‹ Dictionnaire de théologie catholique (volume 4)Chapitre 291 sur 437 · XVII, XVIII · texte numérisé non relu

XVII, XVIII

II. Éckits et doctrine. — Polycarpe jouissait d'une grande autorité comme docteur et comme prophète. Aussi le rédacteur du Martyrium l'appelle-t-il « docteur apostolique et prophétique, évêque de l'Église catholique à Smyrne, car toute parole que sa bouche a prononcée a été accomplie et sera accomplie». Mari., xvi. Une seule parole prophétique de Polycarpe nous a été conservée : trois jours avant sa mort, il annonça à son entourage qu'une vision venait de l'avertir qu'il périrait par le feu. Mart., v.

Dans sa lettre à Florinus, Irénée nous apprend que Polycarpe aimait rappeler ce qu'il avait entendu « de Jean et des autres qui avaient vu le Seigneur..., touchant les miracles et les enseignements de Jésus »; et il ajoute que cette doctrine, que « Polycarpe avait reçue de ceux qui avaient été les témoins oculaires de la vie du Logos, était entièrement conforme aux Écritures ». Irénée, dans Eusèbe, Hist. eccl., 1. V, c. xx. Pour connaître les détails de cette doctrine, nous n'avons que la lettre écrite par Polycarpe aux Philippiens, à laquelle nous sommes en droit de joindre le Martyrium Polycarpi, qui ne peut que donner un écho fidèle de l'enseignement de celui qui fut évêque de Smyrne pendant au moins un demi-siècle. Nous écartons les cinq fragments publiés par Feuardent, ainsi qu'un sixième signalé par Zahn dans le De epiphania Domini et Salvatoris noslri, de l'Arménien Ananie. Leur non-authenticité est généralement admise et Eusèbe, tout comme Irénée, ne connaissait de Polycarpe que la seule lettre aux Philippiens. Sur ces fragments, voir Zahn, Forschungen zur Gesch. des N. T. Kanons, t. vi, p. 104; Diekamp, dans les Patres apostolici de Funk, édit. de 1913, p. lxxx; le texte des fragments, p. 397 sq. de la même édition, et dans P. G., t. v, col. 1020.

La lettre de Polycarpe aux Philippiens nous a été conservée par huit manuscrits remontant à un même archétype. Par suite de la perte d'un feuillet, le texte s'arrête au deuxième verset du c. ix; le reste ne nous est connu que par une ancienne traduction latine, exception faite pour les c. ix etxm qu'Eusèbe a conservés dans His t. ceci., 1. III, c. xxxvi, n. 13sq.,P. G.,t.xx, col. 292. Zahn et Lightfoot, dans leurs éditions, ont

retraduit en grec les chapitres qui ne sont qu'en latin. A. Ehrhard estime que la traduction de Lightfoot est meilleure que celle de Zahn. Ehrhard, Die altchrislliche Lileratur und ihre Erforschung von 1884 bis 1900, Fribourg-en-B., 1900, p. 89. Depuis que l'authenticité des épîtres ignatiennes est généralement admise, les critiques s'abstiennent de mettre en doute celle de la lettre aux Philippiens. Il en est de même pour la question de l'intégrité, voir Funk, Patres apostolici, p. xen sq. ; Christ, Gesch. der griech. Lit., t. n b, p. 977.

La lettre aux Philippiens appartient au genre parénétique; toutefois, comme le fait remarquer Irénée, elle est « apte à faire connaître ce qui caractérise la foi de son auteur ainsi que la prédication de la vérité ». Conl. hier., III, ni, 4. Elle débute en souhaitant paix et miséricorde de la part de « Dieu tout-puissant et de Jésus notre Sauveur », à « l'Église de Dieu qui habite Philippes ». Ensuite, Polycarpe loue les Philippiens pour les services qu'ils ont rendus à Ignace et à ses compagnons, lors de leur passage en leur ville; il reconnaît que leur foi en Jésus a porté ses fruits; puis, faisant allusion à Eph., n, 8-9, il leur rappelle que « c'est la grâce qui les a sauvés, non les œuvres, mais bien la volonté de Dieu par Jésus-Christ ». i. Il les exhorte ensuite à avoir foi « en celui qui a ressuscité des morts Notre-Seigneur Jésus, et qui lui a donné le trône de gloire à sa droite, à ce Jésus vénéré par tout ce qui respire (&> 7tôccra revor] XaTpeûei.), qui vient comme juge des vivants et des morts, et du sang de qui Dieu demandera compte à ceux qui désobéissent. Celui qui l'a ressuscité des morts nous ressuscitera aussi si nous accomplissons ses volontés et observons ses commandements ». n. Polycarpe se défend de vouloir enseigner la justice aux Philippiens qui possèdent «la doctrine de la vérité » par la prédication de Paul et par la lettre qu'ils ont reçue de lui, laquelle est capable de les « édifier dans la foi... que l'espérance suit et que précède (Trpoayoûaïjç) la charité envers Dieu, le Christ et les hommes. Quiconque persévère dans cette vertu accomplit le commandement de la justice, car celui qui a la charité est loin de tout péché ». in.

Apïès avoir rappelé avec saint Paul, I Tim., vi, 10, que l'amour de l'argent est la source de tout mal, Polycarpe exhorte les femmes mariées et les veuves à la vie chrétienne, iv. Aux diacres, il recommande « de vivre en diacres de Dieu et du Christ et non en diacres des hommes », d'imiter le Christ « qui a été le diacre (le serviteur) de tous »..., « qui nous a promis de nous ressusciter des morts et avec lequel nous régnerons si nous avons la foi ». Les jeunes gens sont exhortés à veiller sur eux-mêmes et à « être soumis aux prêtres et aux diacres comme à Dieu et au Christ ». v. Aux prêtres, Polycarpe recommande d'avoir soin des faibles, des veuves, des orphelins, des pauvres; il les met en garde contre la colère, le favoritisme, l'injustice, l'amour de l'argent et la trop grande sévérité, car, dit-il, « nous sommes tous débiteurs du péché ». Enfin, il les exhorte à éviter ceux qui «induisent en erreur ».vi.

Le c. vu donne des précisions sur ces séducteurs. « Quiconque, y lisons-nous, ne confesse pas que Jésus est. venu dans la chair, est antéchrist » (citation de I Joa., iv, 2,3; II Joa., 7) ; « quiconque ne confesse pas le mystère de la croix est du diable; celui qui interprète les paroles du Seigneur selon ses désirs et qui dit qu'il n'y a ni jugement ni résurrection, est le premierné de Satan ». Contre ces erreurs, Polycarpe recommande la fidélité à la doctrine traditionnelle (tov èE, àpyjjç roxpx&oOévTa Xôyov), le jeûne et la prière. Les Philippiens sont ensuite exhortés à imiter la patience du Christ en suivant l'exemple d'Ignace et de ses compagnons, de Paul et des autres apôtres, « qui n'ont pas aimé le siècle présent, mais Celui qui est mort pour nous et qui, à cause de nous, a été ressuscité par Dieu ». xi.

POLYCARPE — POLYGENISME

Parlant ensuite de Yalens, prêtre de l'Église de Philippes, qui était tombé dans le péché, Polycarpe exprime le désir que ■ Dieu lui donne la vraie pénitence ». xi. Enfin, il souhaite que « Dieu, le Père de Xotre-Seigncur Jésus-Christ, ainsi que le Fils de Dieu qui est le pontife éternel, édifie > les Philippiens en toute vertu chrétienne et leur donne une place parmi les saints ainsi qu'à « tous ceux qui croiront en Jésus- Christ et en son Père qui l'a ressuscité d'entre les morts ». Il les invite à « prier pour les rois, les puissances, les princes ainsi que pour les persécuteurs et les ennemis de la croix ». xn. Un post-scriptum annonce aux Philippiens que Polycarpe fera parvenir en Syrie la lettre qu'ils lui avaient envoyée et que, selon leur désir, il leur expédie les lettres d' Ignace qui se trouvent en sa possession, xm.

La doctrine trinitaire de Polycarpe, qui semble fragmentaire dans la lettre, est complétée par la doxologie que le Martyrium lui fait proférer : « Seigneur Dieu tout-puissant, dit le saint martyr, Père de ton Fils (-xiSôç) bien-aimé et béni Jésus-Christ, par lequel nous avons appris à te connaître, Dieu des anges et des puissances, de toute la création et de tout le peuple (yévoç) des justes qui vivent en ta présence (êvcômôv aou), je te bénis de ce que tu m'as jugé digne de ce jour et de cette heure, pour prendre rang parmi les martyrs par la participation au calice de ton Fils et parvenir par là à la résurrection de la vie éternelle de ['âme et du corps dans l'incorruptibilité du Saint- Esprit... véridique et vrai Dieu... Je te rends grâce par ton grand-prêtre éternel et céleste, Jésus-Christ, ton Fils (ttx'.Sôç) bien-aimé, par lequel gloire et honneur soient rendus à toi ainsi qu'à lui et au Saint- ' Esprit, maintenant et dans tous les siècles à venir. » xiv. Dans le Martyrium, le vieil évêque enseigne aussi l'éternité des peines de l'enfer. Comme le proconsul le menaçait du supplice du feu, il lui répartit : « Tu me menaces d'un feu qui ne brûle qu'un court espace de temps, pour s'éteindre ensuite, parce que tu ignores le feu du jugement à venir et du châtiment éternel (xtcovîoo xoXâasG>ç), qui est réservé aux impies. » xi. Nous sommes aussi, par le Martyrium, renseignés sur l'attitude de Polycarpe vis-à-vis des autorités de ce monde. Comme on l'a déjà noté, il refuse de dire : Kûpioç Kxïaxp et de jurer par la divinité de l'empereur: il proclame que le Christ est « son roi » (tov pxai/ix (xou), mais il déclare au proconsul < avoir reçu l'enseignement de rendre aux magistrats et aux autorités constituées par Dieu l'honneur qui leur revient et qui ne nous nuit pas ». ix, x. Du reste, nous avons déjà noté qu'au c. xn de la lettre aux Philippiens, Polycarpe recommande la prière pour les autorités constituées.

Le rédacteur du Martyrium nous apprend encore que les chrétiens « adorent (Trpoaxuvovifzsv) le Christ parce qu'il est Fils de Dieu, tandis qu'ils aiment les martyrs, parce qu'ils sont les disciples et les imitateurs du Seigneur, à cause de l'amour incomparable qu'ils ont témoigné à leur roi (pxmXsûç) et maître ». xvn. Les chrétiens estimaient les ossements du martyr Polycarpe « plus que l'or et les pierres précieuses », et ils se préparaient à célébrer le jour anniversaire de son martyre, xvn, xvm.

Kelevons encore que le Martyrium Polycarpi est adressé « à l'Église de Dieu qui habite Philomélium (Ak-Chéhir, en Phrygie), ainsi qu'à toutes les communautés (TCxpo'.yixt.) de la sainte Église catholique en tout lieu »; que Polycarpe y prie « pour toute l'Église catholique qui est dans le monde » (olxouuivY)) ; que Jésus y est appelé » le pasteur de l'Église catholique qui est dans le monde » et que Polycarpe luimême y est dit « l'évêque de l'Église catholique qui est à Smyme . vm, xvi, xix. Enfin, chose digne de

remarque, dans la lettre aux Philippiens comme dans le Martyrium, les citations de l'Ancien Testament sont peu nombreuses (3 dans la lettre et une seule dans le Martyrium); parmi les écrits du Nouveau Testament, c'est la /a Pétri qui est le plus souvent citée dans la lettre (8 fois), tandis que l'Apocalypse ne l'est pas, Voir le tableau des citations de ces deux pièces dans l'édition de Funk, t. i, p. 647 sq.

Voir le texte de la lettre de Polycarpe, P. G., t. v, col. 1005 sq.; celui du Martyrium, ibid., col. 1029 sq.

Sur les éditions modernes de la lettre aux Philippiens et du Martyrium Polycarpi, voir Ignace d'Antioche, t. vu, col. 690 sq., les écrits de Polycarpe étant toujours édités avec les lettres d'Ignace. Consulter : Christ, Gescliichte der griechischen Literatur, 5e éd., t. n b, p. 977; (). Bardenhewer, Altkirchliche Literatur, 2e éd., t. I, p. 154 sq.; Harnack, Altchristliche Literatur. II. Chronologie, t. Il, p. 354 sq.; Taxeront, Histoire des dogmes, t. i, 8e éd., p. 121-163, passim; A. Lelong, Les Pères apostoliques, ni. Ignace d'Antioche et Polycarpe de Smyrne, dans coll. Textes et documents pour l'étude historique du christianisme, de H. Hemmer et P. Lejay, Paris, 1910.

