IMKIUIK LOMBARD. LUT FUS AUTOUR DES SENTENCES
attribue à Abélard un écrit qui se sépare formellement du maître Du Pallet et s'appuie sur saint Bernard; ce sont les Sententise divinitatis déjà citées plus haut, édit. Geyer, op. cit., p. 34* et 08*; Denifle, art. cité, p. 11 1-417. En même temps, il n'a pas d'expressions assez dures pour « les erreurs et les hérésies de .Jean de Damas, récemment introduit en Occident, ms. cité, fol. 234 r°, 239 r°, etc.; Du Boulay, op. cit., p. 651 sq. : Quid Petrus Lombardus i>el nescio guis Joannes Damascenus, scholastici, ad auctoritales luis orlhodoxorum (Auguslinum et Hieronymum)? Ailleurs, il prend pour l'opinion de l'auteur ce qui n'est qu'une objection Denitle, ibid., p. 416. Enfin, le reproche d'hérésie qu'il adresse à Pierre de Poitiers tombe non pas sur le texte du célèbre comhientateur du Lombard, mais sur une citation de saint Augustin, Sententiarum tibri V, I. I, c. xxii, et Augustin, -De Trinitate, I. VI, c. x; voir Mathoud, préface, P. L., t. ccxr, col. 789-790. Cela nous dit la valeur que nous devons attribuer à ce pamphlet. S'il n'eut ni grande influence ni diffusion, ce que porterait à croire l'absence de toute copie autre que celle faite pour dom Martène, la véhémence de ses attaques et son ton virulent ont la valeur d'un document qui nous renseigne sur l'animosité du conflit.
3° Offensive des porrétains et IVe concile du Latran (1215). — Une troisième phase commença alors; car l'opposition ne désarma pas après ce IIIe concile du Latran, comme le constate Roger de Wendover vers 1230, et après lui Matthieu Paris, Stetit autem hsec indeterminata allercatio... per mullos annos. Roger de Wendover, Flores historiarum, an. 1179, Rer. Brit. Script., t. lxxxiv, vol. i, p. 122-123; Matthieu Paris, Historia Anglorum, an. 1 179, même coll., t. xliv, vol. i, p. 415-417. Les accusations reprennent plus vives et plus nombreuses; elles arrivent jusqu'à Innocent III qui se fait lire les Sentences durant les repas et constate, selon l'anecdote rapportée par Langton, que Pierre Lombard recule habituellement devant une affirmation : relatorem invenio non assertorem. Voir art. cite de Landgraf dans Recherches de théol. anc. et /nerf., t. m, 1931, p. 144. Ce n'est ni plus ni moins que le rejet complet de l'ouvrage auquel aspirent les adversaires du Lombard. Sur tous les points de ce conflit la lumière n'a pas encore été faite, mais il n'est pas impossible que des découvertes inattendues ne grossissent un jour le dossier de la controverse.
A côté du Liber de vera et [alsa philosophia, ms. 1085 de la bibliothèque de Grenoble, qui attaque surtout l'enseignement trinitaire de Pierre Lombard, en même temps que celui d Hugues de Saint-Victor et de saint Bernard, se place l'œuvre de Joachim de Flore, qui s'en prend au Magister et reste fidèle à Gilbert. L'écrit cité en premier lieu se, place à la fin du xne siècle; le second ne peut lui être de beaucoup postérieur, Joachim étant mort en 1202. Voir P. Fournier, Joachim de Flore et le « Liber de vera philosophia », dans la Revue d'hist. et de litt. rcl., t. iv, 1899, p. 36-66; Un adversaire inconnu de saint Bernard et de Pierre Lombard, dans la Bibl. de l'École des Charles, t. xlvii, 1886, p. 394-417; Joachim de Flore et ses doctrines, son influence, dans !a Revue des quest. hist., t. lxvii, 1900, p. 457-505; les trois études ont été reproduites avec retouches sous le titre : Éludes sur Joachim de Flore et ses doctrines, Paris, 1909; cf. ici Joachim de Flore, t. vin, col. 1430, 1432, etc. Les essais tentés jusqu'ici pour identifier le premier ouvrage, anonyme, n'ont pas eu de succès; P. Fournier a modifié sa première opinion; voir Études sur Joachim de Flore, p. 99, n. 3; Mandonnet, dans le Bulletin critique, t. xxii, 1901, p. 71-73. Par contre, le second ouvrage ne nous est plus connu que par la mention qu'en font les chroniqueurs, par quelques citations des théologiens, comme celles de Guil- ' laume d'Auxerre, Aurea doctoris aculissimi... Guil-
lelmi Altissiodorensis m IV Sententiarum libros perlucida explanatio, Paris, 1501, fol. (i, ou par des extraits des documents ecclésiastiques, comme les canons du Latran. Il se trouvait jadis dans la bibliothèque des papes d'Avignon, et la notice que lui a consacrée le catalogue reste des plus précieuses pour une identification éventuelle, si l'on peut en retrouver un exemplaire, comme jadis on en a conçu l'espoir, dans une bibliothèque du nord de l'Italie. Inventaire de 1359, à Avignon, n. 362, Ehrle, Historia bibliothecœ RR. PP., t. i. p. 31 1, dans la Bibliotheca delV Accademia slorico-giuridicu, t. vu, Rome, 1890. Un ms. d'Oxford contient, sous un faux titre, une simple analyse de la condamnation de Joachim en 1215 (Balliol Collège, 296, fol. 219-219).
