‹ Dictionnaire de théologie approprié au mouvement intellectuel de la seconde moitié du XIXe siècle par l'abbé le Noir. Volume 9 (volume 2)Chapitre 33 sur 122 · MOO · texte numérisé non relu

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un voyage aux Bermudes et ans États-Unis ; Mélodies irlandaises, 1807, poésies qui l'immortalisèrent et dont le Times a dit : « La littérature des peuples de la terre, ne possède pas de ménestrel plus aimable et plus touchant que le poète irlandais. Ce n'est pas certainement un médiocre honneur pour ces mélodies que d'avoir été traduites en latin, en italien, en français, en allemand, en russe.

Mais ce qui surtout en fait l'éloge et en prouve le .mérite, c'est l'enthousiasme avec lequel elles furent accueillies par le peuple irlandais, qui les chanta et continuera à les chanter avec amour, lorsque tontes les autres œuvres du fils de la verte Érin seront depuis longtemps oubliées. Elles sont, parmi les compatriotes anglais de Th. Moore, aussi connues que des proverbes. » — Lalla rooeh, romance orientale, qui aété traduite eu persan et est chantée en Orient; Love of the angels (amours des anges) ; Epicurean, (V Epicurien), 1827, roman en vers — Lord Byron, dont il fut le constant ami, écrivait de Moore, quand parut cet ouvrage : « Moore est comme cette fée qui, toutes les fois qu'elle parlait, laissait tomber des perles de sa bouche. Mes soupers avec Th.

Moore appartiennent aux plus agréables souvenirs des heures que j'ai passées à Londres. C'était la lumière qui éclairait de sombres tableaux.

Mais ses visites étaient rares comme celles d'un ange. » — Travels of an irisch gentleman in searoh of a religion (Voyages d'un gentilhomme irlandais à la recherche 'l'une religion), 2 vol.

Lond., ouvrage apologétique, qui a été traduit en français, en espagnol, en italien, et en allemand ; Mémoire of caplain Rock, plainte éloquente contre les oppresseurs du peuple irlandais; Ristory of Ircland, complément de l'histoire de, l'Ecosse par Walter Scott, et de celle de l'Angleterre par Makintosh. — Le Times dit de ce dernier ouvrage de l'auteur, en môme temps que. de sou autobiographie, que c'est son œuvre la plus sérieuse, la plus mûre et la plus solide — Life of Sheridan (182o) ; Notice of the Life of lord Byron (1830).

Byron avait légué ses Mémoires à

Moore, qui, probablement h, la demande de la famille, ne les publia pas et les remplaça par son travail personnel. — Mémoirs oflord Edward Fitzgerald.

Le Noir.

MOQUEUR (le) (Thèol. mixt. scien.

zool.) — Cette espèce de merle à queue longue et é'tagée, à dos gris brun et ventre blanc, propre à l'Amérique du Nord, auquel Linné a donné le nom de merle polyglotte, a un singulier talent qui lui a valu son nom : le mâle, durant la saison de la ponte, imite avec une incroyable facilité tous les cris, bruits et voix qu'il entend dans le pays qu'il habite. Ce ne sont pas seulement les chants des autres oiseaux qu'il répète de la sorte, ce sont aussi les cris des bètes fauves, la voix humaine et même certains bruits naturels tels que le murmure des ruisseaux, le roulement des cascades, le sifilement des vents. Sa voix devient surtout forte et retentissante lorsque, après s'être essayé dans les airs, il vient voleter autour de sa femelle et lui répéter ce qu'il a entendu; ses accents alors prennent le ton pas* sionné. Mais un soupir plaintif de sa compagne lui impose le silence, et tous deux se mettent à la construction du uid. Ce merle s'apprivoise trèsfacilement, et les Américains l'aiment beaucoup. Dans les contrées du nord il est voyageur. Les moqueurs de ces pays vont passer l'hiver dans la Louisiane. Le créateur ne devait pas oublier cette variété dans le monde des oiseaux; il n'oublie rien.

Le Noir.

MORAINES {Theol. mixt scien.

géol.) — « On nomme ainsi, dit M. Focillon, les monticules de fragments de roche confusément mêlées, que les glaciers forment surtout à leur extrémité inférieure. La surface de tous les grands glaciers est parsemée de gravier, de pierres détachées des escarpements environnants par le froid, la pluie, la foudre ou les avalanches.

On remarque, en nuire, sur les côtes du glacier de longues li les de débris du même genre nommées moraines latérales. Les débris répandus sur la

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surface, en s'accumulant à la limite inférieure du glacier, forment les moraines terminales. » Yoy. Augustin Etude sur la glace (1840).

Le Noir.

MORALE, règle des mœurs ou des actions humaines. L'homme, être intelligent et libre, capable d'agir pour une fin, n'est pas fait pour se conduire par l'instinct ou par l'impulsion du tempérament, comme les brutes qui n'ont ni intelligence ni liberté ; il doit donc avoir une morale, une règle de conduite. La grande question entre les philosophes incrédules et les théologiens, est de savoir s'il peut y avoir une morale solide et capable de diriger l'homme, indépendamment de la religion ou de la croyance d'un Dieu législateur, vengeur du crime et rémunérateur de la vertu. Nous soutenons qu'il n'y en a point, et qu'il ne peut pas y en avoir; malgré tous les efforts qu'ont fait les incrédules modernes pour en établir une, ils n'y ont pas réussi, et, pour les réfuter complètement, nous pourrions nous contenter de leur opposer les aveux qu'ils ont été forcés de faire.

1° Prendrons-nous pour règle de morale la raison? Elle est à peu près nulle sans l'éducation ; il est aisé d'estimer de quel degré de raison serait susceptible un sauvage abandonné dès sa naissance, qui aurait vécu dans les forêts parmi les animaux ; il leur ressemblerait plus qu'à une créature humaine. Qu'est-ce, d'ailleurs, que l'éducation ? Ce sont les leçons et les exemples de nos semblables; s'il sont bons, justes et sages, ils perfectionnent la raison ; s'ils ne le sont pas, ils la dépravent.

