‹ Dictionnaire de thâeologie catholiqueChapitre 6 sur 148 · G. B.\REILLE · texte numérisé non relu

G. B.\REILLE

ENCYCLIQUES.— L Xom et définition. IL Histoire. III. Autorité.

I. Nom et définitiox. — Les encycliques {liltene encycUcœ) désignent, étymologiquement, des lettres circulaires, puisque leur nom vient de àv/.J/."/.!/.o.:, adjectif grec dérivant lui-même du substantif •/.•>/)'.-, cercle. Autrefois, on désignait sous ce nom les lettres que les évêques ou les archevêques adressaient à leur troupeau ou à d'autres évêques. Cn appelle aujourd'hui lettres pastorales les circulaires que les évêques envoient, spécialement pour le carême, à leurs diocésains. Mais l'usage a restreint le terme d'encycliques exclusivement à une catégorie spéciale de lettres apostoliques adressées par le pape à la chrétienté entière. Elles diffèrent, au point de vue de leur forme technique, des constitutions dogmatiques et des décrets pontificaux, expédiés connue bulles ou connue brefs. Voir ces mots. Elles rentrent dans la catégorie des simi)lcs lettres apostoliques, et elles ne s'en distinguent qu'en ce qu'au Heu d'être destinées à desi)articuliers ou aux évêques et archevêques d'une contrée, d'un pays, elles sont adressées « aux patriarches, primats, archevêques, évêques et autres ordinaires en paix et en communion avec le siège ai)ostolique >\ Cependant quelques encycliques ont été envoyées aux évêques et aux fidiles d'une seule contrée, par exemi)le, l'Italie. Elles sont écrites en latin et parfois elles sont accompagnées d'une version italienne. On les désigne connue les bulles et les autres lettres ai)ostoliques jiar leurs i)remiers mots. Elles ne promulguent pas de définitions nouvelles, mais traitent de sujets qui intéressent l'Église entière. Le pape y condann.e parfois des erreurs et y signale des dangers que courent la foi et les nururs; il y exhorte les catholiques à la fidélité et à la constance dans la vérité et la saine doctrine, dont il rappelle les principaux points, et il y indique des remèdes aux maux qui existent déjà ou qui sont à redouter.

IL MisToiiiE. — Bien que les papes aient depuis longtemps l'habitude d'écrire des lettres apostoliques à la cln-élienté entière, ces lettres ne portaient pas le nom d'encyeli(|ues. La i)rennère qui ait ce titre date du début du pontiliciU de Benoit XIV : le .3 décembre 1710, ce pontife pubihiil une Epislola eixcijdica cl rominntiiloriii <id nmiics rpiscopos sur les devoirs de leur charge. Beiicdicli XIV biilluriiiin, Pralo, 181.'), t. i, p. 3. Le premier extrait d'une encyclk[ue, qu'on trouve dans l'Hncliiridion de Denzinger-Haimwarl, n. 1475-1 179, est encore d'une lettre de Benoit XI\', rencycli(|ue Vix pcrveiiit. du 1<^' novembre 1715, aux évêques d'Italie. On lit aussi dans le même recueil, n. I()n7. 1(>08, des déclarations de Léon XII sur la Société biblique et des conseils aux fidèles pour l'observation des règles de l'Index relatives à la lecture de la Bible en langue vulgitire. rjicyclique Lbi priiiutin du 5 mai 1824. Les encycliques pontificales, d'abord assez rares, se sont nudtipliées de plus cn plus sous les quatre derniers pontificats. Ha])pelons les encycliques Mirciri vos. Singuluri nos, écrites par (irégoire XVI, le 15 août 1832 et le 25 juin 1831. ;ui sujet des erreurs de Lamennais, Denzinger-Bannwarl. lùirliiridion, n. 1013-1017, rencycllfiue du même pontife //i/rr /)rwr/'/)(K(.s, du 0 mai 18H, sur les versions <|n l'I-lcrilure éditées par les Sociétés bibllcpies protestantes. Finrhiridion, n. 10.30 1033. Le 0 novend)re 1810, Pie IX écrivait l'encyclùpie Qui pliiribiis contre les erreurs

EiNCYCLIQUES

ENDURCISSEMENT

IG

d'Hermès. Ihid., n. 1G3-1-1639. Plus célèbre encore est l'encyclique Quanta cura du même pape, publiée le 8 décembre ISfil, pour la répression des principales erreurs modernes. IbicL, n. 1688-1G99. Léon XIII a écrit une série d'encycliques, qui ont eu un j^rand retentissement, par exemple : Inscniiabilh, du 21 avril 1878, sur les maux des sociétés modernes; Quod apostolici munc/is, du 28 décembre 1878, sur le socialisme; .■Elcrni Patris, du 4 août 1879, sur saint Thomas d'Aquin et la philosophie scolastiqnc; Arcanum (livinœ sapientiœ, du 10 février 1880, sur le mariage chrétien et la famille; Diulurnum illud, du 29 juin 1881, sur l'origine du pouvoir; Imnwiiale Dei, du !<"■ novembre 1885, sur la constitution chrétienne des États; Libertas prœstanlissimum, du 20 juin 1888, sur la liberté; Bcruin novarum, du IG mai 1891, sur la question ouvrière; Providentissimus Deux, du 18 novembre 1893, sur les études bibliques; Sa/(s cof/nitum, du 9 juin 1896, sur l'unité de l'Église; Mirœ caiiUitis, du 28 mai 1902, sur la sainte eucharistie. Pie X a déjà publié plusieurs encycliques : Jucunda sane, le 12 mars 1901, pour le 13'' centenaire de saint Grégoire le Grand ; VchcmeiUer nos, le 11 février 1906, au clergé et au peuple français, sur la séparation de l'Église et de l'État; Acerbo nimis.le 15 avril 190G, pour recommander la pratique du catéchisme; Pascendi dominici grcr/is,]e 7 septembre 1907, sur les fausses doctrines des modernistes; Communium rcnim, le 21 avril 1909, sur saint Anselme; Edilx sœpe Dei, le 26 mai 1910, sur saint Charles Borromée.

La secrétairerie des lettres latines et la secrétairerie des brefs aux princes ont la charge latine scribendi acta sumnii pontificis. Const. Sapienti consilio, du 29 juin 1908, m, 5, Acta nposlolicœ Sedis, 1909, t. i, p. 17. Mais le souverain pontife peut se priver du service de ces deux offices, et Léon XIII collaborait à la rédaction de ses encycliques.

Les anglicans, à l'imitation des usages romains, ont récemment repris l'ancien nom de lettres encycliques épiscopales pour désigner des lettres circulaires du primat d'Angleterre. La réponse des archevêques de Cantorbéry et d'York à la lettre Apostolicœ curie de Léon XIII (13 septembre 1896), sur l'invalidité des ordinations anglicanes, est dans le style des encycliques pontificales, et elle est dénommée par ses premiers mots : Sa'pius officio.