La survivance des idées gilbertines sur la Trinité, un demi-siècle après le concile de Reims et dans un groupe compact, intelligent et décidé, allait-elle aboutir à une revanche de la condamnation de 1148, à laquelle avait contribué Pierre Lombard? Le conllit devenait menaçant. Si l'un des auteurs, originaire vraisemblablement du Languedoc ou de quelque autre province du midi de la France, dérobe son nom sous le voile de l'anonymat, l'autre a eu une notoriété immédiate et une réputation posthume qui en fait un des hommes les plus en vue de la fin du xne siècle. Converti sur le tard dans un fastueux voyage à Constantinople vers 1158, puis pèlerin mendiant, cistercien et prédicateur ambulant, le grand voyant calabrais, fondateur du monastère de San Giovanni in Fiori, sans cesse en rapport avec les papes, les rois et les grands personnages ecclésiastiques, pouvait devenir un terrible adversaire pour les destinées du Magister Sententiarum. Mais le moine illuminé n'avait, pas plus que ses prédécesseurs Gerhoch ou Gauthier, le sens de la modération dans l'attaque. D'autres parties de son œuvre jetèrent sur sa mémoire une ombre d'hétérodoxie, ce qui ne facilita pas le succès de ses tentatives. Sans nous attarder aux vicissitudes de la lutte, sur lesquelles les renseignements complets font encore défaut, rappelons seulement que ce qui fait surtout l'intérêt de ces- attaques, dans l'histoire posthume de Pierre Lombard, réside dans le résultat extraordinaire qu'elles obtiennent : elles aboutissent à la plus solennelle consécration qu'ait jamais reçue ouvrage de théologie. Le concile du Latran de 1215, qui devait, d'après les visées de ses adversaires, donner le coup de grâce aux IV Libri Sententiarum, assure définitivement leur triomphe dans l'enseignement de la chrétienté et inscrit le nom du Magister à une place d'honneur dans un des premiers canons dogmatiques du concile.
Non seulement l'ouvrage de Joachim fut condamné, avec preuves scripturaires à l'appui, mais l'enseignement trinitaire de Pierre Lombard, incriminé par ses adversaires, fut solennellement reconnu orthodoxe. Son nom même intervient dans la formule de foi qui introduit cette partie : Nos autem, sacro et universali concilio approbanle, credimus et confitemur cum Petro (Lombardo). C. il, 2 (Mansi, t. xxii, col. 983); Décrétai. Greg. IX, 1. I, tit. i, c. 2; voir les Sententise du Lombard, 1. I, dist. V, p. 42 sq. Il eût été difficile pour le Maître, qui s'était montré si réservé dans sa préface, de souhaiter triomphe plus complet ; celui-ci est unique peut-être dans l'histoire des canons conciliaires qui, habituellement, ne citent pas les auteurs dont ils s'inspirent. En tout cas, il dut faire sensation, car deux des principaux chroniqueurs de cette époque, Roger de Wendover et Matthieu Paris, ont soin de transcrire ce texte tout au long dans leur relation de ra victoire du Magister. D'autres chroniques mentionnent avec soin la condamnation de Joachim et la victoire du Lombard, par exemple, les Flores temporum, déjà cités, de 1292-1294, Mon. Germ. hist., Script., t. xxiv, p. 248,
PIEKRI. LOMBARD. TKIOMPHI. DES SENTENCES
Albéric des Trois-Font aines (t 1252), qui ménage toutefois JoacMm, Chronica, an. 1201, ibid., t. xxm. p. 879, et le délicieux Salimbcne. qui agrémente son récit, comme d'habitude, de réflexions originales, Chronica, an. 1248, dans les mêmes Monum., série in- 1", t. xxxii, p. 238.
