Deuxième controverse eucharistique au a/"^ siècle
Au xi<= siècle, la controverse eucharistique porte directement sur la transsubstantiation et sur la présence réelle, qui n'avaient été mises en question que d'une façon exceptionnelle ou indirecte aux ix« et x<^ siècles Berenger de Tours (vers 1000-1088) en est le protagoniste et le centre.
Le maître de Berenger, Fulbert de Chartres (f 1029) parait concilier et réunir les points de vue de Paschase Radbert et de Ratramne. Cf. J. Bach, Die Dogmengeschichte des Mitlelalters, 1. 1, p. 218,364-366. Il s'exprime orthodoxement sur l'eucharistie et dénonce des doctrines qui contiennent en germe l'erreur de Berenger. Voir t. ,1, col. 723. Que fut au juste le « dogme pervers . relatif à 1 eucharistie, quod erat conlrarium omni bono et lam crescebat in sœculo, qu'enseigna Lcuthéric archevêque de Sens, et qui lui valut une lettre du' roi Robert le Pieux, dont le biographe de Robert, Helgaud de FIcury, dit que lus verbis prœsul non bene dodus a rege pio et bono sapienter instruclus quicvit obmutuit et siluit a dogmate perverso, Epiloma vitœ régis Roberti pin P. L., t. cxli, col. 912. Nous l'ignorons. \ ers le même temps, les avant-coureurs du catharismc, les . manichéens . d'Ortéans (1022) et d'Arras (lU2o), rejetèrent le sacrement de l'eucharistie. Cf les actes du concile d'Ortéans, dans Paul, moine de Saint-
DICT. DE TIlÉOf,. CATIIOL.
Père-de-Chartres (f vers 1088), Veius Agano, I. VI, c. III, P. L., t. CLV, col. 265, et ceux du concile d'Arras* P. L., t. cxLii, col. 1270, 1271, 1278-1284. L'atmosphère était donc comme préparée aux hardiesses antieucharistiques au moment où Berenger commença de dogmatiser en public (vers 1047). Berenger a toujours nié la transsubstantiation. Il fut, au moins à certaines heures, partisan de l'impanation. A-t-il repoussé la présence réelle? La question est difficile à résoudre. Il ne semble pas l'avoir combattue dans la première période de la lutte, jusqu'au concile de Rome (1059); dans la suite, sa pensée fut obscure, indécise, peut-être changeante et contradictoire. Il se peut qu'il ait nié la présence réelle; il est certain que ses principes et ses paroles l'ont ébranlée. Parmi ses disciples, tous d'accord pour prétendre que le pain et le vin ne sont pas changés essentiellement, au dire de Guitmond d'Aversa, De corporis et sanguinis Chrisii vcritale in eucharistia,']. I, P. L., t. cxLix, col. 1430, alii nihil omnino de corpore et sanguine Domini sacramentis istis inesse sed tantummodo umbras hœc et figuras esse dicunt, alii vero, redis Ecclesise rationibus cedentes, ut quasi aliquo modo nobiscum esse vidcantur, dicunt ibi corpus et sanguinem Domini rêvera sed lalenter contineri et ut sumi possint quodammodo, ut lia dixerim, impanari. Et hcmc ipsius Berengarii subliliorem esse sentent iam aiunt. Sur Berenger et ses partisans, voir t. ii, col. 722-738; R. Heurtevent, op. cit., p. 165-216. Condamné par les conciles, Bérengerrencontra de nombreuxcontradicteurs, surtout bénédictins. Cf. L. Biginelli, 1 benediltini e gli sludi eucaristici nel medio evo, Tunn, 1895. Nous avons plusieurs lettres qui furent écrites contre lui; les plus remarquables sont celles d'Adelman de Liège, d'Ascelin le Breton, du bienheureux Wolphelme de Brauweiler. Celle d'Adelman a été reproduite par R. Heurtevent, en appendice à sa thèse sur Durand de Troarn, op. cit., p. 287-303. Trois traites importants furent composés, au xi" siècle, pour le réfuter. Le premier en date (vers 1058), mais non en valeur, est celui de Durand de Troarn. Voir R. Heurtevent, op. cit., p. 217-251. Du deuxième, qui a pour auteur Lanfranc (entre 1063 et 1070), et du troisième, qui est l'œuvre de Guitmond d'Aversa (vers 1075), Pierre le Vénérable a dit, Epistola sivc traclalus ndversus petrobrusianos hscreticos, P. L., t. clxxxix, col. 788, que Lanfranc a écrit bene, per/edc, et Guitmond mclius, perfectius. Cf. le jugement de II. Bôlmier, Realencyklopàdie, 1899, t. VII, p. 235. Dans toute cette polémique, le nom de Paschase Radbert fut souvent prononcé. Pendant que Berenger le traitait avec mépris, cf. ses lettres à Alcuin et à Lanfranc, et un passage du P' livre de son De sacra cœna, conservé par Lanfranc, Liber de corpore et sanguine Domini, c. iv, P. L., t. cl, col. 63, 66, 412, sa lettre à Adelinan, dans Martènc et Durand, Thésaurus novus anccdolorum, Paris, 1717, t. i, col. 111, 113, son De sacra cœnaadversus Lanjrancum liber poslerior, c. xxxvii, Liv, Lxv, Lxviii, Lxxxiv, Bcrtiu, 1834, les défenseurs de l'orthodoxie s'inspiraient de Paschase devenu leur somme eucharistique. Lanfranc se déclarait fier de participer à ce que Berenger appelait la stupidité, vecordia, du vulgaire, de Paschase et du cardinal Humbert. Liber de corpore et sanguine Domini, c. iv, col. 414. Durand de Troarn, Liber de corpore et sanguine CItristi, c. X, P. L., t. CXLIX, col. 1389, appelait Paschase divini sacramenti scrutator diligenlissimus discus.sorque catholicus, en attendant qu'Alger de Liège, Gratien, Pierre Lombard, saint Thomas, etc., lui empruntassent des passages mis sous le nom de saint .Augustin. Au surplus, on ne se contente pas de reproduire Paschase tel (|uel. On complète sa documentation i)atristique, on améliore quelques-uns de ses arguments, on suit par intervalles Berenger sur le terrain de la dialectique où volontiers il s'engage, on aborde des questions de
EUCHARISTIE DU IX" A LA FIN DU XP SIÈCLE
détail nouvelles, et l'on accentue la doctrine de la transsubstantiation. "Voir t. ii, col. 734, la formule que dut signer Bérenger au concile de Latran (1079). Cf., entre autres, Lanfranc, Liber de corpore el sanguine Domini, c. xviii, col. 430 : Credimus igilur lerrenas substanlias... converti in essentiam dominici corporis, reservalis ipsarum rerum speciebus, et ce qui suit ; Guitmond, De corporis el sanguinis Christi verilale in eucharistia, 1. I, P. L., t. cxlix, col. 1434-1438.
Nous ne saurions dire si quelques vers de maître Renallo de Barcelone (vers 1080), extraits d'un De corpore Chrisli inédit, et qui. témoignent en faveur de la transsubstantiation, P. L., t. cxlvii, col. 601, se rattachent directement à la controverse bérengarienne. En dehors de cette controverse, nous pourrions faire, dans la littérature ecclésiastique du xi« siècle, un riche florilège de textes eucharistiques. Un saint, Pierre Damien, par exemple, compte parnii ceux qui expriment avec une parfaite exactitude la doctrine orthodoxe. Voir t. iv, col. 51. Dans des ouvrages tout différents, Manegold de Lautenbach (après 1080), Opusculum contra Wolfelmum Coloniensem, c. xviii, P. L., t. CLV, col. 165-166, et saint Bruno, fondateur de la Chartreuse (f 1106), Expositio in ps. xxi et Expositio in Epist. I ad Cor., P. L., t. clii, col. 725; t. CLiii, col. 175-176, 184-185, professent une foi identique. Le morne Osbern (f vers 1100), Vita sancti Dunstani, c. xlii, P. L., t. cxxxvii, col. 451, dit : pontifex ad aram reducilur, transferens omnipolentissimis Domini vcrbis speciem panis et vint in veram substantiam carnis et sanguinis Christi. Cf. la Vie de saint Odon de Cantorbéry, c. x, P. L., t. cxxxiii, col. 939- 940. Un peu partout, dans les actes des conciles, voir t. II, col. 724-725; dans les recueils canoniques, par exemple, dans ceux de Réginon de Prum (f 915), pour le x« siècle. De ecclesiasiicis disciplinis et religione christiana, 1. I, P. L., t. cxxxii, col. 204-206, et, pour le xi^siècle, de Burchard deWomis (f \02b), Decrelorum, \.Y,P.L., t. CXL, col. 749-762, et, tout à fait à la fin du siècle, dans le Decretum d'Yves de Chartres, part. II, et dans sa Panormia, 1. I, c. cxxiii-ci.xii, P. L., t. clxi, col. 135-200, 1071-1084; dans la polémique sur la validité des sacrements conférés par les prêtres indignes, cf. L. Saltet, Les réordinations, Paris, 1907; dans les discussions avec les grecs sur le pain azyme, cf., entre autres, l'auteur anonyme du Fragmentum disputaiionis contra grsecos, P. L., t. cxliii, col. 1215-1216; dans les livres liturgiques, notamment dans les sacramentaires, cf. H. Netzer, L'introduction de la messe romaine en France sous les Carolingiens, p. 72-130; dans les explications de la messe et des cérémonies de l'Église, par exemple, dans le Libellus de quibusdam rébus ad misses officium pertinentibus de Bernon de Reichenau (t 1048), c. i, P. L., t. cxLii, col. 1055-1058, et dans le Micrologus, probablement de Bernold de Constance (t 1100), c. ix-xix, P. L., t. CLi, col. 982-990; dans les commentaires de l'Écriture, tels que ceux de saint Bruno; dans les Vies des saints,telles que les Vies des deux archevêques de Cantorbéry Odon et Dunstan par Osbern; dans les récits des chroniqueurs, tel Raoul Glaber, Histor., 1. V, c. i, P. L., t. cxlii, col. 690-691 ; dans les sermons, par exemple, dans le Serm., ii, de cœna Domini et de multis sacramentis ejusdem diei, P. L., t. cxxxii, col. 765, d'Abbon de Saint-Germaindes-Prés (f après 923); dans les ouvrages de spiritualité, tels que le Dialogus de tribus quœstionibus d'Othlon de Saint-Emmeran de Ratisbonne (f vers 1072), c. xlviii, P. L., t. cxLvi, col. 128-129; dans les écrits sur la communion fréquente, par exemple, dans la belle lettre de Grégoire VII à la comtesse MaihWûe., Epist., 1. I, epist. XLii, P. L., t. cxLviii, col. 326-328, etc., la véritable doctrine eucharistique est supposée, ou rappelée, exposée, développée.
