I. Augustinisme en général. — /. V augustinisme
JUSQU I LA FOnUATIOti oE i \ SCOLA8TIQUB PÉRIPATÉ- TICIENNE. — Durant cette période, obscurcie par l'invasion di ■- barbares, et chargée de sauvegarder la science théologique de l'avenir, on peut dire qu'Augustin est le grand maître de l'Occident ; il est absolument sans rival, car, s'il en a un, c'est un de ses disciples, Grégoire le Grand qui, formé à son école el pénétré de son esprit, a popularisé, on pourrait dire vulgarisé, ses principales théoi ii Cette influence prépondérante d'Augustin est le earai ial de cette époque jusqu'à l avènement de
la philosophie aristotélicienne. Elle est aussi la première introduction de la philosophie dans la théologie latine, car l'action néoplatonicienne, autrefois exercée sur Augustin, va avoir son contre-coup dans toute la spéculation occidentale. Avant Augustin, il Convient de le
remarquer, la philosophie était peu en faveur auprès des Pères, et Tertullien n'avait guère vu en elle que la mère des hérésies. Le rôle d'Origène en Orient, acclimatant le néoplatonisme dans les écoles chrétiennes, fut celui d'Augustin en Occident, sauf que l'évéque d'Hippone avait su plus habilement démêler les vérités du platonisme et les rêveries qui s'y étaient mêlées. Ainsi s'établit un courant d'idées platoniciennes qui, avec des recrudescences intermittentes d'intensité, ne cessera jamais d'agir sur la pensée occidentale. Cette influence augustinienne éclate de toutes manières :
1° Les compilateurs si nombreux et si méritants de cette époque, les Isidore, les Bède, les Alcuin, puisent à pleines mains dans ses œuvres, tout comme les prédicateurs du VIe siècle, entre autres saint Césaire.
2° Dans les controverses, et en particulier dans la grande controverse des IXe et xne siècles sur la validité des ordinations simoniaques, et l'illégitimité des réordinations, ce sont les textes de saint Augustin qui jouent le rôle principal. Le grand nombre des citations du grand docteur suppose à la fois la confiance des écrivains, et l'habitude de le consulter. M. Cari Mirbt a publié une étude très intéressante sur ce fait, Die Stellung Augustin! in der Publicistik des Gregorianisclien Kirchenstreits, Leipzig, 1888 : avec une grande précision il a relevé, contrôlé toutes les citalions augustiniennes dans cette polémique dont les documents sont publiés dans les Monumenta Germ. Iiislor., Libelli de lite imperatorum et pontifteum sseculis xi et xil, 3 in-i°, Hanovre, 1890, 1892, 1897. La statistique donnée par Mirbt est à consulter si l'on veut connaître les œuvres d'Augustin lues alors de préférence.
Voici quelques conclusions de cet auteur : Tous les publicistes recourent à Augustin comme à une autorité ecclésiastique prééminente, et tous les partis l'invoquent avec une égale confiance. Op. cit., p. 5-56. Les citalions d'Augustin dépassent de beaucoup celles des autres Pères, sauf Grégoire le Grand, ce qui est très naturel, ce pape avant été, autrement qu'Augustin, en relations avec les princes et mêlé aux affaires politiques. Ibid., p. 75. Ces citations si multipliées, et avec des variantes si nombreuses, sont parfois puisées aux écrits du saint très répandus aux Xe et xip siècles dans les cloîtres d'Allemagne el d'Italie, mais souvent aussi à des recueils augustiniens. Ibid., p. 74, 111. L'influence d'Augustin se fait sentir dans presque toutes les questions alors controversées, mais surtout dans la théorie de l'Église, des relations de l'Église et de l'État, de l'excommunication, p. 103, et à propos de la validité des sacrements, surtout de l'ordination sacerdotale. Ibid., p. 106-108. Le fait que toute cette collection de brochures politiques dépend si étroitement d'Augustin, est une éclatante preuve de son influence. Au fond, le moine de Constance, Bernold (1054-1400), exprimait la pensée de tous, quand il l'appelait vere ipsius sacrœ Scripturse armarium, Epist., i,adversus Alboinum, Libelli de lite, etc., t. i, p. 7, et quand il écrivait ; <it<ia igitur, laui egregii doctoris assertioni et nos abstint- scrupulo adquiescere debemus, quem et romain pontifices juxta attestationrm S. Cœlestini papse inter magistrat, dum adhuc viveret, habuere : cujus et opuscula post nwrtem ejus pro authenticis recipienda synodali judicio decrevere. De sacranientis excommunicatoruni, n. 3, dans Libelli, etc., t. il, p." 92.
3° Dans la période préthomiste de la scolastique en formation, d'Anselme à Alberl le Grand, Augustin est le grand inspirateur de la théologie. De cette époque surtout se vérifie ce qu'a écrit de Rémusal : « On ne saurait imaginera quel point ce grand esprit, si orné, si cultivé, a défrayé d'idées el d'études les docteurs du moyen Age. Avant d'attribuer a l'un d'eux l'invention d'un système ou la connaissance directe d'une pensée antique, il faudrait tirer d'abord qu'Augustin n'en avait rien dit. Sévère
,,„.,,; ition n duirail trop la pari de
leur génie... Saint Anselme, 1856, p. 176. N'<
i ailli tirs la pi oa e 'I Ansi Ime lui-mi me, « i « * . • « » » 1 il , , ni dans la pn fai e de Bon '>• •< .' Nihil polui
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et WASiiii i-i iti Avgvstiki scriptis cohœreat. Son his-
il |,ii i, if droil de conclure que i le vrai
iguBtin ». Voir col. 1347, 1352.
ii ., établi qu Abélard, malgré ses allures
si indépendantes, relève très souvent du docteur - » 1 1 icain
,i.,i.[ les lestes se pressent sous sa plume. De Rémusat,
ard, t. n. p. 356, 194, etc. Hugues de Saint-Victor in . iti presque jamais personne, pas plus Augustin que les autres; mais il est tellement pénétré d<- l'esprit du doi leur africain, que non seulement ses idées, mais si s formules sont augustiniennes : on l'appelait pour cela un second Augustin ou encore i'âme a" Augustin. Cf. Uist. Idi. de la France, t. xn. p. <>'2. Toute l'école de Saint- Victor l imita. Quant à Pierre Lombard, on peut dire que ses Sentences sont comme un essai de synthèse di th. ories augustiniennes.
