PIE M KI-: LOMHAKI). METHODE DE TRAVAIL
Lombard. Au contraire, on pourra voir dans les listes des opinions in quibus Magister non tenetur, qu'il s'est plus d'une lois aventuré à énoncer ries thèses contestables, cl d'autres fois il avouait sans détour son impuissance à trouver une solution acceptable, voir col. 1983; dans ces conditions, on ne voit pas trop pourquoi en d'autres cas il aurait voulu se dérober sous l'anonymat, comme quarante ou cinquante ans plus tard l'a fait Langton.
6° Sources patristiques. — Composés à l'aide de matériaux multiples, les IV libri Sententiarum soulèvent tout de suite une question : à quelles sources patristiques s'est alimentée la pensée théologique de Pierre Lombard? Comme premier résultat, simple affaire de statistique, on-peut dire que les écrivains anténicéens n'ont guère été utilisés par le Magister Sententiarum, pas même Tertullien ou Irénée, qu'on connaissait encore à l'époque carolingienne; même Cyprien, dont l'Occident possède une cinquantaine de mss. antérieurs au xme siècle, et qui avait été mis si abondamment à contribution dans les controverses des investitures, n'intervient que quatre fois; Hermas, dont les traductions latines figurent une vingtaine de fois au moins dans les bibliothèques médiévales, n'est représenté que par un seul texte, sur le divorce; encore est-il dû à une mauvaise transcription des collections canoniques d'Yves de Chartres, de Gratien et d'autres, qui sont, avec le Sic et non d'Abélard et la Glossa ordinaria de Walafrid Strabon (Slrabus), les grands pourvoyeurs de textes patristiques pour les Sentences. C'est ainsi qu'Origène arrive à figurer une dizaine de fois, et Jean Chrysostome, à peu près deux fois autant, l'un et l'autre grâce à la Glossa; tandis qu'Isidore de Séville n'est représenté par aucun passage qui ne soit déjà dans le Sic et non d'Abélard. Les Carolingiens comme Bède, Alcuin, Paschase Radbert et Haymon d'Halberstadt, quels que soient les titres d'authenticité de son œuvre, ont chance d'avoir été utilisés directement; on peut le croire aussi pour saint Ambroise, peut-être pour saint Jérôme, et pour Grégoire le Grand, mais il ne faudrait pas trop pousser l'affirmation. De l'Orient grec, nous trouvons le pseudo-Denis deux fois, saint Athanase, Hésychius, Didyme et saint Cyrille d'Alexandrie, chacun une fois, tous grâce aux recueils exégétiques. Par contre, Jean Damascène fait son entrée dans la théologie occidentale grâce à l'initiative toute personnelle de Pierre. Lombard, avec à peu près une trentaine de textes trinitaires ou christologiques ; mais ce qui est dit ailleurs suffit pour montrer que la pensée même de Pierre Lombard n'a pas pu s'inspirer beaucoup de l'œuvre du saint Thomas de l'Orient.
Par contre, la lecture de saint Hilaire doit avoir beaucoup aidé à la composition des IV libri Sententiarum, mais dans les chapitres sur la Trinité presque exclusivement; et, d'autre part, l'abondante documentation augustinienne qui caractérise les Sentences dans chacune des parties dénote, à coup sûr, une connaissance personnelle de l'œuvre d'Augustin, représentée par une bonne soixantaine d'ouvrages, plus une dizaine d'apocryphes. Le nombre des citations authentiques atteint plus d'un millier, c'est-à-dire plus de treize fois la part d'Hilaire lequel, avec un peu plus de quatre-vingts textes, est le Père latin le plus avantagé après saint Augustin. D'une manière générale, la pensée et l'inspiration sont augustiniennes pour tout l'ensemble de l'ouvrage et on a pu dire que c'est une œuvre augustinienne. Mais, si l'on compare la façon d'Hugues de Saint- Victor, intérieure et profonde, à la manière beaucoup plus gauche et un peu artificielle des Sentences, on n'hésitera pas un instant à reconnaître à la conception victorine une supériorité de fond beaucoup plus constamment proche que l'autre de la vraie
pensée augustinienne. Pour tout ceci, voir Le mouvement théologique, p. 1 13-1 18; /;'/* marge des catalogues des bibliothèques médiévales, dans les Miscellanea Francesco Ehrle, t. v, 1924, p. 342-348; ■). Annat.Pierre Lombard et ses sources patristiques, dans Bulletin de litt. ecclés., 1906, p. 84-95; F. Cavallera, Saint Augustin et le Livre des Sentences de Pierre Lombard, dans Archives de philosophie, t. vu. 2e part., 1930, p. 186 [438J-199 [451].
7° Argument patristique. — L'utilisation des Pères, on devrait dire plutôt des textes patristiques, appellerait une autre question. Quelle est la nature de l'argument patristique chez Pierre Lombard? Qu'est-ce que Vauctoritas pour lui :'t dans l'argument de tradition? Il n'y a pas lieu de restreindre la question à Pierre Lombard et, par suite, c'est ailleurs qu'il faut la traiter. Disons seulement que Pierre Lombard recourt fréquemment à la tradition d'une manière générale, mais, habituellement, le recours à Vauctoritas n'est pas ce qu'on peut strictement appeler l'argument de tradition; c'est l'argument d'autorité entendu dans le sens spécial de la méthodique médiévale. L'auctorilas n'est pas limitée aux seuls auteurs inspirés, ni aux seuls Pères de l'Église: même des profanes comme Platon, Aristote, Cicéron, Boèce, peuvent entrer dans le canon des autorités et alors ils passent au rang des auteurs authentici, dont les énoncés robur auctoritatis habent, tandis que dans un degré inférieur, celui des magislri, leurs énoncés ne sont que des verba magistralia; cf. saint Thomas. Sum. theol., Ila-II*, q. v, a. 1, ad lum. On a même cru que, pour Gandulphe de Bologne, Pierre Lombard était une auctoritas; mais cette interprétation, admise aussi par l'éditeur von "Walter, ne peut être acceptée. Voir J. de Blic, .Sur la récente édition de Gandulphe de Bologne : Pierre Lombard est-il pour Gandulphe une « auctoritas » ? dans Recherches de science religieuse, t. xvi, 1926, p. 407-415.
Cette méthodique des auctoritates se caractérise aussi par une note conciliatrice entre les autorités, qu'il y a lieu de signaler brièvement: car Pierre Lombard, ici encore une fois disciple d'Abélard, se montre en conformité d'idées avec les tendances de son époque et la règle des eadem verba in diversis significationibus, préconisée par Abélard (Sic et non, prologue, P. L., t. clxxviii, col. 1344 D), exerce une influence durable sur toute la présentation médiévale de l'argument patristique. Pour écarter les divergences, au moins apparentes, qui mettent en opposition les textes apportés comme auctoritates, Abélard avait codifié quelques règles, au début de son Sic et non, qui complétaient les essais tentés jusque-là dans ce sens par des canonistes ou des théologiens. La dialectique y avait sa part, mais surtout un certain nombre de remarques herméneutiques, dont quelques-unes préludent de loin à ce qu'on appelle aujourd'hui la sémantique. Pierre Lombard, comme Gratien de Bologne, suit la même voie; on peut le constater dès le début de son œuvre; il « détermine » le sens conciliateur entre les textes divergents, quœ sibi contradicere videntur sic determinamus, 1. I, dist. I, c. 3, p. 16, repugnantiam auctoritalum de medio eximere cupientes dicimus, ibid., p. 19, etc. Mais l'on ne peut manquer d'ajouter que les règles d'Abélard, qui ne sont au fond que des principes de bon sens, furent souvent mal appliquées et que Pierre Lombard en donna des exemples fâcheux; ce en quoi il ne fut ni le premier, ni le dernier. Lui, comme presque tous les autres, il se contenta de trouver divers sens possibles, dont un au moins satisfit aux exigences de la conciliation : mais, une fois trouvé ce sens, le contrôle de l'hypothèse explicative par la recherche de la vraie pensée de l'auteur analysé n'entrait habituellement plus dans les préoccupations; c'est la faiblesse trop réquente de l'interprétation médiévale des
PIERRE LOMBARD. DOCTRINES
textes. Sur tout ceci, l'on peut voir le Mouvement théologique, p. 317 mi., p. 331-338.
///. détail dbs doctrines. 11 est temps maintenant de passer en revue rapidement le détail (Us doctrines de l'œuvre lombàrdienne et, pour les mieux apprécier, de les placer dans le cadre des opinions contemporaines. Mais il faudra se restreindre à quelques matières particulières, car il serait prématuré de donner ici une étude complète de la pensée de Pierre Lombard sur chacune des grandes doctrines et des théories exposées dans le Livre des Sentences. Les travaux monographiques n'ont pas encore été pousses assez loin pour que cette enquête puisse être pleinement satisfaisante. Mais il y a avantage à dégager sur quelques points précis renseignement et la position du Maître.