G. Fritz.

POLYCRATE, évêque d'Éphèse (vers la fin du ne siècle).

Nous ne connaissons ce personnage que par la lettre qu'il écrivit au pape Victor, à l'occasion de la controverse quartodécimane, vers la fin du ne siècle, et qu'Eusèbe nous a partiellement conservée.

Dans cette lettre, il nous apprend qu'à cette époque il avait « vécu soixante- cinq ans dans le Seigneur », ce qui semble indiquer qu'il fut baptisé dès sa naissance, car il semble difficile d'admettre que le terme « vivre dans le Seigneur » signifie simplement que la force du Seigneur ait dirigé sa vie. Sur cette question, voir Harnack, Chronologie, t. i, p. 323.

Polycrate était d'une famille chrétienne, dont sept membres avaient été élevés à l'épiscopat avant lui. Il eut l'occasion de s'entretenir avec des frères venant du monde entier (ànb -r/jç oîxou(i.év7]ç). Il énumère les témoins de la vérité qui reposent en Asie et nous fait savoir qu'il a étudié toute la sainte Écriture. Il se flatte d'être toujours resté fidèle au « canon de la foi », dans lequel il comprend l'observance quartodécimane et déclare ne pas craindre « ceux qui essaient de l'effrayer (c'est le pape Victor qui est visé), car de plus grands que lui ont dit qu'il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes ». Sur cette attitude de Polycrate dans la controverse pascale, voir l'art. Pâques, t. xi, col. 1949. Les fragments de la lettre de Polycrate dans Eusèbe, Hist. eccl., 1. V, c. xxiv, et 1. III, c. xxxi, P. G., t. xx, col. 493 sq., 279 sq.

G. Fritz.

POLYGENISME. — Le polygénisme pourrait se définir : une théorie qui considère l'humanité comme composée de groupes ayant des origines difïérentes. Le groupe des nègres, par exemple, n'aurait pas le même premier père que le groupe des blancs. Le monogénisme soutient, au contraire, que tous les hommes qui ont peuplé, peuplent et peupleront la terre, descendent, sans exception, d'un couple primitif unique. C'est la thèse que la Bible a fait admettre à la fois par les juifs, les chrétiens et les musulmans. Et même, dans le couple initial, la femme vient de l'homme : Eve a été formée après Adam et au moyen d'une côte de celui-ci, miraculeusement transformée en un organisme féminin complet. C'est alors le monogénisme sous sa forme la plus stricte. — I. Historique. IL Le problème de l'espèce. III. Le polygénisme et la science. IV. Le nombre des premiers hommes.

1. Historique. — Pour ne parler que du monde circumméditerranéen, le monogénisme était généralement admis jusqu'au xvne siècle. Des doctrines polygénistes apparurent alors, qui se placèrent d'abord sur

POLYGÉNISME. LE PROBLÈME

un terrain extrascientifique, mais finirent pas se restreindre aux considérations scientifiques. Nous distinguerons donc deux périodes :

lre période. — En 1655, paraissait, sans nom d'auteur ni d'éditeur, un petit volume : PrœadamiUc sive Exercitatin super versibus 12, 13, 14, capitis v epistolse D. Puuli ad Romanos, quibus inducuntur primi homines ante Adamum conditi, suivi d'un Sysiema theologicum ex pricadarnitarum hypothesi. Le scandale dut être grand car, dès le 3e jour de 1656, l'évêque de Namur condamnait ce livre comme soutenant des doctrines de Calvin et contredisant l'enseignement unanime des Pères. C'était Isaac La Peyrère, un gentilhomme protestant de l'armée de Condé, qui lisait dans saint Paul que l'humanité avait été créée en deux fois: le sixième jour, les préadamites, d'où seraient sortis les gentils; ensuite, après le repos du septième jour, Adam et Eve qui auraient eu les juifs pour descendants. Par la suite, La Peyrère se convertit au catholicisme et se rétracta. Voir les art. La Peyrère et Préadamites.

Dans l'introduction à l'Essai sur les mœurs, \ oltaire, en vue d'attaquer la Bible, écrivait : « Il n'est permis qu'à un aveugle de douter que les blancs, les nègres, les albinos, les Hottentots, les Lapons, les Chinois, les Américains soient de races entièrement différentes. » Par « races », il entendait des espèces et suggérait le polygénisme.

En lb44, M. Calhoun, ministre des Affaires étrangères aux États-Unis, essayait de justifier l'esclavage en soutenant que le nègre et le blanc n'appartiennent pas à la même espèce.

2e période. — La science des êtres vivants fait de rapides progrès; on s'efforce de les ranger dans une classification. Mais les esprits se divisent suivant les principes qu'ils adoptent pour grouper les êtres et séparer les espèces les unes des autres, comme nous le verrons en posant le problème de l'espèce. On peut distinguer trois phases dans les discussions entre monogénistes et polygénistes.

l'e phase. — Étudiant ce qu'on appelait les races actuelles : blanche, jaune, noire et rouge, certains natuialistes veulent y voir des espères. C'est l'avis de Yirey, Desmoulins, Bory de Saint-\ incent, Gerdy, en France, de Morton, Nott, Gliddon, en Amérique. Leurs adversaires monogénistes sont d'une tout autre notoriété; à la suite de Buflon, Linné, Lamarck, ce sont : Cuvier, Blainville, les deux Geoflro\-Saint-Hilaire, lUùller, Humboldt et surtout de Quatrefages.

2e phase. — Le transformisme avait été plutôt favorable au monogénisme; voilà qu'au xxe siècle il donne occasion à certains naturalistes de soutenir le polygénisme, en faisant descendre les diverse s races humaines actuelles, de diverses espèces de simi us.

3e phase. — La découverte d'une humanité préhistorique montra des squelettes si différents de ceux des hommes actuels, que plusieurs paléontologistes arrivèrent à compter au moins deux espèces d'hommes qui n'auraient d'autre parenté qu'une descendance plus ou moins lointaine, humaine ou préhumaine, mais à partir d'ancêtres purement animaux. Nous serions Vhomo sapiens, spécifiquement distinct de Yhomo Keanderthalensis, et peut-être de quelque autre homo encore mal connu ou à découvrir.

Nous reviendrons en détail sur ces théories scientifiques; mais nous devons, au préalable, dire quelques mots de ce qui explique leur formation et qui permet de les juger, c'est-à-dire du problème de la détermination des espèces dans le monde des vivants.

II. Le problème de l' « espèce ». — On appelle « espèce » le groupe des individus qui sont essentiellement semblables entre eux et ne présentent que des différences accidentelles, tandis qu'ils sont essentiellement dillérents des individus des autres groupes.

Il faut distinguer des espèces métaphysiques et des espèces scientifiques ou physiques. Un métaphysicien dira : les esprits sont essentiellement différents des corps; la pensée est essentiellement différente du mouvement; la raison est essentiellement différente de l'expérience. La philosophie met ainsi une ligne de démarcation absolue entre ces espèces; non pas que l'une soit la négation de l'autre (l'être n'est pas contradictoire avec l'être; les êtres les plus différents sont comme fondus dans la simplicité de l'être infini qui les contient tous d'une manière éminente); mais l'un est irréductible à l'autre, leur limite est infranchissable.

Le savant qui étudie le monde matériel ne peut pas pénétrer à de pareilles profondeurs. Le chimiste ne peut pas établir que l'oxygène et l'azote sont deux corps simples, rigoureusement irréductibles; il est fort possible, et, depuis les dernières découvertes, il est fort probable qu'ils sont l'un et l'autre composés des mêmes éléments combinés dans des proportions et dans un ordre différent. De même, le botaniste et le zoologiste ne peuvent mettre, entre les espèces de vivants, que des cloisons incomplètes et provisoires.

Comment définir une espèce animale? C'est, avaiton dit, l'ensemble des individus qui se ressemblent entre eux plus qu'ils ne ressemblent aux individus des autres groupes. Le naturaliste n'ose pas employer le mot « essence », ou, s'il l'emploie, lui donne un sens beaucoup moins profond que celui du métaphysicien. Mais cette définition s'inspire de celle que nous avions donnée tout d'abord.

Quand on veut s'en servir, les difficultés surgissent de toutes parts. Un chien-loup ressemble à un loup bien plus qu'à un bouledogue et, cependant, on le considère comme appartenant à la même espèce que le bouledogue et n'en étant différent que par la race. Les morphologistes qui veulent classer les vivants uniquement d'après leurs formes, ont eu des mésaventures : il est arrivé à l'un de mettre en deux espèces distinctes le mâle et la femelle, à un autre d'y placer les deux états d'un animal à métamorphoses.

A la considération de la forme, il a fallu, non pas substituer, mais ajouter celle de l'origine, tenir grand compte du phénomène si important de la reproduction et de ses effets.

Le petit d'une bête est de la même nature, de la même espèce que sa mère; les petits d'une même mère sont également de la même espèce. Il y a entre eux à la fois parenté et ressemblance. Comme entre une cause et un effet , la parenté produit et explique la ressemblance; la ressemblance révèle et prouve la parenté... La réalité est moins simple. Les enfants ont entre eux et avec leurs parents beaucoup de ressemblances, mais aussi des différences. Celles-ci sont plus ou moins profondes; rien ne permet de leur préciser une limite infranchissable. Inversement, des causes extérieures peuvent amener des ressemblances qui feraient croire à la parenté là où il n'y en a pas.

Et, cependant, nous ne pouvons déterminer une espèce par le fait empiriquement constaté de la reproduction que pour un nombre fort restreint de vivants actuels. Pour tous ceux que nous n'avons pas vus naître, nous ne pouvons que dire : « Ils se ressemblent, . donc ils sont de la même espèce, et, si leur espèce vient toute d'un premier individu ou d'un premier couple, ils sont tous parents. »

Or, on a constaté un fait assez déconcertant au premier abord, ce qu'on a appelé une » mutation » : des graines d'une plante donnent d'autres plantes, fort différentes de la plante mère, et d'un type nouveau très caractérisé et très stable. La vie aurait comme des explosions. Après une succession régulière de formes semblables, apparaît soudain une forme nouvelle. Il semble que des virtualités cachées se sont accumulées

POLYGÉNISME. LES DONNÉES SCIENTIFIQUES

et combinées au sein des générations successives, pour se manifester à un moment favorable ou peut-être pour avorter. Les embryons présentent souvent des organes provisoires qui se résorbent et font place à des organes définitifs. La vie se montre prodigieusement complexe et étrangement souple dans ses combinaisons. Jusqu'où peut aller la différenciation par la mutation, surtout par une série de mutations au cours des âges? Nul ne le sait. Sans doute, ces explosions, comme tout dans la nature, obéissent à des lois; mais ces lois sont à peu près inconnues et leur application se produit dans des conditions si variées et si complexes que toutes les surprises sont possibles.

On a invoqué la parenté et l'origine pour déterminer l'espèce et nous avons vu quelles difficultés on rencontre pour les reconnaître. Ce point de vue a aussi été utilisé pour permettre des rapprochements entre vivants que leur forme faisait classer dans des espèces différentes.

Puisque la transmission'de la vie se fait au sein de l'espèce, l'interfécondité entre vivants prouve qu'ils appartiennent à la même espèce, quelles que soient les différences qu'on leur trouve par ailleurs. Le cheval et l'âne étaient considérés comme constituant deux espèces. Or, le mulet vient de l'accouplement d'un mâle de l'une avec une femelle de l'autre. On aurait ramené les deux espèces à une seule; mais le mulet reste infécond, voilà une raison contre faisant échec à la raison pour. Certains hybrides peuvent se reproduire; mais alors leurs descendants reviennent à l'une des deux espèces primitives et ne se fixent pas dans la forme intermédiaire. La vie semble défendre les groupements naturels contre l'unification.

N'y aurait-il pas là un critérium sûr pour déterminer les espèces actuelles? Sont de la même espèce les variétés et les races qui présentent une interfécondité indéfinie, sous leurs formes nouvelles comme sous leurs formes anciennes.

On peut cependant faire deux objections : 1° Au sein d'une espèce, l'interfécondité peut cesser d'être possible pour des raisons soit mécaniques, soit chimiques, soit peut-être physiologiques; 2° quand il s'agit de reconstituer les espèces fossiles, on peut tirer des conclusions inexactes : les squelettes de mulets feraient croire à une interfécondité indéfinie entre ceux-ci.