III. Autorité. — Les encycliques des papes ne constituent pas jusqu'à présent des défmitions ex cathedra d'autorité infaillible. Le souverain pontife pourrait cependant, s'il le voulait, porter des définitions solennelles dans des encycliques. L'usage du magistère infaillible dans les encycliques se détermine, pour les cas particuliers, d'après les circonstances et le langage. Si elles ne sont pas des jugements solennels, puisqu'elles n'en ont ni la forme ni les conditions extérieures, elles sont, au moins, des actes du magistère ordinaire du souverain pontife, et elles se rapprochent des jugements solennels, lorsqu'elles portent sur des matières qui pourraient être l'objet de définitions. Sans donner un jugement définitif et absolu ni de définition ex cathedra, le souverain pontife, en publiant une encyclique, veut souvent pourvoir à la sécurité de la doctrine par une direction obligatoire. C'est le cas quand il condamne des erreurs et quand il expose l'enseignement de l' Eglise. Le pape use alors de son pouvoir de docteur et de pasteur de l'Église universelle, non sans doute au degré suprême de son magistère, mais à un degré inférieur, de droit ordinaire. Il propose à toute l'Église une direction et un enseignement qui, sans être définitifs, s'imposent obligatoirement à tous les catholiques. Le privilège de l'infaillibilité peut se rencontrer dans ces actes du magistère ordinaire du souverain pontife. Voir ÏNIa-

GisTiiiii; ORDINAIRE. Lorsqu'il ne s'y rencontre pas, comme il arrive le plus souvent, les catholiques doivent donner à l'enseignement pontifical, non pas un assentiment de foi, puisque la vérité doctrinale n'est pas définie, mais un assentiment religieux, qui est fondé sur l'autorité du gouvernement universel de l'Église et qui relève, d'une certaine manière, de la vertu de foi. 11 ne suffit pas du silence respectueux qui consisterait à ne pas rejeter ni critiquer l'enseignement donné; il faut lui accorder, qu'il soit négatif ou positif, respect, obéissance, et assentiment intérieur de l'esprit, motivé sur l'autorité de l'Église. Bien qu'il ne soit pas métaphysiqucment certain, puisque l'enseignement qui y est donné n'est pas infaillible, cet assentiment est cependant moralement certain, fondé qu'il est sur l'enseignement de l'autorité compétente en des matières de son ressort, avec les chances les plus grandes de toute absence d'erreur. Voir t. IV, col. 2209.

Kircliliches Handtexil<on, Munich, 1907, t. i, p. 1310; The calholic cncyclopedia, art. Encijclical, New York, s. d. (1909), t. V, p. 41.S-414; les recueils des lettres apostoliques de Pie VII, de Grégoire XIII, de Pie X et de Léon XIII, mentionnés t. ii, col. 1249; Acta PU X, Rome, 1909; Acla aposloliae Sedis, P.onie, 1909, t. i, p. .333-388; 1910, t. II, p. 357-403; d'Airas, Léon XIII d'après ses encycliques, Paris, 1902; Pégues, dans la Heinie thomiste, novembre-décembre 1904, p. 530-531 ; L. Clioupin, Valeur des décisions doctrinales et disciplinaii-es du Saint-Siège, Paris, 1907, p. 24-29.

E. Maxgexot.

ENDURCISSEMENT. ~ I. Xotions et définitions. IL (controverse. III. Démonstration. IV. Objections. I. Notions et définitions. — L'endurcissement dont il est ici question, est l'obstination dans le péché, c'est encore une disposition de la volonté par laquelle le pécheur adhère tellement au mal qu'il ne veuille plus revenir au bien.

L'endurcissement est parfait, lorsqu'il est incompatible avec la conversion de l'âme, et tel est le cas des damnés; l'endurcissement imparfait rend simplement la conversion très difiicile. Sur cette terre, remarque saint Thomas, le pécheur peut être obstiné, en ce sens que sa volonté est si fortement attachée au péché, qu'elle ne produise plus que de faibles mouvements vers le bien; et cependant ces bons mouvements, si faibles soient-ils, sont pour lui le moyeu de se préparer à la grâce et à la conversion. Quœsl. disp., De vcritatc. q. XXIV, a. 2. Nous nous occuperons uniquement de l'endurcissement imparfait.

Cette obstination dans le mal est diamétralement opposée à la grâce actuelle. Celle-ci, en effet, comprend [ un droit jugement par rapport au bien honnête et une I inclination de la volonté à réaliser ce bien, tandis que I l'endurcissement suppose le jugement perverti et la j volonté portée au mal. Nul mieux que Lessius, De perfect. div., 1. XIII, n. 76, 81, n'a décrit l'endurcissement. Il y a d'abord, dit-il, l'aveuglement {excsej catio). qui consiste non seulement dans la privation 1 de la lumière divine, mais encore dans une perversion I positive du jugement Ces deux éléments sont nécessaires pour constituer ce triste état de l'âme. L'effet I du premier est de rendre l'intelligence inapte à percevoir les vérités surnaturelles, ou du moins à les percevoir d'une manière utile et efficace pour le salut. On ne tire plus aucun fruit des sermons, des conversations ou des lectures iiieuscs. L'effet du second élément est de fausser le jugement sur les choses concernant le salut. On tient le faux pour vrai, le mal ])our le bien, l'obscurité pour lumière, le doute l)our certitude et réciproquement. Il semble que, par rapport aux choses de Dieu, l'optique mentale soit faussée.

L'endurcissement est la conséquence fatale de l'a-

ENDURCISSEMENT

vcuglement. Cequcravcuslcncnt produit dansriTitclligence et le jugement, l'ciulurcissenient l'opère dans la volonté et ses tendances. De même que la lumière divine excite dans la volonté une certaine disposition à suivre les inspirations d'en haut, à obéir à Dieu, de même la cécité spirituelle produit l'endurcissement, l'obstination dans le mal, pousse la volonté à résister aux avertissements salutaires, aux appels de la grâce <livine. Ainsi l'endurcissement consiste dans un attachement ferme et obstiné au mal, sous une certaine apparence de jjicn; d'où il suit cjue la volonté du pécheur ne jieut être ébranlée, ni par les avertissements venus de l'extérieur, ni les inspirations intérieures, ni par les menaces, ni par les promesses. Il reste dur comme la pierre et impénétrable jusqu'à ce que la divine miséricorde brise par ime grâce spéciale, extraordinaire, sa volonté rebelle. Cf. S. Tiiomas, Siim. IhcoL, II-> II»', q. lxxix, a. 3. « Mallieur à vous, <iit Isaïe, IV, 20, 21, qui appelez le mal bien et le bien, mal; qui donnez les ténèbres i)our la lumière, et la kunière pour les ténèbres; qui donnez l'amer pour le doux et le doux pour l'amer. Malheur à vous qui êtes sages à vos yeux et prudents vis-à-vis de vous-mêmes. »

