‹ Dictionnaire de théologie approprié au mouvement intellectuel de la seconde moitié du XIXe siècle par l'abbé le Noir. Volume 1 (volume 3)Chapitre 17 sur 166 · IX · texte numérisé non relu

IX

Cette progression surprenante est clairement marquée par les époques des personnages qui ont été à la tète de ces différents partis, et par la date de leurs ouvrages. Luther commença de dogmatiser en 1317 ; Calvin en 1532 ; Lélio, SocinetGentilis, vers 1550. Yiret, l'un des réformateurs, a parlé des premiers déistes dans son instruction chrétienne, en 15G3. Vanini, athée décidé, fut exécuté en 1619. Spinosa n'a paru que quarante ans après ; La Motte-lc-Vayer et Bayle, deux sceptiques, ont écrit sur la fin de ce même siècle ; Montagne les avait précédés.

En Angleterre, les progrès de l'incrédulité ont été les mêmes. Après les divers combats des différentes sectes protestantes et sociniennes, le déisme y eut des prosélytes. Le lord Herbert de Cherbury, premier auteur anglais qui l'ait réduit en système, publia son livre de Veritate, en 1624. llobbes, Tolland, Blount, Schaftsbury, Tindal, Morgan, Chubb, Collins, Woolston, Bolingbrocke, sont venus à la suite. Ce dernier, de même que Hobbes et Tolland, a semé des principes d'athéisme dans ses ouvrages ; David Hume, plus récent, a professé le scepticisme dans les siens.

Nos incrédules Français, qui parlent aujourd'hui si haut, n'ont

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été que les copistes des Anglais ; c'est un fait aisé à vérifier. Ils ont commencé par enseigner le déisme ; insensiblement ils en en sont venus au matérialisme pur ; pour achever la dégradation, le pyrrhonisme absolu se montre à découvert dans la plupart de leurs livres. Nous citerons ci-après quelques-unes de leursmaximes (1).

Ce phénomène, constammant renouvelé, ne peut être un effet du hasard ; déjà on l'avait remarqué chez les anciens philosophes. Trois cents ans avant notre ère, les dogmes de la religion naturelle et de la morale avaient été trop faiblement établis par Pythagore, par Soerate, Platon et Aristote, qui avaient précédé cette époque ; ils avaient mêlé des erreurs à ces vérités essentielles. Les épicuriens et les cyniques qui parurent alors., attaquèrent, les uns l'existence de la Divinité ou du moins sa providence ; les autres, les lois de la morale. Leurs égarements furent remplacés par les hypothèses de Pyrrhon et de ses descendants, qui ne voulaient admettre aucune vérité.

Il n'en faut pas davantage pour convaincre un esprit droit, non-seulement de la nécessité de la révélation, mais du besoin que nous avons d'une autorité visible pour nous guider en matière de religion : l'une de ces vérités découle évidemment de l'autre. L'auteur de l'article Unitaires, dans l'Encyclopédie, a très-bien montré la progression que doit faire un raisonneur, dès qu'il a franchi la barrière de l'autorité (2) . Sur ce point important, les principes sont exactement d'accord avec les faits, ils servent d'appui les uns aux autres.

Le premier essai des novateurs fut d'attaquer l'autorité de la tradition ; ils ne virent pas qu'en renversant la tradition des dogmes, ils sapaient du même coup la tradition des faits. Car enfin on ne conçoit pas pourquoi il est plus difficile aux hommes de rendre témoignage de ce qu'ils ont entendu, que d'attester ce qu'ils ont vu : s'ils sont indignes de croyance sur le premier chef, nous ne voyons pas quelle confiance on peut leur accorder sur le second. Dès que la tradition des faits est aussi caduque et aussi incertaine que la tradition des dogmes, le christianisme ne peut se soutenir, il est appuyé sur des faits. Tous les arguments que l'on a rassemblés contre l'infaillibilité de la tradition

(1) Les sectateurs des divers systèmes d'incrédulité ne sont appuyés sur aucune preuve positive, mais sur les difficultés qu'ils voient dans les opinions de leurs adversaires. Des diflicullés et des objections peuvent inspirer des doutes; mais elles n'opèrent point la conviction. En général les incrédules sont flottants, incertains et non persuadés.

