II. DocTHiNE. — l» Les encralilcs. — Le titre
d'encratites qu'ils revendiquaient, iyxpatsïç d'après saint Irénée, Cont. hœr., i, 28, P. G., t. vu, col. 690, Èy-tpaTYjTai d'après Clément d'Alexandrie, Pœd., ii, 2, P. G., t. VIII, col. 429, ou iY/.paTÎrat d'après les Philosophoumena, VIII, vu, 20, loc. cit., devint le mot usuel pour désigner dans un sens péjoratif ceux dont l'ascétisme était regardé comme entaché d'hérésie, parce qu'ils pratiquaient la continence par esprit d'impiété et de haine, iyy.pâTeijcv 5ti 5v7'7cSî'a; -/.et': çi>,a7rE/0/5ij.ocj'jvri; xaTaYyéXXouTt. Clément d'Alexandrie. Sfrom., III, 5, P. G., t. viii, col. 1144. La doctrine qu'ils professaient, c'est qu'il faut s'abstenir de viande et de vin dans l'alimentation et de tout rapport conjugal dans le mariage. Pourquoi? Pour pratiquer la mortification. Pourquoi encore? Pour ne point participer à l'œuvre essentiellement mauvaise du démiurge. Les motifs d'une telle abstention et d'une telle continence étaient donc suspects. Fidèles aux enseignements de saint Paul, les époux chrétiens des premiers temps savaient garder la continence pour quelques jours afin de vaquer plus librement à la prière; mais les nouveaux sectaires prétendaient que l'exception devait être la règle et qu'une continence absolue s'imposait à tous et toujours pour mieux combattre l'impureté et ses funestes effets. Dans ces conditions, à quoi bon le mariage? 11 n'était plus un remède approprié à la faiblesse de l'homme contre la concupiscence ni un état naturel pour perpétuer l'espèce humaine; il n'y avait donc qu'à le condamner et à le supprimer, ce qui devait entraîner la disparition du genre humain. La conséquence était grave; c'était du reste se heurter à la fois contre l'autorité de Dieu, auteur de l'union légitime de l'homme et de la femme, contre le Christ qui avait assisté aux noces de Cana, et contre saint Paul qui avait i)rescrit qu'on honorât le mariage. Fleb., xin, 4. Rien de plus vrai, sans doute, mais d'autres témoignages scrijiluraires, où la continence est particulièrement reconunandée, étaient mis en avant pour légitimer l'encratisme aux dépens du mariage; nous verrons plus bas lesquels et par quels procédés d'exégèse, quand nous rapporterons la réfutation qu'en fit Clément d'Alexandrie. Du reste, l'ivcriture n'était pas la seule source où ils cherchaient la justification de leurs erreurs; il était d'autres livres où ils puisaient à pleines mains.
2° Aulorilés inuoquécs. — Durant 1(? ii"^ siècle, en effet, parurent maints apocryphes qui favorisaient particulièrement les tendances encratites au détriment de la saine pratique religieuse. Les Actes de Paul, bien que d'une doctrine opposée à la gnose, recommandaient la continence d'une manière beaucoup plus accentuée que la prédication ecclésiastique, tout comme si elle constituait l'essentiel du christianisme. Les Actes de TIjonuis présentaient de même l'ascétisme. Et les Actes de Pierre, de Jean, empreints de docétisme, surtout ceux de .lean, offraient une tendance ascétique très prononcée. « En quelque proportion, dit M'ir Duchesne, Histoire ancieiuie de l'fùjlisc, 2" édit., Paris, 1907, t. I, p. .014, que l'hérésie gnostique soit, en ces écrits, combinée avec l'orthodoxie, une chose est sfire, c'est qu'ils ont tous une même tendance, la tendance encratite, opposée aux rapports sexuels, même dans le mariage, et à l'usage des aliments forts, la viande et surtout le vin. Il ne s'agit pas ici de renoncement individuel, mais de règle générale : tout chrétien doit être ascète, continent, encraliciue. (^e ])rogrammc n'était pas nouveau. On l'africhait déjà au temps des a]iôtres; la ))rcn)ière Épitre à Timotliée le condamne éncrgiquement. Dès ce temps-là sans doute il se rattachait à des idées suspectes sur le créateur et la création. Au II" siècle, ces idées s'ex|)rimcnt dans les diverses formes de la gnose et dans l'enseignement marcionite. Cie ne fut ])as, loin de là, une recommanda-
ENCRATITES
tion pour l'ascèse, mais plutôt une raison de la soupçonner, même quand elle pouvait paraître inofîensive. Il y avait peut-être des encratites qui s'en tenaient à leurs observances, mais il est rare qu'on parle d'eux sans qu'il ne se révèle quelque accointance fâcheuse. » Cette accointance venait précisément de la gnose, dont les infiltrations avaient pénétré les divers apocryphes de l'époque, et dont les principes s'étalaient dans des traités spéciaux ou dans des ouvrages d'une portée plus générale.
