X. DU CONCILE DE CHALCÉDOINE A. LA CONQUÊTE ARABE
— Ces événements portèrent un coup fatal au second siège de la chrétienté. Sous Théophile et Cyrille, son titulaire jouissait, dans les affaires ecclésiastiques et même civiles, d'une puissance presque illimitée : vrai Pharaon de l'Egypte chrétienne, il tenait tous les évêques sous la main et faisait trembler tous les gouverneurs. Désormais, il sera sans prestige et sans influence, tantôt exilé par le pouvoir et tantôt chassé par la populace, victime des caprices impériaux et jouet des émeutes populaires. S'il professe l'orthodoxie, il n'aura qu'un troupeau infime ei ne parviendra à se maintenir qu'en s'appuyant sur la garnison. S'il tient pour le monophysisme, il sera suivi par la majorité des populations égyptiennes, mais les quatre cinquièmes du monde chrétien refuseront de communiquer avec lui. Dans l'un et l'autre cas, il végétera misérablement. Rien n'est misérable en effet, rien n'est digne de pitié comme la double chaîne des pasteurs alexandrins. Au début, cette chaîne se brise souvent. Elle se brise du côté des coptes, quand un empereur plus orthodoxe et plus énergique se résout à faire sentir son autorité sur les bords du Nil. Elle se brise du côté des grecs, lorsque le préfet byzantin ne sait pas tenir tète à la populace d'Alexandrie ou que le prince lui-même a des préférences marquées
pour les hérétiques. Parfois, au lieu de s'unifier, la chaîne devient triple. C'est le cas sous Justin II (565-578) : à la suite d'un fractionnement survenu dans le camp monophysite, le prélat catholique trouve devant lui deux compétiteurs, l'un gaïanite et l'autre théodosien. Jamais, d'ailleurs, ou presque jamais, les anneaux de cette chaîne ne sont très brillants : ils sont en tous cas trop nombreux pour être énumérés ici. Je dis ceci des grecs, n'ayant pas à m'occuper des coptes.
Les prélats grecs, eussent-ils eu d'héroïques vertus, ne pouvaient ramener à l'orthodoxie une province où tout les rendait parfaitement détestables. Soutenus et parfois même nommés par l'empereur, ils participaient à la haine que l'autorité de cet empereur inspirait dans toute l'Egypte. Sacrés par l'évëque de Constantinople, ainsi qu'il arriva pour Paul, sous Justinien Ier, et pour Jean, sous Justin II, ils reconnaissaient la déchéance de leur siège et par là même réveillaient tous les vieux ressentiments de l'Egypte contre le concile dont le 28e canon avait sanctionné la suprématie ecclésiastique de la ville impériale. D'ailleurs, les variations de la cour suffisaient à discréditer ses protégés. Tour à tour catholique et monophysite, tantôt monophysite d'une façon et tantôt d'une autre, la cour prit parti dans toutes les querelles religieuses qui se greffèrent sur l'eutychianisme ou surgirent à côté de lui : elle joua son rôle polymorphe et contradictoire dans les interminables débats de l'origénisme et des « trois chapitres » aussi bien que dans la grave affaire du monothélisme. Ses multiples changements, traduits sur le siège gréco-alexandrin par des palinodies ou par la déposition et l'exil, achevèrent de mettre le successeur de saint Marc en fort mauvaise posture vis-à-vis de ses ouailles récalcitrantes. Celles-ci ne voulurent voir en lui que l'instrument plus ou moins docile d'un pouvoir méprisé. A vrai dire, Constantinople leur donna de temps à autre d'irréprochables pasteurs, mais ce fut en vain. Les aspirations nationales, les antipathies de race étaient là qui tenaient l'Egypte plongée dans son hérésie : rien ne fut capable de l'en retirer, ni le sang de Protérius (•{■ 457), ni les travaux d'Euloge (581-608), ni la charité de Jean l'Aumônier (606-616). Sous Héraclius, à la veille de la conquête musulmane, l'Église grecque d'Alexandrie comptait à peine 200000 fidèles, recrutés presque tous parmi les fonctionnaires, les soldats et les commerçants, c'est-à-dire parmi les gens étrangers au pays; l'Église copte au contraire groupait 5 à 6 000 000 d'àmes, toute la population indigène ou peu s'en faut.
