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PRÉDESTINATION. LE CONGRUISME DE SORBONNE

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Thomas), a montré que de deux propositions contradictoires, singulières, relatives à un futur contingent, aucune n'est déterminémcnt vraie ou fausse. S'il en était autrement, remarque Aristote. c'est le déterminisme ou le fatalisme qui serait la vérité, et notre choix ne serait pas libre. Les stoïciens, comme le rapporte Cîcéron, De divin., I. i.v, entendirent précisément prouver le déterminisme par cet argument : de deux propositions contradictoires, l'une est nécessairement vraie; donc entre ces deux propositions : a sera, a ne sera pas, la nécessité de l'une, au moment où je parle, exclut la possibilité de l'autre : ex omni œternitate fluens veritas sempiterna. Il suivrait de là que la création elle-même n'est plus libre, que la volonté divine serait soumise au fatum logique des stoïciens.

2° Les difficultés du congruisme de Bellarmin et de Suarez. — Dans cette théorie, le principe de prédilection est certes beaucoup mieux sauvegardé que dans le molinisme : sur la question de la gratuité absolue de la prédestination à la gloire, elle suit fidèlement l'interprétation de saint Paul donnée par saint Augustin et par saint Thomas.

Mais, aux yeux des thomistes, cette théorie limite encore la valeur universelle du principe de prédilection et le frappe de relativité, du fait qu'elle conserve la pièce maîtresse du molinisme : la science moyenne ou la négation de l'efficacité intrinsèque des décrets divins et de la grâce. Il reste donc, selon cette conception, que l'effort humain rend la grâce efficace, au lieu d'être l'effet de son efficacité, et, de deux hommes ou de deux anges également aidés par Dieu, il peut arriver que l'un devienne meilleur que l'autre, meilleur sans avoir été plus aidé, sans avoir plus reçu. Sans doute ce congruisme dit bien que la grâce congrue est au point de vue moral un plus grand bienfait que l'autre, mais il n'en reste pas moins qu'elle n'est efficace de fait que par le consentement humain qui la suit, selon les prévisions de la science moyenne. Et alors reparaissent ici toutes les difficultés de la science moyenne ellemême, qui parait mettre une dépendance dans la prescience divine à l'égard du créé, une passivité dans l'Acte pur, et conduire de notre côté au déterminisme des circonstances. Cf. N. de! Prado, O. P., De gratia et libero arbitrio, t. m, 1011, p. 362-368.

On ne saurait dire non plus qu'antérieurement à tout décret Dieu prévoit tel futurible, par exemple la fidélité de Pierre, en tant que ce futurible lui est présent de toute éternité, car ce n'est pas indépendamment d'un décret de Dieu que ce futurible, plutôt que le futurible contraire, lui est présent de toute éternité; autrement il lui serait présent comme une vérité nécessaire, et l'on revient ainsi au déterminisme.

Pour ce qui touche plus directement à la prédestination, les thomistes notent généralement : la grâce congrue, n'étant pas infailliblement efficace par ellemême, n'est pas un moyen infaillible de conduire les élus à la gloire, comme le demanderait la définition augustinienne de la prédestination : prœscientia et prieparalio beneficiorum Dei, quibus cerlissime liberantur quicumque liberantur. La grâce congrue, étant infailliblement efficace, non pas parce que Dieu le veut, mais parce que l'homme le veut, ne paraît pas conserver tout le sens des paroles de l'Écriture citées plus haut, col. 2976. La grâce congrue, n'étant pas infailliblement efficace par elle-même, ne paraît pas non plus conserver tout le sens de ces paroles de saint Augustin : Deus de ipsis homiiuim voluntatibus, quod vult, cum vull, facil. Habens sine dubio humanorum cordium quo place! inclinandorum omhipotentissimam volunlatem... Deus n.agis habet in poteslate sua voluntates hominum, quam ipsi suas {De corr. et grat., Xiv, -15); gratia, quu> a nullo dura corde respuilur, quia

ad tollendam cordis duritiam primitui datur (De prsedest. sanct., vin, 13).

Sans doute saint Augustin, Ad Simplicianam, I, q. n. n. 13, a appelé congrua la grâce efficace; niais sis œuvres postérieures que nous venons de citer mollirent que dans sa pensée, du moins dans sa pensée définitive, il s'n^il dune congruité non extrinsèque, mais intrinsèque, qui est celle de la grâce infailliblement efficace par elle-même.

Ces difficultés du congruisme de Bellarmin et de Suarez ont porté d'autres congruistes à admettre la nécessité de la grâce intrinsèquement efficace au moins pour les actes difficiles; c'est ce que pensèrent au xvnr' siècle les congruistes de Sorbonne.

