‹ Dictionnaire de théologie catholique (volume 4)Chapitre 437 sur 437 · PRÉDESTINATION. CONCLUSION GÉNÉRALE · texte numérisé non relu

PRÉDESTINATION. CONCLUSION GÉNÉRALE

de se rappeler la déclaration de Pie IX (Denzinger,

n. 1077) : Nolum nabis vobisque est, eos, qui invincibili cirai sanciissimam nostram religionem ignorantia laborant, quique nalurakm Icgcm cjusque prxcepla in omnium cordibus a Deo insculpta sedulo servantes ac Deo obedire parati, Iwnestam reclamque vitam agunl, posse, diviiuv lucis et gratin- opérante virtule, œlernam consequi vitam, cum Deus, qui omnium mentes, animos, cogitationes liabitusque plane intuetur, scrutalur et noscit, pro summa sua bonitale et clemenlia minime patiatur. quempiam tvlernis puniri suppliciis, qui volunlariœ culpœ realum non habeal. Sed nolissimum quoque est catholicum dogma, neminem scilicet extra catholicam Ecclesiam posse salvari et contumaces adversus Ecclesise auctoritatem... perlinaciter divisos œlernam non posse oblinere salulem.

Conclusion : La transcendance du mystère de la prédestination. — Il nous reste à dire quelques mots de la transcendance de ce mystère surnaturel et du mode de connaissance par lequel ici-bas on peut mieux l'atteindre dans l'obscurité de la foi. C'est un exemple des plus frappants de ce qu'on peut appeler le clair-obscur théologique.

En étudiant les mystères de Dieu, particulièrement la conciliation de celui de la prédestination avec la volonté salvifique universelle, on est frappé par l'évidence de plus en plus grande de certains principes qui pourtant ne se peuvent concilier intimement que dans l'obscurité impénétrable de la Déilé. Il y a là un clair-obscur des plus saisissants : les principes à concilier sont comme les deux parties d'un demi-cercle extrêmement lumineux qui entoure une obscurité supérieure inaccessible. Et plus les deux parties du demi-cercle deviennent lumineuses, plus augmente en un sens l'obscurité du mystère qui les domine. Mieux en effet on voit, d'une part, que Dieu ne peut nous conmiander l'impossible et qu'il veut par suite le salut de tous les hommes, et, d'autre part, que nul n'est meilleur qu'un autre s'il n'est plus aimé par Dieu, plus aussi on voit que ces deux principes, si certains pris séparément, mais en apparence contraires, ne se peuvent concilier que dans Véminence de la Déilé, souverainement obscure pour nous.

C'est là un mystère beaucoup plus obscur que celui de la conciliation de la prescience, des décrets et de la grâce de Dieu avec notre liberté. Si Dieu est Dieu, il suit de là qu'il est tout-puissant et qu'il doit pouvoir mouvoir suaviter et fortiler notre liberté, surtout aux actes salutaires et méritoires. Comment concevoir autrement les actes libres et méritoires que devait infailliblement accomplir ici-bas pour notre salut la volonté humaine de Xotre-Seigneur Jésus-Christ, ou encore le fiai que Marie devait librement et infailliblement donner le jour de l'Annonciation, pour que le Sauveur nous fût donné.

Il y a certes un mystère dans la conciliation de la liberté de nos actes méritoires avec les décrets infailliblement efficaces de Dieu; mais beaucoup plus obscur encore est Je mystère du mal permis par Dieu. Tandis que les mystères de grâces, obscurs pour nous, sont très lumineux en eux-mêmes, les mystères d'iniquité sont obscurs en soi, le mal étant une privation de lumière et de bonté. Il suit de là que h' grand mystère qui nous occupe, celui de la conciliation de la prédestination restreinte avec la volonté salvitique universelle, se trouve surtout, aux yeux de saint Augustin et de saint Thomas, dans l'union incompréhensible et ineffable de l'infinie miséricorde, de l'infinie justice et de la souveraine liberté. C'est ce que ces deux grands docteurs ont souvent formulé en disant : Si Dieu accorde la grâce de la persévérance finale à celui-ci, c'est par miséricorde; et s'il ne l'accorde pas à cet autre, comme au mauvais larron, c'est par un juste

châtiment de fautes antérieures et d'une dernière résistance au dernier appel.

