'Ethiopie par le don d'un morceau considérable de la vraie croix. Le bois sacré fut accueilli par de grandes fêtes qui, d'ailleurs, se célèbrent encore chaque année sous le titre de « Maskal-Atsé » ou fête royale de la croix, le 16 de Maskaram (27 septembre). Le couvent éthiopien à Jérusalem, Dar el-Sellân, jouit désormais d'une grande importance à la cour d'Ethiopie. Le " Mamher > ou « raïs », qui en est l'abbé, a la suprématie, même sur les couvents et hospices éthiopiens en Égjpte. La communauté de Hévila elle-même, près du patriarche au Caire, était sous sa haute juridiction. La cour de Tégoulet' (Choa) comptait surtout sur son intermédiaire auprès du patriarcat copte, quand il s'agissait de l'élection d'un successeur au siège épiscopal d'Ethiopie. La dignité du Mamher de Jérusalem, avec tous les pouvoirs y attachés, était de la plus haute importance, et le roi n'en revêtait que le religieux le plus méritant, le plus fidèle, dans lequel il avait une confiance entière.
Le couvent de « Dar el-Seltân » devint l'emporium où convergèrent les relations entre l'Ethiopie et l'Occident. Malgré les rapports moins tendus, apparemment rassurants même, avec le Caire, le péril
ETHIOPIE (EGLISE D'
islamique préoccupait tous les esprits, à la cour impériale. L'idée des croisades, née des récits des gestes des Francs, les hantait comme un rêve, tardivement et très longtemps après que l'Europe eut abandonné la Palestine; elle est entretenue par les prophéties des anachorètes, complaisamment dociles au Die nobis placentia; elle est exprimée dans tous les messages des princes d'Ethiopie aux princes d'Occident. Alvarez, p. 79. Le roi Isaac, fils de Daouif I" (1414-1429), « écrivit aux rois des Francs, dit la chronique, pour les associer à son dessein. »
Aussi nous allons voir le rôle officiel très considérable du Mamher hiérosolymitain, près du Saint- Siège.
VL Concile de Florence. — 1" Double dclégaiion au concile de Florence. — Après le retour des grecs et des arméniens (1439), Eugène IV ne voyait plus à réconcilier que les jacobites de Syrie, d'Egypte et d'Ethiopie. Dans ce but, le franciscain Albert Sarchiano fut délégué en Egypte et en Palestine. Il ne pouvait pas penser à aller jusqu'en Abyssinie. D'ailleurs, le patriarche d'Alexandrie, Johanès, dont relevait l'Ethiopie, et l'abbé du couvent éthiopien à -Jérusalem, le Mamher Nicodémos, agent officiel de l'empereur Constantinos ou Zara-Jacob, traitèrent chacun de leur côté avec le légat, au nom de l'Église d'Ethiopie. L'empereur n'intervint pas personnellement en cette grave affaire. Mais, d'une part, le patriarche Johanès, par son droit primatial, agissait au nom de toute la prédication de saint Marc dont l'Ethiopie fait partie; d'autre part, l'abba Nicodémos, dans sa lettre au pape Eugène IV, se porte garant des dispositions ou même des désirs de son souverain pour l'heureux succès de la réunion avec l'Église universelle. Mais il est impossible que Zara-Jacob n'ait pas été informé, durant les deux années que prirent les démarches de ses agents sûrs de sa confiance et de son entière adhésion. Virtuellement, l'acte était sien. Les démarches sont parallèles et simultanées <1440). Voir leurs lettres, Bibl.vatic.,ms. Oltobonicnj n. 129, ç. 109, 116.
Le patriarche Johanès envoya du Caire l'abbé Andréas, prieur du célèbre couvent de Saint-Antoine, ■comme plénipotentiaire auprès du Saint-Siège et accompagné de douze autres moines. Assémani, d'après Giacomo, Vila lùigenii IV. Malgré les titres pompeux (le l'en-tête de la lettre patriarcale, la chrétienté copte figurait à peine, à cause des défections qui avaient entraîné les foules à l'islamisme dans l'Egypte, la Lybie et la Nubie. Seule, l'Éliiiopie restait intacte du patrimoine de la grande et glorieuse Église dite de saint -Marc. Aussi, seule, l'Ethiopie semblait-elle attirer le plus vif intérêt près du pape et des évêques du concile, et l'ambassade dont .Xndréas était le chef fut annoncée comme ambassade d' /Ethiopie par Eugène IV au concile, le 6 mai 1441. D'ailleurs, le délégué patriarcal le redira lui même en remettant ses lettres de créance : ...nobis /Elhiojtilnis...
Transportés de Hhodes sur la flotte de Jean Moriccnc, l'abbé Andréas et son second, le diacre Pierre, avec toute leur suite, parurent le 31 août 1441 devant le concile de Florence.
L'affaire de la réconciliation des jacobites à l'Église romaine ne put pas s'effectuer aussi vite que l'eussent désiré les délégués africains. Les négociations furent confiées par le pape aux soins des commissions spéciales chargées de conférer avec ces députes touchant les points divers sur lesquels leur Église était en divergence avec les catholiques; et ils étaient nombreux, on le verra par l'énumération des erreurs que condamne le décret conciliaire.
Entre temps, l'ambassade fit un pieux pèlerinage à Rome, le 9 octobre 1 141, pour y vénérer le chef des
apôtres et les saintes reliques qui sont le trésor de la ville. Quelques jours plus tard, ils étaient de retour i\ Florence. Dans l'intervalle, étaient également arrivés les religieux que l'abba Niodémos avait envoyés de Jérusalem. Cette seconde délégation parut devant les Pères du concile, le 2 septembre 1441. A la tin de son discours au pape, discours d'une allure sans gêne toute abyssine, mêlant la myrrhe à l'enccii-^, le premier des députés porteur de la lettre de créance du Mamher Nicodémos, disait : «...Notre abbé Nicodémos, votre serviteur à Jérusalem.... vous assure, avant tout, que l'empereur d'Ethiopie n'a sur la terre xlun de plus à cœur que de s"unir à l'Église romaine et de se soumettre à vos pieds sacrés, tant sont grands près de lui le nom de Rome et la foi des latins. »
Entre les deux délégations, la cause étant la même, cette deuxième venue fut réunie à la précédente présidée par l'abba Andréas, plénipotentiaire patriarcal au nom de la même Église. Card. H. Justîniani, €onc. flor., p. 3, n. 8.
2° Élaboration des décrets; acceptation <•/ atte d'union. — Ce ne fut que le 4 février 1442 que la double députation fut admise en séance publique et que fut proclamée la réunion de l'Église jacobite, copte et éthiopienne à la communion de l'Église universelle. Card. Justiniani, .\ssémani. L'élaboration des commissions conciliaires avec les délégués coptes et éthiopiens avait établi les sujets de doctrine et de discipline sur lesquels les Églises jacobites avaient des opinions erronées. Un certain nombre avaient déjà été condamnées par les conciles incontestés auprès de tous les schismatiques d'Orient. Mais la libre pensée des sectes avait quand même laissé champ ouvert aux esprits et aux imaginations <lans l'interprétation des mystères de la foi. Ces erreurs donnèrent lieu à un décret spécial qui fut rendu, sacro approbvnlc concilio florentino; les décrets concernant les grecs et les arméniens y furent adjoints parce qu'il a été reconnu qu'Éthiopiens et coptes partageaient les mêmes erreurs.
Le décret d'union fut lu solennellenunli en latin et en arabe. Le député d'Alexandrie, l'abba Andréas, au nom du patriarche .lohanès, an nom des autres membres de la double dépntation debout près de lui et au nom de tous les jacobites d'ÉgMite et d'Ethiopie, fit l'acte d'acceptation dans la forme qui lui fut traduite en arabe. Décréta concil. ijrncr(di:ini, t. viii, p. 853.
L'union fut conclue. Hélas 1 ce ne fut qu'un jour dejfête entre des siècles de désolation, qu'un éclair radieux, déjà disparu, entre les ténèbres de la nuit séculaire d'hier et les sombres tempêtes d'un lendemain interminable !
Les jacobites d'Egypte et de Syrie suivirent la lâche défection des grecs. Ce fut alors un tel chaos de colères schismatiques et musulmanes que, dans l'exaspération et la terreur, les Églises furent emportées à la dérive. L'Église d'Ethiopie en subit les contre-coups. .Makrisy relate que, en ltô4 (832 de l'hégire), des ambassadeurs éthiopiens, arrêtés à .\lexandrie, furent mass.iens. La nouvelle de l'heureuse solution deFlorencc ne sera i)arvenuc à la cour de Zara-Jacob que comme celled'untriomphcavortédans un guet-apens de bandits à la frontière. Assurément, il n"a pas eu connaissance de la teneur du décret conciliaire; les errements dont il fit des lois en sont la preuve. Voir plus loin.
3" Les croyaners entachées d'erreur de riù/tisc d' Élhiopie, constatées et expurgées par le concile de Florence. — 1. Sur la divinité. — Avec le symbole des apôtreS, les Éthiopiens admettent un seul Dieu personnel, créateur de toutes choses visibles et invisibles. Mais leurs idées sont peu claires sur l'être divin. D'aucun
ETHIOPIE (EGLISE D'
lui donaenl une forme subtile, anthropomorpliique, d'Almeida, dans Beccari, t. vi, p. 123; à la suite de discussions des savants lettrés, en 1430, sur ce sujet, Zara- Jacob fit une ordonnance imposant la croyance qui donne à Dieu une forme apparente ou image, malké, en l'appuyant sur la Genèse, i, 26; II Cor., xi, 7, qu'il interprète d'une forme ou figure visible, prototype de la forme humaine, donc anthropomorphique. D'autres, plus spiritjialistes, interprétaient le terme ga? ou malké dans le sens de upôaeoTrov des théologiens grecs. Mais, à part ces rares exceptions, l'esprit abyssin, habitué à suivre plutôt les représentations de l'imagination que de la pure intelligence, donne à Dieu une forme perceptible, nébuleuse. On entend couramment appeler l'être divin Salim Sabë' ou l'homme noir, c'est-à-dire environné de ténèbres qui dérobent sàtace.
2. Sur la sainte Trinité. — Dans la représentation de ce mystère, l'imagination réaliste s'égare, ou vers la négation (Za Michaël et Aska,en 1430, sous Zara- Jacob), ou vers la confusion des trois formes ou personnes distinctes. Un abonna même, Barthélemi,sous Isaac (1414-1429), aurait afiiché cette hérésie grossière.
3. Sur le Verbe incarné. — La filiation éternelle du ■Verbe est admise sans conteste. Mais sur son incarnation, les Éthiopiens ont été entraînés à la suite des coptes, voir plus haut, col. 930, vers les erreurs du monophysisme, du monothélisme et de la théandrie, sans prendre part, toutefois, aux grandes controverses de Byzance. Leurs spéculations théologiques ont pris direction et se sont arrêtées sur l'onction incarnatrice, voir plus loin, avec toutes les absurdes conséquences des théopaschites, ou, au contraire, des fantaisistes qui ne font des souffrances et de la mort sur lesquelles est fondée la rédemption du genre humain qu'une simple fiction de comédie : bafakâdu ou voluntate ipsiiis, c'est-à-dire parce qu'il a voulu faire ainsi.
