‹ Dictionnaire de théologie catholique (volume 4)Chapitre 258 sur 437 · PLATONISME. LES INFLUENCES FUNESTES · texte numérisé non relu

PLATONISME. LES INFLUENCES FUNESTES

révélé par les saints oracles. De dit', nom., 1. 1. 2, /'. G., t. m, col. 588 A. C. Ainsi patient tous ceux qui ont le sens de la tradition. D'autres étaient avant tout philosophes.

Ceux-là, fussent-ils platoniciens, même lorsqu'ils se mettaient en peine d'habiller leurs théories avec des versets de l'Écriture, sortirent de l'orthodoxie. On ne s'y est jamais trompé. « Les philosophes sont les patriarches des hérésies », dit Tertullien. De anima, c. m. P. /.., t. n, col. 692 A. lue marque des sectes hérétiques, suivant Anthime de Nicomédie, mort martyr sous Dioclétien, et ce qui les oppose à l'apostolicité de la véritable Église, c'est qu'elles dépendent d'Hermès Trismégiste, de Platon ou d'Aristote et non de la tradition. Ce fut souvent un argument de Grégoire de Nazianze, comme d'Athanase, dans les controverses trinitaires. La philosophie doit se contenter de la situation d'Agar vis-à-vis de Sara : ceux qui l'ont oublié sont tombés dans l'erreur. Didyme l'Aveugle, De Trinil., m, 1. P. G., t. xxxix. col. 781 A.

Et en effet, sans vouloir tout expliquer par là, on pourrait convaincre les hérésies des premiers siècles d'avoir cédé à l'entraînement de la philosophie. La plupart des Pères nous disent, il est vrai, que cette philosophie fut celle d'Aristote, l'ennemi de la Providence, l'athée qui, pour se faire place dans les écoles chrétiennes, dut triompher de méfiances persistantes, tandis que de Platon on ne se séparait, quand c'était nécessaire, qu'après une préface d'honneur. Et, pourtant, il faut reconnaître aussi l'influence de « Platon » à l'origine de plusieurs hérésies.

1° D'abord le gnoslieisme. — Ipsse denique hœreses a philosophia subornantur. Inde œones et formée nescio quse et trinitas hominis apud Valentinum : Platonicus /lierai. De prœscr., 7, P. L., t. n, col. 22 A; cf. Hippolyte, Philosoph., vi, 21, 29, P. G., t. xvi c, col. 3226, 3235 B. Tertullien rattache au platonisme la distinction familière aux gnostiques des trois principes, sensible, animique, spirituel, dans la nature humaine; il croit même retrouver, De anima, c. xvm, /'. L., t. n, col. 719 C « les semences hérétiques des gnostiques et des valentiniens » dans les substances invisibles, incorporelles, divines, éternelles que sont les Idées. Vult Plato esse quasdam substantias invisibiles... quas appellat Ideas... Inde hwreticarum idearum sucramenla : hoc enim sunt et seones et genealogiw eorum. Cf. Irénée, Cont. hser., II, xiv, 3 et 4, P. G., t. vu, col. 751 B-752 A. Saint Irénée rend aussi Platon responsable de l'enseignement des gnostiques sur la préexistence des âmes et leur migration de corps en corps. Ibid., II, xxxm, 1 et 2.

Et, en effet, un certain nombre de traits communs aux principaux systèmes gnostiques sont apparentés de fort près avec le platonisme du ir= siècle. Un Dieu souverain, éloigné de la matière, et les intermédiaires qui le relient au monde; la création émanant d'un Dieu inférieur. Certains, comme Saturnin, admettent une double création, les anges, les archanges, les vertus, les puissances étant produits par le Père, le monde et l'homme par sept anges. Cf. limée, 41 d, et Petau, Dogmata theologicu. Prolegomena. c. ni, 2.

2° L'arianisme. — Bien que Basile, Grégoire de Xysse, Didyme l'Aveugle et d'autres fassent d'Aristote le patron des ariens et (pue la dépendance apparaisse souvent manifeste dans leur manière d'argumenter, un des principes sur lesquels l'arianisme est fondé, comme l'a remarqué saint Athanase, Cont. arian., orat. n, n. 24, P. G., t. xxvi, col. 200 A, est l'excessive transcendance du Père et, par suite, l'impossibilité où il se trouve de créer le monde sans un intermédiaire, qui est le Fils; car voici, dit-il. ce qu'ont osé non seulement dire, mais écrire Eusèbe, Anus, Astérius : » Dieu voulant produire la création et voyant qu'elle

ne pouvait participer à la main toute pure du Père et à son opération, fabrique et crée d'abord, lui seul, un être unique seul, ttoiei xott xtêÇei irpco-rioç (jlôvoç (i.ôvov eva, qu'il appelle Fils et Logos, afin de pouvoir ensuite, par son moyen, créer le reste de l'univers, » Cf. la lettre des piètres et diacres ariens à Alexandre, évêque d'Alexandrie, Athanase. De synodis, n. 16. P. G., L xxvi, col. 708 C.

