CHAPITRE IV
SUPÉRIOnWÉ LIE LA MORALE EVANfiEUQ.Ua,
« Nous venons de passer un coup d'oîil sur la morale des philosophes et des peuples antiques; nous venons de la considérer telle qu'elle repose dans les monuments qui nous en restent, c'est-à-dire avec son éparpillement et ses démonstiations jetées ça et là plus ou moins au hasard. Or, nous en avons assez vu pour comprendre que cette morale n'est autre que la morale chrétienne, avec sa foi, son
espérance et sa charité non encore appliquées à l'ordre de rédemption, mais seulement aux connaissances de Dieu, de l'homme et des relations de Dieu à l'homme, qu'avait le monde ancien; avec ses idées fondamentales d'amour de Dieu par-dessus tout, et du prochain à l'égal de soi-même ; avec ses préceptes d'adoration, de prière, de culte, do pratiques et d'œuvres; avec ses recommandations de luttes et de victoires sur soi-même; avec ses flétrissures des vices capitaux, l'orgueil, l'avarice, la luxure, l'envie, la gourmandise, la colère, la paresse ; avec ses devoirs plus particuliers des pères, des entants, des époux, des citoyens de tous les états; avec toutes ses parties, ses développements et beaucoup de ses formules. La seule dilférence consiste en ce qu'au lieu de la prendre dans l'Evangile et la théologie, nous l'avons moissonnée dans des écrits étrangers au courant judaïque, et antérieurs à l'invasion chrétienne.
Quelles déductions tirerons-nous de cette idenlité ? La première, c'est qu'il est vrai à la lettre, ainsi qu'on l'a dit plusieurs fois, qu'en compilant avec art les maximes des anciens philosophes, on reformerait tout le code demoralc del'Evangileet du christianisme. (1) La seconde, c'est que toute cette morale philosophique aussi bien que chrétienne, chrétienne aussi bien que philosophique, est vraiment essentielle à la nature de l'homme, Traiment perçue en ligne
(1) Lactaoce lui-môme a dit : a Les philosophes ont attemt toute la vérité, et tout le mystère de la reluiim divine: Totam igilur veritalrm et omne divins reftgioaù ai wnutuphiloeophiaitigerurit— Si q<iel (u'un venait à rassembler et à rédiger en un corps de doctrine la vérité éparse chez lue philosophes et les différentes sectes, d ne différerait àssurémentpas d'opinion avec nous. *([nst. div. vu, 7.) Et Minutius Félix: «On serait tenté d'admettre que les chrétiens sont dos philosophes on que les aucieus philosophes étaient déjà chrétiens. » (Octav,, c. XX.) Et Clémeot d'Alexaudno : « La vérité des Grecsne diffère de la nôtre que parse que chez nous la science estplus grande, les preuves plus éclatantes, et qu'il s'y joint une force divine, d) Slrom* L v et vu) Et le savant Huet, évêque d'Avranclies: n Souvent il m'est arrivé qu'en lisant los préceptes enseignés soit par Pluton, soit par Aristote, fait par Cicéron, soit par Epictète, pour hien conduire et diriger notre vie, il me semblait acquérir dans quelques écrits des chrétiens la règle de la piété. » Qum. Alnetan, I, il, p, 92.) ((874.)
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directe et avec évidence parla raison, vraiment éternelle, immuable, divine dans sa vérité, puisqu'elle s'exprime de la sorte par la voie des sages, dans tous les pays et dans tous les temps, sans qu'on puisse en assigner les premières explosions. La troisième enlin, c'est que les Chrétiens à intelligence courte ou à conscience chagrine, qui croient avoir besoin de nier l'identité que nous avons constatée pour glorifier leur christianisme, se trompent beaucoup, puisqu'ils lui enlèvent ainsi la preuve la plus forte d'un de ses plus beaux, de ses plus éloquents, de ses plus sublimes caractères, celui de sa conformité avec la nature même.
» N'accorderons-nous pas, cependant, quelque chose à ces défenseurs maladroits de notre Evangile? Oui, nous leur accorderons une supériorité de la révélation morale par le Christ sur tous les exposés, toutes les prédications, tous les catéchismes des devoirs, pris en particulier, et par conséquent aussi sur leur ensemble, vu que l'absence d'une pareille synthèse ne trouve pas sa compensation dans un éparpillement de ce qu'elle contient. Entrons dans un peu plus de détails.
» Cette supériorité se manifeste sur la morale en général et sur certaines branches de la morale en particulier.
» I. — Sur la morale en général.
» I. Pureté sans tache. — Dans les philosophes les plus purs qui n'ont pas connu l'Evangile, et qui n'ont eu d'autre règle de jugement que le bon sens naturel, on rencontre des taches; ce sont des paroles, des propositions, des pages mêmes qui annoncent que l'auteur n'était pas venu à bout, malgré ses efforts, de surmonter tous les préjugés de son époque, ou qu'il hésitait, sur certaines questions, ou enfin qu'il s'était égaré dans certains moments de sa vie int> llectuelle. Ces taches ôtent de la force à l'ensemble de son œuvre qui est en sens inverse.
» C'est ainsi par exemple qu'on trouve avec peine, dans Platon, des paroles dures à l'égard du peuple et
des esclaves, et, dans Confucius, un, respect absurde pour la royauté. Ce défaut n'existe pas dans l'Évangile ; c'est le seul livre qui ne se démente sur aucun point, et dont aucun mot bien compris n'affaiblit la force d'un autre. Après qu'il a dit à tous : Vous êtes frères, il ne l'oublie pas un seul instant; il demeure fixé sous le poids de cette pensée ; il ne laissera même échapper aucune critique, fût-elle juste, des classes inférieures, de nature à diminuer la force du principe établi : et. ainsi de toutes les questions. Aucun livre n'est soutenu, ferme, pur d'imperfection, comme notre Evangile; dans tous les autres, il y a un triage à faire, il y a à se défier, il y a à corriger. Nous avons compté, dans Platon, cinq erreurs capitales, qui sont bien d'une certaine manière réfutées par Platon lui-même, mais qui n'en affaiblissent pas moins son autorité de moraliste.
Comme économiste et législateur, il semble assez clair, quoi qu'en dise Clément d'Alexandrie, qu'il admet dans sa République une communauté des femmes, des moyens monstrueux pour obvier à l'augmentation exorbitante de la population, et le mensonge des gouvernants pour le bien de la communauté : choses qu'il rejette ailleurs, soit par une contradiction qui l'honore, soit sans se contredire; car on ne fait pas suffisamment attention, lorsqu'on lui reproche ces étranges concessions, qu'il les fait à titre de tolérances légales, et non comme moraliste. N'avonsnous pas, nous autres Chrétiens, des, économistes qui ne rougissent pas d'exposer dans leurs livres des théories semblables, avec plus de clarté et moins de retenue? et nos gouvernements chrétiens sont-ils plus moraux que ne l'eût été la république de Platon, lorsqu'ils tolèrent et autorisent, moyennant un impôt, des maisons de débauche, de prostitution, de communauté des femmes, sur cette raison sophistique, et sans valeur, toute populaire qu'elle soit, qu'il est nécessaire de fournir aux passions ardentes les moyens de se satisfaire, pour mettre la vertu à l'abri de leurs atteintes ? Ce ne serajamais en offrant
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aux passions un facile aliment qu'on les apaisera; la vertu est plus exposée dans la cité où ces tolérances sont mises en pratique, que dans celle où elles n'existent pas ; ce sont des appâts à la corruption, des digues ouvertes aux débordements du vice, et l'on ose dire qu'au sein d'une société sans pudeur, sans respect de la dignité humaine, sans retenue, et aux passions copieusement nourries, la vertu sera plus en sûreté !
» Revenons à Platon; son exclu- • sion des poètes porte encore un caractère d'exagération qui ne vaut pas mieux que ce qu'on appellerait aujourd'hui ses permissions machiavéliques aux gouvernements. Et, enlin, quant à l'esclavage, il aurait dû protester énergiquement contre la coutume, plu'«t que de raisonner souvent comme si cette coutume était un fait acquis contre lequel il n'y a rien à faire.
» il y amoins de reproches à dresser contre Confucius ; cela peut tenir à ce qu'il traite moins de questions et s'élève infiniment moins haut ; mais celui que nous lui avons fait, de paraître soumis à de ridicules préjugés sur la souveraineté en politique, en vaut, à lui seul, un grand nombre, malgré les correctifs qu'on trouve çà et là dans d'audacieuses maximes. Nous ne parlons pas des autres; ils sout tous inférieurs à ces deux rois de la morale antique, soit en ce qu'ils sont trop incomplets, quoique purs, soit en ce qu'ils sont trop surcharges de superstitions et d'erreurs, quoique assez complets.
Aristote, le plus grand génie de la Grèce après Platon, et le plus grand synthétiste, présente à la fois ces deux défauts : il néglige la morale envers Dieu, à peu près entièrement, et, tout en réfutant Platon sur plusieurs des taches que nous lui avons reconnues, il se jette à plein corps et catégoriquement dans plus d'une erreur ; on connaît sa théorie de l'esclavage, qu'il croit fundé sutla nature, théorie qui a fâcheusement influé jusque sur la théologie du moyen âge, en ce qui concerne cette thèse, et qui n'est pas encore chassée du temple des savants, puisque nous
en avons beaucoup qui ne veulent pas que les nègres soient nos frères.
«Ainsi, pureté parfaite dans la prédication du Christ, premier caractère de la supériorité de cette prédication sur tout ce que le génie de l'homme a produit de plus admira b le.
» If. Précision sans sécheresse, et onction sans chute dans les excès du mysticisme. —Aristote a la précision, avec la sécheresse. Platon a l'onction sans la précision suffisante; il cherche etereusetrop pour pouvoir résumer en formules. Les anciens réformateurs de l'Asie caucasique, Zoroastre, Vyaça, Bouddha, ont l'onction avec toutes ses exagérations, toutes ses hyperboles, toutes ses exaltations mystiques les plus désordonnées. Le Christ seul, tel qu'il nousest présenté parles Evangiles, a, dans son exposé des vérités morales, la précision la plus rigoureuse, avec l'onction la plus touchante, et avec la retenue constante dans les bornes de la raison.
» III. Fermeté d'enseignement qui ne se trouve réunie aux qualités précédentes, etsurtout àla première, que dans l'Evangile. — Mohammed et Manou annoncent avec autorité la vérité aux mortels ; d'autres encore ne craignent pas d'affirmer sans laisser percer le moindre doute ; ceux-là sont le plus sujets aux écarts, aux exagérations, aux superstitions, aux erreurs. Ceux qui se trompent le moins sontlesplusniodestes.les plus déliants d'eux-mêmes , sont ceux qui ressemblent le plus à Socrate, en doutant souvent, cherchant toujours, et n'affirmant que les vérités les plus générales, les plus évidentes, les vérités-axiomes. L'Evangile seul ne doute jamais et ne se trompe pas. Il ne dit lias toujours la vérité entière, il la laisse deviner, déduire ; il fait aussi des réfutations personnelles qui ont plutôt pour but de clore la bouche à l'ennemi, que do lui ouvrir la boîte aux diamants ; mais on en sent le motif, et toutes les fois qu'il s'agit de livrernn enseignement au monde, soit qu'il l'exprime directement, soit qu'il le donne à conclure, on reconnaît une absence d'hésitation, res-
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semblant trait pour trait à l'assurance d'une âme qui, assise près de la vérité même, puiserait sans peine à son océan les ondes qu'il lui plairait d'épandre sur nos terres altérées.
» IV. Energie de ton et d'images encore sans pareille, malgré l'abondance et la force de l'imagination humaine dans ce genre de productions. — La poésie de l'Évangile s'élève à des hauteurs si particulières et si propres à ce livre, qu'il nous semble, à la simple lecture, voir nos frontières subitement dépassées. La flétrissure éternelle de la puissance et de la gloire dans la tentation du désert ; la condamnation des richesses égoïstes et la glorification du pauvre dans la parabole du riche et de Lazare ; le tableau d'un roi et de Sa cour dans le plat d'Hérodiade ; celui de la volupté et du repentir dans la parabole de l'enfant prodigue ; la transfiguration, la Passion, le sermon de la montagne, l'épisode de la femme adultère, les anathèmes aux pharisiens, le tableau de l'avenir, celui du jugement, etc., sont choses d'une telle puissance qu'on ne trouve rien dans nos philosophies et nos poésies qu'on puisse leur comparer. Ces choses expliquent déjà la différence d'influence sur les peuples entre l'Evangile et tous les efforts du génie.
» V. Enfin, le dernier caractère de supériorité de l'Evangile, considéré comme sermon de morale pour tout l'univers, a été chanté magnifiquement par saint Augustin; c'est l'idée même qui lui sert de fond, l'idée du Christ, manifestation divine conçue parle Père pour le salut du monde. — Dieu s'incarnant, vivant dans la pau- Treté d'une échoppe, portantle tablier du travailleur, donnant l'exemple de toutes les vertus, prenant la peine de prêcher lui-même à sa créature la vérité pratique dont il avait déjà enrichi sa raison, s'insurgeant, au péril de sa vie, contre les préjugés, se faisant l'avocat audacieux de toutes les douleurs, bravant les glaives de la tyrannie et toutes les colères des passions à la manière humaine, afin cle se donner des imitateurs, et de
rendre facile l'application du précepte antique, imitez Dieu, enfin mourant martyr sur la croix pour enthousiasmer le monde et l'attirer à son Père :
voilà une idée qui surpasse en éloquence, comme excitant à l'amour de la vérité et de l'humanité, tout ce qu'on trouvera jamais de plus fort dans la morale philosophique de tous les siècles. Si cette idée repose en germe dans les avatars du Brahma des Indiens, elle y est, d'une part, tellement réduite à sa quintessence, c'est-à-dire à l'idée de sacrifice de la Divinité pour l'humanité en s'incarnant en elle, sans les développements de la rédemption par les douleurs et la mort sanglante, et, d'autre part, tellement surchargée d'aventures romanesques , bizarres, fantastiques , épiques, merveilleuses et invraisemblables, qu'elle y perd une partie de son mérite devant toute génération à raison développée, quoique cependant, avectant d'imperfection, elle ait encore produit plus de merveilles sur les âmes d'une moitié de l'univers qu'aucune philosophie, poésie ou religion à qui elle a manqué totalement pour foyer inspirateur.
» Jugeant l'arbre à ses fruits, l'avenir saura qu'entre ces résultats, tout grandioses qu'ils sont, et ceux du christianisme, en conversion solide des cœurs et des esprits, il y a même différence qu'entre la terre et le ciel.
» II. — Sur les morales 'particulières.
» Les objets capitaux des devoirs sont Dieu, la famille, la société etl'individu, et autour de chacun de ces objets rayonne la morale en prenant diverses nuances selon les rapports divers qu'ils présentent. La morale divine se divisera, par exemple, en morale de la foi, morale de Vespérance, morale de V amour et morale de l'adoration, ou du culte intérieur et extérieur. La morale domestique prendra les noms divers de morale nuptiale, concernant la formation de la famille, morale conjugale, concernant les époux, momie paternelle, concernant le père et la mère, et morale filiale, concernant les enfants. La morale sociale pourra s'appeler morale politique, si
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elle s'occupe des relations de liberté, de fraternité, d'égalité et d'autorité des citoyens les uns envers les autres, ou des citoyens envers la cité, ou de la cité envers les citoyens, et morale économique, si elle s'occupe des relations de justice et de charité des citoyens les uns envers les autres, des citoyens envers la cité, et de la cité envers les citoyens, dans la production, la circulation et la consommation des richesses. Enfin, la morale individuelle pourra prendre aussi divers noms selon qu'elle traitera des devoirs do l'individu relatifs à son intelligence, ou relatifs à son cœur, ou relatifs à son corps, ou selon qu'elle le considérera sous d'autres points de vue auxquels nous ne pensons pas en ce moment.
» Or, si nous cherchons, dans l'exposé que nous donne le christianisme 3e toutes ces murales, des supériorités particulières et distinctes de celles que nous avons signalées, voici quel est le résultat de notre examen.
■ » I. La morale divine est égale dans son exposé philosophique et dans son exposé chrétien, en ce qui concerne l'ordre naturel, sauf la précision des formules, aimer Dieu pur-dessus toutes choses, l'aimer de tout son cœur, de toute son àme, de toutes ses forces, l'adorer en esprit et en vérité, et sauf l'onction particulière à l'Evangile pour parler aux hommes du Père céleste, qualités qui rentrent dans les supériorités générales.
» II. La morale individuelle est encore égale dans les deux exposés, sauf toujours les supériorités générales signalées, et ce qui se rattache à l'ordre surnaturel de la rédemption.
Quand Lacordaiie a fait ses beaux discours sur les vertus réservées au christianisme, et qu'il a, par exemple, si éloquemment parlé de la chasteté, nous lui avons applaudi en ce sens que dans le christianisme s'est développée pratiquement cette vertu à un degré très-supérieur en extension et en perfection exempte d'excès déraisonnables, mais non en ce sens, s'il était le sien, que l'idée, la connaissance et la morale théorique en fussent vraiment réservées à l'Evangile,
et à notre théologie, Quant au P. Ventura, il a dit et écrit, sur ce point, des brutalités sans raison.
» L'idée de la chasteté fut toujours dans l'intelligence humaine, et la philosophie tira de cette idée la théorie complète de cette vertu ; mais elle n'eut pas l'iniluence pratique de la prédication évangélique pour faire des hommes chastes. Les religion = de l'Inde en tirent par milliers, mais ea les jetant dans des excès, et m-ëure souvent en les abrntissnnt et les écrasant sous le, poids de la superstition et du fanatisme, Il en est de même de l'humilité et de toutes l'es vertus individuelles.
>> On a dit aussi que lcrhristianisme avait seul exalté la virginité connue une perfection, et produit de véritables vierges ; ce fait est inexact; les religions de l'Inde ont eu des classes de personnes vouées à la virginité et des plus honorées ; les plateaux du Thibet sont couverts de vierges en quantité surabondante et vraiment excessive. Chacun connaît l'institution romaine des vestales que l'on enterrait vives lorsqu'elles manquaient à leurs engagements ; punition déraisonnable, car la virginftd no peut être qu'une obligation de conscience librement contractée et observée de même en dehors de toute contrainte de la part de la force publique. La supériorité du christianisme sur cette matière ne consiste que dans un déveLoppementpluscoiisidérable de l'étal de virginité librement accepté et soutenu en vue de Dieu, du bien public, et de sa propre perfection dans l'ordre religieux.
» Restent la morale, sociale et la morale domestique avec leurs divisions. Or, sur ces deux terrains, nous trouvons quelques supériorités particulières non-seulement dans le développement pratique, mais aussi dans la théorie, non-seulement quant à la forme, mais aussi pour le fond.
» III. La morale sociale-politique de l'Eva'ngile est ba^ée tout entière sur le triple principe de. la fraternité, de l'égalité et de la solidarité de tous les hommes; et cette base, si féconde en conséquences, puisqu'elle en-
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gendre tous les préceptes renfermés dans celui d'aimer le prochain comme soi-même et de traiter les autres comme nous voudrions qu'ils nous traitassent, tels que le devoir de respecter dans son semblable la dignité humaine en lui laissant toute la liberté d'action et de développement, le devoir d'être non-seulement juste, mais généreux en bienfaits gratuits, le devoir d'abolition par les sociétés de toutes les coutumes qui, comme l'esclavage, organisent l'inégalité, le devoir de réduction de l'autorité sociale à une convention librement faite et librement maintenue entre tous, le devoir de condamnation radicale de l'absolutisme et de la tyrannie, etc. ; cette base, disons-nous, est plus formellement, plus clairement et plus énergiquement posée dans la théologie chrétienne que nulle part ailleurs, bien que toutes ses déductions soient encore loin d'être tirées, surtout par la déclaration officielle, et que l'accord des docteurs ne se soit pas encore fait sur une partie de ces déductions.
» La philosophie antique n'avait pas suffisamment généralisé, même en théorie, la fraternité universelle, et pas assez vu l'égalité de la nature ; ses énergies dans cet ordre, sont trop appliquées aux questions de détail, et aux fractions du genre humain. Elle n'avait pas, non plus, compris au complet la liberté pour tous ; elle n'avait fait qu'en balbutier le sentiment à l'égard des déshérités du droit de cité, tout en la chantant très-développée pour les citoyens qui étaient alors autant de rois se partageant le royaume de la famille humaine.
» La morale sociale-économique découle des trois principes : travail, justice et charité ; travail daus la production, justice dans la circulation, charité dans la consommation ; travail qui oblige toujours dans les limites du possible sous peine de parasitisme ; justice qui implique réciprocité et qui oblige toujours sous peine de vol, lors même que l'on considère les biens de l'âme ; charité qui implique gratuité, générosité,
don, et qui n'oblige pas toujours sous peine de crime, mais quelquefois sous peine seulement de moindre perfection. Les vices opposés aux trois vertus sociales- économiques, sont l'oisiveté, l'usure ou inégalité dans l'échange, et l'égoïsme de la propriété ; de ces trois vices découlent, en ligne droite, l'opulence et le paupérisme, comme de la mise en pratique des trois vertus contraires découlent, en ligne droite, le bien-être universel, avec ses inégalités harmoniques dans la liberté.
» Or, nous ne pouvons pas dire qu'on ait encore vu le développement des trois vertus sociales-économiques, au sein du christianisme lui-même, ni dans la pratique dispersée, ni dans les exégèses théologiques, ni dans les applications organiques des sociétés et des législations ; mais elles sont posées à jamais comme principes généraux et absolus dans la révélation évangélique développée par les apôtres : Celui qui ne veut pas travailler ne doit pas manger, dit saint Paul (Tl Thess. m, 10) : Échangez et prêtez sans intérêts (Matth. vi, 42 et alibi), disent l'Evangile et l'Eglise :
Donnez votre superflu à qui en a besoin, dit encore l'Eglise. Les principes sont donc établis ; il ne reste plus qu'à les faire épanouir, et la grande révolution chrétienne en est chargée par celui qui distribue les destins, cette grande révolution, qui n'a fait encore que jeter sa gourme et manifester ses idées de tour du monde, de réforme et de règne.
» Si maintenant nous repassons d'un regard la philosophie antique dans toutes ses éruptions sur la terre, nous apercevons bien des lambeaux épars de cette théorie morale économique, nous en apercevons même assez pour pouvoir l'y retrouver aujourd'hui à peu près entière avec nos yeux éclairés par l'Evangile; mais si nousnous mettonsàlaplacedumonde avant cette lumière, nous sommes obligés de convenir qu'un semblable code n'était pas déduit de ses enseignements, et que nul n'y pensait ni des lecteurs ni des écrivains.
» On célèbre le travail : nous avons même vu un poète en faire le glo-
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vieux attribut do la Divinité ; la justice est chaulée comme la vertu dont le nom peut servir à nommer toutes le vertus ; la charité est exaltée sous mille et mille formes. Les vices contraires, l'oisiveté, le vol avec l'usure, l'égoïsme avec l'avarice et tout son cortège, sont attaqués et flétris. Nous avons même trouvé, quant à l'usure, dans des peuples étrangers au christianisme, tels que les bouddhistes du Thibet, plus de développements pratiques du précepte naturel qui la défend, puisque chez ces peuples on se fait un crime de prêter à intérêt jusqu'à des immeubles tels que les maisons. Et si nous avons omis de citer des autorités philosophiques sur ce point, ce n'est pas qu'elles manquent ; tous les grands hommes ont condamné l'usure comme contraire au droit naturel, et à peu près tous les législateurs l'ont prohibée aussi bien que Moïse. Voilà les faits qu'il faut avouer à l'honneur de la philosophie et de la raison. Mais ce qui n'existe nulle part, ce qu'au moins nous n'avons pas vu, c'est l'élévation du travail, de la justice et de la charité à la hauteur de vertus sociales devant commander à l'organisme même de toute société ; et cela existe aujourd'hui dans le développement chrétien, sous le mode théorique, pour la première fois, depuis le commencement du monde.