//. /./•; TRIOMPHE. SUCCÈS DÊFWITIF ET VOQUE DES i LlBRl SENTENTIARVif. - A partir de cette solennelle proclamation de l'orthodoxie lombardienne à propos de la question trinitaire et de la simplicité divine, l'ouvrage ne connut plus les retours offensifs de l'opposition. Les propositions abandonnées au cours du demi-siècle suivant par l'enseignement de Paris ou d'ailleurs ne jettent aucune ombre rétrospective sur la réputation d'orthodoxie du Maître. L'on se contente de dire : Hic non tenelur Magister, voir l'étude sur Les notes marginales de Pierre Lombard, p. 534-536 ; Oïl verra, col. 2014, la liste de ces propositions dont le nombre, jamais inférieur à huit, monte parfois à quinze, à vingt-deux ou à vingt-six. Mais ces prohibitions ne portent nullement préjudice au succès de l'ouvrage ou à la réputation du Maître. L'on se contente de rappeler que l'opinion n'est plus maintenue, ou l'on écrit une note en marge dans les mss., sans aucune réflexion ni qualificatif. On croirait qu'une espèce d'accord tacite des maîtres de Paris a fait abandonner ces thèses sans condamnation.
L'ouvrage a bientôt une fortune cosmopolite. 11 trouve son chemin en quelques années par toute l'Europe: il se répand en Bavière où, du vivant de son auteur, il est étudié par Éberhard de Bamberg, Arno et Gerhoch; en Angleterre, où deux bibliothèques de cathédrales, celles de Lincoln et de Durham, et une d'abbaye, Peterborough, le mentionnent avant 1200; dans les Pays-Bas et en Allemagne, où il figure parmi les livres des abbayes des Dunes et de Prùfening. Même les abbayes cisterciennes et bénédictines lui ouvrent leurs portes, comme à Clairvaux, où il est transcrit dès 1158. au Bec et à Corbie, à Andres, en Artois, où il est donné en cadeau en 1197. L'on en fait très vite des résumés, parfois sous les yeux et avec l'aide du Maître, s'il faut en croire un ancien texte des bernardins de Cambron. t'n canoniste de bruyant renom, comme Gandulphe de Bologne, l'abrège avec plus de liberté, mais sans rien abandonner de ses idées personnelles. L' Abbrei'iatio de magister Bandinus, /'. L.. t. cxcii, col. 905-1112, suit de plus près l'idée de Pierre Lombard, mais présente dans les mss., d'un livre à l'autre, des divergences qui appelleraient une étude. Il y a des résumés en vers, voir Mediaeval theology in verse, dans The Irish theological quarlerly, t. ix, 1914, p. 330, comme en possèdent plusieurs bibliothèques anglaises. Libri Sententiarum versificati. des nomenclatures de questions, des tables analytiques ou s\ noptiques, des explications de termes en liste alphabétique, des abrégés de certaines matières seulement OU des résumés avec remaniements partiels ou commentaires écourtés, comme la Filia Magistri, attribuée ;i tort à Hugues de Saint-Cher. Sur tout ceci, voir H. Martin, Filia Magistri. un abrégé des Sentences de Pierre Lombard, dans The bulletin o/ the John Rylands libranj, oct.-déc. 1915, p. 6-8 du Reprint. Le nombre et la diversité de ces résumés et aide-mémoire témoiil de l'énorme diffusion du livre; quelques-uns de abrégés mnémotechniques en vers, qui se rencontrent souvent dans les bibliothèques, ont même été imprimés, voir édit. Quaracehi. p. i xi.
