PIERRE LOMBARD. ŒUVRES DOUTEUSES
Handschr. der Universitûts-Bibliothek zu Leipzig, 1926 et 1928, en cours de publication, n'est pas encore arrivé à ces inss. médiévaux. Le contenu de ces pièces n'a pas d'intérêt : banalité, pléthore d'exégèse allégorisante, qui ne nous apprend rien sur celui ou ceux dont il peut y être question.
3. La Practicse théologies methodus, mentionnée par Sanders (Sanderus), dans la liibliotheca Belgica manuscripta, t. n, Lille, 1644, p. 147, à l'abbaye d'Alïlighem, est aujourd'hui perdue. La trace de cette œuvre a disparu. La paternité lombardienne doit être rejetée, l'ierre le Chantre qui appartient à la génération qui suit immédiatement le Lombard, ne connaît aucune œuvre lombardienne de ce genre; car, au début de sa Summa de sacramentis, il nous déclare qu'il insistera principalement sur les questions d'ordre pratique dont ne s'occupe pas le Lombard, ms. Paris, lat. 14 445, fol. 166 v°. L'on ignore aussi si l'identification rapportée par Sanders provient du scribe primitif ou du bibliothécaire d'Alïlighem qui avait préparé la notice pour Sanders.
4. La même réserve s'impose pour les Gloses sur Job attribuées à Pierre Lombard, sur la foi d'un ms. de l'abbaye de Savigny, dans le diocèse d'Avranches, par Jacques Le Long, liibliotheca sacra. Paris, 1723, p. 901, par Ceillier. Hist. des auteurs ecclés., t. xxm, l>. 52, et par VHisl. litt. de la France, t. xn, p. 603. Les restes fragmentaires de l'ancien catalogue de Savigny ne parlent que de Ï'Expositio in Job de saint Grégoire. Pierre Lombard ne cite le Livre de Job qu'une quinzaine de fois dans ses Sentences, mais recourt une vingtaine de fois à ï'Expositio in Job du grand pape. Tout cela ne confirme pas l'attribution mentionnée par Le Long.
5. L'ouvrage In concordiarn evangelicam, est mentionné par Lipenius. Bibliotheca realis theologica, t. i, Francfort-sur-le-Mein, 1685, p. 639, et, à sa suite, par VHist. litt. de la France, t. xn, p. 602 et 609, Migne, Dictionn. de patrologie, t. m, col. 1140, et l'éd. Quaracchi, p. xxxiv. Mais l'édition incunable, Paris, 1483, mentionnée par Lipenius, a échappé jusqu'ici à toutes les recherches bibliographiques les plus minutieuses du (iesamtkalalog der Wïegendrucke sur les incunables. 11 y a toute chance que l'affirmation de Lipenius repose sur une confusion; le Moyen Age ayant connu plusieurs ouvrages de concordance sur les quatre évangiles, par exemple Unum ex quatuor de Zacharias Chrysopolitanus, P. L., t. clxxxvi, col. 11-620.
6. l"ne liste d'ouvrages a été dressée par L.-A. Cotta dans son Museo Novrarese, Milan, 1701, p. 256 et 257; mais, des 22 ouvrages que comprend sa nomenclature, les quatre premiers seulement sont authentiques, à Bavoir les Sentences, les deux Gloses et les sermons. Les titres suivants désignent soit des apocryphes, soit peut-être des extraits pris aux œuvres authentiques. Nous en reproduisons la liste : 5. Breviloquium, seu Restauratio hominis peccantis. 6. Summa ex IV libris Sententiarum. 7. De sacra Scriptura, etc. 8. De actionibus. 9. Commentarium in duas parles Decreti. 10. Metaphysica. 11. Physica. 12. De generatione. 13. lie sensu et sensato. 14. De matrimonio beat. Virg. cum S. Joseph, et 15. De immunitale beat. Virg. a peceato. 16. Collectio errorum in Anglia et Parisiis condemnatorum. 17*. De medicina sacramentali. 18. De SS. Trinitate. 19. De creatura mundi. 20. De corruptcla peccati. 21. De incarnatione. 22. De gratia Spirilus saneli. Quelques uns de ces ouvrages comme les n. 7, 14, 15, 17, 18-22, rentrent très probablement dans la catégorie des extraits à laquelle il vient d'être fait allusion. On peut y ajouter aussi sans doute le n. 5. Le n. 6 est un de ces abrégés des Sentences qui se multiplient dès la mort du Maître. Les n. 8 et 9, ouvrages de droit,
doivent leur mention, ce que Cotta ne dit pas, à quelques lignes du P. Possevin, Apparalus sacer, t. Il, Cologne, 1688, p. 259; mais celui-ci n'affirme nullement la paternité lombardienne sur l'œuvre. Les n. 10, 11, 12 et 13 accusent une origine beaucoup plus tardive et rappellent la saveur aristotélicienne du xme siècle; le n. 16 est manifestement postérieur à Pierre Lombard; il sera question plus bas de ces articles condamnés.
2° Deuxième catégorie. — Les œuvres qui font partie de la seconde série méritent un moment d'attention, surtout à cause de l'autorité des premiers témoins qui nous en parlent. Ce qui complique le jugement, c'est que ces œuvres sont rarement désignées par leur titre. C'est plutôt sous forme d'allusions que leurs témoins nous font soupçonner une activité professorale et scientifique du Maître des Sentences, qui aurait pris corps dans des Disputationes, dans des Glossie volatiles et autres sur les Sentences, et dans des corrections du texte biblique ou dans des gloses exégétiques. Etienne Langton est le principal auteur auquel nous devions ces allusions. Celles-ci se rencontrent aussi dans quelques manuscrits anonymes qui ont été exploités par Landgraf, Lacombe et Smalley.
Jusqu'à présent, rien ne nous prouve que ces Disputationes désignent autre chose que des discussions orales. Le témoignage de Jean de Cornouailles, Eulogium, c. iv et surtout c. xi, confirme cette appréciation, P. L., t. cxcix, col. 1055 A et 1071 : il y oppose les disputationes aux scripta.
Les Glossœ volatiles ou les Notulœ, conservées par quelques glossateurs habituellement anonymes et inédits et dont l'un écrit avant 1 176, ont certain droit à être attribuées à Pierre Lombard. Mais rien, jusqu'ici, ne nous amène à y voir plus que des souvenirs de cours enregistrés par des disciples du Maître ou de légers remaniements apportés au texte, peut-être même oralement, sans qu'il puisse être question d'une nouvelle édition.
Les corrections bibliques attestées surtout par Langton, qui caractérise l'œuvre du Lombard par le mot de corrector, désignent-elles vraiment une œuvre écrite par Pierre Lombard? ou bien, Langton a-t-il en vue un travail critique sur le texte effectué par le Lombard dans ses gloses sur saint Paul et sur les psaumes? ou bien, n'avait-il pour objectif que de reconstituer le texte véritablement employé par le Lombard? Sur tout cela, il serait difficile, actuellement, de donner un jugement définitif; mais, en attendant des recherches ultérieures, s'impose la plus grande réserve. Voir entre autres, Landgraf, Notes de critique textuelle sur les « Sentences » de Pierre Lomtard, dans Recherches de théol. anc. et méd., t. n, 1930, p. 93-94, et notes 45 et 52; voir aussi, sur le commentaire de la Magna glossatura de Pierre Lombard par Et. Langton, l'étude de G. Lacombe et A. Landgraf, The questiones oj cardinal Stephen Langton, c. ni, dans The neiv scholasticism,t. iv, 1930, p. 129-164; Landgraf, Zur Méthode der biblischen Textkritik im Xil. Jahrhundert, dans Biblica, t. x, 1929, p. 469, n. 1; p. 471, n. 6; p. 472. n. 11; Kannte Langton das Original der « Colleclanea » des Lombardcn? dans Recherches de théologie anc. et médiév., t. m, 1931, p. 72-75; G. Lacombe, Studies on the Commentaries oj cardinal Stephen Langton, part. I, dans Archives d'hist. doctr. et litt. du M. A., t. v, 1930, p. 57-59 et p. 57, n. 3; Smalley, même titre, part. II, même recueil, p. 152 sq.