2° Écrivains grecs. — Du ix« à la fin du xi« siècle, la littérature eucharistique des grecs le cède en importance à celle des latins; elle est à peu près stationnaire, reprenant et laissant la question au point précis où saint Jean Damascène l'a portée. Tout ce qu'elle a d'original, c'est la mauvaise querelle qu'elle suscite au sujet du pain azyme. Voir t. i, col. 2653- 2664. Ce qu'il faut relever ici dans la polémique engagée par les grecs contre les latins, c'est que, de part et d'autre et chez les grecs aussi fermement que chez les latins, on croit à la présence réelle. Cf., par exemple, Nicetas Pectoratus (vers 1054), Libellus contra latinos, c. iii-iv, P. G., t. cxx, col. 1013-1014, et le cardinal Humbert, Adversus grsecorum calumnias, c. xxix, XXXI, P. L., t. CXLIII, col. 948, 950. La même foi apparaît, chez les uns et chez les autres, dans les textes qui se rapportent à l'épiclèse. Voir t. v, col. 252- 254, 265-269. La lutte contre l'hérésie iconoclaste fournit aux grecs l'occasion d'affirmer la présence réelle et la conversion du pain et du vin eucharistiques. Ils y prennent l'habitude de rejeter absolument le mot « figure » en parlant de l'eucharistie, tandis que les latins, sauf à bien l'entendre, n'hésitent pas à l'employer. Le patriarche Nicéphore de Constantinople (f 828) s'indigne contre les iconoclastes qui, tout en proclamant que dans l'eucharistie on reçoit proprement et véritablement le corps du Christ, le corps né de la Vierge, appellent l'eucharistie l'image du Christ; pour nous, dit-il, nous ne l'appelons pas l'image ou la figure du corps du Christ, bien qu'elle soit faite sous des symboles, eî xa\ (TU(xêo),ty.à)ç iniiù.iïtai, mais le corps même du Christ déifié; le pain et le vin, par la prière du prêtre et l'intervention du Saint- Esprit, sont changés, [xeraêdcXÀsTai, surnaturellement au corps et au sang du Christ, Aniirrhelicus, II, adversus Constantinum Copronymum, c. ii-iii, P. G.,t. c, col. 333-336. Ailleurs, Antirrhelica contra Eusebium, c. XLV, n. 2, dans J.-B. Pitra, Spicilegium Solesmcnsc, Paris, 1852, t. i, p. 440-441, il tient le même langage, puis, c. XLVi, p. 442, il attaque une secte obscure, qu'il rattache aux iconoclastes, mais qui, à la différence des iconoclastes, voyait dans l'eucharistie une simple image et aucunement la réalité du corps du Christ, eix&va (T(ô|j.aToç ovx aOxfiv àXiîôeiav. Pareillement saint Théodore Studite (f 826), Aniirrhelicus, I, adversus iconomachos, c. x, P. G., t. xcix, col. 339, n'accorde pas qu'on puisse tourner en figures la réalité eucharistique et donner à ce qui est vérité le nom d'image. Du reste, il se trompe, avec un certain nombre d'écrivains, quand il pense que l'eucharistie consacrée par des hérétiques, ou reçue dans la communion des hérétiques, est un pain hérétique et non le corps du Christ. iîpfs/., 1. II, epist- xcvii, P. G., t.xax, col. 1597. Contre les pauliciens, ces lointains précurseurs des cathares, Pierre de Sicile (vers 872) prouve que le Christ a vraiment offert du pain et du vin à ses disciples, et que le pain et le vin eucharistiques deviennent le corps même et le sang précieux du Seigneur. Serm., m, c. ii, P. G., t. civ, col. 1349. Photius (f 891) blâme la même erreur des néo-manichéens de son temps. Contra manichœos, 1. I, c. vu, P. G., t. cil, col. 26. Dans le conflit avec Rome, non seulement il ne reproche pas à l'Église latine de soutenir la présence réelle — aucun de ses partisans ne l'a fait, chose significative quand on se rappelle combien ils furent pointilleux — mais il proteste que les diversités liturgiques n'apportent aucun empêchement à la vertu déifiante du Saint-Esprit, et que, ô merveille 1 le pain est changé, (jLExaêàUETa!, au corps du Christ et le vin en son sang. Epist., 1. I, epist. ii, P. G., t. cii, col. 608. Citons encore, parmi les textes les plus caractéristiques, ceux de Siméon le Jeune (vers 1041). Divinorum amorum liber, c. xiv, P. G.,
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t. cxx, col. 528; de Théophylacte (vers 1081), Enarratio in Evangelium Matthaei, c. xxvi; in Evangelium Marci, c. xiv; in Evangelium Joannis, c. vi, P. G., t. cxxiv, col. 288, 389, 711, cf. col. 111-118, etc. Enfin, dans ses entretiens polémiques avec les musulmans, Théodore Abucara (vers 820) explique, par une comparaison imparfaite mais qui a le mérite de ne pas laisser de doutes sur la réalité du changement, que le pain et le vin se changent, [j.£tâôa).>,Ei, au corps et au sang du Christ. OpuscuL, XXII, P. G., t. xcvii, col. 1553. A son tour, Samonas de Gaza (vers 1050) traite, avec un sarrasin, de la réalité du corps et du sang du Christ dans le pain et le vin consacrés par le prêtre; il commence par reproduire en entier — sans en avertir — l'opuscule de Théodore Abucara, P. G., t. cxx, col. 821-824; puis, à diverses reprises, il insiste sur la conversion du pain et du vin eucharistiques; il ne veut pas qu'on appelle exemplaire du corps du Christ, ou simple pain, ou figure ou image, ce qui est le corps même du Christ notre Dieu, col. 828. « Ce très saint corps du Christ, dit-il, col. 832, est assis et demeure auprès du Père. Cependant, le pain étant consacré par le prêtre et changé, par la puissance divine et par l'avènement du Sain) -Esprit, au vrai corps du Christ, quelque division qu'on en puisse faire, le corps du Christ demeure tout entier et vivant dans chaque partie... Lors donc que le pain consacré, qui est le très saint corps du Christ, est divisé en parties, ne pensez pas que ce corps soit divisé, ou déchiré, ou démembré, car il est immortel, incorruptible, et incapable d'altération; mais cette division ne tombe que sur les accidents sensibles après la consécration, » àXX'oTt (jLîptfjp.ô; â<TTtv èx£îvo; TMv aiTOr.Ttiiv t7U[j.6Eê-i^xÔT<i)v (xdv'jv ucTa Tov â-(-;aiT!j.6v. Rarement la pensée grecque a atteint cette plénitude d'expression.
