OPINION QUI LA PLACE AU CALVAIRE. — L'autre
tradition place la sépulture d'Adam au Calvaire.
1° En Orient. — Elle apparaît, pour la première fois, au me siècle, dans Origène, Comment, séries in Matth., n. 126, P. G., t. xin, col. 1777 : Venit ad me traditio quxdam talis, quod corpus Adse primi hominis, ibi
sepultum est ubi crucifixus est Christws. Au siècle suivant, les témoignages se multiplient en Orient. C'est ainsi que, dans un beau mouvement d'éloquence, saint Éphrem nous montre Jésus-Christ, au jour de la résurrection des corps, plantant la croix son étendard au Calvaire, sur le tombeau d'Adam : Crucis vexillum super Adse tumulum de fixurus. Opéra syriace et latine, Rome, 1743, t. ni, p. 499. Dans sa lxxxv6 homélie, In Joann., P. G., t. ux, col. 459, saint Jean Chrysostome signale la même tradition : Quidam dicunt Adamum ibi mortuum esse et jacere. Elle se trouve avec plus de détails dans saint Épiphane, Haeres., xlvi, n. 5, P. G., t. xli, col. 844-845; le premier homme, après son expulsion du paradis terrestre, aurait d'abord habité dans les environs, puis il serait venu en Judée, et aurait été enseveli au Golgotha. Même récit dans le commentaire In Isaiam prophetam , qu'on attribue souvent à saint Basile et qui, tout au moins, parait être de la même époque. P. G., t. xxx, col. 348. Mais il y a différence de sources; cet auteur fonde son récit sur une tradition orale : Ejusmodi auteni fama oblinuit, quœ per traditionem non scriptam in Ecclesia servatur; saint Épiphane le rattache à des docixnents écrits : Idquod e librorum monumentis didicimus. D'après une homélie De passione et cruce Domini, qui se trouve dans les plus anciennes collections des œuvres de saint Athanase, mais qui ne semble pas être de lui, les sources seraient juives, P. G., t. xxvm, col. 208 : Non alibi patitur, non alio loco cruci af/igitur, quam in Calvarise loco, quem Hebrœorum magistri aiunt fuisse Adami sepulcrum. Au Ve siècle, on retrouve la tradition dans le poète Nonnus de Panapolis, Paraphr. in Joa., xix, P. G., t. xliii, col. 901, et dans Basile de Séleucie, Orat., xxxvui, n. 3, P. G., t. lxxxv, col. 410. Celui-ci ajoute un détail assez singulier : Ex Judseorum Cabala Adse cranium aiunt ibi repertum, idque Salomonem pro supereminenti sua sapientia dignavisse. Cujus rei gratia eum locum Calvarise nomen retulisse ferunt.
Les témoins grecs des siècles suivants ne font, en général, que marcher sur les pas de leurs devanciers. Tels, à une époque indéterminée, l'auteur inconnu des Qusesliones ad Antiochum, P. G., t. xxvm, col. 627; au vie siècle, Anastase du mont Sinaï, Contem.pl. in Hexam., 1. VII, P. G., t. lxxxix, col. 944; au vni« siècle, saint Germain de Constantinople, qui accorde une pleine créance à la tradition, vera ac antiqua Patrum traditio, Sermo in Dominici corporis sepult. ; Rerum ecclesiast . conte.mpl., P. G., t. xcvm, col. 256, 395; au Xe siècle, Siméon Métaphraste, Vitse sanctorum , 11 janvier, P. G., t. cxiv, col. 478-479; au xie siècle, Théophylacte, Enarrat. in Matth., xxvii, et in Marc, xv, P. G., t. cxxin, col. 468, 668, et l'historien Georges Cedrenus qui nous dit d'Adam, sans donner d'autre preuve : Sepultus est in terra Hierosolymitana, ut Josephus narrât, Histor. compend., P. G., t. cxxi, col. 42, 819, à rapprocher de Michel Glycas, Annal., part. II, P. G., t. CLViii, col. 239; au xne siècle, Euthymius, Comment, in Matth., xxvii, P. G., t. cxxix, col. 720, et Théophane Cerameus, Homil., xxvii, P. G., t. cxxxn, col. 582- 583. Deux témoignages du xe siècle méritent cependant une attention spéciale pour la manière dont ils expliquent la sépulture d'Adam au Calvaire, ce sont ceux de l'évêque syrien Moses Bar Cepha, De parad., part. I, c. xiv, P. G., t. cxi, col. 498, et du patriarche d'Alexandrie Eutychius ou Said Ibn Batrik, Annales, P. G., t. cxi, col. 911, 914-918. Après leur déchéance, nos premiers parents auraient habité sur la frontière occidentale du paradis terrestre, dans la caverne des Trésors ; c'est là, également, qu'ils auraient été ensevelis. Mais, au moment du déluge, Noé pritdans l'arche le corps 'l'Adam et les fameux trésors venus du paradis. Plus tard, Sem et Melchisédech jeune alors auraient trans-
ADAM
porté à Jérusalem et enterré au lieu du Calvaire le corps ou la tète du premier homme. Tout ce récit se retrouve dans l'apocryphe intitulé le Livre d'Adam des chrétiens de l'Orient, ou la Contradiction d'Adam et d'Eve, composé, vraisemblablement en Egypte, au Ve ou vie siècle de notre ère. Voir A. Dillmann, Das christliche Adambuch des Morgenlandes, Gœttingue, 1853.