Mystère immense, qui résulte de l'union intime de trois perfections infinies : miséricorde, justice et souveraine liberté. L'obscurité est grande, niais nous voyons qu'elle ne provient pas de l'obscurité ou de l'incohérence; nous y sommes conduits par les deux principes absolument certains : « Dieu ne commande jamais l'impossible » et : « Nul ne serait meilleur qu'un autre s'il n'était plus aimé par Dieu. »

C'est ici surtout que nous saisissons la vérité de ce que dit saint Thomas au sujet de la foi : Fides est de non visis. L'objet de la foi est essentiellement obscur, il n'est ni vu ni su, neque visum, neque scitum. ID-Ib'c, q. i, a. 4 et 5. Mais la foi vive, unie à la charité, est accompagnée normalement du don d'intelligence qui, sous la lettre de l'Écriture, pénètre le sens ou l'esprit des mystères, et du don de sagesse qui les goûte. Et alors les grands croyants saisissent que, dans les mystères de la foi, ce qu'il y a de plus obscur de cette obscurité translumineuse, c'est ce qu'il y a de plus divin, c'est la Déité elle-même, qui concilie dans son éminence inaccessible Miséricorde, Justice et Liberté. Ce qu'il y a de plus obscur dans les mystères apparaît alors comme souverainement bon, et, tandis que l'intelligence ne peut y adhérer dans la lumière de l'évidence, la volonté y adhère surnaturellement et immédiatement par l'amour très pur de la charité. Ila-II"3, q. xxvn, a. 4; q. xlv, a. 2.

On s'explique alors pourquoi les âmes intérieures qui ont à subir les purifications passives de l'esprit, décrites par saint Jean de la Croix dans la Nuit obscure, sont généralement très tentées contre l'espérance, en pensant au mystère de la prédestination. Ces tentations sont permises par Dieu pour mettre ces âmes dans la nécessité de s'élever par la prière, par une foi plus pure et par une confiance pleine d'amour et d'abandon, au-dessus des raisonnements humains; et c'est alors la contemplation infuse, fruit des dons d'intelligence et de sagesse, qui commence à atteindre .d'une façon vraiment supérieure, dans l'obscurité de la foi, le point culminant du mystère dont nous parlons.

Et c'est ici qu'on entrevoit les fruits de cette doctrine si haute et qu'on parvient à une « certaine intelligence très fructueuse du mystère » pour redire les expressions du concile du Vatican.

Ces fruits spirituels du mystère qui nous occupe, nous ne saurions mieux les exprimer qu'en citant pour terminer deux lettres de Bossuet sur ce sujet. En réponse à une personne tourmentée par cette question : Comment peuvent s'accorder ces paroles : Dieu veut le salul de tous les hommes, avec le mystère de la prédestination? il répond :

« Il y a beaucoup d'appelés et peu d'élus» , dit Jésus-Christ. Tous ceux qui sont appelés peuvent venir s'ils le veulent : le libre arbitre leur est donné pour cela et la grâce est destinée à vaincre leur résistance et à soutenir leur faiblesse; s'ils ne viennent pas, ils n'ont à l'imputer qu'à eux-mômes; mais, s'ils viennent, c'est qu'ils ont reçu une touche particulière de Dieu, qui leur inspire un si bon usuge de leur liberté. Ils doivent donc leur fidélité à une bonté spéciale, qui les oblige à une reconnaissance infinie, et leur apprend à s'humilier, en disant : « Qu'as-lU que lu n'aies pas reçu? et si tu l'as reçu, de quoi peux-tu le glorifier? »

Tout ce que Dieu fait dans le temps, il le prévoit, il le prédestine de toute éternité : ainsi, de toute éternité, il a prévu et prédestiné tous les moyens particuliers par lesquels il devait inspirer à ses fidèles leur fidélité, leur obéissance, leur persévérance. Voilà ce que c'est (pie la prédestination.