(2) Voyez encore Bayle, Dict. Crit., art. Acosta, Apol. pour lescathol, t. 2, c. 4.

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dogmatique, ont donc servi à ébranler en général toute certitude morale ou historique (1). Celle-ci étant intimement liée à la certitude physique, commenous le ferons voir, les coups portés à l'une ne pouvaient manquer de retomber sur l'autre. Quand on est parvenu à douter des vérités physiques, il ne reste qu'un pas à faire pour contester les principes métaphysiques sur lesquels portent nos raisonnements. A proprement parler, ces trois espèces de certitude sont appuyées sur le même fondement, sur le sens commun (2); l'on ne peut donner atteinte à l'une, sans diminuer la force des autres.

Dans la vue de détruire l'autorité de la tradition dogmatique, les novateurs soutinrent que les pasteurs de l'Eglise avaient

(1) Voyez Daillé, de usuPatrum.

(2) V. Beaties, an essai on the Nature ad immutability of Truth.

Bergier M. Gousset, devenu depuis archevêque de Reims, quand il donna, en 1826, son édition du dictionnaire de Beigier, (Besançon.) était un des ardents disciples de Lamennais et de la doctrine du sens commun; aussi se proposa-t-il pour but principal, en donnant cette édition, de propager cette doctrine, et ce fut dans cette visée qu'il l'enrichit d'un grand nombre de notes. Voici la première de ces notes, dans laquelle il compte Bergier, non sans quelque raison, parmi les anciens auteurs qui avaient préludé au système de certitude de son maître M. de Lamennais :

« A proprement parler, dit M. Bergier, ces trois espèces de certitude, c'est- » à-dire la certitude métaphysique, la certitude physique et la certitude mo- » raie, sont appuyées sur le même fondement, sur le sens commun. » Cette proposition n'est point une assertion irréfléchie de la part de l'auteur ; elle s'accorde parfaitement avec la doctrine qu'il a développée dans plusieurs endroits de ses ouvrages.

« Dans son Traité de la vraie Religion, t. IV, p. 134-, édit. de Besançon, 1820, il dit « qu'en dernière analyse, la certitude métaphysique se réduit, aussi » bien que les autres, au diclamen du sens commun. » Nous lisons dans le même » ouvrage, t. I, p. 60, que, par la conduite de Dieu envers le genre humain, » dès l'origine du monde, par les égarements des peuples qui ont oublié la » révélation primitive, par les erreurs des philosophes anciens et modernes, •a il est prouvé jusqu'à l'évidence que la raison seule est très-faible, qu'elle » n'a jamais su dicter à l'homme ce qu'il devait croire et pratiquer. » — «A » parler exactement, l'homme n'a que des lumières d'emprunt ; Dieu l'a créé » pour être façonné par l'éducation et la société ; abandonné à lui-même, il y serait presque réduit à l'animalité pure : il est de la nature de l'homme » que la religion lui soit transmise par l'éducation. » (Tome IV, p. 12.) — « A proprement parler, la raison n'est rien autre chose que la faculté d'être » instruit et de sentir la vérité, lorsqu'elle nous est proposée. » (Dict. théol., art. Raison.) — Si l'on prétend que rien n'est plus conforme ans idées généralement reçues que d'admettre une religion, une loi naturelle, M. Bergier répond que « la religion prescrite aux premiers hommes était naturelle, dans » ce sens qu'elle était conforme aux besoins de l'humanité, à la nature de » Dieu et à la nature de l'homme; que, lorsque nous en sommes instruits, » nous pouvons, par les lumières de la raison, en sentir et en démontrer la » vérité; mais qu'elle n'est point naturelle dans ce sens, qu'aucun homme r> soit parvenu, par ses propres recherches, à en découvrir tous les dogmes » et tous les préceptes, et à les professer dans leur pureté. Personne ne l'a

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changé la doctrine des apôtres, que la plupart de nos dogmeg sont de nouvelles inventions de la théologie. Aujourd'hui les incrédules nous apprennent que les apôtres mêmes ont changé la doctrine de Jésus- Christ ; que le christianisme, tel que nous le professons, a été fabriqué par saint Paul et par ses sectateurs. Julien avait fait cette rare découverte, il l'a transmise aux docteurs modernes (1).