1° Livre I. — La doctrine trinitairc de Pierre Lombard vient tout au début de son ouvrage, comme chez la plupart des auteurs de son temps, de ceux au moins qui ont fortement subi l'ascendant d'Abélard, car le De sacramentis de Hugues de Saint- Victor et les Sententiiv divinitatis de l'école porrétaine la placent plus loin. L'extension qui est donnée à ce traité se ressent de la même influence, semble-t-il; il occupe un cinquième au moins de tout l'ouvrage, 1. I, dist. I-XXXV, p. 4-219, tandis que l'école d'Anselme de Laon développait beaucoup moins la partie qui traite de Dieu et des personnes divines. L'ordre suivi est moins satisfaisant et n'a rien de la belle ordonnance des deux Sommes de saint Thomas. On serait porté à croire que, fortement imprégné des idées de saint Augustin, le Maître va suivre la marche du docteur d'Hippone. En fait, il n'en est point ainsi : il prend les textes d'Augustin à divers livres à la fois; souvent, il revient sur ses pas et « l'ordonnance » suivant laquelle il classe les sentences ne permet guère de suivre le fil des théories, mais semble surtout « destinée à grouper ensemble des textes parallèles puisés çà et là dans ses œuvres ». On pourrait cependant, avec un peu de bonne volonté, retrouver un essai de classement entre la Trinité in fieri et la Trinité in esse; Robert de Melun est moins satisfaisant de ce point de vue de l'ordonnance, il mêle trop aussi le De Deo uno et le De Deo trino.
Parmi les particularités à relever dans ces longs développements de trente-quatre distinctions, il y a d'abord à noter que, contrairement à Hugues de Saint- Victor, dont le traité s'ouvrait par la théorie des « vestiges », Pierre Lombard commence, comme la Summu Senlentiarum, par l'unité divine. C'est à l'Écriture qu'il fait profession de vouloir prendre ses premières démonstrations, et le début de son traité ne manque pas d'une certaine solennité, rehaussée d'ailleurs par des textes significatifs d'Augustin, pour inculquer la vraie marche à suivre si l'on veut procéder catholiquement. La théorie des « vestiges » y a sa place; aussitôt après, l'utilisation du per ea quee jacta sunt, Rom., i, 20, pour la connaissance de Dieu en général, dist. III, c. 1, p. 30-31, le même texte est commenté par rapport à la Trinité; puis, à la suite d'Augustin, l'âme humaine avec ses trois facultés, mémoire, intelligence, volonté, dist. III, c. 2 sq., p. 33-39, est le principal élément de la théorie des vestiges, avec des restrictions, du reste prises en partie d'Augustin et qui ne négligent pas les dissemblances. Ibid., p. 36. On sent que l'auteur a conscience d'avoir des adversaires et qu'il ne veut pas s'aventurer sur ce terrain sans être couvert par d'augustes défenseurs. Les idées des porrétains devaient en effet se manifester dans l'attaque de l'anonyme de Grenoble, Liber de vera philosophia, qui peu après visait a la fois la Summa Senlentiarum et Pierre Lombard (<f. P. I-'ournier, Études sur Joachim de Flore, Paris, 1909, p. 68-7 1 ) : cet auteur niait la valeur des « vestiges », tandis que les Sententiae divinitatis, un autre ouvrage por-
rétain, se ((intentait de ne pas en parler, et donnait a la révélation tout ce qu'il enlevai! a la raison pour la preuve de la simplicité divine.
La preuve de l'existence de Dieu, traitée d'une façon très sommaire, dist. III, c. l,p. 31, et dont une citation d'Augustin, De civit.Dei, VIII, vi, /'. /.., t. xi.i, col. 231, fait presque tous les frais, contraste avec les développements que lui donne un contemporain, Clarembauld d'Arras, qui écrit son Expositio super librum Boclhii de Trinitate la même année à peu près que Pierre Lombard et qui expose même avec ampleur la preuve par le mouvement, dont le Magisler se contentait de faire simplement mention à la suite d'Augustin. Voir G. Grùnwald, Geschichte der Gollesbeweise im M. A., dans les Beitrùgc de Bâumker. t. vi, fasc. 3, Munster, 1907, p. 44 sq. ; G. Jansen, Der Kommenlar des Clarembaldus von Arras, Breslau, 1926, p. 98-99 et 83*-85*.
Les appuis tirés de l'Ancien Testament en faveur de la révélation de la Trinité dans l'ancienne Loi et que Pierre Lombard accumule dans la dist. II, c. 4, p. 25- 28, à la suite d'Abélard, Theologia christiana, i. 3, sont ceux qui reviendront dans toute la théologie médiévale, jusqu'à ce que les vues de Tostat, De beatissimu Trinitate, Opuscula, dans les Opéra, t. xu, p. 1-4, qui combat les thèses contraires de Raymond Martin, Pugio fidei, Leipzig, 1687, 1. III, dist. I, p. 490-501, reprises ensuite par Suarez, De Trinitate, i, 10, obtiennent en fin de compte, avec quelques restrictions, l'adhésion de la plupart des théologiens de nos jours. Le texte des « trois témoins », I Joa., v, 7, est invoqué parmi les témoignages du Nouveau Testament, mais pas en premier lieu. Dist. II, c. 5, p. 29. Signalons encore à l'attention l'argumentation de Pierre Lombard pour l'absolue simplicité de la nature divine, dist'. III, c. 3, p. 38 sq., avec le parallèle, un peu plus court, qui se trouve dans la Summa Sententiarum, tract. I, c. 4, P. L., t. clxxvi, col. 47 C; ce qui devait lui valoir l'opposition de l'école porrétaine, dont il avait bien saisi le côté faible, et finalement l'approbation du concile de 1215. Sur la discussion doctrinale, question chronologique à part, voir Chossat, op. cit., p. 92 sq., p. 135-136.
Il faudrait du reste suivre pas à pas Pierre Lombard dans chacune des questions pour reconstituer toutes les discussions scolaires de son époque; telles, par exemple, les dist. IV et V, p. 39 et 42, qui discutent Ta fameuse question du rôle actif de l'essence dans la génération du Fils, utrum essentiel genuerit essentiam, discussion célèbre où s'était déjà distingué Lotulphe de Novare contre Abélard, où Richard de Saint-Victor prendra, avec une nouvelle définition de la personne, une position différente de celle de Pierre Lombard. Voir, sur cette question et la portée de la condamnation du concile de 1215 contre Joachim de Flore, Th. de Régnon, Études de théologie positive sur la sainte Trinité, IIe série, Paris, 1892, p. 245-2£6; Petau, Dogmata theologica, De Trinit., vi, 10 sq.; Ceillier, Histoire des auteurs ecclés., t. xxn, p. 158, et t. xxiu, p. 17-18. Il en va de même pour reconstituer toute la marche qu'a suivie l'élaboration du traité de la Trinité au xne siècle; chaque question à peu près ferait remarquer dans quelle mesure un progrès, un complément, une précision de détail est apportée par le Maître des Sentences ou tout au moins sanctionnée par son autorité, comme pour les propriétés des personnes, les notions, les relations, etc. Voir Schmaus, Der « Liber propugnatorius » des Thomas Anglicus und die Lehrunlerschiede zwischen Thomas von Aquin und Scotus, dans les Beitrâge de Paumker, t. xxix, 1930, p. 18, 386, etc.
Contentons-nous de noter encore la dist. XI, p. 79- 81, à propos de la procession du Saint-Esprit et de l'harmonie de croyance entre (,rccs et Latins: mais
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Pierre Lombard l'appuie, non pas sur l'analyse de la formule grecque a Paire per Filium, mais sur l'expression Spiritus Filii et l'apport de quelques textes, dont plusieurs apocryphes; ici encore, AhélanI lui servait de modèle. P. L.. I. clxxvhi, col. 1303.
La théologie du Saint-Esprit, très développée dans le Livre des Sentences, où elle prend plus de dix distinctions, X-XIX, et ensuite passim. appellerait plus d'une étude; Pierre Lombard y soulève beaucoup de questions, y avoue plus d'une fois son ignorance, comme à propos de la nature de la « notion » du l'ère cl du Fils, principe du Saint-Esprit: Yunica spiratio que consacrera le IIe concile de Lyon en 1274, Dcnzinger, n. 460, lui est encore inconnue. Dist. XXIX, c. 4. Faisons remarquer encore l'importante et intéressante question de l'habitation du Saint-Esprit en nous et de l'identification du Saint-Esprit avec notre amour de Dieu et du prochain. Dist. XVII, p. 106 sq. Objet de diseussions fréquentes dans les traités anciens et modernes de théologie, comme dans nos manuels contemporains, la doctrine de Pierre Lombard a suscité beaucoup d'intérêt; l'étude de ses sources, pour un avis si original, a commencé à attirer l'attention. Cette étude, qui en grande partie est encore à faire, aboutirait vraisemblablement à dire que la peiisée de Pierre Lombard s'est petit à petit formée au contact des textes de saint Augustin, dont elle a plus ou moins forcé ou déformé la portée, et cela entre la composition du commentaire sur saint Paul et celle des Sentences. Les sources grecques seraient sans doute à écarter, tout attirantes qu'elles soient à première vue. S'est-il inspiré de quelques brefs énoncés de Cassien, du moine Candidus, de Paschase Radbert? ou aussi de quelques contemporains? Toujours est-il qu'à la manière dont il parle et se défend, on sent qu'il a rencontré une opposition, qu'après lui, en dépit de quelques adhésions enthousiastes comme celle de Bandinus, ont vigoureusement renforcée Gandulphc et Simon de Tournai, et que, bientôt, l'ensemble des théologiens allait rendre définitivement triomphante. Voir J. Schupp, Die Gnadenlehre des Pelrus Lombardus, p. 21G-242, et les articles mentionnés dans notre bibliographie, études spéciales.
