IV. La prédestination selon les auoustiniens
POSTÉRIEURS AU CONCILE DE TRENTE. Oïl donne
particulièrement le nom d'augustinianisme à la doctrine proposée au xvnc siècle par le cardinal Noris (1631-t704) et soutenue plus tard par le théologien Laurent Berti (t696-t766), augustins l'un et l'autre. Accusés de jansénisme, ils ne furent jamais condamnés, loin de là (voir leurs articles), et de fait leur doctrine se distingue essentiellement du jansénisme par l'affirmation sincère et de la liberté (liberlas a necessitate) et de la grâce suffisante.
Tout en admettant pour l'état présent la grâce intrinsèquement et infailliblement efficace, ils diffèrent du thomisme par leur manière de concevoir l'influence divine sur le libre arbitre; c'est pour eux une influence déterminante non pas physique, mais seulement morale. La grâce agit sur l'âme par manière de délectation. L'homme, dans son état présent, est déterminé à agir, soit par une délectation mauvaise (concupiscence), soit par une délectation bonne, spirituelle (charité). Celle-ci est une grâce suffisante quand elle donne le pouvoir de vaincre la concupiscence; elle est une grâce efficace quand elle en est victorieuse de fait, sans nécessité, mais infailliblement.
On s'explique dès lors les conclusions relatives à la prédestination énoncées par L. Berti, De theologicis disciplinis, t. i, 1. IV, c. vi, xi; 1. VI. c. i, il, m, iv, v. Ces conclusions distinguent, beaucoup plus que ne le font les thomistes, l'état présent de l'état de justice originelle, et supposent que la grâce intrinsèquement et infailliblement efficace est requise aujourd'hui, non pas à raison de la dépendance du libre arbitre créé, angélique ou humain, à l'égard de Dieu, mais à raison de l'infirmité de notre libre arbitre depuis la chute.
Ces conclusions sont ainsi énoncées au début de l'ouvrage de Berti, t. i, p. xn :
Prop. lxxxviii. Deus non prédéterminât actiones libéras naturales, et consequenter neque eas pnvvidet in ellicaci suae voluntatis pra-finitione, p. 175. — Pr. xcn. Innocens
PRÉDESTINATION. LE THOMISME RÉCENT
creatura auxilio prsedeterminantls gratise non Indigebat, et consequenter minime novil Deus perseverantiam angeloruni in efHcacl suée voluntatis decreto, p. ist>. Pr. xc\ m. Deus videt Futurs libéra ordlais supernaturalis, quœ speclani ad statum natune lapsse, dependenter ab efflcacis sus voluntatis decreto, p. r.tT. l'r. xcix. Persistil cum divini> predefinitionibus hiunana liber tas, p. 20N. — l'r. c. Deus voluntate antécédent! vult omnes domines, nemine prorsus excepto, salvos tieri. p. 210. l'r. cvi. in dogmate pnedestinationis et gratiœ recedendum non est ab Augustin] doctrina, p. 212s. — Pr. cxm. Opéra moralium virtutum a Deo prœvisa nullo pacto predestinatlonis nostre causa sunt, p. 2:5.">. — l'r. cxrv. Predestinatio ad gloriam praecedit pnedestinationem ad gratiam, p. 2H7. — Pr. cxv. Ex vK-ri- Litteris demonstratur pnedestinationem ad gloriam esse in statu nature lapss gratuit am, p. 23!). — l'r. cxvi. Apertissime S. P. Augustinus iiadidit gratuitam ipsampredestinationem ad gloriam. p. 212. l'r. cxxxm. Heprobatio negativa aliquam ex parte reprobi causani liabet, nempe originale peccatum, p. 289.
La principale objection faite par les thomistes à ces thèses de l'augustinianisme du xvne et du xvnie siècle est que le principe de prédilection formulé par saint Augustin et par saint Thomas est absolument universel et s'applique donc non seulement à l'homme dans l'état actuel, mais à l'homme innocent et à l'ange lui-même. C'est en parlant des anges et de leur prédestination que saint Augustin a dit. De civitate Dei, I. XII, c. ix, que, si les bons et les mauvais ont été créés sequaliter boni, les premiers amplius adjuti parvinrent à la béatitude éternelle, tandis que les autres tombaient par leur propre faute, permise d'ailleurs par Dieu pour un bien supérieur. Et saint Thomas a exprimé le principe de prédilection de la façon la plus universelle, qui s'applique non seulement à l'homme déchu, mais à tout être créé, et cela non pas seulement titulo infirmitalis, mais tilulo dependentiie a Deo : Cum enim amor Dei sil causa bonitatis rerum, non esset aliquid alio melius, si Deus non vellet uni moins bonum quam alleri. D. q. xx. a. 3. Nul ange et nul homme, en quelque état que ce soit, ne serait meilleur qu'un autre s'il n'était plus aimé par Dieu. Le principe est absolument universel. Cf. Billuart, Cursus Iheologicus, De gratin, diss. II, a. -1.