Enfin Pierre Lombard est mentionné comme auteur de gloses sur des livres de l'Ancien et du Nouveau Testament, soit .par des inss. médiévaux anonymes, soit par des catalogues modernes de bibliothèques, comme ceux de Florence, de Bruxelles, de Lincoln, de la Bodléienne, etc. Mais l'étude de ces affirmations de cata-
PIERRE LOMBARD. CARACTÉRISTIQUES GÉNÉRALES
Iogues enlève presque toute valeur à leur témoignage, et les mentions des copistes médiévaux sont d'une autorité bien problématique. Les mentions qui s'appuient sur le témoignage de Langton pourraient avoir quelque valeur, notamment à propos des gloses sur Isaïe, Glossœ super glossas Isaiie, dans Paris, lat. 14 417, fol. 182-185; mais la forme sous laquelle se serait déployée cette activité exégétique de Pierre Lombard soulève des discussions. Faut-il la borner à des remarques personnelles, peut-être seulement orales? est-ce une véritable activité littéraire et quelles limites faut-il lui assigner? Autant de choses que les témoignages fournis jusqu'ici ne permettent pas d'élucider. L'œuvre exégétique immense de Langton, quand elle sera critiquement examinée d'un bout à l'autre, nous donnera peut-être un jour la clef de l'énigme. G. Lacombe, art. cité, op. cit., t. v-, 1930, p. 52 sq. ; Smalley, ibid., t. v, 1930, p. 182 et 152 sq.
A propos de tous les ouvrages de cette série, ce qui nous force à exiger des titres très nets pour l'authenticité, c'est l'unanimité des chroniqueurs et des bibliographes médiévaux, qui ne connaissent aucune œuvre authentique de Pierre Lombard, en dehors de ses Sentences, de ses gloses sur les psaumes, de ses gloses sur saint Paul et de ses sermons. La liste de ces chroniqueurs comprend l'historiographie médiévale de France, d'Angleterre, d'Italie et d'Allemagne. On peut en trouver ailleurs le détail dans l'article cité ci-dessous de la Revue d'hist. eccl. On se contentera de mentionner ici la Chronica de Guillaume d'Andres, dans Mon. Germ. hist., Script., t. xxiv, p. 725, n. 117, lig. 20-23; le Chronicon de Robert de Saint-Marien d'Auxerre, ibid., t. xxvi, p. 237, lig. 11-14; la Chronica d'Aubri des Trois-Fontaines, ibid., t. xxm, p. 843, lig. 39-44; le Chronicon universale anonumi Laudinensis, an. 1163, édit. Cartellieri, Leipzig- Paris, 1909, p. 7; Raoul de Coggeshall, Chronicum anglicanum, dans Rerum brilann. Medii sEvi script., Chronicles and memorials, t. lxvi, p. 79; YEulogium historiarum, 1. III, c. ci, Chronicles and memorials, t. ix a, p. 386; les Flores historiarum, même série, t. xcv b, p. 71 ; le Polychronicon de Ranulphe de Higden, I. VII, c. xix, le Chronicon de Henri de Knighton, le Chronicon monaslerii de Melsa, par Thomas de Burton, c. xvi du gouvernement d'Adam Ier, dans Chronicles and memorials, t. xli, vol. vin, p. 10 et 12; t. xcn, vol. I, p. 135; t. xliii, vol. i, p. 1 1 1 ; Ptolémée de Lucques, Hist. eccl., 1. XX, c. xxvii, dans Muratori, Iïerum ital. script., t. xi, col. 1108 D; Riccolbald de Ferrare, Compilatio chronologica, dans Muratori, ibid., t. ix, col. 244 D; la Chronica pontiftcum et imperatorum nantuana, dans Mon. Germ. hist., Script., t. xxiv, p. 218, lig. 27; le Chronicon de Jacques de Voragine, ibid., t. xxiv, p. 171, lig. 10; Seifrid de Bahnhausen, ibid., t. xxv, p. 698, lig. 22; le Chronicon de Martin de Troppau, ibid., t. xxn, p. 469, lig. 48; le catalogue de la chartreuse de Salvatorberg, près d'Erfurt, vers 1477, dans P. Lehmann, Miltelalterliche Bibliothekskataloge Deutschlands und der Schweitz, t. il, Munich, 1928, p. 555, lig. 5-10; cf. aussi p. 327, lig. 11-18; le Spéculum historiale, 1. XXI, c. i, Bibliotheca mundi, t. iv, Douai, 1624, p. 1185.
Les bibliographes médiévaux font écho aux chroniqueurs; tel, le pseudo-Henri de Gand, De scriploribus ecclesiaslicis, c. xxxi, et appendice, c. xi, dans Le Mire, Biblioth. eccles., p. 168 et 174; tel, Jean Boston de Bury, qui a inventorié les bibliothèques anglaises et ne mentionne non plus que les quatre œuvres habituelles dans son Catalogus rédigé vers 1410, ms. de Cambridge, University library, Add. 3470 : ■ « Quosdam sermones utiles composuil »; voir J. de Ghellinck, Le catalogue des bibliothèques anglaises en 1410, dans les Procès-verbaux du congrès intern. des bibliothécaires,
1923, Paris, 1925; tel, Trithème, sur qui se ferme tout l'effort bibliographique du Moyen Age, qui n'a rien pu trouver d'autre malgré ses recherches. De scriptor. ecclesiast., Cologne, 1546, p. 160. Il serait souverainement étonnant que le Moyen Age, qui a si religieusement recueilli le titre des œuvres dues à Pierre Lombard, ait négligé de passer à la postérité la mention de quelques-unes d'entre elles, tandis que le nom de Langton, comme glossateur de toute la Bible, Primus medullilus et moraliter cœpil exponere, a été soigneusement conservé par le pseudo-Henri de Gand, dans Le Mire, Biblioth. eccles., p. 167. Ce fait mérite d'autant plus considération que les deux gloses reconnues comme authentiques ont été fréquemment décorées du titre de Magna glossatura comme on l'a vu plus haut.
Pour plus de renseignements sur les Dubia vel spuria, voir Les « opéra dubia vel spuria », attribués à Pierre Lombard, dans Revue d'hist. eccl.. t. xxvm, 1932, p. 829-845.
III. Analyse théologique de l'œuvre de Pierre Lombard et appréciation doctrinale. — Le court aperçu, donné plus haut, sur les matières contenues dans les IV libri Sententiarum, facilitera l'analyse doctrinale de l'œuvre qu'il nous faut aborder maintenant; il nous dit aussi comment Pierre Lombard, théologien, se distingue de ses contemporains. — 1° Caractéristiques générales. 2° Mode de composition et matériaux. 3° Détail des doctrines.
