VI
Parmi tous ces grands génies qui attaquent aujourd'hui la religion, en est-il quelqu'un qui ait entrepris de renverser le plan général de la révélation, ou qui ait fait de fortes objections poulie détruire ? Pas un seul ne s'en est seulement douté. A les entendre, il semble que la religion soit un hors-d'œuvre dans la société, et que l'on ne sache pas d'où elle est venue ; que Jésus-Christ soit arrivé sur la terre sans être prévu ni attendu • que le christianisme soit le résultat des idées d'un homme singulier, qui a rêvé qu'il était destiné à changer la face de l'univers.
Ce n'est pointainsi qu'il est représenté dans nos livres saints « Jésus-Christ, disent ses apôtres, n'est pas seulement d'au- » jourd'hui, il était hier, et le même pour tous les siècles (1) Il » était dans les décrets éternels avant la naissance du monde (») » C'est l'agneau immolé dès la création (3). L'ouvrage qu'il a con-
{1) Heb., c. 13, } 8.
(?) I Pctr., c.i,f 20, (3) Apoc, c. 13, ? 8.
INTRODUCTION DE BERGIER
» sommé développe enfin un mystère caché dans le sein de Dieu, » dès le commencement des siècles, et fait comprendre la sa- » gesse de saconduite etde ses desseins éternels (1). » Jésus-Christ a fait de l'Ancien et du Nouveau Testament une seule et même alliance (2). Conséquemment saint Augustin soutient que le christianisme a existé depuis la création (3) ; et Bossuet, que la religion est la même depuis l'origine du monde (4).
Entreprendre de prouver la vérité et la divinité du christianisme, sans avoir égard aux deux époques de la révélation qui ont précédé, ce serait lui dérober la plus frappante de ses preuves, juger du coin d'un tableau sans envisager l'ensemble, mettre notre religion de niveau avec celle des Indiens et des Chinois. Non, elle tient à l'origine du monde, et doit durer autant que lui. Les autres ne sont que des excrescences ou des taches qui obscurcissent ou défigurent le plan général, ou tout au plus des ombres qui ne servent qu'à mieux faire sortir les traits de lumière.
De même que la religion domestique des patriarches n'a du persévérer que jusqu'au moment où les peuplades dispersées se rassembleraient pour former des corps de nation, ainsi la religion nationale des Hébreux n'a dû se maintenir que jusqu'à l'époque à laquelle les peuples mieux civilisés seraient capables de composer une société religieuse universelle. En suivant le fil de l'histoire, on voit que cette constitution même du christianisme a empêché les peuples de l'Europe de retomber dans la barharie. Une quatrième révélation générale est donc impossible ; elle ne serait plus analogue à aucun état de la nature humaine. Tant que l'univers sera policé, il doit être chrétien; il ne peut être bien civilisé que par l'Evangile. Jésus-Christ a embrassé dans son plan toute la durée du monde, lorsqu'il a promis à son Eglise d'être avec elle jusqu'à la consommation des siècles. Longtemps avant la mission de Moïse, le Messie avait été annoncé comme un législateur qui devait rassembler les peuples ; aucune prophétie ne nous parle d'un nouvel envoyé : lorsque Dieu luimême a daigné nous instruire en personne, quel pourrait être le maître capable de nous donner de meilleures leçons?
Jésus-Christ a reçu de son Père le souverain domaine sur toutes choses (a), tout a été créé par lui et pour lui, rien ne subsiste qu'en lui (G) ; son règne dans le ciel est éternel (7), et il ne
M) Eph.. c. 3, f 9 et 10.
(2) Fecit utraque unum. Eph,, c. 1, f 14.
(3) Retract., 1. 1, c. 13, n. 3 Ep. 102, q. 2.
(4) Discours sur l'Hist. univ., 2. part. art. 1.
(5) Mnllh., c. 11, f 27.
(6) Coloss.,c. 1, f 1(3 et 17.
(7) II Pet., c. 1, f H.
INTRODUCTION DE BERGIER
ZEïwîlF* que quand tous ses ennemis seront abattus
§ VII Origine et progrès de l'incrédulité.