Ce qui témoigne tout autant de la diffusion du livre, c'est le nombre des commentaires. Moins de quinze ans après la mort du Magister, on commence déjà à interpréter son œuvre à l'aide de courtes gloses, tels Pierre de Poitiers et plusieurs autres, anonymes. Les commentateurs, à commencer par Pierre de Poitiers avant
1176, le prennent pour liber texlus; d'autres, qui veulent une tendance plus pratique et développent les applications morales de la théologie, supposent connu tout ce qu'enseigne le Liber Sententiarum et y ajoutent des compléments; tel Pierre le Chantre, qui insiste sur les parties trop brèves ou omises par le Magister; tels Etienne Langton et Gui d'Orchelles, qui s'y réfèrent fréquemment. Le plan de ses traités est suivi par tous les maîtres, peut-on dire, si bien qu'il ne se fait plus guère de livre de théologie qui ne prenne les Sententiie comme texte à commenter. Bientôt, les ordres religieux établissent des chaires pour commenter le Lombard, et chaque étudiant dominicain de Paris en reçoit un exemplaire, en même temps que la Bible et Y Historia scolastica de Pierre Comestor. Voir Franklin, Les anciennes bibliothèques de Paris, t. i, p. 192, et sur le chapitre de Montpellier en 1265, Reichert, Acta capitulorum generalium, t. i, p. 129, lig. 28-29, dans les Monumenta ordinis pnvdicatorum, t. m, Rome et Stuttgart, 1898; pour les franciscains, voir Felder, Geschichte der wissenschaftlichcn Studien im Franziskanerorden, Fribourg, 1904, p. 529-546. Le bachalarius sententiarius prend place à côté du biblicus; voir Déni fie. Quel livre servait de base ù l'enseignement des maîtres en théologie? dans la Revue thomiste, t. n, 1894, p. 151, au point d'exciter l'indignation du maussade Roger Bacon, qui s'irrite de voir le professeur des Sentences plus honoré que celui de la Bible. Opus minus, édit. citée, dans les Rer. brit. script., t. xv, p. 328-329; ou dans Denifle-Chatelain, Chartularium, t. i, n. 419, p. 473-474; Felder, op. cit., p. 534; édit. Quaracehi, p. lix-lxi. Jusqu'en pleine Asie, le franciscain Guillaume de Rubrouck, envoyé en 1253 par saint Louis au grand khan des Tartares, mentionne, parmi les volumes compris dans ses bagages, les IV libri Sententiarum. Voir Les franciscains en Chine aux xiw- XIVe siècles, t. i, p. 34, dans Xaveriana, t. xlit, Louvain, 1927.
A ce fait, on peut joindre celui des quinze exemplaires offerts vers 1360 à la bibliothèque du collège de Merton, à Oxford, et celui des cinquante exemplaires reçus en cadeau, avant le milieu du xivc siècle, par le collège de la Sorbonne à l'usage de ses étudiants. F. M. Powicke, The mediaeval books oj Merton Collège, Oxford, 1931, p. 54-55; Delisle, Cabinet des manuscrits. t. m, Paris, 1881, p. 23-25, liste de 1338. Tout cela montre l'utilisation continuelle des Sentences et la place qu'avait prise l'ouvrage dans la vie intellectuelle de l'Europe médiévale. Pour des siècles, il alimente désormais les leçons des bachalarii à l'université de Paris et aux autres centres théologiques de l'Occident.
Vincent de Beauvais et ses copistes ne rflanquent pas de le relater et, longtemps avant eux, l'anonyme de Laon et Albéric de Trois-Fontaines avaient fait déjà constater cette vogue. Memoriale omnium temporum. dans Mon. Germ. hist., Script., t. xxiv, p. 157, extrait du Spéculum historiale, xxix, 1 ; Jacques de Voragine. ibid., p. 171, voir aussi, ibid., p. 219; Chronicon nniversale anonumi Laudunensis, an, 1163, édit. Cartellieri, Paris et Leipzig, 1909, p. 7; Albéric. Chronica, an. 1 156, t. xxnr, p. 843. Le nombre de ces commentaires, dont la grande partie est inédite, atteint plusieurs centaines; on peut en juger par les chiffres que donnent deux bibliographies des siècles passés. Bien que pour l'Angleterre. Pits en compte au moins cent soixantetrois, De illuslribus Angliœ scriptoribus, t. i, le seul paru, des Relationes historiés de rébus anglicis, Paris, 1619, p. 947-952, et Quel if et Échard donnent les noms de deux cent cinquante dominicains, Scriptores ordinis prxdicatorum, t. n. Paris, 1721, p. 951-952, qui ont commenté les Sentences. Ces listes sont loin d'être complètes; les dépôts de mss. permettraient de les grossir considérablement. Thomistes, scotistes, occa-