Dr, que l'Un ne puisse produire immédiatement qu'une seule chose ((i.ôvoç u.ôvov), le reste dépendant de lui par intermédiaire, c'était un axiome, de philosophie néoplatonicienne. Cf. IF' pari., m. La créalion et le platonisme, col. 2351. Par suite, Arius. qui concevait, toujours avec les néoplatoniciens, la génération comme une création, devait comprendre la Trinité comme une hiérarchie descendante, à la manière de Numénius ou de Plotin : le Fils est un second Dieu. Albert le Grand l'a bien vu, Comment, in Joa., i, 3, éd. Borgnet, t. xxiv, p. 32 : Causa erroris Arii fuit quod nimis philosophie? adhœrebat. Cette philosophie, qui considérait le Logos comme une puissance et une lumière intellectuelle, créée avant le monde, par laquelle Dieu fait toutes choses, Albert l'a connue par les Arabes et les Juifs, mais elle était d'origine néoplatonicienne. (Cf. Ulrich de Strasbourg : El hanc philosophiam scrutas Arius dixit Filium Dei esse lucem inlellectualem factam ante mundum, habentem virtutem factivam tolius mundi, ut dicilur in libro Valerii, discipuli ejus. Voir Stohr, Die. Trinitatslehre Ulrichs von Strassburg. p. 147, note 96.) Saint Thomas dit de même : Nos non ponimus Patrem et Filium seeundum subslanliam différentes : sed fuit error Origenis... et Arii sequentium in hoc platonicos. Sum. theol., Ia, q. xxxn, a. 1, ad. lum.

La question du « platonisme d'Arius » a été fort diseutée. Petau, Dogm. theol., t. n, De Trinitate, I.' I. c. vin, n. 2, déclarait : In eu vero professione... planissime constat germanum plalonicum Arium exslitisse, et c. i, n. 2 : Quidquid hœreseon opinionumque falsarum primis illis temporibus emersit, ac prœsertim Ariana lola perfldia ex illo ptalonicorum commenta causam et originem accepit (cf. cependant Dogm. theol., Prolegomena, c. m, 2...). Mais R. Cudworth. Systema intellectuelle universi, t. i, 2e éd., p. 872, et J. Mosheim (dans le même ouvrage, note h, p. 875- 879) soutiennent une opinion contraire. Il va sans dire que parler du platonisme d'Arius, c'est seulement l'accuser d'être resté trop dépendant d'une, philosophie qui régnait de son temps à Alexandrie et qui subordonnait les uns aux autres les principes divins, sans prétendre pour autant qu'il ait tiré de là toutes ses erreurs. L'identité \ior)Geiç tzoiv}gziç sIg'iv, posée par certains ariens, est aussi apparentée avec le néoplatonisme. Cf. Didyme, De Trinilale. i, 7, P. G., t. xxxix, col. 277 B.

3° Le même courant d'influences apparaît aussi chez Eunomius (t vers 395), à côté de l'influence aristotélicienne sur laquelle, d'ordinaire, on insiste davantage. Eunomius dit après Platon (il est vrai qu'Aristote le dit aussi) que seul l'être inengendré (àYsvvï)TOç) est par nature incorruptible. Saint Justin et Clément d'Alexandrie déduisaient de là que l'âme n'est pas immortelle par nature mais seulement par un effet de la volonté divine. Le Fils n'étant pas, lui non plus. inengendré, si l'on ne distingue pas entre àyswq-'jet àyavr/Toç, il fallait le ranger aussi parmi les créatures. (Sur l'équivoque entre ces deux mots. cf. de Régnon, Études sur la sainte Trinité, t. m, p. 185 sq. ; de Ghellinck, dans Revue d'hist. ecct., 1930, p. 9-42.) C'est ce que lit Eunomius, étourdissant les braves gens, dit Grégoire de Nysse, avec les belles phrases de Platon. Contr. Eunom., i. IX, P. G., t. xi.v. col. 813 C. Il arrivait à la même conclusion, en invoquant le

PLATONISME DES PÈRES. LA TRINITÉ

principe néoplatonicien de hiérarchie descendante',

qui exige une subordination entre les trois personnes. lbid., 1. I, col. 377 AC; cf. col. 207.

Une autre erreur eunomicnne, que combattent les Pères cappadociens, voulait que le croyant pût, dès cette vie, arriver à la connaissance parfaite de Dieu. Eunomius en apportait cette raison que l'essence divine est d'une simplicité telle qu'elle exclut toute distinction, et donc qu'on ne peut connaître un des attributs de Dieu (l'àysvvyjaîa, qui correspond à peu près à Vaseitas des scolastiques) sans le comprendre tel qu'il est. Et puis, disait-il aussi, un chrétien ne peut admettre qu'il soit impossible de connaître l'essence divine. Comment le Fils serait-il encore « la porte », comme le dit l'Écriture, s'il ne conduisait pas à la contemplation du Père. Grégoire de Nysse, Cont. Eunom., 1. X, P. G., t. xlv, col. 828 D.

