M. JUGIE
ÉPHÉSIENS (ÉPITRE AUX). — I. Authenticité. II. Destinataires. III. Occasion et but. IV. Lieu et date. V. Division et doctrine.
I. Authenticité. — 1° Ses adversaires et leurs arguments. — On dit souvent qu'Usteri fut le premier à émettre des doutes sur l'authenticité de cette Épître, Paulinischer Lehrbegriff, 1824, p. 2-3, sous l'influence de Schleiermacher, son maître. L'Épître aux Éphésiens n'est pas nommée par Ustcri et les doutes qu'il émet concernent plutôt la lettre aux Hébreux. D'ailleurs, dans la 5'^ édition de son livre, en 1834, Usteri déclara expressément que les arguments de de Wettc ne sufTisaient pas à faire douter de l'authenticité de l'Épître aux Éphésiens. En comparant cette lettre à celle des Colossiens, dans son Einlcitung in das N. T., 1826, de Wette pensait qu'elle n'était qu'une amplification oratoire et verbeuse, sans originalité, de l'autre et que son style différait notablement du style de saint Paul. A chaque édition de son ouvrage, il accentua ses doutes, et il finit par rejeter résolument, en 1843, l'authenticité de cette Épître. Dans son premier essai d'introduction (1829), Schleiermacher prétendait que Tychique, ou un autre disciple de saint Paul, avait écrit cette lettre d'après l'Épître aux Colossiens, et que l'apôtre l'avait approuvée. En 1845, il déclarait que toute la position de l'Épître est douteuse, et il maintenait sa précédente hypothèse. Schrader, en 1836, partageait ces doutes. Ces critiques admettaient l'authenticité de l'Épître aux Colossiens. A l'inverse, Mayerhoff (1838) et Schneckenburger tenaient la lettre aux Éphésiens pour originale et celle aux Colossiens comme un pastiche de la précédente. Baur, Paulus, 1840, t. ii, p. 3-49, a rejeté ces deux Épîtres et y a reconnu l'œuvre, non pas de Paul, mais d'un de ses disciples qui écrivait en l'an 110 ou 120 de notre ère. Il apercevait en elles des traces de gnosticisme et découvrait dans l'auteur (Clément peut-être) un conciliateur des partis pétrinien et paulinien. Ses disciples
ont adoi^té son sentiment, et Ililgenfeld a reculé la date de la lettre jusque un peu avant 140. Hitzig, en 1870, et H. Holtzmann, en 1872, ont prétendu qu'une Épître primitive de saint Paul aux Colossiens a été interpolée, en vue d'exposer des idées cosmologiques, étrangères à la pensée de l'apôtre, et qu'elle est ainsi devenue l'Épître aux Éphésiens, laquelle a servi à former l'Épître actuelle aux Colossiens. Ils y reconnaissaient donc un fond paulinien. Holstcn, Klôpper, von Sodcn, AVeisziicker, J. Weiss rejettent l'authenticité de la lettre aux Éphésiens. Jûlicher garde des doutes, et il conclut que si cette Épître n'appartient pas à l'héritage le plus sûr de saint Paul, on ne peut pas cependant la lui refuser absolument. Einleilung in das Ncue Testament, 3'^ et 4« édit., Tubingue et Leipzig, 1901, p. 115.
Les principaux arguments des critiques contre l'authenticité de l'Épître aux Éphésiens sont, en dehors de ses rapports avec la lettre aux Colossiens, les différences de fond et de forme qu'elle présente avec les Épîtres authentiques de l'apôtre.
1. Différence de fond ou de doctrine. — C'est von Soden qui a le plus insisté sur ces différences. — a) Chrislologie. — • Jésus-Christ tient dans cette lettre une place prééminente qu'il n'a pas ailleurs. Sa préexistence au monde, ii, 12, en Dieu, dans son conseil, 1,5, 9, 10; m, 11, est supposée. Les rapports avec Dieu ne sont exprimés que par les deux noms messianiques : u'iô; ToC 6îo-j, iv, 13, et ri'(oi.~T,\i.vio^, i, 6, dont le second n'est pas employé par saint Paul. Le Christ est mis à la place de Dieu comme unique acteur dans le monde, v, 2, 25 ; ii, 14, 16 ; il agit directement, et pas Dieu, et il se donne lui-même. Il est rédempteur autrement que dans les Épîtres authentiques : l'œuvre du salut est attribuée à sa résurrection, et pas à sa mort, et tout se fait en lui dans l'Église. — h) Église. — La doctrine de l'Épître sur l'Église est étrangère à la pensée de l'apôtre. Composée de juifs et de païens, l'Église est essentiellement une; elle est une création du Christ, et elle tient dans le monde une grande place. L'auteur veut réunir en elle les juifs et les païens, tandis que Paul est l'adversaire des juifs. L'Église est au-dessus des églises ou communautés chrétiennes, les seules que connaisse l'apôtre. Elle est un corps organique, dont le Christ est la tête. Le Christ l'a aimée et l'a sauvée immédiatement, elle, et non pas les individus dont elle est composée. Il en est le plérôme et il lui donne tout son accroissement. Cette constitution de l'Église est un mystère voulu de Dieu de toute éternité : nouvelle doctrine étrangère à la pensée de saint Paul. Enfin, l'auteur associe les apôtres à la révélation du mystère de la foi aux païens, m, 3-9; cf. ii, 20-22, alors que Paul se considère comme l'apôtre des gentils à un titre spécial et exclusif.
2. Différences de forme. — a) Vocabulaire. — Von Soden a relevé dans cette Épître 75 mots, que saint Paul n'emploie jamais et dont 35 ne se retrouvent pas ailleurs dans le Nouveau Testament. Des mots de prédilection de l'auteur : rà ÈTro'jpàvta (5 fois employé), cc3cSo>,oç (2 fois), ]jie6o8eia (2 fois), SI(T[jlio? (2 fois), ne viennent jamais sous la plume de l'apôtre. On y remarque un certain nombre de liaisons de mots que ne fait pas saint Paul; des expressions, rares dans les Épîtres authentiques, sont fréquentes dans celle-ci et ont parfois un sens nouveau. • — b) Stijle. — Il est surchargé de mots, souvent de synonymes : ce qui rend certaines phrases presque incompréhensibles. Des idées différentes sont exprimées dans la même période, et les génitifs, dépendant les uns des autres, abondent. Des prépositions, dont le rapport est difficile à découvrir, se suivent constamment : ainsi âv précède 117 fois xatâ avec l'accusatif. Leur multiplicité rend la phrase
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obscure : ii, 3 (3 fois sv), 5, 6 (hi, tic, 6ià, si:, -/.u-i, £•.;), i 7 (èv, Sidt, y.arà), 11 (deux fois xarct), etc. Les particules logiques, que saint Paul emploie couramment, manquent ici : à'ù.i. ne se lit pas avant v, 17; on le retrouve encore v, 24; vi, 4, et c'est tout; yâp, avant v, 5, ne vient que trois fois, ii, 8, 10, 14; o'jv ne se rencontre pas avant iv, 1; on le voit ensuite six fois; apa o-jv, tt)./,-/, vuvl Se ne sont employés qu'une fois. Les liaisons se font surtout par Z:6, Sci tojto, To-JTCiu ■/^P'"''- L'Épître contient de longues périodes, dont les membres sont rattachés par des relatifs et des particules, sans que l'ordre logique apparaisse clairement; i, 3-14,15-23; m, 1-19 constituent trois phrases, dont la seconde n'est pas terminée et forme anacoluthe; la manière dont l'idée principale est développée par reprises successives complique encore cet enchevêtrement. Les parenthèses n'ont pas la même raison d'être que dans les Épîtres authentiques : sous la plume de l'apôtre, elles viennent de ce que l'écrivain passe d'une idée à l'autre; ici, elles résultent de l'agglutination des pensées. Le style de la lettre est donc verbeux, lourd, embarrassé et enchevêtré; on n'y reconnaît pas le style de ra])ôtre. 2" Ses preuves. — 1. Preuves directes. — a) Extrinsèques. — L'origine paulinienne de cette Épître a, du côté de la tradition ecclésiastique, les plus fortes garanties. Les témoignages sont anciens, nombreux et unanimes. Toujours et partout, en Orient et en Occident, à partir de la seconde moitié du ii« siècle, cette Épître a été expressément attribuée à saint Paul. En dehors, en effet, des allusions, qu'on découvre dans les Pères apostoliques, qui sont vagues souvent et ciui prouveraient seulement, contre les critiques de Tubingue, l'existence de cette Épître avant l'an 140, elle est peut-être visée directement par saint Ignace d'.\ntioche, qui écrivait aux Éphésiens : « Vous êtes le lieu de passage de ceux qui sont enlevés à Dieu, les CO-initiés(<r'J!J.|J.'J0-Tai)dePaul,i; èv r.in-r, ÈTriTTo).?, |j.vr)[j,ovE-Jti ÙU.ÛV. » Ad Epli., XII, 2, Funk, Patres apostolici, Tubingue, 1901, t. I, p. 222. Cf. Eph.,i,9; ni, 3. Bien que littéralement l'absence d'article exige la traduction : ■! dans toute lettre », comme l'apôtre ne mentionne pas les Éphésiens dans toutes ses Épîtres, il semble plus naturel d'adoi)ter le sens, reçu par beaucoup de critiques : « dans toute sa lettre », celle qu'il vous a écrite. Cette interprétation se justifierait par les deux passages, Eph., i, IG; m, 14, dans lesquels l'apôtre parle des prières qu'il fait pour ses lecteurs. D'ailleurs, d'autres indices montrent que saint Ignace a vraisemblablement connu cette Épître. L'adresse de sa lettre, Funk, p. 212, contient des expressions qui paraissent lui avoir été suggérées par le début de notre Épître. Les termes : in^i-r^za: ovte; 9soO,Ad Eph., I, 1, p. 214, proviennent d'Éph., v, 1, et la phrase : » Vous êtes les pierres du temple du Père, préparées pour l'édifice de Dieu le Père, » Ad Eph., ix, 1, p. 220, visent Eph., ii, 20-22. Voir cependant E. von der Goltz, Ignalius vont .\iitiochirn, dans Tctlr. und Untersuchungen, Leii)zig, 189 1, t. xii, fasc. 3, p. 103-105. Quand l'évêque d'Antioche écrit i\ saint Polycarpe, v, 1, p. 292, de recommander aux frères au nom de Jésus-Christ d'aimer leurs femmes comme le Seigneur aime l'Église, il vise Eph., v, 25. La panoplie chrétienne, indiquée plus loin, vi, 2, iliid., lui a été probablement suggérée par Eph., vi, 11, bien qu'une partie fie l'armure soit diftércnte.
Quoi qu'il en soit, il est certain ([uc, vers MO, Marcion plaçait cette Épître à son rang chronologique ilans son 'ATtoaTo/iy.i-Jv comme étant de saint Paul, en l'intitulant -y,; .Vaoîi/.tC;, comme nous rcx|)li(|ue rons plus loin. Les valcntiniens en faisaient grand cas, et au témoignage de saint Irénée, Conl. hœr., I, viii, 4. 5. /'. a., t. vu, col. 531, 53G, ils citaient Eph., v, 32,
13, comme paroles de Paul. D'après les Philosophouinena, VI, 34, 35, P. G., t. xvi, col. 3247, ils citaient la prière, Eph., m, 10-18, comme Écriture, etEph., m, 5, avec la formule : Kai 6 àTrÔCTToXos. Ptolémée attribuait aussi Eph., ii, 15, à Paul. S. Épiphane, Hœr., xxxiii, 6, P. G., t. XLi, col. 565. Théodote rapportait Eph., iv, 24, à Paul, et Eph., vi, 22; iv, 30, à l'apôtre. Clément d'Alexandrie, Excerpla Theodoti, 19, 48, 85, P. G.. t. IX, col. 668, 681, 697. Dans la seconde moitié du u^ siècle, l'Épître aux Éphésiens était universellement reconnue dans l'Église catholique pour l'œuvre de saint Paul. En parlant des Épîtres de cet apôtre aux sept Églises, l'auteur du canon de Muratori place celle aux Éphésiens (ad Ephesius) au second rang, après la 1 Cor., qui est au premier rang. Saint Irénée rapporte Eph., v, 30, avec cette formule d'introduction : KaOïoç 6 ixxxâpio; IlajÀo; s/ji'iv âv rr, iipô; 'Kçsii'o'j; i'^iTTOÀr,, Cont. hœr., V, 2, 3, P.G., t. vu, col. 1126; Eph., i, 7 : Quemadmodum apostolus Ephesiis ail, /&(d., V, xiv, 3, col. 1163; et Eph., ii, 2 : In Epistola quœ est ad Ephcsios. Ibid.,\,xxiv, 4, col. 1188. Clément d'Alexandrie, après avoir cité Gai., v, 16-22; I Cor., xi, 3, 8, 11, avec ces mots : ç/jclv 6 àuôutoÀoç, ajoute : Atô v.a.\ èv t/j Tipb; *E?c(n'o-j; yoâçet, avant de rapporter Eph., v, 21-25. Slrom., IV, 8, P. G., t. viii, col. 1272, 1276. Il cite encore II Cor., xi, 2, sous le nom de l'apôtre qu'il dit iraisa-TaTa 6è 'E(p£criot;ypxçàiv,dans le passage, Eph., IV, 13-15. Pœd., i, 5, ibid., col. 269. Ailleurs, il introduit Eph., iv, 17-19; v, 14, par ces mots : Acï ToCto à (j.axâpio; 'AtiôcttoXoc' |j.apT'Jpou.at èv Kupt'o), 3Y)t'[, etc. Cohort. ad génies, ix, ibid., col. 193, 196, Tertullien dit à propos du titre : Ad Laodicenos, que Marcion donnait à cette Épître : Ecclesiœ quidem veritate epistolam islam ad Ephesios habenms emissam. .\dversus Marcioncm,[.Y, c. xi, xvii. P.L., t. ii, col. 500, 512. Origène cite Eph., i, 4, en disant : Scd et apostolus in epistola ad Ephesios eodeni sernwnc usus est. De principiis, m, 5, n. 4, P. G., t. xii, col. 328. Saint Cyprien cite Eph., iv, 29, en disant: /^«u/us ad Ephesios, Teslimoniu, m, 13, P. L., t. iv, col. 741, et Eph., V, 25, 26, sous le nom du même apôtre. Epist., lxxvi, ad Magnum, 2, P. L., t. m, col. 1140. Ainsi au ii'=et , au III'' siècle, les hérétiques et les catholiques sont l unanimes à attribuer à saint Paul la lettre aux Éphé- I siens. La tradition ecclésiastique n'a pas varié de senj timent, et il faut arriver à 1826 pour que des doutes j soient émis pour la première fois sur l'origine paulij nienne de cette É])ître.