PIKKRK U)MHAI{I>. TRIOMPHE DES SENTENCES
mistes, augustiniens, tous les docteurs commentent,
chacun à sa façon, le livre du Lombard. Les recherches en tous sens dans les vieux fonds de mss., inaugurées jadis par les PP. Ehrle (cardinal) et Denifle, reprises. depuis la grande guerre, avec une ardeur nouvelle et des résultats grandissants, par Grabmann, Mandonnet, Glorieux, le P. Pelster, le R. P. Martin, le P. Hocedez, J. Koch, dom Lottin, A. Landgraf, Schmaus, etc., aboutissent à mettre toujours |)lus en relief la vogue énorme dont ont joui les IV libri Sententiarum jusqu'en plein xvie siècle. Un répertoire Thesauri theologorum pars prima... quarla, primo libru Sententiartun (...quarto) correspondes doctorum et mayisirorum in sacra paqina professorum decisiones compleclens, Milan, 1506, incomplet évidemment, mais fort précieux cependant, imprimé au début du xvie siècle et dû à Jean Picard, énumère, pour chaque question théolo- «ique, distinction par distinction, les commentateurs qui ont traité de ces matières avec indication de l'endroit de leurs ouvrages. Durant les séances du concile de Trente, l'avis du Lombard est fréquemment invoqué par les Pères et par les congrégations des théologiens; on en parle avec respect et déférence même quand on s'écarte de ses idées et l'on ne veut rien faire qui puisse nuire au succès scolaire de son livre; voir Concilium Tridentihum, Fribourg-en-Br., édit. Gœrresiana. Voir les Index alphabétiques à la fin de chacun des volumes i, v, vu, ix.
L'introduction de la Somme de saint Thomas dans l'enseignement théologique, chez les dominicains d'abord, comme à Fribourg, à Rostock, etc., puis dans les centres universitaires, n'aboutit que lentement à faire remplacer les Sentences par le chef-d'œuvre de saint Thomas. A la fin du xve siècle, le volume de Pierre Lombard est encore en possession tranquille à peu près partout; les éditions incunables, on l'a vu plus haut, se multiplient au nombre de seize au moins avant l'année 1500, et le xvic siècle connaît plus de soixante éditions ou réimpressions. Les commentateurs n'abandonnent pas encore le vieux manuel des universités médiévales. La Réformation de l'université de Paris en 1508, Paris, 1611, p. 111, parle encore de l'utilisation des Sentences de Pierre Lombard dans ses Statula facullatis sacrœ theologiœ. Au xvne siècle, quelques commentaires continueront encore à se produire : Dominique Soto donne le sien en 1557, Estius en 1615, Mastrius en 1655, ainsi que d'autres scotistes comme Antoine Castel (1698-1703) et J. Perez Lopez (1714- 1 723), etc. (Hurter, Nomenclator, t. iv, col. 676 et 1014) ; mais ce sont des commentaires de Scot plutôt que du Lombard. L'ouvrage du célèbre Ripalda (f 1648), Brevis expositio litleree Magistri Sententiarum, cum quœslionibus quse circa ipsam moveri possunt et authoribus qui de illis disserunt, Salamanque, 1635; Cologne, 1635; Lyon, 1636, 1696; Venise, 1737, etc., le seul jésuite peut-être, en dehors de Jacques Peltan (commentaire inédit), qui ait commenté les Sentences, eut plusieurs éditions; la préface nous dit la vogue du Magister encore à ce moment; car, en Espagne, les examens pour les bénéfices ecclésiastiques comportaient un travail sur une des dislinctiones de l'ouvrage et c'est à la demande des étudiants de Salamanque que Ripalda composa son livre.
A partir du début du xvne siècle cependant, le règne du Livre des Sentences touche à sa fin. C'est la Somme de saint Thomas qui le remplace chez les dominicains, les carmes, les jésuites, les sorbonnistes, et ailleurs; des chaires sont fondées pour commenter au cours le Docteur angélique; Bellarmin inaugure à Louvain ce genre de commentaire avant 1570, trente ans avant que Philippe II fonde, en 1595, la chaire de saint Thomas dont van Malderen (Malderus), ensuite évêque d'Anvers, sera le premier titulaire, tandis que
les disciples de François de Vitoria, à Salamanque, répandent partout l'usage de la Somme théologique, qu'ils substituent aux Sentences. Mais le volume de Pierre Lombard n'en reste pas moins la base sur laquelle se sont élevées les grandes constructions théologiques. \ oir Le mouvement théologique, p. 167-168.