Partout ailleurs ces vertus sont laissées à l'état de vertus individuelles, et nulle part ailleurs elles ne sont comprises comme devant amener, par leur application pratique, particulière et générale, si jamais elle a lieu, la disparition de l'esclavage, du servage, des castes, des privilèges, des tyrannies du capital, du paupérisme, du prolétariat, et de toutes les grandes plaies des sociétés.
» IV. Enfin la morale domestique ne se présente pas, dans l'Evangile, et dans la théologie catholique qui est la déduction de l'Evangile, avec une égale supériorité dans ses quatre rameaux.
» La morale filiale, ou des devoirs des enfants envers leurs parents, n'a jamais cessé do fleurir chez tous les peuples, aussi rigoureuse, aussi belle,
aussi étendue, aussi développée et aussi ferme, que dans le christianisme.
On connaît le code mosaïque ; celui de Manou n'est pas moins sévère ; tous les philosophes de l'Egj'pte, de l'Inde, de la Chine, de la Perse disent les plus magnifiques choses sur les devoirs des fils à l'égard des auteurs de leurs jours; et nous avons donné quelques extraits de Platon qui suffisent pour porter à conclure que, dans ses dialogues, et surtout dans ses lois et sa république, rien n'est oublié de ce que nous enseignons avec notre instruction évangélique. Ce n'est donc pas dans la morale filiile qu'il faut chercher notre supériorité.
» Il commence S'en être autrement quanta la morale de la •paternité. Nous ne connaissons pas de législateur ni de philosophe antique qui ne soit tombé dans l'exagération des droits du père sur les enfants aussi bien que sur la mère, ou qui n'ait, par un système de communisme, mortel pour la famille, transporté à l'Etat les même droits, en ne faisant que les exagérer encore davantage. Il y a plus ou moins de modération selon la sagesse de l'homme; mais la tendance et le défaut ne disparaissent jamais complètement. On sait qu'en conséquence de ce mal, l'infanticide au moment de la naissance était devenu, dans la plupart des contrées, une coutume reçue et quelquefois un acte civil exigé par la loi. L'Evangile développé et pratiqué par l'Eglise a présenté au monde la perfection rationnelle sur ce point, en ramenant les droits du père et de la mère à des devoirs de conscience dont la pratique n'est autre que les inspirations mêmes de la tendresse, à partir des premiers moments où cotte tendresse doit naître, c'est-à-dire aussitôt que la mère sait qu'elle a conçu.
» La supériorité continue de se manifester en ce qui concerne la morale nuptiale. — Nous appelons ainsi celle qui regarde les rapports des jeunes gens des deux sexes, leurs alliances, et les désordres quelconques relatifs à la passion sensuelle. — Les législateurs indiens sont très-sévères sur toutes les satisfactions contraires à là nature ; ils dépassent Moïse et pré-
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voient des cas qu'il ne signale point; ils condamnent et punissent comme lui la fornication simple ; ils ordonnent les précautions les plus minutieuses entre les fiancés et les amants.
On trouve, sur ces objets, dos choses dans le même esprit chez les philosophes de la Grèce; cependant quelques-uns laissent subsister des doutes pénibles. Nous avons dit un mot des étranges tolérances légales de Platon dans l'organisation de sa république, tolérances que condamne Aristote, et que Platon lui-même condamne aussi dans d'autres ouvrages. Eniin, il n'y a pus unanimité complète et claire sur ces matières graves en dehors de notre révélation, et de notre théologie; mais le double point sur lequel le code évangélique développé par l'Eglise laisse loin derrière lui toute la sagesse humaine, c'est la liberté du choix dans ceux qui se marient et la provocation au mélange fraternel de toutes les familles. On trouve à peu près partout, en dehors du christianisme, les préjugés de castes, d'esclavage, de droits de cité, d'hérédité des privilèges ; et l'on voit les législations et les philosophes admettre, d'une part, des répugnances aux alliances entre conditions différentes, qui sont souvent élevées à la valeur d'empèchementsabsolus, d'autre part, des droits excessifs dans les pères sur les mariages de leurs fils, surtout de leurs filles. Ces préjugés étaient enracinés si profondément dans les sociétés humaines que celles chez qui Je christianisme règne, en gardent encore de déplorables restes; nous pouvons le constater chaque jour ; cependant l'esprit chrétien, qu'il faut chercher dans le Nouveau Testament, dans les Pères, dans les bons théologiens, et dans l'intention des lois ecclésiastiques, est formel ; il veut le mélange de toutes les conditions et laliberté complète dans le choix d'une épouse ou d'un époux; et nous sommes en droit d'affirmer, nous, qui croyons au développement intègre du plan de Jésus-Christ, même en ce qui est de la terre, que cet esprit, malgré tant d'obstacles effrayants, aura, un jour, gain de cause.
» Enfin, la morale conjugale du ca-
tholicisme est plus développée, et mieux pondérée dans ses sévérités et ses tolérances que ne l'ont été tous les codes de l'antiquité sur cette matière.
» Le point le plus frappant est celui de l'égalité conjugale entre les époux, dont la monogamie est la condition absolument essentielle. Or si la monogamie a existé ailleurs que dans le christianisme, elle n'a été nulle part posée en devoir aussi rigoureux, aussi formel, aussi clair. Presque partout la polygamie fut plus ou moins tolérée; ici on peut avoir plusieurs épouses; là on n'en peut avoir qu'une, mais avec tolérance d'une concubine ; ailleurs la concubine est interdite à une classe du peuple telle que la classe sacerdotale, ce qui suppose qu'elle était permise aux autres classes; il y a même des peuplades chez qui fcs femmes avaient plusieurs maris, et il en existe encore de cette espèce. Enfin quand la monogamie véritable était dans les lois et dans les mœurs, y avaif.-il des principes de morale bien assurés pour interdire les rapports des maîtres avec leurs esclaves et une certaine promiscuité des esclaves entre eux? On sait qu'à Athènes il y avait des cas où Ton devait avoir plusieurs femmes, et que l'usage, ou même la loi, imposa deux épouses à Socrate qui n'en aurait voulu qu'une seule. A Sparte la morale conjugale était plus austère ; cette nation fut aussi très-pudique en pratique sous ses dehors peu voilés. Et quant aux philosophes de tous les perys, nous ne voyons rien d'assez positif sur cette égalité conjugale, faite pour amener la réhabilitation complète dé la femme et de la mère aux dignités que lui fit la nature. Il y a toujours exagération des droits de l'époux, et partialité en sa faveur.
On le voit même par les écrits des femmes célèbres de la Grèce et de la Chine, lesquelles sont très-admirables dans leur abnégation lorsqu'elles exposent leurs devoirs d'obéissance, de respect, d'humilité, de tolérance envers leurs maris, mais donnent en même temps, une idée peu'favorable à ceux-ci de la morale qu'ils avaient su accréditer sans doute à leur profil.
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» L'Evangile est formel pour rejeter toute polygamie et pour proclamer l'égalité conjugale. Tous nos théologiens ne considèrent pas encore les passages qui ont rapport à cet objet, comme déclarations du droit naturel, mais nous croyons que tel en est le sens. (Yoy. dans nos Harmonies, l'art.
Mariage) ; et le moins qu'on en puisse dire jusqu'à présent pour rester dans l'orthodoxie, c'est qu'ils expriment des ordonnances spéciales de Dieu même.
y> Quant aux devoirs de la conjugalité proprement dite, nous les analysons dans l'article Jurisprudence, tels que les expose notre théologie.
Cette morale aussi est austère mais très-rationnelle , étant calquée sur l'ordre naturel établi de Dieu; c'est la logique rigoureuse dubon sens qui se formule dès qu'elle se débarrasse des subtilités que les passions inventent.
On a vu le genre humain s'égarer dans beaucoup de sociétés, jusqu'à tolérer avec indifférence, par la voix de ses grands hommes, plusieurs des pratiques vicieuses dont ces principes sont la condamnation. Disons néanmoins, pour être juste, qu'il n'est pas rare de trouver des philosophes législateurs qui repoussent, sans merci, ces monstruosités. Les codes indiens, ridicules à plusieurs égards, infligent des peines d'une sévérité outrée à toutes semailles jetées hors du champ de la nature, c'est tout dire en deux mots. L'adultère est jugé sévèrement chez tous les peuples.
Les avortements sont assez souvent poursuivis par les luis. Et en générai pour tout ce qui concerne les relations des époux, la dignité de la femme et de la mère, et la sainteté du lien eosojugal, on trouve quelque chose qui semble annoncer de loin notre perfection évangélique ehez les peuples d'Osiris, de Lycurgue et de Homulus, i ceux de Bouddha, et chez les Chiiiui du temps des Koungtseu et des Lao-tseu.
i) Mais si l'on y regarde de près, si l'on entre dans les détails, on est obligé de reconnaître que l'Evangile est le code pur, complet, sans reproche, et que notre théologie, qui en est et en sera la déduction de plus en
plus parfaite, est appelée, par son inflexibilité même su: l'observance des lois de la nature, à devenir la règle du mariage de toutes les civilisations de l'avenir.
» Nous avons exposé la morale naturelle, telle que nous la présente la philosophie, fait observer l'identité, de cette morale avec la morale du christianisme , enfin reconnu une supériorité de celle-ci comme résumé synthétique plus clair, plus pur. plus ferme, et plus complet sous quelques rapports : rentrons maintenant dans l'objet spécial de l'ouvrage, etc. »
Après cette citation, qui sert trèsbien à poser la thèse en la dépouillant des exagérations dont tant d'apologistes, maladroits selon nous, la surchargent et en la réduisant à son exacte vérité, nous pouvons entrer dans la réfutation des objections, en prenant corps à corps le livre dont nous avons parlé en commençant
La Morale de i ,' et la Morale naturelle
(Homme ou ■ : rvûen.)
Tel est donc le frontispice de ce livre. Il parut enlSCG ;M. Boutteville avait depuis dix ans nos Harmonies de la raison et de la foi, depuis dix ans nosDroits de la raison dans la foi; il était plein de bienveillance à notre égard; nous avions une minière d exposer le christianisme, dans ses dogmes et dans sa m rai qui avait dû frapper son esprit, comme elle avait frappé l'espril de Proudhon ; nous traitions les matières mêmes guUdevait traiter; comment se faitil qu'il ne dise pas un mot dans tout son livre de cette manière, qu'il ne nous y nomme pas une seule fois, et qu'an y chercherai! peut-être même en vain la plus petite allusion nous concernant en particulier nous et notre méthode d'apoLugierationelle?
cela ne s'explique que par une raison : il ne trouva pas un angte par lequel il put nous saisir, tandis que Bergier et tous les autres étaient si loin de lui échapper. 11 lui fallait,
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pour attaquer le christianisme, le représenter sous une forme attaquable ; deux formes se présentaient à lui, ayant également cours parmi les théologiens, mais toutes deux orthodoxes en ce sens que l'Eglise n'avait proscrit ni l'une ni l'autre ; l'une est celle qui incline vers le jansénisme, l'autre est celle qui incline vers le pélagianisme ; l'une est surnaturaliste avec excès, l'autre est nuancée de naturalisme et de ratiolisme; l'une met partout le mystère, et l'antithèse avec la raison, autant que possible, jusqu'à la limite de l'hérésie; l'autre met partout l'explication satisfaisante pour la raison, autant que possible, jusqu'à la même limite ; c'est la première que M. Boutteville a toujours soin de prendre, avant de livrer ses assauts ; la seconde, il la passe sous silence ; son ennemi sous cette forme lui échapperait ; et comme c'est précisément la forme sous laquelle nous le lui présentions toujours, il n'a trouvé d'autre parti, en ce qui nous concernait, que celui de se taire à notre égard.
Le lecteur comprend déjà toute la tactique du livre. Nous n'avons parlé de nous que pour lui en donner d'abord une idée générale; entrons maintenant dans une revue rapide.
Le prologue met en avant l'affaire Morlara, qui avait un si grand retentissement à cette époque ; le droit de l'Eglise d'enlever par la force à ses parents infidèles un enfant qui a été baptisé malgré eux est, pour lui, un droit ecclésiastique incontestable, qui « repose sur les règles, et les maximes constantes de l'Eglise chrétienne » ; il cite, à ce propos, les prescriptions du iv° concile de Tolède, et les thèses soutenues, à ce sujet, par la Civilta catholica à Rome, et par l'Univers religieux à Paris ; puis la conclusion se tire d'elle-même, que ce droit ecclésiastique est déjà une grande immoralité.
Mais au chrétien qui est chrétien comme nous le sommes dans les articles Liberté de conscience, denos harmonies, qu'aurait-il pu dire? rien; si ce n'est peut-être que nous né sommes pas orthodoxe ; mais il y a
plusieurs manières de l'être ; nous sommes de ces orthodoxes qui, en attribuant à l'Eglise toute liberté dans sa législation des consciences lui refusent, en tant que fondation dii Christ le droit d'user de la forcebrutale pour faire exécuter ses sentences et ses lois ; etnousavonspournousdesmassesim' posantes de raisons et d'autorités dans touslcs temps évangéliques.à commencer par Jésus-Christ, à suivre par les apôtres et par les pères de l'Eglise, à continuer par des souverains pontifes du moyen âge lui-mên* (1) et à finir par tous nos Fénclons. Voilà notre réponse ; et le combattant se trouve désarmé. Il reste fort contre une école, nous l'accordons ; mais il n'est plus que la faiblesse même contre le christianisme.
D'ailleurs, en ce qui concerne l'affaire Mortara et les caractères qn'elle pourrait impliquer à titre de généralités, nous devons faire observer qu'un enfant qui a l'âge de raison et de disposition de sa personne, non pas en vertu des lois civiles, mais en vertu de la nature relativement à son développement, a le droit de fuir le foyer paternel s'il n'y trouve pas la liberté de conscience, pour un asile où cette liberté lui sera accordée ou garantie ; or qui prouvera , que, dans l'exemple mis en avant, la retenue du jeune Mortara n'était point une pure garantie de sa liberté de conscience, réclamée par lui-même ?
Nous ne croyons pas que, s'il eût demandé à retourner chez ses parents et à professer un autre culte que le culte catholique, on l'eût, à Rome, gardé de force dans l'établissement ecclésiastique où il était.
La première étude a pour titre le mal, et elle porte pour devises deux citations : l'une de Chrysippe dans Aulu-Gelle (vi), l'autre de saint Paul, qu'elle met en antithèse, le premier comme représentant la raison naturelle en fait de morale, sur la question de l'origine du mal, le second
(1) Célestio III dit formellement qu'après que l'Eglise a employé contre sou clerc c uipaule la déposition, l'excommunication et l'aouthème, <t elle n'a plus rien à faire au delà. ■ Cum ecclcsia von Itnbenl ultra quid facial (Décret. Cum non ai homine, datée de 1192. Corp.j,,,-. l,b. Il lit. I de judiciii i. )
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comme représentant le christianisme, sur les mêmes objets.
Voici la devise tirée de Ckrysippe :
<t Point de contraire sans l'autre .contraire... ainsi, certes, tandis que la vertu est engendrée chez les hommes par le conseil de la nature, les vices naissent chez eux par une affinité contraire. »
Voici la devise tirée de saiat Paul:
« Comme le péché est entré dans ce monde par un seul homme, et par le péché la mort : ainsi la mort a passé dans tous les hommes (par celui) en qui tous ont péché (1). »
Il va sans dire que pour M. Boutteville, la voix'de Chrysippe est celle de la raison et de la morale, tandis que celle de l'Eglise acceptant cl interprétant saint Paul est celle ducontre-hon sensetde l'immoralité; et prenantpour guide ce préconcept, il raconte, à partir des anciennes légendes mazdéennes et autres, du récit mosaïque de l'état d'innocence et du paradis terrestre, des théories manichéennes, etc., comment l'Eglise en est venue à cette fiction « immorale » du péché originel d'après laquelle les enfants innocents sont punis pour la faute du père et, en remontant plus haut, d'après laquelle, selon saint Paul et saint Augustin, c'est Dieu lui-même qui fait le mal en créant un père qu'il savait bien devoir pé»her et entraîner toute sa race dans un abîme ; mais il n'y a rien à dire, ajoute-t-il, contre une pareille monstruosité ; l'Eglise ne nous répète- t-elle pas après saint Paul, que le vase n'a point à
(1) Ou : « Para que tous ont péché. > Le grec t'-f'u admet le> deux traductions. La vnlgate donne celle de notre texte, c'eat la pins conforme au BenB indiqué par le commencement drl verset. M. Boutteville voit dans cette traduction de la Vulgate une apparence de mauvaise foi ; oonsne comprenons rien à cette observation lo parce que ce sens est iosinué par toute la phrase; 2° pane que l'autre traduction, moins explicable, et moius logique, ne change pas la pensée fondamentale, qui est que la mort a passé dans tons par enite du péché d'un en qui tous ont péché en ce sens, non que tous aient commis en lui un acte de péché, ce qui serait une hérésie, mais ont contracté, par génération, un état qui eut pour première cause un acte de péché, lequel ne fut acte et personnel que dans le père. Si l'on entendait que tous meurent parce que tous pèchent en acte, ce serait une absurdité contraire aux faits, quet que fût, d'ailleurs le sens qu'on attribuât au mot mort,
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argumenter contre le potier et que si Dieu a voulu faire des vases d'opprobre^ des enfants de malédiction, aussi bien que des prédestinés pour la gloire, c'est à nous de nous taire devant sa toute-puissance. On conçoit facilement tout ce qui peut êtredonné endéveloppcment dece thème qui fait de Dieu un atroce tyran et qui est la manifestation même de la plus profonde immoralité.
Étudions un peu plus sérieusement les choses.
Nous n'avons rien à objecter contre ce qu'a dit Chrysippe ; il est bien vrai que les propensions de la nature ne constituent pas le mal, que les voix de la conscience ne sont qu'à la vertu et que le vice est le contraire des unes et.des autres ; il importe seulement de bien définir le mal et de le faire résider uniquement dans cet éclair de liberté par lequel l'être moral fait un choix conforme à l'ordre ou contraire à l'ordre entre deux biens, mis en comparaison, la préférence volontaire de l'un à l'autre étant, pour la conscience, vice ou vertu ; car si ce parti contraire à la vertu dont parle le philosophe était, dans sa pensée, une nécessité relative à l'individu, il ne serait plus le vice, dont l'essence implique un libre choix. Mais il est certain qu'il y a toujours devant la liberté morale, les deux opposés, l'eau et le feu comme parlent nos livres saints, qu'il ne saurait y avoir vertu sans la possibilité du vice, vice sans la possibilité de la vertu, et que l'objet matériel vers lequel la volonté s'incline n'est jamais en soi qu'un bien auquel la conscience dit d'adhérer ou de ne pas adhérer par comparaison à son contraire. Avec cette réserve explicative, la proposition de Chrysippe est la vérité même, et pour' le nier il faudrait se jeter dans les fatalismes duprédeslinationisme.du calvinisme, bu baisme, ou du jansénisme, condamnés p.ir l'Eglise.
Mais que dirons-nous de la proposition de saint Paul prise dans le sens que lui a donné la même église qui condamnait ces hérésies?
Supposons un roi, homme de génie, constitué lui et sa race au faite
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des honneurs et des jouissances, qui s'abandonne, un jour de sa vie, à une dégradante passion dont les effets seront de lui faire perdre sa grandeur et de le réduire lui et sa race à la pauvreté et à l'idiotisme; en faisant cette hypothèse, nous ne ferons que supposer un fait de la nature humaine et de la société, qui se passe tous les jours dans des proportions plus ou moins étendues; et appliquons à ce premier père et à toute sa race, la proposition desaint Paul; nous dirons de lui et de^B" postérité :
« Par un seul homme le péché est entré dans cette race, et par le péché la misère ; en sorte que la misère a passé dans tous les descendants de celui dans lequel tous ont péché, c'est-à-dire ont encouru les conséquences intérieures et extérieures du péché ? »
Saint Paul et l'Eglise ne font donc que constater le fait de la mort et des suites du péché dans tous les descendants, en en donnant pour cause la déchéance volontaire d'un premier auteur; et la philosophie est bien obligée de faire de même à l'égard des mille et mille dégénérescences qui s'observent dans les familles humaines. Ce ne sont donc ni saint Paul, ni l'Eglise, ni la philosophie qui sont ici responsables de la prétendue immortalité dont parle M. Boutteville; ce sont les faits eux-mêmes qui la présentent; et comment fera-t-on pour les concilier avec les attributs du créateur?
Il est bien vrai que le créateur connaissait la créature avant de la faire, et qu'il aurait pu s'abstenir de créer celle-là, qui est notre monde à nous-mêmes, Mais alors, à quoi l'obi igerez-vous? à ne jamais créer, par exemple, un père qui usera de sa liberté pour se rendre idiot par ses débauches, et qui engendrera des enfants idiots? Dans ce cas, il ne pourra pas faire un être libre qui abusera de sa liberté, et, de conséquence en conséquence, il ne pourra faire que le monde le plus parfait possible, ce qui équivaut à dire que non-seulement il n'aura plus luimême aucune liberté de création, mais encore qu'il ne pourra rien
faire, puisqu'il n'existe aucune créature, si parfaite qu'elle soit, qui soit le summum de la perfection. Le fait répond éloquemment à de telles assertions : il y a des êtres imparfaits de tous les degrés de perfection ; ils sont tous des biens, mais des biens imparfaits. Dans la catégorie de ceux dont nous faisons partie, il y a le mal aussi, parce qu'il y a chez ceuxlà la liberté morale ; ce mal ne consiste absolument que dans l'acte mauvais personnel à chacun d'eux, et chacun d'eux n'est responsable que de ce mal même ; mais il y a encore les diminutions de biens, les privations, qui résultent par la loi de la génération, chez les engendrés, de l'état que s'est fait librement le générateur; en ce qui est de Dieu qui a vu l'ensemble, nous accordons qu'il est responsable de ces résultats, puisqu'il aurait pu ne pas créer; mais comme ce ne sont que de moindres biens, et qu'il n'était pas tenu au mieux, il a pu, sans blesser ses attributs, créer ces séries devant se développer par voie de génération, comme il aurait pu les créer directement. Une seule chose ne pouvait sortir de ses mains, l'être mauvais par nature, mauvais moralement, sans qu'il se rendit librement mauvais; une telle création est impossible en soi, parce qu'elle supposerait tout à la fois, dans cet être, la liberté et l'absence de liberté; elle supposerait la liberté, puisqu'il n'y a de mal moral, de mal réel, que par abus de sa propre liberté; elle en supposerait l'absence, puisque le mal tiendrait, par hypothèse, à la nature et non au libre choix. Voilà le seul être que Dieu ne peut créer. Les enfants misérables, qui naissent du père vicieux, ne sont point des êtres mauvais de cette manière ; ils sont des êtres bons, quoique moins bons que d'autres qu'on peut leur comparer, et Dieu aurait pu les faire, immédiatement, ainsi. Il l'aurait pu, puisqu'ils sont, et qu'ils ne peuvent exister que par son fait, médiat ou immédiat, ce qui pour lui est tout un. Us peuvent, il est vrai, ajouter par leur volonté propre, le mal proprement dit à ce qui n'est en eux que les suites d'un
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autre mal; mais ceci les mcerne et ne concerne que chacun d'eus pris dans son identité personnelle.