D'où peut donc venir l'irréligion, qui de nos jours s'est répandue dans 1 Europe entière ? La peste noire, qu au quatorzième siècle ravagea une partie de notre hémisplèïe, ne M vas TA progrès plus rapides. Les auteurs sacrés ont côn^tan meït attri bue a 1 esprit de ténèbres les erreurs des hérétiques Es SU ner S lions des idolâtres, les artifices malicieux des Lréd de ïf et ûs nous on appris à connaître les moyens dont il se ser Di sons- e hardiment, nousn'avons que trop de preuves à produire-
tres-instruit la religion n'est pas connue. Mais cette ignorance S iïl? r? d aUtreS CaUSes ; U eQ est de Sènéc^ efde par S^ïéST ^ eSttmCée daûS ^ deS P^Pto-^i Ce n'est pas la première fois que cette maladie épidémiuue a Et,? mo » d t e -.Les Grecs, parvenus au comble de7aTo S ËSï2 e H SUr l6 f ei ' SeS ' Se P ré «Pitèrent da/s Pé-
rEe fit r P ;T ltreSSe du m ° nde ' Char ^ ée des dépouilles aei Asie lit entrer dans ses murs avec le lu^e cette odiP,i«A
philosophie; les Juifs, délivrés de la persécuSon des ro s de
fc et enrichis par le commerce d'Alexandrie, virent ™ clore
le saduceisme qui n'était qu'un épicuréisme grossier Selon les
Mnn,t q ? , > tUre dans nos P° rts les trôs ors du Nouveau Monde, ont du y apporter le germe de l'irréligion avec la ma ladie houleuse qui empoisonne les sources de la vie f JL , SUlt ^ klxe - ma rche la philosophie qui n'est elle-même qu un uxe de connaissances. Une nation qui s'applaudit dîvo^r quitte les mœurs agrestes de ses aïeux, s ?fait 21 ,i S d honneur de renoncer à leur croyance. Ne seS [pas au s indécent de conserver l'antique religion de nos pères Û de
C^^n^'V?** d ^ VenU -IculaC %u q p U p e ut fepoSn T n ° UVelle fa ? on de P° ns «r, comme il eilime dustrie ,nVn ■ T U commerce ' ou d'une branche d'in- 1» rf?™ ' a Pl ll0 , S0 P hes ont porté l'exactitude jusqu'à évaluer la dépense du pain bénit et des cierges (3) : bien tôt l'on marchande
i) ICor.,c. 15, f 23.
2) Ephes., c. S, f 12.
3) Encyclop., Pain bénit.
INTRODUCTION 1>E BEUG1KH.
XLIH
combien coûte la vertu, et l'on juge ordinairement qu'elle est
trop chère.
Chez un peuple corrompu par l'amour effréné des plaisirs, plus la religion est sainte, plus elle doit devenir odieuse; sa morale se trouve si éloignée du ton général des mœurs, qu'elle ne peut manquer de paraître impraticable: l'esprit, énervé par les faiblesses du cœur, n'envisage plus cette morale qu'avec effroi. On est descendu de sa hauteur par une pente imperceptible; on ne se sent plus assez de force pour regagner le sommet. On argumente pour prouver qu'il est inaccessible, que la tête y tourne, que l'on ne peut y respirer : les philosophes, qui promettent de le démontrer, sont sûrs de trouver des auditeurs dociles. Les uns et les autres s'applaudissent de leur sagacité, vantent les progrès des lumières du siècle, donnent l'irréligion commele résultat des connaissances qu'ils ont acquises : ce n'est que l'effet des vices qu'ils ont contractés. Si nous pouvions nous flatter d'avoir plus de vertus que nos pères, il nous serait permis de penser que nous sommes aussi beaucoup plus éclairés.
Les panégyristes même du s'.ècle présent nous font remarquer que « l'âge de la philosophie annonce la vieillesse des empires, » qu'elle s'efforce en vain de soutenir. C'est elle qui forma le » dernier siècle des belles républiques de la Grèce et de Rome. » Athènes n'eut de philosophes que la veille de sa ruine, qu'ils » semblèrent prédire. Cicéron et Lucrèce n'écrivirent sur la na- » ture des dieux et du monde qu'au bruit des guerres civiles qui » creusèrent le tombeau de la liberté (1). » Triste réflexion! Si. les flambeaux de la philosophie n'étaient que des torches funèbres destinées à éclairer les funérailles du patriotisme et de la vertu, il devrait être défendu, sous peine de la vie, de les allumer jamais.
Un autre spéculateur observe que le laboureur est nécessairement superstitieux, le matelot impie, le guerrier fataliste, l'habitant des villes indifférent (2). Quelle philosophie que celle qui dépend de la profession que l'on exerce, ou du séjour que l'on habite !
Mais il est bon de voir par quels progrès insensibles, par quel enchaînement de conséquences elle est parvenue à ce point & indifférence, que l'on veut nous faire envisager comme le comble de la sagesse.