XL DE LA CONQUÊTE ARABE AU SCHISME PHOTIEN. — En
638, ces coptes accueillirent les Arabes comme des libérateurs : ils allèrent au-devant d'Amr ibn el As, heureux de lui livrer toute la vallée du Nil, fâchés de ne pouvoir lui ouvrir les portes d'Alexandrie où l'élément grec et les troupes impériales s'étaient concentrés. Cette différence entre la conduite des monophysites et celle de leurs adversaires influa sur la politique des conquérants. Comme de juste, les Arabes réservèrent toutes leurs faveurs à qui les avait favorisés, toutes leurs rigueurs à qui les avait combattus. Tandis que le patriarche monophysite Benjamin obtenait une situation privilégiée et léguait à ses héritiers une autorité reconnue du vainqueur, l'Église de ses rivaux faillit disparaître. Un certain Pierre réussit, il est vrai, à prendre la place de Cyrus, patriarche melkite contemporain de l'invasion, mais il n'eut pas lui-même de successeur, et le siège grec d'Alexandrie, devenu monothélite avec ses deux derniers occupants, resta sans titulaire durant près d'un siècle. Ses fidèles, singulièrement réduits par la fuite, n'eurent d'autres pasteurs que de simples évêques soumis au métropolite de Tyr, ou, plus exactement, consacrés à Tyr. Quant à leurs églises, elles passèrent presque toutes aux mains de leurs ennemis qui en firent des mosquées musulmanes ou des temples eutychéens. Sur les églises
ALEXANDRIE (ÉGLISE D'
d'Alexandrie, voir [E. Bouvy], Alexandi'ie. La ville chrétienne, Paris, s. d., et l'article grec de G. Mazaraki,
Les temples chrétiens d'Alexandrie avant la conquête, paru dans VAnatoitkos Astu; n. 35 et 36, Constantinople, 1884.
La tempête se calma sous le califat d'Hescharn (724- 743). Ce prince autorisa la réorganisation de l'Eglise antimonophysite et accepta comme patriarche un artisan du nom de Cosmas, qui ne savait ni lire ni écrire, mais chez lequel beaucoup d'habileté rachetait beaucoup d'ignorance. Cosmas se rendit à la cour des Ommiades, à Damas : il s'insinua dans les bonnes grâces de quelques secrétaires et obtint par eux que la communauté orthodoxe rentrât en possession des églises dont les coptes l'avaient dépouillée. Le médecin Politianos fut le second titulaire du patriarcat restauré. Mandé' dans la capitale des Abbassides à Bagdad, auprès d'une favorite dIIaroun-al-Baschid, il guérit cette femme qui simulait, dit-on, une maladie de langueur et reçut, entre autres récompenses, des lettres qui lui permettaient de recouvrer de nouvelles églises. Acheter les favoris et les secrétaires du prince, intriguer au moyen des chrétiennes du harem, telle fut la grande occupation des prélats qui suivirent Cosmas et Politianos. Les difficultés de leur situation les excusent : il leur fallait se maintenir coûte que coûte, il leur fallait arrêter l'accroissement des impôts, défendre les édifices du culte, résister tout ensemble à la haine des monophysites et au fanatisme des musulmans. Ce fanatisme finit en effet par se faire sentir, et lourdement. Aux jours de tolérance, qui avaient marqué le premier siècle de la domination arabe, succédèrent, même pour les coptes, les jours de persécution. Il suffit, pour s'expliquer ce changement, de se rappeler les vicissitudes politiques traversées par l'Egypte. De 6i0 à 870, l'Egypte obéit aux califes; de 870 à 905, aux sultans Toulounides, dynastie locale issue d'un esclave turc ; de 905 à 934, aux Abbassides, comme avant 870; de 934 à 9(59, aux sultans Ikhcidites, seconde dynastie turque; de 909 à 1171, aux Fatimites de Kaïrouan; de 1171 à 1250, à la dynastie des Ayoubites fondée par le fameux Youssouf Sahah-ed-Din ou Saladin; de 1250 à 11582, aux mamelouks Baharites ou Maritimes; de 1382 à 1517 aux mamelouks Bordjites ou Circassiens. Devenue province de