L'enseignement d'Augustin, du reste, est partout à la base de la doctrine lombardienne, aussi bien à propos du sens absolu qu'il est porté à donner au mot persona, dist. XXV, c. 1-3, p. 156-163, que pour l'interprétation psychologique de la Trinité, qu'il lègue à tout le Moyen Age, et pour les autres problèmes trinitaires. Parfois, il lui arrive de compléter ou d'interpréter heureusement le Maître, par exemple dist. VII, c. 1, p. 55, à propos du texte Contra Maximinum : neque non potuit sed non oportuit; mais une étude des sources très minutieuse serait indispensable pour être sûr que ce titre de gloire ne revient pas à un autre de ses modèles. Voir Schmaus, Die psychologische Trinitàtslelire des heil. Augustinus, dans Mùnsterische Beitreige zur Théologie" t. xi. Munster, 1927, p. 144, 149, 148, 119, etc. Pour tout l'ensemble de la doctrine trinitaire, il est surprenant que le Maître des Sentences n'ait utilisé Jean Damascène que dans la seconde moitié de son traité, à partir de la dist. XIX. On s'étonne aussi qu'il n'ait pas plus recouru directement à Boèce, qu'il ne cite guère, et aux conciles de Tolède, si étonnamment nourris et si riches en exposés trinitaires, dont il n'invoque que deux fois le témoignage et cela à propos de l'incarnation, 1. III, dist. V, c. 1, p. 567, et pas à propos de la Trinité. Son attitude dans la question de la distinction numérique des personnes, dist. XIX, c. 10, p. 135, se rapproche de celle de Clarembauld d'Arras, op. cit., p. 51*, contre la théorie de Gilbert de La Porrée, ibid., p. 133; la solution pour la persona. dist. XXIV et XXV, p. 154, 160-163,
entendue dans le sens de subsislentia, liyposlasis chez les Grecs, contre les porrétains, est devenue classique. Voir Chossat, op. cit., p. 136-139.
Dans les dernières distinctions du 1. I qui traitent de diverses matières du De Deo uno, on remarquera les idées sur la prédestination, qui pourraient être mieux groupées et mieux étreintes. Dist. XXXV, c. 1 et 7; dist. XL. et passim; dist. XLYI, XL\ II, p. 220, 2 19,278,287, etc. (.'est plutôt une juxtaposition de sentences qu'un exposé systématiquement construit; voir plus loin, à propos de la grâce. A mentionner encore, comme exemple de rectitude théologique, l'opposition à l'optimisme abélardien. Dist. XLIII, p. 263. Mais ici, encore une fois, comme en maint autre endroit, les guides du Lombard, à savoir Hugues de Saint-Victor et l'auteur de la Summa Sententiarum, dont le Magister Sententiarum copie la pensée et habituellement l'expression, peuvent revendiquer pour eux le principal mérite de ces énoncés.
2° Livre II. — Cette analyse théologique du Ier livre, toute fragmentaire qu'elle soit, a permis d'apprécier le genre de Pierre Lombard et son attitude dans les questions doctrinales du moment. Dans le IIe livre, il y aurait aussi pas mal de choses à relever, à propos de la création, voir ici, t. m, col. 2082, de l'angélologie, t. i, col. 1223-1227 et 2143, de l'œuvre des six jours, t. vi, col. 2339, de l'âme et de l'anthropologie, t. i, col. 1006, du péché originel, de la grâce et du péché. Signalons la circonspection du Magister à propos de la complète incorporéité des anges, dist. VIII, c. 1, p. 340-341, qui répond à l'attitude qu'il a prise dès le livre I, dist. VIII, c. 4, p. 61-62; elle s'explique du reste facilement par la réaction de Gilbert de La Porrée contre le mouvement commencé sous Anselme de Laon et Hugues de Saint-Victor en faveur de la simplicité de la nature angélique. Voir Lottin, La composition hijlémorphique des substances spirituelles, dans Revue nco-scolastique, t. xxxiv, 1932, p. 22-24. Mentionnons encore son affirmation à propos de l'ange gardien, dist. XI, c. 1, p. 353-355; la netteté de sa réponse à propos de la création de l'âme, dist. XVII, c. 1, p.- 382-383, appuyée du reste sur le De Genesi ad littéraux d'Augustin, et qu'il faudrait rapprocher de la dist. XXXI, p. 468, sur la transmission du péché originel ; les questions relatives à la prévision de la chute et qui auraient pu venir plus haut avec la prédestination, dist. XXIII, c. 7, p. 416-417, et dist. XXXII, c. 6, p. 478; et surtout le grand traité du péché originel, dist. XXX-XXXIII, p. 460-487, avec les dist. XXI- XXIII, p. 403-419, qui traitent de la chute d'Adam. Pierre Lombard se rallie à l'idée d'Augustin, qui domine d'ailleurs toute la préscolastique, et qui fait consister le péché originel dans la concupiscence coupable. Sans se ranger avec Abélard pour le debitum pœnœ œternœ, il se tient aussi éloigné de saint Anselme qui, le premier, introduit l'idée de la privation de la justice originelle, voir Espenberger, Die Elemente der Erbsùnde nach Augustin und der Frùhscholastik, dans les Forschungen zur christlichen Literqtur-und Dogmengeschichtc, t. v, fasc. 1, Mayence, 1905, p. 58, 85, etc., 126-137, 183, etc.; c'est au xme siècle qu'est réservé le grand progrès en ce point, entrevu ou esquissé par saint Anselme; voir aussi R.-M. Martin, O. P., Les idées de Robert de Melun sur le péché originel, dans Revue des sciences philosophiques et théologiques. t. vu, 1913, p. 700-725, surtout 723-725.
L'importante question de la grâce, avec celle du libre arbitre, dist. XXV, est rattachée à la chute d'Adam. Dist. XXIV, XXVI-XXIX, p. 419-460. L'auteur ne traite là que de ce que nous appelons la grâce actuelle; il y a quelques allusions à la grâce sanctifiante en somme, moins le nom, dans ce qui se rencontre à propos de la charité et de l'habitation du Saint-Esprit, au 1. I
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ou au I. III. Mais d'autres parties des Sentences contiennent aussi des questions relatives à la grâce, comme à propos de la grâce donnée aux anges, 1. II, dist. II- VII surtout, de la fin surnaturelle, 1. I, dist. I, 1. II, dist. I. 1. IV, dist. XLIX, de la prédestination, réprobation et prescience, 1. I, dist. XL, XLI et XXXVIII, du premier homme au paradis, 1. II, dist. XVI sq., surtout XIX-XXIII, de la chute originelle et de ses suites, 1. II. dist. XXX-XXXIII, du péché, dist. XXXVI, etc., de la justification, du mérite, des vertus, des dons, des degrés préparatoires, de leur connexion, etc., de l'application par les sacrements, etc., 1. III, dist. XVIII, etc., XXIII, XXVII, XXXI-XXXVI, 1. IV. dist. IV, XIV-XXI, etc., où l'on trouvera diverses contributions souvent importantes. On pourra y joindre, pour s'éclairer, un grand nombre de passages de l'œuvre exégétique, surtout du commentaire sur saint Paul, qui aide à mieux connaître l'idée de Pierre Lombard, à retrouver les sources et l'évolution de sa pensée et à suivre les progrès de sa doctrine. Le travail déjà cité de Schupp a abondamment utilisé ces Collectanea. Mais il faudra distinguer entre les citations et le texte personnel du Lombard et ne pas oublier que la pensée théologique du Magister s'est principalement et finalement énoncée dans ses Sentences, qu'elle s'y montre plus claire et plus fixée et que c'est par là qu'elle a surtout influencé l'enseignement universitaire médiéval. Cette pensée, qui a exploité, trop exclusivement peut-être, une des caractéristiques d'Augustin, est beaucoup plus empirique et psychologique, a-t-on dit, que métaphysique; d'instinct à peu près plutôt que par une marche spéculative, il arrive à saisir la vraie note. Insuffisance du plan, manque de vue d'ensemble, terminologie laborieuse, réserves ou réticences trop fréquentes, exégèse fourvoyée par l'allégorisme, tels sont les reproches qu'on peut faire à son exposé, malgré ses progrès sur le commentaire de saint Paul. Par suite, il laisse beaucoup encore à faire à ses successeurs : nature et surnaturel, essence de la grâce, grâce actuelle et habituelle, suites du péché originel, corollaires de la justification, espèces du mérite, etc., mais surtout la synthèse de la construction et ses fondements métaphysiques. Mais il a montré son sens théologique en dégageant, habituellement avec netteté, les principales positions catholiques et en rejetant avec la plus grande énergie, grâce à un coup d'œil qui accuse une réelle pénétration, les idées erronées d'Abélard ou celles des gilbertins ainsi que leurs suites ou leurs prémisses. Sur tout ceci on peut voir la forte étude déjà citée de Schupp, passim, conclusion, p. 287-289, 298-302.