//. / [BLBAl DE L'AUGUSTINISMB DOMINAN1 M h;
lit kiip siècle. — A ce moment l'augustinisme qui régnai! sans rival dans les écoles, --ans être un système complet et rigoureusement enchaîné comme le sera le thomisme, embrassait un certain nombre de théories, d'ordre plutôt philosophique, admises généralement par la scolastique préthomiste. Les savantes éludes du R. P. Mandunnel. Siger de Brabant, Fribourg, 1899, p. î-xiv sq., et de M. de Wulf, ailles de Lessines, c. i, Louvain, L901 , malgré les divergences de détail, ont mis ce fait en pleine lumière. Voici le tableau des théories communément regardées alors comme augustiniennes,
el au sujet desquelles la lutte va s'engager.
1° Thèses générales de méthode. — 1. Fusion de la théologie et de la philosophie, ou absence de distinction
formelle entre les deux domaines et les deux ordres de
y. rit: s rationnelles et de v. ut. s r: \ 1 es. \on cal .-.. };i Sans doute il ne faudrait pas croire à une confusion complète : Henri de Gand ouvre sa Su/unie théologique par de belles pages sur la distinction de ces deux sciences. Sum. theol., q. i. n. 10-13'; cf. de Wulf. op. cit., p. 21; Hist. de la philos, scol., 1895, p. 71 -TU. Mais on doit constater une tendance a les fusionner, el Érigène parlait en augustinien, quand il disait : Sicut ail Augustinus, creditur ei docetur non aliam esse philosophiam... el aliam veligionem : quul est de p/iilosophia tractare, itist verœ religionis... regu nere? De divina praedest., c. i, n. I, l'.l... t. cxxri col. 357. 11 en est de même dans l'ordre de l'action divine; il \ a tendance a effacer la séparation formelle entre la nature et la uràce. On ne peut nier que la séparation des deux ordres, naturel et surnaturel, soit très
faiblement accentuée dans les œuvres de -.uni Augustin
el de ses disciples.
•1. La préférence est donnée à Platon sur Aristote : celui-ci représente le rationalisme don) on se défie; l'idéalisme de Platon séduit, Sa théorie des idées est interprétée, comme par Augustin, de la science divine;
on accuse Aristote d'a\oir l'ail un monde séparé dl
qui sont seulement les t>pes éternels des êtres dans l'intelligence dfc ine.
:i. La sagesse est envisagée comme philosophie du Lien plutôt que comme philosophie du Vrai. La ne semble avoir de prix que comme révélation du Lien à réaliser ou à conquérir. Pour les disciples d'Augustin, la primauté, dans l'homme aussi Lien qu'en Dieu, est à la volonté sur l'intelligence; la métaphysique esl don pu la morale, l.t comme ia prédominance du mouvement affectif sur la spéculation rationnelle est le caraclère essentiel du mysticisme, de même que le- disciples de ont Thomas se reconnaîtront a un intellectualisme très accentué, ceux d'Augustin ont toujours une teinte
pronom ■ e de mysticismi
Maintint L. i n. n.! . tandis que les Érigèni ■! plui lard Eckhai ront plutôt du
2» 3 I. Théorie de la coni
n atteint la V. l.h- que , n illuminatrice et immédiate de Dieu. Voir plus, loin.
2 Théorie des facultés de l'âme : elles sont su) tellement identiques a l'âme elle-n comme des fonctions, non comme d< - entiti - distii thèse de lui. util, gardera toujours des part. dan- la scolastique future.
3. L'indépendance substantielle di l'Ame viscorps est un principe augustinien : l'âme est vraiment une substance, m< l< corps; elle trou
elle-même -ou principe d'individuation. Ainsi H de Saint-Victoi n'hésite p. .m: : L'une a;
moi 1 < omme une personni . tandis que les arisloléli n'j \oient qu'un être incomplet. Le-- âmes ontaust
lifférents de perfection et le i I pas
l'unique principe des différences entre les homi
3° Théoi — L La matière du
monde n'est point conçue comme la pure potentialité d'Aristote, mais comme une actualité positive, quoique dans un degn infime. Les augustiniens ont-ils en cela Lien saisi la pensée du grand docteur'.' Il est aussi malais de le dire que de préciser leurs propr. et surtout de les accorder entre eux. Voir col. 2351 ; voir aussi 1. Martin. Saint Augustin, p. 308; de Wulf. op. cit., p. 19. Ainsi au xnr siècle, (augustinien saint Bonaventure rejette la possibilité d'une existence delà matière isolée de toute forme, lui YSent.,\. II, dist. XII. a. 1. q. i. Quaracchi, t. il. p.-J'Ji: au contraire Henri de Gand, Quodlib., 1. q. x, Scot, etc.. pensent que cela ollre moins de difficultés (pie 1 existence des accidents eucharistique-. Au xn« siècle, d'ailleurs et même jusqu'en 1250,1e mot forma avait un sens très élastique : il signiliait souvent l'ensemble des qualités caractéristiques ou des accidents qui manifestent le corps. Ainsi, a je de l'eucharistie, Alger ff- 1131) disait que la substance disparaît, mais que la forme i forma ;
solidilas, color, sapor, sentiatur. De sacramentis ait., I. [, c.'vm, /'./.., t. ci \x\ col. 7. "lit: c. ix. i bid., col. 7(*>; cf. Innocent III y 1203), !><■ sacro ait. mysterio, 1 I. c. xx. /'. L.. t. ccxvii, col. 871. M. de Wult, op. cit., p. il), remarque justement que le rapport de la matière première avec l'état quantitatif de l'être corporel est ment i tranger aux préoccupations des soolastiques augustiniens de cette période.
2. han> la matière sont renfermées les fan lûmes séminales des choses. Voir col. 2350. Cette théorie de l'évolution plastique des formes déposées dans la mature est, d'après M. de Wult, op. cit., p. 18. une mi ont joui parmi les anciens disciples d'Augustin du maximum de stabilité. Mais, il faut l'avouer, les mtei prêt. liions étaient bien variées. Hugues de Saint- Victor, De sacrum., 1. [.part. VI. c. rxxvu, /'. /...t. 'ci ami, col. 286, interprète Augustin par la théorie atomique, et la ratio seminalis consiste, entre autres effets, en ce que les atomes simples, sans recevoir du dehors aucune réalité nouvelle, peuvent, par l'action divine, se multiplier à l'infini : ainsi, en vertu de la ratio seminalis, le
COI pS d'Eve fui tout entier forme de la matière prise du Corps d'Adam, sans aucune addition. Ibid., col. 286- 287; cf Sum. Sent., tr. III. c. ni. ibid., col. 91 Saint Bonaventure au contraire appuie sur ces rationet semi-
• une autre théorie plus profonde. Ne voulant
admettre avec Pierre Lombard, Sent.. I. II. dist. \\\. que le corps de l'homme consiste uniquement dan- !» parcelle de mature transmise par la génération, il entière a une ratio séminal
dire une vertu active, une puissance de s'assimiler toute autre matière à l'infini, et ainsi de s'accroître. Et il donne l'exemple du ferment dont la ratio seminalis peut s'emparer de toute la pâte. In. IV Sent. , 1. II, dist. XXX, a. 3, q. i, Quaracchi, t. n, p. 729-631. Saint Bonaveniure étudie les textes d'Augustin, De vera relia:., c. XLII, n. 79, P. L., t. xxxiv, col. 158; De Gen. ad lia., 1. V, c. xxiii, n. 44, ibid., col. 331.