Où s'est-il trouvé un homme qui ait eu une intelligence assez étendue et une âme assez ferme pour se défaire de tous les préjugés de l'enfance, pei?r oublier toutes les instructions qu'ils avait reçues, pour heurter de front toutes les opinions de ceux avec lesquels il était forcé de vivre ? Nos philosophes ont voulu faire parade de ce courage ; mais voyez si c est la raison qui les a conduits plutôt que la vanité, et si leur conduite est jrt

différente de celle des autres hommes. Ils ont dit eux-mêmes que rien n'est plus rare que la raison chez les hommes, que le très-grand nombre sont des cerveaux mal organisés, incapables de penser, de réfléchir, d'agir conséquemment; que tous sont conduits par l'habitude, par les préjugés, par l'exemple de leurs semblables, et non par la raison. La question est donc de savoir comment, pour former un bon système de morale, on donnera au genre humain un degré de raison dont il ne s'est pas encore trouvé susceptible depuis la création.

La raison est offusquée et contredite par les passions. La première chose à faire est de prouver à un homme sans religion quïl est obligé d'obéir à l'un plutôt qu'aux autres ; qu'en suivant la raison il trouvera le bonheur, qu'en se laissant dominer par une passion il court à sa perte.

Jusqu'à présent nous ne voyons pas que cela soit fort aisé. A force de raisonner, les sceptiques, les cyniques, les cyrénaïques et d'autres grands philosophes, prouvaient doctement que rien n'est en soi bien ou mal, juste ou injuste, vice ou vertu; que cela dépend absolument de l'opinion des hommes, à laquelle un sage ne doit jamais se conformer; d'où il s'ensuivait clairement que toute morale est absurde. Sans avoir besoin de l'avis des philosophes, il ne s'est jamais trouvé d'homme passionnéqui n'ait allégué des raisons pour justifier sa conduite, et qui n'ait prétendu qu'en faisant ce qui lui plaisait le plus, il a écouté la voix de la nature. De là les académiciens concluaient que la raison est plutôt pernicieuse qu'utile aux hommes, puisqu'elle ne leur sert qu'à commettre des crimes, et à trouver des prétextes pour les justifier. Cicer., de Nat.

Deor., 1. 3, n. 65 et suiv.

Ceux d'aujourd'hui ont enseigné que les passions sont innocentes, et la raison coupable; que les passions seules sont capables de nous porter aux grandes actions, par conséquent aux grandes vertus; que le sang-froid de la raison ne peut servir qu'à faire es hommes médiocres, etc. Nous

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Toilà Lien disposés à nous fier beaucoup à la raison eu fait de morale.

2° Nous trouverons peut-être une meilleure ressource dans le sentiment moral, dans cette espèce d'instinct qui nous fait admirer et estimer la vertu, et détester le crime. Mais sans contester la réalité de ce sentiment, n'avons-nous pas les mêmes reproches à lui faire qu'à la raison? Il est à peu près nul sans l'éducation; il est peu développé dans la plupart des hommes, il diminue peu à peu, et s'éteint presque entièrement par l'habitude du crime. Nos philosophes nous disent qu'il y a des hommes si pervers par la nature, qu'ils ne peuvent être heureux que par des actions qui les conduisent au gibet; il faut donc que le sentiment moral soit anéanti chez eus, et que la voix de leur conscience ne se fasse plus entendre. Ont-ils encore des remords après le crime? Nous n'en savons rien : quelques matérialistes nous assurent que les scélérats consommés n'ont plus de remords. Quand ils en auraient, cela ne suffirait pas pour fonder la morale; celle-ci doit servir, non-seulement à nous faire repentir d'un crime commis, mais à nous empêcher de le commettre. Un goût décidé pour la vertu ne s'acquiert que par l'habitude de la pratiquer ; et pour l'aimer sincèrement, il faut déjà être vertueux : par quel ressort sera mu celui qui ne l'est pas encore?

3° Par les lois, disent nos profonds raisonneurs, par la crainte des supplices, et par l'espoir des récompenses que la société peut établir : l'homme, en général, craint plus le gibet que les dieux. Mais combien de lois absurdes, injustes, pernicieuses, chez la plupart des peuples! Les lois sont impuissantes sans les mœurs; plus elles sont multipliées ch<:z une nation, plus elles y supposent do corruption.

Les esprits rusés savent les éluder, et les hommes puissants peuvent impunément les braver; il en a été de même dans tous les temps et chez toutes les nations. Une action peut être blâmable, sans mériter pour cela des peines afflictives. Où est le législateur assez sage pour prévoir toutes les fautes dans lesquelles la fragilité

humaine peut tomber, pour statuer le degré de punition qui doit y être attaché, pour deviner tous les motifs qui peuvent rendre un délit plus ou moins digne de châtiment? L'homme est-il donc fait pour être uniquement gouverné, comme les brutes, par la verge et le bâton?

Aucune société n'est assez puissante pour récompenser tous les actes de vertu qui peuvent être faits par ses membres; plus les récompenses sont communes, plus elles perdent de leur prix. L'intérêt dégrade la vertu, et l'hypocrisie peut la contrefaire; souvent l'on a récompensé des actions que l'on aurait punies, si l'on eu avait conuu les motifs. Les hommes ont la vue trop faible pour démêler ce qui est véritablement digne de louange ou de blâme ; ils sont trop sujets aux préventions et à l'erreur.

Si les distributeurs des récompenses sont vicieux et corrompus, quel fond pourra-t-on faire sur leur jugement?

Ce n'est qu'en appelant au tribunal de la justice divine que la vertu peut se consoler d'être oubliée, mécounue et souvent persécutée en ce monde.

4° Dire que la crainte du blâme et le désir d'être estimés de nos semblables suffisent pour nous détourner du crime et nous porter à la vertu, c'est retomber dans les mêmes inconvénients. Non-seulement chez les nations barbares on loue et on estime des actions contraires à la loi naturelle, et l'on méprise la plupart des vertus civiles, mais ce désordre se trouve chez les peuples les plus policés. La justice d'Aristide fut punie par l'ostracisme, et la franchie de Socrate par la ciguë; les Romains ne faisaient cas que de la férocité guerrière; personne n'était blâmé pour avoir ôté la vie à un esclave.

Parmi nous le meurtre est commandé par le point d'honneur, et quiconque le refuse est censé un lâche ; aucune dette n'est sacrée, à l'exception de celle du jeu, etc. Nous ne finirions pas s'il nous fallait taire l'énumération de tous les vices qui ne déshonorent point, et de toutes les vertus dont on ne sait gré à personne. L'opinion des hommes a-t-elle donc le pouvoir de changer la nature des

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clioses, et la morale doit-elle être aussi variable que les modes?

Je fais plus de cas, dit Cicéron, du témoignage de ma conscience que de celui de tous les hommes. Un sage, plus ancien et plus respectable que lui, pensait encore mieux; il disait :

« Mon témoin est dans le ciel; lui » seul est l'arbitre de mes actions, »

Job, c. 16, t 20. Si la gloire et l'intérêt sont les seuls ressorts qui nous déterminent, pourquoi donc ceux qui agissent par ces motifs font-ils ce qu'ils peuvent pour les cacher?