Pour décréditer les témoins de la tradition, les critiques protestants se sont déchaînés contre les Pères de l'Eglise ; ils ont suspecté leur doctrine, leur morale, leur capacité, leur conduite, leur bonne foi (2). Des anciens Pères aux apôtres, la distance

» connue que ceux qui l'ont reçue par tradition. » (Traité de la vraie Relie/ion. tom. IV, pag. 72.) '

Plus tard, Mer Gousset, dans sa théologie dogmatique, se rétracta, d'une manière générale, de ce qu'il avait écrit en faveur des doctrines Lamennaisiennes ; voici les termes mêmes dont il se servit :

« L'auteur de l'Essai sur l'indifférence en matière de religion, après avoir admirablement établi la nécessité de la foi dans le premier volume, entreprit, dans le second, de fixer le critérium de la certitude en toutes choses sur le

sens commun, dont il poussait trop loin l'application Ce système a été

condamné par l'encyclique singulari, de Grégoire XVI, du 25 juin 1834

Les évèques de France ont souscrit à l'encyclique de Grégoire XVI ; nous avons été nous-même heureux de la publier, comme vicaire capitulaire de Besançon, conjointement avec les autres administrateurs du diocèse. Par cet acte nous rétractions tout ce que nous aurions pu dire ou écrire dans le sens du système philosophique de l'essai. Ce système n'avait point été compris de ceux qui l'avaient embrassé ; ils ne se le présentaient pas tel qu'il est : ce qui explique la facilité avec laquelle ils l'ont abandonné. »

Plus tard encore, Mgr Doney, évêque de Montauban, reproduisit l'édition de Msr Gousset, en y ajoutant quelques articles que nous conserverons sauf à y ajouter quelques notes s'il en est besoin ; et il eut soin de retrancher de sa nouvelle édition un certain nombre des notes de M. Gousset, celles qui soutenaient trop explicitement les doctrines de Lamennais sur la certitude ; mais il conserva beaucoup de ces mêmes notes qui contiennent assez clairement encore ces doctrines. Nous venons d'en donner une, la première, mais nous supprimerons les autres et comme vieilleries et comme choses condamnées et comme choses implicitement rétractées par leur auteur. Quant à Bergier, bien qu'on trouve chez lui quelques émissions qui paraissent favorables à une théorie anticartésienne, nous croyons qu'il n'y a jamais pensé et que M. Gousset abusait singulièrement alors de ses paroles; le mot sens commun, par exemple, dont il se sert ici n'est pas du tout pris par lui dans le sens que lui donnait Lamennais; Bergier emploie ce mot comme il aurait employé celui de bon sens. Nous trouverons pourtant chez cet auteur des passages qui auront besoin d'être corrigés au point de vue dont il s'agit dans cette note.

Le Noir.

M) Hist. crit. de J.-C, Table des saints. Examen crit. de saint Paul, etc.

(2) Daillé, de usu Patrum. Si les apôtres eux-mêmes n'ont pas été exempts d'erreurs et de faiblesses, faut-il s'étonner que leurs disciples les plus zélés en aient été susceptibles ? Barbeyrac, Traité de la morale des Pérès, c. 8, S 39, etc.

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n'est pas longue, les déistes l'ont franchie ; ils ont appliqué aux apôtres les mêmes reproches que l'on avait faits à leurs successeurs (1). Il n'est pas une seule de leurs objections contre les écrits des Pères, qui n'ait été rétorquée contre ceux des apôtres. Les mêmes arguments que les critiques avaient faits contre l'authenticité de certains livres de l'Ecriture, ont été tournés par les incrédules contre tous les* autres livres ; les objections que l'on oppose actuellement aux miracles du christianisme, ont été forgées par les protestants contre les miracles opérés dans l'Eglise romaine.

