‹ Dictionnaire de théologie catholique (volume 4)Chapitre 305 sur 437 · PORPHYRE. INFLUENCE · texte numérisé non relu

PORPHYRE. INFLUENCE

3. Porphyre, âme véritablement religieuse, garde tous les préjugés de l'hellénisme. — L'auteur de la Lettre à Marcello manifeste en plusieurs de ses ouvrages une piété si haute, une si forte inspiration religieuse (cf. Epist. ad Marcellam, 7, 12, 13, 20, 24, 27) qu'on a peine à imaginer toute la distance qui le sépare de la foi chrétienne. En fait, il est arrêté au seuil de l'Église par un ensemble d'idées et de sentiments qui reflètent la pensée et l'idéal païens et qui sont à la base de sa critique.

La croyance en l'éternité du monde et en la périodicité de la vie universelle, tel est le premier principe de la cosmologie hellénique, suivant lequel l'univers est un ordre éternel, où le temps se divise en vastes périodes qui se répètent indéfiniment. De là découle la conception d'un déterminisme absolu, s'étendant des révolutions astrales jusqu'au moindre changement dont le monde sublunaire est le théâtre. De là encore l'idée que les corps célestes sont des êtres divins, puisque éternels et incorruptibles : ils ne connaissent que le mouvement parfait. Porphyre admet d'emblée ces principes de la science grecque et c'est en leur nom qu'il s'oppose aux dogmes chrétiens de la création, de l'incarnation, de la fin du monde et de la résurrection des corps.

Au demeurant, ces difficultés intellectuelles de croire n'étaient peut-être pas l'obstacle le plus insurmontable e.itre le philosophe tyrien et l'Église. Il y avait chez lui toute une hérédité de culture qui ['insurgeait contre le christianisme. Dans presque tous les fragments que nous possédons du KaTà XpiaTiavwv, il revient sur ces répugnances sentimentales qui l'éloignaient de la foi chrétienne.

Un sauveur vraiment Dieu n'aurait pas, comme Jésus, tremblé devant la mort au Jardin des oliviers, gardé le silence pendant la passion et accepté le supplice des esclaves. Quel contraste avec les accents émus de Pascal : « Il a été humble, patient, saint, saint à Dieu, terrible aux démons, sans aucun péché. Oh! qu'il est venu en grande pompe et en prodigieuse magnificence, aux yeux du cœur, qui voient la sagesse! » Pensées, n. 793, éd. Brunschwicg. Porphyre, lui, n'entend rien à cette sagesse nouvelle de l'Évangile : la vie du Christ, pleine d'abnégation et d'humilité, sa doctrine où il promet le salut aux pécheurs, aux pauvres, aux gens incultes, au rebut de la société, sa mort rédemptrice par la souffrance, autant d'objets de scandale pour notre philosophe. Tout de même, c'est parce qu'il voit dans saint Paul l'adversaire le plus intrépide de la culture grecque, des croyances et des mœurs païennes, qu'il l'attaque avec une extrême violence. La vie des chrétiens, telle qu'elle se passe sous ses yeux, est aussi, par plus d'un côté, une énigme pour cet esprit tout imprégné de la sagesse antique. II ne comprend pas la patience des martyrs, prédication vivante et instrument providentiel de la conversion des païens. Il accuse l'ignorance et la foi simple des gens du peuple, sans réfléchir que cette adhésion confiante est justifiée dans les savants travaux des apologistes, d'un Origène, par exemple, qu'il a connu de près. Il se révolte contre l'indulgence accordée au pécheur repentant et ne soupçonne pas les impulsions mystérieuses de la grâce. Il y a là tout un monde, qui lui est fermé. L'idéal chrétien, pour cet aristocrate de la pensée païenne, reste toujours, selon le mot de l'Apôtre, une folie.

Ces brèves observations sur la faiblesse de l'œuvre porphvrienne permettent de s'inscrire eh faux contre le sentiment de von Harnack : « Là où Porphyre a transporté le conflit entre le christianisme et les sciences philosophiques et religieuses, on le retrouve encore aujourd'hui; aujourd'hui encore Porphyre n'a pas été réfuté et, en somme, on ne peut le réfuter