De plus, ajoutent les thomistes, tout acte salutaire, surtout s'il est fait dans l'aridité, ne procède pas de la délectation victorieuse, et enfin celle-ci, lorsqu'elle existe, n'étant qu'une motion morale, par manière d'attrait objectif, et non pas une motion physique, ab inlus quoad exercitium, ne saurait être intrinsèquement et infailliblement efficace. Dieu vu face à face attirerait certes infailliblement notre volonté; mais il n'en est pas de même de la délectation que nous éprouvons à la pensée de Dieu connu dans l'obscurité de la foi.
V. La prédestination chez les thomistes postérieurs au concile de Trente. — 1° Principes sur lesquels ils s'accordent. 2° Où ils diffèrent. 3° Lumière et obscurités de la doctrine.
1° Principes sur lesquels ils s'accordent. — 1. Les thomistes qui ont écrit après Molina s'opposent tous sans exception à sa théorie de la science moyenne, qui, à leurs yeux, pose en Dieu, en sa prescience, une dépendance ou passivité à l'égard d'une détermination qui ne vient pas de lui. Toute la controverse revient au dilemme : Dieu déterminant ou déterminé, pas rie milieu. » On ne saurait admettre, disent les thomistes, aucune dépendance ou passivité dans l'Acte pur; ils soutiennent tous, dès lors, que Dieu ne peut connaître les futuribles libres que dans un décret déterminant objectivement conditionné, et les futurs libres que dans un décret, non conditionné, positif s'il s'agit des actes bons, permissif s'il s'agit du péché. Ils ajoutent que le décret déterminant relatif à nos actes salutaires est intrinsèquement et infaillible-
ment efficace, mais qu'il n'est pas nécessitant, car il s'étend jusqu'au mode libre de nos actes que Dieu veut et produit en nous et avec nous. Dieu a voulu efficacement de toute éternité que le bon larron se convertît librement sur le Calvaire, et cette volonté divine efficace, loin de détruire la liberté de cet acte de conversion, la produit en lui, parce que Dieu, qui conserve notre volonté dans l'existence, lui est plus intime qu'elle-même.
2. TOUS les thomistes soutiennent aussi l'efficacité intrinsèque et infaillible des décrets divins, relatifs à nos actes salutaires et de la grâce qui nous les fait accomplir, qu'il s'agisse des actes salutaires faciles ou des actes difficiles. Ces principes, étant en effet d'ordre métaphysique, sont absolument universels, sans exception; ils portent sur l'acte de la créature libre comme acte, et non pas comme acte difficile. De ce point de vue la grâce intrinsèquement et infailliblement efficace était requise pour l'acte salutaire, tant dans l'état d'innocence pour l'homme et pour l'ange, que dans l'état actuel; en d'autres termes, elle est requise non seulement tilulo in/irmitatis, mais tilulo dependentise, à raison de la dépendance de la créature et de chacun de ses actes à l'égard de Dieu, cause universalissime de tout ce qui arrive à l'existence, en ce qu'il a de réel et de bon.
Saint Thomas avait affirmé cette efficacité intrinsèque des décrets divins, en disant que la volonté divine conséquente ou efficace porte sur le bien qui arrive ou arrivera hic et nunc et que tout ce que Dieu veut de cette volonté arrive infailliblement, qu'il s'agisse d'actes faciles ou difficiles : Quidquid Deus simpliciler vult, fît, licet illud quod antecedenler vult, non fiât. Ia, q. xix, a. 6, ad lum, article qui se complète par l'article 8 de la même question, relatif à l'efficacité transcendante du vouloir divin qui s'étend jusqu'au mode libre de nos actes.
Cette efficacité intrinsèque et infaillible de la grâce s'explique, selon les thomistes, non par une motion morale, par manière d'attrait objectif (Dieu seul vu face à face pourrait infailliblement attirer notre volonté), mais par une motion qui applique notre volonté à poser vilalemenl et librement son acte (la, q. cv, a. 4 et 5), et qui, pour cette raison, par opposition à la motion morale, est dite prémotion physique. Les thomistes ajoutent même : cette motion est prédéterminante, en tant qu'elle assure infailliblement l'exécution du décret éternel prédéterminant. Elle a sur notre acte libre salutaire une priorité, non de temps, mais de nature et de causalité, comme le décret éternel. Elle est une prédétermination, non pas formelle, mais causale, c'est-à-dire qu'elle meut infailliblement la volonté à se déterminer en tel sens salutaire au terme de la délibération; alors, la détermination rie la volonté sera non plus causale, mais formelle et achevée. Ce qui serait contradictoire.ee serait de dire que la volonté est formellement déterminée avant d'être formellement déterminée. Voir l'art. Prémotion.