5° Enlin, lorsque Jésus-Christ vint sur la terre, il y avait cinq cents ans que les philosophes fondaient la morale sur ces mêmes motifs, que leurs successeurs regardent comme seuls solides et suffisants. On sait les prodiges qu'avait opérés cette morale philosophique, et en quel état les mœurs étaient pour lors. C'est en comparant ses effets avec ceux que produisit la morale divine de Jésus- Christ, que nos apologistes ont fermé la bouche aux philosophes détracteurs du christianisme.

La religion seule peut rectifier tous ces motifs proposés par la philosophie, et leur donner un poids qu'ils n'ont pas par eux-mêmes.

C'est la raison, j'entends la raison cultivée et droite, qui nous démontre que l'homme n'est point l'ouvrage du hasard, mais d'un Dieu intelligent, sage et bon, qui a créé nos facultés telles qu'elles sont. C'est donc lui qui nous a donné, non-seulement l'instinct comme aux brutes, mais la faculté de réfléchir et de raisonner.

Puisque c'est par là qu'il nous a distingués des animaux, c'est donc par là qu'il veut nous conduire ; nous'ne pouvons résister aux lumières de la raison sac* résister à la volonté du Créateur. Si elle se trouve très-bornée dans la plupart des hommes, si elle est dépravée dans les autres par les leçons de l'enfance, Dieu, qui est la justice même, ne punit point en eux l'ignorance invincible ni l'erreur involontaire; il n'exige d'eux que la docilité à recevoir de meilleures leçons, Lorsqu'il daigwera les leur procurer. Si c'est l'homme lui-même qui

pervertit sa raison par l'habitude du crime, il n'est plus excusable.

Il en est de même du sentiment moral, du témoignage que la conscience nous rend de nos propres actions, desremordscausés parle crime, de la pitié qui fait compatir aux maux d'autrui, de l'admiration que nous inspire une belle action, etc. C'est Dieu qui nous a donné cette espèce d'instinct ; sans cela, il ne prouverait rien ; nous en serions quittes pour l'étouffer :

dès qu'il est le signe de la volonté de notre souverain maître, il nous impose un devoir, une obligation momie; y résister, c'est se rendre coupable.

Dieu déclare que les méchants ne viendront jamais à bout de se délivrer des remords : « Quand ils iraient » se cacher au fond de la mer, j'en- » verrai le serpent les déchirer par » ses morsures. » Amos, c. 9, y 3.

« Qui a trouvé la paix en résistant à » Dieu ? » Job, c. 9, f 4. Aucun homme n'a eu de remords d'avoir fait une bonne action, aucun ne s'est cru louable pour avoir satisfait une passion. Les passions tendent à la destruction de l'homme, et non à sa conservation ; un naturaliste l'a démontré. De l'homme, par Marat,tom. 2, 1. 3, p. 47. Il est donc faux que les passions soient la voix de la nature.

D'ailleurs, que nous importe la nature, si ce n'est pas Dieu qui en est l'auteur ?

Dieu, sans doute, a destiné l'homme à vivre en société, puisqu'il lui en a donné l'inclination, et qu'en vivant isolé il ne peut ni jouir des bienfaits de la nature, ni perfectionner ses facultés : or, la société ne peut subsister sans lois. Mais s'il n'y avait pas une loi naturelle qui ordonne à l'homme d'obéir aux lois civiles, celles.

ci ne seraient plus que la volonté des plus forts exercée contre les faibles ; elles ne nous imposeraient pas plus d'obligation morale que la violence d'un ennemi plus fort que nous. Si elles sont évidemment injustes, la loi naturelle les annule ; un citoyen vertueux doit subir la mort plutôt que de commettre un crime ordonné paT les lois. Lorsque des pai-ticulierssasS titre et sans mission s'avisent de dé-

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clamer contre les lois de la société et s'érigent en réformateurs de la législation, ce sont des séditieux qu'il faut punir : quel crime est commandé par nos lois ?

Les récompenses que la société peut accorder ne sont pas assez grandes pour payer la vertu dans toute sa valeur ; il lui en faut de plus durables, et qui la rendent heureuse pour toujours. Dès qu'elle est sûre de les obtenir d'un Dieu juste, peu lui importe que les hommes la méconnaissent, la méprisent ou la puuissent : leurs erreurs et leurs injustices lui donnent un nouveau droit aux biens de l'éternité.

Mais il n'est pas vrai que la religion défende à l'homme vertueux d'être sensible au point d'honneur, à la louange et au blâme, aux peines et aux récompenses temporelles, à la satisfaction d'avoir fait son devoir.

Elle lui ordonne, au contraire, de se faire une bonne réputation, de la préférer à tous les biens de ce monde ; elle avertit les méchants que leur nom sera effacé de la mémoire des hommes, ou détesté par la postérité, Prov., c. 22, f 1; Eccli., c. 30, ^ J3; c. 41, f 15; c. 44, f 1, etc. La religion lui défend seulement d'envisager ces avantages comme sa récompense principale, d'y attacher trop de prix, de se dégoûter de la vertu lorsqu'ils viennent à lui manquer, de commettre un crime pour les obtenir. Jésus-Christ lui-même nous ordonne de faire luire la lumière aux yeux des hommes, afin qu'ils voient nos bonnes œuvres, et glorifient le Père céleste, Matt., c. 3, f 16. Saint Pierre nous fait la même leçon, l.Tctr., c. 2, y 12 et 15, etc. Elle ne contredit point ce qui est dit ailleurs, qu'il faut être humble et modeste, cacher nos bonnes œuvres, rechercher les humiliations, et nous en réjouir, parce qu'il y a des circonstances dans lesquellesilfaut le hure. Voyez Humilité.

La morale, disent nos adversaires, doit être fondée sur la nature même de l'homme, et non sur la volonté de Dieu; la première nous est connue, la seconde est un mystère : comment connaître la volonté d'un Etre incompréhensible, duquel nous ne pou-

vons pas seulement concilier les attributs ? En voulant lier la morale à la religion, l'on est venu à bout de les dénaturer l'une et l'autre; La première s'est trouvée assujettie à toutes les rêveries des imposteurs.

Quelques-uns de nos philosophes ont poussé la démence jusqu'à dire que l'on ne peut désormais jeter les fondements d'une morale sainte que sur la destruction de la plupart des religions.