l'empire turc en 1517, elle lui reste soumise, au moins dans une certaine mesure, jusqu'au xixc siècle. Tant de gouvernements, établis les uns par la conquête et les autres par la révolte ou l'usurpation, ne pouvaient se remplacer, on ne le conçoit que trop, sans modifier la politique libérale adoptée au début par les successeurs directs de Mahomet. Si les monophysites en souffrirent au point d'apostasier et de s'enrôler en masse dans les bataillons de l'Islam, les melkites n'eurent pas non plus à s'en féliciter. Leur nombre baissa de jour en jour : ils tombèrent dans une ignorance profonde. Soumis à des lois d'exception, ils furent condamnés par les Abbassides à porter des habits qui permissent de ne jamais les confondre avec les musulmans, mais ils n'obtinrent point d'ouvrir des écoles qui eussent perpétué parmi eux une langue différente de celle de leurs persécuteurs. L'arabe ne pénétra jamais dans leur liturgie; mais, dans l'usage courant, il remplaça le grec sur leurs lèvres. Le patriarche Christophe, qui siégea de 805 à 830, prêchait encore dans le parler de saint Athanase, P. G., t. C, col. 1215; mais un siècle plus tard Eutychius (833- 8iO) composai! ses Annales en arabe. Cet ouvrage témoigne d'une décadence intellectuelle effroyable : ses multiples erreurs attestent que l'écrivain n'a pas eu beaucoup d'anciens documents sous la main; ses listes épiscopales, arrêtées pour Rome à saint Agathon (670- 681) el poussées pour Constantinople jusqu'à Théodote Cassitéras (815-821), montrent que les relations n'étaient alors ni faciles, ni fréquentes entre l'Egypte et la
chrétienté d'Occident. De fait, on le sait par ailleurs, tout se bornait, entre les deux pays, à des relations commerciales. Venise en profita, au début du IXe siècle, pour dérober le corps de saint Marc. Bernardi, ltinerarium in loca sancla, P. L., t. cxxi, col. 369.
Avec le patriarcat œcuménique, Alexandrie entretenait des rapports meilleurs et plus suivis. Ces rapports se multiplièrent surtout lorsque Byzance affaiblie eut cessé d'inspirer la moindre crainte au Caire, mais ils existaient dès avant cette époque et ils eurent comme conséquence fatale d'entraîner les melkites dans le schisme de Photius.
XII. Du schisme a Méhémet-Ali. — Une fois dévoyé, le patriarche alexandrin suivit généralement la même ligne de conduite que son collègue du Bosphore . Il se contenta presque toujours de ratifier après coup les décisions prises par lui, pourvu que ces décisions fussent hostiles à Rome. L'Eglise d'Alexandrie ne joue aucun rôle dans les tentatives d'union qui occupent un instant, au xiir siècle, le synode de Nicée (1234) et les deux conciles généraux de Lyon (1245 et 1274); mais son patriarche, Athanase III, intervient à Constantinople en 1283 pour condamner Jean Beccos, trop favorable aux latins. L'Église alexandrine reste également étrangère aux démarches faites auprès des Pères de Constance (1418) et de Bàle (1434-1437) : il faut que l'empereur Jean VII Paléologue l'y invite par deux fois (1436 et 1437) pour que son patriarche Philothée confie à deux prélats byzantins, Antoine, métropolite d'Héraclée, et Grégoire Mainmas, protosyncelle de Constantinople, le soin de le représenter aux assises de Ferrare (1438) et de Florence (1439). Cela, d'ailleurs, n'empêche pas ce même Philothée de prendre part, en 1450, à l'un des synodes byzantins qui abrogent l'union. Deux de ses prédécesseurs s'étaient, par exception, montrés beaucoup mieux disposés vis-à-vis de Borne : l'un d'eux, Nicolas Ier, avait reçu en 1210 du pape Innocent III une lettre des plus élogieuses, et, treize ans plus tard, il avait lui-même écrit en d'excellents termes à Honorius III; l'autre, Niphon, s'était adressé à Urbain V qui lui avait répondu en 1367.