De ces remarques sur le problème de l'espèce, on peut conclure que la solution en est singulièrement difficile et qu'il y a beaucoup d'hypothétique dans les interprétations scientifiques. C'est vrai; encore ne faut-il pas exagérer : la science s'est souvent trompée; mais souvent aussi elle a deviné juste et elle a fait des conquêtes définitives quoique incomplètes. Parmi les savants comme parmi les philosophes, les théologiens, les historiens, les exégètes, parmi tous les spécialistes et tous les compétents, il y a eu des divergences de vues et des raisons, pour les uns comme pour les autres, d'être à la fois confiants et modestes.

1 1 I. Le POLYGÉNISME ET LA SCIENCE. NOUS avons

sommairement indiqué, dans l'historique, les trois phases par lesquelles ont passé les opinions polygénistes. Nous allons montrer comment les deux premières se sont produites et ont pris fin, au moins pour le moment, car bien des théories renaissent un peu rajeunies. Nous exposerons ensuite la troisième phase celle où nous sommes actuellement, en f934, et qui peut durer encore longtemps.

l'e phase. — Un fait constaté depuis fort longtemps, c'est l'existence des races humaines actuellement vivantes. D'antiques peintures égyptiennes montrent qu'on avait déjà remarqué la différence entre nègres et blancs et qu'elle n'était pas moins accentuée qu'aujourd'hui. Les naturalistes modernes ont tenté diverses

classifications en prenant des signes distinctifs variés : la couleur de la peau, la forme des cheveux, le système pileux, l'anatomie de la tête ou de l'ensemble de l'organisme, la distribution géographique, le langage, etc. On a distingué deux, trois, quatre, cinq groupes ou même davantage, en y introduisant au besoin des subdivisions. Pratiquement, avec de Quatrefages et Verneau, on parle de quatre troncs : le blanc, le jaune, le noir et le rouge.

Les morphologistns ont été tentés de faire des espèces avec ce que nous appelons des races d'une même espèce. Voici ce que disait l'un d'eux, Virey : « Certainement, si les naturalistes voyaient deux insectes, deux quadrupèdes aussi constamment dilférents par leurs formes extérieures et leurs couleurs permanentes que le sont l'homme blanc et le nègre, malgré les métis qui naissent de leurs mélanges, ils n'hésiteraient pas à en établir deux espèces distinctes. »

Le cas le plus curieux est celui d'Agassiz. un savant catholique, tellement ennemi du changement qu'il n'admettait pas que les espèces eussent subi des modifications profondes dans leurs formes, ni même qu'elles eussent quitté leur habitat pour un autre, par migration. Son fixisme morphologique et géographique a fait de lui un polygéniste. Dieu, pense-t-il, aurait créé séparément les races humaines, chacune en son pays, chacune avec sa langue propre. Agassiz s'efforçait cependant, avec plus de bonne volonté que de logique, de sauvegarder l'unité de l'espèce humaine.

fin face de lui, de Quatrefages était monogéniste. Quoique adversaire du transformisme de Lamarck et de Darwin, il admettait un.e certaine variabilité des formes vivantes, sous les influences externes. Ainsi se seraient formées les races au cours de migrations dans des régions fort diverses. Les formes et les habitats se seraient à peu près fixés comme nous les trouvons, mais avec la possibilité de nouveaux changements à ces deux points de vue.

11 est curieux de voir des monogénistes s'opposer à l'évolutionnisme qui, cependant, favorisait leur thèse. Le postulat de l'évolution c'est la plasticité des organismes, surtout dans les périodes initiales, auxquelles succède une phase de stabilité. On conçoit alors facilement que les premiers humains se sont différenciés, de bonne heure et profondément, en plusieurs races et se sont fixés sous cet aspect.

Si les « races » humaines sont, à proprement parler, des « espèces », on explique leur coexistence, si on est fixiste, par une création spéciale, si on est évolutionniste, par une origine spéciale. C'est vers cette seconde interprétation que les esprits à tendance polygéniste vont s'orienter, tandis que va diminuant sans cesse le nombre de ceux qui croient à des créations multiples et successives d'espèces nouvelles par Dieu.

2e phase. — Parmi les transformistes, on voit apparaître un certain nombre de polygénistes. Peut-être même quelques-uns obéissent-ils à une suggestion puisée dans les idées d'Agassiz. Celui-ci, pour démontrer que les mêmes causes locales ont agi sur les hommes et les animaux, invoque la ressemblance de couleur qui existe, selon lui, entre le teint du Malais et le pelage de l'orang; il compare, au même point de vue, les Negrittos et les Telingas aux gibbons.

Ces ressemblances, on va les expliquer par la parenté entre telle race d'homme et telle espèce d'anthropoïde. Nous allons exposer et examiner ces théories polygénistes, en prenant pour guide M. Henri-V. Vallois, professeur d'anatomie à la faculté de médecine de Toulouse. Sa compétence exceptionnelle l'a fait désigner, avec M. Yaufrey, depuis la retraite de MM. Houle et Verneau, comme rédacteur en chef de l'importante revue V Anthropologie. Sur la question qui nous occupe, il a publié deux articles très remarquables : Y a-t-i\

POLYGÉNISME. LES DONNÉES SCIENTIFIQUES

plusieurs souches humaines? dans la Revue générale des sciences pures et appliquées, 15 avril 1927, et Les preuves anatomiques de l'origine monophylétique de l'homme, dans l'Anthropologie, 1929, n. 1-2.

Actuellement, on peut dire que tous les naturalistes sont évolutionnistes et ne difïèrent que sur la détermination des barrières infranchissables que pourrait rencontrer la vie, ou sur les trajectoires qu'elle a suivies. Les uns, comme Vialleton, distinguent des groupes irréductibles (il les appelle types d'organisation qui vont de l'embranchement à l'ordre) et des groupes qui peuvent être apparentés (types formels qui comprennent le sous-ordre et au-dessous). D'autres ne voient de limite absolue nulle part, du moins à priori.

Les mêmes, naturalistes admettent l'origine animale du corps de l'homme et cherchent à construire son arbre généalogique, ou, comme l'on dit, à préciser son phylum, c'est-à-dire la liste de ses ancêtres animaux. A ce propos, le P. Teilhard, Revue des questions scientifiques, janvier 1930, cite un texte intéressant de saint Thomas disant que la perspective évolutionniste des Pères grecs et de saint Augustin lui « plaît davantage », suivant qui le corps de l'homme est tiré ex limo jam informato. In IIam Sent., dist. XII, q. i, a. 1.

La plupart des anthropologistes s'ont monophylétistes. M. Vallois énumère : Dubois, Elliot-Smith, Giuflrida-Ruggeri, Gregory, Keith, Pilgrim, Schwalbe, Wood- Jones, etc. Hœckel était pour le monophylétisme et beaucoup le furent à sa suite. Mais un phénomène biologique que l'on a mis en plus vive lumière, a donné à plusieurs l'occasion de revenir à la doctrine opposée. Ce phénomène, c'est la convergence adaptative : quand des animaux de diverses espèces ont besoin de s'adapter à des conditions nouvelles qui exigent d'eux des efforts et des états semblables, ils en viennent à se ressembler plus qu'à l'origine.

On considère donc l'homme comme venant d'un primate arboricole. Un changement climatérique ou une migration l'a obligé à vivre dans la steppe, donc à marcher, à se tenir droit, à devenir en partie Carnivore. Le pied a cessé d'avoir une fonction préhensile pour devenir un organe de sustentation; les membres postérieurs se sont allongés, la main s'est libérée et développée, l'ensemble du squelette s'est modifié pour s'harmoniser avec ces nouvelles fonctions. Puis le cerveau s'est hypertrophié, tandis que se réduisait le massif facial.

Ces hypothèses s'appuient sur des faits constatés chez des animaux; ainsi un rongeur, un marsupial et un insectivore en sont venus à se ressembler parce qu'ils se sont, tous les trois, adaptés au saut parachuté. Si, maintenant, on imagine qu'un primate d'Asie s'est adapté à la station bipède et que, de son côté, un primate d'Afrique en a fait autant, on conçoit qu'ils en sont venus à se ressembler par cette adaptation, tout en différant par ce qui leur vient de leur phylum originaire. Ils sont venus, chacun de son côté, à la forme humaine, voilà pourquoi ils se ressemblent ; ils proviennent de souches différentes et voilà pourquoi ils diffèrent.

Ces différences entre les races, M. Vallois les qualifie d' « extrêmement considérables »; quand on est monogéniste, on les explique habituellement par « l'action directe des facteurs externes sur l'organisme; mais cette conception se heurte à de nombreuses difficultés». Aussi des naturalistes en ont cherché l'explication dans la diversité des souches primitives.

Dès 1865, Vogt distinguait trois races humaines : deux dolichocéphales issues l'une du gorille, l'autre du chimpanzé et une brachycéphale venue de l'orang. Au xxe siècle, le polyphylétisme fut repris notamment par deux Allemands, Klaatsch et Arldt, et par deux Italiens, Sergi et Sera.

Klaatsch, qui avait été ardent monogéniste, est devenu polygénisle intransigeant après avoir étudié le squelette aurignacien de Combe-Capelle (station préhistorique de la Dordogne). Il en a fait le type d'une race, l'homme d'Aurignac qui différerait de l'homme de Néanderthal, comme l'orang diffère du gorille. Làdessus s'est échafaudée toute une théorie de l'origine des anthropoïdes et des hommes, à partir d'un propithecanthropus hypothétique. Sur ce tronc, tel rameau ne donna rien que des hommes, les Australiens; tel autre rien que des anthropoïdes, les gibbons et aussi le pithécanthrope de Java; un troisième rameau a des branches humaines, les hommes de Néanderthal, les négrilles, les noirs d'Afrique et des branches simiennes, les gorilles, les chimpanzés; un quatrième a aussi au moins une branche humaine, l'homme d'Aurignac, et une branche simienne, l'orang... De celle-là seraient venus les Germains.

Les idées de M. Klaatsch « ne reposent sur aucun argument sérieux », dit M. Boule, s'appuient sur des preuves « tout à fait dérisoires », déclare M. Vallois, « de vagues analogies » de l'humérus, du fémur, du tibia. Par contre, le savant allemand ne tient pas compte de faits importants, ainsi de ce que l'homme d'Aurignac est ultradolichocéphale et l'orang brachycéphale à l'extrême.

Et, cependant, cette théorie a été prise au sérieux par un certain nombre d'auteurs; on l'a parfois considérée comme un point de départ démontré et on l'a vulgarisée comme telle.

Arldt a donné un autre arbre généalogique plus simple, mais non plus vrai. Cette fois, sur une souche animale, auraient poussé trois rameaux donnant chacun deux branches, l'une humaine et l'autre anthropoïde.

Depuis plus de vingt ans, Sergi soutient le polyphylétisme, mais ses idées ont évolué vers des conclusions outrancières. M. Vallois admire ses études anthropologiques sur les différences entre les races humaines, différences qui pourraient faire distinguer dans l'humanité jusqu'à des genres subdivisés en espèces. Mais « bien faible est la partie purement polyphylétique de la théorie... Au fond, le seul argument de Sergi est l'argument géographique. Or, les données paléontologiques actuelles montrent la faible valeur de cet argument... D'ailleurs, après avoir déclaré qu'il fallait s'abstenir de faire appel aux migrations, l'auteur italien se voit obligé de les invoquer. » Et, cependant, il soutient cette thèse formidable que les phylums humains et anthropoïdes n'ont pas de souches communes, mais que, d'emblée, dès l'origine de la vie, ils étaient parallèles et indépendants, comme tous les autres phylums animaux ou végétaux! Voilà l'évolutionnisme abandonné pour une sorte de créationnisme... Il est regrettable que les idées de Sergi aient eu la large diffusion que l'on constate.

L'autre naturaliste italien, Sera, bouleverse le système habituellement admis pour l'ensemble des primates. L'arbre généalogique qu'il dresse a des rameaux, les uns anthropoïdes, les autres humains; l'aspect général en est assez compliqué. Mais le fondement de la théorie est des plus fragiles : la configuration de l'os lacrymal et des régions voisines de la face. Les différences qu'il mentionne pour distinguer six types sont très faibles ou même imperceptibles. Un savant portugais, Mendès Correa, a soumis les idées de Sera à une épreuve dont le résultat est saisissant. Le squelette du membre inférieur d'un gibbon présente avec celui d'un orang 15 différences; sur ce nombre, pour la plus grande satisfaction de Sera," 8 se retrouvent entre les Japonais et les noirs; mais 11 se retrouvent entre deux Portugais... Donc, Sera voit des différences phylétiques là où il n'y a que des variations individuelles.