Nous convenons que la morale doit être fondée sur la nature de l'homme, mais telle que Dieu l'a faite, et non telle que les incrédules la conçoivent.

Si les hommes sont de même nature que les brutes, ont la même origine et la même destinée, on peut fonder sur cette nature la morale des brutes, et rien de plus. C'est de la constitution même de notre nature, telle que nous la sentons, que nous concluons évidemment quelle est la volonté de Dieu, et quelles sont les lois qu'il nous impose. Quand Dieu serait encore cent fois plus incompréheiiMble, toujours est-il démontré que c'est un Etre sage, et incapable de se contredire ; il ne nous a donc pas donné la raison, le sentiment moral, la conscience, pour que nous n'en fissions aucun usage. S'il nous a donné des liassions qui tendent à nous conserver lorsqu'elles sont modérées, il n'approuve pas pour cela leur excès, qui tend à nous détruire et à troubler l'ordre de la société. Il est donc absurde de prétendre que la volonté de Dieu nous est plus inconnue que la constitution même de l'humanité.

La vraie religion n'est pas plus responsable des rêveries des imposteurs en fait de morale qu'en fait de dogme; mais il n'est point d'imposteur plus odieux que ceux qui nous parlent de morale, lorsqu'ils en détruisent jusqu'aux fondements, et qui nous vantent leur système sans avoir posé la première pierre de l'édifice. Ils ne sont pas encore convenus entre eux de savoir si l'homme est esprit ou matière, et ils prétendent assujettir tous les peuples à une morale qui ne sera bonne que pour les brutes et pour les matérialistes.

Qu'ils commencent donc par conver-

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tir tout le genre humain au matérialisme.

Lorsqu'ils disent qu'en voulant lier la morale à la religion l'on a dénaturé l'une et l'autre, ils se montrent trèsmal instruits ; c'est au contraire en voulant les séparer que les anciens philosophes ont perverti l'une et l'autre. Il est constant que de tous les moralistes de l'antiquité, les meilleurs ont été les pythagoriciens : or, ils fondaient la morale et les lois sur la volonté de Dieu. Toutes les sectes qui ont fait profession de mépriser la religion se sont déshonorées par une morale détestable ; il en est de même de nos philosophes modernes.

Une autre question est de savoir si l'homme est capable, par la seule lumière naturelle, de se faire un code de morale pure, complète, irrépréhensible, ou s'il lui a fallu pour cela les lumières delarévélation. La meilleure manière de la résoudre est de consulter l'événement, de voir si, depuis la création jusqu'à nous, il s'est trouvé dans le monde une nation qui ait eu ce code essentiel, sans avoir été éclairée par aucune révélation; nous la cherchons inutilement, et les incrédules ne peuvent en citer aucune. La preuve de la nécessité d'un secours surnaturel à cet égard est confirmée par la comparaison que l'on peut faire entre la morale révélée aux patriarches, aux juifs, aux chrétiens, et la morale enseignée par les philosophes.

Pour les deux premières, voyez Religion primitive, Judaïsme, Loi ancienne ; nous allons parler des deux dernières.

Bergier.

MORALE CHRÉTIENNE ou EVAN- GELIQUE. Dans les articles Christianisme et Jésus-Christ, nous n'avons pu parler qu'en passant de la morale chrétienne; nous sommes donc obligé d'y revenir, et de répondre, du moins sommairement, aux reproches que les incrédules lui ont faits.

Jésus-Christ a réduit toute la morale à deux maximes : à aimer Dieu sur toutes choses et leprochain comme nous-même; règle lumineuse, de laquelle s'ensuivent tous les de-

voirs de l'homme. Voyez Amour. Mais ce divin législateur ne s'est pas borné là; par les détails dans lesquels il est entré, il n'est aucune vertu qu'il n'ait recommandée, aucun vice qu'il n'ait Proscrit, aucune passion de laquelle il n'ait montré les suites funestes, aucun état dont il n'ait tracé les devoirs. Pour porter le remède contre les vices à la racine du mal, il défend même les pensées criminelles et les désirs déréglés. Ses apôtres ont répété dans leurs écrits les leçons qu'ils avaient reçues de lui ; ils les ont adaptées aux circonstances et aux besoins particuliers de ceux auxquels ils écrivaient.

Quelques moralistes incrédules ont prétendu qu'il était mieux de réduire toute la morale aux devoirs de justice ; et par là ils entendaient seulement ce qui est dû au prochain : mais l'homme ne doit-il donc rien à Dieu ? Jésus- Christ, plus sage, désigne toutes les bonnes œuvres sous le nom général de justice : dans le nouveau Testament, comme dans l'ancien, un juste est un homme qui remplit tous ses devoirs à regard de Dieu, du prochain et de soi-même. Voyez Juste.

Mais le fera-t-il jamais, s'il n'aime Dieu sur toutes choses et le prochain comme soi-même ? Le motif qui engage le plus puissamment à observer "la loi est l'amour que l'on a pour le législateur.

Jésus-Christ a fondé la morale sur sa vraie base, sur la volonté de Dieu, souverain législateur ; sur la certitude des récompenses et des peines de l'autre vie ; il nomme ses commandements la volonté de son Père ; il le représente comme le Juge suprême, qui condamne les méchants au feu éternel, et donne aux justes la vie éternelle, Matth., c. 23, f 34 et suiv.

Mais ce divin Maître n'a oublié aucun des motifs naturels et louables qui peuvent exciter l'homme à la vertu; il promet aux observateurs de ses lois la paix de l'âme, le repos de la conscience, l'empire sur tous les cœurs, l'estime et le respect de leurs semblables, les bienfaits même temporels de la Providence. « Chargez- » vous de mon joug: apprenez de » moi que je suis doux et humble de

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» cœur, et vous trouverez le repos do „ vos âmes; mon joug est doux et » mon fardeau léger, Matth., c. 11, » ^29. Heureux les hommes doux,

» ils posséderont la terre Que les

» hommes voient vos bonnes œuvres, » ils glorifieront le Père céleste, c. 5, » jr 4 et 16. Ne vous mettez point en » peine de l'avenir, votre Père cé- » leste sait ce dont vous avez besoin,»

c. 6, jf 32, etc. Ceux qui ont le courage de faire ce qu'il a dit, attestent qu'il ne les a pas trompés.