3. La composition hylémorphique des êtres spirituels fut également considérée comme une des grandes thèses augustiniennes. Le docteur d'Ilippone avait-il donc affirmé que tout esprit, ange ou àme, est composé de deux éléments, d'une matière (spirituelle) et d'une forme? Tout au plus avait-il douté. Voir col. 2355 (anges), 2360 (âmes). Il est très probable, selon la conjecture de M. de Wulf, op. cit., p. 20, que le Fonsvitse du juif Ibn Gebirol (Avicebron) n'est point étranger à la vogue de cette doctrine. Mais les plus fervents augustiniens l'adoplérent, en s'appuyant souvent sur un texte apocrypbe du De mirabilibus S. Scripturse. Voir col. 2308. Cf. S. Bonaventure, In IV Sent., 1. II, dist. III, part. I. a. 2; scholion des éditeurs, Quaraccbi, t. n, p. 93. Tel fut l'enseignement du dominicain saint Pierre de Tarentaise (f 1174), de tous les grands maîtres franciscains (sauf Jean de la Rocbelle), Alexandre de Haies, saint Bonaventure, Iiicbard de Middleton, de Scot qui n'hésite pas à se réclamer d'Ibn Gebirol : ego aident ad posilionem Avicembronis redeo... De rerum principio, q. vin, a. 4, n. 21, Opéra, Paris, 1892, p. 378. Malgré l'opposition de saint Thomas, Sum. theol., Ia, q. L, a. 2; Cont. gent., 1. II, c. L, et d'Henri de Gand lui-même, Quodl., IV, q. xvi, cette idée a survécu et a trouvé des défenseurs au xvnc siècle, tels que Jérôme a Montelortino, Sunima Scoti, t. n, q. l, a. 2, etc.
4. La multiplicité des formes substantielles dans les composés, spécialement dans l'homme, fut aussi soutenue avec énergie par les augustiniens contre l'aristotélisme au xur siècle. Voir plus loin. Mais si l'on se rappelle que pour les augustiniens du xne siècle, Hugues de Saint-Victor, Alain de Lille, Pierre Lombard luimême, les mots matière et forme étaient loin de répondre aux concepts péripatéticiens, on doit bien reconnaître, avec M. de Wulf, op. cit., p. 28, que ces scolastiques de la première époque n'avaient guère envisagé le problème qui agita le siècle suivant. Il n'en est pas moins vrai que les franciscains ont défendu la pluralité des lormes, à la suite d'Alexandre de Halès, Sum., IIa, q. xi. iv, m. 4, de saint Bonaventure (voir le scholion des éditeurs, Quaraccbi, t. n, p. 323, 379), de Richard de Middleton, In I V Sent., 1. II, dist. XVII, a. 1, q. v. Sur cette question de la multiplicité des formes il importe d'éviter tout excès; les opinions sont libres. D'un côté les censures contre l'opinion de saint Thomas sont dénuées de toute valeur. Voir plus loin. D'autre part, la définition du concile de Vienne (1311) sur l'âme forme du corps, n'a nullement sanctionné la théorie thomiste au détriment de la théorie que les franciscains ont cru augustinienne. Cela est reconnu aussi bien par le cardinal Zigliara, 0. P., De meute concilii viennensis m definiendo dogmate unionis anima humante cum corpore deque unitate forma subttantialis ni /min m,'.
Rome, 1878, p. 96 Bq., que par le l\ Prosper de Martigné, l.n scolastique et les traditions franciscaines, in-8", Paris, 1888, p. 175 sq. Le I". Ehrle, S. .1.. a publie des textes qui le démontrent péremptoirement, Zur Vorgeschichte des Concili von I ienne, dans Archiv f.Litt. und Kirchengeschichte desM.A., t. n,p. 369, et encore Olu Va Leben "ml Scltriften, ibid., t. ni, p. 109. Il est certain que les franciscains les plus ardents pour
la multiplicité des for s, enseignaient unanimement
que l'âme spirituelle est forme du corps. L'un d'eux, Richard de Middleton, un des examinateurs d'Olivi, n'hésita pas a le censurer, el dans son Quodlibet, III,
q. xii, in-8°, Paris, 1519, fol. 95, on lit expressément : Contra veritatem fidei est quod dicii (Avicenna) animant non esse formant substantialem corporis Iiumani, sed tanticmmodo corporis administrantem.
5. L'impossibilité de la création du monde al> seterno, ou le caractère essentiellement temporel de toute créature sujette au changement, est une des idées d'Augustin, voir col. 2350, que ses disciples défendirent avec le plus de constance et, semhle-t-il, avec le plus de bonheur. L'opuscule de saint Thomas, De seternitate mundi contra -murmurantes, dans ses explications des textes d'Augustin et d'Hugues de Saint-Victor, montre combien la discussion était serrée, et aussi combien pouvaient être troublés les anciens augustiniens, en lisant cette concession : Et praeterca adhuc non cal démons tratum quod Deus non possit facere quod sint infinita actu. Opusc, XXIII, De œternit. mundi, Opéra, Paris, 1889, t. xxvn, p. 453.
///. LA LUTTE DE L'AUGUSTINISME CONTRE L'ARISTOTÉ- LISME THOMISTE. — I" L'opposition à la doctrine de saint Thomas (1270-1290) s'explique en grande partie par la résistance de l'ancien augustinisme ; la condamnation du thomisme (1277) est la dernière victoire des augustiniens. — Nous devons signaler ici ce fait d'une extrême importance pour l'histoire des doctrines, d'autant qu'il a été souvent déllguré par les critiques rationalistes. Renan, Averroès, p. 259, se flattait de démontrer que, sans abuser de la conjecture, on peu l désigner les deux foyers de l'averroïsme au xnie siècle, l'école franciscaine et surtout l'université' de Paris. Sur la parole de Renan, dépourvue de toute preuve, d'autres ont répété, comme Cantu, Hérétiques d'Italie, t. i, p. 339, que les franciscains, par opposition aux dominicains et aux thomistes, favorisaient les idées averroïstes. Or les documents démontrent absolument le contraire. La lutte contre saint Thomas, durant sa vie et après sa mort, a pour vraie cause L'attachement sincère, mais parfois étroil et intransigeant, de l'ancienne école pour les thèses platonico-augustiniennes qu'on voyait renversées. Si l'ordre franciscain s'esi trouvé en masse dans l'opposition, loin d'être poussé par une préférence pour l'averroïsme, c'est par horreur pour les nouveautés philosophiques el pour l'oubli de l'augus tinisme, qu'il s'attaquait au thomisme. C'est ce qu'oui définitivement établi les savants travaux du I'. Ehrle, du P. Mandonnet, 0. P., et de M. de Wulf. Voir bibliographie. Cf. aussi Denifle, Charlularium unir. Paris., t. i, p. 556. llauréau, Histoire de la philosophie scolastique, part. Il, t. n, p. 36, avait adopté les fausses vues de Renan.