b) Intrinsèques. — - Ces preuves sont tirées de la doctrine et de la langue de la lettre elle-même, sans I compter le témoignage de l'auteur qui, dans l'adresse, 1, 1, et au cours de l'Épître, m, 12; iv, 1, se donne pour Paul, l'apôtre des gentils et le prisonnier du Christ. — n. Doctrine. — Les enseignements spécifiquement pauliniens des Épîtres incontestées ne manquent pas absolument ici. Si, s'adressant à des païens, morts par leurs ofTcnses et leurs péchés, ii, 1, l'auteur leur dit que la grâce de Dieu est le principe de leur salut, ii, 6, il ajoute cependant que la foi est le moyen de ce salut, II, 8. Cf. m, 17; vi, 23. D'autre part, les vérités, sur lesquelles l'Épître aux Éphésiens insiste spécialement, se retrouvent dans les lettres authenticiues de l'apôtre. Ainsi, le dessein éternel de Dieu de sauver les hommes, i, 4 11, est exposé Rom., viii, 28-30; ix, 8-24; xvi, 25,26; I Cor., Il, 7; Gai., IV, 4, 5; la réunion de tous les êtres en Jdsus-(>hrist, i, 10, est indiquée Rom., VIII, 34; m, 22, 29, 30; iv, 9. 16; v, 9-11; xi, 28-32; I Cor., xii, 27; Phil., n, 9; la conception de la chair, siège des mauvais désirs et du péché, ii. 3, est énoncée équivalcmment Rom., vin, 3; Gal..v, 13, 16, 10. D'autres rapprochements peuvent encore être signalés : Eph., i, 16, et Rom., i. 9; liph., i. 20, et I Cor., xv, 25; Eph., i, 22, et 1 Cor., xv, 27;
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Eph., I, 22, 23, et Rom., xii, 5; I Cor., xii, 0; Eph., 11,5, et Honi., V, 6; Epli., m, 4, et Rom., v, 1, etc. — b. Langue cl slijle. — Pour le vocabulaire, il y a, dans cette Épître, 22 mots propres à saint Paul et non usités dans le reste du Nouveau Testament : àyaOïi)- (j-jvT), V, 9; à).r|6£-jEiv, VI, 15; àvay.eçaXaiovTfJai, l, 10; àve^r/viao-TOÇ, m, 8; à/iAÔTV);, VI, 5; àppaêo')V, I, 14; kTi\.yjù^-i]-([(x, IV, 16; e-Jvcii'a, vi, 7; c'jœSc'a, V, 2; 9à).7t£iv,
V, 29; x3i(j.TUTEiv,lll, 14 ; 7re7ioi6r|(7iç> m, 12; TtcptxcçaÀaia,
VI, 17; TiXeovéxTïiç, v, 5; ■Koir\\).a., ii, 10; Troea-êe-Jeiv, VI, 20; TrposToijxâîeiv, ir, 10; TipoTaY^Yri, II, 18; upo- T['6Ê(j6ai, I, 9; utoBsuia, i, 5; ÛTtspSi/./ov, i, 19; ii, 7; vTtEpsxTtept'T'TO'j, III, 20. La conjonction apa o-Jv, que saint Paul est seul à employer et qui se lit douze fois dans ses Épîtres, se rencontre ii, 19. Ato, une conjonction favorite de saint Paul, est emi)loyée cinq fois ici. On y retrouve les figures de mots et les particularités de style de l'apôtre. Cf. Ewald, Die Briefe des Paulus un die Ephcser, Kelosser und Philemon, Leipzig, 1905, p. 42-47.
2. Preuves indirectes. — Elles consistent dans l'explication des particularités de doctrine et de langue qu'on oppose à l'origine paulinienne de cette Épître. — a) Solution des objections tirées de ta doctrine. — On a renoncé à voir des traces de gnosticisme dans l'emploi des mots « plérôme » et « éons ». « C'est Paul lui-même, non ses adversaires, qui emploie ces termes, et c?la en des sens différents de ceux qu'ils auront chez les valentiniens. Ce sont les gnostiques qui ont emprunté ces mots à saint Paul, tout comme ils ont pris à saint Jean ceux de Logos, Zoé, etc. » Mgr Ducliesne, Histoire ancienne de l'Église, Paris, 1906, t. ii, p. 75, note 1. Les doctrines sur le Christ et l'Église, exposées dans cette Épître, ne sont pas absolument nouvelles'relativement à celles des Épîtres authentiques de l'apôtre. Jésus- Christ, il est vrai, occupe ici une place prédominante qu'il n'a pas dans les autres lettres; mais toutes les attributions, mises ici au premier plan, sont énoncées ailleurs par saint Paul en termes presque identiques, et, quand les expressions sont différentes, elles expriment les mêmes idées. L'apôtre admet la préexistence du Christ et sa filiation divine, distincte de la filiation purement messianique. Le participe rij aT!.r]p.Bvo:, i, 6, est sans doute inusité ailleurs. On le rapproche souvent de l'adjectif verbal àyaTT/]TÔi:, pris substantivement pour désigner le Fils bien-aimé du Père. Mais ce participe pourrait avoir un autre sens, et Ewald, op. cit., p. 72, l'explique : « celui qui est aimé de nous », en observant que cette explication répond parfaitement à la pensée de saint Paul dans la doxologie du début de sa lettre. Pour l'apôtre, le Christ est, comme ici, l'auteur de la création, I Cor., viii, 6 ; le centre de tout, I Cor., XV, 28; le principe de la sanctification. I Cor., XV, 45-49; Rom., VIII, 18-23. Le Christ, ayant reçu la plénitude de la divinité, agit comme Dieu, dans l'œuvre de la création aussi bien que dans celle de la rédemption; il est le centre de l'univers et le principe moral de la vie clirétienne comme il a été le principe de toutes les créatures. Puisque Dieu réalise en lui et par lui sa pensée éternelle, il est l'organe de l'action divine, et il occupe dans l'univers une place royale et souveraine. Dans toutes les Épîtres de saint Paul, la résurrection a la même efficacité que la mort du Christ, qu'elle suit et dont elle est inséparable. Quant à l'Église, elle n'est pas composée de juifs et de païens, comme si ceux-ci avaient part aux privilèges des juifs. Le mur de séparation qui est détruit, les affranchit tous de la loi mosaïque et met les uns et les autres sous le régime de la grâce : ce qui est du paulinisme le plus pur. Si, dans cette Épître, le mot 'ExxXrjai'a est employé au sens collectif et abstrait, on le retrouve pour désigner la réunion des communautés chrétiennes, I Cor., xv.
9; Gai., i, 13; Phil., m, 6, ou même l'Église idéale, ICor., x, 32; xii, 28, avec des détails qui correspondent à ceux d'Eph., iv, 11. L'unité de l'Église, si nettement affirmée ici, est indiquée ailleurs. I Cor., XII, 13; Rom., xii, 5. La relation du Christ, tête de l'Église, avec ce corps, Eph., i, 23; iv, 15, est exprimée par la métaphore du principe vital, qui agit dans l'Église. I Cor., vi, 17; xii, 12. Le Christ est dit la tête de l'homme. I Cor., xi, 3. Les chrétiens forment un seul corps dans le Christ, Rom., xii, 4, 5, et sont le corps du Christ. I Cor., xii, 27. Le salut, que le Christ a procuré aux individus par sa mort et sa résurrection, s'étend à tout le corps mystique du Christ qui est l'Église comme aux membres de ce corps. Cette constitution de l'Église par l'union des juifs et des païens dans le Christ est pour saint Paul un secret dessein de Dieu, conçu de toute éternité. I Cor., II, 7-10; Rom., xvi, 25,26. La définition nette et précise de ce mystère est donnée seulement dans l'Épître aux Éphésiens, m, 8-11. S'il y est dit que ce secret dessein a été dévoilé au mçnde par les apôtres et les prophètes du Nouveau Testament, l'auteur revendique, comme Paul, une connaissance spéciale de ce mystère, qui constitue précisément l'Évangile dont Paul est le héraut, et pour lequel il est enchaîné. La doctrine développée dans cette Épître n'est donc pas entièrement nouvelle et ne forme pas disparate avec le véritable paulinisme. Fussent-ils même absolument nouveaux, ces enseignements ne seraient pas nécessairement à rejeter comme non pauliniens, à moins de prétendre que l'apôtre a dû toujours répéter les mêmes vérités. N'ayant jamais fait un exposé complet et systématique de sa pensée, saint Paul la livre selon les circonstances et les besoins spirituels de ses lecteurs, et il n'est pas nécessaire de recourir, avec Auguste Sabatier, à un progrès, réel et véritable dans la doctrine apostolique. Les doctrines spéciales de l'Épître aux Éphésiens peuvent donc être considérées comme le développement logique de pensées émises dans les lettres antérieures, et rien, de ce chef, n'oblige à refuser à l'apôtre la paternité de cette lettre.