II. Les résultats. — l" La présence réelle. — La présence réelle fut niée dans la période qui va du ix« à la fin du XI « siècle. S'il n'y a pas à s'arrêter à un passage de Paschase Radbcrt, Liber de corpore et sanguine Domini, c. xxi, n. 1, P. L., t. cxx, col. 1333, où il est question des « sornettes », non pas d'hérétiques récents, mais des millénaristes, en revauclie, dans son Exposilio in Malihœum, 1. XIT, c. xxvi, P. L., t. cxx, col. 890, Paschase parle de « certains » qui disent non in re esse verilatem carnis Christi vel sanguinis, sed in sacramento virfutem carnis et non carnem, virtutem sanguinis et non sanguincm, figurant et non veritatcm, umbram et non corpus. Cf. encore Paschase, Epist. ad Frudegardum, P. L., t. cxx, col. 1351, 1352, 1356-1357,1361, et InConlessio fidei attribuée àAlcuin, part. IV, c. v, P. L., t. a, col. 1089. Les novatiens, auxquels Mabillon avait d'abord songé, Acta sanctorum ordinis sancti Benedicii, saec. iv, part. II, t. vi, p. xiii-xiv, ne semblent pas visés dans ces textes; ceux qu'ils concernent, ce sont bien plutôt, d'après une hypothèse que Mabillon préfère, les catholiques, qui liœresim mente facile concipiunl lamelsi cam verbis non disséminent, p. XIV, semblables à ce saint vieillard, • admirable en ses actions, mais simple en sa foi, » dont les Vies des Pères du désert, reproduites par Paschase, Liber de corpore et sanguine Domini, c. xiv, n.4, P. L., t. cxx, col. 1318, racontent que, par ignorance, il disait non esse naturale corpus Clirisli pancm istum quem sumimus sed figuram ejus esse, ou semblables à ces esprits qui jugent trop charnellement de l'eucharistie et que dénonçait Fulbert de Chartres, à ces I jcrcs du temps de saint Odon, archevêque de Cantorbéry (f 958), dont le biographe du saint, Osbcm (f vers 1100), rapporte, Vita sancti Odonis, c. x, /'. L., t. cxxxiii, col. 939, f|iic, mnligno errore seducti, iissevrrare ronahantur pancm ri vinum quw in altari p'inuntur posi rnnsecrationem in priori subslantia permanerc, et figuram tantummodo esse corporis et san-
guinis Christi, non verum Christi corpus et sanguincm. Cf. Guillaume de Malmesbury, De gestis pontiflcum anglorum, I. I, P. L., t. clxxix, col. 1452-1453. Les néo-manichéens d'Orient, au ix^ siècle, et, au commencement du xi^ siècle, ceux d'Occident (Orléans et Arras) inscrivent la négation de l'eucharistie parmi les principaux articles de leur croyance. Une secte d'iconoclastes en fait autant. Parmi les écrivains, peutêtre Jean Scot Eriugène, et, plus probablement quoique non certainement, Bérenger, nient la présence réelle. Un groupe de partisans de Bérenger, les umbraiici opposés aux impana/ores, considère l'eucharistie comme une simple figure et une ombre du corps véritable du Christ.
Toutefois, ce n'est pas sur le terrain de la présence réelle quesepose la question eucharistique au ix'^siècle. Il n'y a plus à établir que le dogme de la présence réelle n'a pas été inventé par Paschase Radbcrt. Que le ministre Aubertin et surtout le ministre Claude aient attribué cette paternité à Paschase et se soient crus autorisés à l'affirmer au nom de l'histoire, cela est une belle preuve des excès où peuvent tomber des hommes de talent quand la passion les aveugle. Il est inutile de reprendre, sur ce point, la polémique des auteurs de la Perpétuité de la foi de l'Église catholique sur l'eucharistie, 1. VIII, c. viii-x; 1. IX, c. vi-xi, édit. Mignc, 1841, 1. 1, col. 854-879, 925-978; cf. col. 15- 46. L'argument de « prescriptioii » développé par les auteurs de la Perpétuité, et devenu classique en théologie, cf., par exemple. Ad. Tanqucrey, Synopsis theologiœ dogmaticae spccialis, 2'= édit.. Tournai, 1897, t. II, p. 333-336, a perdu de son importance depuis qu'on a ramené le rôle de Paschase Radbert à ses justes limites. Non seulement Paschase n'est pas le novateur qu'on avait prétendu, mais la controverse dont son Liber de corpore et sanguine Domini fut l'occasion ne porta point sur le fait de la présence réelle. Ici encore, les positions des coiitroversistes protestants du xvii« siècle ont été reconnues impossibles à tenir. Les calvinistes revendiquaient, parmi les précurseurs de leur symbolisme eucharistique, Ratramne (souvent sous le nom de Bertram), Jean Scot Eriugène, Raban Maur, Héribald d'Auxerre, Prudence de Troyes, Florus de I-yon, Servat Loup de Ferrières, Walafrid Strabon, Christian Druthmar, Rcmi d'Auxerre, etc.; il y a plus, un moment ils avaient entrepris de s'annexer Paschase lui-même. Or, il est vrai qu'on peut constater, au ix'' siècle, l'existence de deux courants, dont l'un peut être appelé réaliste et l'autre symboliste, mais à la condition de ne pas prendre ces mots dans un sens rigoureux et exclusif, et de se rappeler que ces deux courants, qui jjartent, l'un, et c'est le symbolisme, de saint Augustin, l'autre, le réalisme, de saint Ambroise, sont " distincts n, mais " non point contraires ", qu'ils se sont entrecroisés un peu partout le long des siècles, cf. P. BatifTol. L'eucharistie, la présence réelle et la transsubstantiation, p. 339, 341, et qu'ils se rencontrent fréquemment au temps de Paschase Radbert et tout d'abord dans les écrits de Paschase. « L'hérésie d'aujourd'hui, a dit Pascal, Pensées, ne concevant pas que ce sacrement (l'euchiiristie) contient tout ensemble et la présence de Jésus- Christ et sa figure, et qu'il soit sacrifice et commémoration de sacrifice, croit qu'on ne peut pas admettre l'une de ces vérités sans exclure l'autre. » Les écrivains du ix« siècle admettaient l'une et l'autre vérité, mais chacun, selon les circonstances ou sa tournure d'esprit, donnait son attention i^ l'une plutôt qu'à l'autre. En ce sens, ils se partagent en symbolistes et réalistes. Quant à vouloir les classer en symbolistes et en réalistes, comme si les réalistes affirmaient la iircscncc réelle qui serait niée par les symbolistes, c'est une tentative condamnée par l'histoire. On a pu s'y
EUCHARISTIE DU IX« A LA FIN DU XP SIÈCLE
tromper tant qu'on n'a pas pris garde que la terminologie sacramentaire n'était pas fixée au ix« siècle, que la signification des termes sacramenlum, veritas, figura, res, virtus, nalura, spirilus, species, substantiel, etc., n'était ni toujours ce qu'elle est aujourd'hui ni constamment identique chez les écrivains de la reiuiissance carolingienne. Une étude approfondie de la question a fait la lumière. Il est acquis maintenant que, à l'exception peut-être de Jean Scot Ériugène, les écrivains du ix'' siècle s'accordent dans la foi à la Y>résence réelle. Aussi n'est-ce qu'improprement qu'on place aux ix'= et x^ siècles la première controverse eucharistique, et au XI' siècle la seconde; la véritable bataille, ce que les Allemands nomment A ôendm'iWslrcit, éclate, pour la première fois, avec Bérenger. CL F.Kattenbusch, Realencykiopàdie, 1908, t. xx, p. 60.
Le corps eucharistique du Christ est à la fois identique à son corps historique et différent dans son mode d'être. En appuyant sur l'identité, Paschase Radbert sauvegarde mieux la présence réelle que Ratramne et ceux qui, avec lui, insistent sur la difTérence. L'erreur de Bérenger vient de ce qu'il n'a vu que la différence. Il l'a vue si exclusivement qu'il n'a pas réussi à entrer dans la pensée de Lanfranc et de Paschase, je ne dis pas pour l'adopter, mais même pour la comprendre. Il part en guerre contre Paschase et Lanfranc, en supposant que, d'après eux, le corps historique du Christ serait divisé en autant de parcelles, porliuncula carnis Domini, qu'il y eut ou qu'il y aura d'hosties consacrées, et que ce corps, ainsi démembré presque à l'infini et gardant son mode d'être, serait consommé par les conmnmions successives. H. Reuter, Geschichte dcr religiôscn Aufhiûrung im Mitlelalter, Berlin, 1875, t. i, p. 287, note 12, relève une douzaine de textes de Bérenger sur cette prétendue portiuncula carnis Domini. Que le même corps, présent au ciel dans son être matériel et physique, soit présent dans les hosties consacrées selon un mode d'être spirituel, cette idée ne semble pas même un instant eflleurer son esprit. Le résultat, c'est que, malgré des efforts pour maintenir la présence réelle, Bérenger s'exprime sur elle d'une manière confuse, et, finalement, à travers toutes sortes de contradictions, l'ébranlé, s'il ne la rejette pas tout simplement.