///. LES PROPOSITOma REJETÊB8. (Hic non tenetur Magister). — Dès la première moitié du xnr siècle, s'était fixée une liste de huit opinions qui ne sont pas suivies communément : Istm sunl opiniones Magistri Sententiarum quse communiter non tenentur. C'est saint Bonaventure qui nous en a conservé le texte — en fail il en a neuf — à la fin du 1. II de son commentaire sur les Sentences (dist. XLIV, Dubia circa lilleram Magistri, Opéra omnia, édit. Quaracchi, t. n, 1885, p. 1016), mais il n'exclut pas un nombre plus élevé d'opinions à rejeter; in aliquibus locis declinuverit ab opinionibus communibus... prœcipue in octo locis. La proposition sur le nihilisme christologique, Denzinger, n. 393, ne figure pas dans cette liste, ni dans les autres; c'était plus qu'une simple opinio. Saint Bonaventure excuse le Maître des Sentences, qui a parfois utilisé, dit-il, ses « autorités » minus recte. \'on tamen est mirandum si in lot et tam bonis dictis Magister dixit aliquid minus complète, nec ei est propler insultandum, ajoute t-il.
Peu après, le franciscain Salimbene de Parme, qui achève sa chronique vers 1287, mentionne le même nombre de passages : octo loca in quibus Magister Pelrus in Sententiis maie dixit. Mais l'œuvre à laquelle il renvoie pour le détail n'a pas été retrouvée; ce qui nous prive des réflexions ou anecdotes parfois naïves, toujours piquantes, dont sans doute il accompagnait cette fois encore son récit, voir Chronica, édit. citée, Mon. Germ. hist., Script., série in-4°, t. xxxn, p. 238, 217, et p. xix, xxv.
Les mss. des IV libri Sententiarum présentent souvent une liste de ces opinions, mais le nombre de celles-ci dépasse plus d'une fois les huit de Bonaventure; voir édit. Quaracchi, p. lxi; ainsi, sur quatre exemplaires de la bibliothèque Vaticane, deux mentionnent 8 opinions, un en a 19, un autre en a 21 ; voir A. Pelzer, Aposlolicœ bibliotheese... codices Vaticani latini, t. i, p. 3, 5-6, 12 sq.
La liste s'accroît davantage encore chez l'inquisiteur Nicolas Eymeric, O. P. (t 1399), qui compose un traité en 1397 sur les 22 articles rejetés, traité demeuré inédit : Super declaratione 22 articulorum Magistri Sententiarum, in quibus communiter non tenetur; voir Quétif et Échard, Scriplores ord. prœd., t. i, p. 713, n. 34. Une liste de 26 numéros a été publiée par Du Plessis d'Argentré, Collectio judiciorum, t. i, p. 118, qu'il date de l'année 1300 environ; elle est reproduite dans P. L., t. cxcii, col. 961-964. C'est celle que nous donnons cidessous, en marquant d'une astérisque les opinions que mentionnait déjà saint Bonaventure; mais celui-ci réunissait sous un même chef les deux opinions relatives au mérite des anges contenues dans les dist. V et XI du 1. II. Nous donnons textuellement le libellé fourni par Du Plessis; l'on n'aura pas de peinera rectifier l'indication des chapitres, qui s'était modifiée au cours de deux siècles et qui ne correspond plus toujours à la division antique rétablie par l'édition de Quaracchi. On trouvera dans Denifle et Châtelain la liste de saint Bonaventure et quelques renseignements complémentaires, Chartularium universitatis Parisiensis, t. i, Paris, 1889, n. 194, p. 220-221. Les opinions ajoutées par la liste de la fin du xine siècle concernent surtout le 1. IV, principalement la circoncision, le mariage et les pouvoirs des simoniaques et des hérétiques.
In I libro. — * 1. Quod charitas qua Deum et proxinuim diligimus est Spiritus sanctus. Disl. XVII, cap. 2. Vel quod charitas quae est araor Dei et proximi non est aliquid créa-
PIERRE l,uMH\KI>. CONCLUSION GENERALE
tum. - * 2. Quod nomina numeralia dicta de Deo dicuntur soliim relative. Dist. XXIV, cap. Etsi diligenter. Vel haec Domina numeralia trinus il Trinitas non dicunt positionem sed privatiouem tantum. :ï. Quod simile et squale •-: mi li ter dicuntur de Deo privative. Dist. XXI, cap. Et hoc idem. 1. Quod Deus setnper potesl quicquid aliquando potuit, et vull quicquid voluit, et scit quicquid scivit. Disl. XLIV, cap. Pneterea quwri solet.