b) Solution des objections tirées de la langue et du style. — a. Vocabulaire. — La liste de 75 mots, qui seraient des anx? "/.Evôjxeva en saint Paul, doit être allégée des mots employés dans les Épîtres pastorales, si on les tient pour l'œuvre de l'apôtre : àyauiv,! Tim., II, 14 ; à/.'jiTi;, II Tim., 1, 16; àG-(»Tia, Tit., i,6; Staêo/.o;, ITim., III, 6, 7; II Tim., II, 26; £ÙaYrs>"7'^i;» ^ Tim., IV, 5; Ttaioeia, II Tim., m, 16. Il faut choisir entre k-KÙ.Tiiiii^ et àua).-;?'/, qui ne sont que deux variantes du même passage, Eph., iv, 19, et pas deux mots employés par l'auteur. 'ÀTraç, Eph., vi, 13, se trouve Gai., III, 28, d'après de bons documents; d'ailleurs, dans l'Épître aux Éphésiens, on lit 51 fois 7tâ;, que saint Paul emploie constamment. Il faudrait retrancher aussi de cette liste aîyjjLaXwTEjïtVj-j'i/or, ôpyt'ÇE(T6ai, (TWTTipiov, Tiiiâv, ÈTttçayiTXEiv, qui se rencontrent dans des citations de l'Ancien Testament, si l'on ne veut pas soutenir que l'auteur aurait dû corriger le texte des Septante d'après son propre vocabulaire. On ne peut guère citer comme caractéristiques des termes pris dans leur sens usuel, comme avE|j.or, {iStop, ôo-cp-J;, 7repi!;(ûvvj;j.t, 'jTroSEÏaOai, TC/.aTo; (à côté de 'j'io;), ,aÉyEÔoç, fj-axpctv (à côté de Èyyû;), àjxçÔTEpo!, àTiEtXri ; c'est par pur hasard que saint Paul ne les a pas employés dans ses Épîtres authentiques. Il en est de même pour aroXoc, p'-iTc;, v, 27, et xp-j(pr,, v, 12. Les termes spéciaux de l'armure du chrétien, navou),;a, Ouoeôç, '^ilri, vi, 11; 13,16, tiennent au sujet traité; ces images militaires ont d'aillcursleurs analogues, IThes., v,8. ni>,o,Eph., VI, 12, ressemble aux comparaisons de 1 Cor., ix, 24,25, Phil., III, 14; II Tim., iv, 7, 8. On ne peut guère comp-
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ter non plus comme caractéristiques les substantifs ou les verbes de cette Épître, quand saint Paul s'est servi de termes dérives de la même racine. Ainsi à'^voia» Eph., IV, 18, a de l'analogie avec «yvoiirta, I Cor., xv, 34, et le verbe àyvoisïv est employé au moins 13 fois par saint Paul; de même irpoir/apTEpriCTiç est à rapprocher de Ttpo(7/.apTcpêïv, Rom., xii, 12; xiii, 6; Col., iv, 2; avoiÇt; de àvoiYî'"') Col., IV, 3; IICor.,vi, 11; çpôvïidt; de çp($vï)(j,a, Rom., viii, 6^ 7, 27, et de :f poveïv, fréquemment usité; 7£ipoiîoir,To; de à/sipOTtot'riTo;, II Cor., v, 1; Col., II, 11; y.aTapTiTjxô; de /.atâpTKji;, II Cor., XIII, 9, et de xarapTcÇsiv, souvent employé dans le même sens; aliypoT/i; de aî(T/po),oy:a, Col., m, 8, et de a'<Typô;, I Cor., xi, 6; Tit., i, 11; àvaveoûaSat de vÉov àvaxacvo'JfAcvov, Col., m, 10; :i:oi[ji£ve; de TioiV^I et de 7ïo'.|j.aJvîiv, I Cor., ix, 7; 7:o),tT£ca et (tusattoXi'tyi; de Tto/tç, désignant une communauté chrétienne. Gai., IV, 25,26, et de 7:o)itî-ju.aet Tro/iTeûeuBai. Phil., i, 27; m, 20. Cf. Zahn, Einleilung in das Neiie Testament, 2« édit., Leipzig, 1900, t. i, p. 366-368. La liste des 75 anui, Xeyo(iéva de l'Épître aux Éphésiens est ainsi réduite à 22. Or, les Épîtres de saint Paul les plus authentiques en comptent un certain nombre : ainsi Rom., 89, I Cor., 98, II Cor., 91, Gai., 31, Phil., 38, quoique ces chiffres aient probablement besoin d'être rectifiés. Loin donc d'être un indice d'inauthenticité, les mots nouveaux de l'Épître aux Éphésiens, fussentils plus nombreux encore, sont plutôt une marque d'authenticité, puisqu'on en constate dans une proportion plus grande sous la plume de saint Paul. Les mots de prédilection de l'auteur se retrouvent en partie dans saint Paul; nous avons déjà cité îiàoo),o:; Sénato; se lit encore Philcm., 1, 9; II Tim., i, 8, dans des lettres écrites durant la captivité de Paul; ÊTtoupâv.o; est, au moins comme adjectif, I Cor., xv, 40, 48, 49; Phil., II, 10; m Tim., iv, 18. Lesliaisons de mots, inusitées en saint Paul, sont pour la plupart des expressions originales, qui viennent plutôt de saint Paul, puisqu'il y en a d'analogues dans ses É|)îtres certaines, que d'un imitateur. Les particularités Icxicographiques de rÉ]iître aux Éphésiens ne sufTisent donc pas à en faire rejeter l'origine paulinienne. Cf. Rrunet, Dr l'diithcnlicitc de l'Épitrc aux Éphésiens, preuves philolor/iqucs, Lyon, 1897, p. 21-75.
h. Style. — On lui reproche sa verbosité, sa lourdeur, son enchevêtrement. La phrase de l'Épître est trop condensée et pleine d'idées plutôt que chargée de mots itmtiles. Il y a donc abondance de choses plutôt qu'accumulation de mots. Les é|)ilhètes nombreuses, les synonymes et les compléments multipliés se rencontrent ici plus que dans les lettres incontestées, où elles ne font cependant pas défaut ; c'est une question de degré. Des i)hrases longues et démesurées avec anacolutlie se remarquent, ailleurs connue ici, dans des souhaits, Hom., i, 1-8; Gai., i, l-O, dans des actions de grâces, I <;or., i, 4-9; Phil., i. 38, surtout dans des exposés doctrinaux, Rom., ii, 13-10; iv, 10-22; v, 12-21; Gai., ii, 1-11 ; Phil., i, 20-30. L'absence de particules lr)giques n'est pas aussi complète qu'on le prétend, puis(|u'on trouve o'jv 4 fois, Siri 5 fois, -ïpa o'jv 1 fois, v-ip 11 fois et oti 13 fois. Les jjroportions sont à peu prés les mêmes que dans rÉi)itre aux (ialates. Si le style de saint Paul est vif et éncrgicpie, quand l'apôtre argumente, f[uand il attaque, quand il se défend,cpiand il est énui, ilestordinairementembarrassé et traînant dans les exposés dogmatiques. Or, l'Épître aux Éphésiens est tout entière un exposé de ce genre. Le ton lyrique des trois premiers chapitres, formés de bénédictions, d'actions de grâce et île prières, convient au sujet, et le talent de saint Paul était assez souple pour adapter sa riianière d'écrire à ce genre do composition. Il ne se concilie guère avec le caractère flegmatique que von .Soden reconnaît à l'auteur de celte
lettre et qu'il oppose au caractère colérique de saint Paul. En définitive, toutes les remarques sur le vocabulaire, la grammaire et le style de l'Épître aux Éphésiens font ressortir des particularités indéniables, des singularités qui se retrouvent partiellement dans les lettres authentiques de saint Paul et qui sont ici plus nombreuses seulement. Elles ne sufTisent pas à contrebalancer le témoignage unanime de la tradition, rapportant cette lettre à l'apôtre; on y reconnaît plutôt la grifl'e de l'auteur. Un faussaire, un heureux et habile imitateur, s'il avait pu écrire cette lettre avec des bribes de l'Épître aux Colossiens, n'aurait guère pu la faire recevoir dans les Églises d'Asie comme l'œuvre de saint Paul. Donc, malgré les différences de style, la lettre aux Éphésiens est certainement de l'apôtre ; les preuves d'authenticité l'emportent sur les objections et elles sont décisives.
II. Destixat.^ires. — Si l'on s'en tenait au titre : itpô; 'EçErrt'ou;, qui remonte certainement au moins àla seconde moitié du ii'' siècle, puisqu'il est supposé parle canon de Muratori et par saint Irénée et qu'il est expressément mentionné par Tertullien et Clément d'Alexandrie, voir plus haut, si même il n'est pas antérieur à Marcion, si l'on s'en tenait aussi aux mots : £v Eçé(T(i) du l^' verset, qu'on lit dans tous les manuscrits grecs (sauf quatre), dans toutes les anciennes versions et dans le plus grand nombre des Pères, la question des destinataires de cette Épître ne se poserait pas, et il serait admis sans difTiculté que saint Paul a adressé cette lettre aux chrétiens d'Éphèse. Mais Marcion donnait à cette Épître le titre de lettre aux Laodicéens, plusieurs documents anciens attestent l'absence des mots : iv 'Eçé<i(;> dans le 1<"'' verset et divers indices du contenu laissent supposer que l'apôtre ne connaissait pas ses correspondants et que, par suite, ils n'étaient pas les Éphésiens que saint Paul avait évangélisés à deux reprises, et la seconde fois pendant trois années consécutives. Act., xviii, 19-21 ; XIX, 1-x.x, 1 ; cf. xx, 31. Par suite, les critiques ont été amenés à se demander si cette lettre n'avait pas été adressée par l'apôtre aux Laodicéens plutôt qu'aux Éphésiens, ou bien, comme circulaire, à un certain nombre d'Églises, dont Éphèse aurait été peut-être le centre.
1° Les destinataires sont-ils les Laodicéens? — Il est certain que Marcion, dans son '.Vuoo-To/ty.ov, faisait adresser cette lettre aux Laodicéens. Tertullien dit que des hérétiques intitulent ad Laodiccnos la lettre que les catholiques tiennent pour écrite ad Ephcsios. Adnersus Mareionem, I. V, c. xi, P. L., t. ii, col. 500. l'n peu plus loin, c. XVII, col. 512, il nomme Marcion, vraisemblablement le seul hérétique qu'il vise et il l'accuse d'avoir interjjolé le litre de la lettre que l'Église admet avec vérité avoir été adressée ad Hphesios, non ad Laodiccnos. Bien que saint Épii)hane affirme trois fois que l'Épître aux Éi)hésiens était dans l".V7r&<T-o).i/.6v de Marcion en même temps (jue la lettre npo; .\ao5iy.£Ï; ou npo; .\ao6i/£a;, Ilœr., hœr. xi-ii, n. 9, 12, /'. G., t. xli, col. 708, 725, 813, cependant il cite deux fois I-^ph., iv, 5, comme appartenant à l'Épître aux Laodicéens de Marcion. //Hd., col. 721,813. L'attribution de l'Épître aux Éi)hésiens, faite par Marcion aux Laodicéens, est confirmée par un prologue, d'origine marcionile, composé primitivement pour l'Épître ad Loodircnses, mais modifié par un catholique en argument de l'Épître aux Éphésiens. Dom de Rruyne, Prologues bibliques d'orif/ine marcionile, dans la Krinie bénédictine, 1907, p. 4-0, H, 15.
Tertullien, le princiiial et le plus ancien témoin de la destination de cette Fpitre aux Laodicéens, oppose à Marcion le véritable titre ad Ephcsios, adopté par l'Église; il l'accuse d'interpolation et il déclare qu'il a fait celte interpolation pour des raisons critiques.
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quasi et in ipso diligcntissimus exploralor. Le litre reçu dans l'Église était donc différent de celui que Marcion avait interpole, en s'appuyant non pas sur une Iradi tion antérieure dont il n'y a pas de trace, mais sur des recherches personnelles et des arguments, que Tertullien ne rapporte pas, se contentant d'en indiquer la nature. Zahn pense que Marcion a modifié le titre préexistant de cette Épître d'après Col., iv, 16, interprété dans le sens d'une lettre écrite par saint Paul aux Laodicéens. Gcschichic des Neutcslamentlichen Kannns, Erlangen et Leipzig, 1889, t. i, p. G24. Hort croit (jue Marcion a eu à sa disposition l'exemplaire de la lettre circulaire, dite aux Éphésiens, servant à l'Église de Laodicée. The New Testament in Ihe original Greek, Cambridge et Londres, 1882, Appendix, p. 121- M. Harnack vient de reprendre et de fortifier par de nouveaux arguments le sentiment de quelques critiques, suivant lesquels le titre upo; Aao5t/.£a; était primitif, serait venu à Marcion de la tradition, bien qu'il ait été déjà changé en celui de-po; 'Ejetco-j;. D/e Adresse des Epheserbriefs des Paiihis, dans Sitzungsberichle der kunigl. preussischen Akademie der Wissenschaflen, Philos.-hist. Classe, 1910, p. 696-709.
Tertullien, en désignant Marcion comme un diligentissimiis exploralor, ne le présente pas comme un critique corrigeant le texte pour des raisons historiques et littéraires, mais comme un hérétique le modifiant en vue de le faire cadrer avec ses doctrines, et au sujet du titre il ne lui reproche que de s'écarter de la tradition ecclésiastique, la seule que Tertullien connaisse, faisant adresser cette Épître aux Éphésiens. En réalité, Marcion n'avait pas de motifs dogmatiques d'attribuer cette lettre aux Laodicéens, et s'il le fait, c'est cju'il a appris cette attribution de la tradition antérieure de l'Église que Tertullien ne connaissait plus. Il est en cela même, cl in islo (la phrase est ironique), un critique de tendance. Il est vraisemblable, en effet, que les titres des Épîtres de saint Paul existaient antérieurement à Marcion, qui a adopté exactement ceux des Épîtres qu'il admettait, sauf à corriger celui de l'Épître aux Éphésiens. Du titre r.ohç AoLoôi/Ja; qu'accepte Marcion, il n'est pas prouvé ipso facto, comme le prétend M. Harnack, que ce titre était traditionnel, puisque le témoignage de saint Ignace d'Antioche prouve qu'antérieurement à Marcion on connaissait déjà la lettre de saint Paul adressée aux Éphésiens, et non aux Laodicéens. Il faudrait démontrer que l'hérétique Marcion a été, au milieu du W siècle, le seul dépositaire de la tradition primitive, que l'attribution de cette lettre aux Éphésiens n'en serait qu'une déformation et une correction. M. Harnack essaie cette démonstration. Avant tout examen des preuves apportées, il reste que, s'il y a eu déformation de la tradition primitive au ii<' siècle, c'est à Marcion et non à la tradition ecclésiastique unanime de son temps, que Tertullien la rapporte.