Les causes de l'endurcissement sont multiples et appartiennent à diflérents ordres. La cause positive interne n'est autre que l'homme lui-même à qui est justement imputable ce triste état. Par ses péchés répétés, nuiltii)liés, amoncelés, il contracte des habitudes mauvaises dans l'intelligence et la volonté; ce sont ces dispositions vicieuses qui obscurcissent l'intelligence des vérités de la foi et endurcissent le Cd'ur. La lecture fréquente des mauvais journaux et revues, les conversations contre la foi remplissent l'esprit de préjugés et d'erreur, l'ambition, la luxure, la cupidité, la recherche avide des richesses abaissent la volonté vers les biens de la terre et la rendent incapable, sans une grâce spéciale, de secouer le joug néfaste des i)assions et de s'élever vers Dieu. La cause positive externe est le démon agissant par de mauvaises suggestions et instigations. Non seulement le démon lente par lui-même, mais encore il se sert des circonstances et des choses extérieures. Les liaisons criminelles, les fréquentations dangereuses, les théâtres licencieux, les livres pornographiques, etc., sont autant de moyens dont se sert le tentateur pour affermir ses victimes dans le péché, les endurcir dans le mal. Knfln,la cause externe permissive et néyiilive de l'endurcissement, c'est Dieu; comme nous l'expliquerons plus bas. Dieu n'est j)as l'auteur, la cause l)ositive de l'endurcissement, mais il permet, il n'empêche j)as celui-ci, par cela même qu'il refuse au pécheur une grâce plus abondante, une grâce s|)éciale. Dieu, ne l'oublions pas, est le maître absolu dans la distribution des grâces. Lorsque le secours divin est plus faible et la volonté de l'Iiomme moins disposée à correspondre à l'appel d'en haut, il résulte une grande dilliculté de suivre le mouvement de la grâce, et c'est précisément dans celte grande dilliculté (|ue consiste l'endurcissement. Toutefois, cette difTicullé ne provient pas d'une nécessité, mais elle j)rend sa source <lans la libre volonté de l'homme. D'une part, en effet, c'est librement fpi'il s'est jeté par son péché dans cette misérable situation morale, d'autre part, il dépend de son libre arbitre de remplacer les habitudes vicieuses par des habitudes contraires.

Tout i)éclieur n'est pas nécessairer)ient \in ])écheur endurci, celui ci i)ersistc plus longtemps dans le |)éché et avec une résistance plus grande à son relèvement. C'est l'avis unanime des théologiens (|ue le pécheur ordinaire, d'une manière générale, reçoit des grâces plus fré<|ucntes et plus puissantes (|ue le pécheur endurci. Suivant le cours ordinaire de la providence, i'endurcissemenl comporte la soustraction de nom-

breuses grâces, qui sont accordées aux justes ou aux pécheurs ordinaires. C'est ce que le prophète Isaïe faisait remarquer lorsque, sous la figure d'une vigne, il reprochait l'ingratitude, l'endurcissement du peuple juif. « Et maintenant, je vous montrerai ce que je ferai, moi, à ma vigne. J'enlèverai sa haie, et elle sera au pillage, je détruirai sa muraille et elle sera foulée aux pieds. ,Ie la rendrai déserte ; elle ne sera jias sarclée, et elle ne sera pas labourée; les ronces et les épines s'élèveront et je commanderai aux nuées de ne pas répandre sur elle la pluie. » Is., v, 5 sq. Cf. S. Thomas, In exposit. in Is., c. v; S. Jean Chrysostome, In Is., V, 5, P. G., t. Lvi, col. 60.

Les secours divins refusés aux pécheurs endurci», ne sont pas seulement les grâces efficnees. Sous le nom de i)écheurs endurcis, les Pères de l'Église et les théologiens désignent une catégorie particulière de pécheurs. Or, il est certain que les péclieurs ordinaires et les justes, au moment où ils tombent dans le péché, n'avaient jKis la grâce efTicace pour résister, .\ussi, afin deconserver la distinction classique entre les pécheurs endurcis et ceux qui ne le sont pas, doit-on admettre que les premiers, non seulement n'ont pas la grâce efiicace, mais encore sont privés de certains secours spéciaux, tels que grâce immédiatement sufTisante, protection particulière de Dieu, éloigncment des tentations, etc. Voilà pourquoi saint Thomas, Cont. gentcs, 1. III, c. clxii, après avoir établi par de nombreuses et solides raisons que Dieu ne saurait être l'auteur du péché, explique certains textes de la sainte Écriture qui sembleraient atlirmer le contraire. « Ces textes, dit-il, doivent être entendus de telle sorte que Dieu ne donne pas à certaines i)ersonnes pour éviter le péclié le secours qu'il accorde à d'autres. Ce secours ne comporte pas seulement la grâce actuelle, mais encore nue protection extérieure qui écarte les tentations et brise l'effort des passions mauvaises. "

II. CoNTi'.ovEnsE. — (lalvin et les calvinistes soutenaient ((ue Dieu, par un décret positif, i)ré(lestine certaines âmes à la danniation éternelle et |)ar conséquent leur refuse toute grâce. Voir t. ii. col. 1 lOG-l 112. Cette doctrine est liérétique. Voir PnÉDEsTiNAïioN.

Que tous les pécheurs ordinaires reçoivent des grâces, avec lesquelles ils |iuissent se convertir, c'est l'opinion commune des théologiens, l'erronc admet que c'est une doctrine eatltotiquc.

Quant aux |iécheurs endurcis, il est hors de doute (pie plusieurs d'entre eux reçoivent non seulement des grâces sudisantes, mais encore des grâces edicaces. C'est, en elVet, un fait hislori(]ue que certains pécheurs endurcis se sont réellement et sincèrement convertis, saint Paul, saint .\ugustin et d'autres.

Si l'on considère l'ensemble des pécheurs endurcis, il est certain ((u'ils ne sont pas ])rivés des grâces de conversion, à cause de l'énormité ou de la nniltiludc de leurs ])échés. On sait, en effet, i)ar le traité De pœnitentia qu'il n'existe sur cette terre ni i)éché ni multitude de péchés irrémissible.

Du moins, Dieu ])eut-il refuser à certains ])écheurs endurcis toute i/râce de conversion à cause des personnes, en ])unition de certains ])échés? Quehjucs théologiens thomistes ont soutenu celte opinion, aujourd'hui al)andonnée (Hannez, Ledesma. (lodoy, Gonet, etc.).

Dans cpielles limites Dieu donne t il aux pécheurs endurcis la grâce sullisanle ])our se rouvert ir? Sans doute, Dieu peut enlever au péclieur la vie, ou l'usage (le la raison. Dans ce cas, il ne saurait être questifui de grâces suffisantes. Voilà pour(pioi n(uis nous oecuj)ons seulement du péche\ir enchirci rivant v[ ionissmil de l'usaf/e de lu raison; et nous afiirnions (pie la grâce sufllsante jiour se convertir ne lui fait pas défaut. Il est vrai (pi'il n'a pas toujours a s.i disposition la grâce

ENDURCISSEMENT

pour se convcrlir hic cl mine, mais, du moins, a-t-il la grâce de prier et, par la prière, le moyen de se disposer à la justillcalion.