Voilà notre théoiie du mal; voilà le sens que nous donnons à toutes les assertions du grand apôtre. Ses vases d'ignominie ne sont vases d'ignominie que par comparaison à d'autres qui sont employés à de plus nobles usages ; mais ils sont bons dans leur degré comme les autres; et voilà pourquoi le même apôtre ajoute qu'ils n'ont rien à reprocher au potier qui les a faits ; le potier n'est-il pas libre de les faire plus ou moins beaux, et de marquer pour les uns une prédilection gratuite, qui fera paraître haine, par comparaison, son moins d'amour pour tant d'autres, quoique, dans la langue éternelle de Dieu, il n'y ait pour tous que de l'amour?
Est-ce qu'Esaù n'eut pas sa part de Liens comme Jacob? Il n'y eut de différence que dans les mesures qui, en Jacob pas plus qu'en Esaù, ne pouvaient jamais être combles, puisqu'il n'y a pas de limite aux perfections de l'être imparfait. Paul aurait parlé de même de Jacob comparé à un ange.
A la place de la théorie prédestinatienne et janséniste que notre adversaire prétend tirer de saint Paul et de saint Augustin et dont il coiffe l'Eglise, mettez celle que nous venons de résumer brièvement, et que l'Eglise ne désavouera certes pas, puisqu'elle est celle de la plupart de ses théologiens, nous disons plus, puisqu'elle est colle du christianisme bien compris ; à l'instant même, notre champion tombe désarmé.
La seconde étude est intitulée :
l'homme.
L'auteur trouve d'abord immoral, en tant que la manifestation d'un orgueil qui est sans raison d'être et qui est, d'ailleurs, mis à l'écart par les découvertes scientifiques modernes, que l'univers et son grand spectacle soient donnés par le christianisme, à commencer par ses livres sacrés, comme faits pour l'homme, cette sorte d'insecte niché sur un petit globe perdu au milieu des mondes.
Reproche bien petit ! A prendre les choses en elles-mêmes, le tout est
fait pour la partie, comme la partie est faite pour le tout. Est-il une note qui ne soit importante aux yeux du suprême harmoniste dans le concert universel? Aux yeux de Dieu le puceron vaut l'ensemble des mondes, et le puceron, s'il avait l'intelligence, pourrait concevoir cette pensée sublime, que tous les mondes ont été faits pour lui. Oui! pensée sublime que celle-là, puisqu'elle consiste à égaler, devant la grandeur infinie, toutes les grandeurs et toutes les petitesses, toutes les grandeurs parce qu'elles ne sont que néant devant l'être absolu, toutes les petitesses, parce que leur néant n'est pas plus petit que celui des grandeurs devant le seul qui soit grand. Que l'être qui pense rapporte à soi, j'entends à son espèce, tous les êtres finis dont il se voit comme le centre, quoi de plus naturel? Ce sentiment qui consiste à embrasser îe tout dans un atome, que prouve-t-il si ce n'est, comme nous l'entendions dire à Arago, que plus on est petit dans le monde des corps, plus on est grand, quand on pense, dans le monde des esprits. Ensuite ces manières d'envisager les choses, sont toujours relatives au but qu'on »e propose. Le même orateur chrétien qui fera un discours sur la grandeur de l'homme et qui rapportera tout à celui qu'il appellera le roi de la création, en fera, le lendemain, un autre sur sa petitesse, où il le représentera comme un néant dans les immensités; Moïse qui voulait fonder une nationalité monothéiste tière au milieu des peuples, au point de vue de sa foi sur l'origine des choses, a certes bien fait son tableau de la création dans cette visée.
L'auteur, par une contradiction flagrante, fait immédiatement après, au christianisme un autre reproche, celui de poser l'homme comme incapable par lui-même de se connaître et d'affirmer sa destinée, taudis que la raison lui dit tout le contraire. Le christianisme, pourintroduiredans la science de l'homme un ordre surnaturel auquel la raison n'atteindrait pas sans des révélations divines, niet-il donc l'ordre naturel et la puissance de la raison pour le scruter,
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l'analyser, le pénétrer de plus en plus, d'une manière progressive?
Nous affirmons le contraire, après le concile du Vatican, et même nous disons avec ce concile que c'est la raison qui développe les notions révélées de l'ordre surnaturel lui-même, formant le complément delà connaissance de l'homme et de ses destinées.
Pour donner quelque valeur à cette objection, il faut encore se figurer le christianisme et la raison en la manière dont se le figurent les hérétiques par excès de surnaturalisme et de traditionalisme, tels que les Baius et les Jansénius d'une part, les Huet et les Lamennais d'autre part. Soyez, là-dessus, le chrétien raisonnablement rationaliste, vous échappez à l'objection, l'homme n'est plus méchant par nature, il n'est plus incapable de se connaître lui-même par nature; il est seulement susceptible d'en savoir plus ou moins, d'être plus ou moins parfait en vertus selon qu'il sera ou qu'il ne sera pas aidé d'un secours surnaturel bénévolement ajouté par Dieu lui-même à ses premiers dons.
Ici Platon ne trouve pas grâce devant M. Boutteville. Ce philosophe, est, trop tden, d'après lui, le précurseur de l'Evangile; il va jusqu'à dire que ses théories mystiques sont l'Evangile lui-même ; aussi est-ce Aristote qui a ses prédilections; belle mémoire que celle du philosophe qui a Thonneur, dans les époques de scepticisme telles que la nôtre, de partager avec l'Evangile les anathèmes de tous les ennemis du nom chrétien (Voyez Christianisme (le) et la LITTÉ- RATURE CONTEMPORAINE).
Notre écrivain cite ensuite, sur la sociabilité et la progressivité de la nature humaine, des paroles trèssages d'une multitude de philosophes, depuis Koung-Tseu jusqu'à Proudhou , depuis Cicéron jusqu'à Lamennais, paroles qu'accepte pleinement le christianisme, quoi qu'il en dise, puis il se propose la question de l'autre vie qu'il trouve sans importance et qu'il laisse dans le doute, en donnant à croire à son lecteur que le doute sur ce point est le propre de la vraie philosophie humanitaire ; et
à toutes ces sagesses de la raison fondées ou prétendues, il oppose les enseignements du christianisme, en revenant toujours à ses « enfants de colère par nature » de saint Panl, natara filii irœ, à son péché originel avec sa grâce de saint Augustin, à sa prédestination et réprobation, à son grand nombre des réprouvés, etc., en ayant soin de citer à l'appui de tout cela, entendu en la manière qu'il prête à l'Eglise, le janséniste Nicole faisant un alfreux tableau du genre humain livré au démon, et enfin à son hors l'Eglise point de salut, l'Eglise possédant le seul remède propre à guérir une partie de tant de maux.
On voit que c'est toujours la même chose, et pour ne rien dire. On fait l'Eglise et sa doctrine à l'image de l'Eglise et de la doctrine de Jan sénius, afin de la pouvoir atteindre, et l'on ramène, au besoin, la multitude des questions qui font l'objet de toute la théologie. Nous ne pouvons que renvoj'er, pour les explications et les réponses, à tous nos ouvrages, dont M. Boutteville a soin de ne pas dire un mot.
La troisième étude est intitulée l'Eglise; et le premier reproche que l'auteur adresse à l'Eglise est la maxime dont il vient déjà d'être question :
hors l'Eglise point de salut. Pour arriver à prouver que l'Eglise damne bien véritablement tous les enfants morts sans baptême, tous les bons infidèles et même les hérétiques et les excommuniés de bonne foi, il faut consulter ce' qu'il appelle des « théologiens sérieux, » « des théologiens de la vieille roche; » et ce seront par exemple Bossuet et Arnauld, Bossuet que son thomisme excessif conduit si souvent à l'entrée du jansénisme , Arnaud, dont le jansénisme explicite est resté pourtant assez célèbre. Nous lui répondons et répondons, en même temps, à tous les théologiens qui tendentplus ou moins vers cas rigorismes, en renvoyant à tous nos articles sur ces questions et en particulier à ceux qui dépendent de l'article Demeures éternelles ; et nous ajoutons, sans crainte, que notre théologie sur toute cette matière, théologie qu'il a soin de passer sous
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silence, est encore la mieux appuyée en autorités catholiques et ne sera jamais rejetée par l'Eglise. Quant aux témoignages des Pères qu'il recueille en grand nombre (1), ils s'expliquent tous soit par eux-mêmes, soit par d'autres passages des mêmes Pères, soit par l'ensemble de la doctrine, et nous ne les cachons pas plus que lui lorsque nous traitons toutes ces questions.
Vient un autre reproche d'immoralité : celui de l'intolérance et de la persécution extérieures. Nous y répondions d'avance dans nos Harmonies au mot Liberté de la conscience ; mais nous citerons ici quelques passages de notre adversaire.
» Jamais, dit-il, jusqu'à l'apparition de l'Évangile, les anciens n'avaient été mis en demeure de se prononcer sur la liberté de conscience.
Cette question, qui, grâce au christianisme, a joué un rôle si grand, si terrible, dans les sociétés modernes, n'en était pas une pour eux. Ils jouissaient de cette liberté, sans y penser, comme de la lumière ou de la chaleur du soleil, en vertu d'un droit de possession naturel et incontestable.
L'intolérance dogmatique du christianisme, dont il était aisé de prévoir les conséquences pratiques , devait leur paraître et leur parut en effet, une nouveauté monstrueuse, ils s'en effrayèrent à bon droit et la traitèrent en ennemie du genre humain, car l'intolérance appelle l'intolérance , comme l'abîme appelle l'abîme ; longtemps même leur intelligence, qui n'y voyait qu'extravagance et folie, se refusa à la comprendre.
« Vous et nous, disaient-ils aux chrétiens, nous contemplons les mêmes astres; le ciel nous est commun, la même voûte étoiléenous enveloppe; qu'importe par quelle voie chacun, dans sa sagesse et selon ses lumières, cherche la vérité ? Il est sans doute plus d'un chemin pour parvenir à un si grand mystère. Mais c'est là une dispute d'oisifs. Nous, ce sont des
(1) Origèno, Clément d'Aleiandrie, Tertullien, CyprieD, Laetance, Aihanase, Cyrille de Jérusalem, Augustin, Jérôme, Chtygostome, Léon le Grand, Fulgence, Grégoire le Grand, etc.
1b Noir.
prières, non des combats, que nous offrons. » « Ainsi s'exprimait Symmaque, au temps où il employait vainement son éloquence pour obtenir le rétablissement, à Rome, de l'autel de la Victoire. »
Il y a dans ces assertions une grande injustice. Lst-ce qu'avant le christianisme, on n'avait pas persécuté pour cause de religion? Est-ce que la mort de Socrate, victime de sa prédication monothéiste, ne parle pas assez haut dans Athènes, cette tribune du vieux monde des lettres? Est-ce que les persécutions d'Anthiocus en Judée, n'accusent pas également les successeurs d'Alexandre ? Est-ce que les persécutions des brahmanes contre les bouddhistes dans l'Inde, durant les siècles qui précédèrent Jésus-Christ, auraient perdu leur éloquence? Et faudra-t-il désormais faire retomber sur le christianisme l'intolérance monstrueuse du monde romain qui lui donna ses dix persécutions et ses millions de martyrs?...
On fait tort à sa cause quand on la soutient par de telles raisons.
M. Boutteville nous cite, après cette sortie fâcheuse pour sa thèse, de très-sensés et très-éloquents passages de philosophes et d'orateurs païens en faveur de la liberté de conscience, par exemple le discours adressé dans ce sens par Thémislius à Jovien après que cet empereur venait de la proclamer dans ses États, et ceux de Libanius. Nous y applaudissons de toutes nos forces, et nous applaudissons de même à toutes les réclamations des Pères faites dans le môme esprit, avec plus de courage, parcequ'elles se produisaient au milieu des persécutions les plus atroces; mais nous ne saurions féliciter M. Boutteville de ce que, pour leur donner une antithèse chrétienne, il cite, en la prenant à la lettre et au sérieux, cette expression figurée du bon archevêque de Cambrai à son amie, madame Guyon : « Si je ne vous croyais pas orthodoxe, je vous brûlerais de mes propres mains. »
Puis il ajoute, pour achever d'établir sa thèse de l'intolérance chrétienne: te II n'est pas un chrétien sincère, de quelque mansuétude que
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l'ait doué la nature, qui ne soit, au fond, animé du même sentiment.
J'en veux ici alléguer un exemple.
L'auteur d'un livre remarquable à plus d'un titre, M. Fr. Huet, égaré, en dépit de l'orthodoxie chrétienne, par l'impulsion naturelle d'un bon cœur, et ne comprenant pas encore que, si la foi religieuse cesse un jour d'être du fanatisme, c'est que la racine en est déjà rongée par le ver du doute, est allé jusqu'à dire : « En religion, comme en toutes choses, le fanatisme se caractérise par la haine de la raison. Là où il triomphe, il éloufïe la discussion dans le sang et déshonore la religion par les fureurs de l'intolérance. Il est étrange que ce régime impie ait si longtemps dominé chez les nations qui se disent chrétiennes et qu'on puisse leur reprocher tant d'atrocités commises par fanatisme religieux, au mépris des préceptes les plus formels de l'Evangile. Mais y a-t-il eu jusqu'à présent des nations chrétiennes?»
— Ainsi parle M. Huet. Mais, à la distance de cent pages seulement, M. Huet, qui, si peu orthodoxe que soit d'ailleurs son christianisme, n'a pu néanmoins, en sa qualité de chrétien, dépouiller le vieux levain de l'intolérance chrétienne, affirme que « l'État, en vertu de son caractère religieux, peut interdire comme antisociale la profession publique et la propagation de l'athéisme, du matérialisme et du panthéisme, et de toute coutume ou institution contraire aux principes de la religion naturelle. » Il ajoute : « Pour contester à l'État ces prérogatives, il faudrait prouver, ou qu'il ne lui appartient pas de protéger les bases de la société, ou que l'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme ne sont pas les premières de ces bases (1). » Je demande en quoi cette théorie diffère de celle de l'Église et des inquisiteurs du moyen âge. »
Nous pensons, nous, comme M.
Boutteville, à rencontre de M. Huet sur ces derniers points ; et cependant ne sommes-nous pas chrétien? ne le
(1) Fr. Huet, la Science de l'esprit, t. II, p. 234 et 334.
sommes-nous pas même un peu plus solidement que ne l'était M. F. Huet qui, dans son jausénisme, nous accusait de ne pas l'être, et qui pourtant a fini par tomber dans ce panthéisme spiritualisto-matérialiste qui ne l'était
plUS du tOUt? (V. HuÉTISME moderne).
La vérité, c'est que M. Huet, lorsqu'il permettait à l'état, dans son livre de la science de l'esprit, de persécuter l'athéisme, ce que, certes nous ne lui avons jamais permis, c'est que déjà il n'était pas mieux chrétien qu'il ne le sera quand il écrira son livre de la Réforme religieuse au xix° siècle.
M. Boutteville cite encore, et longuement, pour établir Yintolcrancc chrétienne, des exemples tirés de Moïse et de tout l'ancien Testament; il va sans dire que celui des vingt-trois mille Israélites qui avaient dansé devant le veau d'or, passés au fil de l'épée par les Lévites sur l'ordre de Moïse, n'est point oublié.
Nous pourrions ne rien répondre; les grands hommes de l'ancien Testament sont parfaitement distincts de Jésus-Christ, de l'Evangile et de l'Eglise chrétienne, Il n'y a, d'ailleurs, pour le chrétien aucune obligation de les juger impeccables. Mais Moïse est, à nos yeux, si grand que nous ne laisserons pas son nom passer sans dire quelques mots à son sujet.
Que devant les principes de la morale philosophique et devant ceux de la morale évangélique, il n'ait jamais été permis à un chef quelconque de faire exécuter un tel massacre, c'est ce dont aucun chrétien ne peut douter, et c'est ce dont nous doutons si peu que pour nous la mort juridique d'un seul homme, quelque coupable qu'il soit, est une atteinte au droit naturel ; et il en est de même à nos yeux de la polygamie, du divorce par droit marital et de l'assujettissement d'êtres humains à l'esclavage. Mais qu'une telle exécution, aussi bien que les autres actions que nous luimettons en parallèle, aient été, par suite des idées régnantes à certaines époques, des actes exempts de criminalité devant une conscience individuelle, et même souvent des actes d'une vertu énei'gique, c'est, par contre, ce dont
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nous ne doutonspas. Nous en jugeons ainsi de Moïse, et de plus, il nous semble que si ce grand chef n'avait pas employé de tels moyens pour fonder un peuple monothéiste au milieu des nations idolâtres, il n'aurait jamais réussi. Mais les principes n'en restent pas moins, dans toute leur rigueur, et ils condamnent une pareille action comme une multitude d'autres.
« Ouvrons l'Evangile, poursuit notre auteur. Jamais, je l'avoue, et cet aveu n'a rien qui me coûte, jamais, quand j'étudie ce livre, la ligure du Christ, dont je crois démêler les véritables traits au travers du masque de contradiction et de sottise dont on les a couverts, jamais cette noble et touchante figure, empreinte d'une si vive sympathie pour les pauvres et les déshérités do ce monde, si éclatante de douceur et de sincérité, si brillamment dégagée de cette teinte d'hypocrisie qui caractérisait alors le pharisaïsme juif, comme elle devait plus tard caractériser le pharisaïsme chrétien; jamais, dis-je, cette belle figure ne se montre à mes yeux, sans que je m'arrête devant elle, pénétré, à son aspect, d'un sentiment profond de respect, de tendresse et d'admiration.
» Mais ici, ce n'est pas à mon point de vue, c'est à celui de l'Eglise, que je dois considérer et juger cet autre Dieu des chrétiens.
» Il préfère, je le sais, la miséricorde à la justice (Matth., xii, 7); il veut qu'on laisse croître ensemble, jusqu'au jour de la moisson, l'ivraie et le bon grain (Matth., xm, 28-30); aux paroles d'intolérance que font entendre ses disciples, ses apôtres, il répond avec blâme : Qui n'est pas contre vous est pour vous (Marc, ix, 39; Luc, ix, 50); il s'oppose à ce qu'ils fassent descendre le feu du ciel sur ceux qui refusent de le recevoir, en leur disant : Vous ne savez de quel esprit vous êtes (Luc, ix, S4-56); il ne juge pas, dit-il, celui qui ne garde pas sa parole, car il n'est pas venu pour juger le monde (Jean, xn, 47).
» Mais c'est aussi lui qui a dit, et de toutes ses prédictions aucune ne s'est autant réalisée que celle-là : « Ne
pensez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre : je ne suis pas venu y apporter la paix, mais le glaive. Car je suis venu diviser l'homme contre son père, et la bile contre sa mère, et la bru contre sa belle-mère.
Et l'homme aura pour ennemis ceux de sa propre maison. » (Matth., x, 34-36; Luc, xn, 51-53). C'est lui qui a dit : « Celui qui n'est pas avec moi est contre moi. » (Matth., xir, 30; Luc, xi, 23.) C'est lui qui a dit encore : « Si quelqu'un n'écoute pas l'Eglise, qu'il vous soit comme un païen et un publicain. » (Matth., xvm, 17), c'est-à-dire un objet de mépris et de haine. C'est lui, ce sont ses paroles qui ont donné lieu à la doclrine du Compelle intrare (Luc, xiv, 23), doctrine de contrainte et de violence, si logiquement exposée par saint Augustin, si largement pratiquée par les inquisiteurs de la foi. C'est lui enfin qui, au sujet des faux prophètes, c'est-à-dire des hérétiques, a fait entendre cette funeste maxime : « Tout arbre qui ne produit pas de bons fruits sera coupé et jeté au feu.
(Matth., vu, 19.) »
Plus loin, M. Boutteville invoque encore ces autres paroles de l'Evangile : « Celui qui vous écoute m'écoute, et celui qui vous méprise me méprise. Or, celui qui me méprise, méprise celui qui m'a envoyé. »
(Luc, x, 16.) * Je vous le dis en vérité, tout ce que vous lierez sur la terre sera lié dans le ciel, et tout ce que vous délierez sur la terre sera délié dans le ciel. » (Mat. xvm, 17, 18.)
« Toute puissance m'a été donnée dans le ciel et sur la terre. Allez donc, et enseignez toutes les nations, les baptisant au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit; leur apprenant à observer ce que je vous ai commandé ; et voilà que je suis tous les jours avec vous, jusqu'à la consommation du siècle » (Mat. xxvm, 10 20.)
Et M. Boutteville triomphe en étalant avec exubérance, d'une part, les interminables litanies des persécutions au nom et dans l'intérêt du christianisme, comme n'étant que des déductions pratiques de ces principes évangéliques interprétés par l'Eglise :
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abatiis des idoles ; extermination des Juifs ; auto-da-fé contre les hérétiques; cachots; bûchers; inquisitions, etc.; d'autre part, les adhésions à la doctrine de l'intolérance religieuse, depuis celles de saint Augustin se réfutant lui-même au moment de ses colères contre les excès des circoncellions jusqu'à celles de Bossuet ; d'autre part enlin, les déclarations des papes sur ce point tout humain de sa nature, depuis le ix° siècle jusqu'à nos jours.
Nous ne nierons certes pas l'existence dans le christianisme aussi bien orthodoxe qu'hétérodoxe, etaussibien que dans tous les autres cultes et dans les politiques de tous les temps, ce qui revient à dire dans l'humanité, de ce courant des fureurs sanglantes qui fait sa honte durant les âges de sa jeunesse et de ses dictatures ; nous ne pouvons pas le nier ; nous ne pouvons pas même l'amoindrir, et nous n'avons pour lui que de l'horreur.
Mais ce que nous nierons, c'est qu'il représente le vrai christianisme et l'Evangile. Il a pour parallèle un autre courant qui, sans aller à cette tolérance dogmatique d'une certaine philosophie dans laquelle le bon sens ne peut voir autre chose que le scepticisme même et l'indifférence morale opposée, est celui de la tolérance et de la liberté. A côté d'Augustin répondant par la colère aux atrocités des donatistes, vous avez Augustin posant de sang-froid des principes lorsqu'il discutait avec les manichéens ; à côté des papes exaltés dans la lutte, vous avez les papes vraiment saints, et vraiment apôtres de la tolérance. A côté de Bossuet, vous avez Fénelon. A côté des violents contemporains, vous avez les doux et les sages; et nous nous vantons d'être nous-même de ces derniers.
Laissons donc les faits et tout ce qui vient de l'homme. Ne prenons que l'Evangile ; et c'est ici que nous portons à M. Boutteville le plus formel démenti. Non, ce n'est pas de l'Evangile que la doctrine de l'intolérance est sortie; elle est sortie du cœur des hommes, et de leur cœur perverti ou égaré par leurs ardeurs de la guerre. Il a cité lui-même plu-
sieurs des maximes évangéliques qui sont inconciliables avec ce qu'il prétend déduire des autres passages qu'il invoque. L'Evangile a sa logique, et quiconque en suit la filière naturelle, n'aboutit point à de pareilles théories ; il n'aboutit qu'à une pondération raisonnable, évitant à la fois tous les excès.