M. Harnack pense que l'attribution de cette lettre aux Laodicéens n'était pas seulement affirmée par le titre primitif, mais encore par le texte même de l'Épître. Si les mots âv 'K^étw n'étaient pas originaux dans l'adresse, Eph.,i, 1, comme les critiques actuels le reconnaissent sans conteste pour des raisons que nous rapporterons plus loin, il est vraisemblable que cette adresse contenait le nom des destinataires et qu'on lisait dans le texte original ÈvAaoSixi'ï. On pens3 généralement que Tertullien n'oppose à l'interpolation de Marcion que la véritable tradition ecclésiastique du titre ad Ephesios. Mais le mot litulus a, dans la langue de l'Africain, différentes significations. S'il a parfois celle de titre d'un livre, par exemple, Aduersus Marcionem, 1. IV, c. ii, ui;De piidicitia,c. xx,P. L., t. ii, col. 363, 365, 1021, il désigne aussi une sentence, par exemple, Beati csurientes, etc. Luc, vi, 21. Adversus
Mareionein, 1. IV, c. xiv, col. 389. La formule : tituliini inlerpolavil peut donc s'entendre de l'adresse plutôt même que du titre, car Tertullien aurait dit, en parlant du titre : tiluhim mutavil. L'écrivain africain visait donc l'adresse et il accusait Marcion, non pas de l'avoir supprimée ou falsifiée, mais seulement d'y avoir changé le nom de l'Église à qui la lettre était adressée. Cette explication est d'autant plus vraisemblable, dit-on, qu'il nomme litulus l'adresse de l'Épître aux Galates, où, après le salut ordinaire à toutes ses lettres, l'apôtre souhaite à ses lecteurs la grâce et la paix, 1-3. Tertullien ajoute que le titre, c'est-à-dire l'adresse, est commun et identique en toutes les Épîtres de saint Paul. Adversus Marcionem, 1. V, c. v, col. 480. Cependant, dans le passage où il reproche à Marcion d'avoir interpolé le titre de l'Épître aux Éphésiens, il ajoute, pour couper court à la discussion sur ce sujet : Niliil autem de liiulis interest, cum ad omnes apostolus scripserit dum ad quosdam. Ce qui l'intéresse, en effet, c'est la réfutation de l'opinion marcionite, qui distinguait le Dieu de l'Ancien Testament du Dieu du Nouveau. Il discutait les arguments que Marcion tirait de saint Paul depuis le c. i du 1. V, col. 468, et il avait interrompu incidemment sa discussion pour énoncer la différence des titres de l'Épître aux Éphésiens. Il revient brusquement à son sujet principal, en disant que peu importe, dans cette controverse, les titres ad Ephesios ou ad Laodicenos. L'important est ce qu'écrit l'apôtre, quels que soient les destinataires de ses lettres, puisqu'il écrit pour tous ce qu'il envoie à quelques-uns. Or, l'apôtre affirme certainement que Dieu est le Dieu du Christ. Dans ce contexte, le titre interpolé ne peut être l'adresse identique, Eph., I, 1, 2, où saint Paul souhaite aussi la grâce et la paix de la part de Dieu, notre Père, et de la part du Seigneur Jésus-Christ. Si litulus désignait, en ce cas, cette sentence faisant partie de l'adresse, elle n'était pas indifférente à la discussion; elle importait, au contraire, à la réfutation de Marcion. Enfin, interpolare, sous la plume de Tertullien, signifie changer, puisqu'il dit un peu plus loin, c. xxi, col. 524, que Marcion a été amené à etiam namerum Epislolarum inlerpolare. J'en conclus que Tertullien reprochait seulement à son adversaire d'avoir interpolé le titre en remplaçant ad Ephesios par ad Laodicenos, et non pas l'adresse. Il n'est donc pas prouvé que le texte primitif de cette adresse contenait les mots èv AaoStx-ï, comme le prétend M. Harnack.
Ce critique avait au préalable fait ressortir les rapports étroits de l'Église de Laodicée avec celle de Colosses. Laodicée est nommée quatre fois dans l'Épître aux Colossîens, ii, 1 ; iv, 13, 15, 16. L'apôtre a la même sollicitude pour les Laodicéens que pour les Colossîens. Épaphras s'est donné beaucoup de peine pour les uns et pour les autres. Saint Paul salue les frères de Laodicée et nommément Nympha avec son église domestique. Il recommande d'envoyer à Laodicée, pour qu'elle y soit lue, la lettre destinée aux Colossîens, qui, de leur côté, liront la lettre qui leur viendra de Laodicée. Les deux Églises voisines sont donc également dans les pensées de l'apôtre, qui a pour elles deux les mêmes soucis. Puisque donc il écrit aux Colossîens, il serait surprenant qu'il n'écrive pas en même temps aux Laodicéens. Or, parmi ses Épîtres, celle qui est dite aux Éphésiens ressemble étonnamment à la lettre aux Colossiens et elle lui est contemporaine. Il est par suite très vraisemblable qu'elle ait été adressée aux Laodicéens. Elles ont toutes deux le même porteur, qui a la même mission à remplir dans les deux cas, Eph., vi, 21, 22; Col., iv, 7-9, et cette mission est exprimée presque dans les mêmes termes. Il y a, en outre, dans l'Épître aux Éphésiens une allusion à une autre lettre i)récédenlc. Ses lecteurs doivent
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apprendre, eux aussi (-/al •jjj.îT;), vi, 21, ce qui concerne Paul, ce qu'il fait. L'apôtre a les deux Églises présentes en même temps à l'esprit, et par suite il s'exprime d'une manière incorrecte au point de vue littéraire, ■comme si les lecteurs de la seconde lettre connaissaient ce qu'il a écrit dans la première. Ils ne peuvent être que les chrétiens de Laodicée, auxquels il pensait en écrivant aux Colossiens.
Les faits sur lesquels s'appuie le raisonnement de M. Harnack sont vrais, sans que néanmoins la con- •clusion qu'il en tire s'impose. Puisque l'apôtre avait pour les Laodicéens la même sollicitude que pour les Colossiens, on ne s'explique pas que, tandis que la première contenait des enseignement s spéciaux, répondant aux besoins religieux de l'Église de Colosses, la seconde développe, comme nous le montrerons plus loin, un thème généra! et a une allure qui exige un cercle de lecteurs plus étendu que celui d'une Église particulière, alors que les mêmes erreurs devaient travailler Laodicée aussi bien que Colosses. On s'étonne de l'absence de la salutation d'Épaphras, qui s'était donné tant de peine pour les chrétiens de Laodicée, Col., iv, 13, et qui était alors auprès de l'apôtre, et de celle de Paul lui-même qui cependant salueles Laodicéens par l'intermédiaire des Colossiens, iv, 15. La lettre, écrite aux (>olossiens, sera bien envoyée à Laodicée, mais celle qui viendra (/c celte ville n'était pas nécessairement adressée aux Laodicéens. La préposition èx n'est pas simplement une petite incorrection de style, sur laquelle on ne pourr.iit appuyer une conclusion historique, et la lettre portée ■de Laodicée à Colosses est plutôt une circulaire générale qu'une Épître spécialement destinée aux Laodicéens. Tychique, son porteur, ne l'aurait pas laissée à Colosses, et elle y serait revenue de Laodicée par échange de correspondance, parce que l'Église de Laodicée, la plus rapprochée de Colosses, avait besoin d'enseignements plus particuliers que ceux que contenait la circulaire. L'allusion à la lettre aux Colossiens, précédemment écrite par l'apôtre, s'explique aussi bien dans le cas d'une circulaire que dans celui d'une lettre spéciale aux Laodicéens, et si les lecteurs, à qui J'apôtre pensait, ignoraient l'existence de l'Épître aux Colossiens, Tychique, le porteur des deux, pouvait la leur apprendre et leur donner l'explication de /.al ijtj.s;:.
Dans la conviction qu'il a acquise que la lettre dite aux Éphésiens était adressée aux seuls Laodicéens et que l'adresse contenait primitivement le nom de leur Église, M. Harnack est amené à se demander •f|uand et pourquoi les mots Èv .Vaoîixi'x ont été tlTacés et remplacés par âv 'Esiito. Puisque les écri vains ecclésiastiques de la fin du ii"^ siècle n'ont i)as connu la leçon év .\ao5i-/.ta, sa suppression doit être bien antérieure et remonter :\ l'époque qui a suivi de près la formation du recueil des Épîtres de saint Paul. Mlle a dû se produire aussi au lieu où ce recueil I été constitué et d'où il s'est répandu dans les autres Églises. Que saint Ignace ait connu ou pas l'existence d'une Épître aux Éphésiens, peu importe, car la suppression des mots iv .V-/oîi/.i^ et le titre itpô; ' ICçeiio'j; n'ont pas pu être faits a])rès les dix premières innées du ii" siècle, quoique Marcion ait eu encore -i)us les yeux un exemplaire du texte non corrige. La suppression de la leçon originale n'a guère pu être iccidenlellc, et le titre Ttpo; 'E?£t;oj; est plutôt dû I l;i lecture des mots iv 'Eçi-j'i), dans l'adresse qu'à une pure conjecture. Celte suppression a été volontaire et intentionnelle. Les anciens raturaient sur les manuscrits ou sur les inscriptions les mots qu'ils ne voulaient pas conserver. C'est une rature de ce genre, faite aux environs de l'an 100, qui explique la dispiirition des mots è-/ .\aoôiy.i/ dans l'adresse d'une Épîlre de saint Paul. La cause qui a motivé celle
suppression, c'est la condamnation portée par l'Apocalypse, III, 14-16, vers l'an 94, contre l'Église de Laodicée. Aucune Église chrétienne n'a été décrite dans le Xouvcau Testament sous d'aussi tristes couleurs et n'a mérité un châtiment aussi grave, celui d'une condamnation absolue et entière. Son nom, par suite, devait disparaître de l'en-tête d'une Épître de saint Paul, et il disparut, parce que l'Église ellemême était condamnée à la disparition. Il y eut d'abord une lacune dans le texte, et on a commencé dès lors à considérer la lettre comme une circulaire: maison l'a comblée pnrles mots âv 'Eçsijti), vraisemblablement parce qu'lqihèse était la ville principale de la contrée où se constitua le recueil des lettres de saint Paul.
Cette explication de la suppression des mots £v Aaooty.;:i; n'est pas convaincante. Il est fort contestable que l'état de l'Église de Laodicée ait été le plus lamentable de toutes les communautés d'Asie. Le Christ ne lui reproche que sa tiédeur et ses illusions de se croire riche, alors qu'elle est réellement misérable, aveugle et nue. Apoc, m, 15-17. L'état de l'Église de Sardes, qui est morte, alors qu'elle se croit vivante, m, 1, 2, n'est pas meilleur. D'ailleurs, la condamnation n'est pas, comme on le jirétend, entière et absolue. La réprobation définitive n'est qu'une menace dont l'exécution serait prochaine, s'il n'y avait pas repentir et amendement, m, 16. Les conseils opportuns, donnés, 18-20, se terminent par l'exhortation à la iiénitcnce et au zèle, elle châtiment imminent est une marque d'amour. Nous ignorons en quoi ce châtiment a consisté, toutefois, il n'a pas entraîné la ruine de l'Église de Laodicée, dont l'existence est attestée au cours du ii^ siècle. Il n'y a donc pas eu de raison de rayer son nom, s'il y avait été contenu, de l'adresse de l'Épître que saint Paul lui aurait envoyée, et tout le bel échafaudage d'hypothèses de M. Harnack s'écroule. Si la lettre était originairement une encyclique, la lacune de l'adresse, sans nom d'Église destinataire, était primitive, comme nous allons l'expliquer, et les mots àv 'Kçsîra), introduits dans la copie conservée dans la ville de ce nom, ont fourni l'occasion du titre Ttpo; 'Lseo-io-viç dans le recueil des Épîtres de saint Paul.