Sur ces points tous les thomistes sont d'accord, depuis les plus rigides comme Bâtiez, Lemos et Alvarez, jusqu'au plus mitigé d'entre eux, Gonzalez de Albeda, qui soutint une théorie spéciale sur la grâce suffisante. On peut s'en rendre compte en lisant leurs commentaires de la Somme théologique de saint Thomas, I», q. xiv, a. « et 13; q. xix, a. 6 et 8; q. xxm, a. 4 et 5. et [a-Il», q. cix sq. Voir en pari iculier Jean de Saint-Thomas, Gonet. Contenson, Massoulié, les carmes rie Salamanque, Gotti, Goudin, Billuart, plus récemment le P. Guillermin, O. P. (La grâce suffisante* dans Revue thomiste. 1901, 1902, 1903), qui, avec Gonzalez rie Albeda et Massoulié. rapproche autant que possible la grâce suffisante de l'efficace, en maintenant pourtant que seule cette dernière écarte infailli-
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blement les obstacles au bon consentement. Voir aussi V. Carro, O. P., De Solo à Bafiez, dans Ciencia thomista, 1928, p. 115-178; Fr. Stegmilller, Fr. de Vitoria y la doctrina de la gracia en la escuela Salmantina, Barcelone, 1934, p. 227-244 (textes inédits).
'A. Le principe de prédilection. — Tous, même Gonzalez de Albeda, Massoulié et le P. Guillermin, détendent par suite et très fermement le principe de prédilection : « Nul ne serait meilleur qu'un autre s'il n'était plus aime' et plus aidé par Dieu. » Tous admettent l'universalité absolue de ce principe tant pour l'état d'innocence que pour l'état actuel, qu'il s'agisse d'actes faciles ou d'actes difficiles, d'acte initial ou d'acte final, du commencement de l'acte ou de sa continuation. Nous ne pouvons nous étendre ici sur ce point que nous avons longuement développé ailleurs. Cf. La grâce infailliblement efficace par elle-même et les actes salutaires faciles, dans Revue thomiste, nov.-déc. 1925 et mars-avril 1926.
4. La prédestination. — A la lumière de ces principes, les thomistes qui ont écrit après le concile de Trente expliquent les articles de saint Thomas sur la prédestination, Ia, q. xxni. Ils défendent l'interprétation de saint Paul donnée par saint Augustin et par saint Thomas, comme nous l'avons vu dans les œuvres de saint R. Bellarmin, mais en insistant plus que lui sur les paroles de saint Paul : Deus est qui operalur in vobis velle cl per/ïcere. Phil., n, 13; Quis enim te discernil ? Quid autem habes quod non accepisti ? I Cor., iv, 7. Ils considèrent ainsi la doctrine de la gratuité absolue de la prédestination à la gloire comme directement fondée sur l'Écriture.
Dans l'explication de cette doctrine, ils s'entendent tous pour admettre que la prédestination à la gloire est antérieure à la prévision des mérites, comme le vouloir de la fin est antérieur au choix des moyens; mais que, dans l'ordre d'exécution, Dieu donne la gloire comme récompense des mérites, en quoi ils combattent les protestants et les jansénistes. Deus electis suis gratis vu.lt dure gloriam, sed non vult eam gratis dare. Ils tiennent tous aussi que la réprobation négative, par laquelle Dieu veut permettre le péché qui prive de la gloire, est antérieure à la prévision des démérites (le péché originel, ajoutent plusieurs, ne saurait non plus l'expliquer en ceux auxquels ce péché est remis); la réprobation positive, qui inflige la peine de la damnation, est au contraire postérieure à la prévision du péché, que la peine suppose.