POLYGÉNISME. LES DONNÉES SCIENTIFIQUES

Dans son article de la Revue générale des sciences, M. Vallois s'était contenté d'examiner les arguments apportés par les polyphylétistes. Dans l'Anthropologie, il contrôle leur théorie en étudiant toute une série de caractères que ces théoriciens avaient négligés et que, d'ailleurs, ils ne pourraient expliquer par la convergence adaptative.

11 commence par poser nettement les règles de la démonstration en pareille matière. Appelons l'homme H et l'anthropoïde A. Pour rendre probable que H' et A' ont un ancêtre commun et que Ha et A2 ont un autre ancêtre commun, il faut montrer que les caractères distinctifs de H' se retrouvent dans A' et ceux de H2 dans A2 et que A2 diffère de A' comme H2 de H'.

Là-dessus, M. Vallois examine 14 caractères indépendants, ou à peu près, de la station bipède et de la locomotion : 1° la forme d'ensemble du crâne; 2° la conformation du ptérion ou le rapport entre les quatre os: frontal, pariétal, temporal et sphénoïde; 3° la colonne vertébrale ou le nombre des vertèbres présacrées et sacrées; 4° le sternum; 5° un os central du carpe qui se trouve dans la main du gibbon et de l'orang; 6° diverses articulations et divers muscles; 7° le cerveau; 8° l'origine des artères carotides et sousclavières; 9° la disposition des papilles caliciformes de la langue, en V ou Y, ou T; 10° la lobation du foie; 11° la lobation du poumon; 12° l'appareil génitourinaire (l'orang, le gorille, le chimpanzé ont un os pénien); 13° le système pileux; 14° l.a constitution chimique du sang.

De cet examen, on peut tirer plusieurs conclusions.

1 . 11 est impossible d'établir entre les races d'hommes et les espèces d'anthropoïdes le parallélisme systématique qui est à la base des théories polyphylétiques. Ainsi, en ne tenant compte que du nombre des caractères communs aux trois grandes races humaines et aux quatre espèces d'anthropoïdes, on obtient le tableau suivant :

Noir Jaune Blanc

Gorille 2 1 1

Chimpanzé 2 2 0

Orang 1 2 3

Gibbon 1 4 1

Aussi les polyphylétistes ne sont-ils pas d'accord entre eux et rapprochent telle race humaine tantôt de tel anthropoïde et tantôt de tel autre. Les analogies que l'on perçoit peuvent s'expliquer par des possibilités évolutives analogues, plus facilement que par la parenté.

2. Les particularités d'un anthropoïde ne se trouvent pas dans l'homme qu'on dit son parent : ainsi l'os central du carpe, propre à l'orang et au gibbon, n'existe chez aucun homme.

Inversement, les particularités d'un homme ne se trouvent pas, soit dans aucun anthropoïde, soit dans l'anthropoïde auquel on le rattache. Et, cependant, le polyphylétisme a été inventé pour expliquer ces particularités et ne pas se contenter des facteurs lamarckiens. Ainsi, les cheveux laineux des noirs, l'œil bridé des jaunes n'apparaissent chez aucun anthropoïde; pas davantage la stéatopygie des boschimans, la forme épatée des lèvres des noirs, la saillie du nez des Européens.

3. Les variations des caractères anatomiques sont moins fortes dans l'espèce humaine que dans n'importe quelle espèce d'anthropoïde. Ces variations portent surtout sur les caractères externes, et donc l'argument qu'on en tire est moins probant que s'il s'appuyait sur des variations internes,

4. En somme, « les hommes actuels se ressemblent beaucoup plus entre eux qu'ils ne ressemblent à un

quelconque anthropoïde... Les caractères propres de l'humanité sont déjà marqués bien avant la naissance... En réalité, il n'existe absolument aucune preuve sérieuse en faveur des théories polyphylétiques ; (d'après l'anatomie comparée) la seule conception logique pour le genre humain est celle qui en admet l'origine monophylétique. »

3e phase. — Le problème du polygénisme se renouvelle à la suite de la découverte de plusieurs squelettes préhistoriques, assez complets et assez bien conservés pour qu'on ait pu préciser les caractères des hommes fossiles.

Ces découvertes s'échelonnent depuis la seconde moitié du xixe siècle jusqu'à nos jours. Elles ont permis de déterminer plusieurs types d'hommes ou d'êtres semblables à des hommes et qu'on a appelés hominiens. On pourrait ranger ces êtres lointains en deux groupes : ceux qui sont plus ou moins semblables à nous et ceux qui paraissent profondément différents.

Dans le premier groupe, il faut ranger le squelette de La Denise qui, si l'on en croit MM. Deperet et Mayet, serait à la fois fort ancien de date et fort moderne d'aspect. M. Boule et ce qu'on pourrait appeler l'École de Paris n'ont pas, dans ce fossile, la confiance que lui accorde l'École de Lyon. Quoi qu'il en soit, le crâne de Piltdown aurait le front haut comme nous, mais il est accompagné d'une mandibule qui s'adapte à lui par ses dimensions mais qui, par sa forme et sa dentition, est celle d'un chimpanzé; aussi plusieurs paléontologistes hésitent à les attribuer au même individu. Très anciens également sont les négroïdes de Menton, révélant la race dite de Grimaldi et dont on a les squelettes d'un jeune homme et d'une vieille femme. Enfin, un peu plus récentes en nos régions, apparaissent les races préhistoriques de Cro- Magnon et de Chancelade. Klaatsch a voulu y joindre un homme d'Aurignac, d'après le squelette de Combe-Capelle, mais on ne l'a guère suivi.

Le second groupe a pour centre la race de Néanderthal représentée par les restes plus ou moins abondants d'une quarantaine d'individus; on la rattache généralement à un homme d'Heidelberg dont on a uniquement une mâchoire très bestiale par la partie osseuse, très humaine par les dents, et qui est très ancienne. En remontant encore et en se déplaçant vers l'Extrême-Orient, on mettrait dans la même famille le sinanlhropus Pekinensis de Chou-Kou-Tien, tout récemment découvert, et aussi, mais plus bas dans l'échelle des êtres, le pithecanthropus ereclus de Java. Ce dernier est appelé erectus, en raison d'un fémur qui accompagne le crâne et qui est bien plus proche de l'humain que lui. Comme pour Piltdown, on se demande si les deux restes appartiennent au même individu et généralement on répond par l'affirmative.

Les publications les plus sensationnelles sur ces matières furent les livres de Marcellin Houle, également admirables de science et de clarté: en 1911, l'homme fossile de La Chapelle-aux- Saints; en 1920, les hommes fossiles, réédité et complété en 1923. De ce dernier ouvrage, M. Vallois déclare qu'il est « fondamental pour tous ceux qu'intéresse le problème de l'origine de l'homme ».

Le squelette de La Chapelle-aux-Saints était très bien conservé et presque entier; il a permis de réaliser pour la première fois une minutieuse étude d'anatomie comparée. Les trouvailles de M. Peyrony, à La Ferrassie, et du Dr Henri Martin, à La Quina, ont fait ajouter des précisions intéressantes que ce dernier auteur a mises en lumière. La rare de Néanderthal est maintenant bien étudiée, non moins que l'industrie qui l'accompagne et qu'on nomme le moustérien. Elle a connu un climat chaud et une faune appropriée, puis une invasion glaciaire et le squelette «le l.a Chapelle-

POLYGÉNISME. LES DONNÉES SCIENTIFIQUES

aux-Saints, qui semble être de la fin du moustérien, avait à côté de lui des os de rennes appartenant à vingt-deux individus; le centre de la France devait avoir le climat de la Laponie actuelle.

La répartition géographique de l'homme de Néanderthal comprend la France, la Belgique, l'Espagne, l'Italie, une bonne partie de l'Europe centrale; elle s'est singulièrement agrandie par la découverte de deux crânes près du lac de Tibériade, d'un autre en Crimée et d'un autre à Broken-Hill, en Rhodésie. Cependant, ce dernier est rattaché par certains naturalistes aux Australiens; s'il est néanderthaloïde, comme le croient de bons connaisseurs, il serait un des derniers survivants de sa race et pas très ancien, car il est peu fossilisé.

Les conclusions de Boule sur la race de Néanderthal ont été acceptées par le monde savant. On ne signale guère que deux critiques de M. Vialleton et une de M. Sergi : 1° les caractères anatomiques du cerveau déduits de quelques empreintes de la face endocranienne ne sont pas suffisantes pour légitimer les conclusions qui en ont été tirées (Vialleton invoque ici Symington); 2° l'individu de La Chapelle aux-Saints n'avait pas nécessairement les jambes fléchies, mais pouvait avoir une attitude parfaitement droite; 3° la reconstitution du bord du trou occipital laisserait à désirer. Mais il reste certain que, des pieds à la tête, sauf le nez qui est ultrahumain, tous les organes ont quelque chose de simien, quoique restant près de la forme humaine. A son étude scientifique, M. Boule ajoute des considérations philosophiques qui en sont séparables et qui se ressentent un peu trop de son incompétence en ce domaine.

Quoi qu'il en soit, à propos des deux groupes que nous venons de distinguer, le problème se pose : y a-t-il entre eux une dilïérence de race ou une différence d'espècel Dès 1911, M. Boule répond formellement qu'entre le premier groupe, ou homo sapiens, et le second groupe, ou homo Neanderthalensis, il y a une différence d'espèce. M. l'abbé Breuil et le R. P. Teilhard de Chardin, S. J., sont du même avis, pour des raisons d'anatomie comparée appliquée aux données paléontologiques. Partagent cette opinion, MM. Dubois, le « découvreur » du pithécanthrope de Java, H. Martin, Montandon, Vaufrey, Vallois, etc. Toutefois, à propos d'une étude de M. Morant sur les crânes néanderthaloïdes et leurs rapports avec les crânes modernes, dans l'Anthropologie, 1929, p. 147, M. Boule écrit : « L'hypothèse de travail que l'homme moustérien présente sensiblement les mêmes rapports avec toutes les races de Yhomo sapiens est la plus satisfaisante dans l'état actuel de nos connaissances. Dans ce cas, il est impossible de décider que Vhomo Neanderthalensis est ou n'est pas dans la ligne ascendante directe des hommes actuels. Seule la découverte de formes de transition pourra trancher la question. »

M. Boule reconnaît donc que la barrière n'est pas infranchissable. On peut penser que les formes de transition sont inexistantes ou tout au moins rares, s'il y a eu mutation. Le mélange de caractères des deux types pourrait être un indice d'interfécondité, de parenté.

Écoutons maintenant l'opinion des savants monophylétistes et signalons quelques faits qui peuvent lui donner quelque appui.