D'autre part, il arrive le plus souvent que le pécheur endurci est bien éloigné de penser aux choses du salut et de la religion, il est donc évident qu'il n'est pas ;\ tout instant excité par la grâce à se convertir; mais Dieu lui donnera en temi)S opportun l'illuminatioTi de l'intelligence et rinsj)iration de la volonté, sullisantes pour qu'il puisse se convertir s'il le veut. Le temps opportun, où Dieu d'ordinaire distribue ces secours, c'est à l'occasion des grâces externes : la prédication, la maladie, les épreuves, les bonnes lectures, toutes circonstances qui incitent l'homme à la pénitence.

On peut citer un grand nombre de passages de la sainte Écriture où il est dit que Dieu endurcit les pécheurs. Exod.. x, 1. Dieu dit : « J'ai endurci le cceur de Pharaon el des Égyptiens, afin de faire des miracles sur eux et d'apprendre aux Israélites que je suis le Seigneur. » Nous lisons dans Isa'ie, xxxiii, 17 : « Vous avez endurci notre cœur afin de nous ôtcr la crainte de vos châtiments. «.Saint Paul conclut, Rom., ix, 18, « que Dieu a pitié de qui il veut et qu'il endurcit qui il lui plait ». S'il y a, disent les incrédules, un blasphème terrible, c'est d'enseigner que Dieu est la cause du péché; telle est, cependant, ajoutent-ils, la doctrine de Moïse, des prophètes, de l'Évangile et de saint Paul. Il n'y manque rien pour être un article de foi du christianisme, comme l'a soutenu Calvin.

D'autre part, saint Augustin, s'appuyant sur ces mêmes passages de l'Écriture, semble admettre que, dans certains cas. Dieu prive le pécheur endurci de toute grâce. Xe soutient-il pas contre les pélagiens que l'endurcissement des pécheurs est un acte positif de la puissance de Dieu? Lorsque Julien lui répond que les pécheurs ont été abandonnés à eux-mêmes par la patience divine, et non poussés au péché par sa puissance, le docteur de la grâce persiste à soutenir qu'il y a encore un acte de patience et un acte de puissance. Conlra Julianum, 1. V, c. ni, n. 1.3; c. iv, n. 15, P. L., t. xLiv, col. 791, 793. Aussi les théologiens de l'école augustinienne admettent que l'état d'endurcissement com])ort e une privation complète de toute grâce de conversion. Contre ces diflérents adversaires, nous devons établir et démontrer la proposition suivante.

m. Dk:monsthation. ■ — Personne, tant ((u'il est en vie, n'est endurci dans le mal au point de n'avoir pas la grâce, au moins médiatement suffisante, pour sauver son âme. Cette vérité catholique est fondée sur l'Écriture sainte, le témoignage des Pères de l'Église et la raison théologique.

1° Argument d' Écriture sainte. — « Je vis, moi, dit le Seigneur Dieu; je ne veux pas la mort de l'impie, mais que l'impie se détourne de sa voie et qu'il vive. Détournez-vous, détournez-vous de vos voies très mauvaises et pourquoi mourrez-vous, maison d'Israël?... Mais si je dis à l'impie : tu mourras de mort, et qu'il fasse pénitence de son péché..., tous les péchés qu'il a commis ne lui seront point imputés. « Ezech., xxxiii, n, 14, 16. « Convertissez-vous et faites pénitence de toutes vos iniquités, et l'iniquité ne vous sera pas à ruine. » Ezech., xvni, 30. « Si vos péchés sont comme l'écarlate, comme la neige ils deviendront blancs, et s'ils sont rouges comme le vermillon, comme la laine ils seront blancs. » Is., i, 18. Ces expressions sont générales, elles n'admettent aucune exception et comprennent, par conséquent, les pécheurs endurcis. « Mais vous avez pitié de tous, parce que vous pouvez tout, et vous dissimulez les péchés des hommes à cause du repentir. Car vous aimez tout ce qui est et vous ne ha'issez rien de ce que vous avez fait... Vous êtes indulgent envers tous, parce que tout est ;\ vous, Seigneur

qui aimez les âmes. ■ Sap., xi, 24, 39. '< Le Seigneur agit patiemment à cause de vous, ne voulant pas. même que quelques-uns périssent, mais que tous recourent à la pénitence. » II Pet., m, 9. Cf. Luc, v, 31 sq. ; xv, 1 sq. ; I Tim., n, 4 stj.

Bien plus, la sainte Écriture invite en termes formels et pressants les pécheurs endurcis à se convertir. « Convertissez-vous à mes remontrances... Parce que j'ai appelé et que vous avez refusé de m'enlendre, que j'ai tendu ma main et qu'il n'y a eu personne qui m'ait regardé, que \ous avez méprisé tous mes conseils et négligé mes réprimandes, moi aussi, à votre mort je rirai. » Prov., i, 23. " Est-ce que tu méprises les richesses de sa bonté, de sa patience, de sa longanimité? Ignores-tu que la bonté de Dieu t'invite à la pénitence? Cependant par ta dureté et ton cœur imj)énitent, tu t'amasses un trésor de colère pour le jour de la colère et de la manifestation du juste jugement de Dieu. » Rom., ii, 1. Cf. Sap., xii,20 sq. ; Act., VII, 51.

2° Argument des Pérès de l'Église. — Saint Augustin traite de l'endurcissement dans son traité LUI, In Joa. Expliquant ce texte de saint Jean -.Proplerea non potercmt credere, quia iterum dixit Isaias : Excsecavit oeulos corum cl induravil cor eorum..., Joa., xii, 39, il se propose l'objection suivante : « S'ils n'ont pu croire, comment y a-t-il péché pour un homme de ne fairs point ce qu'il ne peut pas faire? In Joa., tr. LUI, n. 5, P. JL., t. XXXV, col. 1776, et il répond en ces termes : ' Ils ne pouvaient pas croire parce que le prophète Isaïe avait prédit ce résultat; nais le prophète avait prédit cet événement parce que Dieu l'avait prévu. Si vous me demandez pourquoi ils n'ont pas voulu croire, je vous réponds : parce qu'ils ne voulaient pas, » n. 6. Cette impuissance à croire n'a rien d'étonnant en ceux dont la volonté est orgueilleuse au point d'ignorer la justice de Dieu pour rechercher leur justice propre... Lors donc qu'il est dit, ils ne pouvaient pas, entendez : ils ne voulaient pas; de même qu'il est dit de Dieu, notre Seigneur : il ne peut pas se nier. Il Tim., Il, 13... Que Dieu ne puisse pas se nier, c'est la gloire de la volonté divine, que ceux-ci ne puissent pas croire, c'est la faute de la volonté humaine, n. 9. « Si donc ils ne pouvaient croire, ce n'est pas que l'homme ne puisse se convertir, mais parce qus l'obstination dans leur sens propre empêchait la croyance, » n. 10. Pourquoi Dieu ne leur donne-t-il pas une grâce efiicace qui les aide â croire? « C'est, répond le saint docteur, à cause de la volonté perverse de ces hommes, »■ n. 6, 7. De tout ceci il ressort clairement que l'obstacle à la conversion des pécheurs endurcis, ce n'est pas le défaut de grâce sulfisante, mais bien la mauvaise volonté de ce\ix-ci qui résistent à la grâce.