Quelle est la nature de cette « contemplation effrénée », comme l'appelait Grégoire de Nazianze, Orat., xxxix, 8, P. G., t. xxxvi, col. 344 A? Les critiques, de nos jours, éprouvent quelque peine à l'expliquer. Voir art. Eunomius, t. v, col. 1508 sq. Sans doute Eunomius confondait l'essence divine prise objectivement en elle-même et cette même essence, envisagée abstraitement, et il est permis de voir là, déjà, une conséquence du réalisme platonicien ; de plus, il pensait que les noms, imposés aux choses par Dieu lui-même, traduisent leur nature propre (n'est-ce pas un souvenir du Cratyle?) et il leur accordait une valeur telle qu'on ne peut, selon lui, connaître le vrai nom de Dieu, sans connaître parfaitement aussi son essence. Mais il est une influence encore dont il faut tenir compte. Suivant un extrait cité par Grégoire de Nysse, Cont. Eunom., 1. X, P. G., t. xlv, col. 832 D, l'hérésiarque prétendait que « l'intelligence, voûç, de ceux qui croient au Seigneur peut s'élever au-dessus de tout ce qui est sensible et intelligible, sans s'arrêter même à la génération du Verbe : elle la dépasse, parce que son désir de la vie éternelle la pousse à atteindre le Premier ». Presque tous les traits ici sont plotiniens : Dieu ou le Premier, supérieur même à tout ce qui est intelligible; le Fils et la génération du Fils (Plotin l'appelle le voûç) ne venant qu'au second rang; l'intelligence purifiée capable de s'élever au-dessus de l'intelligible, et donc de se dépasser elle-même : la contemplation, à la manière d 'Eunomius, se souvient, à n'en pas douter, des descriptions néoplatoniciennes. Théodoret, Hœret. fab. comp., iv, 3, P. G., t. lxxxiii, col. 421 A; art. Eunomius, col. 1509; Lebreton, Histoire du dogme de la Trinité, t. n, p. 635, note C.

4° L'apollinarisme, lui aussi, a son principe dans la psychologie platonicienne. « Il y en a, dit Némésius, et Plotin est un de ceux-là, qui, croyant que l'esprit, voGç, est différent de l'âme, <\>uyy], prétendent que l'homme est composé de trois éléments, le corps, l'âme et l'esprit. Apollinaire, évêque de Laodicée, s'est mis à leur suite, et sur ce fondement il a construit le reste de sa doctrine. » Némésius, De natura liominis, c. i, P. G., t. xl, col. 504 A, et t. xlviii, col. 1119 B, où le même texte est cité, mais Plotinus y est devenu Photinus. Apollinaire, en effet, devenu trichotomite dans ses derniers écrits (cf. Voisin, Apollinaire de Laodicée, p. 276, 285) enseigne que le Verbe dans le Christ a pris la place qu'occupe l'esprit dans le composé humain et se trouve par conséquent uni aux autres parties par la relation qui les unissait à l'esprit.

Il est vrai qu'il y eut diverses sectes apollinaristes, et Apollinaire lui-même, dit-on, n'aurait pas toujours été du même avis. Socrates, Hist. eccl., II, xlvi, P. G., t. lxvii, col. 364 BC. Il est vrai aussi qu'il a pu subir d'autres influences, en particulier celle de l'aristotélisme. J. Drœseke, Zum Platonismus der Kirchenvaler, dans Zeilschrifl fur Kirchengeschichte,

t. vu, 1885, p. 132-141. Du moins, l'erreur qui porte son nom a pour origine la trichotomie platonicienne; et c'est ce fondement que ruinent saint Athanase, et saint Grégoire de Nysse, quand ils écrivent « contre Apollinaire ». Cf. Schwane, Dogmcngeschichle, t. n, 2e édit., 1895, p. 293.

5° On peut conclure que les erreurs trinitaires et christologiques proviennent, pour une part importante, de l'intrusion dans le dogme de quelques idées platoniciennes. En ce sens, Platon peut être appelé le père des hérésies. D'ailleurs, il partage cette paternité avec Aristote, les stoïciens et tous les philosophes profanes. La philosophie grecque, surtout celle de Platon, pouvait préparer les esprits ou même leur offrir l'occasion de pénétrer plus avant dans la compréhension des vérités révélées, et de les coordonner: mais elle supposait la révélation et venait ensuite. Certains ont renversé les rôles et fait prépondérante la part de la philosophie. Ils sont hérétiques dans la mesure où, pour expliquer le dogme, ils ont préféré la tradition de Platon à celle des apôtres.

Nous allons le voir mieux encore, à propos de quelques questions particulières.

II. EXAMEN PLUS DÉTAILLÉ DE QUELQUES DOCTRINES PLATONICIENNES ET DE LEUR INFLUENCE. — 1° La trinité. 2° Le monde intelligible (col. 2338). 3» La création (col. 2348). 4° La vie intérieure (col. 2362). 5° La connaissance de Dieu (col. 2372).

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