2" Les dvsiinalaires apparliennenl ils à un cercle plus étendu que celui des chrétiens d' Èphése'l — On a fait valoir en faveur de ce sentiment l'absence des mots : Èv 'l'JfÉcTf.) dans un certain nombre de documents et les caractères intrinsèques de rÉ])îtrc. — • 1. Absence de la menlion des Éphésiens dans t'adresse, I, 1. — Les mots : èv 'Eçé^tm n'existaient pas dans l'adresse, telle que la lisaient Marcion et TerluUien. lîn effet, comme ce dernier argumente contre l'atlribulion de la lettre aux Laodicéens, du titre véritable reçu dans l'Église, et non pas de l'adresse qui sert de début ù la lettre elle-même, c'est que ni lui, ni Marcion qu'il réfute, ne lisaient dans cette adresse le nom de la ville d'Éphèse. Si ce nom y avait été inséré, Marcion n'aurait pu changer le titre sanf* l'avoir supprimé dans l'adresse, ])our faire disparaître la contradiction avec le litre Ttpo; .\aoôixEî;. Or TertuUicn, qui a relevé avec tant de soin les altérations que Marcion avait faites au texte à coups de canif ou d'autre manière, ne lui a pas reproché celle mutilation, mais seulement la falsification du litre. Ni l'un ni l'autre ne lisaient donc ces mots dans le texte même de la lettre. Dans un fragment du commentaire perdu d'Origène sur cette Épître, public par Cramer, Catenn l'alnim, Oxford, 1S14, I. vi, p. 102. on voit que la leçon commentée ne contenait que ces seuls mots : toï; ivioi; toï; o^joiv, |)uis(pic le commentaire prend o'jijcv comme un terme indépendant, sans complément de lieu, et lui donne le sens de 'VvT£;,dcs
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saints qui passent du non-être à l'être par leur union avec Dieu qui se nomme wv dans l'Kxodc. Un manuscrit grec du x"^ siècle de l'Athos, qui rej)roduit le texte suivi parOrigène, n'a pas les mots : év 'Efédw. E. von der Goltz, dans Texte iind Unlersuchunçjen, Leipzig, 1899. t. xvii, fasc. 4, p. 75. Pour prouver contre l'anoméen Eunomius que le Fils de Dieu peut s'appeler ô (.'iv. saint Basile remarque que les chrétiens d'Éphèse, au début de la lettre que saint Paul leur écrivait, sont nommés d'une manière singulière et unique en son genre ovTaç à cause de leur union avec Celui qui est, union que leur procure l'exacte connaissance qu'ils en ont. Il cite l'adresse en ces termes : ToTç àyt'oc; toi; O'jctiv xa'i ttittoT; iv Xp'.fjTM 'Ir,TO'j. Il déclare que ses prédécesseurs l'ont ainsi transmise et qu'il l'a lui-même trouvée telle dans les anciens manuscrits. Adi'ersus Eunomiiim. 1. II, c. xix, P. G., t. XXIX, col. 612-613. L'appel aux anciens manuscrits laisse supposer que les manuscrits récents avaient une autre leçon, qui comprenait probablement les mots èv 'EifÉTM. Les deux seuls manuscrits du iV siècle, qui nous soient parvenus, s et B, n'ont pas ces mots dans le texte de première main, mais seulement à la marge et de seconde main. Les autres Pères grecs ne commentent pas non plus les mots èv 'Eslo-w, même lorsqu'ils les reproduisent. Cf. S. Chrvsostome, P. G., t. LXii, col. 9-10;Théodoret, P. G., t. lxxxii, col.509; S. Jean Damascène, P. G., t. xcv, col. 821; Œcumenius, P. G., t. cxviii, col. 1169 (qui reproduit la leçon de saint Basile) ; Théophylacte. P. G., t. cxxiv, col. 1033. Le copiste du cursif 67 (ix'^-xii'' siècle), conservé à Vienne, en Autriche, les avait écrits; le correcteur les a elTaccs.
L'omission des mots èv 'Eçi^rm a laissé des traces dans la littérature latine. L'Ambrosiastcr ne commente pas qui siint Ephesi du texte latin. In Epistad Eph., P. L., t. xvii, col. 373. Saint Jérôme connaît les deux leçons grecques et les deux explications; il rappelle celle d'Origène et il la déclare, non pas fondée sur un texte altéré, mais plus curieuse qu'il n'est nécessaire. Il vaut mieux suivre l'autre leçon, qui est plus simple et plus naturelle. In Epist. ad Eph.. P. L., t. XXVI, col. 443-444. Plusieurs commentateurs latins n'expliquent que la leçon : omnibus sanctis et fidclibus in ChristoJesu. Ainsi pseudo-Primasius, In Epist. ad Eph., P. L.. t. Lxvi, col. 607; Sedulius Scotus, Collectanea in Epist. S. Pauli, P. L., t. cm, col. 195; Walafrid Strabon. Glossa ordinaria, P. L., t. cxiv, col. 588; Haymon d'Halberstadt (ou Remy d'Auxerre), In Epist. ad Eph., P. L., t. cxvii, col. 701 ; Alton de Verceil, In Epist. ad Eph., P. L., t. cxxxiv, col. 547.
Ainsi donc c'est au cours du iv« siècle seulement que ces mots apparaissent dans les manuscrits et les commentaires. Étaient-ils primitifs, ou bien ne sontils qu'une addition? Beaucoup de critiques les tiennent pour originaux et expliquent leur absence dans les anciens documents, ou bien par une omission des copistes, ou bien par une suppression volontaire. Mais l'inadvertance des copistes aurait été vite corrigée par la comparaison avec d'autres manuscrits, d'autant plus que ce lapsus rendait la phrase inintelligible. La suppression, attribuée à Marcion, n'est pas prouvée, et il est invraisemblable que, s'il l'avait opérée, des copistes orthodoxes eussent adopté son texte tronqué. D'autres critiques ont supposé que la lettre de l'apôtre, adressée directement aux Éphésiens, contenait réellement les mots èv 'Eçé^u), mais que Tychique, son porteur, en ayant fait prendre copie pour d'autres Églises, aurait remplacé le nom d'Éphèse par celui des autres communautés chrétiennes. Par suite, des copistes auraient supprimé les mots primitifs. Cette hypothèse n'expliquerait guère la suppression, car si, dès l'origine, les copies
avaient contenu des noms différents (ce qni n'est pas prouvé), elles se seraient plutôt transmises avec leurs leçons spéciales, ce qui n'a pas été constaté. La suppression de ces mots ne s'explique pas davantage par la supposition qu'un copiste voulait par là faire ressortir le caractère encyclique de la lettre, car il aurait fallu en même temps supprimer le titre nph; 'E-^siTi'o-j;. Tous ces essais infructueux d'explication ont amené d'autres critiques à conclure que ces mots ne se trouvaient pas dans la lettre originale, qui, au lieu d'être adressée aux seuls Éphésiens, était une circulaire, destinée à un groupe d'Églises d'Asie Mineure^ et qu'ils auraient été introduits au iv' siècle, à la marge des manuscrits, d'abord, comme dans le Sinaiticus et le Valicanus, dans le texte ensuite, pour faire concorder l'adresse avec le titre. De cette sorte, l'adresse ressemblait à celles d'autres Épîtres, Rom., I, 7; I Cor., i, 2; II Cor., i, 1; Phil., i, 1, et elle présentait un sens très intelligible, en faisant disparaître la leçon incompréhensible toïç o-jo-tv. Les versions ont adopté cette leçon, parce que la traduction de la phrase grecque sans nom de lieu était impossible. On a supposé que l'original laissait probablement en blanc le nom des Églises, et que le porteur, en déposant la copie, l'ajoutait; mais les plus anciens manuscrits, reproduisant le texte de l'original, n'avaient aucun nom d'Église destinataire, et les premiers commentateurs interprétaient comme ils pouvaient la leçon zol: àrto;; -o'.; o-joiv. D'ailleurs, le caractère général de l'Épitre et l'absence de tout détail personnel et local confirment l'hypothèse d'une lettre encyclique, destinée à plusieurs Églises d'Asie, soit à Éphèse et aux Églises dont elle était comme la métropole, soit aux sept Églises de l'Apocalypse, soit au cercle des communautés qui comprenait et entourait Colosses et Laodicée, soit à toutes les Églises d'Asie- Mineure, soit à une partie seulement, par exemple, celles du Pont, soit même à toutes les Églises converties de la gentilité. Cf. Ladeuze, dans la Revue bibliquc, 1902, p. 573-580.
2. Caractère général de l'Épitre el absence de toute donnée personnelle el locale. — Saint Paul avait eu avec les chrétiens d'Éphèse les rapports les plus intimes, ayant fait de nombreuses conversions durant un premier séjour de quelques semaines parmi eux, Act.. XVIII, 19-21, et ayant organisé l'Église à son second séjour, qui fut de presque trois années consécutives. Act., XIX, 1-xx, 1. Plus tard, il manda à Milet les anciens de la communauté et leur adressa un discours émouvant, Act., xx, 15-38, qui témoigne de son affection profonde pour l'Église d'Éphèse qu'il avait fondée, et au moment de la séparation qu'ils croyaient définitive, les anciens fondirent en larmes et se jetèrent au cou de Paul pour l'embrasser. On ne s'explique guère, après cela, le ton grave, froid, didactique d'une lettre adressée aux Éphésiens par leur apôtre. Celui-ci n'exprime aucun souvenir personnel, ne fait pas la moindre allusion à des relations antérieures,, alors que le discours aux anciens est si affectueux, alors que, quand il écrit aux Églises qu'il a fondées, il est si prodigue d'effusions cordiales. Écrivant à la même date aux Colossiens, qu'il n'avait pas convertis, ni même vus, il leur témoigne une charité, Col., i, 8. 9, 24; II, 1, dont on ne retrouve pas l'expression dans l'Épitre aux Éphésiens. Timothée, que les anciens d'Éphèse avaient vu à Milet, Act., xx, 4, n'est pas nommé dans cette Épitre, alors qu'il est associé à saint Paul dans l'expédition des lettres contemporaines aux (Colossiens, i, 1, et à Philémon, 1. Au début, au lieu de la salutation habituelle, il y a une longue bénédiction générale, qui peut convenir à tous les chrétiens, et à la fin, seul le porteur est nommé, vi, 21. 22, Tychique, un Asiate, et le souhait s'adresse à tous ceu.x qui
EPHÉSIENS (ÉPITRE AUX
aiment Jésus-Clirist. 24. Sans doute, Tychiqiie donnera aux destinataires des nouvelles de l'apôtre, mais il reçoit la même mission, et dans les mêmes ternies, pour les Colossiens, iv, 7, 8, ce qui n'empêche pas saint Paul d'ajouter de sa main sa salutation personnelle, 18. L'Épître aux Éphésiens ne contient non plus aucune salutation des compagnons de saint Paul, alors que celle aux Colossiens en a plusieurs, iv, 10-14. qui précèdent celle de l'aiiôtrc et ses recommandations pour les Laodiccens, 15-17. Les procédés épistolaircs sont donc très diflcrents. Le thème dévelojjpé jicut sans doute convenir à l'Église d'Éphèse, composée de juifs et de païens convertis, mais il est aussi d'un intérêt général et il est exposé d'une façon générale, de telle sorte que les enseignements sont appropriés également à toutes les Églises de l'Asie proconsulaire, même à celles que l'apôtre n'a ni fondées, ni visitées. Toutes ces circonstances se vérifient mieux dans l'hypothèse d'une lettre circulaire que dans le fait d'une Épître adressée à une Église connue et aimée, que saint Paul n'avait pas revue depuis trois ans.
Du reste, divers passages de l'Épître montrent que l'apôtre était complètement étranger à ceux à qui il écrivait. Ainsi il dit : « C'est pourquoi, aj'ant entendu parler de votre foi au Seigneur Jésus et de votre charité pour tous les saints, je ne cesse, moi aussi, de rendre grâce pour vous », i, 15. C'est le langage d'un homme qui a connu par ou'i-dire la foi et la charité de ses lecteurs et qui a attendu, pour leur donner place dans ses prières, d'avoir entendu parler de leurs vertus chrétiennes. L'apôtre s'exprime dans les mêmes termes au sujet des Colossiens, qu'il n'a jamais vus. Col.,i, 3, 4. Il ne connaissait donc pas davantage les lecteurs, dont il parlait ainsi, et il ne s'agit ni de la persévérance des Éphésiens, ni des bonnes nouvelles de leur piété, reçues depuis leur séparation. Plus loin, à la fin de son exposé dogmatique, saint Paul rappelle qu'il est l'apôtre des gentils et qu'il est prisonnier à cause de cet apostolat, et il ajoute : « Si du moins vous avez entendu parler de la charge que la grâce de Dieu m'aaccordéeen vuedc vous, » m, 1, 2. Puis, il explique longuement, 3-12, l'origine de sa vocation à l'apostolat. Les chrétiens d'Éphèse connaissaient assurément la vocation spéciale de saint Paul, et il n'était pas nécessaire de la leur décrire; un simple rappel eût sufTi pour eux. L'explication est donnée à des lecteurs ([ui pouvaient ignorer l'origine de celte mission cl a (jui il importait de la faire connaître. Assurément, la conjonction E'.-'S n'exi)rinie aucun doute sur le fait, dont les lecteurs auraient pu'entcndre parler; elle a plutôt le sens emphatique que le sens négatif. Néanmoins, cette forme de langage étonne vls-;Vvis des Éphésiens, qui vraisemhlablement connaissaient tous les détails de la vocation apostolique de saint Paul, et il n'y avait nul besoin de les leur répéter, pas plus que de leur faire remarquer que l'apôtre avait l'intelligence du mystère chrétien, 4, et que son enseijnemcnt était conforme à celui des autres apôtres. I. 6. I--nfin, saint Paul termine la dcscri|)tion des désordres des païens par ces mots : « Mais, pour vous, ce n'est point ainsi (avec ces sentiments) que vous avez connu le Christ, si du moins vous l'avez entendu et si vous avez été instruits en lui, > iv, 20, 21. Ici encore, îïye n'exprime aucun doute sur la conversion des destinataires de la lettre au christianisme, puisfjue l'apôtre n'aurait pas écrit à des i)aïens. Néanmoins, il reste surprenant cjuc Paul se soit exjjrinié ainsi au sujet <le hdéles cpiil avait évangélisés et qui lui devaient d'avoir connu .Iésus-(;hrist et l'ICvangile. Os paroles conviennent mieux à des chrétiens quel'apôtre n'avait pas catéchisés et dont il ignorait le degré d'instruction religieuse.