3° Les principaux chefs. — Parmi les principaux théoriciens de l'cncratisme, il faut citer, par ordre chronologique, Jules Cassien, le maître doeète qui composa un ouvrage spécial sur la matière, intitulé Ilspi s-jvou/i'ai; ou HeçA iyxpaTciaç, voir Cassien I, puis et surtout Tatien. C'est à Tatien, en effet, que saint Irénée rattache les encratites, ainsi qu'à Saturnin et à Marcion. Cont. hœr., i, 28, P. G., t. vu, col. 690. Tatien passe surtout pour avoir été le vrai chef des encratites. Saint Jérôme l'appelle piinceps cncratilariim. Epist., xlviii, 2, P. L., t. xxii, col. 494. Fit-il de tous lespartisansdel'ascétismeoutréunesecte à part et l'organisa-t-il comme une église? C'est ce qu'il est assez difficile de prouver. Beaucoup d'encratites pourtant, embrassant sa doctrine, prirentsonnompour se bien distinguer des autres. Toujours est-il queTatien doit être regardé comme l'un des auteurs responsables du mouvement encratite, qui se prononça dans l'Église à la fin du ii" siècle et se poursuivit sous des noms multiples et avec des fortunes diverses jusqu'à la fin du iv" siècle. Après avoir vaillamment défendu le christianisme sous le patronage et à l'exemple de saint Justin, il avait quitté Rome, vers 172, parce que ses principes et ses doctrines avaient déplu aux chefs de l'Église, et se retira en Orient, soit à Édesse, soit à Daphné près d'Antioche. Peut-être était-il tombé déjà dans les erreurs gnostiques du docétisme, du dualisme et d'un encratisme outré. En tout cas, il ne tarda pas à montrer qu'il avait subi la néfaste influence de la gnose et il se fit l'écho de Marcion. Comme Marcion, il regarde la matière comme le siège du mal et l'œuvre du démiurge; il réduit l'incarnation du Verbe à une pure apparence et supprime les géné;ilogies du Christ dans son Diatessaron ; il voit dans l'union conjugale le fruit de l'arbre défendu, une œuvre satanique et proscrit en conséquence le mariage; il interdit l'usage de la viandeet duvincommetrop favorables à l'intempérance et à l'incontinence; enfin à toutes ces erreurs empruntées il en ajoute une autre, qui lui est personnelle, il nie le salut d'Adam; le tout à grands renforts de textes scripturaires. C'est dans un ouvrage spécial qu'il formula et proposa sa théorie encratite; il est^malheureusement perdu comme celui de Jules Cassien; nous n'en connaissons que le titre, sauvé de l'oubli par Clément d'Alexandrie, IIspV ToO otatà xôv ij(i)TT|pa xaTapTi(7|j.o-j, De la perfection selon le Sauveur, et quelques-uns des arguments scripturaires réfutés par l'auteur des Slromates. Slrom., III, 12, P. G., t. VIII, col. 1181 sq. Vok Tatien.