/. caractéristiques GÉNÉRALES. — Indiquons pour commencer quelques caractéristiques générales de l'auteur et de son œuvre.
1° Programme relativement complet. — S'il n'a pas su trouver un principe de groupement fort et fécond pour nettement étreindre toutes les matières théologiques enseignées alors dans les écoles, il faut reconnaître que le Lombard est parvenu à les réunir toutes dans ce qu'on peut appeler sa synthèse. Sans doute, la grande innovation en ce point remonte au moins à Abélard et à son école, car nous ne sommes pas encore renseignés avec suffisamment de certitude sur l'œuvre propre d'Anselme de Laon pour attribuer sûrement ce progrès à la période préabélardienne et aux livres du magister Anselmus. Mais, œuvre de sec élèves ou production personnelle, les nombreux recueils de Sententia-, associés au nom d'Anselme de Laon et les nombreux témoignages qui nous affirment la grande réputation du maître et l'énorme succès de sa scola divinitalis, Abé- \ard,Epist., i, 2, P. L., t. clxxviii, col. 122 A, cf. Mouvement théologique, p. 93-94, nous sont une preuve que l'élaboration de la synthèse théologique doit une page importante de son histoire aux initiatives de celuici, magister Anselmus, « à l'œil plus éclatant qu'une étoile », comme dit Guibert de Nogent, Commentar. in Genesim, préf., P. L., t. clvi, col. 19 D, « restaurateur des études sacrées », comme l'appelle Innocent II. Voir le Mouvement théologique, p. 92, et The « Sentences >■ of Anselm of Laon and their place in the codification of theology, dans The Irish theologi^al quarlerhj, t. vi, 1911, p. 427-428; Bliemetzrieder, Anselmus von Laon systematischen Sentenzen, dans les Beitriige de Baumker, t. xvnr, fasç. 2-3, 1919, p. 42 sq., 112 sq., 152-153; du même, Gratian und die Schule Anselms von Laon, dans VArchiv fur kalhol. Kirchenrecht, t. cvi. 1932, p. 37-63; H.Weisweiler, S. J., L'école d'Anselmede Laon et de Guillaume de Champeaux, Nouveaux documents, dans Rech. de théol. anc. et méd., t. iv, 1932, p. 237. Il n'y a pas lieu d'examiner de plus près ici la part qui revient strictement à Anselme lui-même dans l'initiative de ce travail de synthèse ou tout au moins de groupement; mais l'on constate qu'à partir de ce moment le traité des sacrements, et bientôt celui des fins dernières, commencent à entrer dans la théologie,
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et cela deviendra résultat acquis grâce aux IV libri Sentenliarum de Pierre Lombard.
Le principe posé par Abélard en tète de son Introduclio ad thcologiam, 1. I. c. n, P. L., t. clxxviii, col. 981 C. repris par toute son école, et admis en fait par Hugues de Saint- Victor, De sacramentis christianse fidei, I. I. part. IX. c. vin, P. L., t. ci.xxyi, col. 328 A. donnait au traité des sacrements surtout une place tout autrement ferme, puisqu'il devenait une des trois pièces maîtresses de toute la charpente de sa synthèse. Tria sunt in qui bus humanœ salutis summa consista, /ides, charitas, sacramentum, avait dit Abélard en divisant son ouvrage d'après ce principe, et Hugues énonce incidemment la même idée, tria sunt quee... ad salutem obtinendam necessaria fucrunt, id est fides, sacramentel fidei, et opéra bona, en expliquant le degré de nécessité de chacun de ces objets. Les Senlenliœ divinitatis, édit. Geyer, p. 155*. marquaient un progrès sur la Summa Sentenliarum, tract. I. 4, P. L., t. clxxvi, col. 47 C, qui faisait consister la foi principalement dans ce double objet, Trinité et incarnation; elles plaçaient le traité des sacrements en relation étroite avec l'incarnation : in duobus fides consistit, in cognitione Trinitatis et in lus quee circu eani considerantur, et mysterio incarnationis et sacramenlorum in ea nobis collatorum. De tout cela, Pierre Lombard sut tirer parti et acheva de donner corps à cette tendance; les signa, opposés aux res, furent la formule sous laquelle il introduisit tout le traité. L'antériorité des Sententiœ divinitatis sur Pierre Lombard, généralement admise jusqu'ici, a été contestée par le P. Pelster, Zeitschrijt fur kathol. Théologie, t. lui, 1929, p. 575, n. 4; mais l'étude qu'il annonçait n'a pas encore paru; voir R. Martin. O. P., Œuvres de Robert de Melun, t. i, Spicilegium sacr. Lovan., Louvain, 1932, fasc. 13, p. xlviii.
L'idée de synthèse, ou plutôt de groupement, car il a trop peu de principes d'unité pour qu'on puisse strictement parler de synthèse, lui fit étendre ce progrès à d'autres matières; mais il faut reconnaître chez lui moins de fermeté dans la pensée que chez plusieurs de ses prédécesseurs. Car, s'il a habilement tiré parti de la classification d'Augustin par les res et les signa : omnis doctrina de rébus vel de signis est, 1. I, dist. I, 1, p. 14, il ne demeure pas fidèle à ce principe, on le verra plus loin, dans la série de ses développements, et l'agencement des diverses matières entre elles n'en est que superficiellement alïectée. En somme, il suit un ordre logique qui juxtapose les grands mystères de la foi, à peu près comme l'avait fait la Summa Sentenliarum, puis donne une large place aux sept sacrements, un quart à peu près de son volume, pour le finir par les fins dernières; mais, avant cela, il avait rattaché, comme il l'avait pu, à la christologie le traité des vertus et, en l'abrégeant fortement, celui des commandements. Le traité De vera religione, malgré la controverse antijuive du xne siècle, n'a pas trouvé place dans son programme d'enseignement, pas plus que le traité de l'Église, malgré l'exemple des canonistes qui consacraient à la question de l'Église, de son gouvernement, de ses membres, etc., plus d'une page intéressante. Gratien aurait pu l'orienter dans cette voie; voir Landgraf, Sùnde und Trennung von der Kirche in der Frùhsclwlastik, t. v, 1930, p. 233-247.
Hugues de Saint-Victor, imité par Kobert de .Melun. avait suivi un autre ordre: c'était à la suite historique des Opéra conditionis et des Opéra restauralionis, qu'il s'était attaché, comme a une idée qui lui était chère et familière; et. si l'exécution du plan prête, dans le détail, à quelque critique, l'idée même avait quelque chose rie grandiose et assignait sa place à chacune des matières; voir Mouvement théologique, p. 115-110. Le plan de Robert fie Melun. reconstitué parle R. P. Mar-
tin d'après les mss. de Bruges et de Londres, n'avait pas la clarté de son modèle, voir art. cil. de la Revue d'hist. eccl., t. xv, 1914-1920, p. 478- 179.
Comparés aux Sententiee divinitatis de l'école nilbertine, qui ont la création du inonde et de l'homme, le péché originel, le sacramentum incarnationis, les sacrements et la Trinité, et aux Sententise de Robert le Poule dont le contenu est beaucoup moins bien ordonné P. L., t. clxxxvi, col. 639-1010 (cf. Mouvement théologique, p. 101-102 et 184, n. 4), les IV libri Sententiarum de Pierre Lombard accusent un progrès réel pour l'ordre, l'enchaînement et le contenu des divers traités. En outre, le Maître a donné au traité des fins dernières la place qu'il n'avait pas trouvée dans les autres écoles. On le voit, la suite logique des matières et un programme des questions aussi complet que possible donnent à l'œuvre de Pierre Lombard une réelle supériorité!