Dès le iv"^ siècle, Théodore de Mopsueste, adonné à l'explication littérale et grammaticale de l'Écriture, avait remarqué que le contenu de l'Épître aux Éphésiens ne cadrait pas avec le récit des Actes, et il en avait conclu que l'apôtre avait rédigé cette lettre avant d'avoir été à Éphèse, In Epist. ad Epli.. P. G., t. Lxvi, col. 912: Traclatiis in Epist. ad Epli., arg. (sous le nom de saint Hilairc de Poitiers), dans Pitra, Spicilcgiiim Solcsmense, Paris, 1852, t. ii, p. 96-98; Swete, Theodori episcopi Mopsucsleni in Epist. Ti. Paiili conimentarii, Cambridge, 1880, t. i, p. 110. Son disciple Théodoret le réfutait bientôt par des arguments historiques et avec une compétence égale à celle d'un critique moderne, /n Spis/. arf /Jp/i., P. G., t. Lxxxii, col. 505, 508. Le sentiment de Théodore de Mopsueste a néanmoins été reproduit en Orient par lu Synopsis saciœ Scripturœ, attribuée à saint Athanase et qui est de la fin du v<= siècle, P. G., t. xxviii, col. 417, 420, et par Œcumenius, au x*; siècle, Epist. ad Eph., P. G., t. cxviii, col. 1165, et en Occident à la fin du xir siècle, par Hugues de Saint- Victor, Qiiœst. in Epist. ad Eph., P. L., t. clxxv, col. 567, et par Pierre Lombard, In Epist. ad Eph., P. L., t. cxcn, col. 169. Le diacre Euthalius disait aussi que saint Paul avait envoyé cette lettre aux Éphésiens lorsqu'il ne les connaissait, comme les Romains, que par la renommée. £dî//o Epist. Pauli, P. G., t. lxxxv, col, 704; H. von Soden, Die Schriften des N. T., Berlin, 1902, t. I, p. 652. Cf. l'argument pseudo-euthalien de l'Épître, col. 761, qui développe les mêmes fausses données. L'Ambrosiaster, de son côté, a écrit : Ephcsios apostolus non fundavit in ftde, scd confirmavit. Gaudens in eis ad meliora scripsit. In Epist. ad Eph., P. L., t. XVII, col. 371-373. Raban Maur copie l'Ambrosiaster, Expositio in Epist. ad Eph., P. L., t. cxii, col. 381, et Alton de Verceil sait que quelques-uns ont ce sentiment. In Epist. ad Eph., P. L., t. cx.xiv, col. 547. L'Ambrosiaster dépendait probablement du prologue marcionite. corrigé par un catholique : Ecclesii sunt Asiani. Ili acccplo rerho vcritatis pcrslitcrunt in fuie. Hos conlaudat apostolus scribcns eis a Roma de carcerc. Dom de Bruyne, dans la Revue bénédictine, janvier 1907, j). 15. Ce prologue a été rciiroduit par le pseudo-Euthalius, /-". G., t. lxxxv, col. 607, par Walafrid Strabon, Glossa ordinaria, P. L., t. c.xiv, col. 587, par Lanfranc, Epist. b. Pauli apostoliad Eph., P. L., t. CL, col. 287-288, et par Pierre Lombard, P. L., t. cxcii, col. 109, avec l'addition : pcr Thycicum diaronem. Il a été transcrit purement et sim])lement par Claude de Turin, In Epist. ad Eph., P. L., t. civ, col. 842, par Alton de "Verceil, In Epist. ad Eph., P. L., t. cxxiv, col. 545-546, et par saint Bruno, In Epist. ad Eph., P. L., t. cliii, col. 315-316. Le fond en a été adopté par saint Thomas, Epist. ad Eph., y>To\. et c. i, lect. m. Opéra, Paris, 1876, t. XXI, p. 260, 261, par Denys le (Chartreux, Epist. ad Eph., dans Opéra, Montreuil, 1901, t. xiii, p. 297, et par Aureoli (xiv"= siècle), CoHipp/x/jH/n sensus litlrralis totius dirina- Scriptunr, Quaracchi, 1896, p. 292. Ce sentiment n'est que l'écho inconscient de l'hypothèse marcionite d'une lettre par laquelle saint Paul reprenait les Laodicéens ((ui avaient élé prévenus par de faux ajjôlres et (|u'il n'avait pas vus.
Si le caractère général de la lettre n'eni|)êchait pas ces comnienlaleurs cîilholicpies de reconnaître dans les Éphésiens ses seuls destinataires, c'était i)ar suite de l'erreur historique sur la non fondation <le l'Eglise d'Éphèse |)ar saint Paid ; dans cette fausse supposition, ils admettaient facilement (pie saint Paul avait confirmé dans la foi les Éphésiens qu'il n'avait pas encore vus. Mieux instruits sur la fondation de la communauté chrétienne d'Éphèse par saint Paul, beaucoup de critiques nKwIcrne». .ni vin" siècle, se ralliant à un
ÉPHÉSIENS (ÉPITRE AUX
sentiment exprimé déjà par Uslicr, de 1G50 à 1054, ont déclaré que l'Épîtrc dite aux Épliésiens n'a pas été adressée aux Éphésiens, mais que, comme le prouve son caractère f^énéral, elle était une lettre circulaire destinée à un certain nombre d'Éf^'lises asiates, que l'apôtre ne connaissait pas pour la plupart. C'est pourquoi elle ne contenait aucun détail personnel, aucune salutation, et elle traitait un sujet général et didactique. Le porteur Tycliitiue devait donner de vive voix les explications nécessaires. Cette circulaire devait être transmise de Laodicée à Colosses. Col., iv, 16. Cependant ce dernier point crée une dilTiculté. Puisque l'Épîtrc aux Colossiens roule sur le même tlième, puisque Tychique, son porteur, Col., iv, 7, aurait pu laisser à Colosses copie de la circulaire en remettant la lettre spéciale, on ne voit pas pourquoi la circulaire aurait dû revenir de Laodicée à cette ville. Pourquoi aussi faire lire aux Laodicéens l'Épître aux Colossiens? On peut, il est vrai, supposer que, comme l'Église de Colosses avait eu besoin d'une lettre spéciale en raison des erreurs qui avaient cours chez elle et contre lesquelles elle devait être prémunie, celle de Laodicée, éloignée de Colosses de quelques lieues seulement, courait le risque de subir la première le contrecoup des fausses doctrines répandues dans la communauté voisine, et avait i)rofit à lire, même après la circulaire, la lettre spéciale aux Colossiens. L'hypothèse d'une lettre circulaire ne résout donc pas toutes les difTicultés. Elle est toutefois sulFisamment fondée pour se concilier non seulement avec l'origine paulinienne de l'Épître, mais même avec la tradition unanime de l'Église à y reconnaître une lettre aux Éphésiens. L'Église d'Éphèse rentrait dans le cercle des communautés chrétiennes auxquelles elle était destinée. Une copie, au moins, en aurait été laissée à Éphèse par Tychique, et cette copie aurait servi à former le recueil complet des Épîtres de saint Paul. La lettre, quoique circulaire et encyclique, aurait par suite passé comme adressée aux seuls Éphésiens, et cette persuasion lui aurait fait donner le titre, qu'elle a toujours porté dans la tradition ecclésiastique, d'Épître aux Éphésiens.
IIL Occasion et but. — L'Épître ne nous fournit aucun renseignement direct sur les circonstances dans lesquelles elle a été écrite, et la tradition ecclésiastique n'a pas suppléé à ce silence. On est donc réduit à de simples conjectures, fondées tout au plus sur le caractère, d'ailleurs général, du contenu de la lettre, et aussi sur les rapports avec l'Épîtrc aux Colossiens.
1" Occasion. — Prisonnier à Rome, saint Paul avait appris d'Épaphras, si rempli de sollicitude pour les Églises de Colosses, de Laodicée et d'Hiérapolis, Col., IV, 12, 13, quelle était, au point de vue religieux et moral, la situation de la communauté de Colosses en particulier, et probablement aussi des autres communautés chrétiennes del'Asie proconsulaire. 11 écrivit donc une lettre spéciale aux Colossiens, sur le compte desquels il était mieux renseigné, voir t. m, col. 380, avec le billet à Philémon, et en même temps une seconde lettre, plus générale, pour les Églises voisines dont la situation était à peu près semblable.
2° But. — Le but de l'apôtre répondait vraisemblablement à la situation religieuse et morale de ces Églises, telle qu'il la connaissait par Épaphras. Nous ne la connaissons, nous, que par la lettre elle-même, et comme elle n'y est pas nettement dessinée, les exégètes l'ont déterminée diversement et, par suite> ont attribué à saint Paul des buts différents.
1. Comme le ton de la lettre est irénique, tout but directement polémique doit être écarté. Comme, d'autre part, l'auteur s'adresse tour à tour aux païens et aux juifs convertis, selon Baur, cet auteur, qui n'était pas saint Paul, écrivait dans le dessein de ré-
concilier les pctriniens et les ])auliniens, en faisant du (Christ le centre de l'unité dans l'Église. Les disciples de IJaur ont nuancé diversement cette intention conciliatrice; la lettre était écrite ou bien pour favoriser les païens attaqués par les judaïsants (Ililgenfeld et Klopper), ou bien, au contraire, pour réprimer la licence des païens convertis et l'antinomisme qui les poussait à rompre avec les judéochrétiens (Pfleiderer). Le but de l'apôtre aurait donc été indirectement polémique.
2. D'autres, ne trouvant dans l'Épître aucune intention polémique, même indirecte, n'y découvrent qu'un but exclusivement didactique, mais en sens différents. Pour les uns, c'est une lettre pastorale, de nature très générale, sans portée dogmatique, écrite dans un but surtout pratique, pour réunir les juifs et les païens dans l'Église unique (Reuss, Holtzmann, von Soden). Pour A. Sabatier, le but de l'Épître est tout spéculatif : l'apôtre y tente un essai de métaphysique chrétienne, dans lequel il expose et déroule le plan éternel de la rédemption, embrassant non seulement la série des âges, mais l'univers entier. L'apôtre Paul, 3e édit., Paris, 1896, p. 247. Pour F. Godet, le but de l'Épître est surtout moral : l'apôtre veut engager les Églises d'Asie, en majeure partie paganochrétiennes, à élever leur conduite morale à la haute sainteté que réclame leur dignité de membres du corps mystique du Christ.
3. Plus probablement, le but de l'apôtre était préventif et prophylactique. Bien que l'Épître soit un exposé positif de doctrine, on sent que saint Paul veut barrer le chemin à des idées ])articulières, contraires à l'Évangile. S'il recommande l'unité dans la foi et la connaissance du Fils de Dieu, pour que ses lecteurs ne soient plus des enfants, ne flottent pas à tout vent de doctrine par la tromperie et la ruse des hommes, IV, 13, 14, il a en vue un danger qui les menace et qu'il veut éloigner. Il se propose de prévenir certaines erreurs et de réagir contre elles, en exposant le plan divin de la révélation. Il ne les combat pas directement, il cherche à les détruire par l'énoncé des vérités chrétiennes, qui leur sont opposées. Ces erreurs sont analogues, sinon même identiques, à celles qu'il vise expressément dans la lettre aux Colossiens : spéculations sur les anges et pratiques ascétiques pour parvenir à une sainteté supérieure. Voir t. m, col. 380-381. Ces fausses doctrines, qui atteindront leur plein développement et leur systématisation dans le gnosticisme du ii'' siècle, pouvaient se répandre de-Colosses dans les Églises voisines. L'apôtre prémunit celles-ci contre elles par une circulaire de principes, tandis que l'Épître aux Colossiens était directement polémique.