2° La transsubstanlialion. — Quoiqu'il n'ait pas évité les expressions équivoques, Ratramne ne semble pas pouvoir être rangé parmi les adversaires de la transsubstantiation. Les centuriateurs de Magdebourg écrivent même, Centur., IX, c. iv. De doclrina : iranssubsianliationis semina habcl Ratramnus. Quant à Bérenger, quelle qu'ait été son opinion sur la présence réelle, il n'a sûrement pas admis la transsubstantiation. Des deux classes de ses disciples, pendant que l'une ne voulait pas la présence réelle, l'autre la conservait, mais à la transsubstantiation elle substituait l'impanation, conformément, disait-elle, à la pensée intime du maître. La négation bérengarienne poussa les écrivains orthodoxes à un travail scientifique diligent qui perfectionna l'exposé théologique du dogme. Déjà Paschase Radbert l'avait fait progresser. Son enseignement sur l'identité du corps eucharistique et du corps historique du Christ conduit à préciser la nature de la conversion substantielle produite par la consécration, « à en distinguer nettement le terminus a quo, le terminus ad quem, et, par suite, le moyen terme... Le terminus a quo, c'est-à-dire le pain et le vin, dans ce que Paschase appelle leur réalité ou substance, et qui manifestement se distingue dès lors de leurs apparences sensibles, cessent d'être; et le terminus ad quem, c'est-à-dire le corps et le sang du Christ, dans ce que Paschase appelle un mode spirilucl d'être, un mode extraspatial et insaisissable
aux sens, succèdent au terminus a quo. r, Paschase est moins heureux quand il définit l'opération par laquelle le corps succède au pain, le sang au vin; il l'appelle une création, Liber de corpore et sanguine Domini, c. XV, n. 1, P. L., t. cxx, col. 1321, et ce mot imprudent sera repris par Raban Maur, Epist., m, ad Egilem Prumiensem abbatem, c. i, P. L., t. cxii. col. 1512, 1517, par Adelman de Liège, De eucharistise sacramento ad Berengarium epistola, P. L., t. cxLiii, col. 1293, par Ascelin le Breton, Epist. ad Berengarium, P. L., t. cl, col. 67, etc. « En outre, on ne comprend pas que ce corps spirituel, rendu présent sous le voile des apparences du pain, soit numériquement identique au corps glorieux du Christ, et identique à lui-même en toutes les hosties. Il faudrait que Paschase ait la notion de la présence substantielle, c'est-à-dire une théorie métaphysique de la constitution des corps, qui résolve métaphysiquement le problème de la multiiocation du corps glorieux et de l'identité du corps glorieux ou historique et du corps eucharistique, en faisant de l'étendue un accident : mais cette métaphysique manque à Paschase et à ses contemporains. » P. Batifîol, L'eucharistie, la présence réelle et la transsubstantiation, p. 359, 365, 366-367. Paschase est suivi et amélioré par Haymon d'Halberstadt. Au xi" siècle, nouveaux progrès. Guitmond d'Aversa, en particulier, apporte de telles précisions que, sauf le mot qui ne tardera guère, VExposilio canonis missee qui le renferme, P. L., t. cxlv, col. 883, est attribuée faussement à saint Pierre Damien. cf. J. de Ghellinck, A propos du premier emploi du mot transsubstantiation, I, dans Recherches de science religieuse, Paris, 1911, t. ii, p. 466-469, il formule tout le dogme de la transsubstantiation. Cf. Loofs, Realencykiopàdie, 189Q, 1. 1, p. 64; F. Kattenbusch, Realencykiopàdie, 1908, t. XX, p. 61. Voir Eucharistie au xii'^ SIÈCLE EN Occident, col. 1233. En attendant le mot « transsubstantiation », nous avons, dans Guitmond encore, le mot impanatio, 1. III, col. 1490; cf. col. 1430, 1469, 1482, 1488. Et, en attendant la définition du IV« concile oecuménique de Latran, qui contiendra le mot « transsubstantiation », le concile non œcuménique de Latran de 1079 exige de Bérenger une profession de foi qui renferme la doctrine delà transsubstantiation.
3° L'eucharistie après la consécration. — ■ Une fois établies la présence réelle et la transsubstantiation, plus d'une question restait à éclaircir. Que devient l'eucharistie après la consécration, après la communion? Que deviennent le corps et le sang du Christ? Que deviennent les saintes espèces? Sur ces points-là, et sur tous les problèmes connexes, la pensée des écrivains du ix^^ à la fin du xi'' siècle est moins sûre que sur les précédents; elle hésite, elle s'embrouille, elle tombe souvent dans de vraies puérilités, et elle n'échappe pas toujours à l'erreur.
Que devient le corps du Christ? On se rappelle l'attitude d'Amalairc en présence des solutions qu'il entrevoit : après la communion, le corps du Christ remonte au ciel, ou il reste dans le corps du communiant, ou il s'exhale dans les airs, ou il sort du corps avec le sang, ou, entraîné dans le courant de la digestion, il est sujet aux mêmes vicissitudes que les aliments et in secessiim emittitur. A l'extrême opposé du nominalisme eucharistique, pour lequel il n'y a dans l'hostie consacrée que la figure du corps du Christ, il y eut donc une sorte d'ultraréalisme et, comme on l'appela au xi« siècle, de stercoranisme, qui apparut au moins comme possible. Faut-il aller plus loin et croire qu'il eut des partisans avoués? La chose demande examen. On a eu tort de compter Amalaire parmi ses tenants; dans la lettre ad Guntradum, il ne veut pas discuter les opinions diverses qu'il énumère, et ailleurs il se déclare pour la permanence
EUCHARISTIE DU IX« A LA FIN DU XP SIÈCLE
du corps du Christ dans le corps des communiants. Si quelqu'un a soutenu le stercoranisme au ix^ siècle, il semble bien que c'est Héribald d'Auxerre qui posa à Raban Maur la question que nous avons vue, et que c'est Raban dans la rc^ponse qu'il lui adressa. L'anonjmie de Cellot, c'est-à-diiL' très probablement Hériger de Lobbes, De corpvre et sanguine Domini, c. i, P. L., t. cxxxix, col. 179, les stigmatise l'un et l'autre en ces termes : His qui dixcrunl secessui obnoxium (quod nunquam est auditum), id est, Heribaido Antisiodorensi, qui lurpiler proposuil, el Rabano Mogonlino, qui lurpius assumpsil, (urpissime vero conclusil, suus ad respondendum locus servelur. Mais Mabillon a présenté une défense ingénieuse et plausible de Raban et même d'Héribaîd, Acta sanclorum ordinis sandi Benedicli, sœc. IV, part. II, t. VI, p. xxvii-xliii; la question d'Hcribald : utrum eucharislia, posiquam consumiliir, et in secessum emittitur more aliorum ciborum, ilcrum redeat in naluram prislinam quam habuerai antequam in altari consecraretur, concernerait non le corps du Christ, mais les espèces du pain et du vin. Cf. encore L.-Ellies Dupin, Histoire des controverses et des matières ecclésiastiques traitées dans le /x'=sièc/c,nouv.édit., Paris, 1724, p. 249. S'il en est ainsi, nous n'avons pas à cilcr un seul écrivain du ix'= siècle qui ait défendu le stercoranisme. Toutefois, ce matérialisme grossier préoccupe les esprits, puisque Ratramne « entend en prendre la contre-partie, quand il affirme avec force que le corps eucharistique est chose spirituelle, et donc nihil corporeum, nihil corruplibile, » P. Batifïol, L'eucliaristie, la présence réelle et la transsubstantiation, p. 358, puisque Paschase Radbert, Liber de corpore et sanguine Domini, c. xx, n. 1, 3, P. L., t. cxx, col. 1330, 1331, le réfute — à propos, il est vrai, d'un apocryphe — et que Raban Maur en traite avec Héribald. Un anonyme, dont nous ignorons s'il vécut lu IX'' ou aux« siècle (il est antérieur à Hériger, qui le cite), dans un traité sur l'eucharistie qui a été publié par d'Acherj', Spicilegium, Paris, 1G75, t. xii, p. 39-42, sous le titre de Responsio cujusdam de corpore el sanguine Domini, combat, lui aussi, directement le stercoranisme. Hériger, à son tour, le repousse avec énergie, De corpore et sanguine Domini, c. i, ix, P. L., t. cxxxix, col. 179, 187-188; il s'en prend à ses adeptes, mais ilors que, pour le passé, il désigne Héribald et Raban Maur, dans le présent il n'indique pas des noms. Au xi« siècle, nous avons une lettre du cardinal Humbcrt à Eusèbe Brunon, évoque d'Angers — il passait pour le protecteur de Bérenger — publiée par K. Francke, dans Neues Archiv der Gescllschajt fiir altère deulsche Geschichiskunde, Hanovre, 1882, t. vu, p. 614-G15, et par P.-P. Brucker, L'Alsace et l'Église au temps du pape saint /,co;i /A', Strasbourg-Paris, 1889. t. Il, p. 393-395, dans laquelle il lui dit : si enim prudenter advertisses quod Dominus, qui te ccclesiœ tuœ prœjecit, non per sophlsfas seu aristotelicos sed per simpliccs et idiotas Ecclesiam sunm per omnes génies fundaverit et difjuderit, non lot el tanlos motus... excitasses, nec cum Berengero tuo (ah l pudet) stercoranista dici cl agnnminari, sicut Francigenarum scripta quœ ad nos pervencrun' edoccnl, meruisses. Le même cardinal, dans sa virulent c Responsio sivt coniradictio contre Nicetas Pectoralus, c. xxii, /'. L., t. cxliii, col. 093, écrit : sed, o perfide stercorianista, qui pulas fidcli parlicipatione corporis et sanguinis Domini quadragrsimalia alque ecclesiastica dissolvi jejunia, omnino ricdens CKleslem escam vclul terrenam per aqualiculi fetidam et sordidam egeslionem in secessum dimilli. Cf., sur le stercoranisme des grecs, Mger de Liège, De sacramentis corporis el sanguinis dnminici, I. IF, c. i, P. L., t. ci.xxx, col. 810, qui dépend d'Huinbert. Le mot « stercoranisme » a fait son entrée dans l'histoire. Cf. aussi Durand de Troarn, Liber de corpore et san-
guine Clu-isti, c. m, P. L., t. cxlix, col. 1382. Mais, quoi qu'il faille penser de ces écrits de Français parvenus au cardinal et racontant que Bérenger et son ami Eusèbe Brunon étaient appelés stercoranistes, on ne voit pas comment cette appellation pourrait convenir ù l'hérésiarque, lequel professait exactement le contraire du stercoranisme et objectait à ses contradicteurs que leur croyance conduisait au stercoranisme. Cf. Guitmond, De corporis et sanguinis Christi verilate in eucliaristia, 1. II, P. L., t. cxlix, col. 1450-1453. L'épithète ne s'applique pas davantage à Nicetas Pectoratus, comme on s'en aperçoit en lisant le Libellas contra latinos, c. xi-xiv, P. G., t. cxx, col. 1017-1019, qui motive la réponse d'Huinbert. Il ne dit pas que la communion rompt le jeûne, mais que l'ancienne règle est de ne pas célébrer la messe pendant le carême, le dimanche et le samedi exceptés; ces deux jours, il est prescrit de célébrer à tierce et ensuite on prend de la nourriture, le jeûne n'étant pas compatible avec l'allégresse du samedi et du dimanche, tandis que, les autres jours de la semaine, on reste à jeun jusqu'après la messe des présanctifiés, qui est fixée à none. Ce qu'il reproche aux latins, c'est non pas de rompre le jeûne par la réception de l'eucharistie, mais de communier à la troisième heure et de rompre le jeûne ensuite, au lieu d'attendre, pour le rompre, la neuvième heure, c'est de faire tous les jours ce que les grecs ne font que le samedi et le dimanche. Il est plus ou moins exactement renseigné sur l'usage des latins en matière de jeûne; il ne professe pas le stercoranisme. Cf. Mabillon, Acta ordinis sancli Benedicli, ssec. iv, part. II, t. vi, p. xxxiv-xxxv. Le stercoranisme exista donc à l'état de péril inquiétant la conscience catholique, de problème qui se posait avec une sorte d'obsession, peutêtre même fut-il admis franchement par des catholiques à l'esprit épais ; il n'est pas un écrivain dont ou puisse dire avec certitude qu'il l'enseigna.