Le même docteur, commentant les paroles de saint Paul aux Romains, i, 28, s'exprime en ces termes : '1 Voilà l'aveuglement de l'âme, celui qui est afTIigé de cette cécité, est privé de la lumière intérieure de Dieu, mais pas entièrement, tant qu'il est en cette vie. Il y a, en effet, les ténèbres extérieures, qui se rapportent plutôt au jour du jugement; alors tout homme qui aura refusé de se convertir, quand il en était temps encore, se trouvera séparé totalement de Dieu. » Inps. vi, n. 8, P. L., t. xxxvi, col. 94. De là, saint Augustin tire cette conclusion : <: Il ne faut jamais désespérer du salut du pécheur si obstiné soit-il, tant qu'il est en vie, et l'on a raison de prier pour celui dont on ne désespère pas. » Retract., 1. I, c. xix, n. 7, P. L., t. xxxii, col. GIG. Saint Prosper dit aussi : « Dieu ne barre jamais la route au retour cUi pécheur, jamais il ne prive quelqu'un de la possibilité de Liire le bien. » Resp. XV ad object. Vincent., P. L., t. li, col. 85. L'auteur anonyme de l'ouvrage: De voeationc yentium <\\i encore : « Xous croyons que le secours de la grâce n'est

ENDURCISSEMENT

jamais entièrement refuse à aucun liomme. « L. I, c. XXI, P. L., t. M, col. 674. « Ces bienfaits, alors même qu'ils n'ont procuré aux pécheurs endurcis aucun remède pour leur conversion, prouvent cependant que leur endurcissement ne doit pas être imputé à la volonté divine, mais à leur volonté propre. » L. II, c. xiii, P. L., t. M, col. 698.

Au témoignage des Pères de l'Église s'ajoute celui des théologiens; il suiïira de citer saint Thomas, le prince de la théologie. « C'est une erreur de soutenir qu'il puisse se trouver en cette vie un seul péché dont on ne puisse se repentir. D'abord parce cjue cela serait la négation du libre arbitre, ensuite parce que cela détruirait la vertu de la grâce qui peut exciter des sentiments de pénitence dans le cœur de tout pécheur, quel qu'il soit. Siim. iheoL, 111% q. i.xxxvi, a. 1. » Il est manifeste que l'homme n'est jamais tellement obstiné dans le mal qu'il ne puisse coopérer à son relèvement. La passion, en etïet. peut être brisée et réformée, les mauvaises habitudes ne corrompent jamais totalement le cœur, la raison n'adhère jamais à l'erreur avec une pertinacité telle qu'elle ne puisse s'en déprendre par une étude appropriée. » Qusest. (lisp. De vcritate, q. xxiv, a. 11. Donc si, dans le cœur du pécheur endurci, « les mouvements vers le bien sont affaiblis, » il n'en demeure pas moins» qu'il pcuty donner son consentement s'il le veut. »

Sans doute, on trouve parfois dans les écrits des Pères des expressions de ce genre : « l'homme peut tomber dans le péché par manque de grâce; » mais il s'agit — et le contexte l'indique — de la grâce efficace, d'une grâce abondante, de celle que l'auteur inconnu du De vocationc (jentium appelle misericonliam specialeni par opposition à hcnigniUilcm generalem, c'est-à-dire la grâce suffisante, que Dieu ne refuse â personne,!. II, c.xxv, xxxi, P.L.,\. i.t,co1. 7 10 sq., 716.

3" Aryumenls de raison théologique. — 1. Dieu veut, d'une volonté positive et agissante, le salut de tous les hommes. I Tim., ii, 4 sq. Or, s'il excluait le pécheur endurci de toute grâce, même de 1.'. grâce médiatement sufTisante, il n'aurait plus cette volonté positive et agissante de sauver tous les hommes. De cette volonté salvi tique universelle de Dieu, il suit que Dieu veut que nous priions pour tous les hommes sans exclure personne, il suit encore que Dieu accorde à tout homme, et donc au pécheur endurci, 'a vrâce de la prière. C'est ce que remarque saint Augustin : Il reste toujours au pécheur la volonté de i)rier, volonté qui est un fruit de la grâce. Relract., 1. I, c. xv, n. 1, P. L., t. xxxii, col. 609.

2. C'est pour le pécheur une obligation grave de faire pénitence, de se convertir, de revenir à Dieu. L'ficriture sainte est pleine des exhortations que Dieu fait au pécheur de se convertir. Il suffit (U' lire les textes cités plus haut. D'autre part, nous savons i)ar la condamnation de l'Iiérésie de Pelage que, sans le secoiu-s de la grâce surnaturelle, l'homme est incapable d'opérer sa conversion salutaire. Il ne peut donc se faire que le pécheur endurci se lrou\ e privé de foute grâce, il ne saurait être responsable de ce triste état et jus ticiabic de la colère divine, s'il n'avait pas le pouvoir de se convertir, et ce pouvoir "-uppose la grâce.

3. I, 'Église oblige tous les |)écheurs sans exception à confesser une fois l'an leurs péchés et à recevoir la sainte eucharistie. Mais le pécheur, pour recevoir ces deux sacrements, doit préalablement cflecluer une conversion sincère, se repentir de ses pécliés et revenir à Dieu. Tout cela postule le secours divin et le coin mandement de l'Kglise, sous peine d'être impie et sacrilège, suppose donc que le pécheur endurci n'est pas privé de toute grâce.

IV. On.iF.f;TioNS. — Contre la doctrine catholique que nous avons exposée JuscpTà présent, on ])roposc

un certain nombre d'objections tirées de la sainte Écriture et de saint Augustin. Voici les principales :

1° Écrilure sainte. — 1. Exod., x, 1 : « Dieu dit : j'ai endurci le cœur de Pharaon et des Égyptiens, afin de faire des miracles sur eux et d'apprendre aux Israélites fjue je suis le Seigneur. » C'est le propre non seulement de l'hébreu, mais de toutes les langues, d'exprimer comme cause ce qui n'est qu.'occasion. On dit d'un homme qui déplaît qu'il donne de l'humeur, qu'il fait enrager; d'un père trop indulgent qu'il pervertit et perd ses enfants; souvent c'est contre leur intention; ils n'en sont donc pas la cause, mais seulement l'occasion, de mênie les miracles de ÎMoïse et les plaies d'Égyjîte étaient Voceasion et non la cause de l'endurcissement de Pharaon. La patience de Dieu produit souvent le même effet sur les pécheurs, Dieu le prévoit, le prédit, le leur reproche; ce n'est donc pas lui qui est la cause directe. Il pourrait l'empêcher sans doute, mais l'excès de leur malice n'est pas un titre pour engager Dieu à leur donner des grâces plus fortes et plus abondantes. Il les laisse donc s'endurcir, il ne les en empêclie point, c'est tout ce cjuc signifie l'expression endurcir les pécheurs.