III. Le congruisme de Sorbonne. — Cette théorie se trouve avec des nuances diverses dans les œuvres de plusieurs théologiens du XVIIIe siècle : Tournely, Habert, Ysambert, Frassen, Thomassin, Duhamel. Saint Alphonse incline vers elle.

1° Exposé sommaire. — Au xix*' siècle, le P. Jean Herrmann, rédemptoriste, l'admet encore en la réduisant ainsi à ses principes essentiels dans son Tractatus de divina gratia, n. 509 : « 1 . La grâce est intrinsèquement efficace, en cela nous suivons les thomistes et les augustiniens contre les molinistes. — 2. Cette grâce intrinsèquement efficace est une motion, non pas physique, mais seulement morale, contre les thomistes. — 3. La grâce intrinsèquement efficace n'est requise que poulies actes salutaires difficiles : pour les actes salutaires faciles, surtout pour la prière, est requise seulement la grâce suffisante accordée ordinairement à tous. »

Ainsi est constitué un système moyen, qui s'oppose aux autres, en leur empruntant ce qu'il juge bon. C'est un éclectisme, qui prétend généralement rejeter la science moyenne des molinistes et qui admet une grâce, non pas extrinsèquement congrue comme celle de Suarez, mais intrinsèquement congrue. Le P. Jean Herrmann, op. cit., n. 561, écrit :

.luxta congruistas ad niodum Suarezii et Bellarmini, infallibilis effectus gratia- dependet non al) ejus vi intrinseca, sed vel a voluntatis consensu, vel a circumstantiis, in quibus homo versatur; Deus etîectum gratta» infallibiliter cognoscere non potest. nisi ope scientia- média- piius exploraverit an voluntas, in his aut illis circumstantiis posita, gratia- sit consensura, neene. Nos vero dicimus congruitateni esse intrinsecam, ab ipso Deo gratia- inditam, atque consistere non in entitate aliqua absolu/ta gratia» superaddita (sic rejicimus praemotionem physicam), sed in speciali modo divina» vocationis, in ipsius scilicet perfecta contempeiatione cum voluntate vocati... Ouare. juxta nos. congruitas ex gratia redundat in voluntatem; et Deus, ut gratia- efïectum cognoscat, scientia média nullatenus indiget.

On voit ce qu'il suit de là au sujet de la prédestination et des rapports de celle-ci avec les actes salutaires faciles, surtout avec la prière.

Le même auteur ajoute, n. 748 : Tandis que le molinisme et le thomisme n'ont que des fondements philosophiques indémontrables (la science moyenne, d'une part, et la prémotion physique, de l'autre), notre congruisme ne repose sur aucun fondement philosophique spécial, mais seulement sur les vérités de foi. Le même P. Herrmann dit pourtant ailleurs, op. cit., n. 399 : Tlwmistarum syslema tanquam fundamento nilitur in principio metaphysico, scil. Deum esse primam causam et motorem universalem a quo omne ens et omnis actio venire debent. Ce principe ne dépasse-1 il pas les limites de l'opinion et n'appartient-il pas aux prœambula fidei? A ce point de vue, l'éclectisme luimême ne saurait le négliger On peul se demander si ce congruisme ne lui porte pas atteinte eu niant poulies actes salutaires faciles la nécessité de la grâce infailliblement, efficace par elle-même.

2° Les difficultés du congruisme de Sorbonne. - Cette nouvelle théorie peul paraître plus acceptable

PU ÉDESTINATION. L'A UGUSTINISME RÉCENT

que le thomisme et que le molinisme à ceux qui ne considèrent guère les choses que «lu point de vue pratique. Elle nous dit en effet que la grâce intrinsèquement efficace est requise pour les actes salut uns difficiles, mais non pas pour les plus faciles, pour la prière qui peut obtenir le secours efficace; l'obscurité du mystère semble ainsi grandement diminuée. Mais, à considérer les choses du point de vue spéculatif, cette nouvelle théorie a, selon les thomistes, toutes les difficultés du molinisme pour les actes faciles, et, selon les molinistes, toutes les obscurités du thomisme pour les actes difficiles, lui d'autres termes, au point de vue théorique, ce congruisme accumule toutes les difficultés des autres systèmes et, de plus, les principes qu'il admet pour les actes difficiles n'ont plus aucune valeur métaphysique, puisqu'ils ne s'appliquent plus aux autres actes.

Dans la critique qu'ils en font, thomistes et molinistes s'entendent à dire que ce congruisme ne peut éviter de recourir à la science moyenne pour la prévision des actes salutaires faciles.