Peu après Tatien, et non pas avant, comme le dit saint Épiphane, Hœr., xlv, xlvi, xlvii, P. G., t. xli, col. 839, 893, et à sa suite saint Augustin, Hœr., xxiv, XXV, P. L.,t. xLii, col. 30, qui placent les scvériens avant les tatianistes, cf. Nicétas Choniatès, l'hcsaurus orthodoxie fidei, iv, 17, 18, P. G., t. cxxxix, col. 1281 sq., un certain Sévère renforce et développe l'hérésie des encratites, en lui donnant un caractère ébionite^accentué;car, s'il admet la Loi, les Prophètes et les Évangiles, sauf à les interpréter d'une façon toute particulière, iSifo; ÉpiJ.rivsjo xeç, il rejette toutes les lettres de saint Paul et même les Actes. Eusèbc, H. E., IV, 29, P. G., t. XX, col. 400-401 ; Théodore!, Hœret. fub., i, 20, 21, P. G., t. lxxxiii, col. 369-372;
S. Jérôme, De viris ilL, 29, P. L., t. xxiii, col. 645. Et il forme ainsi un parti nouveau qui, pour se distinguer du reste des encratites, prend son nom, ce qui accuse des divergences de vues et des luttes intestines. Du reste, ces partis ne furent pas les seuls, car d'autres sectaires, et i)ar exemple, les manichéens, prirent également le titre de continents; d'autres encore se firent apjieler apotactiques ou renonçants, parce qu'ils prétendaient avoir renoncé à tous les plaisirs du monde, voir Apotactiques; hydroparastates ou aquariens, parce qu'ils ne se servaient que d'eau pour l'eucharistie, voir Aquariens; saccophores, parce qu'ils portaient comme vêtement distinctif un sac. Mais tous professaient les principes généraux de l'encratisme. Et c'est ainsi que, sous divers noms, avec des principes communs et malgré la divergence des détails, les encratites vécurent jusqu'à la fin du iv» siècle. Saint Épiphane signale, en effet, leur présence surtout en Asie-Mineure, plus particulièrement dans la Pisidie et la Phrygie brûlée, mais encore dans risaurie, la Pamphylie, la Cilicie, la Galatie. Jlœr., XLVII, 1, P. G., t. XLI, col. 849, 852.
Aux noms de Tatien et de Sévère il faut joindre celui de Dosithée, un cilicien que saint Épiphane a confondu avec un samaritain de même nom. D'après Macarius Magnés, en effet, May.ao;oj Mavvr.Toç 'ÀTtoy.piT'./.ô; ïj MovoyEvriç, Macarii Magnetis qnœ supersunt ex inédite codicc, édit. Blondel, Paris, 1876, p. 151, ce Dosithée, de Cilicie, dans un ouvrage en huit livres composé pour la défense de l'encratisme, disait, entre autres choses, « que le monde avait eu son commencement par le mariage, mais qu'il aurait sa fin par la continence. » Il condamnait donc le mariage et il blâmait, conformément aux vues de la secte, l'usage de la viande et du vin. Son ouvrage est perdu comme ceux de Cassien et de Tatien, dont il a été question plus haut.
4° Propagande. — La grande extension des encratites, telle que l'a signalée saint Épiphane pour la fin du iv^ siècle, témoigne d'une propagande active de la part de leurs différents chefs, ou tout au moins de l'influence et du succès de l'svy.paTcia auprès de tous ceux qui avaient un penchant pour l'ascétisme. Et il n'est pas étonnant que des chrétiens de bonne foi se soient laissé séduire par l'attrait d'une pratique qui semblait assurer le salut de l'âme par la mortification de la chair, sans se douter le moins du monde de ce qu'elle cachait d'hétérodoxie dans le fond. Ce fut le cas notamment de l'un des martj'rs de Lyon, en 177, Alcibiade; celui-ci entendait vivre en prison comme il avait vécu jusqu'alors, au pain et à l'eau. Mais après avoir été exposé dans l'amphithéâtre, l'un de ses compagnons, Attale, lui fit remarquer qu'en vivant de la sorte il n'agissait pas correctement et selon l'ordre; car, en n'usant pas des créatures de Dieu, il devenait une cause de scandale, semblant autoriser par là les austérités irrégulières ou superstitieuses du montanisme et de l'encratisme. Lettre des Églises de Vienne et de Lyon aux liglLtcs d'Asie et de Phrygie, Eusèbe, //. E., v, 30, P. G., t. xx, col. 437. Sozomène, H. E.,y,ll,P. G.,t. lxvii, col. 1248, rapporte un cas plus singulier encore, celui d'un évêque encratite, nommé Busiris, qui confessa vaillamment la foi sous Julien, survécut à ses épreuves et fit retour à la vraie foi sous Théodose. Et ce fait permettrait de croire que certains encratites s'étaient organisés en église et avaient leur clergé dans le courant du iv^^ siècle; cela serait d'autant plus ^TaiseInblable que saint Basile signale deux autres évêques encratites, Izoin et Saturnin, admis dans les rangs du clergé catholique quand ils demandèrent à rentrer dans l'Église. Epist., clxxxviii, can. 1, P. G., t. xxxii, col. 669. Mais si les encratites réussirent à se propager.
ENCRATITES
à se inainlenir et mC'me à s'organiser en communautés, ce ne fut pas faute d'avoir été combattus, car ils le furent par la parole et par la plume, à Lyon, à Rome, à Alexandrie et ailleurs, dès leur apparition et tant qu'ils furent regardés comme un danger soit pour l'Église, soit pour l'État, dès que l'État fut devenu chrétien et eut adopté une politique chrétienne.