C'est dans le même sens qu'il est dit, dans les Livres saints et dans les écrits des Pères, que Dieu abandonne les pécheurs, qu'il délaisse les nations infidèles, qu'il livre les impics à leur sens réprouvé, etc. Cela ne signifie point que Dieu les prive absolument de toute grâce, mais qu'il ne leur en accorde pas autant qu'aux justes; qu'il ne leur donne pas autant de secours qu'il l'a fait autrefois, ou qu'il ne leur donne jias des grâces aussi fortes qu'il le faudrait pour vaincre cflicaccnient leur obstination.

En effet, c'est un usage, commun dans toutes les langues, d'exprimer en termes absolus ce qui n'est vrai que par comparaison. Ainsi, lorscpi'un père ne veille i)lus avec autant de soin qu'il le faisait autrefois, ou qu'il le faudrait, sur la conduite de son fils, on dit qu'il l'abandonne, qu'il le livre à lui-même; s'il témoigne à l'aîné plus d'affection qu'au cadet, on dit que celui-ci est délaissé, négligé, pris en aversion, etc. Ces façons de parler ne sont jamais absolues, mais personne n'y est trompé, parce que le sens relatif est consacré par l'usage. On doit raisonner de même sur les textes où il est dit que Dieu areuf/le les pécheurs, puisque l'Écriture nous enseigne qu'ils sont aveuglés par leur propre malice. Sap., ii, 21. « Dieu, dit encore saint Augustin, aveugle et endurcit les pécheurs en les abandonnant, et en ne les secourant pas. » In Joa., tr. LUI. n. 6, P. /,., t. xxxv,col. 1776. Or, nous venons de voir en quel sens Dieu les abandonne et ne les secourt pas.

2. Mais il y a quelques uns de ces passages qui mcrileiit une attention particulière. Dans Isa'ie, vi. 9, Dieu dit au prophète : Va et dis â ce peuple : Écoutez et n'entendez pas, voyez et gardez-vous de connaître. Aveugle le cœur de ce peuple, appesantis ses oreilles et ferme lui les yeux de peur qu'il ne voie, n'ententle, ne comprenne et ne se convertisse et (jue je ne le guérisse. ■' Isaïe n'avait certainement pas le i)ouvoir de rendre les Juifs sourds et aveugles; mais Dieu lui ordonnait de leur reprocher leur endurcissement et de leur prédire ce qui arriverait. .Mnsi. apcnqlr ce peuple signifie sinqilcment : dis-lui el reproche-lui qu'il est aveugle.

L'Évangile fait plus d'une fois allusion à celte pro|)hétie. Dans saint Matthieu, xni, 13. .lésus-Chrlst dit des .Juifs : - .le leur parle en paraboles, iiarce qu'ils regardent et ne voient pas, ils écoutent et ils n'entendent ni ne comprennent pas. Ainsi s'accomplit en eux la prophétie d'Isa'ie qui a dit : Vous écoutercx cl n'entendrez i)as, etc. En effet, le cœur de ce peuple est appesanti. Ils écoutent grossièrement, Ils ferment

ENDURCISSEMENT

les yeux de peur de voir, d'entendre, de comprendre, de se convertir et d'être guéris. » Dans saint Marc, IV, 12, le Sauveur dit à ses disciples: « 11 vous est donné de connaître les mystères du royaume de Dieu; mais pour ceux qui sont dehors, tout se passe en paraboles, afin que voyant ils ne voient pas, qu'écoutant ils n'entendent pas, qu'ils ne se convertissent pas et que leurs péchés ne leur soient pas remis. »

Dans saint Jean, xii, 39, il est dit des Juifs que, malgré la grandeur et la multitude des miracles de Jésus-Christ, « ils ne pouvaient pas croire, parce qu'lsaïe a dit : il a aveuglé leurs yeux et endurci leur cœur, de peur qu'ils ne voient, n'entendent, ne se convertissent et que je ne les guérisse. » Saint Paul applique encore aux Juifs cette prophétie. Act., xviii, 25; Rom., xi, 8.

Il suffit de comparer ces divers passages pour en comprendre le vrai sens; saint Matthieu s'est exprimé d'une manière qui ne fait aucune difficulté; mais, comme le texte de saint Marc paraît plus obscur, les incrédules s'y sont attachés, et ils en concluent que Jésus-Christ parlait exprès en paraboles, afin que les Juifs n'y entendissent rien et refusassent de se convertir.

a) 11 est clair qu'au lieu de lue dans le texte afin que, il faut traduire : de manière que : c'est la signification très ordinaire du grec îva et du latin ut et cette traduction fait déjà disparaître la plus grande difficulté. « Pour ceux qui sont dehors tout se passe en paraboles, de manière que, voyant, ils ne voient pas, etc. » C'est précisément le même sens que dans saint Matthieu.

b) Il n'est pas moins évident que des paraboles, c'est-à-dire des comparaisons sensibles, des apologues, des façons de parler populaires et proverbiales, étaient la manière d'instruire le plus à la portée du peuple, et la plus capable d'exciter son attention : non seulement c'était le goût de la méthode des anciens, et surtout des Orientaux, mais c'est encore aujourd'hui le genre d'instruction que le peuple saisit le mieux. Ce serait donc une absurdité de supposer que Jésus- Christ s'en servait, afin de n'être ni écouté, ni entendu.

c) Pourquoi était-il donné aux apôtres de connaître les mystères du royaume de Dieu, et pourquoi cela n'était-il pas accordé de même au commun des Juifs? Parce que les apôtres interrogeaient leur Maître en particulier, afin d'apprendre de lui le vrai sens des paraboles; l'Évangile leur rend ce témoignage. Les Juifs, au contraire, s'en tenaient à l'écorce du discours, et ne se souciaient pas d'en savoir davantage. Loin de chercher à se mieux instruire, ils fermaient les yeux, ils se bouchaient les oreilles, ]iarce qu'ils refusaient de se convertir. Tout se passait donc en paraboles, à leur égard; ils se bornaient là et n'allaient pas plus loin, de manière qu'ils écoutaient sans rien comprendre, etc. C'était donc un juste reproche que Jésus-Christ leur faisait, et non une tournure malicieuse dont il usait à leur égard. Cf. P. Lagrange, Évangile selon saint Marc, Paris, 1911, p. 95-103.