2° Conception d'ensemble et principe de division. ■ — A lire les premiers paragraphes du 1. 1, on serait porté aussi à louer la conception d'ensemble, qui veut unifier toutes ces matières dans une imposante synthèse : conception originale qui pouvait grouper ces matières d'une manière féconde et profonde. En réalité, ce n'est qu'un essai imparfait; le Lombard n'a pas su étreindre sa pensée et n'est pas arrivé au terme de son effort pour tout réduire à l'unité. On est loin encore du moment où le travail théologique prend conscience de son procédé, dégage sa méthode et devient une science, qui différencie nettement les choses de foi, les systématisations techniques, les interprétations et les opinions; voir Chenu, La théologie comme science au XIIIe siècle, dans les Archives d'hist. doctr. et littér. du M. A., t. n, 1927, p. 31, 33, etc. Examinons brièvement la conception encore confuse de Pierre Lombard.
La -division générale de la matière, en effet, est commandée par une formule d'Augustin, De doctrina christ., 1. I, c. il et iv, P. L., t. xxxiv, col. 19-20 : les choses dont il faut jouir, res quibus fruendum est, celles dont il faut faire usage, res quibus ulendum est, parmi lesquelles se placent celles au moyen desquelles nous arrivons à pouvoir jouir, res per quas fruimur, comme sont les vertus et les puissances de l'âme; celles qui jouissent et qui font usage, res quse fruuntur et utuntur, à savoir nous-mêmes, les hommes. Après ces res, viennent les signa; parmi ceux-ci, l'usage des uns est in significando, des autres in significando et justificando, c'est-à-dire les sacrements de l'ancienne Loi et ceux de la nouvelle, 1. I, dist. I, c. 1, 2 et 3, p. 14, 15, 18, 19, 20.
Cette division revient de temps à autre dans la trame de l'ouvrage; c'est ainsi que la doctrinf de la Trinité est introduite dès le début du 1. 1, dist. I, c. 2, avec un texte d'Augustin à l'appui, De doctrina christiana, 1. I, c. iv, et à la fin de cette même distinction, c. 3; voir p. 15 et 20. On a dit plus haut que les mêmes idées, souvent les mêmes termes, inspirés d'Augustin (ibid.), se retrouvent dans le sermon xxvi sur la Trinité. Au début du 1. IV, la même division est rappelée : his tractatis quse ad doclrinam rerum pertinent quibus fruendum est, et quibus ulendum est et quse fruuntur et utuntur, ad doctrinam signorum accedamus, avant que l'on ne passe à l'étude des sacrements. P. 745.
Mais, dans l'intervalle, on serait porté à croire que l'auteur n'a plus eu sous les yeux le même principe de division, car les introductions des 1. II et III, p. 306 et 550, ne font plus la moindre allusion soit aux res quibus fruimur, soit aux res quse fruuntur et utuntur, comme le sont les créatures humaines et les anges, l'univers et ce qu'il contient, selon sa formule du 1. I, dist. I, c. 2, p. 15, prise en partie à saint Augustin. Or, après le livre sur la Trinité, on s'attendrait à voir appliquer la même idée des res quibus fruimur au Verbe
PIERRE LOMBARD. CARACTERISTIQUES GÉNÉRALES
incarné, objet de noire amour cl (te notre culte, conformément à la même formule augustinienne. Ibid., p. l">. Au contraire, ces introductions s'inspirent de considérations logiques, très sensées du reste, qui proviennent, semble-t-il, d'autres sources, entre autres du module victorin ou abélardien et du Commentaire sur les psaumes. La lin de l'ouvrage, à propos des tins dernières, 1. IV, dist. XLIII sq., p. 994, ne contient pas non plus un mot qui rappelle la division initiale; la transition ou l'introduction est toute banale : postremo de condilione resurrectionis et modo resurgenlium... breviter disserendum est, ibid., p. 994; les quœritur ou les solet quœri, quœri potest, considerari oporlei, etc., introduisent les divers sujets. Même pour la vision béatifique, dist. XLIX, p. 1027 sq.,où s'imposait pourtant le rappel de la pensée augustinienne, il n'est plus question du principe de division, res quibus fruimur. Le traité des vertus théologales et morales, rattaché à la christologie, 1. III, dist. XXIII sq., p. 655-715, pas plus que celui des commandements, 1. III, dist. XXXVII, p. 715-734, ne contient d'allusion aux res per quas fruimur, omission d'autant plus étonnante que le Lombard avait explicitement introduit ce classement dans sa dist. I du 1. I, p. 20. La doctrine générale de la vertu, du libre arbitre et de la grâce, à propos de l'hérésie pélagienne, 1. 11, dist. XXVII, p. 444-452, ne se range pas non plus sous ce principe de division, bien que les mots uti, frËi, fructus, eussent dû fournir l'occasion à sa pensée de revenir à cette idée. En somme, l'annotateur anonyme d'Erfurt avait été plus conséquent que l'auteur, en apostillant, des courtes gloses suivantes, la petite introduction du 1. IV : (quibus fruendum) in I" libro; (quibus utendum) in II0 libro; (quœ fruuntur et uluntur) in 111° libro. Ms. 108 Amplon., fol. 215. Le Maître des Sentences a trouvé dans Augustin un texte qui lui permettait d'introduire, sous le patronage d'un grand nom, une répartition des matières qu'il avait déjà sans doute élaborée indépendamment de l'idée contenue dans sa citation. Ce n'est donc guère plus qu'un cadre extérieur qu'il a donné à l'exposé de sa doctrine; saint Thomas a fait ressortir tout autrement la fécondité qui s'en dégageait pour une synthèse solidement échafaudée, Commentarius in Senientias, 1. 1, dist. II, divisio textus, éd. de Parme, t. vi, p. 20; mais Pierre Lombard n'a pas cherché, dirait-on, à en faire l'inspiration profonde et constante de sa pensée, malgré la richesse de conception qu'il pouvait y trouver. Il semble vraiment qu'il n'a voulu y voir qu'une introduction toute superficielle à son exposé.
Comme contre-épreuve de ce qui est dit ici, on pourrait ajouter qu'un commentateur et un abréviateur de P. Lombard, qui suit de très près, jusque dans ses divisions, les grandes lignes du Livre des Sentences, a trouvé le moyen de se libérer de ce principe directif des res et des signa sans rien devoir changer à l'ordonnance de l'œuvre. A la dissertation sur les res et les signa, il a simplement substitué l'idée sommaire du symbole pseudo-athanasienQui'cumçue. Noir May. Gandulphi Bononiensis Senlentiarum libri IV, édit. J. von Walter, Vienne, 1924, p. 1. Là où Pierre Lombard avait rappelé son principe directif dans le cours de son œuvre, Gandulphe n'éprouve aucune peine à n'en plus souiller mot (p. 276 et 384-385). Cette idée de la possession et de la jouissance du bien absolu, de la Trinité et du Verbe incarné, fin suprême obtenue par la jouissance des fins partielles ou immédiates et par l'usage des ressources créées, n'a pas commandé la construction lombardienne, ni modelé d'une manière caractéristique les traits principaux de ses développements; c'est à peine si elle affleure deux ou trois fois. Le même texte, et surtout la pensée qu'il recèle, eût fourni à un Hugues de Saint-Victor, ou à un saint Bernard, une
présentation tout autrement unifiée d'une théologie intimement profonde et vivante; contentons-nous de souligner ici cette particularité, qui reviendra plus loin.
