I. L'ÉPIGRAPHIE CHRÉTIENNE EN GÉNÉRAL
/. NOTIONS ET DIVISIONS- — 1° NoUon. — L'épigrapliic clirétienne est la partie de la science archéologique qui a pour objet les inscriptions chrétiennes. Ces inscriptions, appelées en grec épigraphes, ont été posées régulièrement par des chrétiens et doivent se rapporter en quelque manière à la religion chrétienne. Ce rapport ou lien résulte généralement soit du texte même des monuments, soit de l'endroit où on les a trouvées ou pour lequel elles ont été érigées, soit enfin des signes graphiques, propres au christianisme, qui les accompagnent. Ainsi définie, l'épigraphie embrasse l'antiquité chrétienne, le moyen âge et les temps plus récents. Ici nous n'envisagerons guère que les monuments appartenant aux cinq premiers siècles de l'Église. Nous donnerons une certaine préférence aux inscriptions trouvées à Rome, parce qu'elles
ÉPIGRAPHIE CHRETIENNE
sont les plus anciennes et les plus nombreuses et parce qu'elles représentent la foi de cette Église d'où Je christianisme s'est répandu dans diverses régions de l'Occident. L'épigraphie provinciale dépend, en partie, de celle de la capitale. Des difïérences essentielles n'existent guère que pour l'Orient où le formulaire et le style sont souvent tout autres.
2° Division. — Aucune division adéquate n'a été donnée jusqu'ici. Pour le but que nous poursuivons, mous nous en tenons à celle du manuel de M. Kaufmann, p. 204 : inscriptions sépulcrales ou épitaphes proprement dites, documents épigraphiques d'un caractère plus monumental, textes épigraphiques sur des petits objets connus en archéologie sous le nom assez vague à'instrumenliim domesticum. — 1. Il sera surtout question dans la suite des épiluphes proprement dites. — 2. La dernière catégorie embrasse les monu- :ments les plus divers : lampes, briques, tuiles, amphores, ampoules, petits bronzes, plaquettes ou lames de plomb, cuillers, sceaux, agrafes, anneaux, médailles de dévotion, amulettes, verres à fond d'or, objets d'ivoire, etc. — 3. Les documents épigraphiques méritent une mention particulière à cause du caractère •ofTiciel dont ils sont revêtus. On comprend sous cette rubrique des épitaphes dans le sens plus large du mot, par exemple, celle d'Asclepia sur un sarcophage salonitain, du iv« siècle, publiée par Jélic dans la Rom. Qnarlalschrifl, t. v (1891), p. 113 sq., 277 sq., l'éloge métrique attribué au pape Libère, publié par M. De Rossi, Ballet., 1883, édit. franc., p. 6-62, ou d'autres •semblables; ensuite des textes honorifiques, par exemple, les nombreux éloges composés par saint Daimase en l'honneur des martyrs et des saints et placés par lui dans plusieurs catacombes et églises de Rome; ■des inscriptions votives, dédicatoires ou autres gravées sur des monuments publics, tels que les textes ■sur la statue de saint Hippolyte au Latran, l'inscri]!- ■tion en mosaïque du pape Célestin à la basilique de Sainte-Sabine à Rome, les vers composés par saint Paulin de Noie pour plusieurs églises de son temps, ou ceux que plusieurs archéologues attribuent à saint Ambroise; des inscriptions relatant la construction, la dédicace, les réparations d'églises, d'autels, de baptistères, etc. C'est à cette seconde catégorie qu'on peut rattacher, sans trop d'inconvénients au point de vue logique, les inscriptions métriques, dont il sera ■question plus loin.