1. Les faits plus importants. — L'averroïsme apparaît dans l'université de Paris peu après 1250. Ibn Rosch était mort en I I9S, Michel Scott datait une de ses Ira ductions en latin de 1217, llermann en date une autre de 1210 à Tolède. Dès le 9 mars 1255, un réveil de l'aristotélisme (condamné au concili- de Paris en 1209) se manifeste dans le règlement de la faculté des arts ordonnant l'enseignement officiel des érrils du Slagyrite. Dès 1256, Alberl le Grand publie son lie unitate intellectus contra Averroem. Le 19 janvier 1263, une lettre d'Urbain IV renouvelle les décrets de Grégoire IX. avec prohibition d'enseigner Aristote. En 1267, apparat) Siger de Brabant, le grand propagateur de l'averroïsme. Thomas d'Aquin, qui depuis 1261 élaborait à la cour pontificale les traductions nouvelles d Aristote avec commentaires, revient en [269 à I université de Paris, et aussitôt commence la grande controverse contre l'averroïsme. Voir Mandonnet, o/i. cit., p. i. xxiii. En cette même année sont publiés les mani lestes des deux partis, le De anima intellectiva de el De unitate intellectus contra averroistas de saint Thomas [scriptum mirabile, s'écrie Guillaume de que nul, capable de comprendre Aristote, ne
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pouvait lire ^.iii être convaincu icta tanet., martii i. i, [>. 000;. Cf. Mandonnet, ibid., p. i six, cxxvii. i ii extrême qui suivit ces écrits aboutit bientôt
& une première condamnât (10 décembre 1270
l'évéque de Paris, Etienm Tempier, de treize propositions averrolstei se ramenant à quatre erreurs fondamentales: a) négation de la providence; 6 éternité du unité de l intelligence dans tous les hommes; d ii< g ition de la liberté. Cf. Denifle, Chartulai univers. Par., t. i. p. 186-487.
C'était, semble-t-il, un triomphe pour Thomas, l'adversaire di- l'averroïsme. Cependant en même temps l'hostilité contre ses doctrines, spécialement contre l'unité des formes substantielles, se manifestait dans uni- dispute publique, racontée par Jean Peckham, 0. M. <T. Chartularium univers. Par., p. 634, et I expli-
cations de Mandonnet. <>/i. cit., p. exu sq. En 1272 Thomas quitte Paris, au grand regret de l'université, il meurt le 7 mars 1271. Or trois ans après, joui pour jour, le 7 mars 1277, l'évéque de Paris, qu'une lettre du pape Jean XXI, 18 janvier 1-277, avait encore pressé de faire une enquête sur les erreurs propagées dans l'université, cf. Mandonnet, p. ccxxvi, proscrivait solennellement une série de 219 propositions, qui visait dans son ensemble les grandes erreurs averroïstes. Nul plus que Thomas ne les avait combattues, et voilà que dans cette série, on n'en peut douter, une vingtaine de propositions frappaient expressément l'enseignement du docteur d'Aquin et de son maître Albert le Grand. Cf. Chartularium, t. i, p. ôi'J sq. Le P. Mandonnet, p. CCXLVIII, a dressé le tableau des propositions thomistes condamnées : elles concernent surtout l'individuation des esprits, la différence des .'unes entre elles, par exemple l'excellence de celle du Christ, indépendamment des corps, etc.
Autre fait plus étonnant encore. Le 18 mars 1277 (onze jours après la condamnation de Paris) l'archevêque de Cantorbéry, primat d'Angleterre, Robert Kilwardby, condamnait un groupe de trente propositions, dont plusieurs, relatives à la philosophie naturelle, atteignaient l'enseignement de Thomas d'Aquin sur l'unité des formes substantielles. L'évéque de Paris avait eu l'intention de condamner aussi ce point ; il avait ordonné l'examen officiel, mais une lettre des cardinaux durant la vacance du pontificat (20 mai-2ô novembre 1277) avait ordonné de surseoir. Cf. Chartularium, t. I, p. 625, 626, n. 7. Le P. Mandonnet, p. cxlviii, croit qu'Etienne Tempier n'est pas étranger à cette condamnation anglaise. En tout cas, on n'y peut voir simplement une rivalité d'ordre religieux, puisque Kilvvardby était, lui aussi, dominicain.
2. Cette condamnation du thomisme en 1277 est une victoire des anciens augustiniens. Sans doute, l'ancienne rivalité des séculiers contre les réguliers avait pu se traduire à Paris par la joie d'englober Thomas parmi les averroïstes. Mais la sentence de l'archevêque dominicain ne peut s'expliquer ainsi.