3" Révélation et raison. — Par contre, le principe théologique qui commande chez Pierre Lombard la conception même de la théologie dans la question des rapjmrts entre la révélation et la raison, lui assure un réel titre de louange, qui grandit en raison même des circonstances qui l'entourent. Que la pensée d'Abélard, plus vivement discutée que jamais, entache de rationalisme les applications du système plutôt que le système lui-même, ou que l'évolution historique de ses conceptions l'écarté de plus en plus de son rationalisme néoplatonicien initial, l'on ne peut nier qu'à la base de toutes les accusations dont Abélard est constamment l'objet et des condamnations dont il est deux fois la victime, à Soissons H121) et à Sens (1140), c'est toujours l'idée de son rationalisme qui domine chez tous ses adversaires et qui demeure attachée à sa réputation et à sa doctrine. Voir l'étude originale de J. Cottiaux, La conception de la théoloyie chez Abélard, dans Revue d'hist. ecclés., t. xxvm, 1932, p. 217-295 et 533- 551, avec les ouvrages cités p. 249, n. 4; Mouvement théologique, p. 98-106, et ouvrages cités p. 99, n. 1; Dialectique et dogme, Fcstgube zum 60. Geburtstag Clemens Râumker, 1913, dans les Retirage, Supplementband, t. i, p. 90. Pierre Lombard, au contraire, dès le prologue de ses Sentences, professe des principes très nets sur les relations entre la science et la foi. Non pas, évidemment, qu'il les ait énoncés dans une vraie synthèse théorique ni dans un exposé d'ensemble, ou qu'il ait atteint la netteté qui distinguera en ce point la théologie du xme siècle; mais, à propos d'applications diverses, il formule des déclarations qui permettent de reconstituer son idée. Cette idée est fort orthodoxe et très simple sans aucune des sinuosités que marque l'évolution d'Abélard : dès qu'il s'agit des choses de foi, la raison doit céder le pas, comme l'avaient dit Ambroise et Augustin. Prolog., p. 3; 1. III, dist. XXIII, c. 7, p. 659, etc. Il reconnaît parfaitement cependant les droits de la raison, comme il l'avait déjà fait dans ses gloses sur I Cor., ix, 18-22, P. L., t. cxci, col. 1613 C, sans les pousser aussi loin que saint Anselme, bien que ses idées en ce point s'affirment parfois avec une note à première vue paradoxale. L. III, dist. XXIV, c. 3, p. 663-665.
4° Opposition aux dialecticiens. — L'attitude intellectuelle de Pierre Lombard vis-à-vis des dialecticiens de son entourage dans les écoles, comme vis-à-vis des adversaires de toute ingérence dialectique ou métaphysique dans les sciences sacrées, est en fonction de ses idées sur la foi et la raison; elle s'accuse dès le prologue. Là aussi est tracé le programme qui préside à toute l'élaboration des Sentences. Après s'être mis en garde, à l'aide d'un long passage pris à peu près verbalement à saint Hilaire. contre les interprétations malignes, le Magister Senlentiarum veut, à la prière de ses élèves, donner un ouvrage qui se tiendra à égale distance des deux extrêmes, temperalo inter' utrumque moderamine uienles, fortement appuyé sur les textes des Pères et sans s'éloigner de leur pensée s'il lui arrive de parler personnellement, p. 2, 1 et 3; en même temps, . le volume de dimension réduite, brevi volumine, contiendra les enseignements des Pères de manière à rendre superflu le recours à de multiples ouvrages. Ibid.. p. 3. Très modéré d'expression, cet énoncé de principe se renforce, au cours des chapitres, de pas mal de déclarations contre les ratiocinatores, les elaliores où garruli ratiocinatores, les dialectici, les 'scrutatores, les argutiœ, les versutiee, etc., où l'auteur se défend de vouloir les imiter. Voir, par exemple, 1. 1, dist. U.c. 3, p. 22; dist. IV, c. 1 et 2, p. 40; dist. VII, c. 1, p. 54; dist. IX, c. 3, p. 68; dist. XLIII. c. 1, p. 263; dist. XLIV, c. 1,
PIERRE I.OMHAIin. CARACTERISTIQUES GENERALES
p. 269; I. III. dist. XXII, c. 1. p. 650, etc. Ou bien il se refuse à donner une solution personnelle, préférant demeurer dans l'indécision, par exemple : 1. I, dist. Y, e. 1. p. 49; dist. VII, e. 1. p. 55: dist. XIII, c. 3. p. 86; dist. XVI, e. 2, p. L06; dist. XIX. e. 9, p. 134; dist. XXXII, e. 0. p. 206; dist. XXXV. c. 7, p. 222; dist. XLV. e. 1. p. 271; 1. II. dist. XXVI 1, c. 10, p. 152: dist. XXXV. e. 2. p. 192-493; I. III. dist. VII, e. 3. p. 589; 1. IV, dist. XIII, e. 1 (Deus novit), p. 818; dist. XXII. c. 1. p. 888; dist. XXV, c. 1, p. 904-909, dist. XLV, e. 1, p. 1009. Les exemples des p. 55, 134; 206. 152. 589, 818. 888 sont particulièrement typiques : Pierre Lombard se dérobe, avec beaucoup de modestie du reste, au moment de donner une solution. On comprend dès lors l'appréciation attribuée au pape Innocent 111, qui. après s'être fait lire à table les Sentences du maître de Paris, violemment accusé à Rome, répondait à ces calomniateurs, au dire d'Etienne Langton : relatorem invenio, non assertorem. Glossie in historiam scholaslicam, dans le ms. Paris, lat. 14 417, fol. 156, cf. Lacombe, dans The new scholasticism, t. iv, 1930, p. 59, et Landgraf, Problèmes relatifs aux premières gloses des « Sentences », dans Recherches de thcol. anc. et méd., t. ni, 1931, p. 144. L'on a été porté à croire aussi que Pierre Lombard rapportait parfois ses propres explications sous la rubrique : quidam dicunt, comme le font d'autres après lui, tels Langton, qui le dit expressément, et le magister Martinus; voir Landgraf, article et recueils cités, p. 143-144, et Some unknoiun writings of the early scholastic period, dans The new scholaslicism, t. iv, 1930, p. 17. En tout cas, on sait la manière dont Pierre Lombard se défendait devant Jean de Cornouailles et d'autres, en opposant son asserlio, qui ne serait jamais que catholique, et son opinio. Eulogium, c. ni, P. L., t. cxcix, col. 1053 B; voir plus loin.