Abstraction faite des divergences de détail, il y a donc en Orient une tradition ancienne et constante en faveur de la sépulture du premier homme au Calvaire; elle explique la présence au Saint-Sépulcre de la chapelle dite d'Adam. Quaresmius, Terrée Sanctse elucidalio, t. ii, 1. V, c. iv ; Msr Mislin, Les Saints Lieux, t. il, c. XXIV.
2° En Occident. — En Occident, les témoignages anciens sont beaucoup plus rares, surtout les témoignages authentiques; car les droits de la critique exigent qu'on élimine plusieurs des l'ères souvent cités. Ainsi le Sermo de resurrectione Christi n'est pas de saint Cyprien, mais d'un auteur beaucoup plus récent; le Sermo, lxxi, de temyore, attribué à saint Augustin, n'est pas de ce Père, principalement dans le passage relatif au tombeau d'Adam. P. L., t. xxxix, col. 1751. Le Carmen adversus Marcionem n'est pas de Tertuliien; il est cependant fort ancien, composé sûrement avant la fin du IVe siècle. C'est un premier document où la tradition en faveur de la sépulture du premier homme au Calvaire est nettement exprimée, P. L., t. il, col. 1067 :
Golgotka locus est, capitis calvaria quondam : Lingua palerna prior sic illum nomine dixit ; Hic médium terne, est, hic est Victoria signum : Os magnum hic veteres nostri docuere repertum. Hic hominem primum suscepimus esse sepultum, Hic patitur Christus, pio sanguine terra madescit, Pulvis Adx ut possit veteris cum sanguine Christi Commixtus, stitlanlis aqux virtute lavari. Vient ensuite saint Ambroise, qui mentionne la tradition, ut Hebrsei disputant, et s'en sert luimême. Exposit. Evang. sec. Lucam, 1. X, n. 114, et Epist., lxxi, n. 10, P. L., t. xv, col. 1832 ; t. xvi, col. 1253. On l'a vu, saint Jérôme n'était pas favorable à cette opinion; surtout il n'aimait pas qu'on vît, au moment où Jésus-Christ aurait été crucifié au-dessus du tombeau d'Adam, l'accomplissement de ces paroles prophétiques, rapportées par l'apôtre, Eph., v, 14 : Surge qui dormis, et exsurge a mortuis, In Epist. ad Eph., v, 14, P. L., t. xxvi, col. 526 et surtout In Evangel. S. Mattlt., xxvn. 33 : Favorabilis interpretalio et mideens aurem populi,nec tamen vera, ibid., col. 209. Il faut cependant remarquer qu'il a reconnu l'existence de la tradition, De situ et nomin., loc. cit., et que dans une lettre à Marcella, qu'il n'a certainement pas ignorée, si même il ne l'a inspirée, Paula et Eustoehium, ses filles spirituelles, en ont fait usage : In liac urbe, imo in hoc tune loco, et habitasse dicitur et mortuus esse Adam, etc. Epist., xlvi, P. L., t. xxii, col. 485.