Pierre s'inspire beaucoup d'Augustin, de la Summa Sententittrani et d'Hugues de Saint-Victor. S'il a été initiateur en introduisant certaines considérations dans le courant scolaire grâce à son Commentaire sur Paul, voir Landgraf, Studien zur Erkenntnis des Uebernalùrliclien in der Frùhscholastik, dans Scholaslik, t. iv, 1929, p. 11, 17, il faut reconnaître qu'il ne pénètre pas le problème de la conciliation entre la grâce et la liberté. Son contemporain, Robert de Melun, a des idées beaucoup plus nettes et tranchées ;dom Mathoud, qui avait songé à éditer l'œuvre, le faisait déjà remarquer; voir sa note à propos des sentences de Robert le Poule dans /'. L.. t. clxxxvi, col. 1015 C, et R. Martin, O. P.. L'oeuvre théologique de Robert de Melun, dans la Reime d'hist. ecclés., t. xv, 1914-1920, p. 480-481. Sur ces mêmes matières de la grâce, du mérite, etc., la comparaison avec d'autres auteurs de la préscolastique montre que Pierre Lombard est loin d'être complet et n'est pas toujours net. Landgraf, Die Vorbereitung auf die Rechlferligung und die Eingiessung der heiligmachenden Gnade in der Frùhscholastik, dans Scholastik, t. vi, 1931, p. 65 sq., 483 sq., 355 sq., etc.
A propos du libre arbitre, dist. XXIV, c. I, p. 119, et dist. XXV. c. 1-9, p. 428-436, on remarquera sa définition prise, sans le dire, à Boèce, sans doute par l'intermédiaire d'Abélard, la manière dont il conçoit la liberté en Dieu et les quatre stades ou états de la liberté avant ou après la chute; ce qui est pris directement à la Summa Sententiarum, III, 9. Mais, avant cela, dist. XX IV, c. 3, p. 421, il avait donné une autre définition, qui s'inspire des Sentcnti;e divinitatis et se ressent de la condamnation de Sens en 1 140; il s'essaie. pas toujours avec succès, à harmoniser des inspirations diverses prises à Abélard, au Victorin et à la Summa Sententiarum. Voir O. Lottin, Les définitions du libre arbitre au XIIe siècle, dans Revue thomiste, nouv. série. t. x, 1927, p. 118-120.
La fin du 1. II contient un certain nombre de doctrines dont le développement, au xne siècle et ensuite, soulève actuellement pas mal d'intérêt. Signalons la théorie de Pierre Lombard des mouvements premiers de l'appétit sensitif, dist. XXIV, c. 4, 9-10, p. 421- 427; sa solution sévère appuyée apparemment sur Augustin, ou plutôt encadrée de phrases d'Augustin, sera prise tout un temps pour celle même du docteur d'Hippone. Voir O. Lottin, La doctrine morale des mouvements premiers de l'appétit sensiti/ aux .XIIe et XIIIe s., dans les Archives d'hist. doctr. et litt. du Moyen Age, t. vi, 1932, p. 51 sq. ; Th. Deman, Le péché de sensualité, dans les Mélanges Mandonnet, t. i, Paris, 1930, p. 265-283.
Sa théorie sur le péché véniel et la différenciation entre le péché véniel et le péché mortel, prend pour base les diverses puissances de l'âme (comment les distingue-t-il et dans laquelle des deux catégories de Jean de Salisbury, Metalogicus, iv, 9, P. L., t. cxcix, col. 922 A, se place-t-il? Il n'est pas aisé de le démêler, si on'rapproche de cette dist. XXIV, la dist. III, c. 2, du 1. I, p. 33-35). II admet et précise la solution classique du xne siècle : le péché véniel et le péché mortel se différencient d'après la puissance de l'âme où chacun a son siège. Voir Landgraf, Das Wesen der lasslichen Sùnde in der Scholastik bis Thomas von Aquin, Ramberg, 1923, p. 26-27 et passim.
A propos de cette classification des puissances de l'âme, dist. XXIV, c. 3-5, p. 421-422, Pierre Lombard ne connaît rien de l'analyse faite par le Damascène dans le De fide orthodoxa, du processus psychologique de l'acte humain, et il faudra attendre jusqu'à Hugues de Saint-Cher pour que la scolastique s'en inspire. Voir O. Lottin, La psychologie de l'acte humain chez saint Jean Damascène et les théologiens du XIIIe siècle occidental, dans la Revue thomiste, nouv. série, t. xiv, 1931 , p. 636-637 et 658-659. •
Le traité du péché actuel et celui de la moralité des actes en général, rattaché au péché depuis Abélard, donne lieu à quelques constatations intéressantes, dist. XXXIV sq., qui montrent le rôle de Pierre Lombard dans l'évolution des doctrines, notamment dans son opposition à Abélard à propos de l'intention et de l'acte extérieur, comme aussi sa place, bien minime, dans la préparation du traité de la syndérèse, scintilla rationis, dist. XXXIX, c. 3, p. 517, qui sera élaboré par ses disciples, Pierre de Poitiers et d'autres, Philippe de Grève, etc. Voir Lottin, Les éléments de la moralité des actes dans les écoles avant saint Thomas, Les premiers linéaments du traité de la syndérèse au Moyen Age, Le fondateur du traité de la syndérèse au Moyen Age, dans la Revue néo-scolastique, t. xxiv, 1922, p. 25 sq., 32-36 et 62-65; t. xxvi, 1926, p. 422-425, et t. xxvn, 1927, p. 197, etc.
3° Livre LU. - — Ce livre, qui comprend surtout la christologie, prêteà des remarques non moins suggestives. Pour ne pas prolonger cette revue, signalons seulement quelques points, et d'abord, l'emploi beau-
PIKKKK LOMBARD. DOCTRI.N KS
coup plus fréquent de l'œuvre du Damascène, qui figure en christologie avec une vingtaine de citations, tandis que le traité de la Trinité n'en avait que huit. Voir Mouvement théologique, p. 241. .Mais cela ne veut pas dire que Pierre Lombard se soit imprégné de la mentalité grecque de son modèle OU qu'il se soit assimilé profondément les conceptions damascéniennes, comme on peut le constater par exemple chez saint Thomas à propos de certains ouvrages de saint Cyrille ou de .Jean Damascène. Voir J. Backes, Die Christologie des heil. Thomas und die griechischen Kirchenvater, dans les Forschungen zur christlichen Literaturund Dogmengeschichte, t. xvn, fasc. 3-4, Paderborn, 1931, p. 123, 127 sq. La part de saint Augustin, qui n'a pas écrit d'ouvrage spécial sur la christologie, n!a plus, évidemment, la même prépondérance que dans les trois autres livres.
Une autre constatation s'impose aussi : en christologie, malgré ses nombreux emprunts textuels à Hugues de Saint-Victor, le Lombard se ressent fortement de l'enseignement d'Abélardet, dans l'ensemble, pour l'union des deux natures et ses corollaires, il est beaucoup plus voisin d'Abélard que du Victorin, malgré quelques précisions et perfectionnements de détail qu'il apporte aux doctrines victorines. Tout l'exposé christologique, fortement disséqué ou dispersé en petites questions, qu'alimente ou mieux que dessèche la dialectique envahissante du xne siècle, se range donc du côté de ce qu'on a appelé les christologies dialectiques, par opposition à un autre groupe improprement nommé les christologies mystiques. L'on y trouve, sans doute, un bon nombre des principales thèses de détail qui se perpétueront, souvent précisées, complétées et perfectionnées, dans la dogmatique catholique. Mais plus rien n'y rappelle l'exposé si pieux, si ferme et si synthétique d'Hugues de Saint-Victor et, comme ensemble, la rançon de quelques rectifications à l'enseignement d'Hugues, qui accentue trop l'identité entre le Verbe et l'humanité du Christ, se trouve dans une présentation incomplète de l'union personnelle : insuffisance qui vicie toute la christologie du xnc siècle, et que ne rachètent pas chez Pierre Lombard des développements plus ou moins personnels et des discussions plus étendues que dans les autres livres.
Ces remarques aideront à saisir plus exactement le contenu des dist. VI-XI, p. 573 sq., où se rencontre l'exposé des trois systèmes sur l'union hypostatique, dist. VI sq., p. 573 sq., qui se partagent tout l'enseignement christologique du xne siècle, jusqu'à ce que saint Thomas, par son analyse, In 1 1 Iam Sent., dist. VI, remette chaque chose à sa vraie place. Une espèce de commentaire théologieo-historique des dist. VI et VII est donnée par un contemporain, Jean de Cornouailles, Eiilogium ad Atexandrum III, dont il sera question col. 2003. Cf. P. L., t. cxcix, col. 1043- 1086. On devra voir aussi la dist. IX, p. 591, à propos de l'adoration de l'humanité du Christ, exposé d'une fermeté contestable; car, en somme, Pierre Lombard, qui y introduit un texte du Damascène plus net que ses propres prémisses christologiques, ne dit pas franchement qu'il tranche la question dans le sens de la seconde solution, celle du Damascène et d'Augustin; toutefois, il a trouvé grâce devant Eberhard de Bamberg, qui tempère l'ardeur combattive de Gerhoch de Reichersberg, en le renvoyant à ce passage des Sentences. Epist., xvi, P. L., t. exem, col. 562 A sq. Puis, vient la dist. X, sur le nihilisme christologique, erreur maîtresse du système christologique abélardien, admise par Pierre Lombard et qui niait non pas la réalité du corps et de l'âme de Jésus-Christ, mais l'union substantielle qui permet d'affirmer l'identité •personnelle du Verbe avec cette humanité; de là aussi.
comme corollaire, l'adoptianisme et les virulents débats dont l'un et l'autre, nihilisme et adoptianisme, furent l'objet à Borne (Adam, chanoine du Latran), en Bavière (Gerhoch et ses frères, Folmar, etc.), en France (conciles divers), pour aboutir, en 1177, à la condamnai ion d'une formule enseignée jadis par Roland Bandinelli, reprise par Pierre Lombard et finalement proscrite par son auteur devenu pape sous le nom d'Alexandre III. Denzinger, n. 393, et Corpus juris, Décret., 1. V, tit. vu, c. 7, Friedberg, t. n, col. 779.