A de sublimes leçons Jésus-Christ a joint la force de l'exemple, et en cela il l'emporte sur tous les autres docteurs de morale; il n'a rien commandé qu'il n'ait pratiqué lui-même ; il s'est donné pour modèle, et il ne pouvait en proposer un plus parfait : « Si » vous faites ce que je vous com- » mande, vous serez constamment » aimés de moi, comme je suis aimé » de mon Père, parce que j'exécute » ses commandements, » Joan., c. 15, f 10. Il n'est pas étonnant que, par cette manière d'enseigner , il ait changé la face de l'univers, et qu'il ait élevé l'homme à des vertus dont il n'y avait pas encore eu d'exemple.

On dit que cette morale n'est pas prouvée, n'est point réduite en méthode, ni fondée sur des raisonnements ; comme s'il y avait une meilleure preuve que l'exemple, et comme si Dieu devait argumenter avec les hommes. « Nos maximes, dit Lac- » tance, sont claires et courtes; il ne » convenait point ique Dieu, parlant » aux hommes, confirmât sa parole » par des raisonnements, comme si » l'on pouvait douter de ce qu'il dit.

» Mais il s'est exprimé comme il ap- » partient au souverain arbitre de » toutes choses, auquel il ne convient » pas d'argumenter, mais de dire la » vérité. »

Lorsque les incrédules étaient déistes, ils ont fait l'éloge de la morale chrétienne; ils ont reconnu la sagesse et la sainteté de son auteur; ils ont avoué qu'à cet égard le christianisme l'emporte su'r toutes les autres religions ; ils ont ajouté même qu'il ne fallait pas d'autres preuves de sa divinité. Mais ce trait d'équité de leur part n'a pas été de longue

durée. Ceux qui sont devenus matérialistes se sont repentis de leurs aveux. Ils ont embrassé la morale d'Epicure, et ils ont déclamé contre celle de l'Evangile; celle-ci a-t-elle donc changé comme l'opinion des incrédules?

Ils soutiennentquelesconseif/sévangêliques sont impraticables, que Vabnègation et la haine de soi-même sont impossibles, que Jésus-Christinterdit aux hommes la juste défense, la possession des richesses, la prévoyance de l'avenir; qu'en approuvant la pauvreté volontaire, le célibat, Vintolêrance, l'usage du glaive, le zèle de religion, il a fait une plaie sanglante à l'humanité. Sous ces divers articles, nous réfutons leurs reproches.

Quelques-uns ont dit que cette morale n'est pas entendue de même partout, qu'elle ne s'étend point à tous les grands rapports des hommes en société.

Il est souvent arrivé, sans doute, que des hommes aveuglés par des passions injustes, par l'intérêt particulier ou national, par des préjugés de système, ont mal entendu et mal appliqué certains préceptes de l'Evangile. 11 y a eu des casuistes qui, par défaut de justesse d'esprit, ou par singularité de caractère, ont porta les maximes de morale à un excès de sévérité, d'autres qui sont tombés dans un relâchement réprôhensible.

Mais dans l'Eglise catholique il y a un remède efficace contre les erreurs, soit en fait de morale, soit en matière de dogme ; l'Eglise a droit de proscrire également les unes et les autres ; on ne prouvera jamais qu'elle en ait professé ou approuvé aucune, ni qu'elle ait varié dans ses décisions à cet égard. Nos philosophes, toujours éclairés par les plus pures lumières de la raison, sont-ils mieux d'accord dans leurs leçons de morale que les théologiens? Peut-on enseigner des maximes plus scandaleuses que celles qui se trouvent dans la plupart de leurs écrits? Dans un moment, nous verrons qu'en matière de morale l'unanimité générale des sentiments est absolument impossible.

Nous ne voyons point quels sont les grands rapports des hommes en

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société auxqu els la morale chrétienne ne s'étend point. Il n'est aucun état, aucune condition, aucun rang dans la vie civile dont les devoirs ne découlent de ces maximes générales : « Ai- » mez le prochain comme vous- » même, sans excepter vos ennemis; » faites aux autres ce que vous voulez » qu'ils vous fassent ; traitez-les » comme vous voulez qu'ils vous trai- » tent. » S'il y a un rapport très-général, c'est celui d'homme à homme :

or, le christianisme nous enseigne que tous les hommes sont créatures d'un seul et même .Dieu, nés du même sang, tous formés à son image, rachetés par la même victime, destinés à posséder le même héritage éternel. Sur ces notions sont fondes le droit naturel et le droit des gens, droits qui ne peuvent être anéantis par aucune loi civile ou nationale, mais très-mat connus hors du christianisme ; par là sont consacrés tous les devoirs généraux de l'humanité.

Mais on entend quelquefois de bons chrétiens se plaindre de ce que le code de la morale évangéliqae n'est pas encore assez complet et assez détaillé pour nous montrer, dans tous les cas, ce qui est commandé ou défendu, permis ou toléré, péché grief ou faute légère. Nous sommes trèspersuadés, disent-ils, que l'Eglise a reçu de Dieu l'autorité de décider la morale aussi bien que le dogme ; mais par quel organe fait-elle entendre sa voix? Parmi les décrets des conciles touchant les mœurs et la discipline, les uns défendent ce que les autres semblent permettre ; plusieurs n'ont pas été reçus dans certaines contrées, d'autres sont tombés en désuétude, et ont cessé d'être observés. Les Pères de l'Eglise ne sont pas unanimes sur tous les points de morale, et quelques-unes de leurs décisions ne semblent pas justes. Les théologiens disputent sur la morale aussi bien que sur le dogme, rarement ils sont d'accord sur un cas un peu compliqué. Parmi les casuistes et les confesseurs, les uns sont rigides, les autres relâchés. Les prédicateurs ne traitent que les sujets qui prêtent à l'imagination, et négligent tous les autres. Enfin, parmi les person-

nes les plus régulières, les unes se permettent ce que d'autres regardent comm^ défendu. Comment éclaircir nos doutes et calmer nos scrupules?

Nous répondons à ces âmes vertueuses qu'une règle de morale, telle qu'elles la désirent, est absolument impossible. Dans l'état de société civile, il y a une inégalité prodigieuse entre les conditions; ce qui est luxe, superfluité, excès dans les unes, ne l'est pas dans les autres ; ce qui serait dangereux dans la jeunesse, peut ne plus l'être dans l'âge mûr; les divers degrés de connaissance ou de stupidité, de force ou de faiblesse, de tentations ou de secours, mettent une grande différence dans l'étendue des devoirs et dans la grièveté des fautes.

Comment donner à tous une règle uniforme, prescrire à tous la même mesure de vertu et de perfection? Les lumières de la raison sont trop bornées pour fixer avec la dernière précision les devoirs de la loi naturelle; les connaissances acquises par la révélation ne nous mettent pas en état de voir avec plus de justesse les obligations imposées parles lois positives.