//. uiSTOiHE ou nscvBiLS ÉPir.HAPHKjVEs. — L'épigraphie chrétienne, comme science proprement dite, •est de date récente. Toutefois, les commencements remontent très haut. Ils sont à chercher dans les •collections de textes épigraphiques, tant chrétiens <iue profanes, dont on voulait se servir pour la composition de nouvelles inscriptions métriques. Le monument le plus ancien de ce genre, le parchemin de Scaliger, conservé à l'état de fragment, a été rédigé entre 550 et 839. Le célèbre manuscrit d'Einsicdeln, nouvellement édité par Lanciani et par Huelsen, date <lc l'époque carlovingienne. Puis viennent les autres collections publiées par De Rossi, par exemple, la Pa- ■lalina, ctWc de Klosterncuburg-Gôttwei, la «sylloge » de Verdun. Pendant les siècles de la Renaissance on collectionna de nouveau les monuments épigraphiques. Naturellement les hiunanistes donnèrent la préférence à ceux de l'antitjuilé iirofanc. Il faut nommer, pour les xiv et xv siècles, Colas Ricnzi, Giovanni Dondi (vers 1375), Poggio Hracciolini, Mafleo Vegio, (A'riaco de' Pizzicolli ((Ariacus d'An- •cône), Fclicc Feliciano, Giovanni Marcanuova, Glov. Jucundo, Pietro Sabina. Plusieurs inscriptions chrétiennes se rencontrent également à la mc-me éi)oquc dans les volumineux manuscrits de Aide Manuce, le Jeune, dans Martin Sanclius, dans les Inscriptioncs
] sacrosanctœ vctustalis (Ingolstadt, 1534) de Pierre I Apian et Bartholomée .\mantius et dans les Inscriptioncs antiquœ tolius orbis Romanorum, publiées (2 vol., 1603), à Heidclberg, par Janus Gruter, bibliothécaire de cette ville, complétées en 1682 par le Syntagma inscript, antiquurum du médecin Thomas Reinesius, et rééditées à Amsterdam, en 1707, par Gudius, Grœvius et Burmann. Dans toutes ces collections, les inscriptions chrétiennes ne tiennent qu'une place peu importante.
Cependant la découverte des catacombes en 1578 amena aussi la découverte de nouvelles inscriptions chrétiennes. Bosio en réunit un bon nombre, mais elles ne furent publiées que par Severano, en 1632, e± par son traducteur latin, P. Aringhi, en 1651. Malheureusement celles qu'avait collectionnées ,J. B. Doni furent négligées par les éditeurs de ses œuvres posthumes, en 1731. Jacques Spon, Mabillon (dans V Iter Italicum), Montfaucon et Sirmond en notèrent également un certain nombre. Nous en trouvons aussi dans Fabretti et dans les Vetera monimcnta de Ciampini.
Pour le xviiif siècle, une seule grande collection esl remarquable, le Novus thésaurus veterum inscriptionum de L. A. Muratori (Milan, 1739-1742), tandis que le Novissimus thésaurus de Seb. Donati (1755) ne renferme qu'une seule inscription chrétienne. D'autres savants, surtout en Italie, bornèrent leurs investigations aux monuments de certaines provinces, par exemple, Fr. Ant. Zaccaria, Gori et d'autres. Fabretti, Buonarruoti, Marc-Antoine Boldctti, Lupi, Marangoni composèrent des monographies très intéressantes. Deux auteurs seulement se proposèrent de grouper systématiquement les textes chrétiens à l'usage des théologiens : le P. Danzetta, dont l'ouvrage est resté inédit, et Zaccaria, dont le livre très médiocre n'est qu'une imitation de celui de son confrère en religion.
C'est le xix'= siècle qui devait créer la science épigraphique chrétienne. En 1815 mourut Mgr Gaetano Marini, l'auteur de Iscrizioni antiche délie ville de' palazzi Albani (1785) et de Gli atti e monumenli... Arvali (1795). Ses nombreuses fiches sur les inscriptions chrétiennes, conservées en 31 vol. à la Bibliothèque Vaticane, servirent d'abord, en 1831, au cardinal A. Mai pour le t. v de la Nova collectio scriptorum veterum, ensuite à G.-B. De Rossi qui allait donner à l'épigraphie ce qui lui avait fait défaut justju'ici : une base solide, des règles et des principes vraiment scientifiques. De Rossi commença son travail en 1842. Le !'''■ vol. de ses Inscriptioncs christianœ urhis Romic parut en 1861; lu 1" partie du ir en 1888. Olui-ci renferme les différentes < syllogcs » ou collections dont nous avons parlé plus haut, jusqu'à Pierre Sabin; le premier donne toutes les inscriptions datées trouvées à Rome. Dans sa préface. De Rossi expose le i)lan de son ouvrage et fournit des prolégomènes très étendus sur les anciennes chronologies chrétiennes. En 1877, sortit de sa plume le Museo epigrafico l'io-Lateranense, étude consacrée -k la belle collection du Latran. Également riches en matériaux sont les 3 vol. de la Roma sotlerranca du même auteur ainsi que les différentes années du liullcltino, continué après sa mort (1894) sous le titre de Xuoro hullcttino par ses disciples. Parmi ces derniers, j)Insieurs se sont particulièrement ()ccu])és (le répiura|)liie chrétienne dans des ouvrages spéciaux, jiar exemple, Stevenson, Armellini, Marucchi, Wilpcrt. La continuation des Inscrip. /lo/ir.s a été confiée par De Rossi lui-même A M. Gatti. Des (lifTicullés matérielles en ont arrêté jusqu'ici la publication. Parmi les autres travaux épigraplii<]ues parus en Italie pendant la seconde moitié du xix'' siècle, nous mentionnons celui de Gazzera sur le l'iémont, du P. Hruzza sur Vcrceil, de Sanguinetti
EPIGRAPUIE CHRETIENNE
sur la Liguric. d'Orsi et do Strazzula sur la Sicile, elc.