Le stercoranisme exclu, la question du devenir du corps du Christ après la communion reçut les solutions suivantes. Wolphelme de Brauweiler, Epist. de sacramenio eucharistise contra errores Bcrengarii, P. L., t. CLiv, col. 414, dit simplement : post expletam more catholico communionem, sanum el incolume, vivum et integrum se recipit ad Palrem. Paschase Radbert insista sur l'union entre la chair du Christ et la chair du communiant. Liber de corpore el sanguine Domini, C. xviii-xix; Epist. ad Frudegardum, P. L., t. cxx, col. 1325-1329, 1364-1366. Hériger, De corpore el sanguine Domini, c. ix, P. L., t. cxxxix, col. 188, dit à son tour, dans un très beau langage qui n'est guère que la reproduction ipsis tcrminis du texte de Paschase : Quia vero credimus non solum animam sed el carnem nostram hoc mystcrio recrcari..., carni quidem caro spiritualiter conviscerata transformalur, ut et Christi substantia in noslra carne inveniatur, sicut el ipse nostram in suam constat assumpsisse deitalem, ut qui manducal ejus carnem el bibit sanguinem vivat per animam el nunc et in aelernum, et caro de terris pulvere ressuscitata vivificelur in novissimo die. Hériger ne parle pas ici des « symboles du pain et du vin, » comme le lui fait dire Ellies Dupin, Histoire des controverses... traitées dans le ix" siècle, p. 250, mais du corps du Christ. Il enseigne, avec nombre de Pères, que par la communion notre chair devient la chair du Christ et reçoit un principe d'immortalité. Les mots ut et Christi substantia in noslra carne inveniatur sembleraient même impliquer une permanence physique de la chair du Christ dans la chair du communiant. Cf. l'hypothèse de V. Contcnson. Thcologia mentis clcordis, I. XI, dissert. II, c. n, édit. Vives, Paris. 1875, t. IV, j). 203. Mais leur sens est adouci par les mois qui précèdent : spiritualiter conviscerata ; il y a bien permanence, mais seulement d'effets, ainsi que le montre
EUCHARISTIE DU IX" A LA FIN DU XP SIÈCLE
magnifiquement Franzelin, Tractatus de SS. eucharistiœ sacramenlo el sacrificio, th. xix, 3« édit., Rome, 1878, p. 302-306, exposant la pensée des Pères. Voir t. II, col. 512-514.
Que deviennent, après la communion, les espèces eucharisliques? D'après C. Hôfler, Die deulschen Pâpsle, Ratisbonne, 1839, t. ii, p. 79, Paschase Radbert admettrait l'incorruptibilité des saintes espèces. Cf. P.-P. Brucker, L'Alsace et l'Église au temps du pape saint Léon IX, t. ii, p. 146, note 2. Or, au contraire, en écartant toute conception capharnaïtique, en distinguant dans l'eucharistie ce qui est vérité de ce qui est figure, Paschase a, sinon « précisé », comme on l'a écrit, du moins laissé à entendre que les espèces ne sont pas inhérentes au corps de Jésus-Christ ainsi qu'elles l'étaient au pain, et que, par conséquent, elles ne partagent pas la fortune du corps du Christ, que tout ce qui survient dans les espèces ne doit pas atteindre en même temps le corps du Christ. Cf. J. Schwane, Dogmengeschichte, t. m, Dogmengeschichte der mittleren Zeit, Fribourg-en- Brisgau, 1882, p. 630; trad. A. Degert, Paris, 1903, t. V, p. 463. C'est ce que tout le monde ne comprit pas assez. L'anonyme de d'Achéry, après avoir rappelé que l'eucharistie se mange comme les autres nourritures, qu'elle passe dans la bouche et descend dans l'estomac, déclare qu'il n'y a que Dieu qui sache ce qui lui arrive quand elle y est descendue, que, comme elle peut s'y consumer par une vertu spirituelle, elle peut aussi être conservée, le Christ pouvant faire l'une ou l'autre de ces choses selon son bon plaisir; il n'admet pas qu'elle se pourrisse, ou qu'elle soit détruite par le feu, ou qu'on la laisse périr par négligence, car elle échappe à ces disgrâces à cause de la bénédiction de la vertu qui y a été répandue spirituellement. Spicilegium, t. xii, p. 42. L'anonyme englobe dans un sort commun et le corps du Christ et les espèces. Cf. pareillement Raoul Glaber, Histor., 1. V, c. I, P. L., t. cxLii, col. 691. Hériger tombe dans la même confusion, c. ix, col. 188, et adopte l'opinion de l'anonyme dont il reproduit les paroles essentielles. Guitmond nie catégoriquement. De corporis et sanguinis Chrisli veritate in eucharistia, 1. II, P. L., t. cxLix, col. 1445-1453, que l'eucharistie soit corruptible, qu'elle puisse se pourrir, être rongée par des rats ou d'autres animaux; si cela se produit, ce sont pures apparences, permises par Dieu pour éprouver la foi des chrétiens ou punir leur incurie, l'eucharistie n'est pas vraiment corrompue, ou réduite en pourriture, ou consumée par le feu. Faute de distinguer, dans l'eucharistie,le corps du Christ invisible et les espèces visibles, Guitmond s'embarrasse dans des explications inadmissibles. Il semble finir par s'en apercevoir. Après tout, si véritablement l'hostie consacrée est dévorée par les animaux, si placel Cliristo... ut hsec sacramenta absqiie sui corruptione a bestiis sive avibus comedi possint, quid hoc ad veriialem quam credimus dominici corporis obslal? col. 1449. Et, continue-t-il, si véritablement l'hostie est brûlée, dominici sacramenti subslantia nullatenus crematur, mais les espèces du pain se comportent comme dans un pain livré à l'action du feu, qualilales vero sensuales, quas ibidem post immutationem substantise Dei remanere altissimo consilio voluil, oslendunt quod suum est; nnde fit ut color et sapor, odor quoquc, et si qua Imjusmodi accidentia prioris essentiœ, videlicet panis, servata suni, quemadmodum in pane vel ustulato vel nimis diu servalo solet fieri, simili modo hic quoque, salva omnino dominici corporis substaniia, corruptioni exterius ipsa accidentia aliquatenus videntuT (lire videantur) obnoxia, col. 1450. A ce videantur amphibologique substituons sint, et nous avons une formule excellente : dans l'hostie consacrée, le corps du Christ est incorruptible, et les qualités sen-
sibles — Guitmond a même le mot accidentia — oslendunt quod suum est, se comportent comme elles se comporteraient dans du pain ordinaire. Pourquoi Guitmond n'a-t-il pas développé sa thèse à la lumière de cette distinction libératrice? D'autres que lui furent désemparés par l'objeclion bérengarienne tirée de l'incorruptibilité de la chair du Christ et de la corruptibilité de l'hostie consacrée, et l'on sait la place que tint, dans la théologie du moyen âge, rhjTDOthèse d'un rat rongeant l'hostie après sa consécration. Wolphelme de Brauweiler, Episl. de sacramenlo eucharistise contra errores Berengarii, P. L., t. cliv, col. 414, avait répondu que le corps de Jésus-Christ ne souffre rien, qu'il soit mangé par Judas ou par un animal, comme les rayons du soleil ne sont point souillés en passant dans un cloaque, mais que ce n'est que des élus et de ceux qui reçoivent dignement le corps du Seigneur qu'il est dit que Jésus-Christ demeure en eux et eux en lui. Il est regrettable qu'on ne se soit pas tenu à cette réponse claireetcomplètedanssabrièveté. 4° Les sources de la théologie eucharistique. — Tout d'abord on s'adresse à la sainte Écriture. Paschase Radbert signale, du coup, les principaux textes eucharisliques, à savoir les paroles de la promesse et celles de l'institution de l'eucharistie; il les allègue pour établir non seulement la présence réelle, mais encore l'identité du corps eucharistique et du corps historique du Christ. Liber de corpore el sanguine Domini, c. IV, n. 1, 3; c. vi, n. 2, P. L., t. cxx, col. 1277, 1279, 1282. Plus tard, Expositio in Matlhœum, 1. XII, c. xxvi, col. 890-894, il reprit les paroles de l'institution et leur consacra un commentaire assez ample, afin de réfuter ses contradicteurs. Il y revint encore dans sa lettre à Frudegarde, col. 1351-1352, à laquelle il joignit l'extrait de l'ExposiVi'o surlacène. Paschase avait dit l'essentiel. On ne fit guère que le suivre jusqu'au temps de Bérenger. On eut, alors, à répondre aux objections scripturaires de l'hérésiarque. Il citait saint Pierre, Act., m, 21 : quem oportel cselum suscipere usque in tempora reslitulionis omnium, et en concluait que, puisqu'il doit être au ciel jusqu'à la fia du monde, il ne peut en descendre et venir dans l'eucharistie. Cf. Lanfranc, Liber de corpore el sanguine Domini, c. x, P. L., t. cl, coi. 421 ; Guitmond, De corporis cl sanguinis Domini veritate in eucharistia, 1. II, col. 1466. Bérenger essayait de démontrer que le pronom Hoc, dans les paroles de la consécration, s'oppose à toute hypothèse de conversion du pain au corps du Sauveur; Guitmond s'attache à le réfuter et tire de ces paroles un argument contre l'impanation aussi bien que contre l'absence réelle, 1. II, III, col. 1463-1464, 1484, 1494 : « Le Seigneur, après avoir pris le pain et l'avoir béni, a dit : Ceci est mon corps. Il n'a pas dit : Mon corps est caché dans ceci. Il n'a pas dit non plus : Mon sang est dans ce vin. Mais il a dit : Ceci est mon sang. Notre-Seigneur n'a pas dit : Une partie de ceci est mon corps. Il a dit simplement : Ceci est mou corps. » Cf. J. Turmel, Histoire de la théologie positive depuis l'origine jusqu'au concile de Trente, Paris, 1904, p. 306-311.