IV. Lieu et date. — 1° Contemporaine des lettres aux Colossiens et à Philémon, l'Épître aux Éphésiens a été écrite, comme elles, ])ar l'apôtre prisonnier pour Jésus-Christ et enchaîné. Eph., m, 1; iv, 1; vi, 20; Col., IV, 3, 10, 18; Philem., 9, 23. Si elle est, comme on le pense généralement, de la même époque que la lettre aux Philippiens, rédigée, elle aussi, par saint Paul dans les fers, Phil., i, 7, 13, 17, elle a été, comme cette dernière, Phil., iv, 22, composée à Rome et, par suite, durant la première captivité de l'apôtre en cette ville, en 61 ou 62. Depuis David Schulz (1829), plusieurs critiques, surtout protestants, ont prétendu cependant que les trois Épîtres aux Colossiens, aux Éphésiens et à Philémon dateraient de l'emprisonnement de saint Paul à Césarée en 57-59. Act., xxm, 35 ; xxiv, 22, 27. En quittant Césarée pour aller en Italie, l'apôtre avait pour compagnons, Act., xxvii, 2, Luc, nommé Col., iv, 14; Philem., 24, et Aristarque, mentionné Col., IV, 10; Philem., 24. Or, il dit qu'Aristarque était prisonnier avec lui. Col., iv, 10; ce qui n'a pu se produire à Césarée, où l'apôtre, enfermé au
ÉPHÉSIENS (EPITRE AUX
prétoire d'Agrippa, ne pouvait communiquer avec ses amis. Act., xxiv, 23. 11 paraît donc plus vraisemblable que la captivité, qui sert à dater cette Épitrc, est celle de Rome. Les souscriptions des manuscrits grecs énoncent cette conclusion. Cf. H. von Soden, Die Schriflen des N. T., Berlin, 1902, t. i, p. 300.
2° On s'est demandé laquelle des deux Épitres aux Colossiens et aux Éphésiens, qui se ressemblent, non seulement par un certain nombre d'idées et de termes communs, mais plus intimement et plus profondément, ayant même contenu, même plan, même développement, même méthode, et tendant un peu diversement au même but, avait été écrite la première. Les avis ont été partagés et on a reconnu la priorité, tantôt à l'une, tantôt ii l'autre. De ces deux lettres complémentaires et véritables sœurs jumelles, celle qui a été provoquée par une démarche positive et par un besoin déterminé, semble avoir précédé l'autre, qui traite du même sujet, mais qui est due à une préoccupation plus étendue. Il y a entre elles unité d'inspiration, identité de matière développée deux fois. Elles ont été écrites dans les mêmes circonstances, et peutêtre, à quelques jours d'intervalle seulement. Vraisem^ biablcment donc, l'Épître aux Colossiens a été rédigée la première en vue des erreurs répandues à Colosses; l'Épître circulaire a été composée ensuite à un point de vue plus général. L'apôtre, visant des situations presque identiques, l'esprit pénétré des mêmes idées, les a répétées, sans chercher à varier ses expressions. Le Père Lemonnyer a reconnu dans cette dernière « un décalque, mais très libre et magistral, de la lettre aux Colossiens. » Épîlres de saint Paul, 2° édit., Paris, 1905, t. ii, p. 76.
V. Division et doctrine. — Après l'adresse proprement dite, I, 1, 2, cette lettre, comme la plupart des Épitres de saint Paul, peut se diviser, d'après la nature générale du contenu, en deux parties principales, h peu près égales : dans la première, qui est dogmatique, i, 3-iii, 21, l'apôtre expose, sous forme d'action de grâces et de prière, les bienfaits spirituels que Dieu a accordés aux hommes et surtout aux gentils par Jésus-Christ, et il développe le plan divin du salut de l'humanité par Jésus; dans la seconde, qui est morale, iv, 1-vi, 20, il indique les devoirs qui incombent aux chrétiens, s'ils veulent mener une vie digne des grands bienfaits qu'ils ont reçus de Dieu. L'épilogue final, vi, 21-24, contient la recommandation de Tychique et la salutation générale de l'apôtre.
/. DOGMATIQUE. — La première partie ne présente pas un plan bien régulier et n'a pas de divisions logiques bien tranchées. Toutefois, d'après la forme du discours, on peut distinguer trois sections, dont la première est une action de grâces, la deuxième une action de grâces et une prière et la troisième une prière seulement.
1" section. Action de (iràccs pour les bienfaits (jcncrcntx de Dieu envers les chrétiens, i, 3-11. — Les commentatcursdistribuent orlinairoment les bienfaits divins décrits par Paul suivant l'ordre chronologique, en remontant à l'élection et à la prédestination, et distinguent, dans cette section, l'ordre de l'intention de l'économie du salut de toute éternité, 4-6, et celui de l'exécution dans le temps, 7-14, ou trois bienfaits distincts, l'élection cl la prédestination par le Père, 4-6, la rédeni])lion par le Fils, 7-12, la sanctidcation et la glorifica tlon par le Saint-Esprit, 13, 14. Un même refrain : • pour la gloire de Dieu »,' terminerait l'exposé tie chacun de ces bienfaits. Mais cette phrase répétée n'est pas un refrain, pas plus que cette autre : « selon le bon plaisir de sa volonté », 5, 9, 11; ces phrases sont plutôt de simples répétitions de j)ensées chères ù saint Paul. D'autre part, dans la section entière, la prédestination et la collation de la grâce sont exposées
parallèlement, quoique la distinction des deux ordres d'intention et d'exécution soit fondée. La forme littéraire de cette longue proposition conduit à la diviser en trois parties, débutant par un participe aoriste, 3 b, 5, 9, et décrivant parallèlement les bienfaits divins.
1° Les bénédictions spirituelles descendues des cieux sur les chrétiens, unis au Christ, sont fondées sur le plan divin du salut, conçu de toute éternité. Conformément à ce plan, Dieu avait choisi et élu les chrétiens pour être saints et sans reproche à ses j'eux dans la charité. L'élection divine avait donc pour but la sainteté morale, réelle, personnelle et positive, que les chrétiens devaient acquérir par la charité cjui rend saints et sans reproche. Elle n'était pas, comme on le pense souvent, une conséquence de la prédestination, car le participe Trooopctrai; n'est pas subordonné au verbe i'îùÂlo.xo et l'objet de la prédestination est foncièrement le même que celui de l'élection. La prédestination pourrait donc être simultanée; c'est, au moins, un acte parallèle à l'élection, et un nouveau bienfait de Dieu, qui a désigne d'avance les chrétiens à être ses fils adoptifs par Jésus-Christ, d'après le bon plaisir de sa volonté, parce qu'il l'a voulu, en pleine liberté et indépendance, plutôt que par bienveillance, et cela, pour la gloire en les unissant à celui qui les a aimés et en qui ils possèdent la rédemption. L'adoplion divine les fait passer de la c )n(lition d'esclaves (du péché, de la chair, de la loi) à celle de fils; elle n'est qu'un autre aspect de la vie sainte et irréprochable. Saint Paul affirni? l'élection et la prédestination des chrétiens, sans marquer les rapports de ces deux actes du plan divin.
2" Cette prédestination à l'adoption s'est donc réalisée en Jésus, et les chrétiens qui lui sont intimement unis, possèdent réellement la rédemption, non pas seulement la délivrance du péché, mais cette délivrance de l'état d'esclave opérée jKir rançon, par rachat, au moyen d'un prix payé (XJioov), au prix du sang du Christ versé sur la croix. L'à7:o>.'J7pa)<ji; désigne, dans une inscription de Cos, de l'an 53 après Jésus-Christ environ, la libération sacrée obtenue après que les prêtres ont accompli le sacrifice nécessaire pour l'avoir et le ),\lTpov est le prix payé pour l'affranchissement des esclaves, parfois peut-être par l'offrande d'un sacrifice aux dieux. A. Deissmann, LiclU voni Osten, Tubingue, 1908, p. 179. Appliqué par analogie à l'truvre rédemptrice du Christ, le mot àTcc.X-jTp<oTi; doit-il être pris â la lettre, dans le sens de rançon payée, ou comme métaphore seulement, qu'il ne faut ]ias presser et qui signifierait que, par amour pour nous, Jésus, en versant son sang, a remi)li une condition onéreuse pour obtenir notre délivrance? ' Stevens, The Theolor/y of Ihe New Testament, Edimbourg, 1901, j). 412;J. Rivière, Le dogme de la rédemption, Paris, 1905, p. 51; F. Prat, La théologie de saint Paul, l'aris, 1908, 1. 1, p. 283, adoptent la seconde explication. Le Père Lemonnyer maintient avec raison la signification rigoureuse de rachat et de paiement, d'une rançon payée par la mort expiatoire du Sauveur. Les fCpitres desainl Paul, t. ii, p. 84. La condition onéreuse remplie pour obtenir notre délivrance est la satisfaction donnée par le Christ à la colère divine qui nous avait livrés en châtiment de nos péchés à la domination mortifère des j)uissances adverses. Col.. II, 14, 15. K. Tobac, Le problâme de la justi/ication dans saint Paul, Louvain, 1908, p. 143. La rémission, àfîiii;, des péchés est la remise complète d'une dette. Cf. A. Deissmami, ISibelstudicn, Marbourg, 1895, p. 94- 97. Notre rédemption et le pardon de nos fautes ])rocèdcnt de l'innnense amour de Dieu, qui a accei)lé la rançon payée i)ars()n l'ils et qui ii répandu sur nous
EPHESIENS (EPITRE AUX
sa grâce, au delà de ce qui était nécessaire, dans une mesure surabondante, i. 3 h-Ha.
3» Dieu nous a donné, avec sagesse et intelligence, la révélation du secret de sa volonté, du dessein éternel selon lequel, dans son hon plaisir, il avait projeté en lui-même de réaliser, lors de la plénitude des temps, le groupement, la réunion, sous un seul clief ou au moins en un seul centre d'unité, de toutes choses, de toutes les créatures raisonnables, célestes et terrestres, dans le Christ, sous sa sujétion et sa domination. Or, en ce Christ, centre de tout, païens et juifs convertis ont obtenu, en outre de la rédemption, une part d'héritage, le salut, y ayant été prédestinés, conformément au dessein du créateur de toutes choses et selon le plan de sa volonté, à l'honneur de sa gloire, pour que les judéochrétiens, qui avaient jadis espéré dans le Christ, contribuent à faire proclamer et exalter sa gloire. F,n lui encore, les ijaïens convertis, ayant entendu de la bouche des prédicateurs la parole de vérité de l'Évangile du salut et y ayant ajouté foi, ont été marqués du sceau de l'Esprit-Saint de la promesse. Ce sceau ne désigne ni le baptême, ni la confirmation, mais l'infusion du Saint-l-]sprit, promis par Dieu, dans l'âme du chrétien, qui en est marquée comme d'un sceau, et cet Esprit donné est, pour cette âme, les arrhes de l'héritage divin, non pas le gage, pignus, comme traduit la Vulgate. mais une part de l'héritage, une avance sur le salut éternel assuré, sur la rédemption pleine et entière, sur la libération définitive, réservée au peuple dont Dieu a fait sa propriété, et cela encore à la louange de la gloire divine, 8 6-14. Cf. H. Coppieters, La doxologie de la Mire aux Éphésicnsy dans la Revue biblique du l'"' janvier 1909, p. 74-88.