4. Sur la procession du Saint-Esprit. — Mêmes errements que les grecs et tous les Orientaux, à la remorque de Photius. Cependant, un exemplaire du symbole dans un vieux missel contenant waem'na wald ou Filioque a été trouvé dans le monastère de Gundé- ^undé par le vénérable Mgr de Jacobis, mais gratté ultérieurement par un correcteur. Serait-ce un manuscrit sorti des écoles dominicaines de Néëbi? Voir plus haut, col. 938.
5. Sur les anges. — Les Éthiopiens les divisent en neuf chœurs, comme les a classés saint Grégoire le Grand; en ajoutant que Sa'itân ou Sâïtânaël (Satan) formait avec son armée angélique une dixième catégorie. Ils croient aux anges gardiens, malak-ekâbé, personnels, collectifs, régionaux, etc. La superstition s'y est mêlée et les fait confondre avec les bons génies, mdlaëkt', auxquels elle offre des sacrifices ou immolations... Les Abyssins croient aux génies, Qini, gânên, agânén', bons ou mauvais, qu'ils localisent dans les arbres, les souixes, les rivières, les foyers et dans les artisans en métaux, etc.
6. Sur l'âme. — La croyance commune est que l'âme des enfants est une étincelle de celles de leurs parents. D'Almeida, dans Beccari, t. vi, p. 130. C'est le traducianisme en vertu de la loi : cresciie et multiplicamini de la Genèse, qu'ils interprètent en ce sens.
7. Sur le péché originel. — Ils admettent la ruine du genre humain en Adam, mais sans se rendre compte de la nature et de l'effet de cette tare initiale. Ils divaguent, chacun au gré de sa fruste ou lubrique imagination, sur ce mystère de la transmission du péché en nous, et l'attribuent à un vice inhérent au sein de la mère par une interprétation toute charnelle du ps. Lvii^ 4, aliénait sunt peccatores a vulva, etc.
Au xix"= siècle, d'aucuns faisant école, à Gondar, avec un lettré nommé Arué, ont nié le péché d'hérédité et ont admis à la place la capacité de l'enfant, après sa conception au sein maternel, d'avoir déjà la conscience responsable et sujette à pécher. Voir Krapf, Gobât, etc. Fiction inventée à l'appui de l'opinion dite des trois naissances, pour le besoin de la régénération spirituelle. Voir plus loin.
8. Sur le sort des âmes après la mort. — Pas plus que les coptes et les autres Orientaux, les Éthiopiens ne croyaient et encore ne veulent croire que les âmes des justes qui en sont dignes entrent dans le ciel ou dans la jouissance de la vision béntiflque, sans aucun délai. Pour eux, elles vont provisoirement dans le sein d'Abraham, c'est-à-dire au paradis terrestre, en attendant la résurrection de leurs corps et le jugement dernier. Les âmes des criminels errent en divers lieux souterrains ou sous-marins. Le purgatoire n'avait pas lieu d'exister entre ces deux Siot ou enfers. Cependant toutes les Églises d'Orient ont, aussi bien que l'Église latine, l'usage d'offrir pour les défunts des prières et le saint sacrifice; l'Église d'Ethiopie en particulier a pour ses morts un culte traditionnel, une pieuse obligation familiale si stricte qu'on se ruinerait en dépens plutôt que d'y faire défaut, c'est-à-dire d'un Tezear ou commémoration par des messes le 8« et le 30« jour après la mort, et puis, tous les ans; de plus, selon leurs moyens, ils offrent des aumônes aux moines pour faire réciter le psautier de longs jours; ils font des distributions de vivres aux indigents, etc., tout cela sans savoir, sinon instinctivement sous la troublante impression de craintes et d'inquiétudes inexpliquées, qu'il y a une juste colère vindicative à apaiser, une miséricorde à rendre propice en faveur de leurs défunts.
9. Sur les observances judaïques. — Ce point concerne uniquement l'Église d'Ethiopie, et le concile en a ordonné l'abrogation. Il s'agit principalement : a) de la circoncision, dont la coutume a persisté et dont le roi Glaodios (Claude), a excusé la pratique parce qu'elle est hygiénique et purement civile; mais une crainte superstitieuse en fait une obligation; b) la purification de quarante jours après la naissance d'uu' garçon et de quatre-vingts jours pour une fille, avant le baptême; c) la distinction des viandes, permises ou prohibées; d) l'observation sabbatine du samedi. Voir plu« haut. Zara-Jacob en rendit l'obligation très stricte, avec prescription de se réunir à l'église, le samedi comme le dimanche.
10. Sur la liste canonique des Livres saints. — Les Éthiopiens ont pris le canon des coptes sur les livres qu'ils regardent comme saints ou inspirés. Il est calqué sur le dernier canon des Constitutions apostoliques. Ils ajoutent aux livres de l'Ancien Testament : a) le Kufalé ou Petite Genèse; b) le livre. d'Hénoch, malgré les énormités qu'on y lit; c) le Pasteur d'Hcrmas; d) l'Ascension d'Isaïe; e) les III« et IV« livres d'Esdras; /) les livres des Machabées tout différents des nôtres, voir Gad'la-Marcurios, et au Nouveau Testament, deux lettres et les huit livres de saint Clément (Constitutions apostoliques).
11. Sur les sacrements. — Le concile eut également à faire admettre par les délégués éthiopiens des réformes dans l'administration et l'usage des sacrements. Il fut constaté que théoriquement l'Église d'Ethiopie possédait les sept sacrements, mais que, dans la pratique, de graves omissions ou altérations s'étaient gUssées.
a) Baptême ou Tamkal'. — Un abus préjudiciable à nombre de nouveau-nés est le délai de quarante ou quatre-vingts jours, en vertu de la purification judaïque. Voir plus haut. Le baptême se fait par une triple immersion. La formule varie selon la diversité des •
ETHIOPIE (EGLISE D'
églises et des localités; elle subit des altérations plus ou moins essentielles qui exposent à l'invalidité, comme aussi l'insouciance des prêtres ignorants pour unir les paroles sacramentelles à l'immersion; d'où, souvent, le double doute jiiris et facli. Les prières et les cérémonies du rituel baptismal ou masâhefa- Tamkat' sont prises du rituel copte. Felh'â-Nagast', par Guidi, c. IV, p. 26. Quant au baptême de l'Epiphanie, où tout le monde se plonge dans la source ou la rivière bénite ad hoc, il a pour raison d'être lacommémoraison du baptême de Notre-Seigneur dans le Jourdain. Mais l'ignorance populaire en fait une annuelle nécessité comme d'un baptême sacramentel pour se purifier du péché. D'ailleurs, même les prêtres ignorent que le baptême imprinje un caractère indélébile et par conséquent ne peut pas être renouvelé, car on les voit réitérer le bapltême aux personnes d'une autre Église que la jacobite, qui demandent à .être incorporées dans la leur.
b) Confirmation ou Méron (avpov). — Sans doute à t;ause de la difficulté de se procurer l'huile sainte requise, ce sacrement est tombé en désuétude. Il s'administrait conjointement avec le baptême. D'Almeida, dans Beccari, t. vi, p. 137.
c) Eucharistie ou Kurbân. — Comme les coptes, etc., les prêtres éthiopiens se servent de pain fermenté, excepté le jeudi saint en souvenir du pain azyme dont se servit Notre-Seigneur dans l'institution de l'eucharistie. La communion se donne sous les deux espèces; le célébrant fractionne l'hostie, dont le volume a été proportionné au nombre supposé des communiants, dans une grande patène ou sahâl, que deux diacres tiendront devant lui sur un plateau recouvert d'un pavillon; le prêtre assistant ou najkakasis puise avec une cuillère dorée, erfa-maskal, (luelques gouttes dans le calice qu'il tient de la main gauche et les verse dans la bouche du communiant debout devant lui. L'obligation de communier n'est l)rescrite par aucune loi ecclésiastique, excepté aussitôt après le baptême, à cause de l'interprétation littéralement nécessitante du texte, Joa., vi, 54, de |)eur de mourir sans avoir communié une fois au corps et au sang du Christ. A part cela, ils estiment convenable, de bon ton, de fréqucjiter la sainte table à l'âge de l'assagissement. La privation de la communion est la sanction du crime de la polygamie. Voir plus haut. Le /'Wif/'-.Vajyas/' rappelle l'usage d'ajouter un tiers d'eau au vin destiné à la consécration. Mais, au lieu de vin naturel ou artificiel fait de raisin sec, on se contente depuis trois siècles de broyer cinq grains de raisin sec et de les liquéfier avec un peu d'eau. Alors, ce n'est pas du vin et ne peut pas être matière du sacrement. La foi à la transsubstantiation est indubitable : pour le constater, il suffit d'entendre avec quelle accentuation les fidèles, prosternés le front dans la poussière, répètent à chaque consécration : » Je crois et je i)rofesse fjue ceci est vraiment le corps..., ceci vraiment le sang du Clii ist. » Ce double acte de foi est une preuve que l'Église d'Orient a, dès l'origine, regardé les paroles de Notre-Seigneur comme la forme par laquelle s'accomplit la transsubstantiation, et non |»as la prière de l'épiclèse qui vient après cette profession de foi. Car ce double acte de foi tait partie de la liturgie dite des apôtres, la première de toutes et sans doute l'unique, à l'origine; et celte liturgie est la traduction de la liturgie grecque usitée à Alexandrie, sous saint Athanase; et elle a été traduite en éthiopien pendant ou après révangélisatioii par saint Frnmence, en .340. Cette liturgie éthiopienne remonte ainsi à la seconde moitié <lu iv siècle. Les héllénismes et les mots grecs, adoptés sans être traduits, témoignent de la source de la version. Le missel éthiopien ou mafàhela-kedûsé contient : a. l'ordre
ordinaire ou la suite des prières et des cérémonies invariables qui précèdent le ser'd^«-g'e6r ou le canon de l'action sainte ou la liturgie; b. suit la liturgie ordinaire dite des apôtres, zahâwâriâl' , la plus ancienne et la plus usitée. Renaudot, Hammond; d'Aïmeida,dans Beccari, t. VI, p. 161-174. f. Quatorze autres liturgies suivent et sont employées à des jours de fêtes spéciales, à savoir : de Notre-Seigneur; de la sainte Vierge (de Cyriaque de Behnesa) ; de saint Jean Chrysostome, Afaivark;de Dioscore; de saint Jean l'Évangéliste; de saint Jacques, frère du Seigneur; de saint Grégoire d'Arménie; des 318 Pères de Nicée; de saint Athanase; de saint Basile; de saint Grégoire de Nazianzc; de saint Épiphane; de saint Cyrille; de Jacques de Sarug.