5° Attitude modérée. — Cette attitude intellectuelle est donc celle d'un modéré; Pierre Lombard ne veut pas être de ces novateurs qui rompent avec la tradition ou ne tiennent ses enseignements qu'en médiocre estime; partout chez lui s'accuse le souci de s'en tenir fidèlement aux données traditionnelles et il se défend de vouloir de ingenio suo praesumere. comme il reproche à d'autres de le faire. L. I, dist. IX, c. 3, p. 68; 1. III, dist. V, c. 1, p. 369; dist. IX (fin), p. 593; 1. 1, dist. XXXVII, c. 3, p. 233 et 234; 1. II, dist. XXXVI, c. 6, p. 504. Le revêtement extérieur de son œuvre trahit ce souci dès le début : il exprime très souvent sa pensée par les termes mêmes des Pères; dès son prologue, il prend à saint Hilaire des phrases entières, à peine remaniées, p. 2, et, dans la suite, il est des séries de pages consécutives qui n'ont que quelques lignes de sa plume, tout le reste est transcrit littéralement des Pères. Le glossateur de Bamberg, Pierre de Poitiers, ou un autre, avait raison de dire que la déclaration du prologue, le sicubi vox nostra insonuit, se réduisait à peu de chose. Ms. de Bamberg, Patr. 128, fol. 28. Les textes des Pères n'interviennent pas seulement comme témoignages, auctoritates ; très souvent ce sont leurs phrases mêmes qui servent d'expression aux idées de Pierre Lombard. Plus loin, à propos des sources et de la documentation patristique, on verra dans quels écrits des Pères et des écrivains ecclésiastiques Pierre Lombard a surtout puisé; on verra aussi que ce n'est pas aux seuls écrivains du passé antique qu'il a restreint ses emprunts; mais qu'il a largement puisé même chez ses contemporains au point de tomber souvent dans ce qu'on appellerait aujourd'hui le plagiat.
6° Peu de philosophie. — Il faut ajouter que ce traditionnel n'a rien d'un philosophe. C'est une faiblesse, <ar, en dogmatique, une synthèse sans philosophie est-elle possible? Mais, au moment où cette synthèse parut, celte carence fut peut-être son salut; car
l'exemple d'Abélard, de Roscelin, de Gilbert de La Porrée, et d'autres montre que le renouveau intellectuel du xii1' siècle, sans expérience ni direction ferme encore comme en connut le xuic, exposait ses principaux représentants à de singuliers écarts, qui devaient faire tort à l'orthodoxie et à la survivance de leurs systèmes.
Quoi qu'il en soit, Pierre Lombard, qui n'est séparé d'Anselme de Cantorbéry que par une seule génération et qui se nourrit constamment des livres d'Abélard, n'a rien de la pénétration philosophique du premier ni de l'acuité dialectique du second. Des philosophes de l'antiquité, il n'a pas l'air de se soucier : contraste étrange avec Abélard, dont certaines pages rappellent les préoccupations philosophico-religieuses des apologistes du ne siècle et de Clément d'Alexandrie. S'il cite Platon ou Aristote, c'est uniquement pour rejeter leurs idées sur l'origine du monde, 1. II, dist. I, c. 1 et 3, p. 307, 308. Il a comme programme ou comme mot d'ordre de ne pas s'aventurer à énoncer une pensée trop personnelle. Par moments même, il énonce un principe absolu qui semble devoir fermer la porte à toute ingérence philosophique, 1. III, dist. XXII, c. 1, p. 650, et ici c'est lui qui parle et non un de ses porteparoles habituels; car ailleurs, habituellement, pour toutes ses conceptions, il recourt au témoignage des Pères ou des écrivains ecclésiastiques.
Sa pensée se meut dans l'ambiance d'augustinisme qui caractérise son siècle; on hésite à l'appeler platonicien, bien que pour l'âme, motrice du corps, il semble bien se rallier à l'idée du platonisme; encore moins est-il aristotélicien, bien que la dialectique scolaire, qu'il n'ignore pas, lui fournisse une assez grande richesse de terminologie apparemment aristotélicienne; dans la question des universaux, il paraît se ranger plutôt du côté du réalisme, 1. I, dist. V, c. 1, p. 46; dist. XXV, c. 2, p. 159; dist. XXVIII, c. 1, p. 178; encore emploie-t-il deux fois, pour le dire, une formule d'Hilaire, De Trinit., iv, 14, mais sans nuance bien précise, et Durand a cru pouvoir en faire un nominaliste. C'est un éclectique, qui a peu élucidé ses idées philosophiques et lui-même aurait sans doute été surpris de nous voir ranger ses vagues conceptions sous les rubriques de théorie de la connaissance, ontologie, cosmologie, psychologie, théodicée et le reste. Ce lecteur assidu d'Augustin, car il l'a personnellement étudié, n'a pas su ou voulu entrer dans les voies de son maître, même en psychologie, où Hugues de Saint- Victor, si personnel et qu'il connaissait bien, lui avait cependant donné l'exemple; il prend des formules à Augustin sur l'âme, sur son origine, qu'il attribue nettement à la création, sur ses facultés, qu'ji ne distingue pas de sa substance, mais sans profiter de ses leçons pour l'analyse psychologique.
On pourrait faire une remarque du même genre à propos des principales matières philosophiques, comme substance et accident, matière et forme, personne, à propos de la Trinité ou de l'âme humaine, causalité, libre arbitre, problème du mal, etc. Habituellement aussi, il ne remonte pas jusqu'à Boèce ou Aristote, mais se contente d'emprunter ses définitions, quand il en donne, aux intermédiaires comme Hugues de Saint-Victor. On a voulu voir en lui un négateur du principe de contradiction, 1. II, dist. XXXIV, c. 5, p. 190, là où il ne fait que transcrire un texte de saint Augustin, Enchiridion, 14-15, sans nullement aller aussi loin que Pierre Damien, Opusc, xxxvi,.De divina omnipotentia, 4, 11 et 15, P. L., t. cxlv, col. 595, 612, 618. En théodicée, il n'est pas beaucoup plus que rapporteur de ce que disent Augustin ou Ambroise dans leurs preuves de l'existence de Dieu, et on ne peut pas dire qu'il ait toujours bien compris le premier, 1. I, dist. III, c. 1, p. 31, car il dissocie deux arguments qui,
l'ILRRK LOMBARD. MRTHODK DE TRAVAIL
1!jsi;
pour Augustin, n'en font qu'un; ce que les premiers' lecteurs de son livre ont souligné davantage encore en intitulant ce paragraphe : quartus modus vel ratio qua potuit Creator cognosci; cf. P. L., t. cxcn, col. 529.
Forcément, surtout dans le traité de la Trinité, 1. I, dist. II-XXXIV, par exemple dist. XIX, XX11I, etc., p. 125 sq., et dans celui de l'incarnation, I. III, dist. V-VII, p. 56G sq., il rencontre des locutions et des Concepts qui relèvent de la philosophie et que lui suggèrent les autorités dont il s'entoure, entre autres Bpèce, Augustin et Jean Damascène. Mais il se tient sur la réserve; de Boèce, il ne prend qu'un texte par traité, ce qui est déjà significatif, et de Chalcidius, qui est avec Boèce un des principaux agents de liaison entre le Moyen Age et la pensée philosophique antique, il n'a guère plus. Ses diverses descriptions de la substantia, par exemple, qu'il reprend à son Commentaire sur les psaumes, lxviïi, 1-3, voir ci-dessus, n'accusent pas une haute spéculation philosophique; et la terminologie, mal harmonisée, de ses sources occidentales et du Damascène le montre un peu dépaysé, malgré le vocabulaire de la dialectique aristotélicienne qu'il y retrouvait. Dans le traité de l'eucharistie, même attitude; la grosse question de la conversion et celle de la permanence des accidents nous montrent l'auteur peu sûr de sa pensée, fidèlement servile au libellé d'autrui et décidé à ne pas approfondir davantage, 1. IV, dist. XI, c. 1 et 2; dist. XII, c. 1, p. 802-804 et 808. Voir Espenberger, Die Philosophie des Petrus Lombardus iind ihre Slellung im xn. Jahrhundert, dans les Beitragc de Bâumker, t. ni, fasc. 5, 1901, p. 37, 45, 51, 65, 103, 119, etc.; Geyer, dans Ueberweg-Geyer, Grundriss der Geschichte der Philosophie, t. n, Berlin, 1928, p. 275.