On ne cite pas en Occident d'autres documents anciens, en faveur de la sépulture d'Adam au Calvaire. Mais, plus tard, aux xvf, XVIIe et XVIIIe siècles, cette opinion jouit d'une grande vogue auprès des exégètes, des théologiens et des historiens ecclésiastiques ; il suffit de nommer Tolet, In c. xix Joa., annot. 12; Suarez, In 7//am part. Summse, q. xi.vi, a. 10, n. 6-10; liaronius, Annales Ecclcs., ann. Cluisli 34, n. 108-111 ; Henschenius, Acta sanctorum, t. vin, p. 541-542; Benoit XIV, Comment. D. N. Jesu Christi Matrisque ejus festis, part. I, c. CCLXXi. Plusieurs distinguent nettement la question traditionnelle de la question étymologique por'uuil sur l'origine du mot Calvaire : In hoc, remarque Suarez, aliud est loqui de re ipsa, an scilicet, Adamus sepultus esset in luco Calvaria;, aliud de denominalione Calva- |
riœ, unde sumpta sit. Quod ergo ad rem attinet, imprimis non videtur contemnenda tantorum Patrum traditio. Neque enim verisimile est non fuisse ex aliquo probabili fundamenlo ortam.
iv. coxclusio.y. — Que conclure de tout ceci? La tradition qui place au Calvaire la sépulture du premier homme est assurément digne de respect; les objections que lui a faites saint Jérôme ou qu'on lui a faites depuis, sont loin d'emporter pièce. Elle ne s'impose pourtant ni à la foi ni à la critique, car elle n'a pas de caractère dogmatique, ce qu'elle affirme est peu précis ou ne s'accorde pas pleinement, ses origines sont nuageuses. On voudrait surtout connaître la valeur de ces sources primitives, documents écrits ou traditions orales de provenance juive, sur lesquelles s'appuient finalement les plus anciens témoignages patristiques. Mais c'est là le côté le plus obscur du problème. Peutêtre pourrait-on signaler un point de contact entre cette opinion et ce que dit de notre premier père le Livre des jubilés ou Petite Genèse, apocryphe juif qui daterait soit de l'époque même où Notre-Seigneur est né, opinion d'Ewald, soit du siècle qui a précédé cette naissance, opinion de Dillmann. Au chapitre m de ce livre, on indique comme séjour d'Adam après son expulsion de l'Éden, la terre d'Eldad, « où il avait é^é créé; » au chapitre iv, on place aussi son tombeau dans la terre où il avait été créé, et cette terre, d'après le chapitre VIII, comprend le mont Sion, « centre de la terre. » Voir Rônsch, Das Buch der Jubilarn oder die Kleine Genesis, Leipzig, 1874, p. 26i,3i2. Ainsi, d'après cet apocryphe auquel les anciens Pères, et saint Épiphane en particulier, ont fait des emprunts avérés, la Judée, et plus spécialement Jérusalem, centre du monde pour les Juifs, se trouverait être le lieu de la sépulture du premier homme. De cette donnée générale à l'opinion plus caractérisée de la sépulture au Calvaire, la distance n'est pas grande.
Quoi qu'il en soit, il y a dans la tradition qui nous montre le sang de Jésus-Christ dégouttant sur le crâne desséché du vieil ancêtre, une haute idée qu'il faut retenir, l'idée du rapport intime qu'il y eut entre l'effusion du sang du second Adam au Calvaire et la rédemption du premier Adam. En ce sens élevé, celui-ci fut moralement au Golgotha, recevant à un titre spécial l'application du sang rédempteur. C'est la pensée que développe fort heureusement, sous une forme imaginative, la seconde partie de l'Evangile de Nicodème ou ia Descente du Christ aux enfers, quand il nous représente le second Adam s'adressant tout d'abord au premier, pour lui communiquer la bonne nouvelle de sa délivrance. Tischendorf, Evangelia apocrypha, Leipzig, 1853, p. 379-382. La tète de mort et les ossements placés au pied des crucifix pourront toujours nous rappeler cette grande idée.
VI. Adam figure de Jésus-Christ. — Aux considérations qui précèdent s'en joint naturellement une autre, très importante dans l'économie du dogme chrétien et le développement de la théologie catholique, celle du rapport typique d'Adam à Jésus-Christ, unique et universel rédempteur du genre humain. La doctrine est nettement formulée par saint Paul dansl'Épitre aux Romains, v, 14, où il appelle Adam forma futuri, c'est-à-dire la figure de l'Adam à venir, et dans la première Épitre aux Corinthiens, xv, 45, où il oppose au premier homme Adam, le nouvel ou dernier Adam : Primvs homo Adam... novissimus Adam. Dans ces deux passages, nous avons, d'un côté', le chef moral du genre humain pécheur et déchu, de l'autre, le chef moral du genre humain racheté et relevé. Rom., v, 12, 18, 19; I Cor., xv, 21, 22. Adam est ainsi la ligure de Jésus-Christ par antithèse, comme le remarque saint Augustin à propos de ces paroles de l'apôtre : Adiv qui est forma futuri : Cujus futuri, nisi Christi:' Et qualis forma, nisi a contrario? De nupt. et concup., 1. II, c. XXVII, P. L.,