Mais saint Jean dit qu'ils ne pouvaient pas se convertir. '< Si l'on me demande, dit à ce sujet saint Augustin, pourquoi ils ne le jiouvaient pas, je rciionds d'abord, parce qu'ils ne le voulaient pas. » In Jou., tr. LIlI,n.6,P.L.,t.xxxv,col.l77r).En effet, lorsque Tious parlons d'un homme qui a beaucoup de répugnance à faire une chose, nous disons qu'il ne peut pas s'y résoudre, cela ne signifie point qu'il n'en a pas le pouvoir.

A la vérité, saint Jean semble attribuer cette incrédulité à Dieu lui-même : // a aveuglé leurs ijcuxel endurci leur eo'ur, etc. Mais cet évangéliste savait que le passage d'isaïc était très connu, qu'il n'était |ias nécessaire de copier servilement la lettre, pour en

faire prendre le sens. Or, nous avons vu que dans ce ])rophète, aveugle ce peuple, signifie : déclare-lui qu'il est aveugle et reproche-lui son aveuglement.

On expliquera de la [même manière Amos, i, 3; Heb., XII, 19; Il Mach.,' ix, 13.

2° Saint Augustin. — 1. A la vérité, saint Augustin répète en plusieurs endroits que Dieu a voulu l'endurcissement des pécheurs, mais, par là, il entend que Dieu l'a permis, ne l'a pas empêché. Il dit que Pharaon s'endurcit lui-même, et que la patience de Dieu en fut l'occasion. Liber de gratta et libéra arbitrio, n. 45, P. L., t. xliv, col. 906; Serm., lvii, n. 8, P. L., t. xxxviii, col. 390; In ps. civ, n. 17, col. 1398. « Dieu, dit-il, endurcit, non en donnant de la malice au pécheur, mais en ne lui faisant pas miséricorde. EpisU, cxciv, ad Sexlum, c. m, n. 1, P. L., t. xxxiii, col. 871. » Ce n'est donc pas qu'il lui donne ce qui le rend plus méchant, mais c'est qu'il ne lui donne pas ce qui le rend meilleur. Ad Simplicianum, q. n, n. 15, P. L., t. XL, col. 119. « C'est-à-dire une grâce aussi forte qu'il la faudrait pour vaincre son obstination dans le mal. » In Joa., tr. LUI, n.G sq., P. L.,t. xxxv, col. 177G.

En cela même consiste l'acte de puisscmce que Dieu exerce pour lors; cette puissance ne brille nulle part avec plus d'éclat que dans la distribution qu'elle fait de ses grâces en telle mesure qu'il lui plaît. « Pelage, dit-il, nous répondra peut-être que Dieu ne force personne au mal, mais qu'il abandonne seulement ceux qui le méritent, et il aura raison. » De nalura et gralia, c. xxiii, n. 25,P. /-., t. xliv, col. 259. C'est par ces passages qu'il faut expliquer ce qui paraîtrait plus dur dans d'autres endroits des ouvrages de ce Père. Lorsqu'on olijectc à saint Prosper que, selon saint Augustin, Dieu pousse les hommes au péché, il répond que c'est une calomnie. « Ce ne sont pas là, ditil, les œuvres de Dieu, mais du diable, les pécheurs ne reçoivent pas de Dieu l'augmentation de leur iniquité, mais ils deviennent plus méchants par eux-mêmes. » Ad capit. Gallor., resp. 11 et sent. 11, P. L., t. Li, col. 72.

2. Saint Augustin, Expositio quarumdam propnsit. in Epist. ad Rom., c. lxii, P. L., t. xxxv, col. 2080, s'exprime en ces termes au sujet de l'endurcissement de Pharaon : « Le refus d'obéissance ne saurait lui être imputé, puisqu'un cœur endurci ne peut obéir, mais par son infidélité précédente il a mérité son état d'endurcissement, et ce péché d'infidélité lui est imputé. »

Mais, dans ce passage, saint Augustin s'appuie sur une théorie erronée del'initiumfîdei qu'il a rétractée et condamnée dans la suite. Soutenant l'erreur des semipélagiens que Vinitium fidei n'est pas un don de Dieu, mais ce par quoi nous obtenons tous les autres dons de Dieu, il enseigne dans le traité même d'où est tirée l'objection que si les bonnes œuvres que nous faisons avec le secours divin nous sont légitimement imputées, toutefois l'acte de foi doit nous être imputé à un titre spécial. Il provient, en effet, exclusivement de nous et il est le principe des autres actes surnaturels. Or, cette doctrine fausse, qu'il a lui-même formellement condamnée, saint Augustin la confirme par l'exemple de Pharaon. On doit imputer à Pharaon le premier péché qui a mérité son endurcissement, mais non pas les péchés consécutifs à l'endurcissement. Ceci doit être entendu de celte imputation spéciale que saint Augustin attribuait à Vinitium fidei et puisque le saint docteur a reconnu, rétracté et condamné son erreur sur Vinitium fidei, l'application faite à l'endurcissement de Pharaon tombe d'ell?mcme. Voir t. i. col. 2378 2380. 2107-2408.

Consulter les traités de la giâce à l'article Disfrihutii^n des grâces. C. Antoine.

ÉNEE

ENFANTS (DEVOIRS ENVERS LEURS PARENTSl

ÉNÉE, cvêque de Paris, mort le 25 décembre 870. Il était cliancelier de Cliarles le Cliauve et il avait été loué, pour les services rendus à l'Église dans cette charge, par les évêques de la province de Sens, Episl., xcix, P. L., t. cxix, col. 574, lorsque, en 853, il fut choisi pour gouverner le diocèse de Paris. Il assista à presque tous les synodes qui se tinrent à cette époque dans l'empire des Francs, et ce fut lui que les évêques de la province de Sens, pour satisfaire aux désirs du pape Nicolas I^', désignèrent pour venger l'Église romaine des accusations de Photius et de ses partisans. Dans ce but, Énce composa, en 868, un traité Advcrsus Grœcos, qui est un recueil de textes des Pères et des écrivains ecclésiastiques en faveur de la doctrine et des coutumes des Occidentaux. Cette lettre fut publiée par dom d'Achery, Spicilcgiurn, 13 in-4<>, Paris, 1655-1677, t. vu a, p. Isq.; 3 in-fol., Paris, 1723, t. i, p. 113-148. Elle est reproduite dans P. L., t. cxxi, col. 685-762.

Fabricius, Biblioiheca lalina mediœ a'ialis, in-S", 1838, 1. 1, p. 25; Histoire litléraire de la France, t. v, p. 386; dom M. l'clibien. Histoire de la uille de Paris, 5 in-fol., Paris, 1725, t. I, p. 95; Gallia christiana, in-fol., Paris, 1744, t. VII, col. 33; dom Ceillier, Histoire qénirale des auteurs ecclésiastiques, in-4"', 1754, t. xix, p. 21G; Hurtcr, Xomenclator, 3" édit., 1903, t. i, col. 786.