M. Verneau croit que l'Australien — un sapiens ■ — descend de Néanderthal. Un Allemand, Robert Bonnet, admet que les individus d'Obercassel viennent d'un croisement entre Néanderthal et Chancelade. Voici ce que nous relevons dans Y Anthropologie : en 1926 (p. 176), un crâne de Londres semble indiquer une forme intermédiaire entre Néanderthal et sapiens et pourrait remonter au moustérien. En 1926 encore

(p. 335), un crâne de Piatigorsk serait un intermédiaire analogue. Toujours en 1926, à propos de l'étude de Weinert sur le crâne du Moustier (p. 562), M. Luquet écrit les lignes suivantes : ■ Ses caractères (de ce crâne) ne sont pas assez tranchés pour s'opposer à ce qu'il soit l'ancêtre de l'homme de Combe-Capelle et, par son intermédiaire, de nous-mêmes. » En 1928 (p. 359), M. Paul Sarazin émet cette opinion : « La réapparition des caractères néanderthaliens, dans toutes les variétés de sapiens, en particulier chez les Européens, qui peut être considérée comme atavique, autorise (avec les analogies psychiques) à considérer Vhomo sapiens comme descendant de Néanderthal, bien qu'on n'ait pas trouvé de forme de transition qui les relie. » Ce serait par les nègres que se serait fait le passage. L'Américain Hrdlicka (1929. p. 289, et 1931, p. 56 4) est en somme du même avis, mais M. Vallois le critique vivement. Une recension de M. Boule sur le squelette de Gibraltar se termine ainsi (1928, p. 570) : « Au total, l'enfant de Devil's Tower a une face et des mâchoires du type de Néanderthal, mais la calotte cra îienne est plutôt de style moderne; ce qui peut s'expliquer de plusieurs manières et notamment parce que nous serions ici à l'extrême limite des dilïérences individuelles. » Le moulage endocranien diffère également beaucoup des pièces analogues de la race de Néanderthal. Le crâne de Broken-Hill est rattaché par Dubois aux Australiens, donc à Vhomo sapiens, par Montandon à Néanderthal, et Boule paraît bien être de ce dernier avis. En 1924 (p. 192), Fritz Sarrasin trouvait chez les Néo-Calédoniens certains caractères plus primitifs que ceux de Néanderthal, voyait dans le groupe austromélanésien le plus primitif des homo sapiens et l 'apparentait à Vhomo Rhodesiensis. Aussi, à l'occasion d'une étude de Bonin sur ce même Rhodesiensis et son mélange de primitif et de moderne, M. Vallois conclut que le Rhodesiensis a dû rester très près de la souche qui a donné sapiens et Néanderthal. On peut en rapprocher ce que dit M. Black, le savant qui étudie le sinanthropus (1931, p. 557) que le sinanthropus adolescent se placerait non loin de l'hominien d'où sont issus Néanderthal, Rhodesiensis et sapiens. Mais M. Vaufrey conteste cette conclusion. Dans un article du savant hollandais Kippers, M. Boule (1930, p. 119) relève comme donnée intéressante que l'on observe une transition réelle entre pithécanthrope, Néanderthal et sipiens, mais avec des différences marquées notamment dans le développement de l'opercule frontal. Versons encore au débat le crâne de Saccopastore, près de Rome, étudié par M. Sergio Sergi (1931, p. 241). Ce nouvel exemplaire de la race de Néanderthal a une petite capacité crânienne, 1 200 c™3; il doit être d'une femme, mais il est brachycéphale, ce qui est rare, et très prognathe. Le fait le plus remarquable, c'est que le trou occipital est nettement tourné vers l'avant comme chez l'homme moderne et non vers l'arrière comme chez le singe et chez beaucoup de sauvages actuels. En cela, il n'était pas, sans doute, une exception. Du reste, il Se rapproche surtout de Gibraltar que nous avons vu mélangé de moderne.

En somme, la question reste ouverte; toutefois, il est prudent d'envisager qu'elle pourrait être tranchée scientifiquement dans un sens polyphylétique.

M. Vallois, que nous avons vu si ferme sur le monophylétisme des races actuelles, reconnaît que la paléontologie est favorable à un polyphylétisme, mais qui pourrait être intérieur au groupe des hominidœ. Les phylums que nous voyons parallèles les uns aux autres pendant le quaternaire, se rattacheraient, dans le lointain du tertiaire, à une souche unique : humaine ou préhumaine. Une origine unique mais préhumaine n'est guère conciliable avec la donnée dogmatique du

POLYGÉNISME. LES HYPOTHÈSES

péché originel; il y a donc lieu d'examiner le problème ■de près. Essayons diverses hypothèses.

f rssai. — Une solution commode serait d'établir que l'homo Neanderthalensis n'est pas un véritable homo. mais seulement un hominien très voisin de homo, arrêté avant le changement qui fait un animal raisonnable et libre, de l'être qui n'était qu'un animal tout court, encore que très élevé dans son genre. L'un de nous (A. B.) écartait, et fort dédaigneusement, l'idée que le squelette de La Chapclle-aux-Saints n'avait appartenu qu'à un animal. Il a perdu un peu •de son assurance, et l'a montré dans la Remic apologétique du 1.") octobie 1925, où il revise ses conclusions sur ce point.

Pour soutenir que l'individu de La Chapelle-aux- Saints est véritablement un homme, on invoque au moins cinq arguments :

1° La ressemblance des formes anatomiques entre ce fossile et les squelettes modernes.

2° L'industrie avec laquelle ce moustérien taillait le silex et qui exigerait la raison et, de même, l'usage du feu.

3° L'ensevelissement intentionnel qui révélerait une croyance métaphysique — plus ou moins confuse — à la spiritualité et à la survivance de l'âme.

4° La continuité qui unit la race de Néanderthal à celles de Grimaldi, Cro-Magnon, Chancelade, par l'industrie, le genre de vie, l'ensevelissement, etc.

5° Les rites magiques accomplis à La Chapelle-aux- Saints et qui dénotent la croyance en une puissance supérieure que l'homme conçoit, invoque, apaise.

Comme on peut le voir en détail dans l'article indiqué, de ces arguments le 1er, le 2e, le 4e ne sont pas rigoureux; le 3e et le 5e sont plus probants, sans être absolument décisifs. Mais la convergence des cinq corrige l'insuffisance de chacun, au point de ne laisser place qu'à un doute presque infinitésimal et en somme négligeable. Il faut chercher ailleurs une solution au problème qui nous occupe.

2e essai. — C'est l'explication que Pierre Tcrmicr déclare préférer, dans un article du 15 juin 1925 de la Revue universelle et qu'il a reproduit dans La joie de connaître, sous le titre A propos de l'ancienneté de l'homme. L'un de nous (A. 15.) l'avait déjà exposée dans la Revue du clergé français, 1er juillet 1911, Un problème qui se posera. Polijgcnisme et monogénisme. Sans doute, l'idée avait été exprimée par d'autres auparavant et plus d'une fois. L'homme de Mauer, celui de Xéanderlhal seraient des descendants dégénérés de l'homo sapiens.

Le P. Teilhard écarte vivement cette hypothèse, en particulier si l'on attribue la dégénérescence à une cause morale. « On comprendrait qu'une régression fît des infra-hommes, mais pourquoi des préhommes? » Termier ajoute, en se faisant l'objection à lui-même : « Les dégénérés d'aujourd'hui n'ont pas, dans leur anatomie, de caractères simiens; ni leur crâne, ni leur conformation cérébrale, ni leurs mâchoires ne diffèrent sensiblement des nôtres. »... A quoi l'on pourrait peutêtre répondre que l'espèce humaine était, à son début, d'une plasticité très grande qui est maintenant perdue depuis longtemps.

Dans une communication à l'Institut français d'anthropologie, le 21 mars 1923, le P. Teilhard élargit sa conception de l'irréversibilité et en donne une raison philosophique. Cette loi n'est pas, pense-t-il, spéciale à la paléontologie, mais elle est constamment supposée ou vérifiée dans toutes les sciences qui s'occupent de réalités physiques (sociologie, linguistique, physique...). Elle s'applique partout où il y a hérédité. Dès lors, en effet, qu'un être emmagasine des traces de chaque phase qu'il traverse, il est incapable, par construction. de revenir exactement à aucun des états par lesquels il

a passé... Mais l'irréversibilité « admet toutes sortes de nantissements et de circuits ».

Puisqu'il emploie les mots « régression » et « rebroussement », le P. Teilhard admet que l'on puisse revenir dans une certaine mesure à un état antérieur, quoique jamais complètement, et donc l'infra-homnie peut se rapprocher du préhomme, pour qui croit à l'origine animale du corps de l'homme. Une mutation brusque progressive a pu produire l'état plus parfait qui a occasionné la création et l'infusion d'une âme spirituelle; une mutation brusque régressive a pu également ramener l'homme à un aspect plus grossier et plus voisin du préhomme. Comme le dit M. Termier \loc. cit., p. 300) : « Est-il bien sûr qu'il n'y ait pas, à côté du principe ascensionnel, dans la chose vivante, un principe contraire, un principe antagoniste, qui, au lieu de pousser l'organisme plus avant, tende à le laisser retomber dans un état antérieur? Certaines ammonites de la deuxième moitié du crétacé ressemblent à s'y méprendre, les unes à des ammonites du jurassique, les autres à des cératites du trias. Ne serait-ce pas là des exemples d'une évolution régressive? »

Il est imprudent et antiscientifîque de parler d'impossibilité dans un domaine aussi mystérieux que la matière et la vie. Les découvertes viennent tous les jours montrer possible et réel ce que la science d'hier ne soupçonnait pas ou même croyait irréalisable.

M. Poule dit en propres termes, de la race de Néanderthal : « Peut-être peut-on aller jusqu'à dire qu'elle était une espèce dégénérée. » Hom. foss., 2e édit., p. 247. Il avait d'ailleurs résumé sa longue expérience en de sages paroles (ibid., p. 91) : « Nous apprenons pour ainsi dire tous les jours, souvent aux dépens de notre amour-propre de paléontologistes, qu'il faut interpréter les documents incomplets avec beaucoup de prudence..., que la nature prend en quelque sorte plaisir à varier ses combinaisons de la manière la plus imprévue... » Comparons cette déclaration du P. Teilhard dans la Revue des questions scientifiques, janvier 1925, Le paradoxe transformiste : « Il ne faudrait pas exagérer beaucoup les méthodes employées par la paléontologie dans la reconstitution des phylums, pour arriver à établir qu'un fils ne peut pas descendre de son père, sous prétexte que de l'un à l'autre la variation des caractères ne se fait pas d'une manière irrévocable et continue. »

Continuons à chercher d'après les faits s'il y a des chances pour que Néanderthal soit le descendant bestialisé d'un sapiens très humain. La dégénérescence est une possibilité, a-t-elle quelque probabilité? Pour percevoir quelques lueurs, remontons vers les plus anciens documents de la préhistoire.

De même que le squelette de La Denise, le crâne de Piltdown, avec son front haut, donne à la forme humaine une très haute antiquité. Mais la mâchoire de chimpanzé qui l'accompagne et peut-être lui appartient complique singulièrement le problème. Par contre, au moins aussi ancienne, la mâchoire d'Heidclberg montre l'extrême antiquité de la forme bestiale. A cette date très lointaine, les deux formes sont parallèles. Mais cette date pourrait être relativement récente dans la préhistoire humaine, si les dernières conclusions de l'abbé Breuil sont exactes, et il y a bien des chances pour cela. D'après lui, l'humanité ne remonterait pas seulement à la dernière période interglaciaire, mais aurait vu deux autres périodes glaciaires et deux autres interglaciaires!

En Europe, ce passé prodigieusement reculé ne nous a laissé que de l'industrie. Voici que la Chine eu a gardé et vient de nous livrer et les œuvres et les ouvriers. L'abbé lireuil est allé en Chine, a la lin île 1931, pour étudier avec les PP. Licent et Teilhard, avec le Dr Davidson Black et de jeunes savants,

POLYGÉNISME. LES HYPOTHÈSES

MM. Pei et Young, les trouvailles de Chou-Kou-Tien. On a recueilli des restes de plusieurs individus et on a jusqu'ici étudié plus spécialement deux crânes, un d'adolescent et d'un adulte. Avec ces fossiles se trouvait une industrie abondante et une quantité énorme de cendres. Le sinanthrope était un artisan : il taillait le quartz (n'ayant pas à sa disposition le silex qui est le matériau le plus usité et le plus avantageux); il savait arranger l'os et le bois de cerf pour en faire des armes ou des outils, voire des coupes à boire, dont le bord est fortement lustré par l'usage; enfin il allumait le feu.

Voilà pour ses œuvres; lui-même, comment était-il? L'abbé Breuil, Anthropologie, 1932, p. 1-17, le voit proche parent 'du pithécanthrope, voisin de l'homme de Mauer et sans doute à l'origine des Néanderthaliens, tout en étant beaucoup plus ancien que ces derniers. Lui-même avait été précédé, en Chine, par un hominien du Sanménien de Nihowan, au début du pléistocène.

L'industrie du sinanthrope prouve-t-elle la raison et la liberté, c'est-à-dire une nature proprement humaine? Certains esprits se hâtent de répondre par l'affirmative. 11 est plus prudent de se demander si l'association des images, qui est une opération purement empirique et animale, sans rien de nécessairement rationnel, ne peut pas expliquer l'usage du feu, le travail de la pierre et du bois. Si cette explication est suffisante, il faut s'en tenir là; frustra fit per majora quod fieri potest per minora. Homo faber n'est pas nécessairement homo sapiens. Nous voyons tous les jours les animaux accomplir des actes compliqués sans que nous soyons tentés de leur attribuer l'idée de cause et la croyance au principe de causalité, ce qui serait de la raison proprement dite. L'habitude de les voir agir ainsi nous empêche de voir l'ingéniosité de leurs actes; c'est parce que les gestes du sinanthrope sortent de nos habitudes, que nous hésitons devant leur interprétation.