III. Opposition a l'encratis:\ie hérétique. — 1" Ceux qui le comballenl. — L'Église veillait à l'intégrité de la foi et à la pureté des pratiques religieuses; aussi dés qu'une secte menaçait l'une ou l'autre, la dénonçait-elle comme une nouveauté dangereuse et condamnable. Nous ignorons, faute de documents, les mesures prises dès la fin du ii<^ siècle et pendant le iii<^; nous savons du moins que Tatien, mal vu de l'Eglise romaine, dut aller en Orient répandre sa funeste doctrine. Les hércsiologues contemporains, témoins des origines et des premières évolutions de la secte, l'inscrivent au catalogue des hérésies : tels, saint Irénée, Conl. hxr., i, 28, P. G., t. vu, col. 690-691; le pseudo- TertuUien, De /jra'.sr///;/., .52, P. L., t. ii, col. 72: l'auteur des Philosophninwna, édit. Gruic:, Paris, 1860, p. 421. Les deux grands maitres du Didascalée d'Alexandrie, Clément et Origènc, la combattent dans leurs leçons. Nous savons par Eusèbe de Césarée, H. E.,iv, 28, P. G., t. XX, col. 400, qu'un certain Musanus écrivit à quelques-uns de ses frères passés à la secte toute récente des encratites, dont le clief était Tatien, pour les en détourner; et Théodoret nous apprend qu'un autre écrivain de la même époque, Apollinaire, combattit les sévériens, Ilivrct. fiih.,i. 21, P. G., t. Lxxxiii, col. 372 ; c'est vraisemblablement l'évêque d'Hiérapolis en Phrygie, dont Eusèbe nous dit qu'il écrivit contre les prophètes monlanistes. H. E., V, 19, P. G., t. XX, col. 481. Et si l'on jiouvait en croire l'auteur du Prirdeslinalux, qui place les sévériens avant les tatianistes, un certain Eu|)In-anon, évoque de Rhodes, aurait réfuté les sévériens, tandis qu'un Épiphane, évêque d'.\ncyre en Galatie, aurait combattu les tatianistes. Prœdcsliiuitus, 21, 25, P. L., t. un, col. 595.
2° Mesures canoniques ri législatives dont ils ont été l'objet. — - Qualifiés d'héréti(|ucs, les encratites, quand ils voulaient se convertir, furent, de la part de l'Église, l'objet de certaines mesures disciplinaires, dont la première était évidemment la renonciation à leurs erreurs. Mais il en est une qui donna lieu à de vifs débats au milieu du m'" siècle, celle de savoir ce que valait leur baptême, s'il fallait le considérer connne de nulle valeur, et par suite s'il ne convenait pas avant tout de leur conférer le baj)têmc ratholi(|ue. Si la question de la nullité de leur baptême avait été tranchée partout d'une manière uniforme, la querelle des rebaptisants n'aurait certainement i)as éclaté. Voir t. ii, col. 219-2.33. Mais elle éclata, Irancliéc dans un sens par saint Cyprien de (^arthage et par saint Eirmilien de Césarée en Cappadoc, tranchée dans un sens contraire par le pape Etienne et le plus grand nombre des évêques. Et l'uniformllé était encore loin d'être acquise, à la fin du iV siècle, puiscpie saint Rasile, successeur lointain de saint I-"lrniilien sur le siège de (Césarée, constate des divergences. Il ra|)pelle, quant à lui, (|uc saint Cyprien et saint Firniilien n'admettaient les encratites, les cathares et les hydroparaslates (ju'en leur conférant le baptême catholique, et il estime qu'on doit agir ainsi, malgré certaines coutumes contraires, bien c|u'on ait admis dans les rangs du clergé deux de leurs évoques. Episl., clxxxviii, can. 1, P. G., t. xxxii, col. 660. i:t si telle est sa décision, c'est que l'hérésie des encratites, issue du marcionismc, abhorre le mariage et le vin, sous le prétexte erroné que la créature de Dieu est souillée, et se vante .'i tort de haptisir au nom du l'ère, du 1-ils et du Sainl-i:spril, puiscpie, à
l'exemple de Marcion, elle regarde Dieu comme l'auteur du mal. Toutefois, parce qu'il n'est pas absolu et intransigeant dans sa manière de voir, s'il n'admet qu'en les rebaptisant les encratites, les saccophores et les apotactiques, il sait qu'un usage contraire existe ailleurs qu'à Césarée, et il fait remarquer à Amphilochius qu'il serait bon de réunir les évêques à ce sujet pour en délibérer comme il convient. Episl., cxcix, can. 47, P. G., t. xxxii, col. 732.