qu'après lui avoir tout d'abord donné raison en ramenanl le christianisme à son « noyau » primitif. >• Mission und Ausbreitung, 2e édit., t. i, p. 414. Tout au rebours, la position générale de Porphyre nous paraît singulièrement fâcheuse. Les trois vices fondamentaux de cet esprit : son culte pour la sophistique, l'insuffisance de son érudition et de son jugement, ses partis pris philosophiques et religieux sont beaucoup trop graves pour ne pas ruiner dans l'ensemble ses objections contre la foi chrétienne. Il reste seulement qu'à certains égards sa critique paraît d'hier. Dans la luttecontre le christianisme, il se place volontiers sur le terrain de l'histoire biblique, comme on le fait de nos jours. Il essaie déjà de démontrer « la modernité des prophètes», dont les prédictions n'auraient été écrites qu'une fois les événements accomplis. Il devance l'école de Tubingue en accentuant les divergences de Pierre et de Paul. Dans ses attaques contre les évangiles, la personne de Jésus est séparée de ses disciples et de son œuvre, tout comme les protestants libéraux distinguent aujourd'hui entre le Christ de l'histoire et le Christ de la foi. Peut-être a-t-il préludé à l'histoire comparée des religions par un parallèle entre le peuple phénicien et le peuple juif. Dans tous les cas, sa façon de tenir les dogmes de l'Église pour des mythes grossiers n'est pas sans quelque ressemblance avec les conclusions de l'école dite religionsgeschichllich. Il n'y a pas jusqu'à la forme de sa polémique, tour à tour ironique et savante, spécieuse et serrée, anticléricale et courtoise, qui ne rappelle le ton des ouvrages de certains rationalistes modernes.

3° In/luence. — 1. Dans les milieux païens. — L'œuvre antichrétienne de Porphyre est restée jusqu'à la fin du paganisme une mine inépuisable où les adversaires de la religion du Christ ont alimenté constamment leur polémique. Hiéroclès, Jamblique, Julien l'Apostat, pour ne citer que les noms les plus connus, lui doivent bien davantage qu'il ne semble au premier abord. La mauvaise corservation de leurs œuvres ne permet pas de multiplier les points de comparaison et d'établir des conclusions précises. Mais, à relire seulement les restes du traité de Julien, on aperçoit nombre de traits, surtout d'ordre historique et exégétique, qui s'apparentent sans conteste à la critique de Porphyre. Tous deux, ils utilisent Ex., xxn, 28, pour défendre le polythéisme et I Cor., vi, 11, pour attaquer l'institution du baptême. En dehors des lieux communs de la polémique courante, ils soulèvent fréquemment les mêmes objections en s'appuyant sur les mêmes textes. Ainsi, la généalogie du Christ, Matth., i, 1-17, la vocation de Lévi, Matth., ix, 9, la naissance virginale du Sauveur, Is., vu, 14, l'incident d'Antioche, Gai., n, 11 sq., etc., sont l'objet de diatribes semblables. Il est difficile de nier une certaine influence de notre savant sur les cercles païens du néoplatonisme.

Son action, toutefois, n'a pas été profonde. Porphyre reste dans le domaine de la philosophie religieuse un homme de transition. Les nécessités de la propagande et ses propres dispositions l'invitaient à atténuer la ferveur enthousiaste et le rigorisme de Plotin. Il ne peut atteindre aux élans mystiques du maître; il n'a pas les mêmes dédains que lui pour les cultes populaires. Nonobstant, il prône tout un système de renoncement ascétique et ne manifeste guère d'estime pour les hiérophantes et les mystagogues. Aussi, après sa mort, lorsque l'école néoplatonicienne, engagée, à partir du « divin » Jamblique, dans les compromissions les plus funestes pour l'esprit philosophique, fut devenue l'humble servante des anciens cultes païens et le dernier rempart d'une « théologie de la superstition », Porphyre ne compta plus pour ce monde de théurges et de charlatans. On le regardait comme « l'érudit », nokv\iy.Qrlç, qu'il convient de consulter au besoin. Mais

PORPHYHK

I restait, malgré tout, l'auteur de la Lettre à Anébon, et, à ce seul titre, on se devait de tourner le dos à un philosophe dont le zèle religieux paraissait si tiède. Toute l'œuvre qu'il avait entreprise ne vue d'adapter la religion païenne aux exigences de son temps aboutissait ainsi à un échec.