« Constamment les auteurs du moyen âge recoururent aussi à la tradition pour établir leurs thèses sur l'eucharistie. Ceux de la première époque surtout firent plutôt de la théologie positive, c'est-à-dire qu'ils prouvèrent la vérité dogmatique plus à l'aide des citations de la sainte Écriture et des Pères que par le procédé du raisonnement et de la démonstration rationnelle ou théologique. • J.-A. Chollet, La doctrine de l'eucharistie chez les scolastiques, Paris, 1905, p. 15. Dans son prologue, Paschase Radbert, Liber de corpore et sanguine Domini, P. L., t. cxx, col. 1267- 1268, dit à son disciple Placide : Hœc autem ut securius tua perlegat infanlia, plaçait, charissime, catholicos
EUCHARISTIE DU IX" A LA FIN DU XP SIÈCLE
Ecdesise dodores in principio adnoiarc, ex quibus pauca de pluribus quasi lac teneriludinis eliquaverimus : Cyprianum scilicel, Ambrosium, Hilarium, Augiistinum, Joannem, Hieromjmum, Grcgorium, Isidorum, Isicium et Bedam, quorum doclrina et fide imbutus melius possis ad alliora proftcere. Il se réclame également de la liturgie, c. xii, n. 2, 3; c. xv, col. 1312. 1321- 1324, et des miracles eucharistiques dont il trouve le récit dans les Vies des Pères du désert, dans saint Grégoire pape, etc., c. vi, n. 3; c. ix, n. 7-12; c. xiv, col. 1283-1284, 1298-1303, 1316-1321. Ceux qui vinrent après Paschase employèrent les mêmes arguments, mais la preuve patristique dut être revisée et complétée. Paschase s'était appuyé principalement sur saint Ambroise ; Ratramnc lui objecta saint Jérôme, saint Fulgence, surtout saint Augustin, dodor Ecdesiœ preecipuus, et s'efforça de tirer à soi saint Ambroise. De corpore et sanguine Domini, c. x.kiii-xcvi, P. L., t. cxxt, col. 140-162. Une grande discussion était ouverte sur le sens véritable de saint Augustin et de saint Ambroise; les écrivains orthodoxes travaillèrent à montrer que les deux grands docteurs ne se contredisent pas et témoignent également en faveur du dogme eucharistique, mais qu'il faut savoir lire saint Augustin et éclairer ses formules obscures par des passages clairs, cf. Lanfranc, Liber de corpore et sanguine Domini, c. xviii, P. L., t. cl, col. 433-434, que ce ' très noble docteur », lequel scandali pêne totius videtur esse principium, étudié de près, n'offre nihil scrupulosum, nihil ambiguum, nam quidqu id ex eo pro se decerpunl id attente perspedum... aut pro nobis aut certe nihil contra nos facit. Guitmond, De corporis et sanguinis Domini verilate in eucharistia, l. III, P. L., t. cxLix, c )1. 1469, 1470. Paschase ouvrit la campagne dans sa lettre à Frudegarde; il versa au dossier patristique des textes nouveaux. Malheureusement, un des plus importants, qu'il donnait comme extrait d'un sermon de saint Augustin Ad neophytos, col. 1352, était apocryphe, ce sermon étant « l'œuvre d'un inconnu du viii« ou du ix« siècle, qui avait utilisé les formules de la liturgie mozarabe. » J. Turmel, op. cit., p. 436. En revanche, il apportait, sous le nom d'Eusèbe d'Émesse, col. 1354, un texte qui paraît être de Fauste de Riez et qui est de toute première importance pour ce qu'il exprime et pour le crédit qu'il rencontra à partir du ix« siècle. Cf. P. Batiffol, Nouvelles éludes documentaires sur la sainte eucharistie, dans la Revue du clergé français, Paris, 1909, t. Lx, p. 537-540. L'épîtrc de Paschase fut un noyau patristique que grossirent des apports ultérieurs, modestes mais utiles, d'Hériger, de Durand de Troarn, de Guitmond, etc. Çà et là, cependant, l'apocryphe se glissa dans ces attestations. Les Actes de saint André, par exemple, sont cités par Hériger, De corpore et sanguine Domini, c. vin, P. L., t. cxxxix, col. 187, par Gérard de Cambrai, De corpore et sanguine Domini, P. L., t. cxLii, col. 1281, par Wolphelme de Brauweiler, Epistola de sacramento eucharistiœ contra errores Berengarii, P. L., t. cuv, col. 414, etc. Paschase Radbert avait eu le mérite. Liber de corpore et sanguine Domini, c. xx, n. 1, 3, P. L., t. cxx, col. 1330, 1331, de reconnaître le caractère apocryphe de la lettre de saint Clément à saint Jacques, mais sans nommer cet écrit. Durand de Troarn, Liber de corpore et sanguine Christi, c. x, P. L., t. cxlix, col. 1389-1390, loue Paschase et cite son passage sur l'apocryphe, puis, ne s'apercevant pas que cet apocryphe est la prétendue lettre de saint Clément, il cite cette lettre et veut établir qu'elle n'est pas en désaccord avec Paschase. L'érudition de nos écrivains n'est donc pas impeccable. Sachons-leur gré des résultats qu'ils obtiennent, d'autant plus qu'ils ne se bonicnt pas à enregistrer les textes; ils tentent de les
expliquer en les rapprochant les uns des autres et en les plaçant dans le contexte. Leur critique est parfois sommaire et fragile; ni elle n'est absente ni elle n'est toujours dépourvue de justesse et de pénétration. Durand de Troarn donne de sages conseils de prudence et d'humilité pour la lecture des Pères, c. xxvi, col. 1417, et s'explique en ces termes remarquables sur saint Augustin, c. xxiv,col.l415 iDumscribendis libris operose insudat, minus se quibusdam in tncis explical, ac per hoc nonnullis minus eruditis, aique in sacris Scripturis apprime nequaquam elimatis, aut difficilis videtur aut, non rede intdledus, erroris seminarium fieri probatur. Cœterum, si aliter quid intellexisse tiac de re et ab integritate tanti mysterii alienum probaretur dixisse, quod absit, ex difflnito proferendum erat quod Apostolus ait : etiamsi angélus de cxlo annuntiaverit vobis prseter quod accepistis, analhema sit. Cf. encore Eusèbe Brunon, Epist. ad Berengarium magistrum, P. L., t. cxLvii, col. 1203-1204.