2'' section. Action de grâces à Dieu pour la foi et la charité des chrétiens, et prière pour que Dieu leur fasse comprendre la grandeur de leur vocation et de la gloire qui les attend, i, 15-ii, 22. — 1° Ayant donc appris la foi et la charité de ses lecteurs, l'apôtre ne cesse d'en rendre grâces à Dieu, quand il se souvient d'eux dans ses prières, demandant que le Seigneur leur donne, non pas l'Esprit de sagesse et de révélation, qui se montrerait actif dans le maintien et le développement de la foi, E. Tobac, op. cit.. p. 230, mais plutôt un esprit de sagesse et de révélation, pour reconnaître la vérité et pénétrer le mystère de la foi, en connaissant Dieu d'une science plus parfaite, demandant aussi que le Seigneur illumine leur intelligence, afin qu'ils sachent quelle espérance est attachée à leur vocation, et quelle est la suréminente grandeur de sa puissance à l'égard des croyants, i, 15-19 a. Cette puissance s'est déploj'ée avec l'énergie de toute la vigueur de sa force, d'abord, dans la résurrection du Christ, son association au gouvernement du monde, sa domination sur toutes les puissances célestes et sur toutes les créatures, mises à ses pieds, et la donation que Dieu a faite de lui à l'Église, comme chef souverain et suprême. Ici, l'Église est entendue au sens collectif et désigne l'ensemble des Églises, constituant un tout. Or, elle est le corps du Christ, son chef. De même que, dans l'homme, la tête domine et gouverne tout le corps, ainsi le Christ ressuscité et glorifié au ciel domine et gouverne l'Église entière, qui est son corps, en tous ses membres, en leur communiquant l'influx vital. De plus, l'Église, corps du Christ, est son complément comme le corps complète la tête. Le Christ a beau remplir tout de sa ])lénitude, il a besoin d'un complément pour exercer son action rédeinptrice et l'Église le complète et achève son action, en étant l'organisme par lequel la grâce du chef se répand dans les membres de ce corps mystique, I, 19 6-23. Voir t.' iv, col. 2150-2151. La puissance divine a déployé ensuite l'énergie de sa force
dans les chrétiens eux-mêmes. Ils étaient morts spirituellement par leurs chutes et leurs errements, quand autrefois ils marchaient en menant le train de vie du monde corrompu, en subissant l'inlluence du prince des Jouissances de l'air, de cet esprit quicontinue à agir sur ceux qui ne croient joas à l'Évangile, et en accomplissant les volontés de la chair. Ils étaient alors, par nature, par constitution propre, par leur condition naturelle, plutôt que par naissance, enfants de colère, objets de la colère divine, comme les païens non con vertis. Mais Dieu, qui est riche en miséricorde et rempli de compassion pour les misérables, par la grande charité dont il les a aimés, alors qu'ils étaient morts, les a vivifiés tous ensemble avec le Christ, en leur rendant la vie perdue par le pcclié, car c'est par grâce qu'ils ont été sauvés; il les a ressuscites et les a fait asseoir auprès de lui dans les cieux en h', personne même de Jésus-Christ, dont la résurrection et le triomphe sont les garants assurés de la résurrection et de la gloire céleste des chrétiens. En agissant ainsi, son but était de montrer dans les temps futurs la richesse surabondante de sa grâce par son indulgente bonté manifestée en Jésus-Christ. En effet, c'est par la grâce de Dieu que les pécheurs sont sauvés par le moyen de la foi. Leur salut ne vient pas d'eux, ni de leurs œuvres, pour que personne n'en conçoive de l'orgueil; c'est le don de Dieu. Le chrétien sauvé est l'ouvrage de Dieu, une nouvelle créature. Gai., vi, 15; II Cor., V, 17; il l'est en Jésus-Christ, par son union avec lui, et cet être nouveau est capable d'accomplir les bonnes œuvres, pour lesquelles Dieu avait mis d'avance en lui les dispositions nécessaires à leur accomplissement, ii, 1-10.
Les pa'iens convertis doivent donc se souvenir toujours de ce qu'ils étaient avant leur conversion : séparés du Christ, étrangers aux privilèges religieux de la nation Israélite et aux promesses de l'alliance, sans espérance du ciel et sans Dieu sur terre. Mais maintenant qu'ils sont unis au Christ Jésus, eux qui naguère étaient loin du royaume de Dieu en sont rapprochés par le sang du Christ. Le Christ lui-même est la paix, parce qu'il a fait des juifs et des pa'iens un seul peuple, ayant renversé la loi mosaïque, cette clôture qui formait un mur de séparation entre eux, ayant détruit la cause de leur inimitié ; il l'a fait en abrogeant par s;i mort la loi qui contient des commandements formulés en préceptes, afin de créer des deux, juifs et païens. en les unissant en lui, un homme nouveau, ayant un esprit nouveau pour marcher en nouveauté de vie, par le renouvellement produit en eux, cf. Trench, Synonymes du Nouveau Testament, trad. franc., Bruxelles. 1869, p. 248-249, et afin de les réconcilier tous deux par la croix, de manière à former un seul corps qui est l'Église, pour Dieu. Il a détruit par sa croix, el pour toujours, l'inimitié des juifs et des païens, et. lorsqu'il est venu ])armi les hommes, il a prêché, comme une bonne nouvelle, la paix aux uns et aux autres. Cel enseignement était fondé sur ce que tous possèdent par lui le droit d'aller à Dieu le Père librement, facilement et en toute assurance comme des fils vont à leur père, dans un seul et même esprit. Les païens convertis ne sont donc iilus des étrangers, habitant loin du royaume de Dieu, ou domiciliés dans ce royaume, sans y avoir droit de cité; ils sont des concitoyens des saints ou des chrétiens, et des membres de la famille de Dieu, édifiés qu'ils ont été sur le fondement ([ue forment les apôtres et les prophètes du Nouveau Testament, Jésus-Christ en personne étant pierre d'angle de l'édifice entier. Ils ne sont pas seulement des enfants dans la maison de Dieu; lors de leur conversion, ils sont entrés dans la bâtisse de cette maison comme pierres, placées sur d'autres pierres, reposant elles-mêmes sur les apôtres et les
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j)rophètes, fondement unique, pour ainsi dire, d'un seul bloc, de l'édifice, Jésus étant lui-même, non pas <-lef de voûte, mais pierre faisant angle pour unir et consolider les deux murs qui en partent. Voir F. Prat, La théologie de saint Paul, t. i, p. 428-429. En outre, tout édilice (au sens jiartitif, sans article), c'est-à-dire chaque construction particulière, toute communauté chrétienne, chaque Église, bien agencé, bien joint et bien lié, où chaque pièce est à sa place et bien ajustée au.K autres, grandit et se développe en temple saint en union avec le Seigneur, s'élève en sanctuaire consacré. Les païens convertis sont entrés, eux aussi, comme matériaux, unis à d'autres ou ensemble, pour former, dans leurs propres communautés, une demeure où Dieu habite et ils la forment par le Suint-Esprit qui les anime, ii, 11-22.
3« section. Prière pour que les chrétiens persévèrent dans leur sainte voccdion. m, 1-21. — Après une longue parenthèse, dans laquelle il expose qu'il a reçu par une révélation spéciale, connaissance du mystère du salut, 2-6, et mission d'annoncer l'Évangile aux gentils, 7-13, l'apôtre reprend sa prière interrompue et il prie le Père universel, dont la paternité est absolue, de donner à ses lecteurs d'être puissamment affermis ou fortifiés par son Saint-Esprit, relativement à ce qui constitue l'homme intérieur, dans leurs pensées et leurs sentiments chrétiens, de sorte quf le Christ habite d'une façon i)ermanente par la foi dans leurs cœurs. Il demande encore qu'étant enracinés et fondés dans la charité, ayant pris racine et fondement dans l'amour, ils aient la force et soient capables de comprendre, d'accord ou unis avec tous les saints, quelle est la largeur, la longueur, la hauteur et la profondeur, c'est-à-dire l'ampleur, l'immensité de cet amour de Dieu ou du Christ, dans lequel ils sont enracinés et fondés, et de connaître l'amour du Christ pour eux, amour qui dépasse toute connaissance. La fin dernière de ce don divin demandé par saint Paul, c'est que les chrétiens soient remplis de la plénitude des grâces et des dons spirituels, qui provenaient de Dieu, 14-19. Voir F. Prat, op. cit., ]>. 412. A celui qui peut faire beaucoup plus que ce que nous sommes capables de lui demander et même de concevoir, soit la gloire qui lui est due dans l'Église et en Jésus-Christ pour tous les âges jusqu'au dernier siècle des siècles, 20, 21.
//. .von A LE. — Les devoirs, qui incombent aux chrétiens s'ils veulent mener une vie digne des bienfaits qu'ils ont reçus de Dieu, sont communs à tous ou spéciaux aux différentes conditions de la société domestique.
i" section. Devoirs communs à tous les fidèles, iv, 1 v,20. — \°L'unilé dans la joi et la charité, i\, 1-16. — (/est la conséquence de l'unité établie dans l'Église par la réconciliation des juifs et des païens. Il faut humilité, douceur, patience, pour s'efforcer de garder l'unité de l'esprit par le lien de la i)aix. Les chrétiens forment tous un seul corps, l'Église, ils ont un seul I-;sprit, qui habite en eux et les fait membres vivants du corjjs de l'Église, la même béatitude à espérer. Pour eux, il y a un seul Seigneur .lésus, chef de l'Église, une seule foi, les mêmes vérités à croire, un seul baptême, comme rite d'initiation et bain pour laver les péchés, un seul Dieu, Père de tous, agissant et demeurant en tous, 1-6. Voir F. Prat, op. cit., t. i, p. 426-128. Toutefois, cette unité n'exige pas l'égalité parfaite des dons surnaturels et n'exclut pas la diversité des organes et des membres dans l'unique corps de l'Église. Chacun a reçu les dons surnaturels dans la mesure suivant laquelle le Christ les lui a ré|)artis. (^e principe est prouvé par le ps. lxvii, 19, modifié et appliqué à .lésus-Christ, et par les faits. .lésus, en effet, a constitué lui-même dans l'Église des apôtres, des prophètes, des évangéllstcs, fies pasteurs et des docteurs, et il a
voulu cette diversité de ministères pour maintenir l'unité du corps entier et servir à l'avantage de tous, et de chacun de ses membres. Cette diversité, établie en vue de la bonne organisation des saints dans l'Église, fait que l'œuvre du ministère sera parfaitement accomplie et que l'édifice du corps du Christ sera continué et progressera, jusqu'à ce que les chrétiens soient tous parvenus à l'unité de la foi et de la connaissance supérieure du Fils de Dieu, à l'état d'homme fait, à la mesure de l'âge mûr de la plénitude du Christ, c'est-à-dire à la maturité de la i)erfection à laquelle est arrivé le Christ glorifié. F. Prat, op. cit., p. 412-413. En tendant à cet idéal etennous en rapprochant, nous ne serons plus des enfants ballottés et flottants à tout vent de doctrine, exposés à être trompés par la tricherie des hommes et par les ruses conformes aux procédés artificieux de l'erreur; au contraire, attachés fermement à la vérité avec charité pour nos frères, nous croîtrons à tous égards en vue d'être unis étroitement, comme membres du corps de l'Église, au Christ qui est la tête de ce corps et dont tout le corps, l'Église entière, est bien coordonné, tous les membres étant à leur place naturelle et solidement unis par les jointures de toute sorte de l'administration. Les membres étant ainsi ajustés et reliés, le corps entier progresse suivant un mode d'opération l)roportionné à la mesure de chacun iiour son édification propre dans la charité.
2» Exhortation à ne plus vivre en païens, mais en chrétiens, iv, 17-v, 20. — Les païens vivent dans l'ignorance de Dieu et dans l'impudicité. Cf. Rom., i, 18-32. Les chrétiens, conformant leur vie à leur foi, doivent se dépouiller du vieil homme, corrompu par les passions trompeuses, se renouveler intérieurement dans leurs pensées, leurs jugements et leurs volontés, et revêtir l'homme nouveau, non pas .Jésus-Christ, mais l'homme renouvelé par sa conversion qui a été créé à l'image de Dieu ou comme Dieu le veut, dans la justice et la sainteté réelles et véritables. Par suite, ils doivent éviter le mensonge, la colère, le vol, les paroles inconvenantes, dire la vérité et des paroles d'édification, pratiquer la charité fraternelle, et la chasteté, vivre comme des enfants de lumière, faire un bon emploi du temps, pratiquer la volonté de Dieu et i)rier continuellement.
2'' section. Devoirs spéciaux aux différentes candi- (ions de la société domestique, v, 21-vi, 9. — 1° Devoirs mutuels des époux, v, 22-2 L — 1. Soumission de la femme à son mari comme au Seigneur Jésus, non comme à son seigneur. Raison : le mari est le chef de la femme comme le Christ est le chef de l'Église. Le t^hrist est, en outre, le sauveur de l'Église, son corjis mystique, ce ([ue le mari n'est pas à l'égard de sa femme. Néanmoins, de même que l'Église est soumise au Christ, qu'ainsi les femmes soient soumises aussi à leur mari en toutes choses. — 2. Amour du mari ])our sa femme. Sa mesure : comme le Christ a aimé l'Église et s'est livré jxnir elle à la mort, afin de la sanctifier en la purifiant dans le baptême pour se la i)résenler àlui même comme une fiancée bien parée, sans tache, ni ride, sainte et irréprochable. Sa raison : les hommes doivent aimer leurs femmes, parce qu'elles sont leurs propres corps; celui qui aime sa femme, s'aime luimême. Personne, en effet, ne hait sa chair ; il la nourrit et en jirend soin comme le Christ fait jiour l'Église, puisque les chrétiens, membres de l'Église, sont les membres de son corps et sont ainsi de sa chair cl de ses os, ne faisant avec lui qu'une seule personne. Cette union morale, qui fait des chrétiens et de l'Église le corps du Christ, est aussi étroite que l'union physi(|ue de l'homme et de la femme, <|iii ne<i(nit r|u'une seule chair dans l'acte de la génération des enfants, et elle justifie ainsi la raison pour l.Kjuclle le mari doit aimer
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