a) La vérité est que Kilwardliv représentait « l'ancien augustinisme, dit le P. Mandonnet, p. i CXLIX, auquel le rattachaient sa formation et son activité scientifiques i.. La révolution doctrinale, opérée par Albert et Thomas, épouvantait cette ancienne école, chez les dominicains comme chez les franciscains Aussi, dans la célèbre dispute de 1270, on avait vu Thomas pris à parti non seulement par l'évéque de Paris, mais pai ses frères dominicains : ainsi l'affirme Jean Peckham, le franciscain successeur de kilwardln sur le siège de Cantorbéry, témoin oculaire (lu fait. cf. Chartularium', [). 635; même en tenant compte des exagéralions d'un adversaire, on doit admettre que le fond est exact. - Le P. Ehr\e,Der Augustinismusundder Aristotelisnius inder Scholastik gegen Endedet XlllJahrh., p. oui sq., a démontré que l augustinisme régnait avant
I ■ / les dominicains aussi bien que chez parmi ces matures dominicain l .Me enne école, il signale Roland deCrérnon
ri Fitzacker, Hugues de Saint-t ..-m»
de rarentaise le saint pape Innocent \ f i-jto, et Kilwardby. • <m pourrait même, ajoute le P. Mandonnet, p. i.xin, trouver de l'influence augustinienne dans un <le~ premiers écrits de saint Thomas ■ (le commentaire
tires de Jean Peckham fournissent de- donibsolument définitives sur le fond de la discussion. Ces lettres sont réunies par le P. Elirled / hrift fur kalh. Theol., 1889, p. 172-193, quelques-unes dans le Chartularium umv. l'n,., t. i. p. 621 I <ir
voici ce que nous apprend cet adversaire constant
thomistes, qui les combattit à Paris, en Angleterre et dans la curie romaine .lettre du 1" juin '. Chartular., p. 631 . qui renouvela même les condamnations de Kiluardbv et en porta de nouvelles le 30 avril 1287 [Chartularium, t. i, p. 5.'5(J, note 8. etc.) : a. I.e i grief qu'il formule contre le thomisme et K-s dominicains, c'est l'amour excessif de la philosophie jourd'hui on dirait le rationalisme) et le m Pères : cum doctrina alleriu* eorunuiem (l'ordn dominicains) abjectis et ex parle vUipensiê tanctorum sentent Os, pmlosopbicis dogmatibus quasi totaliter innitatur, xt pléna eit idotit domus iJei et langu Lettre du l« janvier I28Ô, Char lui., p. 627. — 6. Mais c'est surtout saint Augustin que Peckham se plaint de voir oublier : Quid enim niagis necessariunt, quatn, fractis cotumnis, edificium cadere, quant, vilipensut auctenticis doctoribus, Avgustino et cseteris, fwdum venire principem et veritatem suveumbere falsitati* Ibid. — c. Enfin, dans sa lettre du i" juin 1285 à l'évéque de Lincoln (Chartul., p. 6ol; Zeitsclirift, p. 186), il indique avec précision les doctrines au^ustiniennes soutenues par les franciscains contre les attaques des dominicains : ... philosophorum studia tiiinime reprobamus,... sed prophanas vocum novitales.* Ce que nous réprouvons, ce n'est pas l'étude de la philosophie, mais les nouveautés introduites depuis vingt ans au mépris des Pères... Quelle est donc la doctrine la plus saine, celle des lils de saint François qui s'appuient sur les s.iints et les philosophes; vel Ma tiuvella quasi tola contraria </"a\ quidqvio docbi Avgvstincs gulis «ternis et luce incommutabili, (2) de potenHis animas, (3) de rotionibus seminolibus inditis tum
I consimilibus innumeris, deslruol pro viribus et énervât. • Dans la quatrième série est incluse la pluralité des formes pour laquelle Peckham avait tant lutté.
On comprend mieux, après cela, l'origine BUf tinienne des condamnations de 1277. et aussi des controverses entre les deux grands ordres. Entre les premiers maîtres franciscains et dominicains, il y avait eu intimité. Mais bientôt les deux ordres reçurent une orientation différente, i Thomas, dit le P. Mandonnet. p. i:\iii. engage son école el son ordre dans un puissant intellectualisme philosophique et théologique, tandis que Bonaventure vise à établir une école de théologie mystique en maintenant autant que possible la théologie augustinienne antérieure. » L'observation est justifiée par fis documents des deux ordres. Saint Bonaventure a constate le t'ait : t Les frères prêcheurs visent it i la spéculation, et leur nom l'implique, et ensuite à l'onction; les frères mineurs tendent principalement à l'onction et secondairement à la spéculation. » In Bexaemeron, coll. \.\n. Opéra, Quaraochi, t. v, p, i'é» Les -,i\-ints éditeurs francise. lins de saint Honaventure (Quaracchi .dans la Dissert.de scriptis S. I pars ///. de doctrina, t. X, p. 31, reconnaissent dans le docteur séraphique le caractère éminemment augustinien el platonicien; il était porté' à la synthèse d'Augustin plus qu'a l'analyse d'Aristote: ■ 11 avait excellent-
ment, ajoutent-ils, spiritum conservai ivum, l'esprit de tradition, opposé à toute nouvemité, » mais non à tout progrès. Voir In IV Sent., 1. III, la conclusion (t. m, p. 890); sur Aristole et Platon, In Hexaem., coll. v (de l'année 1273), t. v, p.360sq., le sermon Christus unusmagisler, t. v, p. 572; In IV Sent., 1. II, dist. I, part. I, a. 7, q. il, t. il, p. 22. D'autre part, l'historien de saint Thomas, Guillaume de Tocco, accentue avec insistance, dans la méthode et les doctrines du docteur angélique, la note d'innovation qui effrayait Peckham : Erat novos in sua leclionè movens arliculos, novum modum et tiarum delerminandi inveniens, et novas reducens in determinationibus rationes, utnemo, qui ipsunt audisset nova docere et novis ralionibus dul/ta definire, dubitaret quod euni Deus novis luminis radiis illustraret... Acta sanct., martii t. vu, n. 15. Il en résulte que l'école augustinienne franciscaine représentait la tradition comme les dominicains le progrès. Une heureuse fusion des deux méthodes dans les deux ordres amènera peu à peu l'accord sur les points certains, sans exclure les divergences sur les points encore obscurs (comme l'unité ou la multiplicité des formes), le progrès chez tous. Les censures d'Etienne Tempier, de Kilwardby et de Peckham contre la doctrine du docteur d'Aquin n'arrêtèrent point son essor. Rome s'était réservé le jugement définitif, d'après Peckham lui-même. Lettre du 7 décembre 1284, Chartularium univ. Par., t. i, p. 625. L'n an après la sentence de 1277, le chapitre général de l'ordre, tenu à Milan (juillet 1278), envoyait en Angleterre deux visiteurs pour punir toute opposition à la doctrine du vénérable père Thomas. Chartularium, ibid., p. 560. En juillet 1278, (Mlles de Lessines publiait son traité De imitais formarum en faveur de cette doctrine. Kilwardby lui-même, promu au cardinalat, avait déjà sa résidence à Rome; la résistance en Angleterre (Hait brisée. Cf. Mandonnet, p. cclii. On sait que la i anonisation de Thomas mit un terme à l'opposition de Paris. L'évéque de Paris, par un acte officiel du 14 février 1325, retira la condamnation de son prédécesseur et combla la doctrine de Thomas des éloges les plus flatteurs. Cf. Mandonnet, p. cci.iv.