Mais, d'autre part, certaines pratiques, soupçonnées d'encratisme hétérodoxe, s'étaient glissées dans la vie de quelques chrétiens, et notamment chez des membres du clergé. De là des précautions prises et des canons formulés contre ces usages suspects d'hérésie. C'est ainsi qu'en 314, le concile d'Ancyre permet bien aux prêtres et aux diacres de s'abstenir de viande, mais à la condition d'en goûter tout d'abord. Si, la dédaignant et se refusant même à manger des légumes cidts avec de la viande, ils n'obéissent pas au présent règlement, ils doivent être exclus des rangs du clergé. Can. 14,Lauchert,Dic Kanones der ii'ichligstcn allkirchlichen Concilicn, Fribourg-en-Brisgau, 1896, p. 32. Une telle mesure paraîtrait excessive, s'il s'agissait simplement d'une abstinence raisonnable et parfaitement conforme aux principes ascétiques de la mortification chrétienne; mais la sévérité s'explique, parce que le canon du concile d'Ancyre vise un faux ascétisme, d'inspiration gnostique ou manichéenne, comme celui des encratites; ce motif n'est pas allégué, mais il est sous -entendu. Il est en tout cas assez clairement indiqué dans les Canons apostoliques. Le canon 51"= (50) parle, en effet, des clercs, évêques, prêtres ou diacres, cjui s'abstiennent du mariage, de la viande et du vin, non pour un motif légitime d'ascétisme bien compris, mais par infamie, [iSsX'jpîav, c'est-à-dire parce qu'ils oublient (jue tout ce que Dieu a fait est bon, qu'il a créé l'honune mâle et femelle, et parce qu'ils blasphèment l'dHivre du démiurge. Can. apost., can. 51 (50); Lauchert, op. cit., p. 8. On reconnaît là sans peine l'erreur particulière des encratites. Aussi le canon 53'^ (52) frappe-t-il l'évêque, prêtre ou diacre, qui, les jours de fête, refuserait de manger de la viande et de boire du vin, non pour un motif ascétique parfaitement respectable, mais i)ar un dégoût qui n'est autre que la [iSsÀ-joi'a. citée plus haut, [iSeXuT'jôii.Evoî xa'i oC 8i' auy.riiTiv. Lauchert, op. cit., p. 8. Un tel clerc, est-il dit, /.aOaipEto-Oo) wç xexa-jTïipiaTfj.lvo; tV' {ôiav <yjV£;'Sr,'ji-/, y.ai a.ÏT:oi TxavSâXou TtoXÀoîç ytvdixevo;; il est frappé pour deux motifs : d'abord, parce que, selon le mot de saint Paul à Timotlue, I Tim., iv, 2, il a la marque de la flétrissure dans sa propre conscience; ensuite, parce qu'il est une cause de scandale i)our plusieurs.
♦De son côté, l'i'Mat, quand il devint favorable au christianisme, s'api)li(|ua à combattre l'hérésie dans un but de paix religieuse et sociale. Constantin, peu après le concile de Nicée. s'inspirant de cette idée, fit une constitution contre les héréticiues. Il oid)lia, il est vrai, d'y comprendre les ariens, parce qu'il était alors sous l'influence des deux Eusèbe, et particulièrement sous celle de révê(|ue de Nicomédie, mais il cite nommément les valentiniens, les marcionites et les cata- ])hryges, avec lesquels les encratites avaient des princi|)es connnuns, et leur interdit de tenir <les réunions ou des conventicules. lùisèbe, Vila Conslantini, m, 64, 65, /'. G., t. XX. col. 1140, 1141. He.iucoup idus tard, à la fin du iv^ siècle, en 381 et 383, Théodosc le Grand ne se contenta pas de condanmer les manichéens en général, il entendit frap|)ertous ceux qui, sous divers noms, i)rofessalent plusieurs erreurs du manichéisme, et notamment les encratites, les apo tactiques, les liydro)iarastates et les saccophores, qui n'étaient à vrai dire que des sectaires intolérables.