§ vin
Il y a un fait constant, et dont plusieurs philosophes sont convenus, c'est que les nations féroces qui ravagèrent l'Europe
(1) Hist. des Etab. des Europ. dans les Indes, tom. vu, c. 13. . (2) Aux Mânes de Louis XV, tom. 1, p. 297.
xuv
INTRODUCTION DE BERGIER
au cinquième siècle et dans les âges suivants, auraient étouffé jusqu'au dernier germe des connaissances humaines, si la religion n'avait opposé des barrières à leur fureur. Les ecclésiastiques, obligés à l'étude par leur état, conservèrent une faible teinture des sciences qui avaient été cultivées sous la domination des Romains. Jl y eut toujours des écoles établies dans l'enceinte des chapitres et des monastères, pour l'instruction de la jeunesse ; le nom de clerc devint synonyme avec celai de lettré. La langue latine consacrée aux offices de l'Eglise, quoique fort déchue de son ancienne pureté, fut dans la suite un secours pour reprendre la lecture des anciens auteurs. Dans le loisir du cloître, les moines s'occupèrent à rassembler et à copier les écrits que le génie destructeur des Barbares avait épargnés : à la renaissance des lettres, les archives des églises et des monastères ont été les uniques dépôts où l'on a retrouvé les monuments des siècles précédents.
La pompe extérieure du culte divin contribuait à entretenir un reste de goût pour les arts ; les rapports nécessaires avec le siège de Rome, et les pèlerinages de dévotion, furent pendant longtemps le seul lien de communication entre les différentes nations de l'Europe ; la trêve de Dieu, établie par un motif de religion, suspendit par intervalles les ravages de la guerre. Un des objets de l'institution de plusieurs fêtes fut d'interrompre les travaux des serfs, accablés sous la tyrannie féodale. Avant l'établissement des foires et des marchés publics, les apports ou le concours des peuples aux fêtes et aux tombeaux des saints, furent le rendez-vous ordinaire des négociants (1).
Si doncil s'est trouvé quelques Vestiges d'humanité, de mœurs, de police, de lumières, parmi les hommes au quinzième siècle, c'est incontestablement au christianisme que l'on en est redevable (2). Sans la résistance que le zèle de la religion opposa aux tentatives réitérées des mahométans, ils auraient envahi l'Italie et les Gaules; tout était perdu.
Lorsque les premiers littérateurs commencèrent à reprendre le fil des connaissances humaines, on n'avait pas lieu de prévoir que leurs successeurs se serviraient bientôt, pour attaquer la religion, des secours mêmes qu'elle leur avait conservés, et tourneraient contre elle les armes qu'ils avaient reçues de sa main : la révolution fut aussi prompte qu'elle avait été imprévue. Il était impossible qu'au milieu des ténèbres qui avaient couvert la face de l'Europe pendant plusieurs siècles, il ne se fût glissé
, (*) La première foire franche en France a commencé à Saint-Denis. Hist. aesLtabliss. Europ. dans les Indes, tom. n, p. 2.
(2) Vues philos, de Prémontval, tom. i. p. 154; Hume, Hist de la maison de luaor, tom. n, pag. 9.
INTRODUCTION DE BERGIER. XLV
des abus dans la religion, que les mœurs du clergé ne se sentissent de la licence qui avait régné dans tous les états ; c'est de là que l'on est parti pour lancer les premiers traits contre la constitution même du christianisme.
Ceux qui s'annoncèrent au seizième siècle, sous le titre de réformateurs, sentirent ces abus; ils crurent y remédier en détruisant le principe auquel ils les attribuaient, savoir l'autorité de l'Eglise. Ils ne virent pas qu'ils faisaient une brèche par laquelle toutes les erreurs allaient bientôt pénétrer; que, pour renverser successivement tous les dogmes et les fondements mêmes de la foi chrétienne, il n'y avait qu'à suivre la route qu'ils venaient de tracer. En effet, bientôt en imitant leur méthode, les sociniens rejetèrent tous les dogmes qui leur parurent incompréhensibles, citèrent au tribunal de la raison les oracles de la parole divine. Instruits par cet exemple, les déistes ne voulurent plus admettre aucune révélation, révoquèrent en doute plusieurs vérités de la religion naturelle. Enfin le matérialisme, armé de leurs arguments,, osa lever sa tête altière, et nier l'existence de Dieu. Les sceptiques, frappés du choc de ces divers systèmes, conclurent qu'il n'y a rien de certain ; qu'en fait de religion et de morale, un philosophe doit s'en tenir au doute absolu. De là est née l'indifférence pour toutes les opinions, à laquelle on donne le nom de tolérance. Dans l'excès du délire, l'esprit humain ne peut aller plus loin.