L'adhésion d'Alexandrie au schisme s'explique également par ses relations avec les patriarcats d'Antioche et de Jérusalem, relations faciles et fréquentes, surtout durant les périodes relativement longues où la S) rie appartint aux mêmes maîtres que l'Egypte. Ces rapports survécurent aux brillantes campagnes que dirigèrent contre l'Orient arabe Nicéphore Phocas (963-969) et Jean Tsimiscès (969-976), ainsi qu'à la grande lutte des croisades. Il nous en est resté un monument dans le travail canonique rédigé par Théodore Balsamon, patriarche d'Antioche, en réponse aux soixante-quatre doutes que le patriarche Marc, d'Alexandrie, lui soumit au mois de février 1195. P. G., t. cxxxvm, col. 951-1012. Les questions du prélat alexandrin jettent un certain jour sur la situation de. son Eglise. Celle-ci, infiniment peu nombreuse (col. 993), végète au milieu des infidèles, c'est-àdire des Sarrasins, auxquels s'adjoignent des juifs (col. 994), et au milieu des hérétiques, c'est-à-dire des coptes, auxquels s'ajoutent des latins, des arméniens, des nestoriens et surtout des monothélites (col. 981, 985). Elle a des fidèles qui prétendent choisir eux-mêmes, et eux seuls, leurs évoques, leurs prêtres et leurs diacres (col. 989, 1(K)7); des couvents où les supérieures enlen- | dent confesser elles-mêmes leurs religieuses (col. 985); un patriarche dont les questions trahissent parfois une ignorance extrême.
Telle était la situation à la fin du XIIe siècle. 0,ll'lque quatre-vingts ans plus tard, la brutalité des musulmans faisait rage parmi les chrétiens. Cette persécution, il faut le reconnaître, pesa indistinctement sur foutes les confessions représentées en Kgyptc, mais elle fut plus particulièrement nuisible au siège grec de saint Marc.
ALEXANDRIE (ÉGLISE D'
Elle acheva de l'abaisser, de le ruiner. Un de ses titulaires, Athanase III, fut réduit à passer plus de trente ans, de 1276 à 1308, sur les terres de l'empire byzantin ; d'autres y firent tantôt des voyages prolongés, tantôt de rapides apparitions pour solliciter des aumônes et des secours. Une situation si précaire permit au patriarcat œcuménique d'étendre son influence jusqu'aux bords du Nil et de s'immiscer dans les affaires ecclésiastiques des quelques orthodoxes restés là. Il le fit dés la fin du xivc siècle, vers 1395, à propos d'une élection. Miklosich et Millier, Acta et diplomata grscca medii œvi, Vienne, t. n, 1862, p. 273-274. Il le fit surtout dans la suite, après la prise de Constantinople par Mahomet II (1453) et plus encore après la conquête de l'Egypte par Sélim I" (1517).