Ailleurs, on ne resta ()as en arrière. M. Le Blant réunit en 3 beaux vol. les textes épisraijliiques des Gaules, dont s'étaient déjà occupés, jjour certaines régions, Coniarinond, Hoissieu et Texier. Kraus, de Fribourg, donna ceux des bords du Rhin. L'épigrapliiste riubner i)ublia les inscriptions d'Espagne et d'Angleterre. Le .sol africain a fourni dans ces dernières années un nombre considérable de monuments chrétiens. M. Kenier en avait réuni un certain nombre dans ses Inscriptions romaines de l' Algérie. Les textes épigraphiqucs de cette province ainsi que ceux de la Tunisie sont contenus dans le Corpus inscriplioniim lalinanim, t. vin et supplément. D'autres travaux seront indiqués à la bibliographie.
Les inscriptions chrétiennes écrites en langue grecque furent quelque peu négligées. La publication du grand Corpus inscriptionum gra'carum (C. I. G.), entreprise par l'Académie de Berlin, devait les tirer de cet oubli. M. Adolphe Kirchhofï en réunit un très grand nombre dans la seconde partie du iv vol., en renvoyant pour celles qui sont déjà publiées aux volumes précédents. On en trouve d'autres dans l'ouvrage de Kaibel et de Fr. Hiller de Gtertringen. Pour l'Attique on peut toujours recourir à l'étude de M. Bayet, pour lAsie-Mineure aux publications de Le Bas et de Waddington et à l'étude plus récente de M. Cumont dans les Mélanges de l'École française de Rome (1895). Pour la Palestine, la Revue biblique tient ses lecteurs au courant des dernières découvertes. Le grand Corpus inscript, grivcarum chris/(«/ion(m, tel qu'il a été projeté par MM. Laurent et Cumont, comblerait une lacune très sensible de notre science. Cf. Alti del II" Congrcsso internaz. di archeologia cristiana, Rome, 1902, p. 173 sq.; Bulletin de correspondance hellénique, t. xxii, p. 410-415.
Les inscriptions coptes sont assez nombreuses. Malheureusement on n'en a pas encore fait un recueil complet. Nous signalerons, à la fin de l'article, les plus importants des travaux épigraphiqucs les plus récents, qui ont pour objet des questions de détail.
///. L'ÉPIGRAPHIE < UHÉTIESXE ET L' ÉPlGnAPllIE
PROFANE. — Nous avons fait observer ailleurs, t. i, col. 1996, que le christianisme, sorti du judaïsme et répandu dans le monde gréco-romain, n'a pas plus créé une épigraphie propre qu'un art spécial. Il a vécu d'emprunts. Ce ne fut que peu à peu qu'on trouva les formules pour exprimer les idées nouvelles. La principale loi qu'on a toujours observée fut d'exclure tout ce qui présentait un caractère essentiellement païen. Aussi, rencontrons-nous, dans l'épigraphie chrétienne, à côté d'éléments communs, des données ayant un caractère purement chrétien.