On trouve l'ordre ordinaire et la liturgie primitive dite apostolique, publiée par Tasfa Sion, Rome, Vatican; par M. Coulbeaux, en 1886, Kéren; cf. aussi, pour la liturgie apostolique et celles de Notre- Seigneur, de la sainte Vierge et de Dioscore, Bullarium patriarcalus Portugalliœ; celle de saint Chrysostome, dans Chrestotnalhia œlhiopica de Dillmann, p. 5; Swainson, Greek liturgy {the ordin. canon of thcmass) jBezold, p. 349.
d) Pénitence ou Ser'àta-Nesehâ. — L'usage en remonte à l'origine de l'Église éthiopienne, mais non sans avoir subi des déformations par l'incurie au cours des siècles. Sous Zara-Jacob, des moines auraient soutenu que les paroles divines, Mattb., xvii, 22, ne signifient pas l'institution du pouvoir de l'absolution sacramentelle, Dilmann, p. 44; mais la croyance en, ce pouvoir sacerdotal est générale, a. La confession, secrète ou auriculaire est d'un usage assez répandu; et sans se confesser souvent, chacun a son confesseur attitré, « le père de l'âme », qui sera comme une garaivtie de salut; personne ne s'adressera à un autre, sans avoir pris ou congé, ou permission du premier. On ne croit pas à une obligation stricte de ce sacrement, sinon lors de la première et très tardive communion eucharistique, et à l'article de la mort, et encore non. en vertu d'un précepte, mais de la conviction de la. nécessité comme moyen de salut. Chacun se confesse quand il lui plaît et, selon ropinion i)ul)lique traditionnelle, seulement à partir de l'âge viril, de vingt à vingt-cinq ans; il en est de même pour toute participation aux cérémonies du culte paroissial; jusqu'à cet âge, on n'en a cure. b. La confession publique ne se fait qu'à Vaboiina et VÉrof/é, dans les cas de censures à eux réservées. Un livre : Enkâ^a-Xesehd ou Porte de la pénitence aide à l'examen de conscience; mais il est loin d'être à la portée de tous; confesseurs et péni tents se contentent de l'accusation des péchés que leur religion très peu éclairée leur représente comme tels, par exemple, le volet le meurtre, et immanquablement l'infraction des jeûnes. I/imposition des peines satisfactoires n'est pas toujours exempte de simonie. La formule de l'absolution est déi)récatoire. l'n manuel : Masahefa-Kcdcr ou Liurc de la p/o/a/Ki/io/i, contient les formalités rituelles pour la réconciliation des renégats et de ceux qui ont eu commerce avec des feninu"non chrétiennes; il date de l'invasion musulmane,. XVI « siècle.
Un usage entré dans les habitudes sociales semble être un travestissement de l'acte sacramentel. A toute rencontre, les gens, en saluant un prêtre ou en prenant congé de lui, s'inclinent et demandent l'absolution : l'ethiini, absolvez-moi, et le prêtre répond : if-j'làh'kâ ou absolvat te (Dominus). Cet acte est distinct (le celui de simple bénédiction ou bons souhaits, burâké et marakâ.
e) Ordre ou KehcnaV. — Les ordres mineurs et majeurs sont énumérés comme existant en théorie; mais en pratique, évêque et oxdinands ne recon-
ETHIOPIE (ÉGLISE D'
naissent que la prîlrise et le diaconat, qui comprend tous les ollices subalternes. D'ailleurs, le rituel n'en existe pas en langue ghecz, sinon dans les recueils synodaux, par la raison que le pontife ordonnateur est toujours égyptien et se sert du livre copte. Les ordinations risquent de n'Être pas valides à cause de l'incurie des obounas à les conférer dans les conditions essentiellement requises. Les incuries notoires n'ont pas manque, soit par ignorance, soit par négligence ou même parodie sacrilège. Voir plus haut et Revue anglo- romaine, n. 14, p. 634, Abonna Salama, par M. Coulbeaux. Les rois, à leur sacre, étaient ordonnés diacres afm qu'il leur fût permis de siéger dans le sanctuaire des églises réservé aux ministres de l'autel. Les abonnas imposent un tribut simoniaque à chaque ordinand.
/) Extiême-ondion, Masâhefa-Kan'dil ou Livre des cierges. — Ce sacrement n'existe guère que dans rénumération synodale des sacrements de l'Église. Comme pour la confirmation, la difTiculté de se procurer l'huile sainte aura favorisé l'incurie des prêtres jusqu'à la désuétude. Cependant, le rituel en existe et donne nom à cette onction des malades; ce nom a son origine dans la rubrique de ce rituel qui oblige chaque assistant à tenir un cierge durant toute la cérémonie.
g) Mariage, Mamhcla-Taklil ou Livre du voile. — Ce sacrement n'entre dans la pratique de la vie chez les chrétiens de l'Église d'Ethiopie qu'à la maturité avancée de l'âge. Alors, mari et femme vont trouver le prêtre qui les reçoit au tribunal de la pénitence, puis les bénit comme époux après la récitation d'un Pater, et les époux consacreront leur union par la communion eucharistique faite ensemble. De ce moment, ils regardent leur mariage comme indissoluble; jusque-là, il était purement civil, facilement révocable; aussi le divorce est fréquent et, de plus, le concubinage, etc. Voir plus haut et plus loin. Le rituel de ce sacrement existe cependant; il contient ■de très longues lectures déprécatoires ; son nom indique qu'un voile était tendu au-dessus des deux époux durant ces bénédictions; mais comme ces cérémonies ne s'accomplissent qu'aux premières noces, elles restent même ignorées, au moins des fidèles, sinon de beaucoup de prêtres.
4"^ Zara-Jacob réformateur du culte : fêtes, jeûnes, heures canoniales et chants. — Zara-Jacob occupe une place principale dans l'histoire théologique de l'Église d'Ethiopie. Le mobile de l'union avec l'Église catholique était, pour l'Abyssinie comme pour tout le Levant, l'espoir d'une entente avec les Francs contre la domination musulmane. L'accueil que Zara- Jacob fit au voyageur vénitien, le peintre Francesco Brancaleone,est une marque de ses dispositions plutôt favorables à l'égard de l'Église romaine, quand on sait combien les en éloignent la méfiance et les préventions invétérées des schismatiques. Ce prince montra constamment un grand zèle pour la réforme ■et la perfection du christianisme dans l'Église d'Ethiopie. Mais son zèle, mal conseillé par un fanatique, l'Ekâbé-Sa'ât'Amda Sion qui avait toute sa confiance, fut outré et trop inquisitorial.
1. Réforme du culte par l'abolition des superstitions. — Le premier d'entre tous les empereurs d'Ethiopie, Zara-Jacob fit une chasse à outrance à toutes les formes d'idolâtrie, sabéisme et fétichisme, et à toutes les pratiques de superstition, de magie, de sorcellerie.
Condamnées officiellement, elles n'en survécurent pas moins effectivement. Son intransigeance ne toléra aucune concession à tout reste quelconque de paganisme; et poussé aux mesures extrêmes par son fatal ■conseiller, il ordonna que tous ses sujets, en témoi-
gnage de leur foi en la Trinité, portassent tatoués au front les noms du Pcrc, du Fils et du .Saint-Esprit; sur le bras droit : .Je renonce au diable et suis serviteur de Marie, la mère du créateur; et enfui sur le bras gauche : Je renonce au diable impur et adore le Christ, mon Dieu. Les réfractaircs à ses édits furent impitoyablement mis à la torture et moururent dans les supplices. Il n'épargna pas même ses enfants, habitués, eux aussi, à des pratiques de fétichisme au foyer domestique. Courroucé du peu de cas qu'ils faisaient de ses défenses, il s'écria : « O habileté du diable 1 Pendant que je détourne mon peuple des abominations de l'idolâtrie, il pénétre en ma propre maison et pervertit mes enfants. » Il fit llageller quatre de ses fils,Glaodios,Anula-Mariam, Zara-Abraham et Betra- Sion, et trois de ses filles, Del-Samarâ, Erum-Gualâ, Adal-Mogasâ; et afin que la leçon exemplaire impressionnât, les blessés furent exposés aux yeux de la foule. De fait, les meurtrissures étaient affreuses; les royales victimes en moururent bientôt. Toute la population éclata en sanglots. Tarika-yagast; Beccari, t. v, p. 2.39-249.
2.Réformes dans le culte par des prescriptions rituelles. — Ayant fait table rase des cultes païens, le roi acheva la restauration du vrai culte de Dieu par des ordonnances liturgiques. Disons-le tout de suite, Zara- Jacob, avec les meilleures intentions, fut le mauvais génie de l'Église d'Ethiopie; il voulait la sauver, il la perdit (paroles de .Socinios au P. Paez).
a) Sabbatisme. — Les discordes divisaient les deux grands ordres religieux de Takla-haymânot' et d'Eustatios, principalement sur l'observance du sabbat. Voir plus haut. Zara-Jacob imposa silence aux querelles, en faisant une loi de l'État, sanctionnée par de graves peines, d'observer le samedi comme le dimanche. Il y tint la main jusqu'à la cruauté, car ceux des moines de Dabra Libanos qui refusèrent de judaiser, comme ils disaient avec raison, le payèrent de leur tête. Ibid. Or, l'observance sabbatine et dominicale consistait dans le chômage et l'assistance à l'office matinal. Le chômage comprenait l'abstention des œuvres serviles énumérées dans la royale ordonnance, c'est-à-dire après les gros travaux des champs, la chasse, la pêche, l'écriture, les voyages, la bastonnade des esclaves; étaient permis l'abatage des bêtes, la cuisine, etc. L'assistance aux offices religieux obligeait les fidèles à se rendre à l'église vers le point du jour, heure des chants et de la messe, quand elle est célétcée. L'impureté dite légale,c'est-à-dire l'usage du mariage, excluait non seulement de la communion, mais de l'entrée dans l'éghse. Le chant des heures canoniales dès le chant du coq, vers deux heures du matin, a été inauguré par (,;iori;is de Gasecca,sous le règne d'Amda-Sion, mais régulièrement établi par Zara-Jacob ; au chant récitatif de prières ou versets des psaumes, sont intercalées les antiennes de Yared exécutées par les dabtarâ avec accompagnement de sistres, tambour, battement des mains et trépignement des pieds. — b) Les fêtes sont célébrées comme les dimanches, mais avec plus de solennel entrain. Les grandes fêtes des mystères chrétiens se succèdent dans le cycle commun à toutes les églises, et quant au nombre et quant aux intervalles. ■ — c) Quant aux jeûnes, ils sont en Ethiopie conformes aux jeûnes de l'Orient, soit pour le nombre, soit pour la rigueur. Le Fethà-Nagast les énumère d'après le rite copte. Voir MoNOPHYSiTE (iji7//se). — d) Beaucoup d'autres fêtes, secondaires, mais aussi obligatoires, sont établies en l'honneur de la sainte Vierge; — - outre celles communes à toute l'Église, Zara-Jacob en a institué trentetrois; l'on sait qu'un culte spécial et, chez un grand nombre de gens simples, exagéré envers la Mère de Dieu est cher aux Abyssins, — en l'honneur delà croix,
ETHIOPIE (ÉGLISE D'
des anges et des saints; culte de la croix, voir plus haut, col. 940; Zara-Jacob établit douze fêtes mensuelles (le 12 de chaque mois), en l'honneur de saint Michel; trois fêtes de saint Gabriel; une fête à chacun des suivants: Rufaël (Raphaël) , Raguël, Fanuël, Su- Tial, Sakuël, l'riël, les Afiiim. On honore les saints des premiers siècles communs à toutes les confessions; les patriarches et prophètes de l'Ancien Testament, Judith, Esther, etc.; après les apôtres, est ajoutée une lête dite des quatre animaux, arbata-an'sasâ, c'est-àdire des quatre cvangélistes. Les Abyssins ont canonisé beaucoup de personnages, en les célébrant dans leur synaxaire ou martyrologe. C'est, au commencement : les neuf saints romains; Kaleb ou El-Esbân; Yared, etc., puis, Lalibala, Nakueto-la-Ab, Gabra- Manfas-Ke(.lus ou vulgairement Abbo, Takla-haymanot', Eustatios, Mercurios, etc., d'entre les plus ou moins dignes et les indignes. Voir le synaxaire.