A partir de cette dernière date, l'Église gréco-alexandrine cesse de compter. Au temps des mamelouks, ses patriarches ont plusieurs fois été réduits à séjourner dans le Vieux-Caire, sous l'œil du maître : maintenant que le pouvoir est passé à Constantinople, ils se voient dans l'obligation de fréquenter cette nouvelle capitale et de venir s'y incliner souvent devant le maître nouveau. Hôtes du clergé phanariote, dans les rangs duquel ils sont presque toujours cboisis, ils ne songent même pas à s'insurger contre la protection excessive et humiliante dont le chef dece clergé les entoure. Pasteurs sansouailles, ils occupent leurs loisirs, de loin comme de près, à nouer les intrigues qui amèneront la chute de leur collègue œcuménique, trop heureux s'ils parviennent à lui donner un successeur de leur choix, trop heureux surtout s'ils réussissent à recueillir eux-mêmes son héritage. Le cas se produit rarement. Il se produit cependant pourMélèce Pigas qui gouverne l'Église de Constantinople en qualité de locum tenens pendant une vingtaine de mois, d'avril 1597 aux premiers jours de 1599. Il se produit aussi pour son neveu Cyrille Ier Lucaris qui, cinq fois déposé ou démissionnaire et cinq fois rétabli, monte à six reprises différentes sur le trône œcuménique, entre les années 1612 et 1638. Il se produit encore pour Cosmas III, dont le pontificat à Constantinople (1714-1716) s'intercale entre deux pontificats alexandrins. Deux des trois prélats que je viens de mentionner, Pigas et Lucaris, sont les seuls patriarches d'Alexandrie qui se soient fait un nom durant ces derniers siècles. Sur le premier, sur l'influence qu'il a exercée sur le monde orthodoxe, on peut consulter la monographie malheureusement peu critique que lui a consacrée Ivan Maluchevski, Meletius Pigas, patriarclie d'Alexandrie (en russe), Kiev, 1872. Pour le second, pour ses rapports avec le protestantisme, voir Lucaris.
XIII. Situation actuelle et titres. — On sait comment, de 1806 à 1849, la volonté puissante de Méhémet- Ali a créé l'Egypte moderne. Quand Méhémet se mit à l'œuvre, le siège grec d'Alexandrie se traînait dans une situation désespérée : ses titulaires, nommés par les autorités religieuses de Constantinople, avaient fixé leur résidence dans cette ville; ses rares fidèles étaient livrés aux soins, ou, pour mieux dire, aux exactions d'un archimandrite que le Phanar envoyait. Le pacha réformateur s'accommoda mal d'un état de choses aussi con- j traire à ses vues politiques : il fit effort pour le changer et il y réussit. En 1846, à la mort de Hiérothée Ier, tandis que le patriarcat œcuménique s'empressait d'assigner le siège alexandrin au phanariote Artémios, métropolite de Kustendil, les orthodoxes d'Egypte, dociles à l'impulsion du vice-roi, se permirent de procéder eux-mêmes à une élection, et ce fut l'homme de leur choix, Hiérothée II, que la diplomatie russe soutint et que le gouvernement turc agréa. Le Phanar, battu, résolut de venger sa défaite.
En 1856, à la mort de Hiérothée II et à l'élection de Callinique Ier, le moment lui parut favorable. Deux partis se disputaient alors la conduite des affaires au sein de la communauté orthodoxe égyptienne et deux commissions
récemment instituées venaient d'inaugurer leurs travaux en se déclarant la guerre. C'était, d'un côté, avec la commission du Caire, le groupe des orthodoxes solidement fixés en Egypte et disposés par cela même à identifier leurs intérêts avec ceux du pays. C'était, de l'autre, avec la commission d'Alexandrie, le groupe des étrangers habitués à ne point détourner les yeux de Constantinople ou d'Athènes et toujours prêts à s'appuyer sur le consulat général du royaume hellène. Dans ces conditions, rien n'était plus facile pour le Phanar que de susciter mille difficultés au patriarche alexandrin choisi contre son gré. Il n'y manqua point. Les désordres nés de ses démarches à Constantinople, à Saint-Pétersbourg, à Athènes, à Alexandrie et au Caire, ont rempli tout un quart de siècle et troublé trois patriarcats successifs, celui de Callinique Ier (1856-1858), celui de Jacques (1858-1866) et celui de Nicanor (1866-1870). Voir pour les détails 0. Schneider, Beitràge zur Kenntniss der griechisch-orthodoxen Kirche Mg\jptcns, Dresde, 187 i. A la mort de Callinique, d'interminables débats amenèrent une première intervention de Constantinople. A celle de Nicanor, la rivalité des deux archimandrites Eugène et Nil, les querelles sanglantes des partis qu'ils représentaient, forcèrent à recourir une seconde fois à l'instigateur unique de tous ces désordres, c'est-à-dire au Phanar. Celui-ci désigna pour le siège d'Alexandrie un vieillard du nom de Sophrone qui avait débuté en 1839 comme métropolite de Chio et avait occupé le trône œcuménique de 1863 à 1866. \W Sophronios vient de mourir en 1899, âgé de 105 ans, après avoir ramené la paix et courbé le parti indigène sous le joug des grecs.