2° La théorie de V illumination divine fournil au XIJF siècleun exemple des transformations de l'augus- Hnisme par le péripalétisme. — L'impuissance de l'intelligence à atteindre la certitude de la connaissance intellectuelle sans une inlluence particulière de Dieu, soleil des âmes (voir col. 2334 sq.), fut un des points les plus caractéristiques de l'augustinisine médiéval; mais dans les phases diverses de cette opinion on peut voir le type de la pénétration lente de l'aristotélisme scolastique dans les esprits les plus augustiniens. Les franciscains, éditeurs de saint Bonaventure à Quaracchi, ont publié sur ce sujet une dissertation très intéressante avec documents nouveaux. Voir Bibliographie.
ir° phase. — Avant l'introduction d'Aristote, les théologiens admettaient tous les lormules augustiniennes : nous connaissons les choses intelligibles in rationibus esterais, ou in luce increata, puisque : a) les créatures >n |ittcs au changement ne peuvenl nous donner la vérité immuable, certaine, et que in les diverses intelligences, sujettes, elles aussi* aux variations, prouvent par leur accord sur les vérités, qu'elles les puisent, non en elles-mêmes, mais dans une lumière immuable. Saint Thomas, dans la Quœst, un. de spiritualibus creaturis, a. 10, ad 8"m, Paris, 1889, t. xiv. p. 34, décrit avec une extrême clarté l'origine de ce système augustinien, auquel il oppose les vues d'Aristote. Voir aussi l'augustinien saint Bonaventure. Mais qu entendaient les augustiniens des xi> et xir siècles par celte vision m rationibus KternU ' Il esl ire- malaisé de le déterminer.
a) Les uns semblent s'être contentés de meiire sous ces formules des idées forl vagues et impi ce qui
rend bien difficile toute interprétation. Saint Anselme
lui-même a-t-il livré toute sa pensée? Quidquid video, dit-il, per illam luceni divinam video, sicut infirmus ocidus quod videt, per lucem solis videt, quant in ipso suie nequil aspicerê. Proslogion, c. xvi. P. L., t. clviii, col. 235. Il est certain que par ces mots et autres semblables, il n'a point enseigné l'ontologisme, car celte phrase est immédiatement précédée de celle-ci : Vere, Domine, hsec esl lux inaccessibilis... Vere ideo liane non video, quia nimia mihi est. Cf. Lepidi, Examen jiliilosophico-theologicum de on loi., 1874, p. 225-235. Il est plus probable qu'il entendait par là l'action illuminalrice de Dieu des bonaventuriens, ainsi que le pense Van Weddingen, Essai critique sur la pliilosophie de saint Anselme, p. 139, 157, etc. Mais le vague des formules prouve que les idées restaient sur ce point confuses dans beaucoup d'esprits. Voir Jean de Salisbury, Enlheticus, v. 639-650, P. L., t. cxcix, col. 978.
b) D'autres interprétaient-ils Augustin dans le sens d'une vision en Dieu des vérités éternelles?
Nier que parmi les augustiniens des xne et xiii" siècles il y eutdevéritablesonlologistes,comineon l'a lait souvent jusqu'ici, n'est plus possible, après les nouveaux documents publiés par les franciscains de Quaracchi. De humanse cognit. rat. Le fameux franciscain Pierre-Jean Olivi (f 1298) à la question : Voyons-nous Dieu'.' répond que quidam aliquando dicere voluerunt (ils ne disent donc plus), .i/o// AUCTORIl .1 TIBUS AUGUSTINI, quod Deus in vita isla directe et IMMEDIATE videlur a nohis, ila tanxe.n quod aliter videant stulti, aliter sapienles, aliter beali (cette vision est donc obscure, imparfaite). Mais pour lui cette théorie est plutôt une erreur qu'une opinion et elle contient des assertions contraires à la foi. Et il cherche une interprétation plausible de saint Augustin. Voir le texte, ibid., p. 245-247. D'ailleurs, l'existence de l'ontologisme ressortait d'une insistance semblable chez les grands docteurs à réfuter expressément cette interprétation augustinienne. Ainsi saint Bonaventure, dans la Qusest. disp. de scientia Clinsii, q. iv, éditée pour la première fois par le P. Fidelis a Fanna, De humanse cognit. ratione, Quaracchi, p. 61 sq., Opéra, t. v, p. 22 sq., décrit admirablement l'ontologisme : ad certiiudinalcm cognitionem concurrit lucis seternse evidentia, tanquam ratio cognoscendi jota et SOL A, e\ il repousse cette interprétation d'Augustin parce que secundum hoc nulla esset rerum cognitio nisi m Verbo, et lune mm di/ferret cognitio vise u cognitione patries, nec cognitio in Verbo a cognilione m proprio génère..., nec cognitio rationis a cognitione revelationis. Et il ajoute cette remarque profonde que de cette opinion, quam quidam posuerunt (veut-il parler seulement des anciens platoniciens?) est né' le scepticisme. Tout mysticisme exagéré, ontologiste ou autre, produit une déliance incurable de la raison. Richard île Middleton, Qusest. disp., a. 5, éditée dans le De hum. cognit. rai., p. 233, réfute ('gaiement l'ontologisme ex professo, pour ce motif que Dieu habite une lumière inaccessible. I Tint., vi, 16. Saint Thomas a également connu ei réfuté l'ontologisme tel qu'il a été présenté au xi \' siècle, et il affirme que de son temps il avait des partisans. In 1 V Sent., 1.1, dist XVII, q. i, a. 4, l'n is, 1882, t. vu, p. 211.
C) Le plus souvent, l'influence de la lumière éternelle était comprise comme effective, non connue objective. Notre esprit ne voit pas les ratimics :i ternir : mais, selon l'expression souvent employée, ces rationes vmprimvmt in mentent nostram, c'est-à-dire qu'on admettait cette action spéciale de Dieu, déjà expliquée, col. 2336, qui ((instituait la théorie de l'illumination ou l'irradiation m, m ni m ie de Dieu sur les intelligences, ('.cite interprétation d'Augustin était à peu pics universelle, d'après les éditeurs de sain! Bonaventure, De humaine cognit. rat., p. 12 sq., 37-42. Il est vrai qu'on essaie même d'attribuer celle opinion a saint Thomas, ce qui est
absolument impossible. L'influence qu'il attribue a
par exemple < . 1. I. c. u, ad .',
rat di ite p ir la en ation ni par la providence
qui dirige 1 1 pn pare toutes nos connaissances, comme elle dirige et prépare loi i liunv Sum. theol.,
I' "• .. I. Ci. Opusc, l.XIII. ,„ Boeth. dt
nitate, q. i, a. I : Uis non indigei
nova luce sed solo motu n directione ejut;et. ad <>'"■■ &<"*, Paris, 1889, t. xxvm. p. B8; Comment, m ./■«i., r. i, lect. v. (Pour expliquer cette action providentielle, comparer la théorie -ni' les grâces extérieures, voir plus loin Augustinisme théologiqm l i irdinal Zigliara, Délia luce intellettuale, I. IV. c. xn. t. n. p interprétant ces passages d'une action immédiate de Dieu, a dû entendre par là le concours divin. Mais le P. Mandonnet. Siger de Brabant, p. CCUX, ne s'est point trompé en admettant l'idée (pu- Thomas, au début de -a carrière, «'tait « encore sous l'influence de ses maîtres augustiniens d, et acceptait comme assez probable la théorie d'une illumination immédiate. En tout cas, c'était, d'après Roger Bacon, l'opinion de Guillaume de Paris (f 1249), (le Robert Grossetête (y 1253) et de tous les anciens théologiens : et omnes sapîentes antiqui, et qui adhuc remanserunt usque ad tempora nostra... c'est-à-dire jusqu'à l'apparition de l'aristotélisme. Brewer, Opéra quxdam inedita, p. 74-75. Cl. Mandonnet, p. CCLV1II. La théorie de Guillaume de Paris sur la vision de la lumière éternelle demanderait une étude. Cf. Noël Valois, Guillaume d'Auvergne, Paris, 1880, p. 206-278.