D'autres questions mériteraient encore attention, comme celle de la science du Christ, dist. XIII et XIV, p. 603 sq., avec des solutions qui complètent ou rectifient, par l'admission d'une science créée, ce que Hugues de Saint-Victor et en partie la Summa Sententiarum avaient dit de la science infinie et incréée de l'humanité du Christ, ou comme celle du mérite du Christ sibi et nobis, de la dist. XVIII, p. 628 sq., ou comme celles du Christ au tombeau, des dist. XXI- XXI 1, p. 611 sq., le Christ au tombeau était-il encore homme? l'âme ou le corps fut-il séparé du Verbe? Dans ces questions, qui passionnent tous les auteurs du xne siècle et qu'ils traitent souvent fort dialectiquement, même Hugues de Saint-Victor, De sacramentis, 1. II, pari. I, c. xi, P. L.. t. ci.xxvi, col. 409-410, il est surprenant qu'au lieu de s'en tenir a un texte de saint Ambroise, ibid., p. 645, le Lombard n'ait pas recouru à l'idée de saint Hilaire. sinon à celle de saint Athanase, qui avait résolu le problème dans le sens négatif de saint Ambroise. Voir J. Lebon, Une ancienne opinion sur la condition du corps du Christ dans la mort, dans la Revue d'hist. ecclés., t. xxm, 1927, p. 10-11, 15-43 et 209-241.
Dans le traité de la rédemption, très court du reste, dist. XIX-XX, p. 634-644, il y a plus et mieux que la doctrine trop subjective d'Abélard, mais rien encore de la puissante conception de saint Anselme, qui ne triomphera que vers la fin du xne siècle. Voir J. Rivière, Le dogme de la rédemption, essai d'étude historique, Paris, 1905, p. 346-351 et 475-478. Sur ces matières christologiques, voir ici art. Abélard, t. I, col. 53; art. Adoptianisme au xne siècle, t. i, col. 413-418 avec les auteurs cités; O. Baltzer, Beitriïge zur Geschichte des christologischcn Dogmas im XI. und xi/. Jahrhundert (en le corrigeant), dans les Studien zur Geschichte der Théologie und der Kirche, t. il, fasc. 1, Leipzig, 1898; J. Bach, Die Dogmengeschichle des Mittelalters vom christologischcn Standpunkte, t. n. Vienne, 1875, passim.
Le traité des vertus, on l'a vu plus haut, se rattache à la christologie, par la question : Si Christus habucrit /idem, spem et carilatem, dist. XXIII, p. 655; après les vertus théologales, Pierre Lombard passe aux vertus cardinales, dist. XXXIII, p. 697, et aux dons du Saint-Esprit, dist. XXXIV, p. 699, toujours avec la même question qui marque le point de suture : utrum in Chrislo fuerint, p. 697 et 700. La place de ces traités est en général la même dans les œuvres du xne siècle : espèce de compromis, dirait-on, plus ou moins réussi, entre l'ordre réalistico-historique d'Hugues de Saint- Victor et le classement dialectique des autres écoles. Certaines vertus sont étudiées très brièvement, telle la prudence; il en sera ainsi jusqu'à Guillaume d'Auxerre ou mieux jusqu'au chancelier Philippe de Grève; voir dist. XXXIII, p. 697, et Lottin, O. S. B., Les débuts du traité de la prudence au Moyen Age, dans Recherches de théologie ancienne et médiévale, t. iv, 1932, p. 270 sq.
L'identité ou la distinction entre les dons du Saint- Esprit et les vertus est une question qui n'a guère beaucoup retenu Pierre Lombard. Comme Hugues de Saint-Victor, il ne les distingue pas réellement, De sacramentis, 1. II, part. XIII, c. n P. L., t. ci.xxvr,
PIERRE LOMBARD. DOCTRINES
col. 527, et 1. Ill.disi. XXXIV, c. 2, p. 699 : ce que ses
commentateurs comme (iandulphe de Bologne, Sententiariun libri IV. édit.von W'alter.l. III, § 126 el 1 14, p. :<67 et 381, et Pierre de Poitiers, Senlentiarum libri Y. 1. III, c 17. P. /... t. ccxi, col. 1078-1080, ne feront pas davantage. Ce qui est plus curieux, c'est qu'un des inspirateurs les plus constants de la pensée lombardienne. l'auteur de la Siunma Sententiariun, 1. III. c. 17, P. L.. t. CLXXvr, col. 114, avait pris la solution opposée, admise aussi par Jean de Salisbury, si celui-ci est vraiment l'auteur du De septem septenis, .">. P. L., t. cxcix, col. 95 I. et le Lombard n'y fait pas allusion, tant il se contente d'un long extrait de saint Ambroise. Lottin, Les dons du Saint-Esprit chez les théologiens depuis Pierre Lombard jusqu'à saint Thonyis. dans les Recherches de théol. anc. et méd., t. i. 1929, p. 41-42. Pierre Lombard insiste sur la crainte et ses diverses sortes, servilis, initialis, castus, comme tous ses contemporains, dist. XXXIV, c. 4-9, p. 701- 707 : il consacre une distinction entière aux dons d'intelligence et de sagesse, dist. XXXV, p. 707-710, ce qui montre la place qu'il leur reconnaît dans la vie surnaturelle, Ch. Bôckl, Die sieben Gaben des hl. Geistes in ihrer Bedeutung fur die Mystik, Fribourgen-Br.. 1931.
La définition des vertus et leur connexion, dist. XXXVI, p. 711, est un autre problème qui permet de saisir une fois de plus les positions de Pierre Lombard et les progrès réalisés ensuite. Comme toute la tradition qu'il suit, il est net pour la connexion, mais sa définition vise surtout les vertus infuses, et pour lui il n'y a pas de différence entre la vertu et la grâce, voir I. II. dist. XXVII, c. 5, 6 et 10. Ce n'est que plus tard, avec Philippe de Grève, qu'on distinguera entre les vertus infuses et les vertus acquises et pour celles-ci on niera la connexion. Voir O. Lottin, La connexion des vertus avant saint Thomas, dans les Recherches de théol. anc. et méd., t. 11, 1930, p. 23, 29, 30, 40, etc.; Les premières définitions et classifications des vertus au Moyen Age, dans la Revue des sciences philos, et théol., t. xviii, 1929, p. 370-371.
!• Livre IV. — La chose importante que présente le I. IV est d'abord la synthèse de la doctrine des sacrements, qui est définitivement enchâssée dans l'ensemble de la théologie, comme on l'a vu plus haut; on peut en dire autant de la doctrine des fins dernières.
Cette partie sacramentaire, dont la documentation surtout et quelques idées sont grandement tributaires de la Concordia de Gratien, ne peut être interprétée dans le sens d'une brisure dans la ligne traditionnelle, le Décret de Gratien, dans cette explication, représentant, comme dernier témoin, l'ancienne conception primitive sacramentelle et ecclésiastique. Cette thèse de R. Sohm, Dus altkatholische Kirchenrecht und das Dekret Gratians, Leipzig, P.) 18, aussi spécieuse que sensationnelle, a été, après un moment de surprise, généralement rejetée et ses preuves estimées fausses; qu'il suffise de rappeler, avec les interventions de Gôller et de Stutz, la longue étude de Fr. Gillmann, Einteilung und System des Gratianischen Dekrets, dans VArchiv jùr kath. Kirchenrecht, t. evi, 1926, p. \~2.
La synthèse sacramentaire présente une caractéristique qui la différencie, au premier coup d'oeil, des autres essais contemporains ou antérieurs. D'abord, elle mentionne et décrit explicitement l'ordre et le mariage, qui manquaient a la Summa Sententiariun ; elle en fait autant pour les deux sacrements qu'ignorait la nomenclature d'Ahélard et auxquels son école avait pratiquement donné peu d'attention, bien que, en divers endroits de son œuvre, le maître du Pallet en eût parlé, a savoir la pénitence et l'ordre. Puis, elle laisse de côté tous les objets et rites qui avaient si longtemps figuré dans les listes, complètes et incom-
plètes, des sacrements, c'est-à-dire des sacramentaux, le mot qui devait les distinguer n'apparaissant qu'alors. Pierre Lombard, qui n'ignorait évidemment pas le vieil emploi du mot, puisqu'il parle de sacramentorum ecclesiasticorum notilia, du sacramentum fidei et du sacramentum Trinitatis. prologue; 1. III, dist. XXII, c. 1, et 1. 11, dist. I, c. 6, p. 1, 650 et 312, et des sacramentel Judseorum, Collectanea in epistolas sancti Pauli, 1 Cor., ix, 18-22, P. L., t. c.xc.i, col. 1614 C, et qui emploie le mot sacramentalia, I. IV, dist. VI, c. 7, p. 784, bien avant Alexandre de llalès, habituellement, mais à tort, regardé comme l'initiateur de cette locution, ne semble même pas se soucier ou se souvenir de tous ces sacramenta minora; ce en quoi il est fidèle à l'exemple d'Abélard. Mais cette abstention, qui est tout à fait contraire à la synthétique exposition d'Hugues de Saint-Victor, ne laisse pas que d'étonner. Aussi un glossateur, dont l'écrit se place dans les vingt années sans doute qui suivent l'apparition des Sentences, ne manque pas de le constater par cette note intéressante : Nota quod hic principalia sacramenta enumerantur de quibus specialiter tractabitur, de minoribus vero... ut aqua benedicta et sacramentum eineris et hujusmodi, tacetur, ms. de Bamberg, Patr. 128, fol. 3 r°. A l'époque de Pierre Lombard, on rencontre déjà le mot sacramentalia. employé avec un sens juridique dans une charte de 1143. Cf. Pour l'histoire du mut "Sacramentum », 1. 1, p. 27, n. 3, dans le Spicilegium sacrum Lovaniense. fasc. 4, 1924.