Le palais de Zara-Jacob devint un laboratoire Jittéraire. Génie comparable à Charlemagne, il était mû par un esprit tout chrétien dans sa politique intérieure et extérieure, illustre par les exploits de ses armes contre les mahométans d'Adal et, malgré l'incompatibilité apparente, par l'amour de la littérature religieuse et des hymnes ecclésiastiques. 11 favorisa les études par des bénéfices alloués aux ■écoles et aux monastères où elles étaient cultivées. Soldat-écrivain, il composa lui-même ou fit composer : le Maxâhefa-Bcrhdn ou Livre de lumière, recueil des prescriptions ecclésiastiques mentionnées plus haut; VEgziabehêr-Xagsa ou Le Seigneur régne, recueil de stances et d'hjmncs pour les fêtes et pour tous les jours. La grande dévotion du roi envers la Mère de Dieu laissa comme témoignage le Taûmera-Mariam ou Les prodiges de Marie, recueil de merveilles légendaires d'origine orientale et occidentale ciVOrganon- Dan'f/el ou Hymne à la Vierge, divisé en sept parties pour chaque jour de la semaine, par l'abba Gioriiis (l'Arménien). Enfin, sous son règne on admire toute une floraison d'œuvres qui donnent corps à la bibliothèque éthiopienne jusque-là à peu près inexistante. C'est: a) pour le droit canon, le Sinodos ou compilation des actes des conciles, comprenant les Constitutions apostoliques, 127 canons dits aussi des apôtres, 38 canons dits d'Aboulidès(Hippolyte), pape; les actes <le Nicée, d'Ancyre, de Néo-Césarée, etc. Zara-Jacob, fier de l'aboutissement de ce gros travail, en envoya une copie à la colonie conventuelle de Jérusalem. b) Pour l'apologétique, c'est-à-dire la défense des croyances de l'Église d'Ethiopie, le Maxâhefa Mislir ou Livre des mystères, composé par un conlroversiste fameux à la cour impériale, abba <jiort;is, fils de Hczba-Sion, originaire de Saglâ (Amhârâ); rien que le sommaire donne une idée de l'importance attachée à toutes les questions soulevées autour du dogme et à l'histoire de la théologie : y sont combattues les doctrines de Sabellius, d'Arius, de Neslorius, de Pholinus, d'Orifiène et de Bitor (?), des antidicomarianites, d'Iùilyehès (quoique leur leader Dioscore n'ait été que son allidé,les Éthiopiens condamnent Eutychès comme priscillianiste), de Sévère d'Antioche, de Théodore d'Alexandrie, d'Aburios, de Manès, du pape saint J-éon et du concile de (^halcédoine, qu'il traite de Mâh'ebara-akiâbât' ou Meute de chiens. D'Abbadie, Catalogue, n. 49. Cet ouvrage se complète par une série de lettres de Timothée d'Élure, d'extraits de saint Grégoire de Nazianze et de saint Cyrille d'Alexandrie. On a observé que c'est la première fois que la querelle monophysitc se produit ex professa; la controverse eut ofiiciellement lieu à la cour, en présence du roi. r) Un autre ouvrage important : Haymanot-abau ou La foi des Pères, suivra bientôt, «eus Ba'cda-.Mariam. C'est un recueil de traités et
d'homélies des Pères et de certains cvêques moins anciens, qui jouit d'une grande autorité théologique en Abyssinie.
On se représenterait facilement Zara-Jacob comme un austère au milieu des moines et des lettrés seuls admis à franchir la palissade de l'enceinte réservée du palais, fermée aux profanes. Toutes les autres rigueurs des lois divines et humaines, oui, il les a, le knout à la main ; mais la chaste loi du mariage chrétien, les rois, les grands en sont dispensés. Zara- Jacob, comme ses ancêtres, a eu plusieurs femmes à la fois; on cite entre autres la «Çera-Itiégé ou impératrice de gauche », Djân-Haylu, première épouse; la « Kagn' Itiégé ou impératrice de droite », Djân- Sela, deuxième épouse officielle; i^ion-Mogasâ, troisième femme, mère de Ba eda-Mariam,qui succéda au trône.
Vil. Après les invasions musulmanes (1520- 1551). — 1° L'Ethiopie à Rome et au Portugal. Faillite d'une première union. — L'Église d'Ethiopie demeura dans ce courant d'idées et de vie religieuse sans qu'il se produisît rien de saillant au point de vue théologique. La préoccupation fut tout entière à la défense nationale contre l'invasion mahométane de plus en plus menaçante. Et c'est même à la ruine la plus désastreuse pour l'Église et pour l'État, par la conquête de l'Adalite Mohained-(,;erâi"i, qu'est dû le réveil de l'âme nationale tendant les mains vers le Saint-Siège; car, au fond, la disposition mentale, héritage atavique, se retrouve chez Lebna-Dan'çel ou Daouit IV (1508-1540), la même qu'à la cour de Zara-Jacob, c'est-à-dire que la velléité d'un retour à l'union catholique est, chez l'un comme chez l'autre, subordonnée au besoin de secours dans le péril extrême de l'État. L'initiative des démarches éthiopiennes auprès de Rome et de Lisbonne est due au sage génie d'une femme, l'impératrice douairière Hélène, conseillère du jeune roi Daouit' IV. LTn premier message fut confié à un arménien, Matthieu, près du pape Léon X et des rois de Portugal Jean II et Emmanuel le Grand (1520); puis une deuxième «mbassade confiée à dom Alvarez et au Lika-Kahenât' Çaçâ Za Ab auprès du roi Jean 111 et du pape Clément Vil (1534), terminée par [la démarche plus expresse dont Jean Bermudez fut chargé près des deux cours. Paul III avait succédé à Clément |V1I. Le moment psychologique était advenu pour l'accueil en Ethiopie d'un évêque catholique. Mais ni Clément VII ni Paul III n'en profitèrent : le premier, par des empêchements dont il n'est pas responsable, parce que Sasâ Za Ab, retenu à Lisbonne, ne put même pas se rendre à Home, de 1533 à 1540; le deuxième, par des attar- (lements dans des combinaisons sans effet dont les détails vont suivre.
2° .lean Bermudez et Paul IIL — Le rôle joué par Jean Bermudez — le personnage qui répond à ce nom était un médecin portugais, membre de la seconde ambassade, resté à la cour du Choa, après le retour d'Alvarez — semblerait plutôt un conte fantastique qu'une réalité vécue. Il finit par être ime mystification I Tout embrouillé qu'il soit, il laisse percer des éclaircies sur le chaos historique de cette heure du xvi" siècle en Abyssinie. Le roi Lehna-Dançel et sa cour, l'abonna Marcos au terme de ses cent trois ans et le conseiller intermédiaire Bermudez, tous furent d'accord pour opérer sans éclat la transition du schisme à la véritable Église. Le vieil évêque remit |)nr iine sorte d'abdication ses pouvoirs épiscopaux'au Maïuher .Tohanès (Bermudez) et l'établit son successeur au siège métropolitain d'Ethiopie (1538). Bermudez paraît n'avoir pas douté de la licéité de celle combinaison, fruit d'une habileté tout orientale, ni de l'approbation du pape. Sous cette réserve et celle
ETHIOPIE (EGLISE D'
condition expresse, il assuma l'aventureuse et très grave responsabilité. En conséquence, le roi Uaouit', après la mort de l'abouna Marcos, au lieu d'envoyer en Egypte selon l'usage constant, chargea Bermudez lui-même, désormais l'abouna Johanès, d'aller à Rome afin d'y faire agréer et régulariser son élévation au siège épiscopal d'Ethiopie. Le fait de cette démarche pércmptoire est la preuve incontestable de la volonté très sincère, cette fois au moins, de la part de la cour impériale, d'aboutir à une conclusion définitive de la question religieuse avec Rome et d'une entente politique avec Lisbonne. Auprès du roi de Portugal (1540), Bermudez réussit à obtenir le secours d'un corps de troupes contre les envahissements des Adalites. -Mais le succès réel de sa mission près du Saint-Siège reste une énigme. Une chose certaine est la non-ratification des actes passés en dehors de toute légalité ecclésiastique, concernant sa nomination épiscopale par le vieux prélat schismatique inconscient. On prit en considération l'exposé de l'état des choses et des esprits, tel qu'il ressortait de la combinaison censée ingénieusement trouvée pour résoudre la ditliculté du changement de régime. Il fut délibéré en conseil des cardinaux, sous la présidence de Paul III, sur le projet de faire élire par le roi un archevêque et de nommer un collège de douze prêtres, qui, dans la suite, pourvoiraient à la vacance du siège par l'élection de l'un d'entre eux. Sans douté, Bermudez avait été invité à profiter de la prépondérance dont il jouissait à la cour pour faire admettre ce plan. Mais son ambition le poussa à exagérer et à fausser le rôle de précurseur et à se poser lui-même en délégué pontifical en se donnant le titre de patriarche (1540). Il réussit à passer pour tel, d'abord à la cour de Lisbonne et à Goa, près des Portugais, puis à la cour d'Ethiopie, comme en témoigne une lettre du roi Glaodios, fils de Lebna-Dan'pel (1542-1543), adressée au souverain pontife : « ...Vous avez daigné nous accorder pour pasteur notre père (abonna) Johanès et lui conférer la consécration épiscopale — c'était faux ! — Nous l'avons accueilli et placé sur le siège métropolitain, etc. » — Au reçu de ce message impérial, le pape Paul III fit tenir plusieurs congrégations à l'elTet de délibérer sur le moyen de remédier à la fausse situation créée par l'intrusion de Bermudez. On résolut d'amener prudemment le roi à ordonner la déposition du pseudo-patriarche et de procéder t\ l'élection d'un candidat au siège épiscopal, selon le mode indiqué plus haut. Mais cette délibération resta sans être mise à exécution. Vat. urbin., n. 829, p. 293. Cf. M. Chaîne, Le palriurche Jean Bermudez d'Ethiopie (1540-1570), dans la Revue de l'Orient chrétien, 1909, t. XIV, p. 321-329.