« Je ne suis pas venu apporter la paix sur la terre, » dit Jésus ; et sans doute! apporter la paix entre les doctrines, entre la vérité et l'erreur, le bien et le mal, entre Dieu et Satan !
Le pouvait-il? Le plus doux et le plus tolérant des philosophes, a-t-il fait cela ? Quiconque prêche aux hommes une vérité, leur apporte la guerre avec tous ses combats, parce que, la nature humaine étant ce qu'elle est, la moindre vérité jetée dans ses broussailles est une torche incendiaire.
« Celui qui n'est pas avec moi est contre moi » dit encore Jésus. Oh ! sans doute : lui faudrait-il admettre que la vérité et son absence sont une seule et même chose? pousser la. tolérance jusque-là, ne serait-ce pas insulter la vérité même?
« Si quelqu'un n'écoute pas l'Eglise, dit-il encore, qu'il soit pour vous comme un païen et un publicain. » L'Eglise est la société de ses amis, de ceux qui l'écoutent, de ceux qui se rallient à sa doctrine ; celui donc qui n'écoute pas l'Eglise, ne l'écoute pas lui-même; et que sera-t-il, celui-là, pour ceux qui l'écoutent?
Sera-t-il pour eux, comme le dit M. Boutteville, un objet de mépris et de haine? Non, celui-là sera de ceux qui ne l'écoutent point, de ces païens et de ces publicains, que lui, Jésus, n'a ni méprisés ni haïs, puisqu'on l'accusait de fréquenter leurs cercles, et puisque, à l'occasion, il proposait aux pharisiens intolérants la parabole du pharisien et du publicain dans laquelle celui-ci est donné pour modèle avec tant de finesse . Cet homme qui n'écoute pas l'Egide, se constituera lui-même dans une communion qui n'est pas celle de Jésus, et devra être considéré comme tel, mais non persécuté ; il continuera toujours d'être traité comme un frère, puisque tous sont frères, à quelque communion
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qu'ils appartiennent; il sera traité, païen et pubhcain, comme Jésus a traité lui-même les païens et les publicains.
« Compclle intrare, forcez-les d'entrer, » a fait dire Jésus dans une parabole au maître du festin s'adressant à ses serviteurs, en parlant des étrangers qui passent dans le carrefour.
Eh! sans doute encore: les premiers invités, qui étaient son peuple, n'ont pas voulu venir au festin; les y forcet-il? Non ; qu'ils restent libres et qu'ils s'en passent. Il a appelé les pauvres, les malades, les boiteux, les aveugles, et ils sont venus ; n'est-ce pas encore librement? Il reste des places vides; alors le maître dit : Appelez tous ceux qui passent, tout le monde, et faites des instances, aûn que toutes les places soient occupées; compellere intrare, comme on force des gens qui résistent à accepter un honneur auquel ils ne s'attendaient pas etqui s'en croient indignes. Quelle intolérance y a-t-il là-dedans? Et comment a pu s'emparer de ce mot toute la secte des intolérants qui prétend faire embrasser le culte du Christ par la force des armes?
« Tout arbre qui ne produit pas de bons fruits sera coupé et jeté au feu », maxime funeste, dit M. Boutteville.
N'est-ce donc pas la pratique de tout jardinier? N'est-ce pas le bon sens qui parle et qui se peint dans la conduite ordinaire de tout maître sensé?
Un mauvais arbre, on le coupe et l'on en fait du bois à brûler ; un mauvais ouvrier qu'on ne peut rendre bon, on le renvoie. Mais cela signilie-t-il que l'individu qui ne produira pas de bonnes œuvres dans la société sera détruit par les autorités humaines? Lisez donc la parabole du iiguier stérile qui s'applique bien à ces autorités et aux choses de ce monde, puisqu'elle est donnée par»
Jésus à l'occasion d'une nouvelle qu'on lui apprend de grands coupables qui ont été juridiquement mis à mort en Galilée : le maître, pour mettre le bûcheron à l'épreuve, lui propose de couper l'arbre qui ne porte pas de fruit; le bûcheron répond qu'il l'émondera, le fumera, remuera la terre autour, et que peut-être il
portera du fruit ; sinon, dit-il au maître, ce sera à vous, si vous le jugez à propos, de le couper plus tard.
(Luc, xni. ) Dieu en ell'et, peut couper et coupe quand il le veut, mais le vigneron, qui est l'autorité humaine, ne doit que cultiver et fumer.
Les autres cilations n'ont pas même une nuance par laquelle elles soient à la question. « Celui qui \ous écoute m'écoute, etc. » Tout chef d'école dit la même chose à ses disciples lidèles :
Vous me remplacerez, vous répéterez aux hommes mes enseignements ; qui les écoutera m'écoutera moimême ; qui vous méprisera me méprisera; et celui qui me méprisera méprisera la vérité et le Maître de la vérité qui m'a envoyé. « Tout ce que vous lierez sur la terre, etc. » Ces paroles peuvent avoir le sens le plus étendu en fait de législations de conscience; mais elles ne peuvent en avoir aucune en fait de législations temporelles sanctionnées par des peines corporelles, de la part de celui qui disait que son royaume n'était pas de ce monde, et que s'il était roi, il ne l'était que par la vérité à laquelle il était venu dans le monde rendre témoignage. (Jean, xviu, 36, 37). Enfin « toute puissance m'a été donnée au ciel et sur la terre. Allez donc, etc. » Ici Jésus dit formellement le contraire de ce que M. Boutteville et les catholiques intolérants qu'il prétend être dans la logique de l'Evangile et du christianisme, tirent de ses paroles; il réduit toute la mission que tiendra l'Eglise de celui qui avait toute puissance au ciel et sur la terre, à enseigner toutes les nations, à apprendre l'observance de ses préceptes, et à baptiser ceux qui voudront bien être baptisés, puisqu'il s'agit de ceux-là mêmes qui écoutent (leur apprenant à observer etc.) ; et cela — ni plus ni moins — toujours, jusqu'à la consommation du siècle.
Quelle doctrine d'intolérance religieuse peut-on conclure de toutes ces citations?
Nous venons de passer en revue l'étude qui était pour nous la plus embarrassante, à cause du grand nombre de catholiques qui donnent ici le bras à M. Boutteville.
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La quatrième porte en titre la loi, et s'occupe de la base de la loi morale.
Elle consiste, d'abord, conformément à la méthode de l'auteur, en des citations très-sensées et très-solides de philosophes anciens , parmi lesquels brille Cicôron, lesquelles reviennent à dire que ce qui est bien, par lui-même, par nature, ne saurait être changé en mal par aucune volonté libre, par aucun caprice, et que la conscience humaine en perçoit directement les premiers principes, les principes évidents, selon ces paroles sages et profondes d'Aristote et de Pascal : Les vérités "premières, les principes ne se prouvent pas.
Elle consiste, en second lieu, à opposer à cette morale générale du bon sens, la morale prétendue du catholicisme qui ferait consister le bien dans l'obéissance à la volonté de Dieu comprise en ce sens, que c'est cette volonté pure, indépendante de la sagesse, et simplement toute-puissante, qui ferait que le bien est bien, et que le mal est mal. Or, cette manière de comprendre la loi de Dieu est purement et simplement du jansénisme. Ce n'est pas le christianisme pur, c'est le christianieme dévié jusqu'à l'erreur, soit déjà condamnée par l'Eglise, soit au moins sur la voie de la condamnation. Il cite, comme représentant cette doctrine fausse, des paroles de Descartes et de Bossuet, même un mot de Fénelon. Mais Descartes avait été redressé sur ce point par Leibnitz et par Malebranche : « Etrange maxime, dit Leibnitz, ai ceux qui, fondant toute obligation sur la contrainte, prennent la puissance pour la mesure du droit !... On ne peut pas plus soutenir que la justice et la bonté dépendent de la volonté, qu'on ne peut dire que la vérité en dépend aussi : paradoxe inouï qui est échappé à Descartes ! Comme si la raison pourquoi un triangle a trois côtés, ou pourquoi deux choses contradictoires sont incompatibles, ou enfin pourquoi Dieu lui-même existe, c'était parce que Dieu l'a ainsi voulu !
exemple remarquable qui prouve que îes grands hommes peuvent tomber dans de grandes erreurs. » [Théod.
présfa.) M. Boutteville cite ces paroles mêmes de Leibnitz au nombre des maximes de la raison, comme si la doctrine chrétienne leur était antipathique ! Mais il faut ajouter, pour tout dire, que Leibnitz et Malebranche avec leur optimisme étaient aussi tombés dans une grande erreur, par exagération des lois éternelles de la sagesse, et que Bossuet et Fénelon étaient venus, bien à propos, les corriger en réduisant leur optimisme à sa mesure exacte. Voy. Optimisme. Il n'en est pas moins vrai qu'à son tour Bossuet , tout Bossuet qu'il fût , donna aussi dans l'excès cartésien par exagération de la puissance et fut janséniste par certaines expressions. Fénelon lui-même y donna quelque peu, par une autre voie, avec madame Guyon, dans son mysticisme, et se fit condamner par la cour de Rome : Dire que Dieu, s'il le voulait, pourrait faire, en commandant à la créature de lui désobéir, que de lui désobéir fût le bien, et autres choses semblables, c'est tomber dans les folies du quiétisme de Moiinos, dont sainte Thérèse n'avait pas été tout à fait exempte, ou dans celles des fakirs de l'Inde. Autant vaudrait émettre cette contradiction absurde que le bien peut commander le mal.
Telle n'est pas la doctrine pure du christianisme : le bien est le bien par lui-même d'après cette doctrine, aussi bien que d'après Cicéron et tous les sages; mais Dieu et toute autorité qui le représente véritablement et authentiquement, peuvent commander des choses qui seraient indifférentes, si elles n'étaient pas commandées, et qui deviennent permises quand elles cessent de l'être; or, en quoi consiste le bien absolu, le bien invariable, perçu, dans ce cas, parla conscience ? Il consiste en ce qu'il soit ; bien pour toute créature d'obéir à !
Dieu, et de l'aimer; voilà un absolu [ de la morale, comme c'est un absolu \ de cette même morale que tout bien- ' fait mérite reconnaissance ; ce n'est pas la chose en elle-même qui est le tien ; si elle est indifférente elle reste toujours indifférente en soi; et si elle est mal, elle ne pourra jamais être véritablement commandée; il estab-
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surde de dire que Dieu pût ordonner de le haïr ; le bien, c'est la soumission à Dieu, ce qui veut dire à la règle éternelle du bien et du juste. Voila la vraie doctrine morale du christianisme ; et elle se résume dans le précepte du Christ : Aimez Dieu, qui est le souverain bien, par-dessus toutes choses.
Mais cette doctrine n'était point ce qu'il fallait à M. Boutteville, pour qu'il pût la mettre en antithèse avec la raison; et il a subrepticement mis à la place tout ce qu'il a pu échapper de jansénisme aux hommes tels que Bossuet, pour avoir l'apparence d'atteindre le christianisme lui-même en atteignant ce jansénisme.
Il cite aussi, parmi les voix de la raison, celle de Kant disant à l'homme : « Agis comme si la maxime de ton action devait être une loi générale de la nature. » Nous donnerons à lire, pour clore cet article, un passage de nos Harmonies où ce point est traité.
En ce qui est de saint Paul, qui revient toujours sous sa plume, notre auteur ne craint pas d'appeler en témoignage delà doctrine erronée qu'il attribue au christianisme, cette proposition fameuse : Omne quod non estexfide pecentum est (Rom* xiv, 23;) comme si l'apôtre avait voulu dire que « tout ce qui n'est pas selon la foi catholique est péché; » lorsqu'il veut dire, d'après tous les théologiens et tous les interprètes, (Voy. leurs traités de la conscience , par ex.
saint Alphonse de Ligori, Tract, de Cons. cap. 1. 3,) que « ce qui n'est pas selon la diclnmen de la conscience est péché. » Omne qnod non est ex fide (nempe, ajoute saint Ligori, ex dictamine con&cientiœ, ut expiicant Estius et aliî) preentum est.
Cette dernière induction de saint Paul dans la discussion par M. Boutteville. ne ressemble qu'à de la supercherie de mauvais aloi ; et pourtant elle y reparait deux fois (1).
(1) M. Boiittovîlle jette, en passnnt, dans cette étude 17, une attaque û Dieu, qu'il ne nie pourtant pas, puisqu'il serait plutôt panthéiste qu'athée. « Qu'une force, dit-il, principe d'intelligence, agite cet univers, ruens agitât molem, il noua paraît impossible, d'en douter; mais ce principe est-il ina-
La cinquième étude porte pour titre Y individu. Elle nous donnera moins de peine que la précédente.
Elle consiste, pour commencer, à
manent à l'univers, on on est-il distinct et séparé ? se connaît-il lui-même, ou aspire-t-il seulement à se connaître un jour? Dieu est-il, ou Dieu devient-il? L'esprit a-t-il pour base, pour substance, la nature ? ou la nature a-t-el!e pour base, pour substance, l'esprit? Certes, c'est une merveilleuse chose que
cet univers, mais il n'accuse pas précisément, pour auteur, un être intelligent. Le principe d'intelligence dont le monde est pénétré, si nous on jugeons par beaucoup de ses œuvres, c'est-à-dire par un grand nombre des phénomènes qui se produisent sous nos yeux, loin de se révéler comme une personne, ne ressereble-t-il pas plutôt à une force instinctive, aveugle, incon^cioute d'elle-même, qui, partout répandue, sommeille dans la pierre, végète dans la plante, vit et sent dans l'animal, pense dans l'homme, et daus lui aussi arrive a. dire moi? N'eu est-il pas de lui comme du principe de vie qui, pareil au tluide électrique, pénètre toutes choses, mais ne se manifesta avec pins ou moins d'intensité, que sous les influences d'un milieu favorable, et lui-même n'est pas vivant? »
Que serait donc un principe d'intelligence sans intelligence? Cette force aveugle, inconsciente, qui s'élèverait dans l'homme jusqu'à dire moi sans l'avoir dit de toute éternité? Ce principe de vie qui ne serait pas vivant et qui deviendrait la vie? ce serait le non qui serait le oui, ce serait la cause sans les conditions du causant, ce qui revient à l'effet sans cause; ce serait la contradiction même.
D'ailleurs, il faut à ce qui commence, et à tout ce qui devient, un principe étemel, sans quoi vous avei le produit sans producteur; dans ce que nou» voyons devenir, il y a deux ordres de phénomènes; ceux qui se produisent par des lois nécessaires, et ceux qui supposent la nécessité d'un eboix libre à leur origine, sans quoi il leur manquerait une raison d'être en la manièro qu'ils sont, plutôt qu'en la manière opposée. 11 n'est pas plus nécessaire, par exemple, que la terre tourne sur elle-même d'occident en orient, que d'orieut en occident; donc il faut a l'origine de ce mouvement une v ilonté qui a choisi l'un des deux partis, sans quoi celui qui se réalise est sans cause. S'il était nécessaire, comme il est nécessaire que le tout soit plus grand que la partio, on pourrait dire qu'il a pour cause dans l'éternité sa nécessité même; mais n'étant point nécessaire, et notre raison voyant cela avec évidence, il n'a rien qui puisse le déterminer, dans l'éternité, à commencer le temps, et par conséquent, il ne peut se passer d'une volonté ibre qui le détermine. La Datwreavec«etteeli«e de pkéoeratats qu'elle renferme, plus nombreuse que l'autre, a d'Hic besoin d'un moteur premier dont L'existence soit éternelle et dont la volonté soit libre do commencer le temps.
Mais revenons donc à votre Dieu-principe et substance, qui devient, qu'il soit eor;s ou esprit, corps-substance de la nature-esprit ou esprit substance de la nature-corps. Ou il a commencé, ou U n'a pas commencé. S'il a commencé, a-t-il poussé dans le rien comme ce qui pousse dans quelque chose? en ce cas, il est sans muse et tans principe ; absurdité. A-t-ÏI été produit par un autre ? en ce cas il n'est plus le principe; c'est son producteur qui l'e^t ; et nous recommencerons le dilemne. Mais s'il n'a pas commencé, seule hypothèse que vous acceptiez sans doute, c'est donc qu'il est en. train de devenir pour arriver jusqu'au moi-uni'.
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attribuer au christianisme toutes les exagérations de l'ascétisme à l'égard delà mortiiication des sens; nous laisserons naturellement de côté tout ce qu'elle cite des exaltations mystiques contre la nature corporelle, de beaucoup d'écrivains moralistes appartenant au développement chrétien. Tout cela n'est point pour nous parole d'Evangile. Mais voici notre auteur qui prend à partie l'Evangile lui-même : Jésus devient pour lui trop sévère contre les richesses et contre l'aristocratie; il est trop démocrate au jugement du disciple de Proudhon!..„ puis vient la chasteté.
« Certes, dit-il, la chasteté est une aimable et précieuse vertu. Elle se recommande, à des degrés divers, aux deux sexes et à tous les âges, et, dans sa perfection elle embellit en particulier de leurs plus doux attraits le jeune homme et la jeune fille. La raison humaine, qui reconnaît en elle la sauvegarde la plus certaine de la santé et de la beauté, en découvre ailleurs le principe dans l'égale dignité de l'homme et de la femme, et aussi dans le sentiment réciproque, mélange de respect et d'amour, que, par suite,
verset, depuis l'éternité ; et alors vous êtes obligé de convenir qu'il y a bien longtemps qu'il doit être devenu.
Cela nous conduit à un autre dilemne auquel nous portons le défi à qui que ce soit de jamais répondre : lo Admettez-vous que l'existence de létre élernel nécessaire, quoiqu'il soit d'ailleurs soit simultanée et sans succession? Alors.il ne peut pas deoenir, il ne peut qu'être; car le temps successif est essentiel à tout progrès; le progrès luimême, en effet, réalise le temps successif par son essence; progression et succession se supposent mutuellement; 2o Admettez-vous que l'existence de lêtre éternel nécessaire soit successive et non simultanée? Alors, vous êtes obligé de dire qu'il a vu s'écouler dans son existence des temps infinis au sens absolu ; et qu'à chacun de ses moments présents, il a derrière lui une progressi m infinie • mats une progression infinie de perfectionnement suppose la réalisation de l'infini obtenue; voilà donc 1 infini qui renaît, et vous devez dire encore quil&sf infini et non qu'il devient, parce qu'il a .nécessairement achevé de devenir.
! Vous ne pouvez- pas vous retrancher sur Yindéfrni qui est inattingible; car il s'agit ici du passé, et non du futur; le passé est de l'acquis; l'acquis d'un .perfectionnement infini est donc réalisé, et n'est plus de 1 infini ; c'est l'infini lui-même.
Il suit de notre vilemme que l'infini ou Dion, ne peut pas ne pas être à tout instant, en sa pleine perfection, soit qu'il devienne, soit lu'il ne devienne pas, par cette seule raison qu'il est nécessairement éternel.
Le Nom.
chacun des sexes éprouve naturellement l'un pour l'autre. » Mais « la raison divine, ajoute-t-il, abomine et exècre la femme ; » puis viennent des développements appuyés sur le Christ lorsqu'il dit à sa mère : « Qu'y a-t-il de commun entre moi et toi femme? » et sur saint Paul, dont il cite quelques passages, mais dont il oublie de citer celui-ci : « Il n'y a plus ni Juif ni Grec, ni esclave ni libre, ni homme ni femme ; tous sont un dans le Christ. » Puis vient le célibat que le Christ a sanctifié par son exemple et a glorifié par ses enseignements, en « rejetant le mariage de son royaume. » « Or, ajoutet-il, tout ce qu'une religion exclut de son ciel, elle le proscrit, en réalité, sur la terre. » Mais en vérité, tout cela est trop faible pour qu'on s'y arrête : le célibat pratiqué pour l'humanité, selon la morale, est supérieur à l'état du mariage ; il demande plus de force et de vertu dans l'individu qui, au lieude se donner une famille particulière, se donne pour famille, aux dépens de ses jouissances propres^ et de la satisfaction de la plus impérieuse des passions, le genre humain à instruire, h moraliser, à consoler, à soulager, etc. Il est aussi, relativement à l'économie sociale, le seul moyen moral de prévenir les excès de population auxquels tend la nature selon les démonstrations irréfutables de Malthus; mais l'état du mariage n'en est pas moins le plus naturel ; la femme est l'égale de l'homme, sauf les différences d'aptitudes ; et les oeuvres de la chair, régulièrement accomplies pour la propagation de l'espèce, et selon le vœu de la nature, ne sont que des choses bonnes quoi qu'en puissent dire les hyperboles de tous les mysticismes . Voilà le vrai christianisme ; qu'y a-t-il à reprocher à cette doctrine? N'est-elle pas aussi la doctrine de la philosophie et du bon sens ?
Quant aux œuvres de l'intelligence humaine, sur lesquelles s'arrête si longuement M. Boutteville, pour établir une antithèse entre la raison et la foi, faire passerpour essentiellement chrétiennes les théories traditionalistes, représenter la doctrine évan-
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gélique comme radicalement ennemie de la science et de l'art , et décrire les destructions de livres, de bibliothèques, de musées, de temples, de statues, de monuments artistiques de toutes sortes par le zélé chrétien, quand il eut surnagé et qu'il se fut emparé de l'empire du vieux monde; nous lui répondons que tous ces faits et théories, qui se sont produits dans toutes les religions, ne sont les enfants légitimes d'aucune d'elles, mais seulement des observations et des passions humaines, abusant des meilleures choses, et les faisant tourner au désordre. Nous ne nions rien de ce qui est démontré par l'histoire, et nous déplorons tout ce qui est le produit de la folie ; que de choses, hélas ! sont à déplorer de la sorte dans l'évolution des événements humains ! et quand viendra le règne de la sagesse !
On peut voir dans tous nos ouvrages, qui sont bien certes ceux d'un chrétien, cequenouspensons de tous ces excès soit comme systèmes soit comme fureurs pratiques ; mais M. Boutteville, qui, redisons-le, ne nous nomme jamais — il se garderait bien d'attaquer l'inattaquable — nous adresse pourtant, ici, une critique détournée ; il dit : « Etrange renversement de doctrine ! parmi les apologistes modernes de la religion chrétienne, la plupart ont la prétention de défendre la foi par la raison : ils écrivent des études philosophiques sur le christianisme, des catéchismes philosophiques à l'usage des gens du monde, des harmonies de la raison et de la foi, des philosophies du Credo ; ils se vantent d'avoir à faire valoir en sa faveur des preuves démonstratives. Ces messieurs, apparemment, en savent plus là-dessus et comprennent mieux le christianisme sans doute que les Bossuet, les Pascal, les saint Paul et tous les grands docteurs del'Eglisechrétienne. » (p. 230.) Voilà sa critique : avec ces modernes, il ne discutera pas ; mais il prendra des mots de saint Paul, tels que celui de sa folie de la croix, qu'il détournera de leur sens véritable, des passages exaltés d'orateurs chrétiens tels que Tertullien, Lactance, Jérôme, saint
Bernard, Bossuet, Pascal, ou mieux encore des émissions doctrinales erronées de jansénistes, y compris l'abbéGuettée, notre contemporain, et fera de tout ce ramassis une doctrine chrétienne de son goût, qu'il n'aura plus, ensuite, aucune peine à flétrir.