Mais l'abbé Breuil signale un fait, « profondément troublant » : à Chou-Kou-Tien, le sinanthrope est représenté jusqu'ici par deux crânes, des mandibules, des dents, mais par aucun os des membres ou du tronc; tandis que les débris d'animaux, qui sont fort abondants, appartiennent, sauf pour les grands pachydermes, à toutes les parties du corps. Un crâne humain présente même une incision superficielle, large et longue, due à un instrument tranchant. On a l'impression que les crânes ont été portés là après avoir été dépouillés de leur chair. Ce traitement spécial dénoterait un psychisme spécial et sans doute une mentalité supra-animale.

Ainsi donc, en remontant le cours des siècles, nous voyons l'homme ou l'hominien présenter la forme voisine de Néanderthal plutôt que celle de sapiens. Nous sommes obligés de conclure que la science ne nous donne, en ce moment, aucune indication sur la manière dont on pourrait unifier les deux phylums humains : celui de Veoanthropus Dawsonii, de Piltdown, auquel se rattache sans peine l'homme moderne et celui du sinanthropus Pekinensis avec ses parents néanderthaliens.

Données complémentaires. — Le présent article avait été rédigé au début de 1932; voici ce qu'on peut y ajouter au début de 1934 :

En 1931-1932, une expédition anglo-saxonne a fait des fouilles en Palestine; M. T. Me Cown, Américain et miss Garrod, Anglaise, en ont publié les résultats en 1932. Ils ont recueilli, dans une grotte du Mont- Carme], huit squelettes moustériens qui unissent des caractères néanderthaliens à des caractères d'homo sapiens. Dans la revue anglaise, Nature, du 25 juin 1333, MM. Dudley Buxton et de Béer disent : « Les

crânes des jeunes néanderthaliens ressemblent plus à l'adulte d'homo sapiens qu'à celui d'homo Neanderthalensis ou même qu'à l'enfant d'homo sapiens. » « II semble, ajoute M. Vaufrey (Anthropologie, 1933, p. 646) qu'homo sapiens ait reçu du jeune homo Neanderthalensis ses caractères principaux, les spécialisations adultes d'homo Neanderthalensis ayant été écartées et bientôt perdues. »

Dans la revue française, La Nature (1er et 15 janvier 1934), M. Joleaud, professeur à la Sorbonne, en un article sur les Récentes découvertes en paléontologiehumaine, dit : « De même qu'il y a des types intermédiaires entre les hommes et les singes, de même il y a des formes s'intercalant entre les Néanderthaliens et les autres hommes (homo sapiens)... » Des savantsanglais, « miss J. E. Salmons, L. H. Wells, Shore, J. C. M. Shaw, M. R. Drennan, ont montré, dans cesdernières années (1925-1932), qu'une série de caractères néanderthaloïdes s'observaient chez les Boschimans actuels... En résumé, les récentes découvertes, en paléontologie humaine ont contribué à réduire les hiatus séparant les différents grands groupes anthropologiques... La large extension géographique des Néanderthaliens en Asie et en Afrique, a eu pour conséquence la différenciation de formes secondaires de cette espèce, formes moins éloignées parleurs caractères, des hommes modernes que le type du troglodyte des grottes moustériennes d'Europe. »

Dans La genèse des espèces animales, 3e édition,. Paris, Alcan, 1932, p. 550, M. Cuénot dit : « Cette transformation du préhomme en homme s'est-elle produite, sur de nombreux individus, ou sur quelques-uns provenant d'une famille privilégiée, ou sur un seul? La réponse à cette question dépend évidemment de l'opinion générale que l'on s'est faite au sujet de l'origine des espèces; si l'on croit que la mutation est la forme unique de la variation évoluLve, on peut admettre qu'il n'y a eu d'abord qu'un ou deux êtres humains. »

IV. Le nombre des premiers hommes. — Enfin, il faut se placer en face d'une hypothèse fort en vogue dans lés milieux scientifiques actuels : d'une manière générale, les nouvelles espèces végétales, animales, et l'espèce humaine, comme les autres, auraient apparu par « buissonnement ». On entend par là que, dans une région plus ou moins vaste, pendant une période plus ou moins courte, les mutations se seraient produites simultanément ou à peu près et dans le même sens... Cela n'empêcherait pas que, dans une autre région et à une autre époque, un foisonnement analogue ait lieu et, par un phénomène de convergence, ait pour terme des espèces plus ou moins semblables à celles de l'autre pays.

Naturellement, on a appliqué cette hypothèse à l'homme. « La science laissée à elle-même, dit le P. Teilhard, ne songerait jamais (c'est le moins qu'on puisse dire) à attribuer une base aussi étroite que deux individus, à l'énorme édifice du genre humain. » Que faut-il penser du transformisme? dans Revue des questions scientifiques, janvier 1930. De même, à l'article Transformisme, du Dictionnaire apologétique, le R. P. de Sinéty : « Si l'on prétend rester dans les limites de la vraisemblance scientifique, en appliquant à l'origine de l'organisme humain les lois générales de l'évolution, il faut, de toute nécessité, admettre que la genèse de ce type particulier s'est effectuée comme celle des autres espèces animales, c'est-à-dire qu'elle a abouti, à une époque donnée, à un certain nombre d'individus des deux sexes, présentant les caractères distinetifs de l'espèce nouvelle; dans le cas qui nous occupe, il est inadmissible que, sans une intervention spéciale de Dieu, l'évolution d'une souche animale ait produit uniquement deux individus, l'un mâle,

POLYGÉNISME — POLYGRANUS (FRANÇOIS)

l'autre femelle, destinés à devenir les corps du premier homme et de la première femme, par infusion de l'âme spirituelle... Dira-t-on, pour sauvegarder le monogénisme, que, parmi ces types corporellement humains. Dieu aurait fait choix d'un seul couple auquel il aurait donné, avec l'âme spirituelle, un psychisme supérieur, et que, de ce couple unique, descendrait toute l'humanité intelligente? 11 faudrait alors expliquer par quel miracle seuls les descendants de ce couple privilégié auraient survécu, tandis qu'auraient disparu tous les produits des autres organismes de type humain, restés, au point de vue psychique, au niveau de l'animalité. » Loc. cit., col. 1845 sq.

On pourrait répondre, semble-t-il, et sans aucune invraisemblance, que les hominiens ont disparu comme les autres animaux que l'homme n'a pas domestiqués et qui sont entrés en lutte avec lui ou qu'il a traités comme un gibier, exemple les lions, les rhinocéros, les éléphants, les bisons, etc. d'Europe. Il n'y a là aucun miracle, mais un fait maintes fois observé. La raison est une supériorité qui, en ce moment encore, place des armes dans la main de l'homme et fait reculer et s'éteindre les espèces qu'il ne cherche pas à conserver. Je parle des animaux de taille notable, car les insectes et les microbes viennent, jusqu'ici, à bout des efforts de l'homme, comme le moucheron triomphe du lion.

Mais, pourquoi la nature humaine ne serait-elle pas un don gratuit de Dieu, comme la surnature chrétienne? L'unité est un des caractères de l'action divine; il ne s'agit pas de la chercher à tout prix et de l'affirmer arbitrairement, mais de l'accueillir quand elle se présente d'elle-même.

Le problème de la vie, dit volontiers le P. Teilhard, est un problème d'histoire. Or, précisément, de l'histoire on peut dire également qu'elle se répète et qu'elle ne se répète pas. Dans les choses humaines, à plus forte raison dans les choses inconscientes, les tentatives se répètent, les avortements, les demi-succès sont innombrables, les réussites complètes sont relativement rares et parfois uniques. Tous les grands fleuves d'Afrique ont des rapides, seul le Zambèzc a une cataracte. La Grèce a eu bien des sculpteurs de génie, mais n'a eu qu'un Alexandre, l'Inde qu'un Bouddha, l'Arabie qu'un Mahomet, la France, l'humanité, qu'une Jeanne d'Arc. La mâchoire de Mauer est unique et aussi le pithécanthrope de Java.

Quand on invoque la science, c'est au nom de la science actuelle que l'on parle, et d'après des habitudes d'esprit que l'on prend trop facilement pour des exigences de la raison. Boule a pu reprocher à d'autres savants de n'avoir pas le sens des variations individuelles. 11 fut un temps où « la science » croyait que la transformation des espèces devait se faire d'une manière insensible et continue; maintenant c'est par mutations brusques. On commence à s'habituer à l'idée que la vie a de longues périodes de stabilité, mais aussi des moments d'explosion qui ne se produisent qu'en tel temps et en tel lieu. Il ne faudrait pas garder la mentalité que l'on combat, en soutenant que la mutation ne peut pas se produire uniquement dans un ou deux individus exceptionnels. Jean Bostand le dit clairement et sagement, État présent du transformisme, Paris, 1931, p. 145 : « Pour les mutatior.nistes, l'espèce nouvelle ne naît pas, comme pour les lamarckiens, dans l'organisme développé, dans le soma ; elle ne naît pas, comme pour les darwiniens, dans les germes d'une élite; elle prend naissance dans un germe unique. L'espèce est inaugurée par un individu exceptionnel. Le mutationnisme est la théorie de l'exception, du i monstre » au sens vrai du terme. » L'auteur cite le mot de Guyénot : les mutations sont » filles du hasard », et ajoute : <■ C'est l'idée que soutenait,

après Empédocle et Épicure, Straton de Lampsaqué et que, déjà, combattait Aristote. »

Mais il ne faudrait pas se risquer, comme M. Bostand, à dire, ibid., p. 165 : « Étant admis qu'aucune solution de continuité ni physique, ni psychique ne sépare l'homme de l'animal. » Il faut n'avoir étudié que bien superficiellement les rapports de l'expérience avec la raison, pour s'imaginer que celle-là peut devenir automatiquement celle-ci. C'est oublier d'appliquer à bon escient la théorie de la discontinuité qu'il a fallu adopter dans le mutationnisme et qui, cette foisci, marque une séparation métaphysique et absolue. Qu'un naturaliste soutienne que Yhomo sapiens ne peut pas venir de Néanderthal, c'est de son domaine; mais qu'il ne prétende pas que la raison vient de l'expérience, c'est de la philosophie où le naturaliste, en tant que tel, est incompétent.

Ajoutons enfin, pour remplir jusqu'au bout notre rôle de rapporteurs delà question, que l'on a essayé timidement d'émettre deux hypothèses, tout au moins de poser deux questions :

1° Le péché originel ne pourrait-il pas être le fait d'une collectivité plus ou moins nombreuse au lieu d'être celui d'un couple unique; dans les deux cas, toute l'humanité sortirait de ces premiers pécheurs?

2° Les analogies indiquées par saint Paul entre le premier Adam, père du genre humain, et le nouvel Adam, Jésus-Christ, n'inviteraient-elles pas à mettre l'accent moins sur la communauté d'origine de l'humanité que sur la double notion de son universelle et héréditaire culpaLilité et de son rachat intégral?

A ces questions, nous ne tenterons pas de donner même un mot de réponse, car, nous n'avons d'autre but que d'offrir aux théologiens une documentation sur les données et les théories scientifiques ayant trait au problème du polygénisme.

Nous avons cité bon nombre d'ouvrages ou d'articles, inutile d'en répéter la liste. On trouvera une bibliographie complémentaire, surtout pour les livres un peu anciens, dans Guibert et Çhinchole, Les origines, à la fin du c. vi. Signalons, sur le sinanlhropus Pekinensis, le livre du docteur Black, Palœontologia Sinica, séries" D, vol. vu, fasc. 11 , 1 vol., Péking, 1931. Voir aussi : abbé .Monclianin, dans Hérédité et races, t. îv, Juvisy, 1931 ; H. Neuville, L'espèce, la race et le métissage en anthropologie, dans Archives de l'Institut de paléontologie humaine, mémoire 11, Paris,

A. et J. Bouyssonie.

POLYGRANUS François, frère mineur allemand qui, au xvie siècle, s'est rendu célèbre par son opposition acharnée au protestantisme. Il publia : Asserliones quorumdam Ecclesiœ dogmatum, cum ab aliis quondam, tum a lutherana faclione denuo in dubium revocatorum, Cologne, 1571 et 1577. Cet ouvrage fut mis à l'Index des livres défendus et figure encore dans l'édition de Borne, 187G. Il né figure toutefois plus dans le dernier Index publié par ordre de Pic XI. Le P. Polygranus est aussi l'auteur des ouvrages : Postillœ seu commentarii in evangelia, Lyon, 1561; Cologne, 1562; Munich, 1570, qui porte comme titre : Enarrationes in evangelia; Postillœ in evangelia juxla ritum S. Ecclesiœ per singulas anni iolius sanetorum jerias dislributœ, Cologne, 1559; Postillœ epistolarum omnium, quie dominicis diebus in Ecclesia per anni circulum recilari soient, Cologne, 1560; Postillœ in evangelia a Pentecoste usque ad Adventum, ibid,, 1560; Postillœ in evangelia ab Adventu, usque ad Penlecoslen, ibid., 1580; In passionem Domini eruditi et éloquentes commentarii, ibid., 1560.