B. Heurtebize.

ENFANTS (Devoirs envers leurs parents).

— I. Vertu. II. Précepte. III. Pratique.

I. Vertu. — L'ensemljlc des devoirs des enfants envers leurs parents forme l'objet de la piété filiale, vertu qui se rattache à la justice comme partie potentielle. Cf. Thomas, Siim. llicol., Ih II', q.ci, a. 1, 2. Aucun bien d'ordre purement naturel ne saurait égaler le bienfait de l'existence qu'a|)rés Dieu nous devons à nos j)areiits; voilà pourquoi la piété filiale, quel que soit son dévouement, est incapable d'acquitter coniplctenient la dette que nous avons contractée à l'égard de nos i)arcnts. Dans la classification des vertus, la piété filiale est donc rangée parmi les annexes ou parties potentielles de la justice. Parentilnis, dit saint Thomas, non potest secundum irqualilateni recompensari qiiod eis debclur, ut patct per Philosophiun in V U l Elhiconim. El sic adjiingitur piclas jusliliœ. Sum.lhcol., II' II'i, q. i.xxx, a. unicus. Sansdoute, siun lils sauve la vie à ses parents, il leur rend, en quelque sorte, ce qu'il a reçu d'eux. Cependant, s'il conserve à ses parents la vie corporelle, ce n'est pas à lui, à vrai dire, qu'ils doivent l'existence; tandis que, sans ses parents, le fils n'aurait jamais existé. Il n'y a donc pas, niênu- dans ce cas, parfaite réciprocité entre le fils et les parents. Il en serait autrement, et même on serait en droit de dire que les parents ont reçu de leur enfant ])lus qu'ils ne lui ont donné, si celui-ci leur procurait des biens de l'ordre surnaturel, si, par exemple, il les éclairait des lumières de la vraie foi, et les réconciliait avec Dieu. .Marc, Iiislitiilionrs nvindrs, n. 688.

L.i piété filiale se manifeste, selon les circonstances, par divers actes, tels que témoignases d'amour et de respect, obéissance, assistance. Notons (pie l'amour Inspiré par la piété filiale diffère <lc l'amour de charité. La piété filiale nous fait aimer nos parents en tant que nous leur devons le bienfait de l'existence. Par la charité, nous aimons le prochain, y comi)ris nos jiarents, pioptrr iJcum, cl in quantum ordinanlur ad Druin. Voir l. II, col. 22.56-2257. Il va sans dire que la piété filiale, comme les autres vertus morales, peut être informée par la charité.

II. PiifvCKPTi;. — Les ])rinci|)aux devoirs des en fants envers leurs j)arents découlent, comme conclusions immédiates, des premiers principes du droit naturel; aussi n'ont ils jamais été com|)lètcmenl ignorés, même des peuples les i)lus barbares.

La loi naturelle devait trouver son expression dans le décalogue. Les devoirs des enfants envers leurs parents sont l'objet du quatrième commandement qui est formulé en ces termes dans la loi donnée par Dieu à Mo'ise : Honora palrcm inum cl muircn} iuam, ut sis longœvus super tevram, quam Dominus Dcus luus dabil libi. Exod.,xx, 12. Le même précepte est énoncé dans le Deutéronome, v, 16. Ce n'est pas sans raison que le texte sacré se sert de l'expression que la Vulgate traduit par honora. Scile auleni in le<je, lisonsnous dans le catéchisme du concile de Trente, posila est honoris vox, non amoris, aui mclus, eliani si valdi anuindi ac meluendi parentes sint. Etenini qui amat non scmper observai et vencratar: quimctuil non semper diliçjit : quem vcro aliquis ex animo honorai, item amat cl verelur. Catecliismus adparochos. De quarto preeceplo. On pourrait citer une foule de passages des livres tant de l'Ancien que du Nouveau Tistament où il est question des devoirs des enfants; les livres sapientiaux, entre autres, y reviennent très souvent. Voir Exod., XXI, 15; Dent., xxi, 18-21; xxvii, 16; Prov., I, 8; XV, 5; xix, 26; xxx, 17; Eccli., m, 8-18; vu, 30; Tob., IV, 3-4; Eph., vi, 1-3; Col., m, 20. Notre- Seigneur lui-même a rappelé le quatrième précepte, en le dégageant de certaines fausses interprétations des scribes et des pharisiens. IVIatth., xix, 19; xv, 3-7. Au précepte et à l'exhortation les Livres saints joignent la leçon de l'exemple. L'histoire de Cliam et celle d'Absalom nous montrent comment sont punis les enfants qui manquent de respect envers leurs ])arents, ou se révoltent contre eux. Gen., ix, 22-27; II Reg., xviii, 14. Nous voyons dans la Genèse le prix que les anciens patriarches attachaient à la bénédiction paternelle, xxvii; xlviii. De beaux modèles d'obéissance et de respect à l'égard des parents nous sont donnés par Isaac, Joseph, Salomon, le jeune Tobie, les Héchabites. Gen., xxii, 2-11; xlv, 3; III Reg., H, 19; Tob., v; ,Ier., xxxv, 1-12.

Les devoirs des enfants intéressent le législateur civil par les côtés où ils touchent à l'ordre public. Aussi les codes anciens et modernes s'en sont-ils occui)és, et ils ont édicté diverses prescriptions qui interi)rètent d'une manière plus ou moins heureuse le droit naturel et divin, notamment en ce qui concerne le respect et l'assistance dus aux i)arents. Code civil français, art. 205 sq.

111. Pratique. — 1" Amour cl respect. — Les enfants doivent aimer sincèrement et du fond de leur cœur ceux à qui ils sont redevables du bienfait de la vie et de l'éducation, (k-lui qui serait assez dénaturé pour souhaiter du mal à ses parents, ])()ur leur causer une peine injuste, pécherait contre la charité et contre la piété fdiale. Marc, Inslilutionrs morales, Rome, 1911, t. I, n. 694.

A l'amour doit se joindre le resjjcct extérieur. C'est un point qui se recommande tout spécialement à l'attention des prédicateurs et des catéchistes, la notion du respect étant, de nos jours, fort affaiblie. L'irrévérence à l'égard des i)arents peut aller facilement jusqu'au péché mortel. Ainsi, à moins (ju'ils ne soient excusés par l'ignorance ou l'irréflexion, pèchent mortellement ceux qui adressent à leurs parents des propos gravement injurieux. On exagérerait cependant en taxant de péché mortel celui (\m, par élourderie, se permettrait de contrefaire ses parents, ou de tenir sur leur compte des propos un peu irrévérencieux, surtout si c'était en leur absence.

Il va s;uis dire qu'ils pfchent gravement ceux (|ui ont la criminelle audace de frapi)er leurs parents ou même de lever la main contre eux. On excuse cependant celui qui se trouverait dans un cas de légitime défense, ou qui, pour donner les soins nécessaires à des parents tombés dans l'enfance ou la déiiiciicc

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