ENCRATITES;
Nec se, dit-il, sub simulationc fallaciœ conim xcilicel nominum, quibus pkriquc, ul loyiwinnms, probalœ fidci et proposai cuslioris dici uc signari voliint, maligna fraude defendanl; curn pnrserlim nonnullos ex liis eneralilas, apoluclilas, hijdroparaslulus vcl saccophoras nominari se velint, el pariétale nominum diversorum vchit rcligiosœ i)rufessionis officia menliantur : eos enim omnes convenit, non profcssione defendi nominum, sed nolabiles atque execrandos huberi scelerc seUarum. C'est la scconcle constitution de Théodose contre les manichéens. Codex Iheodosianus, XVI, tit. v, I. 7 et 11. A partir du V^ siècle, grâce à la législation canonique et civile, les encratites cessent de jouer un rôle capable de troubler la paix de l'Église et de l'État. 3" Réfutation spéciale dont ils sont l'objet de la part de Clément d' Alexandrie. — ■ Laissons de côté la question du salut d'Adam, à laquelle le pseudo-Tertullien ne fait qu'une simple allusion ainsi ([ue saint Irénée, et que saint Épipliane a cherché à réfuter par des arguments assez subtils, Ileer., hser. xlvi, 3, P. G., t. XLi, col. 840; laissons également de côté celle de l'abstinence du vin, que Tatien regardait comme obligatoire pour tous, parce que Jéhovah, dans le prophète Amos, II, 12, reprochait aux enfants d'Israël d'avoir fait boire du vin aux nazaréens, cf. S.Jérôme, InAm.,
I. I, c. I, 12, P. L., t. XXV, col. 1010; et tenons-nousen aux arguments scripturaires, mis en avant par les encratites pour justifier l'interdiction des rapports conjugaux dans le mariage et du mariage lui-même. C'est surtout Clément d'Alexandrie cjui permet d'avoir une idée de leur méthode exégétique; sa réfutation de l'encratisme, bien qu'un peu désordonnée, est instructive.
Clément d'Alexandrie consent d'abord à discuter un passage de VÉvangile selon les Égyptiens, allégué par Jules Cassien et interprété par lui dans un sens réaliste inacceptable, celui où le Sauveur, interrogé par Salomé sur la question de savoir quand arriverait la fin du inonde, répond : otav k'sTai to. ù-jo î-i, xai xh £?(!) (i; TÔ ïiiù, xal lô apTcV p.tzk xr\z 6'/i).st'a:, oÙ'ts apcév o-jTS er,),'j. Ce passage,"déjà interprété par le pseudo- Clément dans un sens spirituel très acceptable, Epist.,
II, 12, Funk, Opéra Pair, apost., Tubingue, 1881, t. i, p. 158, prend, sous la plume de Cassien, la forme suivante : otav TÔ T?|{ a!<7xûvï); Evou,aa Tza^r^ariTi, y.al OTav Ylv-/jTat Ta 8-JO â'v, xa\ tÔ oîppsv [xstà ty|; 6r,),E!0(;, O'jte appev o'jTc 6f,>,u. Cassien y voyait, conformément à cette parole : « Je suis venu détruire les œuvres de la femme, » que le même Évangile prête au Sauveur, la condamnation du mariage. Clément d'Alexandrie, au contraire, l'acceptant tel que, n'y voit que la condamnation des œuvres de la cupidité ou de la concupiscence, â;nûj;j.i7. Salomé insistant dit : « J'ai donc bien fait, moi qui n'ai pas engendré; » et le Seigneur de répondre : » Nourris-toi de toutes les herbes, sauf de celles qui sont amères. » Cela prouve, dit Clément d'Alexandrie, Strom., III, 9, P. G., t. viii, col. llC'i- 1169, que la continence et le mariage sont deux états ((ui dépendent de notre liberté. Celui qui se marie selon le Logos ne commet pas de faute, à moins qu'il ne regarde l'éducation des enfants comme une chose amère; il en est tant à qui la privation d'enfants semble plus triste I Du reste, la procréation des enfants n'a pas à paraître chose amère; et celui qui ne pouvant supporter l'isolement contracte mariage, fait une chose licite s'il en use avec tempérance. « Qu'on n'allègue pas, disait encore Cassien, que Dieu a conformé pliysiologiquement l'homme et la femme pour qu'ils puissent s'unir, car Dieu ne proclamerait pas heureux les eunuques et le projjhète n'aurait pas dit que l'eunuque n'est pas un arbre stérile, » Is., lvi, 3; et il cite le passage de VÉvangile selon les Égyptiens. Clément d'Alexandrie s'appuie cette fuis sur la division pla-
tonicienne et montre que cette citation est mal comprise. La partie irascible désigne l'homme, la partie concupisciblc la femme; quiconque ne cède ni à l'un ni à l'autre, réalise le mot de saint Paul : « Il n'y a plus ni homme, ni femme, » Gai., m, 28, et l'homme alors soumet son esprit et son âme au joug du Logos ou de la raison; c'est le triomphe de la partie rationnelle. Strom., in, 13, col. 1193.