Parmi les premiers, on pourrait d'abord relever la forme de cartouche destinée à recevoir le texte épigraphique, Kaufmann, Handbuch, p. 216; Lupi, Epitaphium Seuerœ, pi. i, n. 5; puis la forme de stèle ou de cippe donnée à certains monuments funéraires sur des tombes chrétiennes en plein air, dont plusieurs se trouvent au musée du Latran, De Rossi, Bullet., 1877, pi. I, iii-iv, au musée Kircher et au musée archéologique de Florence. Rom. Quartalschrift, t. xxi (1907), p. 56; t. xxiv (1910), p. 58. A l'exception des marbres pour les loculi, les pierres ordinaires qui reçoivent une inscription ne diffèrent pas pour la forme extérieure des monuments païens. Quant au jornuilaire épigraphiquc, notons d'abord les sigles D. M. ou D. JM. S. (Dis manibus, dis manibus sacrum), en grec®. K. (0£o;; y.aTayÔov-oi;). Leur absence presque complète pendant les deux premiers siècles, et à partir du iv^, les changements qu'on y opère, par exemple, en intercalant parfois le monogramme du
Christ, comme au musée du Latran, p. vin, 7. Perret, op. cit., pi. 7, n. 11, montrent bien que ces lettres initiales se réijétaient par suite d'une habitude prise des lapicides et qu'elles n'avaient i)lus d'autre but que d'attester la destination funéraire des monuments. Voir les études de Becker et de Greeven citées dans la bibliographie et dom Leclercq dans Cabrol, Dictionnaire d'arch. chrét., t. i, coi. 165 sq. 11 en est de même d'autres formules caractéristiques assez rares qui, non seulement comportent |)arfaitement une explication chrétienne, mais la demandent même, soit à cause du contexte soit à cause des symboles qui l'accompagnent. Telles sont les formules domus œternalis ou oîy.o; aicivio; dont nous parlerons plus loin, nemo immorlulis, oOSeiç àOâvaToç, cette dernière surtout fréquente en Asie-Mineure, De Rossi, Bullet., 1892^ p. 72; 6 pioç taùTa, Kirsch, Acclamalionen, p. 5; memoriœ selernœ. Le Blant, Inscriptions chrétiennes, t. I, p. 19, 20. Extrêmement rares sont les sigles S. T. T. L. (sit tibi terra levis), qu'on rencontre sur une pierre datée de 423 à Saint-Laurent de Rome et peut-être sur un marbre de Dacie. Kaufmann, Jenseitsdenkmàler, p. 226; De Rossi, Bullet., 1892. p. 155. Quant à l'acclamation Ave, vale, l'addition des mots in pace nous indique le sens chrétien qu'il faut lui donner. Kirsch, op. cit., p. 4. Si sur des monuments postérieurs à la paix de l'Église on parle de la Lachesis acerba pour désigner la mort, du Tartarus ou Ërebus pour marquer l'enfer, du rector Olympi pour indiquer le Christ, du nen^us elijsium pour nommer le ciel, etc., il faut bien remarquer que ce sont là des adaptations très tardives au langage profane, des licences poétiques facilement explicables et employées à une époque où les païens entraient en foule dans le christianisme, mais où les grandes vérités qu'elles exprimaient étaient parfaitement fixées. Voir Kaufmann, Jenseitsdenkmàler, p. 91, 92; Le Blant, op. cit., p. 406, 407; Strazzula, dans Rom. Quartalschrift, t. x (1897), p. 507-529.
Inutile d'insister sur d'autres détails communs, mais très inofïensifs, qu'on rencontre encore soit dans le formulaire soit même dans la décoration graphique. Le fait constaté et prouvé par M. Le Blant que souvent les lapicides travaillaient d'après des modèles explique beaucoup de ces analogies. Le Blant, Manuel d'cpigraphie chrétienne, p. 60, etc.; Revue de l'art chrétien, 1859, p. 367-379. Pour le détail, voir Martigny, Dictionnaire des antiquités chrétiennes, 2'' édit., Paris, 1877, p. 366 sq.
En dehors de ces points de contact avec l'épigraphie profane, les éléments d'un caractère strictement chrétien sont très nombreux, par exemple, la décoration symbolique et les images bibliques, les acclamations aux formules exclusivement chrétiennes, des expressions spéciales pour désigner des vérités eschatologiques ou d'autres vérités religieuses uniquement connues des chrétiens, etc.