Parmi les thomistes les plus récents, le P. del Prado, en son ouvrage cité, De gratia et libéra arbitrio, t. m, p. 390, écrit : Congraismus sorbonicus rejicil scientiam mediam quoad nomen, sed relinet illam quoad rem. Illttm vocal scientiam simplicis intclligentiee, sed quoad rem est idem, quia anteced.it decrelum voluntatis divinse. L'essence de la science moyenne consiste en elfet dans la prévision des futurs libres conditionnels, antérieurement à tout décret divin déterminant. Or, telle est bien la position du congruisme de Sorbonne s'il s'agit des actes salutaires faciles, puisque selon lui ceux-ci n'exigent pas de décrets divins déterminants, ni de grâce infailliblement efficace de soi. De deux hommes également aidés par Dieu, il arriverait alors que celui-ci prie et l'autre pas, et celui-ci deviendrait meilleur sans avoir été plus aimé par Dieu: ce qui porte atteinte encore une fois, disent les thomistes, au principe de prédilection : nul ne serait meilleur qu'un autre s'il n'était plus aimé par Dieu.

Dira-t-on que, du moins, l'homme, sans un secours de soi efficace, évite parfois de résister à la grâce. Le P. del Prado répond en notant que, pour saint Thomas, In e/>. ad Hiebr., xn, lect. 3 : Hoc ipsum quod aliquis non ponit obstaculum gratise, ex gratia procedit. Ne pas résister à la grâce est un bien, qui doit dériver de la source de tout bien, c'est-à-dire de l'amour de Dieu; celui donc qui ne résiste pas est plus aimé de Dieu que celui qui dans les mêmes circonstances résiste; Dieu le conserve misérieordieusement dans le bien, tandis qu'il permet justement le péché dans l'autre, en punition souvent d'un péché antérieur. Nous nous retrouvons ainsi en présence des deux mystères de grâce et d'iniquité. Cette théorie congruiste des actes salutaires faciles oublie cette parole de saint Augustin : Quia omnia bona et magna et média et minima ex Deo sunl, sequilur quod ex Deo sil etiam bonus usus liberté voluntatis. Retract., I, ix, 6. En tout acte salutaire, si petit qu'il soit, se retrouve le mystère de la grâce. N. ciel Prado, op. cit., t. m, p. 404 sq.

Dans la critique de ce congruisme, thomistes et molinistes s'accordent à dire comme Schillini, De effleaci gratia, disp. IV, sect. vi : « L'efficacité intrinsèque et infaillible des décrets divins et de la grâce s'accorde ou non avec notre liberté. Si oui, pourquoi la restreindre aux actes difficiles? Sinon, pourquoi l'admettre pour eux? Il s'agit des actes salutaires, comme actes et comme actes libres surnaturels, qu'ils soient faciles ou difficiles (le plus et le moins de difficulté ne changent pas l'espèce des actes). Enfin la prière n'est pas toujours un acte facile, ni surtout la persévérance dans la prière. »

Nous pourrions parler ici d'un congruisme plus

récent, celui des cardinaux Satolli, Pecci, Lorenzelli, de Mgr Paquet et de Mgr Janssens, O. S. B., qui rejettent à la fois la science moyenne et les décrets prédéterminants, et cherchent une position intermédiaire. Ils tiennent (pie la science divine de simple intelligence connaît les futuribles libres avant tout décret de la volonté divine.

A cela les thomistes répondent : c'est confondre le possible et le luturible; or ce dernier, même s'il ne doit jamais être réalisé, est plus qu'un simple possible, il comporte une détermination nouvelle qui répond à cette question : lequel des deux possibles contradictoires choisirait Pierre s'il était placé en telles circonstances? Serait-il fidèle à son maître ou non? Il n'est pas nécessaire d'être omniscient pour voir qu'il y aurait là pour Pierre deux choses possibles; mais, antérieurement à tout décret déterminant, la science divine de simple intelligence ne saurait prévoir la détermination que Pierre prendrait, lequel des deux possibles il choisirait. Cf. N. del Prado, op. cit., t. m, p. 497, 504, 506. Nous reviendrons sur la conception que se sont faite de la motion divine les cardinaux Satolli, Pecci, Lorenzelli et aussi le P. Billot, S. J., dans l'art. Prémotion.

On voit que la principale difficulté de ces différentes formes du congruisme, que ce soit celui de Suarez, ou de Tournely, ou de Satolli, est la difficulté soulevée contre la théorie de la science moyenne, qui paraît bien poser en Dieu, dans sa prescience, une dépendance ou passivité à l'égard d'une détermination qui ne vient pas de lui.

C'est surtout à cause de cela que les augustiniens et les thomistes qui ont écrit depuis le concile de Trente ont combattu la science moyenne. Il nous reste à exposer leur enseignement.

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