L'affirmation septénaire, qui apparaît dans son énumération si ferme, dist. II, c. 1, p. 751, est une des premières qui se rencontre : résultat doctrinal dû beaucoup moins à l'analyse dialectique qu'aux effets d'une longue pratique qui mettait en évidence les rites auxquels s'associait l'idée salvifique. Les courtes formules d'introduction ou de groupement, employées par Abélard, par Hugues de Saint-Victor et par les Sententise divinitatis de l'école gilbertine et qu'on a rappelées ci-dessus, orientaient dans cette direction. Un peu plus tard, les gloses des premiers glossateurs et commentateurs de Gratien, à partir -de Kufin d'Assise, devaient revenir à ces anciens groupements si amplement décrits par Hugues de Saint- Victor, en intégrant sacrements et sacramentaux, sacramenta principalia et sacramenta minora, dans la quadrijormis species sacramentorum, qui eut son demi-siècle de célébrité. Sur tout ceci,' voir Mouvement théologique, p. 359-369; Geyer, Die Siebenzahl der Sakramcnte in ihrer historischen Entivickelung, dans Théologie und Glaube, t. x, 1918, p. 325-348; Gillmann, Die Siebenzahl der Sakramcnte bei den Glossatoren des Vratianischen Dekrets, dans Der Katholik, tiré à part remanié et développé, t. 11, JVIayence, 1909; E. Dhanis, Quelques anciennes formules septénaires des sacrements, qui donne l'exposé le plus complet de cette matière, dans la Revue d'hist. ecclés., t. xxvi, 1930, p. 574-608, 916-950, et t. xxvn, 1931, p. 5-26, surtout synthèse finale, p. 17-26; voir ici, art. Gratien, t. vi, col. 1747-
La définition du sacrement, la composition du rite sacramentel et son efficacité sont des matières qui doivent beaucoup à Pierre Lombard; relevons notamment, dans sa définition, son insistance sur l'idée du signe efficace et sur la causalité, ce qui écartera beaucoup de confusions dans la nomenclature, malgré sa conception incomplète de la collation de la grâce par le mariage. Voir Un chapitre dans l'histoire de la définition des sacrements au XIIe siècle, dans les Mélanges Mandonnet, t. -11, Paris 1931, p. 76-96; Pourrat, La théologie sacramentaire, Paris, 1910, p. 39 sq. el passim, 62, etc.
Ce même 1. IV nous donne aussi, à l'exemple de
IMKRRK LOMBARD. DOCTRINES
Hugues de Saint-Victor et de l'auteur de la Summa Sententiarum, les premiers linéaments du traité De sacrmnento circumcisionis qui prendra plus d'une fois un développement et une importance démesurée chez les scolastiques, dist. I, c. 6-10, p. 748-751; de même, les premiers préludes à la doctrine du baptême de désir, à côté du baptême du sang, dist. IV, c. 4, p. 765-768, mais pas encore avec la fermeté de vues qui réduit les divers éléments à l'unité chez Robert de Melun. Voir R.-M. Martin, Les idées de Robert de Melun sur le péché originel, Rémission du péché originel, dans Revue des sciences philos, et théol., t. xi, 1922, p. 403-406.
Sur quelques-uns des sacrements suivants, relevons encore quelques particularités : le traité du baptême et les notions qui regardent en général tous les sacrements, dist. IV, c. 1, p. 762, avec une description du charcuter, qu'il ne faudrait pas trop vite identifier avec le caractère de nos trois sacrements non réitérables; voir Brommer, Die Lehre vom sakramentalen Charakter in der Scholastik, dans les Forschungen zur christ. Literatur-und Dogmengeschichle, t. vin, fasc. 2, Paderborn,
1908, p. 4-10. Pour la nécessité du baptême, voir ici, art. Baptême, t. n, col. 250-251, 277, etc. ; sur la confirmation et le moment de son institution, voir ici, t. m, col. 1070-1071. Sur l'eucharistie, la conversion (pour la transsubstantiation, le mot n'y est pas mais la chose s'y trouve), voir ici, t. v, col. 1259-1261, 1267, 1298, etc., où l'on verra comment se situe l'enseignement de Pierre Lombard au milieu de celui de ses contemporains. . ■
A propos de la pénitence, on verra la reviviscence des péchés pardonnes, le rôle dévolu à l'absolution du prêtre avec la nécessité de la confession, la confession aux laïques, dist. XXII, cl, p. 885-888, et dist. XVIII, c. 1-8, p. 857-866. Voir La reviviscence des péchés pardonnés à l'époque de Pierre Lombard et de Gandulphc de Bologne, dans la Nouvelle revue théologique, t. xli,
1909, p. 400-408, et dans ce Dictionnaire, t. m, col. 878, 881, etc., à compléter et modifier par A. Debil, La première distinction du «De pœnitentia » de Gratien, dans la Revue d'hist. ecclés., t. xv, 1914, p. 251-273, et 442- 455, cf. p. 255 et 453; H. Weisweiler, S. J., Die Busslehre Simons von Tournai, dans Zeitschrift fur katholische Théologie, t. lvi, 1932, p. 211-212, 227, etc.; Teetaert, La confession aux laïques dans l'Église latine, Bruges, Paris, 1926, p. 137-142 et passim, et l'art. Pénitence, t. xii, col. 915, 931 sq. Les chapitres sur l'extrême-onction, dist. XXIII, p. 889-892, avec les hésitations sur la réitération, sont une jolie mosaïque d'emprunts à Hugues et à la Summa Sententiarum. Noir aussi H. Weisweiler, S. J., Der Sakrament der letzten Oelung in den systemalischen Werken der ersten Fruhscholastik, dans Scholastik, t. vu, 1932, p. 321- 353, passim.
Tandis que le traité de la reviviscence des péchés plaçait en un jour lumineux les qualités du Magister comme rapporteur, instruit et vraiment judicieux, des avis en présence, celui des ordres ecclésiastiques, dist. XXIV, c. 1-13, p. 892-902, nous montre les procédés du copiste ou du plagiaire, qui recourt simultanément à trois ouvrages pour l'élaboration symétrique d'une longue dissertation, mais dont la régularité systématique ne connaît qu'une exception au cours des sept ordres ecclésiastiques, celle qui lui fait abandonner Gratien quand il s'agit de l'imposition des mains dans l'ordination sacerdotale : omission voulue ou fortuite, qui aura de grosses conséquences pour la théologie du sacrement de l'ordre. Voir Le traité de Pierre Lombard sur les sept ordres ecclésiastiques, ses sources, ses copistes, dans la Revue d'histoire ecclésiastique de Louvain, t. x, 1909, p. 290-302 et p. 720-7'2N; t. xi, 1910, p. 28-46. Dans ses Colleclanea sur saint
Paul, I Tim., iv, 14, P. L., t. cxcn, col. 350 C, Pierre Lombard parle de l'imposition des mains au moins pour les évêques, mais dans une formule peu claire, précédée d'un vel; voir aussi G.-M. van Rossum, De essentia sacramenti ordinis disquisilio hislorico-theotogica, Fribourg-en-Br., 1914, p. 140 et 141, n. 340, 343, etc.
Il y aurait lieu de signaler aussi son attitude hésitante à propos des ordinations hérétiques ou simoniaques, dist. XXV, p. 904-911, dont il faut rapprocher ce qu'il dit, avec plus de fermeté cette fois, contre la validité de la messe des hérétiques et des excommuniés, dist. XIII, c. 1-2, p. 815-818, avec, à l'appui, un texte d'un pseudo-Augustin inidentifiable, p. 816, n. 1. Mais l'on était à peine sorti alors de la grande controverse des investitures; et cette circonstance doit faire pardonner à Pierre Lombard la réserve où il se tient : « question perplexe et presque insoluble, dit-il, à cause des avis opposés des docteurs », et de nouveau il s'acquitte avec conscience et exactitude de son rôle de rapporteur en énumérant les quatre théories des écoles du moment; voir sur les solutions du Lombard, Saltet. Les réordinations, Paris, 1907, p. 342-344; les Sententiœ divinitatis, p. 141*-142*, pas bien nettes non plus, penchaient cependant vers l'affirmative.
Le très long Traité du mariage met principalement en relief la théorie consensuelle de l'essence du mariage, opposée à la théorie de Bologne; Pierre Lombard y a un rôle important et les conséquences de la doctrine de Paris se font sentir en théologie comme en droit canon. Sur tout ceci, voir l'art. Mariage, t. ix, col. 2151, 2155, 2156, etc.