A propos de saint Augustin, Guitmond, De corporis et sanguinis Domini veritate in eucharistia, I. III, P. L., t. CXLIX, col. 1484-1488, rappelle l'enseignement du saint docteur sur la nécessité de s'incliner devant la croyance générale, devant celle qui est professée par l'Église catholique; les bérengariens ne sont qu'une poignée, ils ne sont pas l'Église; si ergo vobis, o berengariani, beatus Augustinus iia, ul solet, clarissimus est, judicium ejus sequimini... Beati Auguslini judicio, vos stolidi estis qui de corpore Christi quod in loto terrarum orbe credilur credere recusatis. D'autres que Guitmond font appel au grand principe d'autorité. Hugues de Lan grès, Tradatus de corpore et sanguine Christi contra Berengarium, P. L., t. cxlii, col. 1333-1334, écrit à Bérenger : nec prœsumas singulariter sentire quod universitas non assentit. Ascelin lui dit, P. L., t. CL, col. 68 : davem scientiee volvens, ipse non introire vidcris, quoniam universali Ecdesise dissentis, e' quibus persuades quod sentis nimirum introeundi adilum claudis. Durand de Troarn, c. ii, col. 1378, s'écrie : Absit... ut... minus aliquid fateamur quam calholica per universum orbem prsedicol Ecclesia. Cf. Lanfranc, c. XXII, col. 440-441. Et Adelman adjure Bérenger de ne pas se séparer ab unitate sandse matris Ecdesiie et de ne pas déchirer la « p^îix catholique ». De euchnristiœ sacramento ad Berengarium epistola, P. L., t. cxliii, col. 1289-1290. Cf. E. Faivre, La question de l'autorité au moyen âge : Bérenger de Tours, Toulouse, 1890. Rarement, le sentire cum Ecclesia est mieux apparu comme la règle de la foi orthodoxe.
Parmi tous ces progrès de l'argument scripturaire ou patristique et parallèlement à la mise en lumière du sentire cum Ecclesia, une métaphysique surnaturelle de l'eucharistie se dessine. La renaissance carolingienne est riche de promesses : la philosophie aristotélicienne commence à être utilisée, on se préoccupe d'éclairer les données de l'Écriture et des Pères par les procédés de l'analyse philosophique, de l'analogie théologique, et la méthode scolastique proprement dite tend à s'établir à côté de la méthode positive pour la compléter. Bérenger, sans être le rationaliste que beaucoup ont vu en lui, par exemple, H. Reuter, Geschichte der religiôsen Aufklàrung im Mittelalter, t. I, p. 104-111; cf. Hauck, Realencyklopâdie, L.eipzig, 1897, t. II, p. 611, fait la part très grande — et trop grande — à la raison et témoigne à la dialectique une confiance excessive dans l'étude des dogmes. Les défenseurs de la doctrine catholique sont amenés à le suivre sur son terrain dans la mesure où la chose est légitime. L'hérésie bérengarienne est le jjolnt de départ d'une activité théologique féconde. Ce n'est pas encore la scolastique; ce sont ses premières lueurs, faibles et hésitantes, mais annonçant le jour qui vient.
EUCHARISTIE DU IX" A LA FIN DU XI-^ SIÈCLE
5° Le dogme euclmrislique et la piélé. — Une connaissance plus approfondie de la vérité dogmalique prépare un renouveau de la piélé. Avec le sacrement de l'cucliaristie, le sacrifice de la messe est l'objet de travaux nombreux. Cf. F. S. Renz, Die Geschiclitc des Messopfers-Begrifjs, t. i, Allerliim itnd Mitlelattcr, Freising, 1901 (le 1. III est consacre au moyen âge), et J.-M.-A. Vacant, La conccplion du sacrifice de la messe dans la tradilion de l'Église latine, dans L'universilé catholique, Lyon, 1894, t. xvi, p. 363-372. Les splendeurs du culte eucharistique, les manifestations extérieures que le moyen âge multiplia, ne s'épanouiront que peu à peu. « Les commencements de la dévotion au saint-sacrement, sous la forme aujourd'hui reçue, n'apparaissent guère qu'un siècle entier après la mort de Bérenger... On peut afTirmer qu'à partir de 1200 la pensée et le culte de l'eucharistie deviennent dans presque toute l'Église un objet constant et immédiat de sollicitude. » H. Thurston, L'eucharistie el le Sainl-Graal, trad. A. Boudinhon, dans la Revue du clergé français, Paris, 1908, t. lvi, p. 550, 555. Pour l'élévation de l'hostie à la messe, voir t. iv, col. 2321- 2323. En règle générale, le progrès de la dévotion ne suit qu'à une certaine distance celui du dogme, et les magnificences du culte public sont précédées par les intimités de la piété individuelle. Du ix<= à la fin du XI* siècle, l'eucharistie gagne de la place dans la vie chrétienne. La réaction contre le bérengarianisme stimule la ferveur des fidèles. La communion semble mieux comprise. La communion fréquente, et même quotidienne, est instamment recommandée par un saint Pierre Damien,un saint Grégoire VII, un Durand de Troarn, voir t. m, col. 526-527, et ce qui n'est pas moins digne d'attention que l'insistance avec laquelle ils la louent, c'est la manière dont ils en parlent; il y a là. cf. aussi la Confessio fldei publiée parmi les œuvres d'Alcuin, part. IV, c. i-vii, P. L., t. ci, col. 1085-1092, une délicatesse et une chaleur de sentiment qui annoncent les effusions de piété du moyen âge. Or, une fois de plus, Paschase Radbert donne le ton. Il trouve des accents délicieux jusque dans l'acrostiche initial de son traité, et, quand il parle du « grand bien » de l'eucharistie, 'de la beauté qu'elle communique, des dispositions qu'elle réclame, Liber de corpore et sanguine Domini, c. xxi, n. 4-7; c. xxii, n. 4-5, P. L., t. cxx, col. 1261-1262, 1335-1338, 1345-1346, il rivalise avec les plus dévots admirateurs du sacrement. Voir encore les belles prières qui terminent le traité, col. 1347-1350. Tant il est vrai qu'on rencontre Paschase Radbert à toutes les avenues du domaine eucharistique ! « Paschase Radbert, dit A. Harnack, Lehrbuch der Dogmengeschichte, 3* édit., Fribourg-en-, Brisgau, 1897, t. m, p. 287, est peut-être le théologien le plus savant et le plus solide après Alcuin, un homme aussi bien au courant de la théologie grecque qu'il est chez lui dans l'augustinisme, un esprit compréhensif, qui ressent ce qu'il y a de plus profond dans les exigences de la vie, unit la théorie et la pratique, et fait valoir tout ce que la tradition ecclésiastique a enseigné jusqu'alors sur l'eucharistie. » P. Batifïol, L'eucharistie, la présence réelle et la transsubstantiation, p. 359, estime que de ce que la théologie « s'est établie sur les lignes posées par Paschase, il ne convient pas de surfaire son œuvre » et de mettre trop haut « le compilateur qu'est ce bon I^aschase. Son livre, sans doute, est la première monographie théologique qui ait été composée sur l'eucharistie. Mais Paschase n'est qu'un récapitulateur, lui aussi, comme était saint Jean Damascène... Aussi bien cette impersonnalité faisait-elle la force de son livre. » Entre ces deux jugements il y a des différences. C? qui leur est commun et ce qu'il faut retenir, c'est que Paschase Radbert a utilisé tout l'héritage du passé, qu'il a écrit la pre-
mière monographie théologique sur l'eucharistie, et que les développements ultérieurs de la théologie eucharistique se sont produits sur les lignes qu'il avait posées. C'est assez jjour que saint Paschase Radbert mérite le nom de Iheologus eucharislicus.
I. Sources. — Cette bibliographie n'embrasse que les écrits qui traitent ex professa du sacrement de l'eucharistie; les principaux textes eucharistiques qui se trouvent dans les autres écrits ont été indiques au cours de cet article. Pour les livres et traités liturgiques, recueils canoniques et pénitentiels, voir Messe. On trouvera une bibliographie des sources un peu sommaire dans J.-A. Chollct, La doctrine de l'eucharistie cliez les scolastiiiues, Paris, 1905 ' p. 6-9, et une bibliographie détaiUée, mais insuflisamment précise, dans L. Biginelli, / beneditlini e gli sludi eucarislici nel medio cvo, Turin, 1895, p. 3-CO.
1° Au ;ï« siècle. — Amalaire, Epist., vi, ad Gunlradum . P. L., t. cv, col. 1336-1339; Florus de Lyon, Opuscula adversus Amalarium, P. /..,t. cxix,col. 71-94 (les deux premiers opuscules); S. Paschase Radbert, De corpore el sanguine Domini, P. L., t. cxx, col. 1259-1350; Epistola de corpore et sanguine Domini ad Frudegardum, col. 1351-1366 (comprend Vexposilum sur Matth.,x.\vni,ou extrait du commentaire sur saint Matthieu, 1. XII, c. xxvi, col. 890-891); pour Ériugène et Adrevald de Fleury, voir Érigène, t. v' col. 405-406, 419-420; Ratramne, De corpore et sanguine Domini, P. L., t. cxxi, col. 125-170; Raban Maur, Epist., u, ad Heribaldum episcopum Antissiodorensem, dans Pœnilentiule, c. xxxiii, P. L., t. cxii, col. 1510; t. ex, col. 492-494; Epist., m, ad Egilem Prumiensem abbatem, de corpore et sanguine Domini adversus Ratperlum, P. L., t. cxri, col. 1510-1518 (c'est le traité d'aljord publié par Mabillon' Acta sanctorum ordinis sancti Benedicti. sœc. iv, part. II, t. VI, p. 592-596, sous le titre de Dicta cufusdcun sapientis de corpore el sanguine Domini aduersus Radberlum, et identifié par lui avec la lettre de Raban Maur à Egil); l'auteur anonyme du fragment publié par Mabillon, p. 596; Hincmar, Ex Ferculo Satomonis, P. L., t. cxxv, col. 1202 (fragment conservé par Durand de Troarn, Liber de corpore el sanguine Ctiristi, c. xxi, P. L., t. cxLix, col. 1407); Haymon d'Halbcrstadt. De corpore el sanguine Domini, P. /,., t. c.KViii, col. 815-818; l'auteur anonyme de la Responsio cufusdam de corpore et sanguine Domini publiée par dWchery, Spici- Icgium, Paris, 1675, t. xii, p. 39-42 (a écrit peut-être au IX» siècle, peut-être au x«); Théodore Abucara, Contra hœreticos, j'udaeos el saracenos varia opuscula. Opusc, XXII, P. G., t. xcvii, col. 1551-1554; Pierre de Sicile, Serm., m, contra paulicianos qui dicunl Dominum in cœna discipulis suis haud vere oblulisse panem ac vinuni sed parabolire locutum, P. G., t. civ, col. 1347-1350.