7° Progressisme. — Malgré cela, ce modéré, ce traditionnel, ce timide, cet indécis, ce « plagiaire », si l'on veut, est au fond un progressiste. Pour le juger équitablement, il suffit de le situer dans son époque. Il se rend compte des besoins intellectuels nouveaux qu'a créés l'immense essor, excessif du reste, de la dialectique; d'autre part, il y a tout un groupe qui voudrait, par une lutte sans merci, anéantir cette tendance sous le poids de condamnations répétées. Mais le mouvement irrésistible des esprits, qui a provoqué du trouble chez beaucoup, ne peut plus être arrêté; il n'y a plus qu'à l'endiguer, le rectifier, le modérer, de manière à l'empêcher de nuire et à lui faire porter ses fruits. Voir Dialectique et dogme aux xe-xne siècles, quelques notes, dans la Festgabe... Clemens Bâumker, dans les Beitràge, Supplementband, 1913, p. 79-99. Esprit clair, qui voit les choses avec justesse, prudent et judicieux, Pierre Lombard sait démêler les tendances et leurs aboutissements, comme les moyens de les utiliser ou de les modérer.
8° Richesse d'information sur les mouvements scolaires. — Il n'est pas moins averti de tout ce qui se pense et se dit dans les milieux scolaires. Le doit-il à son sens pédagogique ou à une longue accoutumance avec le mouvement des idées scolaires? En tout cas, son livre dénote de réelles qualités pédagogiques, comme on peut le voir dans sa réflexion sur la répétition, 1. I, dist. XIX, c. 10, p. 135, et dans son habileté à soutenir l'intérêt par des formules variées d'introduction aux nouveaux problèmes et questions. Son livre est comme une mosaïque où trouvent place, rangées dans l'ordre voulu et habituellement évaluées à leur vraie valeur, toutes les doctrines, toutes les questions et toutes les explications présentées par les maîtres contemporains. C'est une des originalités de son œuvre d'avoir pu nous donner un tableau si complet des divers avis en présence : quseri solet, quidam dicunt, hic quxritur, etc. C'en est une autre, d'avoir habituellement émis une appréciation judicieuse et .trouvé son chemin dans ce dédale. Les quelques excep-
tions, dont il sera question plus loin, à propos des opinions rejetées quœ communiter non lenenlur, montrent seulement la difficulté de pareil choix et rehaussent le mérite du théologien qui, régulièrement, n'a pas laissé gauchir son jugement. Saint Bonaventure avait parfaitement reconnu ce mérite, Commentarius in Ilam librum Sententiarum, dist. XLIV, Opéra, t. Il, p. 1016. Dire que durant des siècles la théologie catholique a vécu de ce manuel, c'est dire que son auteur, malgré quelques opinions attaquables, avait habituellement fait, entre les divers avis, une sélection qui honore son sens théologique.
//. MODE DE COMPOSITION ET MATÉRIA VX. — Avant
de placer dans le cadre des opinions contemporaines quelques-uns des détails doctrinaux de cette œuvre, il faut faire connaître son mode même de composition et les matériaux qui y entrent; cela éclaire aussi l'enseignement théologique de cette époque. On pourra trouver quelques compléments à ce qui est dit ici et une application spéciale de- ces remarques aux divers chapitres sur la grâce, dans l'étude de J. Schupp, parue depuis la composition de cet article, mais qui s'appuie sur l'œuvre exégétique aussi bien que sur les Sentences, Die Gnadenlehre des Petrus Lombardus, p. 289-298.
1° Compilation. — Pierre Lombard est avant tout un compilateur; son originalité, si originalité il y a, réside exclusivement, peut-on dire, dans le choix très étendu des textes patristiques qu'il utilise et dans la sélection qu'il pratique entre les diverses opinions qu'il trouve en présence. Dans un certain nombre de cas même, où il avait à se décider, comme à propos du porrétanisme et de la simplicité divine (voir plus loin), on doit admirer chez lui les principes d'une saine théologie. Une étude approfondie de sa doctrine ne peut que lui être avantageuse de ce point de vue; de même, la judicieuse utilisation qu'il fait des formules d'autrui, de saint Augustin spécialement, pour énoncer sa pensée.
Mais, comme mode de composition, nous ne trouvons plus rien de ce qu'on appelle personnel, et cela s'explique par le jeu même des circonstances. Venant à un moment où la défiance vis-à-vis de la dialectique et l'hostilité à toute ingérence philosophique dans les sciences sacrées se justifiaient par les écarts des écoles d'Abélard et de Gilbert de La Porrée, Pierre Lombard eut l'idée de ne pas aller au delà de l'exposé des idées de la tradition représentées par les Pères, en se tenant habituellement dans une grande réserve vis-à-vis de toute initiative de pensée personnelle. C'est ainsi que nombre de pages sont un tissu de citations des écrivains ecclésiastiques, au point que, par moments, c'est par leurs mots que s'énoncent les quelques idées qui lui sont propres. Les textes pris à dix auteurs ou ouvrages différents s'enfilent l'un à l'autre avec une habileté, apparemment même avec une aisance, qui suppose une vaste lecture et une réflexion peu commune. Souvent les quelques mots, ou les incises, parfois les phrases, qui servent de ligatures entre ces panni consuti, représentent la dixième partie tout au plus du contenu d'une page; tout le reste est citations accumulées. On en trouverait des exemples frappants dans les dist. XX, XXI, XXIV, XXVI, XXVII, XXXII, XXXIV. XXXVII. XXXVIII, XLI, du 1. II, qui sont bourrées de phrases de saint Augustin. Mais, là comme ailleurs, cette utilisation des phrases d'autrui ne va pas sans une certaine autonomie de la pensée, un sens très fin de la nuance à apporter, parfois une indépendance dans l'appréciation, qui rendent très complexe l'analyse psychologique de l'auteur et font tourner habituellement celle-ci à son honneur.