Cependant, une fois délivré du fléau musulman, le roi Glaodios revint aux instincts schismatiques et se montra hostile aux catholiques, à commencer par l'abouna Johanès dont il refusa désormais de reconnaître les pouvoirs. D'ailleurs, Jean III, ayant le dessein de faire nommer un vrai patriarche, l'avait informé de la fraude de Bermudez. Le monarque éthiopien s'en autorisa pour le mettre à l'écart sans provoquer le ressentiment des Portugais à sa solde. Enfin, l'envoi au Caire d'une députation pour obtenir un abouna copte, selon l'usage traditionnel, abroge l'acte de répudiation accompli par son père. Bermudez le lui reprocha comme un parjure et une apostasie, après ses engagements envers le siège de Pierre. La querelle s'envenima. Les menaces de Bermudez aboutirent à son expulsion (1556).
VIII. ÎNIissioN DES JÉSUITES. — i" phasc. — l°Le patriarche André d'Oviédo et le roi Glaodios. — Sur ces entrefaites, le projet de mission, longuement préparé à Lisbonne, était en voie d'exécution. Les exhor-
tations persévérantes (154G-1554) de saint Ignace de Loyola, enfin accueillies par Jean III, lui tirent agréer et présenter au pape Jules III les noms de trois candidats, un au titre de patriarche, deux à l'épiscopat à titre de coadjuteurs, pour l'Église d'Ethiopie. Mais en Ethiopie, nous l'avons vu, les conditions étaient bien changées; les dispositions de la cour impériale étaient devenues tout à fait hostiles; tous les ordres civils et ecclésiastiques étaient groupés autour de l'évêque copte, l'abouna Jusab (Joseph). Le patriarche Nuiiez Barreto dut attendre à Goa, parce que, d'après les informations du P. P.odriguez Gonçalho, envoyé en éclaireur à la capitale d'Abyssinie, les portes lui seraient fermées. Il mourut là en 1501. Une tentative avait été néanmoins décidée, et le premier évêque coadjuteur, André d'Oviédo, dont le caractère épiscopal n'était pas divulgué, se rendit en Abyssinie avec le P. Manoel Fernandez (1557). D'Atmeid.i, dans Beccari, t. v, p. 370. L'hostilité de l'empereur Glaodios apparut manifestement au milieu des manières de la plus attentive courtoisie qui le distinguait. Ce prince et tout son entourage laïc et religieux redoutaient que les missionnaires ne fussent les précurseurs d'une invasion portugaise. La tactique politique de la cour fut d'éviter tout froissement avec le gouvernement de Goa et la cour de Lisbonne, tout en se tenant dans les retranchements du schisme religieux. André d'Oviédo ne fut pas traqué comme missionnaire catholique; il put même enseigner et son caractère épiscopal fut reconnu censément pour les Portugais naturalisés. Malgré les remontrances de l'abouna Jusab, le roi ne craignit pas de laisser la liberté de controverse dans son palais; on le voit même entrer dans la mêlée, car son esprit perspicace, subtil et délié dans l'étude de sa religion, avait pénétré à fond les raisons théologiques sur les mystères et toutes les questions ecclésiastiques. Il se flattait, avec un orgueil teint de fatuité, de tenir le sceptre de la science aussi bien que celui de l'autorité suprême. ÎNIais les débats dégénérèrent en huées, à défaut d'arguments, et l'obstruction couvrait la voix des missionnaires. Les Abj'ssins appelaient cela la victoire. Les clercs et les moines s'agitaient beaucoup à la cour, dans les camps, dans tous les centres autour des ardents controversistes qui tenaient tête aux défenseurs catholiques; les chroniques en mentionnent spécialement deux, abba Zakra et abba Paolos. La coterie de la reine mère Sabla-Wan'çêl entretenait les intrigues et les agissements pour circonvenir le roi Glaodios, car l'on craignait que son goût pour l'étude approfondie des questions religieuses ne l'entraînât à des concessions préjudiciables au parti jacobitc. Devant cette levée de boucliers dans des bruyantes et inutiles discussions, Oviédo et son compagnon s'en étaient écartés pour se livrer au travail de l'apostolat obscur et patient, et non sansfruits sérieux, au dépit mal dissimulé du roi. Sa grande prudence, sa magnanimité et sa charité attirèrent à Oviédo le respect universel. Sait, t. ii, p. 276. Le devoir de sa charge, cependant, pesait sur lui et son zèle du salut des âmes même malgré elles le poussa à écrire (22 juin 1557) au roi Glaodios une lettre où il le prémunit contre les trames et les intrigues de sa cour et surtout contre l'influence d'autant plus néfaste qu'elle est plus puissante de la reine sa mère ellemême, oublieuse des protestations d'attachement durant les jours de malheur et des acclamations chaleureuses envers les libérateurs. D'Almeida, dans Beccari, t. v, p. 377-380.
Les conseils de l'apôtre échouèrent devant la défiance et les appréhensions que la mère inspirait au jeune souverain et devant l'opiniâtreté en son propre sens et l'orgueil ancestral. Glaodios se déclara « fils de l'Église d'Alexandrie »,et pour la justificatioa
ETHIOPIE (ÉGLISE D'
de SCS sentinienls et de sa conduite, il fit publier sa « confession de foi » motivée. Liidolf, Corn, hist., p. 237. Il y défend les erreurs des jacobites et repousse l'accusation de judaïsme en invoquant les raisons d'usages purement civils et indifférents au point de vue religieux. Il n'ignorait pas, cependant, mais il oublie les discussions non encore éloignées sur ces observances.
2° Ouvrages de polémique; travaux liturgiques. — Les revendications des sectaires s'affichaient de jour en jour plus intransigeantes, comme en toute recrudescence des réactions. Les joutes de la polémique anticatholique provoquèrent la composition ou la traduction de traités dogmatiques : Fekuré-Malakot' ou Explication de la divinité; Sawâna-jS'afs ou Refuge de l'âme; Mazgaba-hûymdnot ou Trésor de la foi, qui sera réfuté plus tard (1642) par Atânâtios dans Maksafta-hûssetût' ou les Fléaux des mensonges. La renaissance à la vie nationale et religieuse se manifeste non seulement dans la polémique, mais aussi dans le culte liturgique. Le clergé se recrute et se relève, les écoles se rouvrent, les églises, au moins en partie, sont restaurées. Deux lettrés, instruits dans l'art du chant, les Azaj (.iéra et Raguël en facilitent le laborieux apprentissage par la notation de Dcgwa ou Anliphonaire, pour toutes les fêtes de l'année. On voit paraître alors le Ma^ûticfâ-Kan'dil ou Livre des cierges, qui n'est autre que le rituel de l'extrêmeonction et de la pénitence.
3" Oviédo et Mirtas. Dénonciation et condamnation de l' hérésie. Persécution. ■ — ■ Les guerres et la mort prématurée de Glaodios arrêtèrent ce double courant {4 avril lô59). Au commencement de la même année, un certain nombre de Portugais et d'indigènes catholiques se laissaient entraîner vers les errements du parti jacobite. Ce voyant, l'abouna Andréas (d'Oviédo) lança, le 2 février 1559, une dénonciation des erreurs des Abyssins et de leurs préjugés contre l'Église romaine, afin d'en prémunir ses ouailles. Il enjoint aux fidèles de son obédience de se tenir en garde contre ces erreurs, et aux l'.thiopiens d'y renoncer, sous peine d'excommunication, c'est-à-dire « d'encourir les jugements de la sainte Église et des autorités ecclésiastiques, soit pour leur châtiment en leurs personnes et en leurs biens, soit pour leur pardon dans la mesure de leur repentir. > D'.\lnieida, dansBeccari,l. v,p. 391.
Le successeur au trône. Minas (1559-1563), excité par les dignitaires et les moines de son entourage, défendit au patriarche et ;\ ses compagnons de continuer leur enseignement et leurs controverses, et dans l'irritation causée par leur résistance, il les traita avec brutalité; et, par un exil forcé, il les confina dans une province éloignée et. partant, inhospitalière. Les catholiques subirent une cruelle persécution. D'Almeida, dans Beccari, t. v, p. 391.
.Son fils, Sarsa I)an'i;el (1563-1597), se montra moins défavorable et laissa le patriarche et les Pères s'établir à Frémona, non loin d'Aksum. D'autres Pères suivirent des groupes de familles portugaises qui allèrent se fixer dans la province de Dambéa, sur les bords du lac Sânâ.
Mais, si les préoccupations politiques détournèrent d'eux l'attention de la cour, les missionnaires se sentirent frappés au cœur par des mesures prises à Lisbonne et à Bomc à l'égard de leur œuvre apostolique. Le roi de Portugal, dom Sébastien, désespérant de rien réussir en Abyssinic, pria le pape d'en retirer les jésuites et de les envoyer dans l'Inde et la Chine. Saint Pie V, par un bref du 2 février 1566, adressé au patriarche André d'Oviédo, lui donne ordre de se retirer dès qu'il le pourra faire en sécurité et de se rendre aux missions du Japon et de la Chine. Mais Oviédo, soit par l'espoir fondé sur les dispositions des
foules favorables à la réunion à l'Église catholique soit parce que les autorités turques lui fermeraient les routes de la mer Rouge, s'efforça défaire revenir le souverain pontife sur cette détermination. Les choses en restèrent là. D'Almeida, d;uis Beccari, t. v, p. 423- 432. Le zélé patriarche mourut saintement à Frémona, en 1577; et les autres Pères finirent aussi leurs jours dans la paix, sous le poids de leurs travaux apostoliques (1577-1596). Le dernier, François Lobo, en mourant,laissait la mission catholique sans aucun soutien au milieu de l'épreuve. Un prêtre de (loa, Melchior de Silva, se dévoua à aller leur porter secours; grâce à son teint indien, il put traverser les pays occupés par les Turcs, qui le prirent pour un bcmian; il rendit ses services aux catholiques jusqu'à l'arrivée du Père Pierre Paëz, en 1603.
2« phase. — 1° Premiers succès. — Par un phénomène singulier, les successeurs de Sarsa-Dani;êl, tout en bataillant les uns contre les autres pour s'emparer du trône, rivalisèrent pour ainsi dire de bienveillance envers le P. Paëz. Ils allèrent même plus avant, jusqu'à la conversion au catholicisme. Ils avaient noms Jacob, Za Dan iiq\ (1597-1607), et après eux Socinios (1607-1632)! Le règne de ce prince fut l'apogée du triomphe de l'Église catholique en Ethiopie, mais, hélas ! triomphe éphémère, trop peu modéré pour une longue durée. Les succès merveilleux du P. Paëz étaient dus à ses vertus apostoliques et à une science multiforme et pratique au service de son zèle. On le voit amener progressivement l'empereur .Socinios de la conviction à la profession de foi, d'Almeida, dans Beccari, t. VI, p. 489; de la reconnaissance d'usages, ou abrogés, ou prohibés par le christianisme, à l'adoption des lois aussi sévères qu'essentielles de la morale évangélique. Cette évolution religieuse, dont le roi était l'axe, se fit autour de lui à la cour, avec des ménagements fort calculés par le prudent missionnaire.