Dans les premiers âges du monde, Dieu avait permis ou toléré des usages qu'il a positivement défendus dans la suite, et il avait défendu des choses dangereuses pour lors, mais qui, dans les sociétés policées, sont devenues indifférentes. Les lois qu'il avait données aux Juifs étaient bonnes et utiles, relativement à l'état dans lequel ils se trouvaient ; Jésus-Christ les a supprimées avec raison, parce qu'elles ne convenaient plus. Dans le christianisme même il y a des lois dont la pratique est plus difficile clans certains climats que dans les autres, telle que la loi du jeûne ; il n'est donc pas possible de les observer partout avec la même rigueur.

Jésus-Christ, les apôtres, les pasteurs de l'Eglise, ont ordonné ou défendu, conseillé ou permis ce qui convenait au temps, au ton des mœurs, au degré de civilisation des peuples auxquels ils parlaient; mais tout cela change et changera jusqu'à la lin des siècles. Saint Paul ne veut pas que l'es femmes se frisent et portent des habits précieux; mais il ne parlait ni à

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des princesses, ni aux daines du la cour des empereurs. Il leur ordonne de se voiler dans l'Eglise; cela convenait en Asie, où le voile des femmes a toujours fait partie de la décence. Ce qui était le luxe dans un temps ne l'est plus dans un autre; l'usage des superlluilés augmente à proportion de la richesse et de la prospérité d'une nation. Plusieurs commodités desquelles nous ne pouvons aujourd'hui nous passer, auraient été regardées comme un excès de^ mollesse chez les Orientaux, et même chez nos pères, dont les mœurs étaient plus dures que les nôtres.

C'est pour cela même qu'il faut dans l'Eglise une autorité toujours subsistante pour établir la discipline convenable aux temps et aux lieux, pour prévenir et réprimer les erreurs en fait de morale, aussi bien que les hérésies. Mais de même qu'eu décidant le dogme, l'Eglise n'éclairait point toutes les questions qui peuvent être agitées parmi les théologiens; ainsi, en prononçant sur un point de morale, elle ne dissipera jamais tous les doutes que l'on peut former sur retendue ou surles bornes des obligations de chaque particulier.

La justesse des décisions descasuistes dépend du degré de pénétration, de droiture d'esprit, d'expérience dont ils sont doués ; mais il leur est impossible de prévoir, dans leur cabinet, toutes les circonstances par lesquelles un cas peut être varié ; leur avis ne peut pas être plus infail I iule que cel ui des jurisconsultes touchant une question de droit, et que celui des médecins consultés sur une maladie.

Il ne faut point conclure de là, comme on l'a l'ait souvent, qu'il n'y a donc rien de certain en fait de morale, que tout est relatif ou arbitraire, vice ou vertu, selon l'opinion des hommes.

Les principes généraux sont certains et universellement reconnus; mais l'application de ces principes aux faits particuliers est quelquefois difficile, parce que les circonstances peuvent varier à l'infini. Il ne peut jamais être permis de tromper, de se parjurer, de blasphémer, de se venger, de nuire au prochain; le rneur-

Ire, le vol, l'adultère, la perfidie, etc., seront toujours des crimes; la douceur, la sincérité, la reconnaissance, la patience, l'indulgence pour les défauts d'autrui ; la chasteté, la piété, etc.. toujours des vertus. Mais de savoir jusqu'à quel degré telle vertu doit être poussée dans telle occasion, jusqu'à quel point telle faute est gnève ou légère, punissable ou excusable, voilà ce qu'il sera toujours très-difflcile de décider.

Il ya encore une vérité incontestable, c'est qu'avant la naissanee du christianisme il n'y a eu dans aucun lieu du monde une morale aussi pure, aussi fixe, aussi populaire que celle de l'Evangile, et qu'eue, ire aujourd'hui elle ne se trouve point ailleurs que chez les nations chrétiennes.

On dira que, malgré la perfection de cette morale, les mœurs de plusieurs de ces nations ne se trouvent guère meilleures qu'elles n'étaient chez les païens; qu'elle n'est donc ni fort efficace, ni fort capable de réprimer les passions.

Nous nions d'abord cette égalité prétendue de corruption chez les chrétiens et chez les infidèles-. Elle est excessive dans les grandes villes, parce que les homme? vicieux s'r rassemblent pour y jouir d'une' plus grande liberté; mais elle ne règne point parmi le peuple des campagnes. Dans le centre même de la corruption, il y a toujours un trèsgrand nombre d'âmes vertueuses qui se conforment aux lois de l'Evangile; l'incrédulité domine chez les autres à proportion du degré de libertinage ; c'est en grande partie l'ouvrage des philosophes, et ce n'est pas à eux qu'il convient de le faire remarquer.

Il n'est pas étonnant que ceux qui ne croient plus à la religion n'obéissent plus à ses lois. Mais si, au lieu de la morale chrétienne, celle des philosophes venait à s'introduire, le dérèglement des mœurs deviendrait bientôt général et incurable : on le verra dans l'article suivant.

Barbeyrae a fait un Traité de la morale des Pères de l'Eglise, dans lequel il s'est elforcé de prouver que ces saints docteurs ont été, en gêné-

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rai, de très-mauvais moralistes. Nous répondrons à ses reproches au mot Pères de l'Eglise.

Bergier.

MORALE DES PHILOSOPHES. Afin de nous dégoûter de la morale chrétienne, les incrédules modernes soutiennent que celle des sages du paganisme valait beaucoup mieux, et pour le prouver démonstrativement, l'on fait aujourd'hui un recueil pompeux des anciens moralistes. Sans doute on se propose de le mettre désormais entre les mains de la jeunesse, pour lui tenir lieu du catéchisme et de l'Evangile. A la vérité, on ne nous donne la morale païenne que par extrait, et l'on a soin d'en retrancher ce qui pourrait scandaliser les faibles : cette précaution est sage. Mais pour juger du mérite des anciens moralistes avec pleine connaissance de cause, il faut les examiner à charge et à décharge, tant en général qu'en particulier.

Jean Leland, dans sa Nouvelle démonstration évangélique , 2 e part., chap. 7 et suiv,, tom. 3, a très-bien fait voir les défauts de la morale des philosophes anciens. Lactance avait traité le même sujet dans ses Institutions divines. Il nous suffira d'extraire leurs réflexions.