Qu'on la lui explique comme nous l'expliquons; il n'a que des dédains pour de si petits athlètes. Mais quand le concile du Vatican viendra donner raison à ces petits athlètes que dira-t-il ?... sa conscience fera ses comptes avec Dieu dans l'éternité ; mais son livre, qu'il nous aura donné, en écrivant dessus : témoignage d'amitié, restera poursonarrèté de comptes avec les hommes; triste arrêté de comptes de la haine avec la haine!
La sixième étude est intitulée : la société. Elle traite de la famille qui serait atteinte par la doctrine chrétienne, et par des paroles de Jésus telles que la suivante : « N'appelez personne sur la terre votre père, car vous n'avez qu'un père qui est au ciel » (Mat xxvm, 9). Elle traite de la propriété; Jésus serait trop communiste. Elle traite de l'esclavage; ce seraient la raison et la philosophie qui en auraient préparé l'abolition, et le christianisme l'aurait maintenu de son mieux. Elle traite du tyrannicide qu'on regardait dans l'antiquité comme un acte digne de toute louange, et que le christianisme en amollissant les âmes, aurait fini par dépopulariser. Elle traite de la puissance politique; et ici on ramène toujours son Bossuet, dont la doctrine absolutiste est donnée comme celle de l'Eglise non-seulement orthodoxe, mais encore hétérodoxe, car Luther, en sa qualité de chrétien, tout hérétique qu'il est, n'est pas épargné : tout se résume pour le fidèle, soit catholique soit schismatique, soit protestant, dans l'organisation de la plus profonde tyrannie par l'alliance du trône et de l'autel ; les chrétiens démocrates tels que Bûchez appelés, néochrétiens, sont considérés dédaigneusement et renvoyés avec de grands coups de fouet qu'on emprunte à Bossuet, pour les leur appliquer. Elle traite du droit des gens, qui était bien plus clair et
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bien plus beau du temps des Grecs et des Romains, qu'il ne l'est devenu sous l'intluence chrétienne. Elle traite des théories utilitaristes qui ne se sont intronisées dans les esprits que par l'inspiration chrétienne, et qui ne régnaient pas au temps d'Aristide.
Elle traite enfin de la morale du pardon des injures, qui avait été élevée à sa perfection par les philosophes de la Grèce, de la Chine et de l'Inde, et que le christianisme a rapetissée en la limitant aux injures entre particuliers et lui substituant, en ce qui concerne les généralités doctrinales et autres, l'anatlième et la malédiction.
Nous ne pouvons pas, dans un article, aborder tant de détails; ils sont traités, dans le cours de notre travail, par des articles spéciaux, et leur exagération même les réfute. Nous dirons seulement, en général, qu'il n'est rien de heau et de vrai chez les philosophes, que nous n'acceptions; que nous-même avons démontré, par des citations semblables dansnotre article Morale de nos harmonies, que la philosophie et la raison humaines furent toujours très-riches de pensées sublimes en matière de morale; et nous ajouterons que tout ce que reproche M. Boutteville au christianisme est ou calomnie pure, ou détournement de testes à des sens faux, ou attributions à sou influence d'horreurs humaines, d'abominations de toutes sortes, dont la seule cause était dans l'hommeméchant,etcontre lesquelles l'esprit vrai de l'Evangile ne cessa jamais de protester.
La septième étude a pour objet le libre arbitre. Elle porte pour devises mises en antithèses les propositions suivantes d'Aristote et de saint Paul:
« La vertu est en notre volonté ; et de même le vice. » (Arist. demoribus, liv. ni, c. v.) « Opérez votre salut avec crainte et tremblement; car c'est Dieu qui opère en vous et le vouloir et le faire, selon son bon plaisir. « (Philip, ir, 12, 13.)
Cette étude est la mieux faite et la mieux écrite. Elle se propose de conduire l'esprit du lecteur à conclure que la véritable doctrine du catholicisme, de saint Paul, de saint
Augustin, de saint Thomas et de Bossue^ sur la grâce et la prédestination est identique au prédeslinationisme soutenu d'abord par les moines d'Adrumète, puis par Gottscalk, puis par les albigeois, enfin par Wiclef, Jean Hus, Luther, Calvin, Baïus, Jansénius et Quesnel, et cela malgré le concile de Trente, qui a réservé la liberté morale. Elle n'a pas de peine, le catholicisme étant ainsi transfiguré, à faire ressortir une grande supériorité des enseignements philosophiques sur les siens. On voit que c'est toujours la même tactique.
Assez de condamnations ecclésiastiques parlent haut pour établir que le christianisme orthodoxe a toujours conservé d'une part la liberté morale, comme nous la conservons dans nos articles Déterminisme, Grâce et Liberté, etc., et, d'autre part, la souveraineté de Dieu sur sa créature ou la nécessité' de la grâce comme cause première et dans l'ordre surnaturel et dans l'ordre de la nature; cette observation suffit pour faire écrouler tout l'édifice de notre adversaire. Nous dirons seulement quelques mots de saint Paul, de saint Augustin, de saint Thomas, de Bossuet, et du philosophe de Stagire quileur estopposé par M. Boutteville.
Quand saint Paul disait que « c'est Dieu qui opère en nous et le vouloir et le faire selon son bon plaisir », disait-il une chose inconciliable avec la vérité de sens intime proclamée par Aristote : « La vertu est en notre volonté et de même le vice »? S'il en était ainsi, il se serait donc mille fois contredit lui-même, lorsqu'il suppose à chacune des pages de ses épitres la liberté qu'a l'homme d'agir d'une manière conforme ou contraire à la voix de sa conscience, et de se rendre ainsi lui-même vertueux ou coupable.
Il reconnaît cette puissance, de la vertu et du vice, aussi bien dans ceux qui ne connaissent pas la loi que dans ceux qui la connaissent, parce qu'il y a dans tous une conscience qui se rend témoignage à elle-même (Rom. h, 1S et partout). Mais, cette obligation qu'il sentait comme nous la sentions tous, de reconnaitre le fait du libre arbitre dans la con,
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science, devait-elle l'empêcher de proclamer, d'autre part, la vérité ontologique de la cause première qui doit rester première dans tous les ordres et dans tous les faits, vérité dont la proclamation constitue ce que nous avons appelé le panthéisme rationnel.
Ce panthéisme qui met Dieu partout comme premier moteur, est aussi nécessaire à la philosophie et à la théologie comme principe, que l'autre vérité en est inséparable comme fait intime ; et nul esprit profond n'abdiquera l'un pour établir l'autre.
Aristote a posé le fait du libre arbitre dans le passage cité pour devise; saint Paul a posé le principe de la cause universelle comme principe radical absolu de tout ce qui est, de tout ce qui se produit, aussi bien du vouloir et du faire, en matière de vertu, que du devenir en matière d'être, et de substance ; omnia, dit-il, ex ipso, in ipso, per ipsum. Il ne renoncera pas, pour admettre la liberté morale, à cette philosophie profonde.
Quant à Aristote, si l'agitation des esprits s'était portée, de son temps, sur la grâce comme au temps de saint Augustin, nous croyons assez à l'étendue de son intelligence pour qu'il n'eût fait aucune difficulté de se ranger à la philosophie de saint Paul, que déjà Bias et Platon avaient plus qu'entrevue, puisqu'il admet luimême la nécessité d'un premier moteur, qui ne pouvait pas être la misérable liberté d'une créature.
Ce que nous disons là de saint Paul, relativement à Aristote, doit se répéter sur saint Augustin, sur saint Thomas, et sur Cossuet. C'est toujours le même panthéisme rationnel et chrétien qui les suit et qui leur impose sa logique supérieure. Saint Augustin eut souverainement raison de ne rien céder au semi-pélagianisme.Une vertu créée ne peut jamais être qu'une vertu d'emprunt, une vertu qui n'est vertu, que par l'activité souveraine, comme une substance créée n'est substance que par l'immanence en elle de la substance absolue. Rien chez elle, absolument rien, dans aucun ordre, pas plus dans l'ordre naturel que dans l'ordre surnaturel, ne peut se produire de soi
et par soi, il faut un dessous qui soit le vrai producteur, le grand ressort, et ce dessous, c'est Dieu. Mais cela n'empêche pas la liberté que la conscience révèle et dont la grâce est l'élément premier (V. Gkace et Liberté,) il reste seulement et restera toujours un énorme mystère, le mystère même de notre existence, qui n'est point éternelle.
Eu ce qui est des expressions d'Augustin, durant le cours de sa discussion avec Pelage et avec les semijiélagiens, elles ne sont pas toutes d'une exactitude mathématique quand il s'agit de la prédestination ; il en est quelques-unes dont lei prédestinatiens de son temps, (du monastère d'Adrumète) qui se dirent ses disciples, abusèrent, ainsi que plus tard Gottscalk et à sa suite, toute l'école fataliste jusqu'à l'auteur de l'Aitgustinus; ces abus consistèrent toujours à tirer de ces expressions la négation de la liberté morale si bien affirmée par Aristote. Mais la saiue théologie avec l'Eglise chrétienne eut toujours soin de ne les entendre que moyennant la réserve decette liberté; la preuve en réside, assez éclatante, dans toutes les condamnations des sectes qui vont jusqu'à l'attaquer.
Saint Thomas d'Aquin, qui n'est point l'auteur du système thomiste, que suivra lîossuet contre le molinisme et le congruisme plus précautionneux pour sauvegarder la liberté et, par là, plus dans le sens d'Aristote et de Pelage, mais n'allant pas assez loin pour être condamnables, saint Thomas d'Aquin, disons -nous, ne saurait dans ses recherches théologieo-philosophiques, abandonner le panthéisme chrétien d'Augustin et de saint Paul; ce bon panthéisme transpire de tous ses syllogismes; et il n'en suit pas moins Aristote, qui est pour lui « le philosophe, » par excellence, et avec lequel il aime à proclamer la liberté. « La vertu, selon l'ange de l'école, est une bonne qualité de l'âme qui sert à bien vivre et que Dieu opère en nous, sans nous, quam Deus in nobis, sine nobis, opératur. (i. n. q. lv. a. i.) Eh sans doute, pourrait-il y avoir, dans la créature, quelque énergie dont le
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créateur aurait besoin pour la faire?
La créature serait, en ce cas, par cette énergie que Dieu n'opérerait pas sans elle, cause première comme lui, et son égale. Le même saint Thomas dit (q. lxxxiii. art. i.) à propos du mot de saint Paul : Non est volentis neque currentis (currere) : « Cette parole de l'apôtre ne doit pas être entendue comme si l'homme ne voulait ni ne courait par libre arbitre, mais pai - ce que son libre arbitre n'est pas suffisant par lui-même pour vouloir et pour courir s'il n'est mù par Dieu, »
c'est-à-dire s'il ne tire de l'activité divine, immanente en lui, sa propre activité. Il dit encore (ib.) à propos de ce mot de la métaphysique d'Aristote : « Ce qui est mû par un autre n'est pas libre, » et de celui-ci de saint Paul : « C'est Dieu qui opère en nous le vouloir et le faire, »
comme si ces deux choses étaient contradictoires : « Le libre arbitre est cause de son mouvement, parce que l'homme par son libre arbitre se meut lui-même à agir; mais il n'est pas nécessaire pour la liberté que ce qui est libre soit la cause première de soi, sit causa prima sui, comme il n'est pas nécessaire que ce qui est cause d'une autre chose, soit la cause première de cette chose.
Dieu est la première cause, mouvant et les causes naturelles et les causes volontaires; et de même qu'en mouvant les causes naturelles, il n'empêche pas que leurs actes soient naturels, de même, en mouvant les causes volontaires, il n'empêche pas que leurs actions soient volontaires, mais il fait plutôt qu'elles le soient; car il opère dans chaque chose selon la propriété de cette chose. » Voilà le vrai panthéisme dont nous parlons, par rapport aux actions du libre arbitre ; on ne peut pas plus l'enlever sur cet objet de la liberté morale, que sur tout le reste, bien que ce soit le seul point sur lequel il paraisse très-difficile de le conserver ; la difficulté n'avait pas arrêté Platon qui avait conservé l'influx divin jusque dans la détermination du vouloir ; elle avait paru arrêter Aristote, en lui faisant émettre, assez obscurément du reste, des propositions
qui semblent faire de la volonté libre unepremière cause ; saint Augustin et saint Thomas, inébranlablement appuyés sur saint Paul, ont mis en pleine lumière ce panthéisme de la raison et de la foi. Comment se faitil que M. Boutteville qui paraît être partout beaucoup plus panthéiste, panthéiste jusqu'à l'absurde (voy. la note ci-dessus), n'a-t-il que des attaques pour une doctrine théologicophilosophique, qui, si l'on en juge par ses tendances radicales, devrait être l'objet de son admiration? mais il n'a point de pardon pour le christianisme ; il aimera mieux s'enferrer lui-même que lui lâcher prise.
Reste Bossuet. Assurément, surplusieurs questions, le thomisme de Bossuet frise de bien près le jansénisme; nous l'avons reconnu ; sur cespoints, au contraire, le molinisme se rapproche du semi-pélagianisme, mais ne l'atteint pas; il ne rompt pas, comme lui, le lien nécessaire, permanent, entre le créateur et son œuvre, puisqu'il reconnaît la nécessité de la grâce en toute chose, tout en disant versatile celle de l'acte pour cet éclair de volonté libre qui est à la disposition de l'être raisonnable ; il fonde la prédestination sur la prescience, au lieu de fonder la prescience sur la prédestination comme le font Descartes et Bossuet en disant que Dieu ne sait que ce qu'il fera, et même que ce qui est bien n'est bien que parce qu'il veut que ce soit bien, point capital vraiment erroné, sur lequel, comme nous l'avons dit, Leibnitz, Malebranche et Fénelon ont fait chacun leur part pour rétablir l'équilibre de la vérité. Mais l'Eglise sur le vrai mystère s'est tue et a laissé libres les opinions contraires, en sorte que c'est la théologie philosophique qui est seule responsable des difficultés qui peuvent surgir soit à l'égard de la liberté humaine, soit à l'égard de la puissance absolue. N'est-ce pas là de la sagesse, quand il s'agit de choses si profondes et si ténébreuses ? Bossuet rejette le molinisme, et, à notre avis, le rejette trop absolument ; nous expliquons dans l'article Grâce et Liberté ce que nous lui laisserions pour sa part ;.
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mais sur le point radical de la prémotion de S. Thomas, il ne fait encore, en y restant attaché si fortement, que maintenir le panthéisme chrétien qui est celui de toute ontologie rationnelle. Lorsqu'il dit, par exemple, « ce que nous faisons par la grâce de Dieu, n'est pas moins à lui que ce qu'il fait tout seul par sa volonté absolue ; ce que nous lui donnons ne lui appartient pas moins que ce qu'il nous donne » (Exposition de la doctrine de l'Eglise catholique) : « L'l>omme ne coopère pas au Saint-Esprit comme deux chevaux concourent à traîner un chariot ; car l'un des chevaux ne reçoit pas de l'autre la force qu'il a, au lieu que l'homme coopérant n'a point de force que le Saint-Esprit ne la lui donne. » (Histoire des variations.) « C'est vous, ô moteur secret, qui inspirez à notre libre arbitre le bon choix qu'il fait.....
et, s'arrêtant en lui-même, il croit être quelque chose, quoiqu'il ne soit rien. » (Traité de la concupiscence.) Toutes ces émissions sont de la plus grande exactitude tant philosophique que théologique ; c'est toujours le panthéisme à la fois rationnel et chrétien; rien de plus ; et M. Boutleville nous dit qu'en parlant de la sorte, Bossuet rectifiait le concile de Trente, dont il qualifie les décisions de timides, parce qu'il réserve la liberté.
Ce que dit Bossuet, dans tons ces passages, n'attaquepoint cette liberté, et si parfois il lui porte atteinte, c'est lorsqu'il se joint presque à Arnauld en répétant les paroles légèrement échappées à Descartes et relevées par Leibuitz, paroles qui n'ont jamais été celles de l'Eglise.
En tous cas, quel reproche pouvez-vous adresser au christianisme, que n'encourra point, en même temps, la philosophie ? Ni l'un ni l'autre ne font la nature humaine ; ils la prennent, tous deux, telle qu'ils la trouvent , c'est-à-dire avec son problème ontologique de conciliation du relatif en elle avec l'absolu dans le créateur, et avec son problème psychologique de sa liberté morale de conscience, toute relative qu'elle soit, et ils cherchent à lever l'antithèse apparente de ces problèmes,
qui ne seront résolus que dans la lumière de l'absolu lui-même. Qui se jette au delà d'une des deux rives, s'égare, soit en philosophie, soit en orthodoxie chrétienne ; respectez à la fois le domaine de Dieu et le domaine de l'homme; pour affirmer l'un, ne portez pas atteinte à l'autre ; voilà tout ce qu'a dit l'Eglise, et si vous lui faites dire autre chose, vous la calomniez.
La huitième étude de M. Boutteville a pour objet la sanction. C'est ici que nous voyons apparaître les questions de l'autre vie.
M. Boutteville commence par une opiniâtreté dans la calomnie : « La foi religieuse, dit-il, en niant à la vertu toute valeur réelle et intrinsèque, fait dépendre la loi uniquement de la volonté suprême d'un Dieu qui décide arbitrairement du beau et du laid, du vrai et du faux, du juste et de l'injuste. » (p. 415.) Mais n'est-ce pas le principe même que nous avons sans cesse réfuté depuis le commencement? Puis il cite Moïse qui parle seulement de récompenses et de punitions temporelles, le psalmiste, Salomon, Ezéchias, qui semblent fermer toute espérance au delà du tombeau ; et il fait dériver la croyance judaïque à la résurrection, du Zend- Avesta, dont la dogmatique aurait rayonné jusque chez les Juifs.
Nous ferons seulcmeut observer, sur cette prétention à faire passer les anciens hébreux pour matérialistes, qu'il serait bien étonnant qu'un peuple qui sortait de l'Egypte où était si vivace la croyance à l'immortalité des âmes, n'en eût pas même l'idée; et que, dans tous les temps comme aujourd'hui même, les auteurs et exégètes israélites s'appliquent à réfuter une telle prétention, qu'ils considèrent une calomnie contre leurs aïeux.
Il représente ensuite la doctrine du Christ et des premiers Pères de l'Eglise comme une palingénésic qui n'implique pas l'immortalité de l'âme humaine et qui est liée au millônanisme.
11 est vrai que la distinction philosophique de l'âme et du corps ne fut pas précisée dans ces premiers
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temps du christianisme, comme elle l'avait été dans Platon, et comme l'ont précisée nos philosophes chrétiens, depuis Augustin jusqu'à Descartes, nos scolastiques, depuis Thomas d'Aquin jusqu'à Bossuet. Il est yrai que l'homme était plutôt considéré comme une unité, dont l'extérieur était le corps, dont l'intérieur était l'âme et qui avait besoin d'une résurrection quelconque de ses deux faces pour continuer de vivre au delà du tombeau. Mais cette manière de considérer l'homme, en ajoutant qu'il se développe aussi Lien par génération de l'âme que par génération du corps, puisque les deux ne font qu'un dans leur substance, valait peut-être bien l'idée moderne, et si elle ajoutait que cette substance radicale unique à deux faces, n'était autre chose que l'esprit, elle était celle-là môme qu'aujourd'hui nous pouvons avoir encore, en nous mettant à la suite de Berkeley.
Enfin, il aborde la doctrine de l'expiation qui était, d'après lui, pour la philosophie, une culture en vue de l'amélioration de l'être — ce qui n'est pas tout-à-fait exact puisque Platon admet dans son Tartare des malades incurables — et qui n'est plus, selon M. Boutteville, pour le christianisme qu'une punition ou vengeance brutale, avec une immobilité absolue dans le mal égale à l'immobilité de Dieu dans le bien, et cela pour des infractions à des lois de pure fantaisie, qui n'avaient rien de juste par elles-mêmes, et cela encore pour des infractions qui n'ont pas même dépendu de l'être ainsi traité mais uniquement de la grâce et du décret éternel de prédestination pour les uns, de réprobation pour les autres, au bon plaisir de Dieu. — Nous renvoyons, là-dessus, à nos articles sur la grâce, sur la prédestination, et surtout à ceux qui dépendent du mot Demeures éternelles.
M. Boutteville cite toujours saint Paul, et à sa suite, Lactance, Pascal, Massillon, Bergier, que sais-je? à propos de la vertu qui ne serait qu'intéressée, qui ne serait qu'une sorte d'hypothèque prise sur Dieu pour la béatitude éternelle, et il passe légè-
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rement sur saint Thomas, Grotius Leibnitz, Clarke, disant que « dans le cas même où il n'y aurait ni Dieu, ni peines ni récompenses, encore' serions-nous obligés d'observer les loisdu droit naturel, qui n'en serait, après tout, ni moins sacré ni moins inviolable. »
Il donne comme beaucoup plus solidement vertueux que le chrétien le sage de la Chine, disciple de Koungtseu, qui disait au P. Pedranzini :
« Nous nous gardons de rien décider en fait de choses qui ne sont pas évidentes, et que les anciens sages tenaient pour incertaines. L'axiome des hommes saints consiste dans la particule si. Ils disent : S'il y a un paradis, les hommes vertueux y goûteront mille délices; s'il y a un enfer, les lâches et les méchants y seront précipités. Mais qui peut affirmer qu'il en soit ou qu'il n'en soit pas ainsi?S'abstenir du mal, faire le bien, voilà le point important. Le livre Taïhio dit : Le principe est la vertu, les richesses et le bonheur sont l'accessoire. Le livre Lioun-in dit : Ce que tu ne veux pas pour toi, ne le fais pas à autrui. Tout gît là. Qu'on agisse ainsi, et cela suffit ; les félicités du paradis, s'il y en a un, suivront comme accessoire. » (Cantu., hist. univ. 1. IV, chap. xxvi, note.)
Nous ne contestons pas la sagesse de cette réponse; cette sagesse est profonde en ce qu'elle pose le bien considéré en lui-même avant l'intérêt qui résulte de sa mise en pratique; mais nous disons qu'elle ne tient pas assez de compte de la destinée (7.
Immortalité des âmes) ; elle ne répond pas à l'activité de la nature humaine qui ne se contente pas d'être aujourd'hui, mais qui veut être demain; elle favorise le sommeil de l'esprit, la paresse de l'âme; elle n'est pas de l'espèce qui fait les héros ni les grandes nations; elle ne remue pas la nature, elle l'endort; comme la morale de Confucius lui-môme n'a fait, après tout, qu'endormir une moitié du monde, toute sublime qu'elle soit, tout identique à celle de Jésus, parce qu'il lui manquait le feu du ciel.
Après cette citation vient une avalanche de paroles, dans le môme sens,
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des philosophes de la Grèce et de Rome, ainsi que des nôtres. Ces philosophes ajoutent souvent que « dès cette vie même, il y a dans les événements une rémunération du bien et une vengeance du mal » ; M. Thiers est un de ceux qui parlent ainsi.
Nous n'avons qu'à louer toutes ces pensées; mais quand M. lioulteville résume la morale chrétienne et la morale philosophique dans les paroles suivantes dont les unes sont de Job et les autres de C.icéron, en les prétendant antithétiques : «Mon témoin est dans le ciel, dit Job; lui seul est l'arbitre de mes actions » (xvi, 20). « Je fais plus de cas, dit Cicéron, du témoignage de ma conscience, que de celui de tous les hommes. » (Epist.
ad Attic. xmi, 20) ; nous lui répondons qu'elles sont parfaitement identiques pour le sens que Cicéron et Joh y attachaient : le Dieu de Job, arbitre de ses actions, c'est l'absolu même de la morale, que voit sa conscience ; la conscience de Cicéron, dont il préfère le témoignage à celui de tous les hommes, c'est encore l'absolu de la morale, c'est le Dieu de Job, dont les chrétiens disaient : « Il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes. » Tout ce qui est vrai revient au même.