Le fruit de cette doctrine est de mettre notre volonté et notre liberté entre les mains de Dieu, de le prier delà diriger de manière qu'elle ne s'égare jamais, de loi rendre grâces de tout le bien qu'elle lait et de croire (pie Dieu

P R É D E S T (NATION. CONCLUSIO N G É N É R A L E

l'opère en elle sans l'affaiblir ni la détruire; mais au contraire en l'élevant et la fortifiant et en lui donnant le bon usage d'elle-même, qui est de tous les biens le plus désirable...

Ce n'est donc pas à celui qui veut, ni à celui qui court, qu'il faut attribuer le salut, niais à Dieu qui exerce sa miséricorde, c'est-à-dire que ni leur course, ni leur volonté ne sont la première cause, et encore moins la seule cause de leur salut, mais la grâce qui les prévient, qui les accompagne, et qui les fortifie jusqu'à la fin, laquelle néanmoins n'agit' pas seule : car il faut lui être fidèle; et pour cet effet elle nous donne de coopérer avec elle, afin de pouvoir dire avec saint Paul : « Non pas moi, mais la grâce de Dieu qui est avec moi. » 1 Cor., xv, 10.

Dieu est l'auteur de tout le bien que nous faisons; c'est lui qui l'accomplit, comme c'est lui qui le commence. Son Saint-Ksprit forme en nos cœurs les prières qu'il veut exaucer. Il a prévu et prédestiné tout cela : la prédestination n'est autre chose. Il faut croire avec tout cela que nul ne périt, nul n'est réprouvé, nul n'est délaissé de Dieu ni de son secours, que par sa "faute. Si le raisonnement humain trouve ici de la difficulté et ne peut pas concilier toutes les parties de cette sainte et inviolable doctrine, la foi ne doit pas laisser de tout concilier, en attendant que Dieu nous fasse tout voir dans la source.

Toute la doctrine de la prédestination et de la grâce se réduit en abrégé à ces trois mots du prophète : « Ta perte vient de toi, 6 Israël! ton secours et ta délivrance est en moi seul. » Osée, xm, 9. Il est ainsi; et si l'on n'entend pas comment tout cela s'accorde, il nous suffit que Dieu le sache, et il faut le croire humblement... Le secret de Dieu est pour lui seul. Œuvres, t. xi, Paris, 184G, p. 133 sq.

Ici l'âme trouve la paix non pas en descendant par le raisonnement au-dessous de la foi, mais en aspirant au contraire à la contemplation de la vie intime de Dieu, contemplation qui, au-dessus du raisonnement humain, procède de la foi éclairée par les dons du Saint-Esprit.

Cette paix se confirme si l'âme se confie et s'abandonne à Dieu, non pas à la manière des quiétistes, mais en faisant au jour le jour son possible pour accomplir la volonté de Dieu signifiée par les préceptes, l'esprit des conseils, les événements, et en s 'abandonnant poulie reste à la volonté divine de bon plaisir, car nous sommes sûrs d'avance que cette volonté ne veut et ne permet rien que pour la manifestation de la bonté divine, pour la gloire du Christ rédempteur et pour le bien spirituel et éternel de ceux qui aiment Dieu et persévèrent dans cet amour. Voir sur ce point saint François de Sales, L'amour de Dieu, 1. VIII, c. v, et I. IX, c. i à vin, et Entretien IIe.

A une autre personne qui lui écrivait : « Les raisonnements que j'ai faits malgré moi sur la prédestination ont produit un très grand trouble dans mon esprit... », Bossuet répondait encore :

Ces pensées, quand elles viennent dans l'esprit, et qu'on ne fait que de vains efforts pour les dissiper, doivent se terminer à un abandon total de soi-même à Dieu, assuré que notre salut est infiniment mieux entre ses mains qu'entre les nôtres; et c'est là seulement qu'on trouve la paix. C'est là que doit aboutir toute la doctrine de la prédestination et ce que doit produire le secret du souverain Maître qu'il faut adorer et non pas prétendre sonder. II faut se perdre dans cette hauteur et dans cette profondeur impénétrable de la sagesse de Dieu et se jeter comme à corps perdu dans son immense bonté, en attendant tout de lui, sans néanmoins se décharger du soin qu'il nous demande pour notre salut... Ibid., p. 444.

