IV. DOGMES [)E L'iyCAnXATIoy ET DE LA TRINirÉ
■ — l" Incarnation. — Dans l'hypothèse thomiste, l'exposé de la distinction des natures en Jésus-Christ et de l'unité de personne devient d'une clarté merveilleuse. Jésus-Christ n'a pas la personne humaine, parce qu'il n'a pas l'existence naturellement proportionnée à l'essence d'homme, et que cette existence est, pour ainsi dire, suppléée par l'existence même de la personne divine qui assume la
nature humaine; mais il a toute l'essence humaine, parce qu'il possède un corps individué, informé d'une âme individuée par rapport à ce corps. L'explication est si claire que le P. Billot n'hésite pas à déclarer qu'à défaut de preuves rationnelles apodictiques, cette simplicité et cette facilité d'exposition du dogme catholique prouveraient sufiisamment la distinction réelle de l'essence et de l'existence. De Verbo incarnato, Rome, 1895, p. 63. Le P. Terrien, op. cit., p. 181, n'a pas de peine à démontrer que, seule, la théorie thomiste concorde avec la tradition des Pères.
Dans l'hypothèse suarézienne, nous nous trouvons en face de deux natures individuées et possédant leur existence propre. Pourquoi ces deux natures ne sontelles pas deux personnes? La réponse à cette question est si peu facile à donner qu'elle provoque chez les partisans de l'identité de l'essence et de l'existence un double courant d'explications. Les uns, avec Suarez, vont chercher dans un mode substantiel, distinct de l'essence, et qu'ils appellent la subsistance, disp. XXXIV, sect. iv, n. 23, la raison] dernière de la personnalité. La subsistance manque à la nature humaine, et, par là, elle n'est point personne. Outre que cette explication semble iDien amenée pour les besoins de la cause, elle laisse intacte la difficulté de l'unité parfaite de l'Homme-Dieu, les deux natures demeurant avec leur existence propre, complètes et terminées chacune dans leur espèce. Les autres, i avec le jésuite Tiphaine, De hypostasi '.et persona, ! c. XXXVI, n. 6, renouvellent la thèse de Scot, In IV Sent., 1. III, dist. I; la nature humaine en Jésus- : Christ n'est pas une personne, parce qu'elle n'est pas indépendante, parce qu'elle ne forme pas une personne i en soi, étant unie à la nature divine. C'est une afTirj mation dont certains peuvent, à la rigueur, se con- I tenter : des théologiens de valeur comme Franzelin, ! De Verbo incarnato, thés, xxix, l'ont adoptée; est-ce ; bien une explication?
j 2" Trinité. — Les conséquences sont ici moins immédiates. Elles sont réelles cependant, et plus graves peut-être au point de vue apologétique.
On connaît l'objection tirée du principe d'identité : deux choses identiques à une troisième sont identiques entre elles. Or, les personnes divines sont identiques à l'essence; donc.
Saint Thomas, Sum. theol., P, q. xxviii, a. 3, ad 1"™, fait remarquer que l'identité des personnes et de l'essence est purement matérielle en Dieu, le concept de la relation, laquelle constitue la personne, étant totalement différent du concept de sa réalité.
Partant de ce principe, il montre, toc. cit., que, logiquement, l'objection ne peut conclure. Auriol, cité par Capréolus, In IV Sent., 1. I, dist. II, q. m, transporta l'objection du terrain logique sur le terrain ontologique. Capréolus, loc. cit., l'a réfuté amplement. Voir^Pègues, Commentaire littéral de la Somme théologique, Toulouse, 1908, t. ii, p. 106 sq. Il est inutile de nous attarder davantage à ces réfutations, qui n'ont qu'un rapport lointain avec la question de l'essence et de l'existence.
Mais, pour la théorie de Suarez, il n'en est plus de même. Suarez, avons-nous vu, pour nier la distinction réelle de l'essence et de l'existence, part de ce principe que « toute chose ne peut être constituée formellement dans sa raison d'être réel et actuel par une chose distincte d'elle-même. » L'essence actualisée est son existence. En vertu de ce principe, le concept de la relation divine ne distinguera plus la relation, qui, comme telle, constitue la personne, de sa réalité, qui est la réalité même de l'essence divine. L'identité entre personne et essence deviendra une identité formelle, et Suarez ne sera plus en droit, dans une pareille hypothèse, de répondre avec saint Tho-
ESSENCE
ESTHER (LIVRE D'
mas que l'objection des adversaires ne conclut pas logiquement, parce qu'elle identifie, en leur appliquant un concept identique, des réalités qui, bien qu'identiques, diffèrent entre elles selon leurs concepts. Aux objections d'Auriol, il n'opposera en somme qu'une fin de non-recevoir : le principe d'identité ne doit pas s'appliquer en Dieu ! « Extrémité déplorable, » dit le P. Pègues, loe. cit., et qu'accepte néanmoins après Suarez, De Trinitale, 1. IV, c. m, n. 7, Molina, In Sum. theoL, I», q. xxix, a. 2, disp. II.