Lorsqu'il fat question d'examiner la mission des prétendus réformateurs, les catholiques objectèrent que des hommes, qui avaient étésujetsà toutes les passions humaines, età des erreurs dont leurs disciples étaient forcés de rougir, ne pouvaient avoir été suscités de Dieu pour réformer l'Eglise. Pour se tirer de ce mauvais pas, les novateurs répondirent que les apôtres mêmes avaient été sujets aux erreurs et aux passions humaines, et s'efforcèrent de le prouver. De ces accusations, quoique fausses, les déistes concluent que les apôtres n'ont point été envoyés de Dieu pour éclairer et corriger les hommes : bientôt cette critique impie s'est jetée sur Jésus-Christ même, a noirci sa doctrine, ses mœurs, ses intentions, ses vertus, et a tiré contre lui la même conséquence. Les sociniens, devenus déistes, affectèrent de faire de pompeux éloges de Jésus-Christ ; mais ils vomirent des torrents de bile contre Moïse (2) : leurs successeurs, moins hypocrites, ont également blasphémé contre l'un et l'autre. Les manichéens et les marcionites, qui soutenaient que la religion juive était trop grossière pour avoir été révélée par un Dieu infiniment sage, prétendaient aussi que ce monde est trop imparfait pour être l'ouvrage d'un Dieu infiniment bon : ainsi s'enchaînent les erreurs.

Si nous disons aux protestants qu'un fidèle doit user de sa raison pour connaître quelle est la véritable Eglise, et pour peser les preuves de son infaillibilité, mais, qu'après l'avoir connue, il doit se laisser guider par cette autorité : absurdité ! s'écrient-ils ; il s'ensuivrait que l'Eglise pourrait enseigner toutes sortes d'er reurs, sans que ses membres aient droit de consulter leur raison, pour savoir s'ils doivent les admettre ou les rejeter. Est-il plus difficile à la raison déjuger quelle est la vraie doctrine, que de savoir quelle est la véritable Eglise? Très-bien, ont répliqué les déistes ; selon vous, on ne peut juger de la mission de Jésus Christ et des apôtres, ni de l'inspiration des livres saints, que

M) Première lettre écrite de la Montagne, p. 23 et 29; Troisième lettre, p. 97, 98, 118,

(2) V. Morgan, Moral, philosopher, etc.

L INTRODUCTION DE BERGIEU.

par la raison ; donc c'est encore à elle de voir si leur doctrine 'est vraie ou fausse : autrement Jésus-Christ, les apôtres, l'Ecriture pourraient enseigner toutes sortes d'erreurs; sans que nous eussions droit de consulter la raison, pour savoir si nous devons les admettre ou les rejeter.

En vertu de cette rétorsion, il a fallu convenir que c'est à la raison en dernier ressort de juger quelle est, dans l'Ecriture même, la doctrine digne ou indigne de Dieu, par conséquent révélée ou non révélée. Alors l'Ecriture ne nous impose pas plus d'ohligation de croire, que tout autre livre. C'est le déisme pur. Dans les ouvrages faits par les protestants contre les déistes, nous n'avons vu aucune réponse à cet argument.

Les différentes sectes, pour s'établir, demandèrent la tolérance, bien résolues de ne pas l'observer lorsqu'elles auraient acquis des forces. Selon les principes qu'elles posèrent, la tolérance doit être illimitée ; les juifs, les mahométans, les païens, les déistes, les athées, ont autant de droit d'y prétendre qu'un hérétique quelconque. Ce point a été démontré de concert par les catholiques, par les protestants, par les incrédules (1). En effet toutes les raisons, sur lesquelles les calvinistes avaient exigé la tolérance, ont été rétorquées contre eux-mêmes parles sociniens(2). Les déistes,, à leur tour, s'en sont servis pour prouver qu'il leur était permis de dogmatiser (3). Enfin, les athées les font valoir aujourd'hui en leur faveur, et s'en autorisent pour enseigner impunément le matérialisme (4). Il est ainsi démontré par le fait, aussi bien que par le raisonnement, que la tolérance universellement réclamée est l'aliment de toutes les erreurs et la destruction de toute religion.

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