L. Wadding, Scriplores ordinis minorum, Rome, 1906, i>. 91; .1.-1 f. Sbaralea, Supplementum ad scriplores ordinis minorum, t. I, Rome, 190S, p. 206.

Ain. I i .1. : \'.in .

POMÈRE

POMÈRE. — I. Vie et écrits. IL Le traité De vita contemplaliva.

I. Vie et écrits. — Le continuateur de Gennade et Isidore de Séville ont consacré chacun une notice à ce personnage. La notice du De viris, n. 95, de Gennade, P. L., t. lviii, col. 1117; celle du De viris d'Isidore, P. L., t. lxxxiii, col. 1096.

Pomère — Isidore seul l'appelle Julien Pomère — originaire de Mauritanie, vint en Gaule dans la seconde moitié du ve siècle, sans doute pour fuir la persécution des Vandales. Le biographe de Césaire d'Arles nous apprend qu'il se fixa dans cette ville où il enseigna les belles-lettres. Vita Cœsarii, c. i, P. L., t. lxvii, col. 1004. L'évêque d'Arles, Éone, qui l'estimait, lui conféra l'ordre de la prêtrise. Rurice, évêque de Limoges, avait appris à le connaître au cours d'un voyage qu'il fit à Arles; il lui écrivit deux fois pour l'attirer dans sa ville épiscopale, mais il n'y réussit pas. Ruricii epislol., i, 17, et n, 10 (9), dans le Corpus de Vienne, t. xxi, p. 369, 385 ; P. L., t. lviii, col. 79 et 89. Comme Pomère, dans l'adresse de ces deux lettres, est dit abbé, on a supposé qu'il avait dirigé un monastère soit en Mauritanie avant sa fuite, soit plus tard à Arles. Arnold, Cœsarius von Arelate, p. 82. Mais le continuateur de Gennade et le biographe de Césaire né nous disent rien sur ce fait; aussi nous paraît-il plus probable que Pomère a été appelé « abbé » par Rurice, parce qu'il dirigeait à Arles une association de clercs menant la vie commune, comme certains passages de son traité, De vita conlemplaliva, semblent l'indiquer.

Ennode, le futur évêque de Pavie, alors diacre, lui écrivit pour l'attirer en Italie, sans plus de succès que Rurice. Cf. Ennode, Epist., n, 6, P. L., t. lxiii, col. 3.!; édit. Hartel, Corpus de Vienne, t. vi, p. 44. Quand Césaire d'Arles eut quitté le monastère de Lérins, il fut quelque temps l'élève de Pomère. Vita Cœsarii, loc. cil. A en croire des historiens modernes d'une compétence reconnue, c'est en grande partie grâce à l'influence de Pomère, très attaché à l'enseignement de saint Augustin, que Césaire d'Arles a pu se libérer des préventions, alors très répandues en Gaule, contre les conceptions du docteur d'Hippone. Arnold, Cœsarius von Arelate, p. 84; Malnory, Saint Césaire d'Arles, p. 23; cf. art. Césaire d'Arles, t. n, col. 2168. Pomère vivait encore quand le continuateur de Gennade écrivait la notice qui le concerne. Nous ignorons la date exacte de sa mort.

Isidore et le continuateur de Gennade attribuent à Pomère un traité en huit livres, De anima et qualitale ejus. Nous ne le connaissons que par le sommaire qu'ils en donnent. Le 1. I exposait en quel sens l'âme est dite créée à l'image de Dieu. Le 1. II était consacré à la question de la corporéité et de l'incorporéité de l'âme. Le 1. III avait pour objet l'origine de l'âme du premier homme. Le 1. IV recherchait « si l'âme qui doit être unie au corps prêt à naître est faite neuve (créée) et sans péché, ou si, provenant de la substance du premier homme, comme un rameau provient de la racine, elle contracte par son origine (originaliter) le péché de la première âme ». Le 1. V étudiait la « faculté » ou la « possibilité » de l'âme. Le 1. VI exposait l'a tagonisme de l'âme et de la chair selon la parole de l'Apôtre. Le 1. VII rappelait la doctrine de la résurrection. Enfin, le 1. VIII était consacré aux prédictions concernant la fin du monde. A en croire Isidore, Pomère, au 1. II, aurait enseigné que l'âme est de nature corporelle.

Rien ne nous est resté d'une « Exhortation au mépris des biens de ce monde », De contemptu mundi et rerum transiturarum, que, d'après le continuateur de Gennade, Pomère aurait dédié à un certain Principius. Le Libcllus de virqinibus instituendis, dont parle Isidore, est également perdu. Par contre, nous possédons le traité De vita contemplaliva.

II. Le traité de vita contemplativa. — 1° Attribution. — Ce traité a été longtemps attribué à Prosper. Sirmond a démontré l'impossibilité de cette attribution en faisant remarquer que l'auteur parle de l'évêque d'Arles, Hilaire, comme d'un homme mort depuis assez longtemps. P. L., t. lix, col. 453. Or, Prosper était contemporain d'Hilaire. En outre, on n'admet pas facilement que l'augustinien Prosper, qui, dans sa lettre à saint Augjs^in, P. L., t. li, toi. 67 sq., malmène assez rudement Hilaire, ait parlé de ce dernier d'une manière aussi louangeuse que le fait l'auteur dj De vita conlemplaliva à l'endroit cité plus haut. Voir, sur cette question, l'avant-propos de l'édition de ce traité, P. L., t. lix, col. 412.

Dans la préface du 1. III, l'auteur nous apprend qu2 le 1. I traite de vita conlemplaliva; le 1. II de vita acluali et le 1. III de virtutibus et vitiis. Col. 471. Or, Isidore connaît trois livres de Pomère dont le Ier traite de futurœ vitœ contemplatione; le IIe de acluali conversationc et le IIIe de vitiis et virtutibus. L'identité des trois livres de notre traité De vita contemplaliva et des trois livres qu'Isidore attribue à Pomère ne saurait donc faire de doute. Ajoutons que le traité De vitiis et virtutibus que le continuateur de Gennade attribue à Pomère ne peut être que le IIIe livre de notre De vita contemplaliva.

2° Analyse et doctrine. — 1. Le 1. I du De vita conlemplaliva répond aux trois premières questions de l'évêque Julien, relatives à la « propriété » (l'essence) de la vie contemplative, à la différence qui existe entre elle et la vie active, à la possibilité, pour un évêque, de s'y adonner.

Pomère explique que « la vie contemplative, dans laquelle la créature intellectuelle, purifiée de tout péché et entièrement guérie, verra son Créateur, tire son nom de « contempler », c'est-à-dire de « voir ». Col. 418. Il ajoute que, dans la vie présente, toute remplie de misères et d'erreurs, l'homme ne saurait voir Dieu tel qu'il est, et que, par conséquent, la vie contemplative ne sera pleinement réalisée que dans l'autre monde, où elle sera la récompense de ceux qui auront combattu pour le Christ sur terre. Col. 419. Cette récompense sera sans fin. Les corps y auront part par suite de la résurrection. Il en sera de même des châtiments qui atteindront les méchants. Le jugement final qui discernera les justes et les pécheurs a eu un précédent dans le jugement des anges. Ceux qui se sont révoltés contre Dieu ont été condamnés et, « parce qu'ils n'ont pas voulu persévérer dans le bien comme ils le pouvaient, ils sont réduits à ne vouloir ni pouvoir être rétablis dans leur état primitif »; tandis que les autres, « parce qu'ils ont voulu être fidèles à Dieu, ont été mis clans l'heureuse et volontaire nécessité de vivre toujours avec lui ». Col. 421. Après la résurrection, les justes rendus semblables aux bons anges, unis pour toujours à leur Créateur, « verront sa substance ». Alors la substance humaine étant élevée à la ressemblance avec son Créateur, l'intelligence n'aura plus à redouter l'erreur, ni la mémoire l'oubli; la pensée ne divaguera plus, la charité sera toujours sincère. Les corps n'auront plus « à redouter la maladie et la mort, et seront sans défauts. Tous jouiront de la même béatitude, mais dans la mesure de leurs mérites respectifs ». Col. 422. Ici-bas, continue Pomère, la véritable vie contemplative n'est pas possible, car Dieu n'a pu et ne peut être vu siculi est. Si des anciens justes ont vu Dieu durant leur vie terrestre, cette vision n a pu se produire sine forma visibilis créatures (sans l'aspect d'une créature visible), ni sine alicujus' elementi assumptione. Col. 425 sq.

Pomère est très bref dans sa réponse à la deuxième question, sur la différence entre la vie active et la vie contemplative. Le sectateur de la vie contemplative

POMÈRE

ici-bas, étant pleinement détaché de toutes les choses de ce monde et uni à Dieu, est parfait, tandis que celui qui mène la vie active, ayant toujours à combattre ses mauvaises passions, ne peut être qu'en progrès vers la perfection. Col. 127 sq.

Passant à la troisième question : si un évèque peut s'adonner à la vie contemplative, Pomère explique que celle-ci pouvant se concevoir comme « la connaissance des choses cachées et futures », ou « comme l'abstention des occupations du monde », ou « comme l'étude des divines Écritures », ou, ■> ce qui est plus parfait, comme la vision de Dieu » (évidemment per fidem), rien n' mpêche un pontife de réaliser ces quatre aspects de la vie contemplative, à condition toutefois qu'il « se détourne de la sottise (stultitia) de la sagesse du siècle », pour s'adonner à l'étude de la parole de Dieu, qu'il ne s'enorgueillisse pas des honneurs qui lui sont rendus par les fidèles et qu'il ne s'attache pas aux biens de ce monde. Col. 430 sq. Pour s'adonner à la vie contemplative, l 'évèque doit d'abord prêcher par le bon exemple de sa vie chrétienne. Mais, « comme la perfection ne consiste pas seulement dans les œuvres, mais aussi dans la foi », il doit aussi prêcher la doctrine. Col. 432. Il doit faire connaître « le Père, qui seul doit être cru inengendré, le Fils qui est engendré du Père, le Saint-Esprit qui, procédant du Père et du Fils, ne peut être dit ni inengendré, ni engendré; que ces trois (ista tria) sont un (unum); que cet « un » n'est pas divisé en trois (Ma); mais distingué (distinguatur); que ce n'est ni le Père, ni le Saint-Esprit, mais le Fils seul, né du Père d'une manière ineffable, qui a pris (susceperil) l'homme (nature humaine) dans sa totalité, sans subir aucun changement dans sa propre substance; qui s'est montré Dieu et vrai homme par les miracles et par ce qu'il a souffert; qui s'est laissé saisir, a voulu être mis à mort, est ressuscité le troisième jour, et qui a élevé dans le ciel l'homme qu'il avait pris de nous; qui nous a donné par sa résurrection l'espérance d'une résurrection heureuse; qui nous a faits ses membres; qui menace du châtiment ceux qui ne croient pas en lui ou qui se retirent de lui, et qui a promis le royaume céleste à ses adhérents. » Col. 433.

Pour enseigner ces vérités, l'évêque doit les connaître et sa prédication est nécessaire « afin que celui qui l'entend croie, en croyant comprenne et, ayant compris s'adonne aux bonnes œuvres avec persévérance; car celui qui peut user du libre arbitre de la volonté ne peut être justifié ni par les œuvres sans la foi, ni par la foi seule sans les œuvres ». Col. 433.

L'évêque doit aussi reprendre ceux qui font mal, sans faire une exception pour les riches et les puissants du monde. Aux évêques qui poussent la platitude jusqu'à flatter les pécheurs riches soit par lâcheté, soit par crainte de ne plus recevoir de cadeaux de leur part, Pomère rappelle les invectives d'Ézéchiel contre les pasteurs qui se paissent eux-mêmes au lieu de paî r< leur troupeau. Col. 434.

La prédication de l'évêque doit être à la portée de son auditoire, simple et claire, mais bien ordonnée et grave, comme il sied à un pontife; s'il n'est pas nécessaire que sa « latinité » soit châtiée, elle n'en doit pas moins procurer un certain plaisir à ceux qui l'entendent. Col. 439.