Clément d'Alexandrie commence sa réfutation de l'encratisme par cette observation générale : Ceux qui, par haine, s'abstiennent du mariage, aussi bien que ceux qui, par concupiscence, abusent des plaisirs charnels, ne comptent pas au nombre des sauvés avec lesquels est le Seigneur. Strom., III, 10, col. 1172. Il cite en suite les passages scripturaires qui légitiment l'union de l'homme et de la femme, en faisant remarquer, par l'enseignement de saint Paul, que c'est un seul et même Dieu qui a parlé dans la Loi et les Prophètes, le Père qui a envoyé son Fils « pour condamner le péché dans la chair et faire que la justice de la Loi soit accomplie en nous. » Rom., viii, 2-4. C'était réfuter, en passant, la distinction marcionite de l'encratisme entre Dieu et le démiurge.
Il rappelle, S//om., III, 12, col. 1177, le conseil donné par saint Paul aux époux chrétiens : « Ne vous soustrayez pas l'un à l'autre, si ce n'est d'un commun accord, pour un temps, afin de vaquer à la prière; puis remettez-vous ensemble de peur que Satan ne vous tente par suite de votre incontinence. » I Cor., vu, 5. L'apôtre approuve donc le mariage, tout en recommandant la virginité et la continence passagère et consentie dans le mariage. Or, c'est justement ce passage que Tatien, qui voit dans le mariage une invention du diable, interprétait sophistiquement pour en conclure que, lorsque les époux reviennent ensemble, ils retombent sous l'empire de l'intempérance, de la fornication et du diable. Nous aussi, réplique Clément, ibid., col. 1181, nous repoussons l'intempérance, la fornication et toutes les œuvres sataniques; mais avec l'apôtre nous prétendons que l'usage modéré du mariage, soit pour vaquer à la prière, soit pour procréer des enfants, est parfaitement honnête; et quand l'apôtre dit au.x époux de se remettre ensemble, de peur que Satan ne les tente, c'est pour supprimer toute occasion étrangère de péché et précisément pour soustraire les époux à l'intempérance, à !a fornication et au diable.
Tatien abusait encore d'un autre passage de saint Paul, que Clément d'Alexandrie a omis, mais que saint Jérôme a signalé. In Gcd., 1. III, c. vi, 8, P. L., t. XXVI, col. 431. Où l'apôtre avait écrit : Qui semincd in carne sua, de carne el mctet corruplioncm, Tatien, supprimant sua, raisonnait ainsi : Si guis seminat in carne, de carne metet corruplioncm; in carne autem semincd qui jungitur mulicri. Ergo et qui uxore ulitur et semincd in carne ejus, de carne metet corruplioncm. D'un mot saint Jérôme perce à jour l'erreur de cette argumentation sophistique.
Tatien distinguait entre le « vieil homme » et le « nouveau », mais dans un autre sens que nous, riposte Clément d'Alexandrie, col. 1184. Nous lui accordons que le vieil homme peut s'entendre de la Loi et le nouveau de l'Évangile, mais non comme lui qui supprime la Loi en l'attribuant à un autre Dieu. Le Fils, en effet, ne parle pas autrement que le Père, et c'est le même qui est l'auteur de la Loi et de l'Évangile. La Loi vit en tant que spirituelle et sph-ituellement comprise; elle est sainte. Et quand l'apôtre dit que nous sommes morts à la loi, cela veut dire au péché, et nullement au mariage, comme le prétend Tatien. Car soutenir que le mariage, contracté comme le veut la Loi, est un péché, ce serait faire de Dieu l'auteur du péché. La loi est sainte, le mariage aussi; le mariage
ENCRATITES — ENCYCLIQUES
n'est millcmcnt une^fornication. Ceux qui soutiennent le contraire ont déjà été repris par le Saint-Esprit comme l'a marqué saint Paul, I Tim., iv, 1-5. Ibid., col. 1185.