Entin, M. Boutteville termine son étude en infirmant, autant qu'il peut, les preuves de raison de l'immortalité de l'âme et les éloquences philosophiques sur cette grande vérité, depuis celles de Socrate et de Platon jusqu'à celles de J. J. Rousseau. Il dit que la certitude de la morale n'en est ni plus ni moins grande et n'en dépend point : ce qui est bien est bien, ce qui est mal est mal, quoi qu'il en soit de nos destinées; et sur cette certitude de la morale en ellemême, nous ne saurions qu'applaudir à ses paroles. Mais il avoue, somme toute, qu'il désire aussi l'immortalité; il raconte une visite qu'il fit à Alexandre de Humboldt dixhuit mois avant sa mort et dans laquelle l'illustre savant lui exprima l'espoir de l'immortalité pour son âme, quoique il n'eût pas besoin d'un tel espoir pour aimer la vertu. Aristote lui-même avait exprimé des idées à peu près semblables, et M. Boutte-
ville, en définitive, se rattache à cett* espérance, craignant pourtant de la perdre au dernier moment.
Ces doutes d'une froide raison militent en faveur de la foi qui donne le repos. Mais voyez notre article Immortalité des âmes.
Reste l'épilogue. C'est une péroraison trop longue, belle dans certaines pages, chargée de citations magniiiques mais trop longues aussi, ajoutée par une conscience qui parait éprouver des remords de n'en avoir pas dit assez, à cet interminable réquisitoire contre le christianisme que nous venons do parcourir avec peine. On y ressasse, sous toutes formes, cette raison tant de fois rebattue, que la morale chrétienne ne saurait être que la négation même de la morale philosophique, parce qu'elle a pour hase la corruption radicale de la nature par la déchéance originelle, la réduction de l'être humain à une masse de perdition et de péché, raison do laquelle découlerait, en effet, pour l'esprit l'incompatibilité de la raison avec la foi, pour le cœur l'incompatibilité du droit naturel avec le droit révélé, pour le corps l'incompatibilité de la liberté avec la loi ecclésiastique; mais raison qui n'est ni évangélique, ni chrétienne, ni catholique orthodoxe, puisqu'elle n'est, comme nous l'avons dit, que janséniste. On y exprime des admirations exclusives pour les chrétiens qui, livrant la nature et la raison au grand anathème, réduisent leur religion à croire parce que c'est absurde, non pas au sens de saint Augustin et de la folie de la croix du grand apôtre, qui n'était que celui d'une éloquence puissante, mais au sens ridicule qu'on leur prête; on cite en exemple de ces chrétiens qu'on vénère, tout en ne pensant pas comme eux, M. F. Buet, ce janséniste, qui nous accusait *de rationalisme et dont le genre de foi, antipode du nôtre, devait aboutir deux ou trois années après, à celle chute éclatante dont nous avons ù parlé. (V. Huétisue moderne.) On y fait, d'ailleurs, ressortir la ruin.universelle davrai christianisme dans les âmes, jusques au cœur du sanctuaire, l'anarchie des idées chrélien-
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nés, par suite de leur adultère avec celles de la raison et du monde, et Ton y met à défi la réussite d'un concile œcuménique, lorsque ce concile même devait se réunir quatre années après, et proclamer à l'unanimité, devant le monde, au nom du catholicisme, précisément les droits de la raison (Const. Dei filius.) On y parait, en un certain endroit, vouloir terminer l'ouvrage, par un conseil ironique à l'Eglise dans le genre de celui par lequel Proudhon couronne ses études de la justice dans la Révolution et dans l'Eglise, mais qui n'aurait, sous la plume du disciple, comme bien on pense, ni la rapidité, ni la vigueur, ni le mouvement qu'il avait eu sous celle du maître. Puis on y reprend, de plus belle, des citations de tout le monde sur la morale universelle, en demandant une association qui se propose pour but de la populariser, comme si toutes les religions et toutes lesphilosophies ne le faisaient pas, depuis quatre mille ans, mais sans y réussir aussi parfaitement que le christianisme venant après elles toutes ; et, pour finir, on réclame pour tous cette liberté de parole, que longtemps avant M. Bouteville, nous avons nous-même demandée pour tous. Oh! sur ce dernier point, nous sommes d'accord avec lui, pourvu que ce soit bien la vraie, la complète, la radicale, l'impartiale liberté, ce dont on pourrait douter de sa part à certains de ses moments qui transpirent une haine peu conciliable avec elle, et qui semblent plutôt indiquer la fausse liberté des libéraux qui ne le sont pas du tout.
Nous avons fait cette pénible analyse plutôt pour mettre le lecteur au courant des espèces de livres qui se publient depuis quinze ou vingt ans, et pour les initier aux idées qui courent dans les masses lettrées et contre lesquelles il convient de préparer les contre-poisons convenables, que pour tout autre motif. Ces contre-poisons pourraient-ils consister dans le poison lui-même, dont nous augmenterions la dose en appuyant une thèse
qu'ils nous prêteraient, dans ce cas, avec raison et justice?
Nous avons réfuté, dans nos Harmonies, sur la morale comme sur tout le reste, un écrivain nouveau, maintenant oublié, qui avait presque préludé à l'antichristianisme de ce quart de siècle dont la dernière année s'ouvrira (1) quand nous terminerons cette publication. Cet athée méritait une épithète que ne mérite point M. Boutteville; il était brutal et peu civilisé dans sa phrase; mais il était rond, comme la nature, et nous le préférions au froid et académique professeur que nous réfutons aujourd'hui.
Voici quelques-unes des réflexions que nous lui jetâmes à propos de son principe de morale, qu'il jugeait supérieur à celui de Kant, après avoir jugé celui de Kant supérieur à celui du Christ. Ce principe se trouvera expliqué dans le cours de la citation:
« En morale, l'objet empirique c'est l'homme, mais l'homme en tant que corps seulement, en tant qu'animal.
La matière de la morale est donc réduite par vous aux distincts corporels et à leurs rapports dans le cône des semblables. Que devient l'amour?
Que devient le sacrifice ? Que devient la lutte contre les sens lorsqu'ils conseillent mal? Comment rendre raison de tout ce qui est résistance aux entraînements de l'instinct ? Vous ne pouvez pas vous élever jusque-là, en partant de l'homme corps, de l'homme animal, de l'homme empirique; et avec cette base vous n'arriverez jamais logiquement qu'à des conceptions de rapports matériels comme ceux des triangles semblables en géométrie.
Votre morale se réduira nécessairement à manger, boire, dormir, et vivre le plus heureux possible comme fait l'animal avec son instinct. L'instinct de l'homme est plus noble.direzvous; cela est vrai, mais pourquoi?
Précisément parce qu'il élève ses vues
(1) Mettons à présent se fermera par suite des neuf mois d'interruption que sont venus nous apporter les dénonciations contre nos sept premiers volumes, et du bien veillant examen qu'ont bien voulu en faire des membres de la congrégation de l'Index Voyez la note en tôte de la Dissertation préliminaire de la 2e édition.
La Nom, Juillet 1875.
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au delà de la vie matérielle, parce qu'il voit deux avenirs, celui de ce inonde et celui d'un autre monde encore; et en rejetant dansla science transcendante, c'est-à-dire dans l'égout des mauvais rêves, tout ce qui n'est pas objet empirique et tout ce ne sort pas de l'objet empirique, vous détruisez ces nobles instincts, vous les combattez, vous les réduisez à l'état de constructions imaginaires aussi bien que les religions, et il ne vous reste que les rapports sensibles de l'animal à l'animal, morale plus que sèche, plus que stérile, plus que mesquine, plus que terrestre, morale honteuse, qui serait nommée par le genre humain, s'il pouvait jamais la comprendre, l'immoralité.
» Vous avez beau dire que la vertu nous élève à l'infini dans la série de nos semblables, et que le vice nous abaisse dans la même série ; il reste à définir ce que c'est que la vertu, ce que c'est que le vice, ce que c'est que le bien, ce que c'est que le mal. Vous définissez celui-ci tout ce qui s'oppose au développement de mes distincts, et celle-là ce qui favorise ce développement, mais c'est un cercle vicieux :
de quels distincts s'agit-il ? Nous venons de le dire ; ce n'est pas de ceux de l'âme, puisque vous ne l'admettez pas; il s'agit des distincts de l'homme empirique. Or qu'est-ce que développer mes distincts empiriques? Assurément, ce n'est pas mourir pour mon frère ; mourir pour mon frère n'est pas m'élever dans ma construction, puisque c'est me détruire, puisque c'est m'effacer de la place empirique que j'occupais dans le cône. Le développement de l'activité dans le sens qui découle logiquement de votre théorie, c'est le développement de la vie matérielle ; et, par conséquent, il n'y a de bien que les avantages des sens, de vertu que la force et la ruse par lesquelles on s'élève sur l'échelle de la richesse, de la puissance et de la volupté. Voilà ce qui explique peutêtre certaines propositions qui semblent vous avoir échappé, telles que celles-ci : « L'homme de génie est » toujours un homme vertueux. »
» Nous le répétons, si le genre humain comprend jamais votre morale,
il la chassera dans les cavernes qu'habitent l'avarice, la luxure et la tyrannie, avec cet écriteau dans le dos :
immoralité.
» Conserve tes distincts et multipliesen la puissance (1). Ce précepte, escorté du dogme de l'immortalité de l'âme, peut résumer la vraie morale, ainsi quebeaucoup d'autres, quoiqu'il ait trop besoin d'explication, comme nous le dirons en finissant. Si ce moi est immortel, s'il persiste au delà du tombeau, conserver ses distincts et multiplier leur puissance signifiera naturellement conserver, avant tout, ceux qui doivent survivre, et multiplier la puissance de ceux-là, pour développer de plus en plus la grandeur de notre nature pendant la durée d'une immortelle vie qui en est à son vestibule. Mais isolé du dogme de l'immortalité, c'est-à-dire sur le terrain où s'est placé notre philosophe, ce précepte ne peut signifier qu'une chose : vis le plus longtemps et le plus heureux possible ; en d'autres termes, évite le mieux que tu pourras la mort et le malheur, la mort qui est l'anéantissement de tous tes distincts, le malheur qui est leur dépression ou la destruction de quelques-uns. Nouvelle preuve de ce que nous avons dit, que cette théorie réduit la morale humaine à celle de la bête, avec cette différence, que pour tous les animaux d'une même construction le bonheur est le même, tandis que, parmi les hommes, chacun a son goût et sa réponse sur la question de ce qui rend heureux.
» M. Bailly, en étant Dieu à notre tendance ascensionnelle vers le bien, lui ôte son but, ravit à notre activité tout objet d'ell'ort. On ne monte pas si l'on ne monte vers quelque chose; il détruit donc la marche ascensionnelle elle-même; il ose dire que le progrès sera d'autant plus indéfini qu'il sera sans terme , et que lui fixer un but c'est l'arrêter; nous lui répondons que les deux propositions sont radicalement fausses. Le but que nous fixons à l'activité, c'est
(1) Telle él&it la formule du principe de morale de M. Bailly. Il entendait par distincts les propriétég naturelle» de l'individu. (1874.)
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Dieu, c'est l'infini, que le fini, quelque développé qu'on le suppose, ne peut jamais atteindre. Donc le progrès n'est jamais arrêté. C'est notre moraliste qui !e paralyse en prétendant le lancer dans l'inlini, dans l'inconnu, dans le vague, en lui disant :
va, sans lui dire où. Je lui dis, répond-il, d'aller à l'inlini ascensionnel pendant que le vice ira à l'infini dépressiounel. Oui, mais qu'est-ce que ces deux infinis? il nous l'a dit: l'un, ■ c'est le simple, qui n'est pas une réalité, qui est le aéant; l'autre, c'est l'absolu, qui n'est pas ncn plus une réalité, qui est le néant. Entre néant et néant, quelle différence faitesvous? Que je descende l'escalier du crime, ou que je monte celui de la vertu, c'est le néant qui est au bout, c'est au néant que je cours ; qui me déterminera dans mon choix?
Résumons-nous. La vertu, pour M. Bailly, c'est l'effort indéfini du fini vers le néant; le vice, pour M. Bailly, c'est l'effort indéfini du fini vers le néant. Où est la différence entre vice et vertu? Le théiste seul distingue les deux routes par le but où elles tendent, qui est l'inlini pour celle de la vertu, le néant pour celle du crime, et, sans leur ôter le caractère de l'indéfini, puisque les deux termes sont également au delà de la portée du fini. C'est la loi du Christ: Soi/ez parfaits comme votre TPère céleste est parfait...
» Ah! débarrassez-nous du matérialiste et de son algèbre! rendeznous Dieu, l'immortalité de l'âme, l'évangile, la loi de fraternité, la loi des égaux, et tout renaît, la vie circule , l'homme s'immole pour l'homme, et l'hnmanité est grande, car elle n'est plus une construction mathématique, mais une famille où l'amour s'épand et s'unifie dans un centre commun qui s'appelle le père.
r> Nous venons de prononcer un mot contre lequel M. Bailly réclame.
Il n'y a, dit-il, pas d'égaux, il n'y a que des semblables. Nous l'avouons, chaque individu, chacun des termes de la série a son développement, sa grandeur propre, et, sous ce rapport, il n'y a que des semblables ; mais si Fon considère les devoirs et les droits,
qui sont identiques, comme le dit l'auteur, en ce qu'ils ont uue tource commune, et s'impliquent réciproquement, ce n'est pas la similitude qui se manifeste, c'est l'égalité. Entre frère et frère, considérés en tant que frères, il y a égalité absolue comme entre les deux termes d'une équation algébrique. Entre le devoir d'un homme, représenté par A, de respecter la vie, l'honneur, la liberté de son semblable, et le même devoir dans un autre homme, représenté par B, il y a encore égalité. Entre tout droit radical inhérent à la nature humaine considéré dans le fou, et le même droit considéré dans le savant, il y encore égalité; la différence ne se montre que quant à l'exercice.
Aussi M. Bailly a-t-il dit une monstruosité quand il a dit que le fou est rayé de la construction humaine.
Nous savons qu'en le disant il était conséquent, puisqu'il ne voit l'homme que dans ce qu'il se montre luimôme empiriquement ; et que le fou, se montrant sous les apparences de la bète, devient une bête pour lui.
Mais l'ami, mais le frère, mais' la sœur qui croient à une fraternité des âmes se continuant et se développant derrière les tombeaux, n'en jugent pas ainsi de l'ami, du frère, de la sœur malade. L'égalité reste pour eux entre les natures quant aux droits, et la similitude n'existe que dans l'exercice. Entre le droit de Paul à la liberté de conserver ses distincts et de multiplier leur puissance, pour user de la formule de l'auteur, et le droit de Pierre à la même liberté, n'y a-t-il pas égalité absolue? Avec la théorie delà similitude sous ce rapport, on arriverait directement à la justification de l'esclavage et à. la raison du plus fort par les muscles, ou par le génie, ce qui est la même chose. Le grand cercle enveloppera le petit et l'absorbera tout en le laissant cercle, ce qui veut dire que la grande force, le grand droit, la grande liberté neutraliseront la petite force, le petit droit, la petite liberté* nouvelle conséquence antisociale , nous dirions antireligieuse et antiévangélique si l'auteur acceptait l'évangile et la religion, de la théorie
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empirique, qui ne voit que le développement individuel, l'objet dans son fait et non dans son droit, parce que le droit sans le fait est de l'ordre transcendant. Un prêtre célèbre disait un jour : « Rendez à César ce qui est » à César. Mais ce qui n'est point à » César, faudra-t-il le lui rendre?...
» Or la liberté n'est point à César, » elle est à la nature humaine. »
Voilà ce qu'inspire l'égalité évangélique ; mais avec les similitudes de la géométrie, vous arrivez, par la progression du petit au grand, à tout absorber dans César, qui est empiriquement le plus grand des cercles concentriques, et qui l'est mieux encore si l'on entend par ce mot la majorité.
» M. Bailly jette une parole à la politique et aux lois, qu'il condamne toutes, soit comme déclaraloires du droit, soit comme réglementaires de l'exercice du droit. D'abord, elles sont vraies et bonnes, ou elles sont fausses etmauvaises ; et, dans lapremière supposition, pourquoi les condamner?
Mais passons là-dessus. A qui appartient-il de juger, de critiquer, de déchirer les codes ? à nous, spiritualistes, qui avons uue mesure éternelle, invariable, pour unité de comparaison, à nous qui avons Dieu et sa justice, Dieu et sa charité, Dieu et tontes ses manifestations dans le monde. Avec ce point d'appui, nous ferons de toutes les forces qui sont en nous, autant de leviers pour démolir toutes les constructions du mal, et le monde ira ainsi où Dieu veut qu'il aille. Mais vous, matérialistes, vous n'avez aucun droit, et vous ne changerez rien; vous applaudirez atout; vous popeudrcz, comme Hobbes, pour unique criter&tm, les législations telles qu'elles existent, et vous ferez, comme lui, de la tyrannie mécanique pour sauver la morale.
Vous n'avez que ce moyen-là de la conserver, à moins que vous ne soyez inconséquents, ce que nous préférons quelquefois. M. Bailly est dans ce cas ; il veut la morale malgré ses principes, il rejette la tyrannie, malgré sumorale ; il imite Alexandre, coupant, pour accomplir l'oracle, la
corde qu'il ne peut dénouer. Nous l'aimons de son inconséquence.
» M. Bailly dit encore un mot de la religion à propos de la morale, afin de séparer la première de la seconde, en rejetant la première dans le domaine des rêves de l'esprit, et en faisant à la seconde les honneurs de la conscience transcendantale en compagnie de l'arithmétique, de la géométrie, de la trigonométrie, de la statique, de l'algèbre. Nous avons tout dit implicitement à ce sujet en rétablissant Dieu. La religion, n'étant autre chose que la science des rapports avec Dieu, avec les autres hommes et avec soi-même, est identique avec la morale complète; nous disonscomplôte,carcel!e deM. Bailly, ne s'étendant qu'à nous-même et à nos semblables, devient incomplète, et nulle, si l'on est conséquent, aussitôt que Dieu est rétabli comme réalité objective. Reste à discerner le vrai du faux, le bien du mal, en religion comme en toute autre chese.
» A celte objection, qu'on pourrait faire à l'auteur, qu'en détruisant l'immortalité de l'âme, il enlève toute sanction à la morale, il répond que toute sanction à la morale est une immoralité, qu'on doit la pratiquer parce qu'elle est l'ensemble complet des lois de notre être, et qu'il serait plus rationnel de demander une sanction pour l'immoralité, puisqu'elle est la destruction, la dépression, le sacrilice de soi.
» Cette réponse est la reproduction d'une vieille objection qui court les villages. Voici les deux raisons qu'on doit lui opposer et qui la détruisent aux yeux de tout homme intelligent.
» D'abord on appelle sanction ce qui n'est point une sanction proprement dite, c'est-à-dire une peine infligée au vice et une récompense promise à la vertu. Les choses se passent ainsi parmi nous, mais avec Dieu, avec les lois éternelles, avec la vérité et la justice absolues, on ne compte pas de la sorte, et ces expressions, peine et récompense, ne sont que des manières humaines d'exprimer un quelque chose qui, en soi, est grand, digne de Dieu et nécessaire. M. Baifly
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lui-même n'admet-il pas que la vertu emporte avec elle l'élévation de l'être libre qui la pratique, et le vice avec lui la dépression, la dégradation de l'être libre qui le commet? Cette élévation et cette dépression, suites nécessaires de la vertu et du vice, applicationinévitable deslois éternelles, voilà ce que les hommes ont nommé sanction ; si ce nom vous déplaît, servez-vous d'un autre, mais de toucher à la chose, vous ne le pouvez pas, vous ne l'avez pas fait. Quant au malheur et au bonheur, vous ne les séparerez pas, non plus, de la dépression et de l'élévation, parce qu'ils sont une seule et même chose avec cellesci, dès que celles-ci sont senties, et elles le sont plus ou moins par un être qu'on suppose intelligent, libre, actif, ayant conscience de" soi. La religion ajoute qu'on aura davantage cette conscience de soi dans la vie future; quoi déplus rationnel? Cette dépression ne se conçoit-elle pas aussi dans des descendants d'une souche qu'on supposerait avoir subi quelque dégradation ? Seulement elle ne serait, dans ce cas, que matérielle, qu'un état inférieur, indépendant de la volonté de celui qui le subit et, par conséquent, ne pouvant engendrer dans sa conscience le remords et le malheur. C'est là tout le dogme de la déchéance. Que renferme-t-il de déraisonnable, posé les liens intimes du générateur à l'engendré qui existent dans la famille humaine? Non, Dieu ne dit pas à l'homme, comme la nourrice à son nourrisson : Si tu fais cela tu seras puni. Il le fait beau, lui donne une conscience, lui révèle l'éternelle loi du juste et de l'injuste; et l'homme ainsi armé parcourt la carrière de son être, subissant les conséquences que Dieu lui-même ne saurait détacher de leurs causes, quoiqu'il puisse influer sur ces causes par un déploiement de ressorts que nous ignorons, et dans lequel nous avons un espoir sans limites.
» Telle est la chose, en soi, entre Dieu et l'homme. Mais ne fera-t-on pas un reproche à la religion lorsque, se mesurant à la petitesse humaine, elle qualifie de peines et de récompenses ce que nous venons d'appeler
d'inévitables effets de causes libres, et appelle à son secours la poésie pour les décrire, la peinture pour les figurer? Oh! le philosophe qui, se drapant orgueilleusement dans son amour désintéressé du beau et du bien, accuserait la religion de cette conduite, ne serait pas philanthrope, parce qu'il ne connaîtrait pas les hommes, et qu'on ne peut aimer efficacement ce qu'on ne connaît pas. Il faut bien le dire, le genre humain dans sa presque généralité est un enfant qu'on sauve par la peur; et, quand la peur est fondée, serait-il philanthrope celui qui oserait maudire la religion de ce qu'elle l'appelle au secours de son éloquence pour sauver les hommes? Prenez garde, vous qui parlez de la sorte ; si, quelque jour, il vous arrivait d'avoir à remplir une mission bienfaisante et grande auprès de vos semblables, vous ne ferez du bien aux peuples que si vous joignez à la passion du juste l'énergie qui fait peur.
» Le Christ, au milieu d'une douceur sans nom dans aucune langue, a eu cette énergie dans certains discours, et sa mort en fut le plus grand acte. Il a sauvé le monde...
» Nous avons à cœur la justice ; à plusieurs reprises nous nous sommes arrêté court dans le flux de nos pensées, craignant qu'il ne nous échappât des accusations fausses...
Nous reconnaissons avec empressement la bonne intention de M. Bailly à l'égard de la morale ; sa formule :
Conserve tes distincts et multiplies-en la puissance, signifie dans sa pensée :
Conserve-toi digne de tes semblables, et fais toujours des efforts pour agrandir ton être par la science et par la vertu. Mais quand il s'agit de juger une formule aussi importante, c'est en elle-même qu'il faut la prendre et non dans l'esprit de son auteur. C'est ainsi que nous l'avons déjàsévèrement critiquée et que nous allons encore le faire en terminant.