Le traité des fins dernières, dist. XLIII-L, p. 994- 1038, qui commence à prendre place partiellement dans la synthèse théologique de l'école d'Anselme de Laon, voir les Sententiœ Anselmi, édit. Bliemetzrieder, déjà citée, p. 152-153, mais qui n'a sa place ni dans l'école abélardienne, ni dans l'école porrétaine, est largement développé dans le De sacramentis d'Hugues de Saint-Victor, 1. II, part. XVI sq., P. L., t. clxxvi, col. 584 sq., la Summa Sententiarum l'ignore encore, et Robert de Melun laissera sa Summa inachevée. Mais Pierre Lombard, qui suit l'exemple du Victorin, auquel, du reste, il emprunte beaucoup de passages, consacre définitivement l'entrée de ce traité dans l'exposé systématique. Hésitant pour toutes les questions que n'a pas tranchées Augustin, il transmet aussi les doutes du docteur d'Hippone sur les corps des âmes séparées, sur la mitigation des peines, etc. Voir ici, art. Enfer, t. iv, col. 83; Feu de l'enfer, col. 2209, etc. L'ordre suivi n'est pas bien ferme; l'auteur se laisse trop facilement détourner des grandes lignes d'Hugues par des questions secondaires. C'est dans ces distinctions sur les fins dernières qu'entrent des extraits d'un ouvrage spécialement consacré à ces matières, le Prognosticon fuluri sieculi de Julien de Tolède, dist. XL IV, c. 7, p. 1003; voir Le mouvement théologique, p. 143-144, 25-26, etc. Le Spéculum universale de Raoul l'Ardent, malgré ses attaches porrétaines, fera une place, lui aussi, à l'eschatologie, fin du 1. VIII, ms. 709 de la bibl. Mazarine, fol. 121 r° et 146 sq.
Mais l'on ne peut quitter ce IVe livre des Sentences sans mentionner une autre caractéristique qui s'y accuse fortement : la très fréquente utilisation de la Concordia ou Decretum de Gratien qui est pour les matières sacramentaires le grand arsenal des arguments patristiques; par suite aussi se manifeste l'influence des collections canoniques pour Je libellé même des énoncés à propos de l'eucharistie et de la controverse sur la présence réelle; voir Mouvement théologique, p. 301 sq. ; art. Eucharistie, t. v, col. 1263- 1624; P. Fournier et G. Le Bras, Histoire des collée-
IMEHHK LOMIîAHIt. LUTTES Al TOI H DES SENTENCES
lions canoniques en Occident, t. Il, Paris, L931-1932, p. 317-326 et 350-361. Enfin, la juxtaposition ou par fois l'entremêlement de la théologie et du droit canon. très accusés dans le Truite lu mariage, donnent lieu à plusieurs constatations d'emprunts réciproques et d'applications de méthodes qu'il sutlit de rappeler; voir ici l'art. Ghatikn, t. vi, surtout col. 1738-1751, et Mouvement théologique, p. 315, 338, etc.
IV. Ll'TTES AUTOUR DU « LIVRE DES SENTENCES ». Si < CES DÉFINITIF DE PlERRE LOMBARD. - Le SOrt
posthume des IV libri Senlenliarum présente, dès le lendemain de la mort de leur auteur, une série de contrastes, comme l'histoire littéraire en a rarement à relater; d'un côté, la rapide diffusion de l'ouvrage et les manifestations multiples de son succès; d'autre part, les attaques incessantes dont il est l'objet, les condamnations dont on veut le frapper, et les désapprobations semi-officielles qui visent certaines de ses doctrines; puis, finalement, un règne incontesté de près de quatre siècles dans tous les centres universitaires et un rôle sans pareil dans l'élaboration de la théologie catholique. Il faut brièvement rappeler ces Faits et en donner une explication.
/. LES LUTTES.— L'opposition antidialectique n'eut pas la part principale dans cette hostilité, bien que Gerhoch de Reichersberg et Gautier de Saint-Victor, qui n'omettent point de s'en prendre aussi aux doctrines, en voulussent surtout, au fond, à la méthode dialectique. Mais celle-ci ne cessa pas d'agrandir son champ d'action en théologie; nombre de pages, même de Gandulphe de Bologne, surtout de Pierre de Poitiers et d'Etienne Langton, pour ne citer que quelques maîtres d'écoles différentes, se caractérisent par une acuité dialectique incontestable et contrastent avec la réserve et la simplicité de la discussion chez Pierre Lombard.
Les autres adversaires s'occupent surtout de questions de doctrine. Ceux-ci, non plus, n'y allaient pas de main morte : pour eux, il ne s'agissait de rien de moins que de faire condamner solennellement l'ouvrage dans un concile solennel, comme à Tours ou à Reims, ou dans un concile œcuménique, comme ceux du Latran en 1179, ou en 1215. Pierre Lombard trouva heureusement des défenseurs aussi décidés à sa défense que ses ennemis étaient acharnés à sa perte.
On peut, pour plus de facilité, distinguer trois phases dans la lutte : celle qui porte sur le nihilisme christologique, en France et en Bavière, et se termine en 1177 par une condamnation; celle où intervient Gautier de Saint-Victor et qui se produit à l'époque du IIIe concile du Latran, en 1179; elle est sans effet ou à peu près; enfin, une troisième offensive, dirigée surtout par l'école des porrétains et Joachim de Flore, après un moment de succès, échoue finalement et occasionne le triomphe de Pierre Lombard avec le IVe concile du Latran, en 1215.
1° Conflit autour du nihilisme chrislologique. — Le conflit s'ouvrit dès 1 163, au mois de mai, au concile de Tours; voir Hefele-Leclen q, Histoire des conciles, t. v b, Paris, 1913, p. 974-977; Mansi, ConciL.t. xxn, p. 119, et t. xxi, p. 1167; Denifle-Chatelain, Chartularium universilalis Parisiensis, t. i, n. 3 et 9, p. 4 et n. 8-9.
Il a pour objet la fameuse formule christologique ; An Christus secundum quod homo sit persona vel aliquid, 1. III, dist. X; voir aussi dist. VI et VII, p. 593-597, et 573-589. L'assemblée, fort nombreuse, puisqu'elle comprenait près de cent cinquante cardinaux et évêques et plus de quatre cents abbés, discuta longuement, non sans âpreté; la remarque est de Jean de Cornouailles, qui ne sait quel parti l'emporta dans la dispute, in pugna verborum, mais qui ne reconnaît nullement la victoire aux arguments de ses adversaires. Eulogium, préface, P. L., t. cxcix, col. 1043 A.
DICT. DE THÉOL. CATHOL
Ce qui piquait l'intérêt dans ces débats, c'est que la proposition visée, fruit de renseignement abélardicn, se retrouvait dans les Sententise de Roland Bandinelli, lequel, en ce moment, occupait le trône pontifical stms le nom d'Alexandre 111. Voir Die Sentenzen Rolands, édit. Gietl, déjà citée, p. 177.
Le concile de Tours ne rendit pas de décision; mais un pas de plus en avant ne devait pas tarder à se faire. L'année suivante, la veille de Noël 1164, dans une importante réunion tenue à Sens, où il avait convoqué tous les gens des écoles au nombre de trois mille et davantage, le pape porta la fameuse prohibition qui interdisait omnes tropos et indisciplinatas qusestiones in theologia, et ordonna à l'évoque de Paris, sous précepte d'obéissance, de faire cesser ces discussions par tout le pays. Annales Reicherspergenses, ; n. 1164, Mon. Germ. hist., Script., t. xvn, p. 471. Six ans après, le 2 juin 1170, nouvelle intervention d'Alexandre III, qui écrit aux archevêques de Bourges, de Beims, de Tours et de Rouen, de ne pas laisser se propager l'erreur : quod Christus secundum quod est homo non est aliquid. Jaffé, n. 11 809; P. L., t. ce, col. 684-685. Une autre lettre, du 18 mai, renouvelle l'ordre donné en 1164 à la réunion de Sens et ordonne à Guillaume aux blanches mains, archevêque de Sens, à qui cette mission avait jadis été communiquée de vive voix, de veiller à l'exécution de la défense en provoquant à Paris une réunion de ses suffragants. Jaffé, n. 11 806; P. L., ibid., col. 685 BC. Ces longs débats théologiques doivent avoir fait sensation, car l'historiographie anglaise ellemême y prend un vif intérêt; voir plus loin les références à Roger de Wendover et à Matthieu Paris.
Sept ans plus tard, se produisit l'intervention finale et définitive d'Alexandre III dans la question. Par une lettre du 18 février 1177 au même Guillaume, devenu archevêque de Reims, il condamne la proposition : quod Christus secundum quod homo non sit aliquid, et le texte de sa défense entra dans la collection des Décrétâtes. Jafîé, n. 12 785; Mansi, t. xxi, col. 1681 ; Décret. Greg., 1. V, tit. vu, c. 7; Denzinger-LTmberg, n. 393. La date de 1179, pour la condamnation faite en 1177, est donnée, sans preuve à l'appui, par Roger de Wendover, Flores historiarum, an. 1179, dans .Rer. Brit. script., t. lxxxiv, vol. i, p. 126, que transcrit ensuite Matthieu Paris, Historia Anglorum, an. 1179, même collection, t. xliv, vol. i, p. 414. C'était une rupture complète avec le nihilisme christologique d'Abélard. dont le pape lui-même, pendant son enseignement à Bologne, trente ans plus tôt, avait ressenti l'influence. Sur le sens de cette proposition, qui, chez Abélard, Boland, Pierre Lombard, ne niait nullement la réalité de la nature humaine, voir la note substantielle de Gietl, op. cit., p. 175-177; et ici, les art. Abélard et Adoptianisme au xne siècle, t. i, col. 50 et 413-418.