2° Au v' siècle. — Rémi d'Auxerre, Expositio de celebratione missœ, P. L., t. ci, col. 1246-1271 (cet écrit, inséré dans le Liber de divinis officiis du pseudo-.Alcuin, dont il forme le c. xl, semble bien l'oeuvre de Rémi); Gézon de Tortone, Liber de corpore et sanguine Christi, P. L., t. cxxxvii, col. 371-406; Rathier de Vérone, Epist.. i, ad Palricum de corpore el sanguine Domini, P. L.,t. cxxxvi, col. 643-648; Hériger deLobbes (ou Gerbert), Libcllus de corpore et sanguine Domini, P. L., t. cxxxi.x, col. 179-188. Les deux premiers recueils des sermons d'Aelfric ont été édités par Thorpe, The homilies o/ Ihe anglo-saxon Church. The fwsl pari, containing Ihe Sermones calholici or homilies o/ Aelfric, Londres, 1844-1845, 2 vol.; le troisième recueil a été édité par Skeat, Aelfric's Lives of saints being a sel o/ sermons on saints' dags, Londres, 1881.
3° Au M' siècle. — Fulbert de Chartres, Epist., m, Einardo ; v, Adeodado, P. L., t. cxli, col. 192-195, 196- 204; Robert le Pieux, lettre à Leuthéric, archevêque de Sens, rapportée par Helgaud de Fleury, Epitoma vilee régis Roberli pii, P. L., t. cxli, col. 912; Gérard de Cambrai, De corpore et sanguine Domini, P. L., t. cxi.ii, col. 1278-1284 (une partie du discours de Gérard aux néo-manichéens d'Arras);pour les écrits de Bérenger et ceux qui furent composéspour ou contre lui au xi» siècle, voir Bérenger de Tours, t. II, col. 740-741 ; Renallo de Barcelone, Versus excerpti de libro Renalli magislri Barehinonensis Gerundensis de corpore Christi, P. L., t. cxLii, col. 599-602; S. Grégoire VII, Epist., 1. I, epist. xlii, ad comilissam Mathildem, P. L., t. cxLviii, col. 326-328; Samonas de Gaza, Disceplalio cum Achmed saraceno perspicue docens panem ac vinum, ulrumque per sacerdolem consecratum, verum
EUCHARISTIE AU XII' SIECLE EN OCCIDENT
esse et iiilegrum corpus ac sangtiinem Domini iiostri Jcsii Christi, P. G., t. cxx, col. 821-832.
II. Travaux. — Nicole, Arnauld, etc., La perpétuilé de la joi de l'Église catholique touchant l'eucharistie, Paris, 1669- 1713, dernière édition publiée par Migne, -1 vol., Paris, 1841 (utile, mais des défauts de méthode et vieilli; la petite Perpétuité de la foi, qui précéda la grande et fut publiée ù Paris, 1664, a été réimprimée par Migne en tête du t. i); iMabillon, Acta sanctorum ordinis sancti Benedicti, ssec. iv, part. II, Paris, 1680, t. vi, p. iv-lxviii; saec. vr, part. II, 1701, t. IX, p. vii-XLVi (le meilleur des travaux anciens); L.-E. Dupin, Histoire des controverses et des matières ecclésiastiques traitées dans le /a" siècle, nouv. édit., Paris, 1724, p. 208-254, 258-260; Histoire des controverses et des matières ecclésiastiques traitées dans le v;" siècle, 1699, p. 20-74; F. Cuniliati, Biblioteca euccu-istica in cui... si apportano gli scrillori che pcl corso di tredici secoli succcssivamente nella Chiesa fiorirono, Venise, 1744; dom R. Ceillier, Histoire générale des auteurs sacrés et ecclésiastiques, Paris, 1752- 1757, t. xviii-x.xii (relève avec soin les textes eucharistiques); N. Alexandre, Historia ecclesiastica, édit. llansi, Venise, 1778, t. vi, p. 409-434; t. vu, p. 67, 212-222,389- 459; A. Ebrard, Dos Dogma vom heiligcn Abendmahl und seine Geschichte, 2 vol., Francfort-sur-Ie-Mein, 1845-1846; Anglade, Controverse sur l'eucharistie pendant le .\7= siècle, Paris, 1858 ; M. Hausherr, Der heilige Paschasius Radbertus, eine Stimme ùber die Eucharistie vor tausend Jahren, Mayence, 1862; J. Bach, Die Dogmengeschichte des Mitlelallers vom chrislologischen Standpunkte, Vienne, 1874, t. I, p. 156-218, 364-389; H. Reuter, Geschichte der religiosen Aufkldrung im ^nttelalter, Berlin, 1875, t. i, p. 42-43, 91-128, 275, 286-296; F. Clément, Les bénédictins qui ont écrit sur l'eucharistie, dans Analecta juris pontiftcii, Rome, 1882, t. xxi, p. 550-582; J. Schwane, Dogmengeschichte, t. m, Dogmengeschiclite der mittleren Zci7,Frib')urgen-Brisgau, 1882, p. 628-640; trad. A. Degcrt, Paris, 1903, t. v, p. 460-478; J. Corblet, Histoire dogmatique, liturgique et archéologique du sacrement de l'euchcwistie, Paris, 1886, 2 vol.; L. Schwabe, Studien :ur Geschichte des zweiten Abendmahlstreites, Berlin, 1887; E. Choisy, l'aschase Radbert, étude historique sur le i.\' siècle, Genève, 1889; .J. Schnitzer, Berengar von Tours, ein Beitrag zur Abendmahlslehre des beginnenden Mittelaltcrs, Munich, 1800; C. Gore, Dissertations on subjects connected with the Incarnation, Londres, 1895; L. BigincUi, I benedettini e gli sludi eucaristici nel medio ewo, Turin, 1895; La rinascenza degli studi eucaristici nel medio euo in occasione delV eresia di Berengario, dans le Compte rendu du JV" congrès international scientifique des catholiques, Fribourg (Suisse), 1898, 1. 1, p. 19-31 ; J. Ernst. Die Lehre des heiligen Paschasius Radbertus von der Eucharistie, mit besonderer BeriicksiclUigung der SIcllung des heiligen Rhabanus Mourus und des Ratramnus zu derselhen, Fri bourgen-Brisgau, 1896; Loofs, art. Al)cndmahl, II, dans Realencijklopddie, 3" cdil., Leipzig, 1896, p. 63-64; A. Harnack, Lehrbuch der Dogmengeschichte, 3" édit., Fribourg-en-Hrisgau, 1897, t. m, p. 284-298, 347-355; .1. Ebersolt, Essai sur Bérenger de Tours et la controverse sacramentaire au \i' siècle, dans la Revue de l'histoire des religions, Paris, 1903, t. xi.viir, p. 1-42. 137-181; A. Naegle, Ratramnus und die heilige Eucharistie, zugleich eine dogmatisch-historische Wùrdigung des ersten Abendmahlslreites, Vienne, 1903; J. Turmcl, IHstoire de la théologie positive depuis l'origine jusqu'au concile de Trente, Paris. 1904, p. .306-316, 432-442; .I.-A. Chollet, La doctrine de l'eucharistie chez les srolastiques, Paris. 1905, p. 11-34; P. BalilTol, Études d'histoire et de théologie positive, 2" série. I, 'eucharistie, la présence réelle et la transsubstantiation, .i" édit.. Paris. 1906, p. 339-387; K.-G. (ioetz, Die heulige Abcndmahlsfrage in ihrer gesehichilichen Enlwicklung, Leipzig, 1907, part. I, c. I, II, p. 1-22; F. Kattenhusch, art. Transsubstantiation, dans Realencgklopddie, 3" édit., Leipzig, 1908, p. 58-03; T. Hcitz, Essai historique sur les rapports entre la philosophie et la foi de Bérenger A saint Thomas d'Aquin, Paris, 1909; Darwel Stone. A hislorg o/ the doctrine of the holg euchari.1t, Londres. 1009, t. l; R. Heurtcvcnt. Durand de Troarn et les origines de l'hérésie bérengnrienne (thèse). Paris, 1912. Voir, en outre, les travaux signalés au cours de cet article.
I'. VllRNET.