1° Nous avons vu ci-devant que si l'on ne fonde point la morale sur la volonté de Dieu, législateur, rémunérateur et vengeur, elle ne porte plus sur rien ; ce n'est plus qu'une Êelle spéculation sans autorité, une loi, si l'on veut, mais qui n'a point de sanction, et qui ne peut imposer à l'homme une obligation proprement dite. Or, à l'exception de quelques pythagoriciens, aucun des anciens philosophes n'a donné cette base à la morale: la plupart même ontenseigné qu'après cette vie la vertu n'a aucune récompense à espérer, ni le vice aucun supplice à craindre (i).

(1) Cette assertion est complètement fausse; tous les grands philosophes ont enseigné l'immortalité de l'unie ayec peines et récompenses après la mort présente; ils ont suivi sur ce point Pythagore, Socrate et Platon ; il n'y en a que quelques-uns, et non point parmi les plus grands, qui aient cru et dit que tout finissait à la mort.

Le Nom.

2° Les philosophes n'avaient par eux-mêmes aucune autorité qui pût donner du poids à leurs leçons ; quand ils auraient parlé comme des oracles, on n'était pas obligé de les croire. Leurs raisonnements n'étaient pas à la portée du commun des hommes ; les principes d'une secte étaient réfutés par une autre ; ils n'étaient d'accord sur rien ; jamais ils ne sont venus à bout d'engager ancune nation ni aucune société, pas seulement une seule famille, à vivre selon leurs maximes.

3° Ils détruisaient, parleur exemple, tout le bien qu'aurait pu produire leur doctrine. Gicéron, Lucien, Quintillien, Lactance, reprochent à ceux de leur temps que, sous le beau nom de philosophes, ils cachaient les vices les plus honteux ; que, loin de soutenir leur caractère par la sagesse et par la vertu, ils l'avilissaient par le dérèglement de leurs mœurs. Ils devaient donc être méprisés, et ils le furent.

4° Les pyrrhouiens, les sceptiques, les cyrénaïques, les académiciens rigides, soutenaient l'indifférence de toutes choses, l'incertitude de la morale aussi bien que celle des autres sciences. Epicure plaçait le souverain bien dans la volupté, confondait le juste avec l'utile, ne prescrivait d'autre règle que la décence et les lois civiles. Les cyniques méprisaient la décence même, et érigeaient l'impudence en vertu.

o° Presque toutes les sectes recommandaient l'obéissance aux lois, elles n'osaient pas faire autrement ; mais Cicéron et d'autres reconnaissent que les lois ne suffisent point pour porter les hommes aux bonnes actions, et pour les détourner des mauvaises ; qu'il s'en faut beaucoup qne les lois et les institutions des peuples ne commandent rien que de juste. Cicer., de Legib., 1. 1 , c. 4 et 15.

6° Les stoïciens passaient pour les meilleurs moralistes ; mais combien d'erreurs, d'absurdités, de contradictions dans leurs écrits ! Cicéron et Plutarque les leur reprochent à tout moment ; on n'oserait rapporter les infamies que ce dernier met sur leur compte. Les plus célèbres d'entre

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eus ont admiré Diogène, et ont approuvé l'impudence des cyniques ; leur piété était l'idolâtrie et la superstition la plus grossière ; ils ajoutaient foi aux songes, aux présages, aux augures, aux talismans et à la magie. D'un côté, ils disaient que l'on doit honorer les dieux ; de l'autre, qu'il ne faut pas les craindre, qu'ils ne font jamais de mal, que le sage est égal aux dieux, qu'il est même plus grand que Jupiter, puisque celui-ci est impeccable par nature, au lieu que le sage l'est par choix et par vertu : ce sont donc les dieux qui devaient encenser un sage.

L'apathie ou l'insensibilité qu'ils conseillaient, n'était qu'une inhumanité réfléchie et réduite en principes ; ils ne voulaient pas que le sage s'affligeât de la mort de ses proches, de ses amis, de ses enfants, qu'il fût sensible aux malheurs publics, même à la ruine du monde entier; ils condamnaient la clémence et la pitié comme des faiblesses ; ils toléraient l'impudicité et s'y livraient ; l'intempérance, et plusieurs en faisaient gloire ; le mensonge, et ils n'en avaient aucun scrupule ; plusieurs conseillaient le suicide, et vantaient le courage de ceux qui y avaient recours pour terminer leurs peines. Leur dogme absurde de la fatalité anéantissait toute morale; ils étaient forcés d'avouer que leurs maximes étaient impraticables, et leur prétendue sagesse, une chimère. Ils n'avaient donc point d'autre but que d'en imposer au vulgaire ; aussi Aulu-Gelle, parlant d'eux, dit :

Cette secte de fripons, qui prennent le nom de stoïciens, Noct. attic, 1. l,c. 2.

Platon, Socrate, Aristote, Cicéron, Ptutarqtie, ont écrit de fort belles choses en fait de morale ; mais il n'est aucun de ces philosophes auquel on ne puisse reprocher des erreurs grossières. Platon méconnaît le droit des gens ; il prétend que tout est permis contre les barbares; il semble quelquefois condamner l'impudicité contre nature, d'autres fois il l'approuve; il dispense les femmes de toute pudeur; il veut qu'elles

soient communes, et que leur complaisance criminelle serve de récompense à la vertu; il ne réprouve l'inceste qu'entre les pères ou mères et leurs enfants. Il établit que les femmes à quarante anset les hommes à quarante-cinq, n'auront plus aucune règle à suivre dans leurs appétits brutaux, et que s'il nait des enfants de ce honteux commerce, ils seront mis à mort, etc. Platon cependant faisait profession de suivre les leçons de Socrate, de Repub., 1. 5. (i)

Aristote approuve la vengeance, et regarde la douceur comme une faiblesse; il dit que, parmi les hommes, les uns sont nés pour la liberté, les autres pour l'esclavage ; il n'a pas eu le courage de condamner les dérèglements qui régnaient de son temps chez les Grecs, nous ne voyons pas qu'il se soit élevé contre la morale de Platon.

Cicéron parle de la vengeance comme Aristote; il excuse le commerce d'un homme marié avec une courtisane. Après avoir épuisé toutes les ressources de son génie pour prouver qu'il y a un droit naturel, des actions justes par elles-mêmes et indépendamment de l'institution des hommes, il reconnaît que ses principes ne sont pas assez solides pour tenir contre les objections des sceptiques; il leur demande grâce; il dit qu'il ne se sent pas assez de force pour les repousser, qu'il désire seulement de les apaiser, l. \, de Legib.