In II libro. - * 1. Quod Angeli non meruerunt beatitudineni per gratiam sihi datam; sed quod prsemium prsecessil meritum, et postea meruerunt per obsequia fidelibus exhibita. Disl. V, cap. Hic quseri solet. Vel quod angelis i>nt>mium pnecessit, el meritum respectu pracmii substantialis habet subsequi. * 2. Quod angeli in merito, respectu essentialis pnemii, et in ipso prsemio proflciunt usque ad jodicium. Dist. XI, cap. Pneterea illud. — 3. Quod charitas est Spiritus sanctus, scilicet illa quss anima' qualitates informat atquc sanctificat. Disl. XXVII, cap. Cum igitur.
* -1. Quod in veritate humanse natunv nihil transit extrinsecum; sod quod ab Adam descendit ])er piopagationem, auctum et multiplicatum resurget in judicio. Disl. XXX, eap. permit. Quibus responderi potest, vel quod nihil de cibis transit in veritatem humanse naturse, nec per generationem, nec per mitritioucm.
In III libro. — • 1. Quod anima, a corpore exuta, sit persona. Dist. V, cap. Hic a quibusdam opponitur. — 2. Quod Christus convenienter mortuus et non mortuus dicitur, passus et non passus. Disi. XXI, cap. ail. — * 3. Tertio quod Christus in triduo mortuus fuit homo. Disl. XXII, cap. l.
In 1\' libro. — - 1. Quod Sacramenta legalia non justiticabant etiamsi cum fide et devotione fièrent. Dist. I. cap. Non igitur. — 2. Quod homo sine medio videbat Deum ante peccatum. Eadem disl., cap. Triplici. — 3. Quod circumeisio non conferebat gratiam ad bene operandum, nec virtutes ad augmentum; sed solum ad peccata dimittenda valebat. Eadem dist., cap. Duo igitur. — 1. Quod parvuli, ante octavum diem morientes incircumeisi, peribant; et quod, causa neeessitatis, poterant ante circumeidi. Eadem dist., cap. Si vero. — 5. Quod quaedam sacramenta novae Legis instituta sunt in remedium tantum, ut matrimonium. Dist. II. cap. 1. Jam ad sacramenta. — * 6. Quod baptizati baptismo .loannis, non ponentes spem in illo, non erant baptizandi baptismo Christi : ita quod baptizatus baptismo Joannis, non erat baptizandus. Dist. II, cap. ult. Hic considerandum.
* 7. Quod Deus potuit dare potentiam creaturae creandi et interius abluendi, id est, peccata dimittendi. Dist. V, cap. ult. Hic quaeritur quœ sit. Vel sic : quod Deus poterat dare potestatem aliis baptizandi interius, et quod creatura potuerit suscipere. Et similiter quod Deus potest potestatem creandi creatura' communicare et creare per creaturam, tanquam per ministrum. Dist. V. — 8. Quod schismatici, degradati, praecisi ab Kcclesia ha-retici, excommunicati, non habent potestatem consecrandi corpus Christi. Disl. XIII, cap. Illi vero. — 9. Quod brutum non sumit verum corpus Christi, etsi videatur. Dist. XIII, cap. Illud etiam sane. — 10. Quod scientia discernendi, ut notât habitum scientia-, sit clavis. Dist. XIX, cap. 1. — 11. Quod episcopi simoniaci degradati non possunt conferre ordines. Dist. XXV, cap. De simoniacis. — 12. Quod secundus maritus alicujus mulieris, incognita- carnaliter a primo, sit bigamus per cognitionem illius, et prohibeturab ordinibus. Disl. XXV II, cap. ult. — 13. Quod cognoscens sororem uxoris sua- non tenetur uxori petenti debitum reddere. Dist. XXXIII, cap. De bis. — 14. Quod ille qui, uxore vivente, duxit a lia m in aliéna patria, qui rediens ad conscientiam vult eam dimittere et non potest, si cogitur ab Ecelesia remanere et debitum reddere, quia sibi non creditur : dicit Magister quod incipit excusari per obedientiam et timorem, et tenetur reddere debitum si petatur. Disl. XXXVIII, cap. ult. — 15. Quod peccata deleta non pâte fient aliis in judicio. Disl. XLIV, cap. Hic quaeritur utrum electis.