Les encralites ont donc tort d'interdire le mariage ainsi que l'usage de la viande et du vin, Sans doute, l'apôtre a dit : « Ce qui est bien, c'est de ne pas manger de viande, de ne pas boire du vin, » c'est-à-dire de ne rien faire « qui soit pour autrui une occasion de chute, 11 Rom., xiv, 21, de scandale ou de faii)lesse. Il a dit aussi que c'est un bien de rester comme lui, sans épouse. Mais, observe Clément d'Alexandrie, ce sont là des conseils, non des ordres. Car toutes les épîtres apostoliques qui recommandent la modération et la continence, contiennent également de nombreux conseils relatifs au mariage et aux enfants, et n'ont jamais interdit l'usage lionnête et modéré du mariage en laissant parfaitement d'accord la Loi et l'Évangile. Ibid., col. 1188.
Inutile de poursuivre la réfutation des autres textes scripturaires allégués par Taticn. Voir Slrom., III, 13-16, P. G., t. VIII, col. 1192-1205. Ce qui vient d'être dit suffit amplement pour montrer combien Taticn s'abusait pour soutenir contre toute évidence une mauvaise cause. Choix de textes plus ou moins favorables, interprétation forcée de quelques-uns, silence complet ou négligence voulue quant aux passages défavorables, exégèse fantaisiste sur la question de l'encratismc, c'est ce que l'on peut reprocher à Taticn. Il admettait du moins les Épîtres de salut Paul, tandis que Sévère les rejetait. Quelle qu'ait été la nuance qui distinguait la doctrine de leurs chefs, les encra tites, en soutenant l'abstinence de la viande et du vin dans l'alimentation et des rapports conjugaux dans le mariage, non comme un moyen de mieux pratiquer les vertus de tempérance et de continence, mais comme un devoir de la vie chrétienne qui s'impose à tous sans excei)tion, dépassaient abusivement le cadre de la morale évangélique et tendaient à transformer le monde en un cloître et cliaque chrétien en moine. De plus cet excès de rigorisme Impliquait une méconnaissance de la nature humaine, s'inspirait de principes contraires à la vraie foi et aboutissait à des conséquences fâcheuses- De toute façon il devoit être condamné. L'Église ne pouvait pas tolérer que l'on réprouvât ainsi le mariage, car c'était blâmer une cliose naturelle, voulue de Dieu, sanctinée par le Christ et ordonnée surnalurellemcnt pour la sanctification des époux chrétiens et pour la multiplication des enfants de Dieu; c'était mettre en oi)i)ositlon radicale l'Évangile et la Loi, le Christ et .Jéhov.ih, le Dieu bon et le prétendu démiurge d'invention gnostique; c'était en un mot détruire la nature, l'économie et l'existence du christianisme.
I. Soi'nc.F.s. — S. Irénée. Conl. hœr., i. 28, P. C, t. vu, col. G^O-mi; rhilnaophoiwienti. VIII, 1(1,20, édit. Cruicc, Paris, 1860, p. 110, 121; psciido- Terliillipii, De pricsniiilionibiis, .')2, /*. /,., t. it, roi. 72; Cléinciil dAlcxandrio, Paning., n, 2; Simm., I, 1.3; III, 'y, 0, 9-18, /'. C. l. vin, col. 429, tu», II 10, ll,-,2, 1165-121.3; VU, 17, /'. G., t. ix, col. .533; S. lîpiphiine, Ilrrr., xi.v, xi.vi, xi.vir, P. G., t. xi.i, col. 839-853 ;Eiisobe,//. IC. iv,28, 29, P. G., t. XX, col. 400, 401; S. l'hilastriiis, Ilirr.. 48, 72, /'. /,., l. xii, col. 1164, 1182; S. .\ii«iistiii, De h;rr., 21, 2.'i, P. r.., t. xr.n, col. 30; S. .Jérôme, De viris ill., 29, P. /,., l. xxiir, col. 615; In Gai, I. III, c. VI, S, P. /.., t. XXVI, col. 431; Th-'odorol, Uvrel. lab., I, 20, 21, P. a., t. i.xxxiii, col. .369-.372.
II. Tnwvrx. — Tillrmonl, M^moire.i pour sernir à l'histoire rerUsinsliriue tien sir premiers sièries. P.nris, 1701-1709, t. Il, p. 410- 118; Oillicr. ///s/r)(r<? fi/n^rale îles iiiileiirs sueras et eccli^siiisliiiiiei, Paris. 1 8.")S- 1 86.3, t. VI, p. 39.3, 391; llarnnck, Gesrhirhle tier (illrhrisllieheii l.illertiliir bis lùisebiiis, I^ipziK, 1893-1897; M«r Dudicsnc, Histoire anrienne de T Eglise, 3' édit., l'nris, 1907, t. i.p. 510 m\.; voir linrnililes ou Talien rliins Smilh et Waco, Dirlionnrij o/ rlirislifin
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