» Kant avait donné la sienne que voici : Agis de telle sorte que les règles de ta conduite puissent être érigées en lois générales. Tout le monde connaît celle de Jésus-Christ : Fais à autrui ce que tu voudrais qui te fût fait ;
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elle circulait déjà, et sans doute depuis le commencement du monde, dans les traditions, car nous l'avons lue dans plusieurs philosophes tels que Confucius (1), et Jésus eut soin de la faire entrer dans sa prédication comme tant d'autres vérités naturelles primordiales, qu'il voulait renforcer de l'autorité de sa parole.
» M. Bailly trouve la règle de Kant préférable à celle du Christ, et la sienne préférable à celle de Kant.
Pour nous, nous trouvons la règle de Kant préférable à la sienne, et celle de Jésus-Christ préférable à celle de Kant. Lorsqu'on formule un précepte de ce genre pour le commun des hommes, la condition la plus importante c'est qu'il soit intelligible pour tous, et sans possibilité d'équivoque ; celui de Kant ne nous parait pas susceptible d'un mauvais sens, mais les lettrés seuls avec les hommes naturellement intelligents en comprendront toute la portée ; d'où nous le regardons comme excellent pour les philisophes et peu propre à circuler dans la foule en principe de vie. Celui de l'Evangile, au contraire, est d'une telle simplicité que les idiots seuls ne le comprendront pas. Il est à la portée de l'enfant; il résume toutes les leçons de morale delà mère ; il est une perpétuelle satire de ceux qu'on appelle grands parmi les hommes ; la tyrannie fait ce qu'elle peut pour l'eilacer de son souvenir, et trop souvent le philosophe aurait besoin qu'on le lui rappelât.
» Notre auteur lui reproche de ne parler que du prochain. D'abord il se trompe ; traitez les auh'es comme vous désirez qu'ils vous traitent ; n'estce pas une manière délicate de vous rappeler que vous avez des droits égaux à ceux des autres, et que vous
(l) Tobie avait dit, parmi les Sémites, dans ses instructions a son Gis : a Ayez soin de ne jamais faire à un antre ce que vous ne voudriez pas qu'il vous fit. » (tv, 16.). Tbalés avait dit, parmi les Grecs : « Ce que tu bl&mea dans autrui, ne le fais pas toi-même à tuD prochain, n (Diog. laert. Vie de Thaïes et Deoietr. pliai, ap. stob; et Isocrate : « Ta mériteras surtout d'être estimé en ne faisant pas toi-même ce que tu désapprouverais de la part des antres ( à Demonicus.). Kountr-Tseu avait dit parmi les Chinois : h La vertu d'humanité consiste à traiter lufi attela comme qou.b désirons qu'ils nous traitent. > (1874).
devez respecter ces droits dans les autres comme vous exigez, avec raison, que les autres les respectent en vous.
Et, d'autre part, si cette reconnaissance des droits du moi est exprimée si délicatemeut, si elle ne tient pas dans 1 expression le premier rang, si elle est plutôt insinuée que formellement rendue, c'est précaution et sagesse, car si l'homme a besoin qu'on lui rappelle sans cesse les droits des autres, il n'en est pas de même par rapport aux siens; l'égoïsme, qui jusqu'à présent a régné sur la terre, se charge plus que suffisamment de le garantir contre un pareil oubli.
» Ainsi donc, de quelque côté qu'on envisage le précepte du Christ, on le trouve parfait, tellement parfait qu'on ne craint pas de porter le déli à la philosophie d'en imaginer jamais un autre qui vaille celui-là.
» Quant au précepte de notre moraliste, nous le trouvons inférieur à celui de Kant en ce qu'il prèle à l'équivoque, à l'abus, et se laisse comprendre difiieilement, si ce n'est dans le sens égoïste ; les lettrés eux-mêmes s'y laisseront prendre, d'autant mieux que l'égoisnie a des hameçons auxquels mordent aussi souvent les plus lias que les plus sots dans l'espèce humaine.
» Représentez-vous la morale partant puurun voyage autour dumonde, munie du précepte nouveau et convaincue de faire avec lui tous les miracles. Elle s'en va criant par les villes et par les villages, comme le prophète Jonas par les rues de Ninive : Conserve hs distincts et multi- ■plies-cn la puissance. Elle entre dans les chaumières et aans les palais, dans les ateliers et dans les comptoirs, et, prenant à partie les plus malades, leur démontre géométriquement que tous les maux, tous les désordres, tous les vices, tous les malheurs de la société viennent de ce qu'ils n'ont pas conservé leurs distincts, ni multiplié leur puissance. Supposons même que M. Bailly l'accompagne avec crayon blanc, tableaunoir, tout ce qu'il faut à un algébriste pour la démonstration. Que pensez-vous du succès des deux apôtres?
» Les voici, par exemple, en tète,-
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à-tête avec l'homme qui avait la passion de la puissance et qui a tout fait pour être puissant. Que me reprochez-vous, leur dit-il, je sentais que j'étais né pour commander à l'espèce humaine, pour m'élever au plus grand terme de la série des forts.
J'ai tout sacrifié pour accomplir mon destin; peines, veilles, fatigues, ruses, sueurs, serments violés, trahisons menées à bonne fin, sang versé, vertus persécutées, rien ne m'a coûté, pour obéir aux lois de ma nature. J'aurais sacrifié mon àme si j'y avais cru. J'ai réussi, j'exerce une tyrannie dont l'histoire humaine présente peu d'exemples, et j'espère un jour dépasser tous mes modèles.
Qu'avez-vous à me dire?. .. Puis, relevant sa moustache, et se coiffant de sa couronne : N'ai-je pas bien conservé mes distincts et multiplié leur puissance?...
» Nous vous ferons grâce, lecteur, de la description ; vous pouvez suivre, vous seul, en esprit, la morale et son démonstrateur chez toutes les tyrannies du second et du troisième étage, celle de l'argent, celle du sol, celle de l'orgueil, celle de la naissance, chez tous les vices, toutes les passions, toutes les furies de ce monde ; et s'en trouvât-il une qui n'eût que deux distincts, celui du meurtre et celui du succès, de sorte qu'elle eût assassiné la moitié du genre humain sans accident pour elle, elle répondrait aussi fièrement que les autres : J'ai conservé mes distincts et j'en ai multiplié la puissance. Et, tous les A -f- B du géomètre ne la réfuteraient pas.
» Figurez-vous maintenant la pauvre dame revenant de son voyage autour du monde... avons-nous eu tort de dire, en commençant, que de désespoir, elle ira dans Je creux le plus sombre se faire hibou?
» Supposez, au contraire, qu'un enfant, une femme, un moine en haillons, un misérable, un premier venu, ouvre, devant ces hommes, le livre des évangiles, et leur montre, du doigt, les deux versets qui disent :
Il n'y a parmi vous que des frères. Vous ne ferez point aux autres ce que vous ne voudriez pas qu'ils vous fissent.
Qu'auront-ils à répondre ? leur seule ressource sera de tuer l'enfant et de brûler le livre. »
Il en est de même de tous les autres préceptes ; et tous, comme l'a dit Jésus, reviennent à celui-ci : Aimez le Père céleste par-dessus toutes ckoses.
D'autres le traduiront, sans en changer le fond, par cette formule : Aimez la vertu pour elle-même; il n'y manquera que la forme particulière propre à Jésus-Christ, qui est de ilamme, et qui embrase les esprits.
A l'imitation de saint Augustin lorsqu'il parle, au chapitre ix du liv. va de ses confessions, des livres de Platon qu'il avait lus dans une traduction latine, et dans lesquels il avait trouvé tout ce que dit saint Jean du Verbe de Dieu qui était dès le principe en Dieu et qui était Dieu lui-même, mais qui n'y avait pas trouvé l'incarnation de ce Verbe dans la nature humaine (1), nous dirons :
Oui ! la morale de Jésus n'est que la morale de la sagesse antique :
Si Jésus a dit : « Soyez .parfaits comme le Père céleste est parfait, »
Zenon avait dit avant lui : « Les hommes doivent tendre à la perfection, parce que Dieu est parfait et qu'il veut que les hommes soient parfaits. » Platon avait dit avant Zenon :
« Imitez Dieu ; voilà la vertu ; » et Koug-Tseu avait dit, à peu près dans le même temps, à l'autre extrémité du monde : « Il n'y a que le ciel qui soit souverainement intelligent et éclairé ; l'homme parfait l'imite. »
Si Jésus a dit: « Ne vous inquiétez pas de votre vie, comment vous mangerez; ni de votre corps, comment vous le vêtirez... cherchez premièrement le royaume de Dieu et sa justice; et tout cela vous sera donné par surcroît;» Confuciusavaitdit: «L'homme supérieur ne s'occupe que de la droite voie, il ne s'occupe pas du boire et
du manger l'homme supérieur ne
s'inquiète que de ne pas atteindre la droite voie ; il ne s'inquiète pas de la pauvreté. » (Liv. sacr. de l'Orient.
(1) Il aurait trouvé cette idée elle-même dans lesavatars des livres indiens, a'il les avait connus,
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Si Jésus a dit : « Nul ne peut servir deux maîtres vous ne pouvez
servir Dieu et Mammon; » Platon avait dit : « Il est impossible d'être en même temps très-riche et vertueux l'or et la vertu sont comme
deux poids mis dans une balance ; l'un ne peut monter sans que l'autre descende ; » et Confucius : « N'avoir que son bras courbé pour appuyer sa tête, est un état qui a ses avantages pour ia vertu. » Et Cicéron: « Il faut fuir les plaisirs et mépriser les richesses le beau, c'est de dédaigner les richesses ou de les consacrer, si on en a, à la bienfaisance. » (De offic. c. 20.)
Si Jésus a dit : « Vous avez entendu qu'il a été dit aux anciens : Vous ne commettrez point d'adultère; et moi je vous dis que quiconque regarde une femme avec concupiscence l'a déjà souillée dans son cœur; » Cléanthe, le stoïcien, avait dit déjà : « Quiconque nourrit dans son cœur un mauvais désir est coupable. >> (Stob .
Floril. vi, 19) ; Hérodote avait fait dire à Gigès s'adressant au roi Candaule :
« Les sages, depuis longtemps nous ont enseigné, entre autres préceptes d'honnêteté, qu'un homme ne doit regarder que la femme qui lui appartient. (Hérod. i, 8); et Lao-Tseu, à l'autre extrémité du monde avait dit :
« Quand vous apercevez une belle femme dans la maison d'autrui, vous la dévorez des yeux, un trouble subit vous agite et vous ne pouvez la bannir de vos pensées. Dès ce moment vous avez commis un adultère dans le fond de votre cœur. »
Si Jésus a dit : « Quiconque s'élève sera abaissé, et quiconque s'abaisse sera élevé, » pour recommander l'humilité ; Lao-Tseu avait dit la même chose dans son traité des récompenses etcîes peines (Trad. de Stanislas Julien, p. £24) ; et Confucius : « La raison du ciel diminue ce qui est plein et élevé ; elle augmente ce qui est bas et petit; la raison de la terre détruit ce qui est élevé et plein, et fait Huer ce qui est bas et soumis. Les Koueichin (les esprits) nuisent à ce qui est plein et élevé, et font du bien à ce qui est bas et petit; la raison de l'homme hait celui qui est plein de
soi, et elle aime celui qui est humble.
L'humilité est honorée et éclatante; elle est abaissée et ne peut être surmontée; elle est la fin du sage. »
(Q. Panthier, Livre, sacré, de l'Orient.
Si Jésus a dit : « Prenez garde à ne pas faire vos lionnes œuvres devant les hommes, afin d'être vu d'eux, etc.,»
Démophile, le pythagoricien, avait dit: « Fais ce que tu sais être honnête, sans en attendre aucune gloire ; n'oublie pas que le vulgaire est un mauvais juge des bonnes actions, » et Cicéron : « Plus nous sommes élevés, plus il faut nous conduire humblement... Nous cherchons cette honnêteté, qui, pour rester dans l'obscurité, n'en garde pas moins ioul son prix, et dont on peut dire avec vérité qu'elle est par sa nature digne de louange, lors même qu'elle n'est louée par personne. i> (De Offic. i, 4-26), et Plutarque, après un beau discours contre celui qui s'empresse de publier le bien qu'il fait : « Les laboureurs voient avec plaisir les épis qui courbent et penchent leur tige vers la terre; mais ils soupçonnent ceux qui s'élèvent au-dessus des autres d'être vides et de n'avoir qu'une vaine apparence. » [De l'rofect. in virtut. x.)
Etc., etc. En un mot, si Jésus a prêché toutes les vertus pour ellesuième et pour Dieu « de tout temps, comme le disent Aristote et Platon, on avait donné des éloges à la probité, à la pureté des mœurs, à la bienfaisance; de tout temps on s'était élevé contre l'homicide, l'adultère, le parjure, et toutes les espèces de vices... aucun n'aurait jamais osé soutenir qu'il vaut mieux commettre une injustice que de la souffrir. »
(Arist. Topic. liv. vm, c. ix. Platon, Gorgias et partout.)
Mais par où Jésus, « cette lumière, dit saint Augustin, la plus éclatante de la prédestination et de la grâce, »
ce génie incarné du Père céleste,, ce Verbe de Dieu qui habite parmi nous, et qui nous parle avec la môme éloquence par ses exemples et par ses préceptes, par où l'emporte-t-il sur la philosophie? c'est parla manière dont il jette dans le monde
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ébloui, des riantes montagnes de Galilée comme du sombre Golgotha, cette morale sublime, non plus avec la froide raison d'un Socrate, mais avec toutes les splendeurs et tous les feux du ciel. Riin ne lui manque, ni la justesse de la pensée, ni la ligure touchante, ni la iinesse de l'esprit, ni l'enthousiasme de l'àtne, ni la poésie, ni la parole enflammée, ni les douceurs, ni les colères, ni les brasiers ardents, ni les bénédictions, ni les malédictions, ni les amours, ni les haines, ni les abnégations, ni les dévouements, ni le sacrifice, ni la croix, ni la vie ni la mort, ni même le miracle, dont ne se passent pas la dogmatique, la morale et l'art dans l'humanité, n'en déplaise à une philosophie incomplète, pour exalter les âmes, réveiller les sommeils, piquer les passions de l'aiguillon de Dieu, ressusciter les morts, féconder les vivants, faire les grands caractères et les grandes nations, enfanter toutes les merveilles : Jovis omnia plena...
(Virgile). Omnis creatura ingemiscit et jpafturit (saint Paul) ; « tout est plein de Dieu »,... « toute créature gémit et enfante »...
"Voilà la morale de Jésus.
Le Noir.
MORALES (Ambroise de) (Théol.
hist.biog. et blbliog.) — Cet historiographe de Philippe II, roi d'Espagne, né en 1513 à Cordoue et mort à Cordoue en 1590, a laissé :
Chronique universelle d'Espagne, depuis la seconde guerre punique jusqu'à la propagation du Christianisme dans ce pays. C'est une continuation de la Chronique universelle de Florian d'Ocampo, chanoine de Zamora et historiographe de Charles Quint, qui se termine par une série de biographies de saints espagnols ; Œuvres de saint Euloge archevêque élu de Tolède, avec des commentaires ; Diverses dissertations d'histoire ecclésiastique ; Apologie de Jérôme Zurita (f) 1580), auteur des célèbres Annales d'Aragon, etc.
Le Noir.
MORAVES (le christianisme chez les) (Théol. hist. églis. part.) — Au temps de Charlemagne on appelait ainsi les Slaves qui s'étaient fixés le long de laMorawa. Ce prince introduisit chez eux le christianisme en même temps que chez les Avares ; il vainquit leur roiSamoslav et l'amena à se faire baptiser. Mais au milieu du ix e siècle, il restait encore de notablespartiesde laMoravie qui n'étaient pas chrétiennes, et la conversion complète des Moraves fut l'œuvre des deux frères Cyrille et Méthode.
« Radislaw, dit M. Dux, avait envoyé son neveu Swatopluk à Michel, roi des Bulgares, pour conclure une alliance avec lui. Ce fut à cette occasion que Swatopluk apprit à connaître lesdeuxapôtres des Bulgares, Cyrille et Méthode, et à estimer la religion qu'ils prêchaient. A son retour il tâcha de gagner son oncle en faveur de cette religion et il y réussit.
L'empereur Michel fut prié de laisser partir les deux prédicateurs. Eu effet les deux moines grecs arrivèrent en Moravie et se montrèrent -fils obéissants de l'Église romaine. Radislaw, Swatopluk et les grands se firent baptiser ; le peuple et les prêtres des idoles suivirent leur exemple.
» Les Moraves prirent la religion chrétienne en telle affection qu'ils nommèrent les prêtres knegi, c'est-àdire princes. Cyrille et Méthode avaient sur les missionnaires latins l'avantage qu'ils savaient assez de morave pour pouvoir instruire le peuple dans sa langue. Afin de garantir la perpétuité de leurs travaux, Cyrille inventa un alphabet slavon particulier, traduisit la Bible et d'autres écrits du grec et du latin en langue slave, à l'usage des Moraves.
Déjà saint Jérôme, dit-on, avait inventé pour les Moraves un alphabet glagolitique, et divers savants admettent que Cyrille (autrefois surnommé Constantin le Philosophe, à cause de son savoir) ne fit que rendre d'un usage plus commode les caractères alphabétiques de saint Jérôme.
Les deux alphabets existent encore; les caractères de Cyrille se sont conser-
MORAVES (frères). Voy. Hernhctes. vés jusqu'à nos jours en Bulgarie
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Servie, en Bosnie, en Moldavie et en Valaeliie.
» Il est certain que Cyrille facilita la conversion des Moravcs en se servant, dans son enseignement et dans la liturgie, de l'antique langue des Slaves, et cette conversion dut déjà être faite en 867 ; car c'est à cette époque, ou un peu plus tard, que les missionnaires entreprirent un voyage à Rome. Cyrille, à ce qu'il parait, peu après son arrivée à Rome (entre 868 et 870), mourut; Méthode fut élu, par le pape Adrien II, évèque de Moravie et de Pannonie (868); d'où vient qu'on le nomma aussi archiepiscopus Pannoniensis Ectlesiœ. Le diocèse auquel Méthode avait été préposé avait par conséquent une très-grande étendue, puisqu'il embrassait, outre le margraviat de Moravie, une partie considérable de l'Autriche actuelle et de la Hongrie.
Cette grande étendue répondait complètement au désir des princes moraves, généralement mal disposés à l'égard des Allemands. Mais les Églises allemandes limitrophes voyaient • avec autant de déplaisir les restrictions qui en résultaient pour leur juridiction. Les évèques de Passau et de Salzbourg étaient principalement intéressés dans cette question. Le premier accusa, au nom de son clergé, Méthode, à Ruine, d'enseigner des erreurs, et d'avoir introduit dans le culte divin l'usage de la langue slave au lieu de la langue latine.
Le pape Jean VIII lui lit ce double reproche dans sa lettre de 879, et le convia à se rendre à Rome alin de bien établir qu'il enseignait la foi de l'Église romaine, comme il en avait fait le serment autrefois ; il lui défendit de célébrer désormais le saint Sacrifice dans cette langue barbare (c'est-à-dire le slave), et lui ordonna de se servir de la langue latine ou grecque, en usage dans le monde entier pour l'office divin ; quant à la prédication, il pouvait se servir du slave, conformément à la parole de l'Apôtre (l) : « Que toute langue confesse que le Seigneur Jésus-Christ
[i)PHUipp.,%, 11.
est dans la gloire de Dieu son Père. »
» Méthode se rendit à Rome, et justilia sa conduite d'une manière si éclatante que le Pape lui donna son approbation, le trouva fidèle à l'enseignement et aux obligations de l'Église, et lui accorda l'autorisation de se servir de la langue slave pour la sainte messe ; car, dit le Pape dans sa lettre à Swatopluk (880), n II convient de louer et confesser Dieu non-seulement dans les trois langues sacrées, hébreu, grec et latin, mais dans toutes les autres langues, puisque Dieu les a créées toutes pour servira sa gloire et à sa louange. » Il consent qu'on sa serve de l'écriture slave, inventée par le philosophe Constantin (Cyrille), pour lire certaines parties de l'Écriture bien traduites, pour chanter des cantiques ; il ordonne que, pour marquer la déférence et le respect dus à Rome, on lise dans toutes les églises l'Evangile d'abord en latin, puis dans la version slave. II renvoya avec cette lettre, au roi Swatopluk, Méthode, qu'il avait conlirmé comme primat de l'Eglise morave, ainsi que le prêtre VVichin, que le roi lui avait expédié et qu'il sacra évèque de Nitra. Il pria le roi de lui adresser un troisième prêtre, qu'il fit sacrer évèque pour un diocèse nouveau, dont l'élection deviendrait nécessaire, « alin que le nombre des prêtres et des prédicateurs de l'Evangile se multiplie de plus en plus sous l'autorité de leur légitime archevêque. »
« C'est ainsi que Méthode revint en Moravie entouré d'une considération nouvelle. Mais ses voisins n'eu demeurèrent pas plus tranquilles à son égard. D'ardents partisans du rite latin continuèrent à se scandaliser de l'introduction de la langue slave dans la liturgie. On décida encore, au milieu du xi° siècle, dans un concile des évèques de Dalmatie et de Croatie, que personne à l'avenir ne devait se permettre de se servir du slave dans la liturgie, et l'on défendit d'admettre dans les Ordres celui qui ne parlerait que cette langue. De nouveaux démêlés amené ;
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rent une troisième fois Méthode à Rome (881). A dater de ce moment on n'a plus de renseignements certains sur son compte.
» Durant les dernières années du règne de Swatopluk, qui mourut en 894, après avoir échoué dans un soulèvement contre Arnolph, roi de Germanie, on prétend que Méthode prit une part active et salutaire aux affaires de l'Etat. S'il est vrai que Méthode ne mourut qu'en 910, l'apôtre des Maraoes assista encore à la ruine du royaume de Moravie, qui, en 908, fut partagé par les Bohémiens et les Hongrois, et avec lequel disparurent aussi les évêchés moraves. Le pape Agapet II assigna la juridiction sur la Moravie à l'évèque de Passau ; en 981 elle fut incorporée au diocèse de Prague ; en 1002 l'Eglise de Moravie obtint un évêché spécial, dont le siège fut établi à 01mùlz. »
Le Noir.
MORERI (Louis) Théol. hist. biog.
et biblioy.) — Cet auteur du premier dictionnaire historique et géographique célèbre, naquit à Bargemont, en Provence, en 1643, fut ordonné prêtre a Lyon etmoui'utenlOSO, d'excès de travail en vue de perfectionner son dictionnaire dont il faisait une seconde édition. Ce livre avait été l'œuvre de toute sa vie. Après sa mort, Jean Le Clerc, Dupin et beaucoup d'autres continuèrent de le perfectionner et Unirent par le perfectionner à tel point qu'il n'y resta guère de son auteur primitif que le nom.