2e phase. — Dès que le péripatétisme, adopté par Albert le Grand et saint Thomas, eut introduit la théorie de la connaissance par la distinction de l'intellect agent et de l'intellect passif, les augustiniens, au milieu du XIIe siècle, s'insurgèrent contre l'invasion de cette philosophie trop peu idéaliste; mais, phénomène curieux, ils se laissèrent eux-mêmes envahir peu à peu par plus d'une conception aristotélicienne, surtout par les formules. C'est alors que l'illumination augustinienne est expliquée en des termes tout nouveaux : au lieu de dire comme autrefois que Dieu éclaire l'intelligence, on affirme, en langage péripatéticien, que Dieu est l'intellect agent de l'homme, que lui seul peut rendre intelligible pour nous la vérité des choses. Mais ici encore surgissent divers systèmes :
a) Les uns enseignent avec Roger Racon que Dieu est l'intellect agent pour l'homme, c'est-à-dire qu'il remplit la tonction attribuée par Aristote à cette faculté de déterminer par une image (species) spirituelle l'acte de la connaissance dans l'âme. Voir VOpus ma jus, ('(lit. de Bridges, p. il ; cf. .Mandonnet, op. cit., p. CCLV] sq. C'est le système que décrit saint Bonaventure, qu'il reconnaît fondé super verba Augustini, et qu'il aco au fond etsi veruni ponat, etc., mais en le modifiant. in IV Sent., 1. II, dist. XXIV, part. I. a.2,q.rv,Quaracchi, t. u, p. 562. C'est aussi cette opinion que Renan et les autres critiques n'ont point comprise; ils ont confondu cette théorie augustinienne transformée et inoffensive avec l'erreur « maudite » d'Averroès; d'après le penseur arabe, il n'y aurait dans tous les hommes qu'une intelligence éternelle [intelleclus possibilis) qui se communiquerait diversement aux diverses âmes humaines, toutes mortelles avec leurs corps. Renan, croyant trouver chez Bacon et les autres franciscains cette même idée, en concluait qu'ils étaient les averroistes frappés dans la condamnation de 1277. Il est
avéré au contraire que cette théorie sur Pieu intellect
agent, sauvegardant la distinction de l'intelligence dan-; chaque homme, o a été l'objet d'aucune condamnation. el Bacon sur ce point, au lieu d'être trop progressiste, était plutôt en retard. CI. Mandonnet. p. CCLVni.
\i.n- les pins sages augustiniens adaptèrent avec plus de modération la théorie de l'illumination a la psy-
fie aristol Ils accordèrent que la eonnaia-
■ dans l'âmi la faculté, ou mieux, d'après leur théorie sur h - facultés de I ame, la four non «j.- I intellect agent, aussi bien que celte de | intelle< t passif. Mais Us ajoutèrent, pour être fidèles a Augustin, que activité de l'intelligence était impuissante m Dieu n'y joignait une influence pai liculière distincte du con< un i ht de i.i lumière éternelle sUr nota
put Telle esl expressément la doctuie (i.- J< .m Peckham, l'adversaire de -.ont rhomas. <><.( dani /'••
hum. cogn. rat., p. 1 71* sq. Il veut dan- la connais! un lu, m-, i intellectui creatum (pie
l'intellect agent, bien que le mot lui fa- | de
plus lumen increatum supersplendens, et enfin l'trtfei- . p. 181. Et un peu plus loin. p. 182, il dit : luxsetet mi m,,! ett m i ici objectum mentium humauii, uni, ted lumen tantum osi itatem intelli*
gibilium. C'est aussi le sentiment de saint Iionaventure et de ses disciples. Voir la dissertation des franciscains «h- Quaracchi, p. 27. Sa pensée esl plus confuse dans la Quessl. disp., IV. De scienlia Christi, Quaracchi, t. v, p. 22 sq., et dan~ I),' lu,, . al., p. 61 sq. Il faut
remarquer avec quelle conviction il dit qu'on ne peut
admettre d'erreur Chez Augustin, hOi VOUte al
estdicerede tanto Pâtre et Doctore inter omnes eœpotitores sacrât S Albert h- Grand
semble aussi adopter cette opinion, dans son commentaire In IV Sent.,}. I , dist. II, a. 5 : lux intelleclus aqentis ufficit per s,' nisi per applicationem lucis inteU lectus increati, sicut applicalur radius solis ad radium stelks. Cf. recueil de Quaracchi, p. 33; l'explication de Jean Olivi, ibid., p. 246 sq.. est très intéressante.
'J' phase. — L'illumination augustinienne va laisser la place à l'intellect agent, resté seul principe de détermination de l'âme à lacté de la connaissance. Ce sera l'exemple le plus frappant du progrès de la scolaslique aristotélicienne.
3° L'augustinisme philosophique cède peu à peu la place au péripatétisme scolaslique, ou se fond avec lui. — 1. En général les doctrines caractéristiques de l'augustinisme perdirent toute linlluence que le thoin acquérait. La philosophie aristotélicienne, dégagée de l'averroîsme, pénétra peu à peu dans toutes lesécoli les franciscain-; ne tardèrent point à modifier leur t? gnement. Peckham lui-même constatait déjà danlettres ce courant nouveau parmi ses frèr» s. Le P. Ehrle, Zeitschriftf. kath. Theol., 1889, p. 191, et M. de Wulf, /"i lit., p. 17. après lui. ont constaté des allusions a 1 tence dans son ordre d'un parti favorable aux ; nouvelles; ce parti ne tarda pas a triompher. On a dit souvent que Duns Scot, dans son opposition au thomisme, se meut v dans le sillare th- l'augustinisme ». Ce n est exact (pie dans un sens in s large. Scot est. lui aussj. un péripatéticien. Sans doute il semble encore subir l'influence de quelques théories d'Augustin; il défend la prééminence de la volonté sur l'intelligence et la pluralité- des loi uns dans les êtres. Mais sont-ce Lien la des principes fondamentaux de l'augustinisme ? Est-ce même \ raimenl de l'augustinisme, au moins si l'on émisa-, l'aspect que donne à ces pensées le docteur subtil?