Pendant ces années qui précèdent l'arrêt définitif, les adversaires de Pierre Lombard n'étaient pas restés inactifs. Un des magislri qui avaient puissamment contribué à ce résultat est Jean de Cornouailles, dont la carrière appellerait une étude critique, mais dont il nous reste une pièce importante pour le débat. C'est le fameux Eulogium ad Alexandrum III papam, quod Christus sit aliquis homo, P. L., t. cxcix, col. 1043 1086, qui insiste auprès du pape pour faire condamner la formule incriminée. Ce qui rend ce texte précieux, outre les nombreux détails qu'il contient sur les maîtres contemporains, et ce qui le fait singulièrement contraster avec l'Apologia de Yerbo incarnato, P. /... t. clxxvii, col. 295-316, c'est l'espèce de commentaire théologico-historique qu'il donne des dist. VI et VU du 1. III des Sentences. L'auteur y passe en revue les trois opinions exposées par Pierre Lombard sur l'union des deux natures, p. 573-589, et ajoute aux arguments des Pères les avis des docteurs orthodoxes contempo
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rains, et cela, dit-il, « a lia de donner comme préludes aux gros bataillons des saints docteurs la cavalerie légère des maîtres actuels, ut fortissimis sanctorum cuneis etiam doctorum hujus temporis levior armalura prœludatur ». Eulogium, c. m, P. L., t. exox, col. 1053 B. La thèse qu'il soutient est établie avec soin à l'aide des ftrmissima sanctorum testimonia et rationes fidei consentaneœ, comme il l'annonce lui-même, ibid., C. iv; P. L., ibid., col. 1056 A. Mais, pour le reste, il ne manifeste aucune opposition à Pierre Lombard; il le traite avec une respectueuse réserve, voir col. 1053 B, 1070 C, 1071 C. Il ne combat que cette doctrine, ou plutôt cette opinion du Maître, car Pierre Lombard, nous dit-il, ne la présentait pas comme définitive, col. 1053 AB; et lui-même en avait longtemps été infecté, au point de n'avoir été guéri de son erreur qu'avec peine par Maurice de Sully et Bobert de Melun, col. 1055 A. La méthode qu'il applique est celle même du Lombard et la réserve qu'il professe pour accueillir la terminologie des logiciens dans la dogmatique, col. 1065 AB, n'est pas en contradiction avec ce qui a été dit plus haut de la modération du Magister.
La dissertation eut son elïet auprès d'Alexandre III; car, contrairement à ce qui est dit de divers côtés, la pièce porte sa date; la préface dit clairement qu'il faut la placer à un moment où la lettre du pape à Guillaume, « alors archevêque de Sens, actuellement archevêque de Beims », ne promulgue pas d'anathème contre les adversaires; c'est donc de la lettre de 1170 qu'il s'agit, laquelle suit de sept ans le concile de Sens, multo postmodum temporis suslentationis elapso; en 1176, Guillaume aux blanches mains passe au siège de Beims, et Jean de Cornouailles déclare au pape qu'il est temps de recourir au grand moyen de la condamnation; le décret de 1177 n'avait donc pas paru. Conséquemment, c'est entre 1175 et 1177 qu'il faut placer cet écrit, et non plus entre 1176 et 1181; ibid., préface, P. L., ibid., col. 1043-1044, et c. xx. col. 1085 B. Pour une analyse plus développée du contenu théologique, voir Grabmann, op. cit., p. 399-402, et Bach, op. cit., t. ii, p. 180-190; celui-ci ne date pas la pièce au milieu des événements contemporains; Grabmann la fixe entre 1176 et 1181.
Un autre opposant de Pierre Lombard, qui occupe dans l'histoire doctrinale du xnc siècle une place beaucoup plus importante que Jean de Cornouailles, est Robert de Melun, contemporain du Magister Sentenliarum et qui compose ses deux livres de Sentences entre 1152 et 1160. Dans son enseignement oral déjà, il attaquait fréquemment le Magister et son écrit s'occupe amplement des questions christologiques, entre autres du nihilisme; il prend fréquemment à partie Pierre Lombard qu'il surpasse souvent en sûreté théologique. Voir B. Martin, O. P., L'œuvre théologique de Robert de Melun, dans Revue d'hist. eccl., t. xv, 1914- 1920, p. 485, 489, 479, 459, etc. et Œuvres de Robert de Melun, t. i, p. ix, dans Spicilegium sacrum Loioaniense, fasc. 13, Louvain, 1932.
Un autre écrit hostile, attribué aussi à Jean de Cornouailles, VApologia de Yerbo incarnato, P. L., t. clxxvii, col. 295-316, et qui aurait été composé peu avant le concile de 1179, d'après un prologue encore inédit vu jadis par Oudin à l'abbaye de Saint- Victor, Scriptor. eccles., t. n, col. 1157, 1224 et 1530, demanderait une étude critique; il argumente avec force, mais, contrairement à l'Eulogium, ne mentionne par son nom aucun théologien, ni partisan, ni adversaire; l'auteur ne peut être Hugues de Saint-Victor, dans les œuvres duquel il a été publié.
A cette polémique des écoles françaises, se rattachent les ardentes initiatives d'un lutteur de l'Allemagne du Sud, Gerhoch de Reichersberg, dont une
thèse du De gloria Filii hominis est approuvée par le
concile de 'l'ours de 1 163. Les Annales de Reichersberg citées ont pris soin de nous conserver le souvenir de cette approbation, tout comme elles nous instruisent de la première interdiction des tropos et indisciplinalas qu.sestion.es, à propos des débats christologiques. Annales Reicherspergenses, an. 1161. Mon.Germ. hist., Script., t. xvn, p. 471.
La situation de Gerhoch dans les controverses de l'époque et sa place honorable parmi les principaux partisans de la réforme ecclésiastique faisaient de lui un redoutable adversaire. Dans l'histoire de la dogmatique, il se caractérise également par une activité littéraire et une fécondité polémique, qui fait sans cesse rencontrer son nom dans les écrits contemporains. On l'a comparé à saint Bernard, avec certaines restrictions; lui-même ne se fait pas faute, en omettant ces réserves d'ailleurs, de s'attribuer un rôle identique à celui de l'abbé de Clair vaux. Voir Liber de simoniacis, préface, Libelli de lite, t. m, p. 241. La bibliographie est fort abondante; citons Bach, op. cit., t. n, p. 390-446; Hauck, op. cit., t. iv, p. 134-450; et ici, t. i, p. 413-418; Sackur, bonne préface, donnant le curriculum vitse, avec les sources, dans l'édition citée, p. 131-136. Sa carrière n'est pas moins agitée, et aidé de deux de ses frères, Arno et Buediger, il la rend plus bruyante, sinon plus brillante; voir la lettre xvm de Gerhoch, P. L., t. cxciii, col. 566 B, et V Apologelicwi contra Folmarum d'Arno, qui transcrit, sans le dire, un long passage de cette lettre, édit. Weichert, Leipzig, 1838, p. 14. Plusieurs fois, il fait le voyage de Bonis et se glorifie de la faveur dont il jouit près du Saint-Siège. Il a le talent du reste de faire valoir ses œuvres et de remémorer ses titres à la reconnaissance. Epist., xvn, P. L., t. cxciii, col. 567-568; xxi, col. 576-578; prologue du Liber de gloria et honore Filii hominis, t. cxciv, col. 1075-1078. Les Annales Reicherspergenses lui consacrent, à lui et à ses travaux, une fort élogieuse notice, Chronicon Magni presbtjteri, an. 1169, Mon. Germ. hist., Script., t. xvn, p. 490-497; ses lettres aux papes et aux membres de la curie romaine sont nombreuses; ses autres écrits, qui s'échelonnent sur plus de quarante années (1126-1169), « remplissent à peu près tous les coins de la terre », au dire d'un contemporain, Éberhard de Bamberg, Epist., vi, P. L., t. cxciii, col. 500 C; Sackur, op. cit., p. 135, donne à la collection de ses écrits l'épithète de moles. Une édition critique de toutes ses œuvres, si remplies de renseignements sur les contemporains, rendrait de grands services.
La position que prend ce fécond écrivain dans les questions sacramentaires, ou dans la querelle adoptianiste, ne doit pas nous arrêter ici : ardent défenseur de ce qu'il croit l'orthodoxie, Gerhoch pèche autrement que par excès de langage; quelques exagérations confinent à l'hétérodoxie. Contre Pierre Lombard, ses attaques visent avant tout la christologie, et il multiplie les accusations contre le Magister et ses amis. Epist., xvn, à Alexandre III, P. L., t. exem, col. 565- 566; xv, à Éberhard de Bamberg, col. 547 D; Libellus de ordine donorum sancti Spiritus, dans Libelli de lite, t. m, p. 275; Epist., xxin.à Othon deFreising, où tous ses adversaires en christologie sont nommés gilbertins, P. L., col. 586-594; Epist., xvm, au cardinal Henri, col. 571 D, surtout à propos de l'adoration de latrie et du culte de dulie. Jadis, ardent partisan de la dialectique, il semble par moments se placer à l'extrême opposé et ne rien admettre au delà des expressions de la lettre. Epist., m, à Othon de Freising, col. 491 CD; xvm, au cardinal Henri, col. 571 BC; Commentarius in psalmos, ps. xi, 4 et 5, et pars IV, prologue, ibid., col. 806 et col. 1374 A; Liber de gloria et honore Filii hominis, préface, t. cxciv, col. 1073-