2. Dans les milieux chrétiens. — Là, Porphyre a exercé tout d'abord cette sorte d'influence spéciale qui opère par réaction. Bien que les réfutations du Kaxà XpiCTTiavcjv soient presque entièrement perdues, il est certain que cet ouvrage a obligé l'apologétique chrétienne à un puissant effort. Il suffit, pour s'en convaincre, de relire les Quœstiones et responsiones ad orthodoxos ou encore les Quœstiones gentilium ad christianos de pseudo-Justin. On y reconnaît plusieurs objections dans la note de Porphyre : par exemple, les n. 21 . 28, 53, 55, 78, 79, 83, 11 1 , 1 19 du premier traité, ou encore les n. 14 et 15 du second. On saisit de la sorte, sur le vif, l'importance que l'on attachait à ces attaques païennes et la sagacité que l'on déploya pour y répondre. Mais c'est surtout Eusèbe, dans sa Préparalion et dans sa Démonstration évangélique, où Porphyre est combattu à tout propos plus ou moins ouvertement, qui nous donne une idée de la méthode employée désormais pour la défense du christianisme. L'évêque de Césarée se place sur le terrain de l'adversaire : à une objection d'ordre positif il oppose un grand nombre d'autres faits qui contredisent le premier; à une critique tirée d'un texte, il répond par un examen plus minutieux du passage en question. Il veut battre l'adversaire païen avec ses propres armes. Porphyre a, de la sorte, servi l'apologétique chrétienne, en la poussant à prendre un contact plus étroit avec les difficultés et à donner à ses réponses un caractère plus scientifique. Il faut mettre à part, dans l'œuvre de Porphyre, l' Introduction aux Catégories qui fut considérée dans tous les milieux comme le manuel indispensable pour bien entendre la logique d'Aristote. Marius Victorinus, encore païen, en donna une traduction latine, quelques années après la mort de Porphyre, cf. Monceaux, Mélanges Havet, Paris, 1909, p. 296-310. Chez les chrétiens, Jérôme lui-même n'a pas eu d'autre moyen d'initiation. D'une façon plus générale, c'est grâce à Porphyre et à ses commentaires érudits qu'Aristote fut intronisé parmi les disciples de Plotin et qu'il exerça désormais, en logique, une autorité considérable.

Certes, un tel rôle, l'adversaire des chrétiens est loin de l'avoir prévu. Il a employé toute sa science à ruiner dans les esprits l'autorité du christianisme. Or, de son œuvre immense il n'est resté, pendant de longs siècles, que deux opuscules célébrés à l'envi, par une cruelle ironie du sort, dans tous les milieux chrétiens. L'un, le traité Sur l'abstinence de la chair ne pouvait manquer de faire l'admiration et l'édification des moines. L'autre, VIsagoge, devait passer pour l'introduction fondamentale non seulement à la philosophie et à la théologie, mais parfois même à la vie spirituelle. Son autorité sera si haute qu'une simple phrase incidente (les cinq termes ont-ils une existence substantielle ou ne sont-ils que des formes de notre pensée?) finira par déchaîner la grande querelle des universaux. Étrange fortune que celle d'un homme renié par son propre parti et dont l'œuvre, tout compte fait, a contribué surtout au succès de la cause qu'il avait le plus violemment combattue.

I. Sources. — 1° Sur la vie de Porphyre. — Les auteurs anciens ne fournissent que (le maigres renseignements : Bunape (346-415), Vies des philosophes et des sophistes, éd. Bolssonnade, Paris. iS22, p. 6-12; 2« éd. (collection Didol : Phllostrate, Eunape et Himerius), Paris. 1849, p. 455-457; Suidas. Lexique, au mot Pofphgrios, éd. Bernhardy, t. n, col. 752. Il existe une Vie de Porphyre, en syriaque, qui

n'ajoute guère aux précédents; cf. A. Baumstark, dans Philol.-hist. Beitràgc C. Wachsmuth znm 60. Geburtstag, Leipzig, 1897. La notice d 'Eunape et l'article de Suidas sont reproduits par J. Bldez, Vie de Porphyre, Gand, 1913, p. 47*-53*, qui les fait suivre, p. 54*-02*, d'un recueil de sept textes arabes relatifs aux écrits perdus de notre philosophe.

2° Sur l'œuvre de Porphyre. — Il n'y a pas de Corpus Porphgrianum; Fabricius, Bibliotheca grœca, 3e éd., t. v, Hambourg, 1796, p. 729 sq., et Parisot, De Porphyrio tria unemuta, Paris, 1845, en ont seulement dressé la liste; Bidez, qui l'a rectifiée et complétée (op. cit., p. 62*-73*, où il compte 77 écrits de Porphyre, en grande partie perdus), se prépare depuis longtemps à publier ce volumineux Corpus. En attendant, on est obligé de recourir aux diverses éditions particulières.