Sa résidence favorite était, durant la belle saison, l'île de Léros. Ses deux prédécesseurs passaient l'hiver au Caire, dans le quartier Hamsaoui, et l'été à Alexandrie, dans le monastère joint à l'église Saint-Sabbas que l'histoire mentionne dès l'an 720. Rien n'est moins déterminé que la résidence des quatre prélats, qui, aux termes des décisions prises en 1867, forment le saint synode patriarcal d'Alexandrie. Métropolites honoraires de Péluse, de la Thébaïde, de la Pentapole et de la Libye, ces quatre prélats n'ont aucun diocèse à gouverner et vivent tantôt d'un côté, tantôt de l'autre. Le Caire, Alexandrie et Port-Saïd sont les villes où ils séjournent le plus ordinairement. L'un d'entre eux, celui de la Pentapole, dirige à Athènes une sorte de grand séminaire connu sous le nom d'école Rizeios ou de Rizeion.
Le patriarche grec d'Alexandrie porte le titre de béatitude. Les salutations liturgiques officielles le proclament : « Père et pasteur, pape et patriarche de la grande ville d'Alexandrie, de la Libye, de la Pentapole, de l'Ethiopie et de toute la terre d'Egypte, père des pères, pasteur des pasteurs, treizième apôtre et juge de l'univers. » De tous ces titres, le moins curieux n'est pas le dernier. D'après quelques auteurs, il remonterait à l'an 431 et serait la récompense décernée à saint Cyrille pour le rôle qu'il joua dans le troisième concile. D'après quelques autres, il aurait son point de départ dans la sentence rendue au XIe siècle par Théophile d'Alexandrie à propos d'un différend qui divisait l'empereur Basile II le Bulgaroctone (976-1025) et le patriarche de Constantinople SergiusII (999-1019). Ce fait raconté par le grand logothète Épiphane a été inséré par Dosithée dans son Histoire des patriarches de Jérusalem (en grec), 1. VII, c. xix, § 9, Bucarest, 1715, p. 746; mais on ne peut l'accepter aveuglément. La seule chose certaine c'est que la judicature universelle des patriarches d'Alexandrie apparaît pour la première fois dans leur titre au XVIe siècle. Dans un discours de saint Grégoire de Nazianze, saint Athanase est appelé « œil de l'univers », mais point « juge », « pontife des prêtres, » mais point « pasteur des pasteurs ». Orat., xxv, in laudem Heronis, P. G., t. xxxv, col. 1113. Dans une lettre plus ou moins authentique de Nectaire à saint Cyrille, le fameux Théophile
ALEXANDRIE (ÉGLISE D'
est proclamé « l'égal des apôtres », niais non « treizième apôtre ». Nicéphore Calliste, Hist.eccl., Xiv, 26, P. G., t. cxlvi, col. 1137.