Le monarque, en prenant possession du trône, vit beaucoup de vassaux, hier encore rebelles combattants, et soumis non sans rancœur ni mécontentements, et le moindre prétexte les eût trouvés prêts à la révolte. Le P. Paëz savait aussi bien que le roi combien l'amour-propre monacal, et, par lui aiguisé, l'amour-propre national étaient un obstacle inattaquable de front et que d'infinis ménagements réussiraient à peine à amoindrir peu à peu. Les questions de fond, quoicpie base du schisme, les eussent laissés assez indilïérenls, mais cette seule idée d'avoir à reconnaître que. depuis huit ou neuf cents ans, leurs ancêtres et eux-mêmes sont dans l'erreur, les blesse et les révolte. Monophysisme, sabbalisme, à tort ou à raison, étaient pour eux des choses sacrées, parce que traditionnelles: croyance ancest raie, observance ancestrale. A cheval sur ce principe du culte de la tradition,des us et coutumes de leurs pères, l'amour-propre de la race revêtait un fanatisme irréductible. De 1607 à 1622, on suit à travers ces obstacles la marche lente, mais sûre, de Socinios dans son royal dessein d'entraîner la cour d'abord, puis ses camps et tout son peuple dans sa conversion vers le catholicisme. C'est d'abord la simple, mais insistante manifestation de ses préférences personnelles dans les joutes des discussions religieuses, thème ordinaire des conversations au])alais. Celte pression par l'entrainement de l'exemple, de la préférence du roi et de la majorité des grands qui l'entouraient, favorisait puissamment les prédications infatigables des Paëz, Antoine l'ernandez, Antoine de Angelis, Louis d'Azevedo, etc., dans les camps et dans les centres <|uc les princes ouvraient à leur zèle. En 1613-1614, à la suite de vives controverses avec les plus entendus des lettrés et les plus renommés des moines, la cause de la vérité avait fait de telles conquêtes à la cour que le roi jugea le moment venu de
ETHIOPIE (ÉGLISE D'
se prononcer et de promulguer comme désormais olTicielle la croyance dyophysitc. L'abouna Siméon lui fit des remontrances d'avoir pris une détermination à ses yeux si ruineuse, sans même le consulter, lui, l'évêque, le gardien de la foi et juge de l'Église d'Ethiopie. Droit fut fait à sa plainte; les controverses furent rouvertes, mais à la confusion de son ignorance, malgré l'appoint du cortège énorme de moines et de clercs qui l'escortaient. Le résultat fut la confirmation du décret par une deuxième publication motivée par les preuves tirées des livres doctrinaux, spécialement le Haijmanol ahaw, qui fait foi en Abyssinie, et par le témoignage de tous les lettrés les plus savants. Il imposait la croyance aux deux natures en Jésus-Christ, et cette fois, sous la sanction de la peine capitale. L'abouna, appuyé par le ras Amâna Christos, frère utérin de Socinios et frère jaloux du ras Sela- Christos, zélé champion de la foi romaine, fulmina l'excommunication à quiconque se soumettrait à l'édit impérial. C'était la guerre déclarée, et les partis allaient se trancher. L'excommunication troubla les consciences et la cour en fut dans une grande agitation, quoique le prestige de l'abouna fût perdu et son autorité spirituelle fort diminuée à cause de ses mœurs scandaleuses. L'empereur n'en fut pas ébranlé et tint bon.
2° Guerres inlesiiiics. — Cependant l'anarchie fermentait trop pour ne pas éclater. Sous les brandons du fanatisme, les provinces étaient en ébullition, le Tigré, le Begameder, le Damot' et le Goçiam. Les ras qui les commandaient, dissimulant ou leur ambition frustrée, ou leur jalousie mécontente, sous le couvert de la foi ancestrale, prirent parti pour l'abouna Siméon contre l'empereur, et surtout contre leur rival politique, le ras Sela-Christos, que sa bravoure et ses talents militaires avaient imposé comme généralissime de l'armée (1617). Mendez, dansBeccari, t.viii, p. 106. La conjuration partit en guerre sous l'étiquette : « La foi de nos Pères, le monophysisme. »
Julios, gendre de l'empereur, était à la tête de l'insurrection, accompagné et béni par l'abouna Siméon. Les troupes royales les rencontrèrent entre Azazo et Dancaz, en mai 1617. La victoire favorisa le parti royaliste et catholique; Julios et l'abouna Siméon y périrent. La résistance dogmatique était épuisée; mais d'un autre côté, la question du sabbatismc, sous le souffle d'un fanatisme inspiré par les santons, anachorètes nombreux du Damot', réunit autour de lonaël, le vice-roi du Begameder, toute une armée de guérillas. On redoutait ces frénétiques montagnards et l'on ne cachait pas que du succès, cette fois, dépendait le sort de la couronne, tellement l'opinion publique énervée avait mis l'inquiétude dans les masses inconscientes. Les femmes surtout « subornées, comme disaient les ofTiciers, par les moines qui les circonviennent pendant que nous sommes en campagne, » fomentaient les troubles. La déroute de lonaël dans le Begameder et la victoire du ras Sela-Christos sur les bandes ameutées dans le Damot' (22 janvier- 3 octobre 1621) tranchèrent encore cette querelle, et l'affolement de la foule s'apaisa. D'Almeida. dans Beccari, t. vi, p. 352-356.
3° Démarche officielle prés du Saint-Siège, et conversion effective de Socinios. — L'empereur, encouragé par ces heureux succès sur ces émeutes, comme un signe des bénédictions du ciel, résolut, après avis au préalable des groupes grossissants des adhérents parmi les princes et les lettrés, de proclamer définitivement l'adhésion de l'empire à l'Église catholique et de faire la'demande ofncielie d'un patriarche près du pontife de Rome, successeur de saint Pierre. La vacance du siège par la mort tragique de l'abouna Siméon hâtait la décision et l'exécution. Le P. Paëz,
qui avait réconforté son royal néoplu te au milieu des troubles et en face des soulèvements jjopulaires sous l'excitation des moines et d'ermites forcenés, était venu de Gorgora à Dancaz pour féliciter Sa Majesté et s'unir à ses actions de grâces envers Dieu, qui l'a favorisé de toutes ces victoires.
Le Père approuva la royale et décisive détermination; une proclamation motivée l'annonça afin d'y préparer l'opinion publique, et elle fut renouvelée en 1624; elle est:a)un document dognialique en faveur de la vérité contre le monophysisme et les conséquences absurdes, ou grossières, ou contradictoires, et injurieuses à la sainte Trinité, etc.; b) un document cultuel condamnant le judaïsme de l'observation du sabbat (samedi), ajoutée à celle du dimanche chrétien; c) un document historique légitimant l'appel à Rome, à l'effet d'obtenir un abonna, par des motifs basés sur l'évidente rébellion de Dioscore contre les 636 Pères du IX'^ concile (à Chalcédoine;, et sur les prévarications simoniaques des abonnas dans les ordinations,et scandaleuses dans leurconduite privée, voire même des trois derniers, Marcos, Pétros et Siméon, notoirement perdus de réputation à cause de leurs crimes innombrables. Assurément, le coup d'État ainsi motivé défiait tout reproche d'illégalité et de violence à la vérité. Toute la cour acquiesça et prêta serment de fidélité. D'Almeida, dans Beccari, t. vi, p. 355-358; Mendez, ibid., t. viii, p. 110-117.
Ce grand acte impérial réalisé, Socinios accomplit l'acte personnel, plus décisif encore : sa conversion efiective par la réception des sacrements de la pénitence et de l'eucharistie (1622) à Fogara, des mains du P. Paëz. Un exemple du plus saisissant caractère en cette conversion fut la renonciation à la polygamie; car elle était à la cour un obstacle comme insurmontable, vu le droit de cité qu'elle y avait pris, jusqu'à être admise non seulement comme exceptionnellement permise et licite, mais comme un apanage obligatoire de la couronne. « A quoi bon être roi, dit un proverbe national, si ce n'est pour jouir de tous les plaisirs que sa fortune lui offre, et pour s'entourer d'une nombreuse progéniture, sa plus belle couronne? » La cour a toujours eu son harem : l'épouse de la droite, l'épouse de la gauche, et toute une phalange de concubines soit habituelles, soit accidentelles. Or Socinios, en recourant au P. Paëz, avait résolu de revenir à la pureté matrimoniale de la loi évangélique. Il ne garda que la première épouse, la mère des fils appelés à la succession au trône. Le royal exemple devait être suivi par nombre d'autres au palais et dans les camps. Aussi ce fut un murmure général de plaintes et de lamentations, et même de récriminations soulevées par cette mesure, tellement était faussé le sens moral sur cette loi fondamentale de la vie chrétienne. Le divorce était légal et fréquent ; l'empereur abrogea cette légalité fondée sur les habitudes ancestrales, contre lesquelles avaient déjà échoué de graves interventions. Voir plus haut, col. 939, 950.
4» Graves difficultés d'ordre moral et d'ordre liturgique. — 1. Ce nouvel édit causa encore plus d'agitation dans tous les rangs de la société; et durant les deux années qui suivirent (1622-1624), les cas de divorce se présentèrent encore fréquemment devant les Won'ber ou juges de paix. Ceux-ci, inhabitués à la nouvelle législation, rendaient leurs sentences conformément au droit établi sur le modèle de la loi mosaïque. Socinios institua un tribunal spécial pour les causes matrimoniales, sous le contrôle des missionnaires, afin de suivre les règles conformes au droit divin et aux sacrés canons. Une sanction très rigoureuse atteignait les réfractaires, c'est-à-dire ceux qui divorceraient contrairement à ces dispositions : la con-
ETHIOPIE (ÉGLISE D
fiscation de tous les biens. Toute séparation semblait être rendue à peu près impossible. On y répondit avec d'autant plus d'impatience et de murmures que les professionnels du divorce sortaient des grandes familles et principalement de celles apparentées à la maison royale, sinon de la maison royale elle-même. Les écarts des volages princesses ont été si éclatants et scandaleux que le discrédit public a donné leur nom de Wazero aux prostituées. La licence des mœurs sous toutes les formes avait plein droit de cité. D'AImeida, dans Beccari, t. vi, p. 424. C'était donc jouer gros jeu que de battre en brèche ces désordres, si contraires qu'ils fussent à la morale chrétienne. Levain d'intime résistance et de sourdes menées, ajoutées à la fermentation endémique des mécontentements de Tambition jalouse et frustrée. Il n'en fallait pas tant jiour envenimer les haines du fanatisme ancestral et r>-ligieux contre les trouble-fête qu'étaient les apôtres (hi catholicisme. La conversion de l'empereur couronna les travaux du P. Pierre Paëz. Sa mort suivit de près, dans les premiers jours de mai 1G22. Le roi en fut très afiligc et la cour fut en deuil durant plusieurs jours. D'AImeida, dans Beccari, t. vi, p. 359-361.