« Le Dictionnaire de Moréri, dit le Lict. ency.de la théol. cath., est devenu une mine inépuisable, nonseulement pour Pierre Bayle, mais pour tous les lexicographes du même genre. On en a pris, extrait, abrégé, étendu, traduit une foule d'articles ; par exemple, le Dictionnaire allemand d'Iselin, qui ne cite pas une seule fois Moréri, n'en est qu'une traduction littérale. Le Dictionnaire de Moréri para*, en 1718, en cinq volumes in-folio ; en 1725 et 1732, en six volumes in folio ; l'abbé Goujet a donné quatre volumes de sup-
plément, qu'en 17S9 Drouet refondit en une nouvelle édition en dix volumes in-folio. »
MORIN (Jean) (Théol. hist. biog.
et bibliog.) — Ce savant oratorien, né à Blois en 1591, d'une famille réformée, dont il abjura le culte, reçu dans l'oratoire en 1618, et mort en France en 1 659, après avoir été rappelé de Rome par le cardinal de Richelieu, a laissé de nombreux écrits, parmi lesquels on peut citer.
Exercitationurn ecclesiasticarum hbri duo; de patriarcharum et primatum origine et antiqua censurarum in cleros praxi, Paris, 1626, in-4° ; Histoire de la délivrance de l'Eglise chrétienne par rempereur Constantin, et de la grandeur et souveraineté temporelle donnée à l'Eglise romaine par les rois de France, Paris, 1630, in-fol., ouvrage en français, qui ne plut pas à Rome ; Biblia LXX interpretum Grseco-Latina, cum prxfatione et prolegomenis, 3 vol. in-fol. L'autorité des Septante y est élevée au-dessus du texte hébraïque ; Exercitationes ecclcsiasticie in utrumque Samaritanorum Pentateuchum, Paris, 1631 ; Exercitationes Biblicx de IJebrœi Grsecique textus sinceritate, Germana L XX interpretum translationc dignoscenda, illiusque cum Yulgata conciliatione, Paris, 1633 ; Diatribe elenclica de, sinceritate Uebrxi Grsecique textus dignoscenda, et animadeersiones in censuram exercitationurn ad Pentateuchum Samaritanum, Paris, 1639.
« Dans tous ces écrits, dit M. Fritz, Morin prétend démontrer que le texte hébreu a été altéré par les Juifs; que le texte samaritain est beaucoup meilleur que le texte hébreu ; qu'il ne diffère pas de celui qu'Eusèbe, saint Jérôme et les autres Pères de l'Eglise avaient sous les yeux, et qu'il est complètement d'accord avec la version des Septante. Dans le sixième volume de la Polyglotte de Jay se trouvent ce texte samaritano-hébraïque et une version samaritaine du Pentateuque. »
Commcntarius historicus de disciplina in administralione Pœnitentiie 13 primis sxculis in Ecclesia Occiden-
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tuli huensquein Orientait observata, in 10 libros districtus, in-fol. Ce ne fut que peu à peu, dit M. Fritz, que ce livre obtint l'autorité qu'il méritait.
Les censeurs insistèrent pour que Morin expliquât ou effaçât quelques passages, et dans le commencement on défendit absolument l'impression delà dissertation de Expiatione catechumenorum, qu'on prétendait en contradiction avec l'institution de la Confession.
Conmtentarius historkus ne dogmaticus de sacris Eeclesix ordinationibus secunelum antiquos et recentiores, Paris, 1655, in-fol.
En 1703 on publiai Paris : Opéra posthwna : De cateehumenorum expiatione ; De sacramento Cajtfvrmatioais ; De contritione etattritionc. Acccsserunt Lucœ Eolstenu dissci'tationes duee de ministre* et forma sacramenti Confirmationis apud Grœcos. Le Noir.
MORIN (Frédéric) (Théol. hist.
biog. et bibliag.) — Ce littérateur français, qui était un des écrivains du Rappel, naquit à Lyon en 1823, professa la philosophie à Màcon en 1847, à Nancy en (849, refusa de prêter le serment après le coup d'État du 2 décembre, écrivit depuis cette date dans Beaucoup de journaux et de revues, et mourut en 1874. Il avait participé à la rédaction du Correspondant daas sa première période. On a de lui ;
Saint François d'Assises et. les Franciscains, in- 15, 1853; de la Genèse et des principes métaphysiques de la ssience moderne, in-8°, 1-856; Dictionnaire de philosophie et de théologie scolast/que, 2 vol. in-4°, Migne, 1857- 58 ; les Origines de la démocratie; etc.
M. Fr. Morin appartenait à l'école de la démocratie chrétienne. Nous l'avions trop connu pour ne pas aller à son convoi ; il avait été notre collaborateur dans la Presse religieuse; ce convoi était très-considérable par le nombre des assistants ; quand on s'est arrêté à l'église, nous avons entendu dire près de nous : « Voilà un acte qui détruit toute sa vie. » Triste jugement! c'était précisément le contraire ; cet acte conlinnait toute sa vie. Marin avait écrit mémo dans la
Morale indépendante ; mais ses articles avaient toujours été raisonnes selon la logique de sa philosophie religieuse; il ne disait que ce qu'il voulait dire, taisait, selon le cas, une partie de sa pensée, et avait toujours soin de n'émettre aucune parole' qu'il ne put ensuite expliquer dans un sens conforme à ses sentiments profonds. Quelques années après la mort de Proudbon, nous le rencontrâmes un jour et lui dimes : « Vous écrivez d,m ; \aMorale indépendante .'....« Oui, nous répondit-il; mais je n'ai pas chai de philosophie ni de conviction; vous êtes trop bon théologien pour ne pas le voir à mes articles. » Nous ne balançâmes pas à lui répondre : « C'est vrai. » Et la conversation se continua par des considérations qui fuient de notre pari plutôt pratiques que théoriques. Il a appelé un prêtre et a reçu les sacrements en pleine connaissance; cette manière de mourir a été pour nous un nouvel exemple de ce que nous disons parfois, que les hommes ne changent pas. D'antres plus modérés disaient à son convoi : « Il faut respecter toutes les convictions. » En fin de compte, tout le monde est resté dehors, emplissant l'espace entre Sainte-Geneviève et Saint-EticnneduMont, et nous nous sommes trouvé dans l'église avec une vingtaine seulement, parmi lesquels nous avons remarqué MM. Etienne Arago et Gaultier Pages. Nous enregistrons, à l'occasion, ces détails pour mettre nos lecteurs au courant des idées qui régnent pendant que nous écrivons ce dictionnaire. Frédéric Morin étaS1 resté un des rares écrivains de notre époque dont les articles visaient à s'appuyer sur la raison et sur la science. Il ne plaisait, au reste, qu'à demi à Proudhon et à Bûchez qui, tous les deux, ne le trouvaient pas, chacun à leur point de vue, assez « franc du collier. »
Le Noir.
MORMONISME (le) ou les /JOU- MONS [Théol. hist. sect. relig.) BL Hergenrother résume comme il suit l'histoire des Mormons et leur dogmatisme.
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« José Smith (1) avait appris à connaître différentes sectes; partout il avait trouvé la division. D'après ce qu'il affirma lui-même plus tard, il fut, dès 1820, averti par une voix surnaturelle que toutes les religions étaient fausses, et qu'il était appelé à être l'organe d'une révélation nouvelle. Le 21 septembre 1823 un ange lui fit des communications plus précises et le chargea de découvrir les tables de cette révélation enfouies sous terre, tables qu'il finit en effet par trouver et dont la teneur constitua le livre sacré des Mormons. A l'aide de son ange, et d'un instrument spécial découvert près des tables, et consistant en deux pierres transparentes {VUrim et le Thummim des Juifs disait-il), Smith prétendit avoir traduit en anglais, de la langue inintelligible dans laquelle il était originairement écrit, ce mystérieux livre propbétique et historique. Ce livre des Mormons, inspiré, disent-ils, comme la Bible, contient l'histoire des aborigènes américains depuis l'établissement des premières colonies parties de la lourde Babel, et surtout depuis le roi Ézéchias. Il renferme, dans l'édition anglaise, 1S chapitres de 588 pages in-12. Le Christ, dit-il, après sa résurrection, se montra en Amérique et y fonda son Église ; mais son peuple fut anéanti à cause de la multitude de ses péchés, et le dernier prophète américain reçut l'ordre d'écrire l'histoire du peuple infidèle et de l'ensevelir dans la terre, d'où elle ne devait être retirée que « dans les derniers jours. » Or voici ce qu'on raconte de la véritable genèse de ce livre.
» Salomon Splding, ecclésiastique anglican, avait, dans ses heures de
(1) Ce Smith était le fils d'un, mineur; voici ce qu'il dit de lui-même duos son livre les saints des derniers jours : « Je suis né le 23 décembre 1805 dans la ville de Sharon, dans l'État de Vermont. A l'âge de quatorze ans, je me mis à réfléchir sur l'importante tache que j'avais de me préparer à la vie .future, et, en songeant au meilleur moyen de m assurer mou salut ; je trouvai qu'il régnait parmi les sectes chrétiennes de grandes différences à cet égard. Comme je pensais que Dieu ne pouvait être J auteur d'une pareille perturbation dans les doctrines, je résolus da consacrer toutes mes recherches à cet objet unique. »
La Nom.
loisir, rédigé un roman historique sur les habitants primitifs du continent américain et les aventures des tribus d'Israël dispersées en Amérique. La mort l'empêcha de publier son roman. Le manuscrit parvint, par l'intermédiaire d'un certain Sidney Rigdon, ami de Smith, entre les mains de ce dernier, fut secrètement copié, et finit par disparaître. La « traduction » de Smith ne fut qu'une élaboration de ce roman, orné des idées prophétiques du traducteur. La découverte d'une Bible d'or, écrite en caractères égyptiens, fut proclamée dans les journaux américains et affichée sur tous les murs en gros caractères. Cette Bible renfermait une révélation nouvelle, complétant celles du mosaïsme et du Christianisme. Les témoins de la découverte de Smith et de sa traduction étaient, les uns déjà morts au moment où le livre fut publié, d'autres trèsintéressés au succès de l'entreprise.
Smith publia, en outre, un livre des révélations des anges, et prétendit, sans comprendre l'hébreu- ni le grec, avoir, au moyen d'une lunette merveilleuse, traduit les prophéties hébraïques et grecques de l'original. Le nouveau prophète affirma aussi avoir le pouvoir de faire des miracles, mais visibles seulement aux initiés. D'après le symbole de foi des Mormons, ou, comme ils se nomment euxmêmes, « des saints des derniers jours, » ils admettent, outre la Bible, d'autres révélations divines, et surtout le livre mormon. Comme ces révélations continuent, et que maints Mormons se vantent d'en être les organes, on comprend que le cycle de leurs dogmes n'est pas encore arrêté et qu'il varie de temps à autre.
» En général ils nient le péché originel ; ils tiennent fermement au chiliasme ; ils croient en une restauration de Sion, en un règne du Christ de mille ans, à la fin duquel les morts ressusciteront. La plupart de leurs écrits considèrent Dieu comme un Être formé de parties, doué de sens et d'un corps. Orson Pratt, un des savants de la secte, soutient le plus strict anthropomorphisme. En outre il se trouve dans les écrits des
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Mormons une foule d'éléments montanistes, manichéens, maliométans et communistes. Ils prétendent que la terre entière, avec tous ses biens, n'appartient à proprement parler qu'aux saints des derniers jours, que les dons et les miracles de l'Église primitive renaissent parmi eux, et qu'ils sont destinés à réveiller l'esprit de vie dans la société chrétienne.
Ils distinguent le sacerdoce suivant l'ordre de Melchisédech du sacerdoce suivant l'ordre d'Aaron ; ils ont uns hiérarchie de prophètes, d'apôtres, d'évèques, de pasteurs, de grandsprêtres, de docteurs, d'anciens et de diacres. Ils ont divers baptêmes pour les pécheurs, les malades et les morts, baptêmes qu'ils administrent toujours par immersion, soit dans des baptistères, soit dans des tleuves.
» Par leur baptême des morts, qu'ils fondent sur le texte de saint Paul, I Cor., 15, 29, ils pensent pouvoir transporter immédiatement les défunts de l'enfer dans le ciel (I). Ils rattachent encore, autant que possible, leur symbole à celui de l'Eglise, reconnaissent le devoir de l'amour du prochain, de l'obéissance à l'égard des supérieurs, la rédemption par le Christ, la foi au Père éternel, à Jésus-Christ, son Fils, et au Saint- Esprit.
» Cette secte s'est en peu de temps propagée d'une manière étonnante.
En 1831 elle ne consistait guère qu'en quelques partisans du fondateur; en 1853 on comptait plus de 300,000 Mormons. Uu grand nombre de fidèles de la commune de Manchester, près du lac Ontario, se groupèrent peu à peu autour des familles de Smith et de Whitmer, souches de la secte. De là on envoya de divers côtés des apôtres recruter des fidèles. A la suite d'une vision du prophète Smith, ils émigrèrent tous vers Kirtland, dans l'Ohio, et peu après cherchèrent à fonder de nouvelles colonies dans l'ouest, moins habité.
» Comme autrefois Josué, le prophète envoya des émissaires daus le
(I) Cf. A portraiture of Mormonism or nimaavtrsions on the prétentions and doctrines of the Latler-Day-Saints, by Dr G. Sexton.
Missouri, où, en 1833, fut créée la nouvelle Sion. Là les Mormons eurent à subir des luttes plus vives que jamais et furent considérés par leurs voisins comme des brigands. Ils remontèrent alors au nord, vers l'illinois, au nombre de quinze mille, et le prophète y obtint, en 1840, des privilèges importants par la voie de la législature des Etats. Les Mormons se conduisirent longtemps en travailleurs infatigables, et bâtirent la ville de Nauvoo, agréablement située au bord du Mississipi ; Smith 3' régna en roi et en prophète, donna des lois, organisa une milice, édilia un temple magnilique; il se présenta même plusieurs fois comme candidat à la présidence des États-Unis. Mais bientôt l'agitation et le désordre succédèrent à ces premiers temps de calme; on s'inquiéta des théories mormones, cachant la polygamie sous les apparences de la fraternité et des fiançailles spirituelles; on s'émut des violences exercées par lee colons à l'égard de leurs voisins, surtout lorsqu'on vit les partisans de Smith détruire l'imprimerie d'un journal rédigé par un dissident. A la suite de ces troubles le prophète et son frère fliram furent assassinés dans une émeute populaire, en 1844, et la gloire du martyre succéda pour eux aux honneurs du califat. Après la mort du fondateur la secte fut menacée d'une guerre civile, semblable à celle qui divisa les généraux d'Alexandre et les compagnons de Mahomet. Brigham Young, Sidney Eigdon et un frère du fondateur se disputèrent sa succession; Young l'emporta.
On continuait à faire la guerre aux voisins. En 1840 Nauvoo fut détruit; la persécution mit le comble au fanatisme des sectaires ; un grand nombre de criminels trouvèrent asile au milieu d'eux et plusieurs de leurs chefs furent juridiquement poursuivis pour leurs méfaits.
» Tandis qu'une masse de Mormons émigraient on Californie, la majorité se relira, en 1847 et 1848, dans le désert d'Otah, aux confins occidentaux de l'Amérique du Nord.
Ils fondèrent aux abords du lac Salé la ville la plus considérable qu'ils
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eussent encore bâtie, la nouvelle Sion, qui attira une foule énorme de pèlerins, malgré les difficultés du voyage.
» Une loi du gouverneur de Washington du 9 septembre I80O reconnut solennellement le territoire d'Utali et en régla l'organisation.
» La ville (Great Sait Lake city) fut entourée d'une grande muraille; on y fonda une bibliothèque publique.
C'est de là que la secte envoie des missionnaires ardents et énergiques, mais peu instruits en général, pour faire de la propagande, et la communauté du lac Salé adresse des encj r cliques à tous les saints dispersés dans le monde. John Taylor dut évangéliser la France et l'Italie ; Laurent Snow se montra en Sardaigne et en Suisse; Ernest Snoiu opéra en Allemagne et en Scandinavie; Franchi in Richard, à Liverpool. En outre ils établirent des missions aux iles Sandwicb, au Chili, à Mal Le, à Gibraltar, dans les Indes orientales, en Chine, au Japon, en Australie.
» Le livre des Mormons a été traduit dans presque toutes les langues, Ses doctrines sont propagées par une foule de poèmes, de traités, de journaux; parmi ces derniers on peut citer Décret News Times and Seasons.
Mais c'est en Danemark, en Angleterre, dans le sud du pays de Galles et dans les îles Sandwich, que le mormonisme a obtenu les plus grands succès, L'Église des Mormons de Manchester, en Angleterre, compte 3, 166 membres , et leur journal [Millenial Star) a 25,000 abonnés.
» L'attention du gouvernement danois fut éveillée par les progrès du mormonisme; beaucoup de Danois, ayant embrassé la secte, émigrèrent, persuadés qu'ils étaient que sur le sol sacré du lac Salé on devait faire son salut. La polygamie gagna de plus en plus dans la nouvelle Jérusalem. L'exemple du prophète Young y invitait; il déclara même que le dogme des femmes spirituelles était le grand principe social des États mormons Quelques écrivains de la secte expliquent la communauté des femmes par la faiblesse
des prosélytes ; d'autres en appellent aux antiques patriarches et à des révélations divines et spéciales. »
Hergenrôtheh.
Depuis quinze ou vingt ans les Mormons ont fait beaucoup parler d'eux; leur colonie est devenue extrêmement florissante et très-populeuse ; mais elle n'a cessé de gêner les Etats- Unis par sa pratique de la polygamie ;aussi le congrès américain a-til fini par porter une loi contre cet usage, loi sage fondée sur le droit naturel qui s'oppose à la tyrannie d'un sexe sur l'autre, et la fait-il exécuter autant qu'il est possible dans des contrées si éloignées du centre gouvernemental. Les Mormons n'ont pas l'air d'en être contrariés; du moins ont-il joué ce rôle devant M. Thiers lorsque leur chef est venu, à Paris vers les derniers temps de sa présidence, et est allé, lui présenter ses hommages. Que le gouvernement de Washington réussisse à leur faire perdre ce pernicieux usage, si contraire à la dignité et à la, liberté de la femme, et il leur rendra à euxmêmes le plus grand des services en les ramenant à une colonie ordinaire. Quant au communisme des biens, qu'ils s'organisent entre eux comme ils le veulent sous ce rapport; le gouvernement central se reconnaît incompétent là-dessus pour leur imposer quoi que ce soit; et il a raison.
Le Nom.
MORSURES et PIQURES. (Thêol.
mixt. scien. thérap.) — 11 est certains maux pour lesquels il faut un traitement rapide et que l'on applique à l'instant même avant d'avoir pu s'adresser à un homme de l'art; les morsures d'animaux venimeux, vipères, serpents, chiens enragés, les piqûres d'insectes, celles d'instruments empoisonnés sont des maux de cette espèce. Un ministre de la religion ne doit jamais ignorer le premier traitement qu'il convient de suivre dans tous ces cas, soit afin de pouvoir en instruire ses ouailles, soit afin de pouvoir donner, à l'occasion et à propos, le conseil convenable, soit afin de pouvoir le mettre lui-même en
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pratique sur soi et sur les autres.
C'est pourquoi nous indiquerons ici ce qu'il y a faire immédiatement après toute morsure ou piqûre venimeuse.
Il faut, sans perdre un seul instant, sucer la plaie le plus fortement possible, en ayant soin, si elle est trop petite, de l'élargir d'un coup de canif; le sang attiré parla succion emporte le venin; il n'y a d'ailleurs, aucun danger à courir pour celui qui suce ainsi la plaie, car il est prouvé depuis longtemps que tous les venins qui empoisonnent par leur introduction dans le sang traversent le canal digestif sans faire de mal, pourvu qu'ils ne rencontrent point quelque écorchure sur leur passage; en même temps on lie avec force le membre entre la blessure et le cœur, et l'on extrait les crochets si l'on s'aperçoit qu'ils se sont bridés dans la morsure; puis, quand on a fini de bien sucer la plaie, on la cautérise avec le premier caustique qui vous tombe sous la main ; l'ammoniaque est le plus employé dans ces circonstances; mais le meilleur de tous est le fer rouge, parce qu'il agit le plus promptement en cicatrisant et retenant le venin dans les chairs calcinées. Le seul inconvénient du fer rouge, consiste en ce qu'il est d'une application plus douloureuse.
Si l'on prend ces premières précautions sans perdre de temps, presque toujours elles réussiront; et dans tous les cas, l'homme de l'art se chargera du reste.
Le Nom.
MORT, séparation de l'âme d'avec le corps. La révélation nous enseigne que le premier homme avait été créé immortel ; que la mort est la peine du péché, Sap., c. 2, J 24; Rom., c. S, J 12, etc. Lorsque Dieu défendit à notre premier père de manger d'un certain fruit, il lui dit : « Au » jour que tu en mangeras, tu mour- » ras. » Gen., c. 2, f 17 ; c'est-à-dire tu deviendras sujet à la mort : cela ne signifiait pas qu'il devait mourir à l'heure même, puisque Adam a vécu neui cent trente ans. L'Eglise a condamné lespélagiens, qui prétendaient
cpie quand même Adam n'aurait pas péché, il serait mort parla condition de sa nature.
Quelques incrédules, qui ne voulaient pas convenir du péché originel et de ses effets, ont dit que les paroles de Dieu étaient moins une menace qu'un avis salutaire de ne pas toucher à un fruit capable de donner la mort. Cette conjecture est réfutée par la sentence que Dieu prononça contre Adam après sa désobéissance :
« Parce que tu as mangé du fruit que
» je t'avais défendu, tu mangeras
» ton pain à la sueur de ton iront, » jusqu'à ce que tu retournes dans la » terre de laquelle tu as été tiré, et h puisque tu es poussière tu y ren- » treras. » Ben., c. 3, fy 17, 19.
Mais ce qui doit nous consoler, c'est que la i/mr/ qui e-l la peine du péché en est aussi l'expiation; tel est le sentiment unanime des Pères de l'Eglise, et c'est par là qu'ils ont répondu aux marcionites, aux manichéens, aux philosophes païens et aux pélagiens, qui préfceadaient que la sentence prononcée contre Adarn et sa postérité était trop sévère et contraire à la justice. Les Pères soutiennentque la condamnation de l'homme à la mort est moins un trait de colère et de vengeance de la part de Dieu, qu'un effet de sa miséricorde. « Dieu » a eu pitié de l'homme, dit saint » Irénée ; il l'a éloigné du paradis et » de l'arbre de vie, non par jalousie, » comme quelques-uns le disent, mais » par pitié, alin qu'il ne fût pas tou- » jours pécheur, et que son péché ne » lut ni éternel, ni incurable... Il l'a » condamné à mourir pour mettre » tin au péché, afin que, par la dis- » solution de la chair, l'homme mou- » rùt au péché', pour commencer de » vivre à Dieu. » Adv. hoir., 1. 3, c. 37.
Saint Théophile d'Antioche, saint Méthode de Tyr, saint Ililaire de Poitiers, saint Cyrille de Jérusalem, saint Basile, saint Ephrem, saint Epiphane, saint Ainbroise, saint Cyrille d'Alexandrie, saint Jean Chrysostome, etc., enseignent la même doctrine. Ils ont été suivis par saint Augustin : ce Père l'a soutenu ainsi, non-seulementcontre les manichéens,
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mais contre les pélagiens. « Dieu, » dit-il, a donné à l'homme un moyen » de récupérer le salut, pas la mor- » talité de sa chair, » l. 3, de Lib. arb., c. 10. n. 29 et 30. « Qu'après le pé- » ché, le corps de l'homme soit de- » venu faible et sujet à la mort, c'est » un juste châtiment, mais qui dé- » montre, de la part du Seigneur, » plus de clémence que de sévérité. »