V. Oblet
ABÉLARD, ABAILARD, ABEILLARD, ABU- LARD ou ESBAILLARD Pierre, en latin Abaitardus, Abaielardus, Baiolensis, Bailardus, Peripatelicus Palatinus, etc., philosophe et théologien, fut, par son enseignement, ses écrits, sa méthode et même ses erreurs, un des esprits les plus iniluents de la première moitié du XIIe siècle (1079-1142). Nous étudierons dans un premier article sa vie et ses œuvres, dans un second, sa doctrine et ses propositions condamnées par Innocent II, dans un troisième, son école et ses disciples.
I. ABÉLARD (Vie et Œuvres d'). — I. Vie. IL Œuvres. III. Critique.
I. Sa vie. — Né en Bretagne dans la seigneurie du Palet (en latin Palatium) à quatre lieues de Nantes, Pierre avait hérité de son père Bérenger, gentilhomme instruit, un goût très vif des lettres et, tout jeune encore, selon l'usage du temps, il parcourut les provinces en quête d'école de dialectique. Le surnom d'Abélard parait dû à une plaisanterie de Thierry de Chartres qui lui enseignait les mathématiques. Cf. Clerval, Les écoles de Chartres au moyen âge, 1895, p. 192. Il eut pour maîtres en philosophie les chefs des deux écoles rivales : Boscelin d'abord, le fougueux nominaliste qui, condamné à Soissons en 1092, après un court exil en Angleterre, avait repris ses leçons dans la collégiale de Sainte-Marie de Loches; puis, vers 1100 à Paris, Guillaume de Champeaux, chef des réalistes, alors dans tout l'éclat de sa gloire. On admira partout les succès du jeune Breton, sa subtilité merveilleuse, sa facilité dans toutes les branches du trivium et du quadrivium, sans en excepter la musique où il excellait.
Mais bientôt se révéla son esprit inquiet et présomptueux. Il se posa en rival de Guillaume et engagea contre lui sa première lutte. A vingt-trois ans, il fonde une école à Melun, résidence de la cour (1102), puis la transporte à Corbeil, et revient enfin à Paris harceler Guillaume jusque dans sa retraite de Saint-Victor, où, dans des disputes publiques, il l'oblige, raconte-t-il luimême, Historia calamilatum, P. L., t. CLXXVin, col. 1 19, à modifier sa doctrine. Cette victoire sur celui qu'on nommait « la colonne des docteurs » illustra le jeune maître qui ne tarda pas à fonder à Sainte-Geneviève une école fameuse. Mais, les triomphes dialectiques ne lui suffisant plus, il va chercher la science sacrée à Laon où l'attire l'immense réputation d'Anselme. Il ne trouva, dit-il encore, « qu'un arbre chargé de feuilles sans fruits, un foyer d'où s'échappait beaucoup de fumée et point de lumière. » Ibid., col. 123. Les inimitiés qu'il souleva, en élevant une chaire rivale en face tle celle d'Anselme, le chassèrent de Laon ; mais il n'en partit que pour recevoir à Paris, avec le titre de chanoine (sans être dans les ordres), la direction de la grande école de Notre-Dame (1113). Alors commence pour l'écolàtre de trente-quatre ans une période de gloire dont l'éclat, attesté par tous les contemporains, parait fabuleux. Cf. de Bémusat, Abélard, t. i, p. 44. De l'Angleterre, de la Bretagne, « du pays des Suèves et des Teutons, » de Rome même accouraient jusqu'à cinq mille auditeurs, parmi lesquels on compta plus tard dix-neuf cardinaux, plus de cinquante évoques ou archevêques et un pape (Célestin II), sans parler du célèbre tribun Arnaud de Brescia.
Ces succès inouïs enivrèrent Abélard : l'orgueil indompté qui l'avait fait nommer « le rhinocéros » le poussa à des nouveautés téméraires ; en même temps il s'abandonnait aux plus honteuses passions, ainsi que