Le triomphe de la grâce sur le monarque fut donc laborieux et coûta de très pénibles sacrifices personnels; le triomphe de la foi sur l'erreur nationale fut également très difTicile et coûta au prince, dit-il luimême, d'Almcida, dans Beccari, t. vi, p. 49U, le risque de la vie en plus d'une embûche et des oppositions sans trêve, irréductibles, dans l'intimité familiale et dans les trames du dehors. Il avait tout vaincu, soit par son énergique inflexibilité, soit par l'heureuse fortune des armes.
2. Dans les grandes lignes, l'Église d'Ethiopie apparaissait ofliciellement liée à l'Église universelle. Il restait néanmoins des questions liturgi([ues et même sacramentelles de majeure importance, par exemple, la validité des ordres sacrés et par conséquent l'administration des sacrements; la validité même du baptême à cause de la teneur diverse et défectueuse des formules employées; puis !a fixation de la fête de Pâques, axe de toutes les fctcs mobiles du cycle annuel. En 1625, la fête pascale des Orientaux tardait «l'un mois sur celle de l'Église romaine. On se vit dans l'embarras, à cause des inévitables récriminations de ht foule ignorante, portée à voir la ruine de la religion en tout changement cultuel. L'empereur invita les missionnaires à ne pas urgcr sur ce point cette année-là et à y préparer avec ménagement l'opinion I)ublique.
La solution de ces questions et d'autres encore intéressant la vie spirituelle et l'organisation du ministère ecclésiastique restait suspendue jusqu'à la venue de l'abouna attendu de P.ome.
')° Le patriarche Alphonse Mendez. Acte solennel lie l'adhésion à l'Église romaine. — A Rome, on y mit un moindre empressement, de l'hésitation même, à cause de la défiance née de l'ingratitude, de l'inconstance et du peu de fond des plus belles protestations, après les expériences déplorables faites sous les règnes de Glaodios et de Minas. Le patriarche Alphonse Mendez. agréé et confirmé par le ])ape l^rbain VIII, fut sacré à Lisbonne le 12 mars 1623 et, deux ans après, 21 juin 1625, il arriva à la résidence de Frémona.
L'empereur en manifesta une grande joie et, à l'unisson, tout son camp retentit d'acclamations d'allégresse. Occupé alors à la répression des insurrections des populations juives du Sémièn, il hâta Ron retour à Dancaz. La réception du patriarche eut lieu le 7 février 1626 et fut suivie, le 11. de l'acte solennel de la profession de foi cl de la soumission au souverain pontife Urbain VIIL Les dignitaires de tout
ordre civil et ecclésiastique, <à la suite du roi et de son fils héritier présomptif, prêtèrent le même serment d'adhésion. Ainsi fut accompli l'acte officiel par lequel l'Ethiopie consacrait sa réunion à l'Église romaine. Le patriarche la sanctionna par une sentence d'excommunication contre ceux qui seraient parjures à leur serment, et ensemble avec lui tous les prêtres présents, latins et indigènes, prononcèrent le même anathème, selon l'usage abyssin, afin que cet appareil de comminations ajoutât encore à l'effet des ordonnances de si grande importance. Mendez, dans Beccari, t. viii, p. 170-177.
6° Réformes ecclésiastiques concernant le sacerdoce, les fêles et jeûnes. — Suivit aussitôt la publication : 1. d'un décret impérial interdisant aux membres du clergé régulier et séculier la célébration des saints mystères et tout acte du ministère sacré sans s'être présenté au préalable devant le patriarche, afin de faire connaître la valeur de leur ordination et de prêter serment d'adhésion à la foi catholique, sous peine de mort ; 2. de la défense, sous les mêmes peines, de donner refuge ou aide aux réfractaires obstinés; 3. de l'injonction de suivre désormais les lois rituelles de Rome pour la fixation des fêtes pascales et le jeûne du carême; 4. une ordonnance spéciale aux dames de sang royal de prêter les mêmes serments d'adhésion aux vérités de la foi et aux lois de l'Église romaine. D'AImeida, dans Beccari, t. vi, p. 492. Le harem du palais était un foyer des pires intrigues opposées aux actes royaux concernant les réformes religieuses et morales qui découlent nécessairement de la loi chrétienne.
7° Mesures inqnisitoriales. Guerre intestine. — Les Pères jésuites nu nombre de vingt environ et autant de collaborateurs indigènes se mirent à l'œuvre de l'évangélisation et de l'initiation aux sacrements, dès lors imposées par la loi et surveillées par les autorités ofiicielles dans toutes les provinces de l'empire. On vit affluer en masse autour des missionnaires les villages entiers. Les uns avec sincérité, les autres hypocritement par crainte, recevaient le baptême et les autres sacrements sous les coercitions violentes exercées sur les opiniâtres, jusqu'à la peine de mort.
Ce fut par tout le royaume un saisissement des apcurantes émotions courant de hameau en hameau, sous un régime de terreur. La hâte, la brusquerie, les violences in(|uisitoriales allaient tout gâter. On se pressa trop, on embrassa trop à la fois, au lieu de s'en tenir aux sages recommandations de saint Ignace de n'exiger d'ai)onl que les réformes essentielles, aussi urgentes qu'indispensables, et de se contenter de prédisposer à celles de moindre importance et moins urgentes, afin de ménager la méfiance et la susceptibilité des esprits prévenus.
Le foyer des mécontentements sourdement fomentés éclata soudain (1628). Ils servirent d'occasion et de prétexte aux ambitions et aux récriminations politiques. J'en réfère au jugement sévère et motivé du P. Beccari, dans son introduction sur les actes du patriarche Alphonse Mendez, t. viii, n. 8-11, p. xiii- XVI. .l'ajouterai cependant que si, aujourd'hui, nous apprécions différemment et trouvons critiquables les actes d'alors selon nos mœurs actuelles, nous devons nous rappeler que le système inquisitorial était couramment en application à la cour d'Abyssinie et que l'oi)inion publique n'y voyait rien d'exceptionnel. Socinios ne faisait qu'imiter la cruauté de son a'ieul Zara- Jacob, sans pitié même envers les siens et plus qu'à l'égard de tous ses sujets. Voir col. 948. Le (iestin la voulu, on souffre en fataliste; mais à la violence on répondra par l'émeute, c'est aussi dans les mœurs. Les exécutions cruelles semaient l'épouvante, la consternation, l'irritation.
ETHIOPIE (EGLISE D'
gcjo
Les fauteurs de riiorésic et les meneurs des complots en profilèrent pour légitimer leurs trames et pousser à l'insurrection. Basilidès lui-même, l'héritier du trône, soudoyé par la reine sa mère, les encourageait et les appuyait ouvertement, contrecarrant son père dans toutes ses mesures. La connivence des ambitions, politiques et des mauvaises passions impatientes du frein, sous le couvert de l'attachement à la religion nationale, alluma la guerre civile. L'empereur, vieilli, épuisé par les lassitudes des débats censés pacifiques, mais de tous les plus haineux, et par un long règne cousu de combats sanglants, rendit les armes et se déclara impuissant à réprimer le mouvement insurrectionnel débordant de tous côtés. Le soulèvement du Tigré, à la suite de Takla-Giori^is, gendre du roi (1627), eut pour cause un déni de justice par le beau-père sur l'infidélité scandaleuse de la Wazero, sa femme; mais le cheval de bataille choisi fut l'inquisition qui violentait les consciences.
Ce soulèvement à peine réprimé fut suivi d'un autre bien autrement redoutable, irréductible, dans les monts du Lastâ(1629-1G32). Une étincelle embrasa ce furieux incendie. Un ofTicier du gouverneur du Bégameder dont dépendait le Lastâ exécuta avec la brutalité d'un bouvier les instructions reçues d'amener les populations à l'acceptation de la foi catholique. Les montagnards n'étaient pas du bétail; au lieu d'être poussés en masse comme à la foire, ils demandèrent d'être traités en êtres raisonnables et d'être instruits au préalable de la religion qu'on leur imposait. Il y fut répondu par des concussions. Les rudes paysans répliquèrent aux coups par des coups. Le conflit prit mauvaise tournure pour les soldats impériaux, ils durent prendre la fuite.
L'empereur fut très contrarié de cette fâcheuse affaire. Il ordonna la répression. Il s'ensuivit une guerre qui mit en feu le Bégameder, l'Amhâra et le Lastâ durant trois années. Les montagnards étaient restés très dévoués aux descendants de leurs princes Zaguës, quiavaientrégné trois siècles sur tout l'empire. Voir col. 932 sq. Ils offrirent le commandement à J'un d'eux, Melka-Christos, qui organisa aussitôt une armée de ces rudes alpins et se retrancha dans les monts inaccessibles, d'où, à l'occasion, il descendrait prendre l'offensive contre les impériaux. Les campagnes se suivirent avec des chances diverses, mais sans autre résultat que l'extermination et les ruines (1629-1632). L'empereur en resta fort affecté.
8° Déclin de la cause catholique. — Les ennemis de la mission catholique en profitèrent pour le refroidir de plus en plus, en représentant la question religieuse comme l'unique cause de ces guerres fratricides, et que le retrait des édits comminatoires rétablirait la paix dans l'empire. La cause catholique avait perdu ses défenseurs à la cour, le ras Keb'â-Christos, viceroi du Tigré, Buko, vice-roi du Damot', etc., avaient péri; l'azaj Tino était en disgrâce (il fut plus tard lapidé pour la foi); et les insinuations des courtisans et des princes jaloux de la puissance du ras Sela- Christos avaient réussi à lui faire perdre la confiance du roi, son frère. Sa disgrâce atteignit la sainte cause dont il s'était déclaré le champion. Ne faisaient-ils pas croire au monarque que ce prince tant favorisé visait, au fond, à la ruine du trône et que, d'accord avec les Pères jésuites, il préparait l'invasion et la conquête par les Portugais?
L'empereur s'y laissait prendre; et cette mystification lui conseilla d'interdire aux Pères la construction d'une résidence à Débaroa, sur le plateau qui .domine le versant de la mer Rouge. Le clan des dames de la cour, la reine la première, ne laissaient entendre jr[ue ces plaintes répétées comme un bourdonnement qui fatigue l'oreille sans relâche. Le premier signe du
refroidissement du roi à l'égard du patriarclie et de la sainte œuvre de restauration déjà fort avancée fut donc la disgrâce imméritée de leur principal défenseur. Harcelé par tant de conseillers hostiles, Socinios avait déjà demandé au patriarche Mendez la concession de trois choses d'ailleurs dispensables, concession qui aurait sufTi, à ses yeux, pour calmer l'efi'ervescence du peuple : le retour aux anciennes liturgies pour la messe, à l'abstinence hebdomadaire du mercredi au lieu du samedi, à la célébration des fêtes selon le calendrier éthiopien. En 1629, le patriarche l'accorda, à son corps défendant, car il craignait, non sans raison, d'ouvrir la porte â d'autres compromissions fatales. Victorieux sur ce point, les assiégeants livrèrent de nouveaux assauts (18 juin 1632) afin d'obtenir la liberté aux populations de choisir entre l'une et l'autre des deux Églises, la romaine ou la traditionnelle. Malgré les prières et les objurgations de l'abouna Alphonse, le décret impérial fut publié le 24 juin.