Les thomistes ordonnent donc généralement ainsi les décrets divins : a) Dieu veut d'une volonté antécédente sauver tous les hommes, même après le péché originel, et il leur prépare des grâces vraiment suffisantes pour observer les commandements, car il ne commande jamais l'impossible. Cf. saint Thomas, Ia, q. xix, a. 6, ad lum. — b) Dieu aime spécialement et choisit un certain nombre d'anges et d'hommes, qu'il veut efficacement sauver. I», q. xxm, a. 4. La prédestination à la gloire précède ainsi, dans l'ordre d'intention, la prévision des mérites. Ibid., a. 5. — c) Dieu prépare aux élus des grâces intrinsèquement et infailliblement efficaces, par lesquelles, infailliblement quoique librement, ils mériteront la vie éternelle et y parviendront. — d) Dieu, prévoyant dans ses décrets que ses élus persévéreront jusqu'à la fin, décide dans l'ordre d'exécution préconçue de leur accorder la gloire comme récompense de leurs mérites. — e) Mais comme il prévoit aussi dans ses décrets permissifs que d'autres achèveront leur temps d'épreuve en état de péché mortel, il les réprouve positivement à cause de leurs péchés. — Cet ordre des décrets est fondé sur ces principes, admis non seulement pas tous les thomistes, mais par Scot, par Bellarmin et Suarez, que le sage veut la fin avant les moyens voulus pour la fin, et que
si la fin est première dans l'ordre d'intention elle est dernière dans l'ordre d'exécution.
2° Point où les thomistes diffèrent. — Sur ces thèses principales les thomistes s'accordent, ils ne diffèrent guère entre eux que sur la notion de réprobation négative.
Alvarez, les carmes de Salamanque, Jean de Saint- Thomas, Gonet et Contenson ont admis que la réprobation négative tant des anges que des hommes, antérieure à la prévision des démérites, consiste dans l'exclusion positive de la gloire, en ce sens que Dieu leur aurait refusé la gloire comme un bienfait qui ne leur était pas dû; puis il aurait permis leurs péchés et décidé enfin de leur infliger à cause de ces péchés la peine de la damnation, ce qui est la réprobation positive.
Il y a là encore, contre les protestants, une certaine diiïérenee entre la réprobation positive, qui est une peine, et la réprobation négative, qui ne l'est pas, mais seulement le refus d'un bienfait gratuit.
Cependant beaucoup de thomistes, comme Goudin, Graveson, Billuart, et presque tous aujourd'hui, ont rejeté cette manière de voir pour trois raisons principales : 1. parce qu'elle paraît trop dure et difficilement conciliable avec la volonté divine antécédente du salut de tous les hommes; — 2. parce qu'elle pose un parallélisme excessif entre l'ordre du bien et celui du mal : Dieu veut aux élus la gloire d'abord comme un bienfait gratuit, puis, dans l'ordre d'exécution préconçue, comme une récompense de leurs mérites; mais il ne peut vouloir exclure les autres de la gloire, avant la prévision de leurs démérites, car cette exclusion ne saurait être en soi un bien et elle ne peut être voulue par Dieu que comme une juste peine après la prévision des démérites; — 3. cette théorie de Vexclusio positiva a gloria tanquam a bénéficia indebito ne se trouve pas dans les œuvres de saint Thomas, ni chez ses premiers commentateurs Capréolus, Cajetan, Silvestre de Ferrare. Saint Thomas a écrit, Ia, q. xxm, a. 3 : Pertinel ad divinam providentiam ut permitlat aliquos ab isto fine ( gloriœ ) defteere, et hoc dicitur reprobare. A la fin du corps du même article il dit : Reprobatio incluait volunl'atem permitlendi aliquem cadere in culpam (réprobation négative) et inferendi damnationis pienam pro culpa (réprobation positive).
Aussi ces derniers thomistes et presque tous aujourd'hui font consister la réprobation négative dans la volonté divine de permettre le péché, qui mérite l'exclusion de la gloire. Dieu n'est pas tenu en effet de conduire efficacement tous les anges et tous les hommes à la gloire et d'empêcher qu'une créature de soi défectible ne défaille quelquefois. Il peut permettre ce mal, dont il n'est nullement cause, et il le permet en vue d'un bien supérieur, comme la manifestation de son infinie justice.
3° La lumière et les obscurités du thomisme. — La doctrine thomiste de la prédestination se déduit tout entière du principe de prédilection : « Comme l'amour de Dieu est la cause de tout bien, nul ne serait meilleur qu'un autre s'il n'était plus aimé par Dieu. » Ia,'q. xx, a. 3. Ce principe apparaît dans l'ordre philosophique comme un corollaire évident des principes de causalité et de la causalité universelle de Dieu, auteur de tout bien. Ce même principe, dans l'ordre de la grâce, est révélé sous des formes diverses dans l'Ancien Testament : Miserebor cui voluero, et clemens ero in quem mihi plaeuerit (Ex., xxxin, 19), et dans le Nouveau : Quis enim te discernit ? Quid autem habes quod non accepisti ? I Cor., iv, 7.
Par là le thomisme reste parfaitement fidèle à l'interprétation des textes de saint Paul donnée par saint Augustin. C'est le côté lumineux de cette doctrine, qui sauvegarde pleinement la vérité et l'univer-
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