1. Principaux ouvrages philosophiques et religieux. — ri s p i ryj{ iv. >.o-';'(i)v ptXbffosptaç, extraits dans Porphyrii de philosophia ex oraculis haurienda librorum reliquiœ, éd. G. Wolff, Berlin, 185G. — IIspl à.ycù,u.&T:<i>v, fragments réunis par Bidez, op. cit., p. 143-157, et l*-23*. — IIopipupio»; eiaa.yii3yr\ toû $otvcxoç ou IIspl izi't-s. tpcov&v, livre célèbre aux nombreuses éditions, cf. A. Busse, Commentaria in Aristotelem grœca édita..., iv, 1, Berlin, 1887, p. 1-22. — n.op(p\jplov sic ràç 'ApiaroTéXovc; KaTTifope'aç zaTà tu-j^v /.a! aTtoxptiriv, éd. A. Busse, ibid., p. 55-142. — De regressu anima; : fragments réunis par Bidez, op. cit., p. 158-102 et 24*-41*. — Porphyrii philosophi platonici opuscula selecta, éd. Nauck, 2e éd., Leipzig, 1886. Cette édition comprend : <&eXoa,oço; iijTopî'a, fragments, p. 1-16; MâX)fou îfj (JaffcXea); fluâai'ôpou flioç, extraits du premier livre de l'Histoire de la philosophie, p. 17-52; 1 1 e p i toû èv 'OS\jaas.(a Ttôv vuu,<ptôv à'vTpo-j, p. 53-81; FUpt aTO/yj; Èu.'lrjywv, p. 83-270; Ilpo: MapxsXXav, p. 271-297. — Ilopçupfou Ttpo: 'Aveëù ê7CicToXi^, fragments dans T. Gale, Jamblichus, De myslcriis JEgyptiorum, Oxford, 1678, édités aussi par G. Parthey, Jamblichi De mysteriis liber, Berlin, 1857, p. xxix sq. — IIopcp'jpcVj Tupi flXbmvou [itVj : cette Vie de Plotin ligure en tète de la plupart des éditions des Ennéades, en particulier dans celle de Bréhier, Les Ennéades, t. i, Paris, 1924, p. 1-31. — IJop^pcVj àçop|xai 7tpô; rà voï)tà, éd. B. Mommerl, Leipzig, 1907.

2. Le traité « Contre les clirétiens » (L'ara Xpcmavoiv Xéyo! te'). — a) Lardner a, le premier, réuni les fragments épars dans la littérature patristique : The credibilily of the Gospel liistory, c. xxxvn : Tesiimonies of ancienl Hcathens, Londres, éd. Kippis, 1788, t. vra, p. 176-125; éd. 1838, t. vu, p. 390-

b) L'ouvrage de C. Blondel, Maxapîou Moiyv^Toç 'AitoxptTtxb; r, MovoyeVTJç, Macarii Magnetis qum supersunt..., Paris, 1876, fut le point de départ de recherches nouvelles. En fait, L. Duchesne, De Macario Magnete et scriptis ejus, Paris, 1877, attribua tout d'abord à Iliéroclès les objections mises sur les lèvres du philosophe païen dans l'apologie de Macaire. Mais l'opinion fut retournée dès l'article de Wagenmann, Porphyrius und die Fragmente eines Ungenunnlen in der Athenischen Makariushandschrift, dans Jahrbùcher fur deutsche Théologie, t. xxm, 1878, p. 269-314. On voit désormais Porphyre dans l'adversaire de r'AuoxpiTixô;. Ainsi, Neumann, Juliani Imperaloris librorum contra Christian qum supersunt, Leipzig, 1880, p. 20 sq.; Zahn, Gesch. des N. T. KanonsA. 1, 1888, p. 310 et t. n, 1890, p. 815 et 1005 ; surtout Georgiadès, Ilepi rôv xatà XpiTttavûv àiriT7ta<Tao<7Mv roî Ilopipuptou, Leipzig, 1891 (en grec), et A. J. Kleffner, Porphyrius der Neuplaloniker und Christenfeind, Paderborn, 1896. Toutefois, une réaction se produisit. Elle avait été préparée par certains auteurs qui se refusaient à voir, en toute circonstance, Porphyre derrière le philosophe païen de Macaire, tels : Salmon, art. Macarius, dans Diciionary of Christian biography, t. m, 1882; Geffcken, Zwei grlechische Apologeten, Leipzig, 1907, p. 301-304; Schalkhausser, Zu den Schrifien des Makarios von Magnesia, Leipzig, 1907, dans Texte und Unlers., t. xxxi, fasc. 4. Avec T.-VV. Crafer, celte réaction manqua décidément de mesure. Dans deux articles : Makarius Magnes a neglected apologist, du Journal of theolo gical sludies, t. Vin, 1906-1907, p. 401-423, et 540-571 . Crafer soutint cette hypothèse : l"A7toxpiTixd{ est le compte rendu d'une conférence contradictoire qui a eu lieu, vers 293-302, entre Iliéroclès et un Macaire inconnu. La réponse de von Ilarna'ck, Kritik des S. T. von einem griechischen Philosophen des III. Jahrhunderis, Leipzig, 1911, dans Texte und Unters., t. xxxvn, fasc. 4, et la réplique de Crafer, The ivork of Porphyry againstthe christians and ils reconstruction ,

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