La juridiction effective du patriarche alexandrin est moins étendue que sa judicature honoraire. Au nord, elle est bornée par la Méditerranée; à l'ouest, c'est à peine si elle s'impose à la communauté grecque de Tunis qui voudrait plutôt relever de Constantinople; au sud, elle n'a d'autres fidèles au delà du Caire que deux ou trois centaines de commerçants postés sur le Nil; à l'est, elle s'arrête au désert et à la mer Rouge, laissant la presqu'île du Sinaï former un archidiocèse indépendant. De ces deux côtés, d'ailleurs, je veux dire en Nubie et sur les côtes de l'Erythrée, le patriarcat grec d'Alexandrie n'a jamais exercé qu'une influence médiocre. Les premiers apôtres de ces contrées furent presque tous des byzantins, des syriens ou des monophysites. Ce qui, de leur œuvre ne succomba point sous les coups de la persécution judéo-arabe, confondit ses destinées avec celles de l'Eglise copte. Cf. L. Duchesne, Eglises séparées, c. vu, Paris, 1896, p. 281-353. '
XIV. Eglise latine d'Alexandrie. — Alexandrie est devenue le siège nominal d'un patriarebe latin dés le début du XIIIe siècle. Le catalogue de ses titulaires donné par Le Quien, Oriens christianus, t. ni, col. 1143, et augmenté par Gams, Séries episcoporum , p. 466, est à compléter au moyen de Mas-Latrie, Trésor de chronologie, col. 2201, et de C. Eubel, Hierarcliia calholica medii sévi, Munster, 1898, p. 81. Au xive siècle, le patriarebe latin d'Alexandrie avait au-dessous de lui, entre autres sièges suffragants, l'évêché de Damiette, fondé, dit-on, par saint Louis, celui d'Hippone, illustré par saint Augustin, et celui de Galaad ou Kala'at, qui n'a rien de commun avec la terre palestinienne de Galaad. Cf. C. Eubel, op. cit., p. 230, 269, 288, 582. En ce siècle, le 26 août 1859, le patriarcat latin d'Alexandrie a été élevé au rang de patriarcat résidentiel; mais ce nouvel état de choses a pris tin au bout de quelques années en 1866. Aujourd'hui l'Eglise catbolique latine est représentée en Egypte par un vicariat et une délégation apostoliques établis pour la première fois le 28 mai 1839. Au moment de son érection, ce vicariat embrassait la Haute et la Basse- Egypte ainsi que l'Arabie; mais il eut à subir depuis cette époque plus d'un démembrement. Depuis le 25 avril 1888, l'Arabie, érigée en vicariat indépendant avec Aden pour chef-lieu, ne relève plus du vicaire apostolique, mais seulement du délégué d'Alexandrie. Dans l'Egypte proprement dite, le Delta du Nil, érigé en préfecture apostolique dès 1885, fut déclaré, le 15 mai 1891, indépendant du vicariat d'Egypte. Enfin, en 1894, le vicariat du Soudan, borné jusque-là du côté du nord parla troisième cataracte, recula ses frontières jusqu'à Assouan. Il ne reste donc plus au vicariat d'Alexandrie que la Haute- Egypte et la mission de la Basse-Egypte. L'administration en est confiée aux frères mineurs; la préfecture du Delta appartient, au contraire, à la branche lyonnaise des missions d'Afrique, et le vicariat du Soudan à l'Institut de Vérone pour les missions des noirs. Le vicaire apostolique d'Alexandrie, délégué du Saint-Siège pour l'Egypte et l'Arabie, a sa résidence officielle à Alexandrie; le préfet du Delta est fixé au Caire, et le vicaire apostolique du Soudan à Assouan. Les catholiques latins de l'Egypte, au nombre de 57 000 environ, sont pour la plupart des étrangers, Les jeunes gens reçoivent une éducation libérale et chrétienne dans quatre collèges florissants, tenus l'un par les jésuites, à Alexandrie, les trois autres par lis frères des écoles chrétiennes, à Alexandrie, au Caire, à Ramleh. Les pensionnats de filles sont plus nombreux encore. On n'en compte pas moins de quatre à Alexandre seulement; ils sonl respectivement dirigés par les Filles de la charité, les tertiaires de Saint-François, les
Sœurs H. la Mire île Dieu, les sieurs de Sai nl-( '.lia ries
Borromée. Le Caire en possède deux tenus l'un par les >
tertiaires de Saint-François, l'autre par les sœurs de la Mère de Dieu. Celui de Port-Saïd appartient aux sœurs du Bon-Pasteur, et celui de Ramleh aux Dames de Sion. Sans tenir de collège, les lazaristes et les salésiens de Turin ont établi en Egypte des postes de mission. Voir Missiones catlwlicœ, in-8°, Rome, 1897, p. 327-332.