2° Utilisation littérale des écrits contemporains. — Il y a plus; on vient de dire plus haut que Pierre Lombard avait collectionné en quelque sorte tous les avis
PIERRE LOMHAIil). METHODE DE TRAVAIL
contemporains émis dans les écoles et les avait classés, rangés systématiquement et appréciés. Mais, outre cela, s'il a transcrit les Pères et répété les opinions en présence, il n'a pas hésité non plus à utiliser sans scrupule les passages des livres contemporains qui concordaient avec ses idées. Deux ou trois ouvrages se présentent ainsi dans un lumineux relief, tant l'usage qu'en fait continuellement Pierre Lombard rend indubitable l'identification : usage textuel ou littéral, durant des ligues entières ou des paragraphes entiers, comme si la question tic la propriété littéraire n'existait pas a ses yeux. Ces deux ouvrages sont le De sacramentis de Hugues de Saint-Victor et la Summa Sententiarum; on doit y joindre les livres d'Abélard, auxquels il est fait aussi de nombreux emprunts. Enfin le Decretum ou la Concordia de Gratien est le grand réservoir de textes patristiques, principalement sur les sacrements (1. IV), tandis que le .Sic et non d'Abélard en fournit beaucoup pour les autres parties; on doit leur ajouter la glose de Walafrid Strabon, constamment enrichie au cours des siècles, et que le Lombard mentionne sous le nom de Strabus. Mais, régulièrement, et sauf le cas de Strabus, Pierre Lombard prend son bien où il le trouve, sans jamais le dire. C'est ainsi que le De sacramentis de Hugues de Saint-Victor et la Summa Sentenliarum sont constamment transcrits, et dans les recueils qui fournissaient les textes patristiques, comme la Concordia canonum de Gratien, les Dicta Gratiani ne sont pas moins pillés que les citations patristiques dont ceux-là sont le cadre.
L'on a pu identifier un bon nombre de passages qui se retrouvent textuellement ailleurs et que Pierre Lombard a copiés; les deux éditions des PP. franciscains de Quaracchi (Florence) en 1884 et en 1916, avec le travail de Baltzer, qui s'est beaucoup servi de la première, sont très utiles pour mettre sous les yeux le procédé de composition en mosaïque dont s'accommodait Pierre Lombard. Les notes marginales de beaucoup de mss. des Sentences témoignent de l'attention donnée par les lecteurs médiévaux à ces loci paralleli; souvent, ils parlent nettement d'emprunts, nous dirions actuellement de plagiats ; parfois, ils font même une étude qu'on serait tenté d'appeler critique, comme en contient le ms. 1206 de Troyes, et celui d'Erfurt, Amplon., in-4°, 108; mais il ne semble pas que les commentaires des théologiens aient tenu compte de ce caractère composite de l'œuvre; en tout cas, ils n'y font pas ou guère allusion. Voir Les notes marginales du « Liber Sentenliarum », dans la Revue d'hist. eccl., t. xiv, 1913, p. 512-536 et 705-719, et Landgraf, art. cit. plus haut des Recherches de théol. anc. et méd., t. il et m, 1930-1931.
3° Emprunts avec changements de mots ou de sens. — (.e procédé d'emprunts continuels, qui emprisonne peut-on dire la pensée dans l'expression d'autrui, ou tout au moins arrête son essor libre et normal, explique sans doute plus d'une faiblesse qu'on peut remarquer dans l'ordre suivi pour chaque développement et dans le traitement homogène d'une même matière. D'autre part, il exige un examen critique minutieux, si l'on veut se rendre compte de la parfaite identité — on serait porté à dire servilité — entre le copiste et son modèle. On verra plus loin que Pierre Lombard a parfois copié, en les comprenant mal, des passages d'Augustin. D'autres fois, le changement intentionnel d'un mot modifie totalement l'idée; on peut le voir pour la composition des sacrements qui de aut in rébus aut in verbis, etc., chez Hugues de Saint- Victor, devient in rébus vel in verbis dans la Summa Sentenliarum, et in rébus et in verbis chez Pierre Lombard, ce qui introduit une conception nouvelle, fortement distante de celle de Hugues. Exemple du même genre pour la définition du sacrement dès l'époque de Déranger, voir
Un chapitre dans l'histoire de la définition des sacrements au .v//e siècle, dans les Mélanges Mandonnet, t. il, Paris, 1931, p. 79-96. Autre cas encore chez Gandulphe de Bologne, par le simple changement d'un mot à propos de la caritas, non plus mater, mais forma virtutum, voir Lottin, La connexion des vertus avant saint Thomas, dans les Recherches de théol. anc. et méd., t. il, 1930, p. 22-30. Tout cela dénote chez les auteurs médiévaux quelques traits qui ne sont pas ceux du pur plagiaire, et des idées fort éloignées des nôtres sur la propriété littéraire. Sur tout ceci, avec quelques exemples à l'appui, voir Le mouvement théologique, p. 141-145. En somme, l'appréciation de Gerhoch de Heichersberg, proférée sans doute comme boutade, en 1163-1164, se montre d'une exactitude parfaite, dès qu'on veut approfondir un peu la recherche des sources : llle magister Petrus, egregius multarum et diversarum ecclesiasticarum et scholasticarum tam antiguarum guam et novarum sentenliarum colleclor, Liber de gloria et honore Filii hominis, c. xix, P. L., t. cxciv, col. 1143 D; pour la date, voir Sackur, dans Libclli de lite, t. m, p. 396. Par ses gloses sur les psaumes et sur saint Paul, Pierre Lombard s'était formé la main à ce genre de composition.
4° Mentions anonymes des avis contemporains. — Quant aux mentions des avis contemporains et des opinions scolaires, les IV libri Sentenliarum sont le recueil peut-être le plus complet du genre pour cette époque; les allusions se suivent sans discontinuer : quœri solet, hic quœrilur, hic quseri solet, quidam dicunt. L'usage, c'est vrai, en remontait plus haut; déjà la Summa Sententiarum et les Sententiœ divinitalis, celles-ci à partir du traité des sacrements surtout, avaient mentionné beaucoup des opinions en cours. Pierre Lombard renchérit encore sur ses prédécesseurs et ne-laisse sans mention, dirait-on, aucune des questions qui se débattaient alors dans les écoles. Mais, au grand désespoir des historiens et des théologiens, jamais il ne lève le voile de l'anonymat sous lequel se couvrent tous ces quidam — le ut Gandulphus du 1. IV, dist. XXIV, qui fait seul exception, est une interpolation tardive — et l'identification est souvent bien malaisée; les gloses anciennes ont commencé à éclairer quelques-unes de ces énigmes et il y a certain espoir que ces résultats s'élargissent encore. Vers le dernier quart du xne siècle, les glossateurs de Gratien sont moins laconiques; Etienne Langton, Pierre le Chantre, Robert de Courson et quelques anonymes, nous livrent un bon nombre de renseignements anecdotiques, que mettent au jour les travaux de Landgraf, Lacombe, etc., et vers la fin du xnr3 siècle comme au xive, quelques auteurs les imitent, ce qui est de précieux Recours pour l'histoire de la théologie. Mais Pierre Lombard, comme la plupart de ses contemporains, est désespérément discret. .S'occupait-il seulement des idées, sans se soucier de perpétuer le nom de leurs protagonistes? On a voulu donner cette caractéristique aux penseurs du xme siècle, ce qui n'est pas toujours exact; elle cause, en tout cas, de fréquentes déceptions à l'historien, quel que soit le mobile qui commande leur silence.
5° L'expression « quidam dicunt ». - - Faudrait-il ajouter, comme particularité de ce mode de composition, que Pierre Lombard aurait voulu se désigner luimême, ou mieux dérober son identité, sous cette vague formule de quidam dicunt? Récemment, on a été amené à le croire par la constatation qu'on a faite de ce procédé chez Etienne Langton, peut-être chez l 'ierre de Poitiers déjà; Etienne Langton dit cyniquement qu'il recourt à ce subterfuge pour n'être pas ensuite accusé d'inexactitude ou d'erreur, voir Landgraf, article cité plus loin des Recherches de théol. anc. et méd.. t. il, 1930, p. 82; t. m, 1931, p. 144. Rien ne justifie jusqu'ici cette interprétation pour le cas de Pierre