9° Mort de Socinios, et destruction de la mission. — Le vieil empereur, épuisé par tant de questions troublantes, miné par la maladie ajoutée au déclin de l'âge, ne devait guère survivre. Appelé près du moribond, 13 septembre, le P. Diego de Matos l'exhorta à penser au salut de son âme et à la foi dans laquelle il devait mourir. Le roi répondit à voix très haute et avec beaucoup de sentiment : Je meurs dans la foi romaine; je me suis déjà confessé. » Il fit cette recommandation à son fils Basilidès : « Mon fils, nous avons autorisé l'ancienne croyance par égard pour les paysans; la foi romaine est la bonne et la vraie. Je te recommande le patriarche et les Pères. » Il rendit l'âme le 16 septembre 1632.
Ce fut le glas annonçant sans délai la fin de l'Église catholique en Ethiopie. Le nouveau roi Basilidès n'avait même pas attendu la mort de son père pour interdire désormais toute communion avec les prêtres romains; et sans tarder, il les bannit du territoire abyssin. Le patriarche Alphonse Mendez et d'autres Pères retournèrent à Goa, en 1636.
La théologie avait sombré, non qu'elle n'ait été et ne demeurât victorieuse, invincible dans sa dogmatique, car, dans leur triomphe même, les révolutionnaires l'avouaient; mais entraînée dans le naufrage de la morcde sous les flots fangeux des plus basses passions irritées et furieuses impitoyablement : « Nous voulons le rétablissement de l'Église de nos pères, moins intransigeante, elle, plus tolérante et adaptée à nos mœurs ancestrales. »
IX. La christologie. — Le monophyslsme reparut à la surface sous le manteau de formules équivoques, comme pour faire croire à une transaction où la querelle n'était plus que dans un malentendu de mots. On supprima les termes nature et personne, pour s'en tenir au langage concret : « Nous reconnaissons le Christ, homme parfait, Dieu parfait, le fils de Dieu incarné. »
1° Nouvelle orientation des querelles scolastiques. — Les débats théologiques avaient attiré et habitue les esprits aux spéculations dogmatiques; et les écoles ne s'en tinrent pas à l'énoncé de la formule conciliatrice. Confusément au moins, il restait quelque chose de la vérité catholique qui avait ressorti avec tant d'éclat dans l'argumentation des Pères jésuites, entre les deux extrêmes périlleux du neslorianismc et de l'eutychianisme. Le travail des esprits, alors laissés à leur libre évolution, divisa les écoles en deux camps d'opinion : le parti des disciples de Takia-haymanot' et celui des disciples d'Eustatios, déjà antagonistes, comme nous l'avons vu, sur d'autres questions cultuelles. La discussion roule invariablement dans l'étroit circuit de la christologie, c'est-à-dire de la
ETHIOPIE (EGLISE D'
raison intrinsèque de ce nom ou de Vonction formatrice du Christ dans l'union de l'iiumanité avec la divinité. Jeux byzantins d'antan.
L'origine de ces débats remonte à un certain maâllem Piétros (non le P. Paëz.qui s'appelait abba Piétros), mais Pierre Heiling, Saxon luthérien, venu en Abyssinie avec l'abouna Marcos, le nouveau métropolitain envoyé du Caire (1637). Il était médecin de profession, très instruit, habile et rusé, très versé dans les langues orientales, même l'éthiopien; sa science et son savoir-faire lui firent donner le qualificatif arabe de maâllem. Ses talents, ses remèdes, ajoutés à la confiance et à la recommandation de l'abouna, le mirent en faveur auprès de Basilidès. Son antipapisme a ajouté à son crédit; et les deux martyrs capucins, Agathange de Vendôme et Cassien de Nantes, lui sont redevables de leurs palmes. Voir leur Vie par le P. Emmanuel de Rennes, et Le B. Agalhange de Vendôme, par l'abbé de Préville, Blois, 1905. Son grand crédit au palais attira près de lui tous les lettrés de tout rang et sa haine de l'Église romaine enlevait toute méfiance à leur sectarisme.
Les conversations quotidiennes firent de sa demeure une école, un centre de controverse. Il posa un jour cette question : « Christ signifie oint, en quoi consiste cette onction? Quel a été son elTet? » Demande fort simple, mais fort insidieuse auprès des monophysites; c'est une étincelle qui va de nouveau mettre le pays en feu, et pour trois siècles 1 On ne peut s'empêcher d'y voir un châtiment providentiel du rejet de la vérité, sous prétexte de paix nationale. Hist. manuscr. d'abba Takla-haymanot'. Le roi Basilidès convoqua un synode à Aringo (1G54), où la question fut posée devant tout ce que la théologie comptait de lumières et d'autorités scientifiques. Des réponses furent données, mais non pas la solution. Au contraire, le choc des formules proposées mit toutes les écoles en heurt les unes contre les autres. Les disputes se sont étendues des écoles dans les camps et, de là, en toutes les provinces. Elles vont aboutir à l'anarchie doctrinale et à des discordes intestines sanglantes.
2" Opinions ci écoles adverses. — ■ Deux systèmes apparurent en face et se disputèrent la chaire de l'enseignement officiel, sous les rois Basilidès et Johanès I" (16,50-1682).
L'école les distingue par des dénominations indiquant la nuance caractéristique des formules qui énoncent leurs thèses opposées. La première s'intitule des Keb'âl', et la deuxième des Saga-lidj. Les partisans du premier système opinent que le" Christ, en tant qu'homme, est devenu fils naturel de Dieu par Vonrlion du Saint-Esprit : Ba-Kcb'ât' Waldabâhrnj; l'onction a divinise la nature humaine jusqu'à n'en faire qu'une: c'est le monophysisme^absolu jusqu'à l'absorption. Les adeptes de ce système sont les disciples d'Eustalios à Dabra-NVark dans le (joi.iani et à Dabra Bizan' dans le Hamassèn.d'où ils s'étendent dans les provinces environnantes du Tigré. Les partisans du deuxième système soutiennent de leur côté : a) que l'onction n'élève pas d'un état inférieur à un état supérieur et qu'elle fait simi)lemcnt du Christ le second Adam ou le premier-né de toute créature : Da-Kcb'ûV dùijmâwi Adam, l'aîné, la souche de régénérés, et par conséquent Fils de Dieu par grâce ou Fils adoptif: Ba-Keb'ûC Walda-Sagâ, (en amarina Ya-Sagâ lidj), ou pcr unctioncm factus gratiœ fîlius; — b) que la déification ou l'élévation à la qualité de Fils naturel de Dieu résultait de l'union de la nature humaine avec la divine : Kohara scgâ balawâhcdo, ou ba-tawahcdo W'aldn-Egziabicr, pcr iinionem lactiis J'ilius consiibstantialis Dei. Cf. Tarikn- Siujii'-f, synode d'octobre 1081, sous Johnnès I", Les tenants de ce système sont les disciples de Takla-
DICT. t)E TIIKOL CATHOL.
haymanot', du couvent de Dabra-Libanos. Ils sont plus importants par le nombre, l'influence et l'étendue dans l'empire. Au synode précité, l'orateur de Dabra- Libanos fut l'abba Nicolaos et celui de Dabra- Wark l'abba Akala-Christos. Celui-ci fut déclaré battu, grâce à la partialité du roi; l'excommunication sanctionna sa défaite et la proclamation de la formule : Segâ Kabara ba-tawâhcdo, ou per unioncm humanitas elevata est (id est, ad esse diviniim Filii). Réduit au silence, mais non vaincu, Akala-Christos défendra quand même sa thèse avec l'aide de disciples aussi combatifs que lui et avec une opiniâtreté indémentie durant plus de vingt-cinq ans; il en tombera champion irréductible, à la bataille de Kabaro-!\léda, sous le règne de Takla-haymrnot' (1707).
D'ici là, durant le règne de Yasu-làlâc ou le Grand (1682-1706), les discussions ne seront que des chicanes où, sous des subterfuges et des ambiguïtés de mots, se dissimuleront les deux thèses rivales : la nature humaine est entrée en participation de la nature divine, par Vonction selon les uns, par Vunion selon les autres. L'empereur Yasu, quoique incliné à favoriser l'opinion des unionistes, travailla constamment à amener les deux écoles à la conciliation. Les réunions, les pourparlers et cinq ou six synodes solennels, où il espérait trancher le différend, n'aboutirent qu'à opiniâtrer les partis dans leur sentiment respectif. L'apparence de conciliation ou d'acquiescement ne fut que dissimulation. Ainsi, la formule, adoptée par le synode de 1686, fut conçue en ces termes : Tasar'â Walda-egziabier ba-hayla-Keb'à manfas-Kedus, ou ordinatus est Filius Dei virtutc iinctionis Spiritus Sancti. Elle semblait accorder ensemble les deux divergences, qui n'ont d'ailleurs d'importance que dans l'amour-propre des parties adverses.
L'ambiguïté du terme tasar'â ou ordinatus est comportait une double interprétation en conformité avec l'une et avec l'autre des deux thèses. Les Kcb'âtor, voyant que l'interprétation des adversaires ramenait à la distinction fondamentale des •'^agà-lidjdç, repoussèrent la formule.
3" Hostilités ouvertes dégénérées en factions. — Dans des assemblées ultérieures, les iveft'â/orou onctionistes refusèrent d'entrer en discussion, sous leprétcxtcqu'ils n'étaient pas libres, puisque l'excommunication pesait toujours sur eux, mais surtout par la raison tacite que les arbitres appartenaient au camp des ^a.'/âlid/or ou unionistes. A l'excommunication qui leur interdisait l'entrée des écoles, Yasu ajouta le bannissement. Ils se retirèrent dans le Gocriâm.
Les exilés Sedudân — ce fut leiir qualificatif — paraissaient soumis. Ils mordirent leur frein "dix à onze années, mais ne laissèrent pas que d'entretenir une sourde agitation. Le roi en voulut avoir raison et il convoqua deux nouveaux synodes en 1697 et 1699. Il obtint, non l'accord, mais la soumission à la volonté impériale. Les exilés, anmistiés, purent reparaître dans leurs monastères et leurs écoles. Des écoles et des couvents, les chicanes des doctrinaires étaient passées dans les camps, où elles dégénérèrent en factions et en intrigues politiques qui coururent par toutes les provinces et y semèrent la division. Les trames des moines s'étendirent même au delà des frontières, par des émissaires à la cour patriarcale du Caire, et l'onvit leurs intrigues couronnées de succès par les nominations (Vab:ninas, on remplacement, d'abord'de Christodolu I"parSinoda,et puis de celui-ci par Àlarcos IV, gagnés au monophysismc mitigé des Sariâ-lid}or.
Avec l'avènement de Takla-haymanot' (1706- 170S), recommencèrent de nouvelles trames. A des démarches des Kcb'alor qui sollicitaient un revirement en leur faveur, le roi répondit : <■ Est-ce qu'il m'est possible de rétablir votre croyance comme un