2. Spécialement la théorie de l'illumination intellectuelle, si modifiant de plus en plus, va se perdre d.;!
théorie scolastique de l'abstraction. Peckham lui-même, quand il soutient cette tin 01 u- de la lumière éternelle dans le recueil de Quaracchi, p. 179-182), est loin de nous exposer le pur augustinisme. Il oppost è Anstote, .imc les textes d'Augustin, ceux d'Avicenne pour prouver l'action de Dieu sur l'intellif teUêctusag
est substantia separata, qum influit super mundum sternum. Ibid., p. 181. Ces formules nouvelles distinguant Vint, Ile, tus mi, i,s et l'intelteclus fwssibilit, tout comme Roger Bacon lavait fait, préparent révolution le péi ipatétisine pur. Bientôt l'influe nce spi ; iale de
Dieu, soleil des intelligences, se confondra avec le concours divin, et l'interprétation des ration.es œternœ dans l'école franciscaine sera celle de saint Thomas. On constate celte marche de la pensée dans plusieurs documents de la collection de Quaracchi. Le Fr. Eustache d'Arras (que l'on a longtemps confondu avec saint Bonaventure, De humanm cognitionis ratione, p. xvm) exige bien encore une irradiation des régies éternelles dans l'âme, mais elle est le résultat de l'influentia generalis, qui ne semble chez lui guère distincte de la création et du concours. Voici ses formules : Non vult dicere Augustinus quod veritas inercata luceat menti immédiate per seipsam, sed per alignant sui similitudinem expressant, tjua mentem informat sni nolitia, sicut lux informat acient sua expressissima similitudine, guse est lumen seu radius, per gttam agnoscitur ipsa lux, licet in suo fonte non videatur. Qusest. disp., I, ibid., p. 186. Un peu plus loin, il dit que la vérité incréée est ratio videndi alia, non pas qu'on puisse la contempler immédiatement, mais hoc facit per quasdam régulas, hoc esl per quasdam irradiationes vel illustrationes supra mentent, quse ideo dicuntur régula' quia direct ivw sunl mentis in noliliam aliarum verilatum. Ibid., p. 180. Mais ces irradiations sont-elles autre chose que les premiers principes? Le frère Eustache a soin d'ajouter que la lumière incréée éclaire sans cesse notre âme, sicut semper influit ad conservandam naturam. Ibid. Ce n'est donc plus que l'action conservatrice et le concours. Richard de Middleton (de Mediavilla) ne veut rien exiger de plus, semhle-t-il, dans sa Qusestio dispulata sur ce sujet, ibid., p. 220-245; car lui aussi il n'exige de Dieu dans la connaissance que le concours requis dans toute action des créatures: per suant influentiam gêneraient aux necessaria est ad hoc quod agens crcalunt agal quameumque actionem.
3. La fusion de l'augustinisme et du thomisme éclate dans la schola segidiana, qui, composée des religieux de Saint-Augustin, se réclame plus hautement de son nom depuis le xive siècle. Il est à remarquer que son plus illustre docteur, celui qui lui a donné son nom, (lilles de Rome (.Egidius Colonna, 1247-1316, doctor fundatissimus), esl en même temps, le R. P. Mandonnet le proclame, op. cit., p. lxiv, un fervent disciple de Thomas d'Aquin. Plusieurs lui attribuent à torl, selon le docte P. Echard, 0. P., la fameuse apologie du thomisme, Correctorium corruptorii. Cf. Fernandez, U. S. A., Bevisla agustiniana, 1882, t. Il, p. lil-151, 305-371. Mais cette union des écoles égidienue et thomiste n'empêchait point des divergences sur des questions particulières dans lesquelles les augustins voulaient suivre de plus près leur docteur préféré. Ainsi, Gilles de Rome aurait, d'après le P. Mandonnet, rejeté l'unité de la forme substantielle dans l'homme, d'après le De erroribus philosophorum, a. 7, publié' pur le savant dominicain, dans Siger de Brabant, appendice, p. 7. Cl. p. i.xiv, ci. xxvi, sur l'authenticité de cel écrit contre les auteurs de llltst. liltrr. de la France, t. xxx, p. iSi; Slattioli, Studio critico sopra Egidio Romano, Rome, 1896, p. I.v">. Il est du moins certain que Robert d'Erfort écrivit contre Gilles une apologie de certaines opinions de saint Thomas qu'il avait attaquées. Voir Ehrle, Archivfûr l.in. und Kirchengesch,,t. n, p. 227 239. I\ Werner a étudié en détail les points spéciaux qui ont distingué' cette école, par exemple l'âme de
l'homme considérée comme image créée de la Trinité, Dieu consommateur et béatitude de l'homme envisagé' comme l'objet spécifique de la théologie, Deus in quantum glori/icator vel glorificativum est subjectum theo logiœ, 'M Grégoire de Rimini, 0. s. A.. In IV s, ni., prol., q. iv, a. 2, distinction des deux connaissances spirituelles de l'homme, Bcience et sagesse, etc. Nous renvoyons à cette auteur, Der Auguslinitmui de$ spàtercn Mittelallers, Vienne, 1883.
4. Les causes qui amenèrent la victoire du thomisme péripatéticien sur l'ancien augustinisme sont multiples : a) Le R. P. Mandonnet, Siger de Brabant, p. LYH, a justement signalé la principale : la philosophie auguslinienne, tout imprégnée de platonisme, en partageait les avantages et les inconvénients. Les hautes spéculations sur Dieu, le Bien, et l'homme la rendaient immortelle. Mais l'absence de méthode didactique et de synthèse ordonnée de tout l'ensemble, puis l'oubli des données expérimentales qui imprimaient à l'aristotélisme une allure plus scientifique et positive, préparaient le triomphe de la philosophie nouvelle. Le caractère vague, imprécis et mystique de certaines spéculations, par exemple dans la théorie de la connaissance, les condamnaient à disparaître devant une analyse exacte des choses.
b) La sagesse et la modération de la nouvelle école contribuèrent puissamment à son triomphe : Albert le Grand et saint Thomas, loin de se poser en adversaires de saint Augustin, comme on le leur reprochait, se mettaient à son école et, tout en modifiant certaines théories, introduisaient et absorbaient dans leur système toute la théologie du docteur d'Hippone. « C'est avec la méthode scientifique d'Aristote, dit le R. P. Mandonnet, p. lviii, qu'ils réorganisèrent le dogme augustinien pour lui assurer des assises plus fermes et une ordonnance plus systématique. » Ainsi il n'y eut plus d'école strictement augustinienne, parce que toutes les écoles l'étaient; toutes éliminèrent certains points spéciaux, et gardèrent pour le maître une même vénération. Ce qui disparait, c'est uniquement l'augustinisme sous un aspect trop étroit et trop limité que lui donnaient des questions particulières alors agitées, c'est l'augustinisme trop platonicien ; mais le grand augustinisme, avec ses vues sur Dieu, sur les idées divines, sur la Trinité, sur la rédemption, sans parler de la grâce, conserve toujours son empire sur les esprits.