\. Conclusion générale. - Ce qui vient d'être
dit sur les vicissitudes des IV libri Scnlenliurum et l'appréciation de leur méthode el de leur contenu théologique explique eu grande partie leur succès et la nature de leur influence. Il suffira de ramener a quelques chefs principaux ces données éparses.
Beaucoup d'appréciations oui été émises, qui ne concordent pas toujours, aussi bien sur la valeur intrinsèque du livre que sur les causes de son succès; il en est de trop élogieuses qui associent Pierre Lombard
aux grands docteurs du Moyen Age, Albert le Grand et Thomas d'Aquin ; il en est de simplistes, comme celle de Wernle, qui attribuait à peu près au hasard sa vogue dans l'enseignement, EinfiXhrung in dus theolo gische Studium, Tubingue, l(.)()8, p. 228.
Les caractères de l'ouvrage ne permettent nullement d'attribuer le génie à son auteur; on l'a vu facilement plus haut. La comparaison avec divers de ses contemporains ni' lui est pas non plus avantageuse, ni pour la vigueur philosophique, ni pour la finesse dialectique, ni pour la compréhension personnelle ou pieusement approfondie du dogme, ni pour la netteté des airs précis ou l'expression vigoureuse d'un esprit maître de sa pensée. Sans parler ici de saint Anselme de Cantorbéry, Pierre Lombard est inférieur, par un au moins de ses côtés, à Gilbert de La Porrée, à Pierre Abélard, à Hugues de Saint-Victor, à l'auteur de la Summa Sententiarum, à Robert de Melun, et à d'autres qui succèdent à sa génération clans les écoles. Mais, par contre, un haut ensemble de qualités moyennes et l'absence de caractéristiques trop spéciales donnent aux /V libri Sententiarum certains avantages, dont les circonstances du moment rehaussaient la valeur et qui lui assuraient pour l'enseignement scolaire une réelle supériorité. Régulièrement orthodoxe, en dehors des quelques opinions mentionnées ci-dessus, souvent marqué d'un réel sens théologique, soit dans une solution occasionnellement personnelle, soit dans le choix judicieux de son garant, fort réservé vis-à-vis des tendances dialectiques, en réalité moins peut-être qu'en apparence, indépendant de tout système philosophique, orné de qualités pédagogiques qui soutenaient l'intérêt, extraordinairement complet pour l'époque clans sa synthèse, parfaitement renseigné sur toutes les discussions et opinions du moment, ce qui pouvait stimuler l'initiative querelleuse des commentateurs, appuyé sur une documentation patristique supérieure à celle des contemporains, l'ouvrage de Pierre Lombard se présentait, dans la seconde moitié du xiie siècle, entouré de l'éclat qui avait accompagné le Maître, et muni de tout un ensemble d'avantages qu'on trouvait rarement réunis. Des qualités plus rares ou plus brillantes, qui pouvaient imposer d'autres œuvres à l'attention, auraient trouvé ailleurs leur rançon; sa réserve trop impersonnelle devant les solutions avait au moins l'avantage de laisser le jeu libre à l'originalité du commentateur.
On ne peut perdre de vue non plus que les circonstances historiques contribuaient à mettre en valeur le nouvel ouvrage. Le magister était devenu episcopus, au siège même de Paris; il eut tout de suite pour principal protagoniste Pierre de Poitiers, qui composa son commentaire avant 1175 et fut chancelier des écoles de Paris jusqu'en 1205; puis, l'auréole que lui donna le décret du concile du Latran en 1215 assura définitivement son triomphe. Mais, avant cela, la manière dont il est accueilli, attaqué ou défendu, montre qu'il attirait les regards tout autrement qu'une œuvre scolaire ordinaire.
L'influence qu'il a eue est plus difficile à délimiter et à apprécier, car le jeu des commentateurs est pour une part appréciable, souvent prépondérante, dans les inconvénients ou les avantages dont son œuvre a été l'occasion. C'est surtout par son programme théologique qu'il a continué à régner jusqu'aux temps modernes, les exposés d'ensemble systématiques et les manuels de dogme n'ayant que tardivement fait place à des traités que ne connaissait pas le livre de Pierre Lombard, comme le De Ecelesia, ou que ne réclamaient pas encore les controverses ultérieures, comme le Dr romano pontifiee. Cette lacune est d'autant plus étonnante que les traités généraux des canonistes, déjà chez Gratien, ont des pages intéressantes sur l'Église,