Quand Plutarque n'aurait à se reprocher que d'avoir approuvé la licence que Lycurgue avait établie à Sparte et l'inhumanité des Spartiates, c'en serait assez pour le condamner.

Epiclète, Marc-Antonin, Simplicius, ont corrigé en plusieurs choses la morale des stoïciens ; mais il est plus que probable que ces philosophes, qui ont vécu après la naissance du christianisme, ont profité des

(t) Bergier confond ici une utopie sociale conçue par Platon, avec la Traie morale telle qu'il l'enseignait dans le monde où il Tivait. Ce sont deux choses distinctes. Nous ne prétendons pas justifier Platon sur tint ce qu'il a dit, mais nous en citons assez de lui, dans nos Harmonisa, pour démontrer que sa morale, somme toute, est magnifique.

La Nom.

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maximes enseignées par les chrétiens ; de savants critiques sont dans cette opinion.

Quant à nos philosophes modernes, qui ont trouvé bon de renoncer à la morale chrétienne, s'il nous fallait rapporter toutes les maximes scandaleuses qu'ils ont enseignées, nous ne finirions jamais. Déjà nous avons remarqué que, quand ils professaient le déisme, ils rendaient justice à la morale évangélique ; mais depuis que le matérialisme est devenu parmi eux le système dominant, il n'est aucune erreur des anciens qu'ils n'aient répétée et qu'ils n'aient poussée plus loin. Quelques-uns en ont été honteux ; ils ont avoué que La Métrie a raisonné sur la morale en vrai frénétique, et il a eu des imitateurs. La seule différence qu'il y ait entre cet athée et les autres, c'est qu'il a été plus sincère qu'eux, et a raisonné plus conséqucmment. Si personne n'avoit approuvé ses principes, les aurait-on publiés? Dès que l'on admet la fatalité, comme les matérialistes, l'homme est-il autre chose qu'une machine? et de quelle morale un automate peut-il être susceptible?

Dans ce système, aucune action n'est imputable, aucune ne peut être juste ni injuste, moralement bonne ou mauvaise ; aucune ne peut mériter ni récompense ni châtiment.

Aussi un des confrères de nos philosophes, moins hypocrite que les autres, a dit qu'ils ne parlent de morale que pour séduire les femmes, et pour jeter de la poussière aux yeux des ignorants. On peut leur appliquer, à juste titre, ce qu'Aulu- Gelle a dit des stoïciens (1).

Bergier.

MORALE (la) PHILOSOPHIQUE et la MORALE EVANGELIQUE (Théol.

mixt. philos, et théol. mor.) — Nous faisons remarquer au lecteur que notre tactique, en fait d'apologie du

(i) Nous prouvons, dans notre article morale des ™f B01 "" 8 > 1 n ' Bn définitive la morale de tonte la philosophie affirmative, dont les pères sont Pythagore et Soerate, est identique à celle du christianisme, ce qui devait être puisque la révélation yraie ne pouvait pas se trouver en désaccord aTec la droite raisoa.

Le îfoin.

christianisme, diffère de celle de Bergier en ce que ce théologien croit soutenir bien sa cause en ravalant outre mesure la raison, la nature et la philosophie, — que le christianisme n'aurait pourtant pas, alors, beaucoup de mérite à dépasser — et que nous, au contraire, nous relevons la raison, la nature et la philosophie aussi haut qu'elles puissent le mériter afin d'élever le christianisme plus haut encore, et, par conséquent, à une hauteur très- grande, en montrant sa supériorité sur tout ce qu'il y a de plus beau - Il y a plus d'honneur assurément, à surpasser un bien, dans l'échelle des biens, qu'à surpasser un mal. Cela est pour nous d'une si grande évidence que nous n'avons jamais compris ceux qui ont suivi et qui suivent encore, sur ce point de stratégie, les Tertullien, les Lactance, les Bernard, les Pascal, plntôt que les Clément d'Alexandrie, les Origène, les Augustin, les Fénelon. Nous ferons donc ici, sur la morale, un long article qui servira au lecteur de contrepoids, sous ce rapport, à ceux de Bergier qui précèdent. Pour le faire complet, il faudrait lui donner les proportions d'un livre; aussi nous contentons-nous, en premier lieu, de renvoyer au traité que nous avons donné, sur ce sujet, dans nos droits de la raison dans la foi , sous le titre : Morale philosophique et chrétienne ; on y verra, au chapitre ni, des citations en grand nombre de Platon, de Confucius et de plusieurs autres philosophes qui suffisent à prouver que les principes fondamentaux de la morale naturelle et philosophique envers Dieu, envers le prochain et envers soi-même, sont absolument les mêmes que ceux de l'évangile et du christianisme sur ces objets. En second lieu, nous citerons le quatrième chapitre de ce traité, qui a pour titre supériorité de la morale évangélique. Enfin, nous répondrons, autant que puissent le comporter les dimensions d'un article, àunlivre qui, sous ses formes froides, convenables, universitaires, même académiques, est un des plus antichrétiens qu'on ait faits dans notre époque, bien féconde pourtant en ces sortes de tra-

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vaux; ce sera principalement dans cette réponse que consistera notre étudeprésente. Ce livre apour auteur Pim des disciples de P. J. Proudhon; il porte pour frontispice : la morale de l'Eglise et la morale naturelle ; études critiques, par M. L. Boutteville, avec cette épigraphe : homme ou chrétien, comme si ces deux choses étaient antithétiques et antipathiques.

M. Boutteville était un professeur de l'université, très-modéré, très-consciencieux très- réfléchi, très - sage même, qui avait refusé, au prix de sa tranquillité matérielle, de prêter serment au gouvernement impérial, et dont nous étions l'ami : ce fut chez lui que nous fîmes, en I S 1-8 ou 40, la connaissance de M. Proudhon et que nous eûmes, avec le célèbre écrivain, cette première discussion sur l'absolu, dont nous avons parlé dans l'article Elimination de l'absolu ; mais il était, ainsi qu'on en pourra juger plus loin, foncièrement ennemi du christianisme. Sa tombe, au cimetière Montparnasse porte un portrait de lui qui est très-ressemblant avec le titre de son livre et l'épigraphe que nous citons plus haut. Nous ne connaissons aucun ouvrage qui attaque de front comme celui-là, l'Eglise chrétienne et l'Evangile luimôme, sur la morale en parîiculier ; c'est pourquoi nous le choisirons comme thème de notre étude sur ce sujet.

Commençons par citer le chapitre des Droits de la raison dans la fui, que nous venons de promettre.

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