XV. Nombre et différentes confessions religieuses des chrétiens établis en Egypte. — Les coptes, les grecs orthodoxes et les latins ne sont pas les seuls chrétiens de l'Egypte : on peut dire que toutes les Eglises orientales y ont des représentants. Fournir pour chacune des communions en présence des chiffres exacts est chose impossible. Pour cette question de statistique, le mieux est encore de s'en rapporter aux indications, malheureusement trop générales, publiées à la suite du recensement de 1897. L'Egypte d'alors, comprise entre la Méditerranée et l'Ouady-Halfa, comptait une population totale de 9 734 405 habitants, dont 9 621879 Égyptiens et 112 526 étrangers. Ces derniers se divisaient par nationalités comme suit : Grecs, 38 175 ; Italiens, 24 467; Anglais, 19 557; Français, 14155; Austro- Hongrois, 7117; Russes, 3193; Persans, 1301; Allemands, 1277; Espagnols, 765; Suisses, 472; Américains des États- Unis, 291; Belges, 265; Hollandais, 247; Portugais, 151; Suédois et Norvégiens, 107; Danois, 72; divers, 914. La population totale de 9 734 405 habitants se divisait, au point de vue religieux, en 8 978 775 musulmans, 730162 chrétiens, 25 200 israélites et 268 divers. Dans le chiffre de 730 162 chrétiens, les coptes, monophysites, catholiques et protestants réunis, entraient à eux seuls pour un total de 608 4i6 individus. L'élément chrétien non copte ne fournissait donc qu'un chiffre de 121 716 âmes, dont 100 000 environ de nationalité étrangère et 20 000 seulement de nationalité égyptienne.
C'est ce nombre relativement infime de 120 000 ou, aujourd'hui, de 125 000 personnes que se partagent les diverses confessions établies en Egypte : latins, protestants, grecs orthodoxes, grecs catholiques, arméniens unis, arméniens grégoriens, maronites, syriens unis, chaldéens unis, etc.
1° Latins. — Pour compléter ce qui a été dit plus haut, il me suffit d'ajouter que les latins d'Egypte appartiennent presque tous par leur origine et leur nationalité à l'Italie, à la France et à l'Autriche-Hongrie. La Grande-Bretagne mérite également d'être citée à la suite de ces trois puissances à cause des Irlandais qui dominent dans les troupes de garnison.
2° Protestants. — Comme partout, les protestants se divisent en Egypte en une infinité de sectes. Leurs œuvres d'apostolat, stériles parmi les musulmans, visent surtout les coptes. Il en sera question dans ce dictionnaire à propos de ces derniers. On peut consulter, en attendant, la Realencyklopàdde fur protestantisclte Théologie und Kirche, au mot JEgxjpten, t. i, 1896, p. 219, 220.
3° Grecs orthodoxes. — Le patriarcat grec dont nous avons résumé' l'histoire n'a pour ainsi dire plus de fidèles égyptiens : ses ouailles lui viennent toutes de Grèce, de Turquie ou de Russie.
4° Grecs catholiques. — Le titre de melkites appliqué par les monophysites aux partisans du concile de Cbalcédoine est devenu avec le temps, connue on sait, l'appellation distinclive des grecs unis avec Rome. Ces derniers, à vrai dire, n'ont rien de grec, sauf le rit, et encore emploient-ils de préférence l'arabe dans leurs ofliees. Héritiers du patriarcal grec d'Antioche, ils forment dans les pays de langue arabe une Eglise impor-
tanie. Leur chef, patriarche d'Antioche, d'Alexandrie et
de Jérusalem, réside à Damas, chef-lieu du vilayel de S>rie. C'est à la Suie qu'appartiennent par leur origine presque tous les melLiles d'Egypte. Ils ont une église .i Alexandrie, trois au Caire, une di/aine d'autres en divers puinls. In évéque en résidence à Alexandrie