Pomère termine en énumérant les qualités du bon évèque; il doit être humble, accessible à tous, surtout aux pécheurs, et non impérieux; il doit rechercher uniquement la gloire du Christ et non les faveurs du siècle et des puissants de ce monde et, avant tout, s'adonner aux œuvres de miséricorde. l"n évèque qui réalise ces qualités mène la vie contemplative. Col. 440.

2. Le 1. II répond aux questions que l'évêque Julien avait posées concernant la manière de traiter les

pécheurs, la façon d'user des biens de l'Église, et la pratique de la vertu d'abstinence.

Les péchés étant de gravité différente, il s'ensuit que les pécheurs ne doivent pas être tous traités de la même manière. Les uns doivent être frappés de peines canoniques; les autres doivent être tolérés (portandi). A ceux qui réclament des pénalités contre ceux qui n'ont que l'extérieur de la piété, sans amendement intérieur, qui jeûnent par vaine gloire, qui s'empressent autour des vierges, qui s'occupent des veuves et des orphelins avec l'arrière-pensée de s'enrichir de leurs dépouilles, Pomère répond que l'Église ne doit sévir que contre ceux qui ont été convaincus de péché grave. Toutefois, il rappelle à ceux qui ont commis des péchés graves secrets, qu'ils seront précipités en enfer s'ils refusent de se soumettre à la pénitence. Les clercs qui se sont rendus coupable, d'une faute grave se trompent s'ils croient pouvoir continuer à exercer leur ministère, parce que leur péché n'est pas connu des hommes. Col. 451. En ne confessant pas leur faute par crainte de l'excommunication, ils pèchent doublement, parce qu'ils trompent les hommes en se faisant passer pour ce qu'ils ne sont pas et parce qu'ils méprisent le jugement de Dieu. Par contre, Dieu est favorable à ceux qui, sans jugement préalable, « s'excommunient » eux-mêmes, en s'éloignant volontairement de l'autel auprès duquel ils exerçaient leur ministère. Col. 452.

Passant à la question de l'usage des biens de l'Église, Pomère propose l'exemple de l'évêque d'Arles, Hilaire, qui a augmenté la fortune de son Église, mais n'en usait que comme administrateur, procurator, et non comme propriétaire, possessor. Col. 453. Quant aux clercs, s'ils ont de la fortune, ils pèchent en acceptant les distributions qui leur sont servies par l'Église; il en est de même pour les pauvres qui peuvent travailler. Ceux qui prétendent que ces distributions constituent le salaire dû au service qu'ils font dans l'Église, nimis carnaliler sapiunt. Ceux-là seuls, évêques ou clercs, qui ne possèdent rien ou qui ont renoncé à tous leurs biens, ont le droit de percevoir les distributions de l'Église. Ceux qui les acceptent, tout en ayant de quoi vivre, ou qui vivent en communauté (in congregatione) pour faire des économies, ou pour ne pas être obligés de pratiquer les œuvres de miséricorde, se rendent coupables d'un péché que l'auteur ne veut pas caractériser. Pomère termine en disant que, pour posséder Dieu, il faut renoncer à tous les désirs du monde.

Pour ce qui est de l'abstinence, Pomère expose que cette vertu est nécessaire au corps et à l'âme. Elle réduit la nourriture à ce qui est strictement nécessaire à la vie du corps, ce qui dépasse ce nécessaire ne pouvant que favoriser la luxure de la chair. Elle s'étend aussi au renoncement par rapport aux vices et à la volonté propre. Les philosophes et certains hérétiques ont bien renoncé à tout ce qui flattait les sens, mais ils n'ont pas pratiqué la vertu d'abstinence, parce qu'ils n'avaient pas renoncé à leur propre volonté. Si nos premiers parents avaient pratiqué l'abstinence par rapport au fruit d'un seul arbre, ils auraient conservé leur béatitude pour eux et pour leurs descendants. Mais leur péché les en a privés et a « condamné en eux originaliler tout le genre humain ». Col. 464. « Il me semble, continue Pomère, qu'ils n'auraient pas mangé (du fruit défendu), s'ils ne l'avaient pas désiré ; qu'ils ne l'auraient pas désiré, s'ils n'avaient pas été tentés; qu'ils n'auraient pas été tentés, s'ils n'avaient pas été abandonnés; qu'ils n'auraient pas été abandonnés de Dieu s'ils ne l'avaient eux-mêmes abandonné les premiers; qu.'ils n'auraient pas abandonné Dieu, s'ils n'avaient, par orgueil, voulu être semb'ables à lui..., aquelle similitude (avec Dieu) leur aurait été donnée... ls'ils avaient obéi à Dieu. • Col. 464.

POMÈRE

Passant aux questions concernant la pratique de l'abstinence, Pomère explique qu'il ne suflit pas de s'abstenir de mets recherchés, mais qu'il faut aussi se restreindre par rapport aux aliments communs; que c'est « la volonté qui doit mettre fin à nos repas et non la satiété », car c'est le désir immodéré de nourriture qui est condamnable, et non la nourriture elle-même. Col. 468. Pour ce qui concerne le vin, Pomère citant I Tim., v, 23, le permet quand la nécessité l'exige, le vin en lui-même n'étant pas mauvais, mais sa consommation en trop grande quantité. Col. 468. Il blâme ceux qui croient pratiquer l'abstinence en se privant de viande de quadrupèdes, mais en se nourrissant de faisans, d'oiseaux et de poissons fins. Il n'approuve pas non plus ceux qui s'abstiennent de vin, mais boivent des liqueurs extraites de fruits rares. Col. 469. Il recommande fermement de subordonner l'abstinence à la charité qui l'amène à sa perfection. Ainsi il blâme ceux qui pratiquent des restrictions sur la nourriture, quand ils donnent l'hospitalité à des frères. Col. 470. Pour terminer, Pomère recommande aux « abstinents » de ne pas se croire supérieurs aux frères qui, ne pouvant ou ne voulant pas « s'abstenir », mangent de tout cum gratiarnm actione, ces derniers ayant peut-être plus de vertus cachées que les « abstinents » eux-mêmes. Col. 470.

3. Le 1. III répond aux questions de l'évêque Julien sur la distinction à faire entre les vertus et les semblants de vertu (similitudines virtutum), sur l'origine et la croissance des vertus et des vices, sur les quatre vertus cardinales et les quatre sources de vices.

Pomère explique que la « simili- vertu » n'a que l'apparence de la vertu, qu'elle se rapporte à elle comme l'erreur à la vérité : telle l'avarice qui n'est qu'une contrefaçon de l'économie, la témérité qui n'est qu'une fausse bravoure, la verbosité, qui n'est qu'une fausse éloquence. Sans le don de Dieu, l'homme ne peut ni rechercher, ni conserver la véritable vertu. Les infidèles qui, extérieurement (per corpus), pratiquent certaines vertus n'en ont aucun profit, parce qu'ils ne croient pas les avoir reçues de Dieu et ne les ordonnent pas vers lui qui est la fin de tout bien. Après avoir cité Rom., xiv, 23, Pomère continue : « L'Apôtre n'a pas dit : « tout ce qui n'est pas de la foi n'est rien »; en disant : « tout ce qui n'est pas de la foi est péché », il déclare que toutes les bonnes œuvres, omnia bona, si elles sont de la foi, sont des vertus qui justifient, ou, si elles sont (accomplies) sans la foi, ne sont pas à considérer comme bonnes (bona), mais comme des vices (vitia), qui non seulement n'aident en rien ceux qui les accomplissent, mais les condamnent et les précipitent, infatués qu'ils sont, et les éliminent du salut éternel. » Col. 474. Quant aux fidèles, s'ils attribuent leurs vertus à leurs propres forces, elles ne leur seront d'aucune utilité pour le ciel.

Pomère voit dans l'orgueil la cause de tout vice. C'est par orgueil que le démon a péché; de même, le premier homme. Celui-ci a corrompu par sa superbe, a voué à la mort et à la corruption (morale) toute sa postérité qui était en lui en germe ( radicaliler ) . Col. 476. Par suite de cette corruption, nous ne pouvons plus résister au péché comme Adam. Sa nature saine l'aidait à éviter le mal, tandis que nous, comme l'indique le ps. xxiv, 14, nos cogit plerumque peccati jam fada nécessitas. Col. 477. Cette corruption atteint tout homme et l'orgueil de nos premiers parents est la cause de nos péchés, car nous ne devenons pas corrompus, corrupli biles, parce que nous péchons, mais nous péchons parce que nous sommes corrupti biles. Cette « concupiscence viciée » ne nous est pas naturelle; elle a été insérée (inserta) à notre nature, comme une punition, pœnaliter. Nous l'aurons toujours dans notre vie mortelle, mais nous pouvons la vaincre; ce

n'est que le fait d'y consentir qui est péché. Col. 477. Après avoir rappelé la connexion de tous les péchés avec l'orgueil, Pomère affirme que ce dernier n'est pas invincible, « les hommes pouvant lui résister s'ils le veulent », possint si voluerint, par l'arbitre de la volonté libre, libérée et fortifiée par le don du Saint-Esprit. Col. 485.

Passant des vices aux vertus, Pomère voit dans la charité l'union de l'âme avec Dieu, union « allumée » (incensa) par le feu du Saint-Esprit. La charité est « la cause des mérites », la récompense des parfaits; elle « ressuscite ceux qui sont morts dans le péché »; « la foi la conçoit, l'espérance accourt vers elle... toute bonne œuvre vit d'elle... Sans elle, nul ne peut plaire à Dieu; avec elle, nul n'a jamais pu pécher, nul ne péchera jamais; sans elle, les hommes ne peuvent qu'errer. » Col. 495. C'est la charité qui rend les justes capables d'accomplir des actions héroïques et extraordinaires. Quant aux vertus cardinales, Pomère reconnaît que les philosophes de l'antiquité ont eu des raisons d'en admettre quatre, ce nombre ayant une grande importance dans la réalité des choses. Le nom d'Adam est composé de quatre lettres; les éléments de la nature sont au nombre de quatre; il y avait quatre fleuves au paradis; quatre évangiles ont été annoncés par les quatre animaux vus par Ézéchiel. Col. 501. Il remarque ensuite que toute perfection morale est contenue dans ces quatre vertus, qu'on ne peut es posséder sans les avoir reçues de Dieu : « Ceux qui vivent de la foi peuvent, par un don de Dieu, devenir tempérants, prudents, justes et forts, mais ceux qui l'ignorent ou le blasphèment, qui vivent sans la foi, n'ont rien reçu de ces vertus et ne peuvent les avoir. » Col. 502. Parlant de la vertu de force, Pomère remarque que, pour la posséder, il ne suffit pas de supporter vaillamment la souffrance, mais qu'il faut souffrir pour la justice, car « ce n'est pas la peine qui produit la véritable patience, mais la cause pour laquelle on endure cette peine », palientiam veram non facit pœna, sed causa. Col. 504. Quant à la justice, elle doit être fondée sur la foi « qu'aucune bonne œuvre ne précède et de laquelle procèdent tous les biens ». Col. 506. La libéralité est une partie de la justice : Pomère fustige en passant les « pasteurs des pauvres » qui gardent pour eux ce qui leur a été donné pour subvenir aux besoins des indigents. Col. 507.

Ayant ainsi exposé la doctrine touchant les quatre vertus cardinales, telle qu'elle était couramment enseignée par les philosophes grecs, mais en la corrigeant dans le sens chrétien, comme nous l'avons indiqué, Pomère aborde la question des passions ou affections de l'âme. Il refuse de voir en celles-ci des vices, comme certains philosophes anciens le voulaient, car elles se trouvent également chez des justes, ainsi qu'il le démontre par des citations bibliques. Col. 514. C'est le mauvais usage qu'en fait l'homme, qui engendre le péché; en elles-mêmes, elles ne sont pas mauvaises. Col. 515. Contre les stoïciens qui prétendaient éliminer les passions de l'âme, il en appelle à saint Augustin, qui enseigne qu'elles sont inséparables de notre nature mortelle, que même elles sont nécessaires dans notre vie terrestre, qu'elles peuvent se conformer à la droite raison et, par conséquent, qu'elles ne sauraient être appelées < vices ». Toutefois, elles disparaîtront dans la vie future. Col. 515-517. Les vertus cardinales, par contre, subsisteront après la mort, mais sans lutte et sans effort contre le mal. Col. 518.

Pomère termine son traité par ces paroles : « La véritable latinité exprime les pensées d'une manière brève et claire, en se conformant à la propriété des termes, sans chercher à faire de l'effet avec les couleurs et les fleurs de la rhétorique; les hommes sensés apprécient non ce qui est maniéré, mais ce qui est fort, car les

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