C'est là à proprement parler, au-dessus des raisonnements de la théologie, la contemplation chrétienne, qui, dans l'obscurité de la foi, pénètre sous la lettre de l'Évangile l'esprit des mystères et les goûte. Elle s'élève non seulement très au-dessus des erreurs contraires du semi-pélagianisme et duprédestinatianisme, mais, au-dessus du conflit des systèmes théologiques, elle trouve asile dans l'immuable, dans l'esprit même de la parole de Dieu. C'est ici surtout qu'on comprend

ce qu'un docteur de l'Église, saint Jean de la Croix, a écrit, dans la Montée du Curmel, 1. II, c. xxvii, pour montrer que, si l'âme fait trop de cas de ce qui lui semble clair, ce seul fait la repousse loin de l'abîme de la foi :

L'entendement doit ici se tenir dans l'ignorance, en avançant par l'amour dans la foi obscure, et non |>.ir la multiplicité des raisonnements... Il faut bien m? comprendre. L'Esprit-Saint éclaire l'intelligenc-j recueillie dans la mesure de ce recueillement. Or, le recueillement le plus parfait est celui qui a lieu dans la foi. En effet, la charité infuse de Dieu est en proportion de la pureté de l'âme dans une foi parfaite : plus une telle charité est intense, plus le Saint-Esprit l'éclairé et lui communique ses dons. Cette charité est donc en réalité la cause et le moyen de cette communication. Il n'est pas douteux que l'intelligence, dans l'élucidation des vérités, apporte à l'âme quelque lumière, niais celle de la foi est incomparablement supérieure. L'intelligence ne peut juger de sa qualité comme elle distingue l'or du fer, ni de la quantité, car c'est une goutte d'eau comparée à l'océan. Par l'intelligence, on peut être instruit au sujet d'une, de deux ou de trois vérités, etc.; par la foi, c'est l'ensemble de la sagesse divine, c'est le Fils mêm-3 de Dieu qui est communiqué à l'âme.

Le saint ajoute :

Si l'âme s'attache trop à son action propre, elle fait obstacle aux effets divins; si elle s'occupe trop de choses claires pour l'esprit, elle s'interdit l'accès à l'abîme de la foi, où Dieu dans le secret instruit surnaturellement l'âme, l'enrichit de ses vertus et de ses dons.

En d'autres termes, la grâce par un instinct secret nous tranquillise sur notre salut et sur l'intime conciliation en Dieu de l'infinie justice, de l'infinie miséricorde et de la souveraine liberté. La grâce, par cet instinct secret, nous tranquillise ainsi parce qu'elle est elle-même une participation réelle et formelle de la nature divine, de la vie intime de Dieu, de la Déité elle-même, en laquelle s'identifient, sans distinction aucune, toutes les perfections divines.

Si nous nous arrêtons trop à nos concepts analogiques des attributs divins, nous mettons obstacle à la contemplation des mystères révélés. Du fait qu'ils sont distincts les uns des autres, ces concepts, comme de petits .carrés de mosaïque qui reproduiraient une ligure humaine, durcissent la physionomie spirituelle de Dieu. Il semble qu'en lui la sagesse, l'absolue liberté, la miséricorde et la justice soient d'une certaine façon distinctes, et alors le bon plaisir souverainement libre paraît arbitraire, et non pas tout pénétré de sagesse, la miséricorde semble trop restreinte et la justice trop raide. Mais, par la foi qu'éclairent les dons d'intelligence et de sagesse, nous recevons, au-dessus de la lettre de l'Évangile, l'esprit même de la parole de Dieu et nous pressentons sans la voir l'identification de toutes les perfections divines dans la Déité, supérieure à l'être, à l'un, au vrai, à l'intelligence et l'amour. La Déité est supérieure à toutes les perfections naturellement participables, qu'elle contient formellement et à l'état pur dans son éminence; elle-même n'est pas naturellement participable, ni par l'ange ni par l'homme. Seule la grâce, qui est essentiellement surnaturelle, nous permet de participer à la Déité, à la vie intime de Dieu, en tant qu'elle est proprement divine; c'est ainsi que la grâce nous fait mystérieusement atteindre, dans l'obscurité de la foi, le sommet où tous les attributs divins s'identifient ; la physionomie spirituelle de Dieu n'est plus durcie; on ne la voit pas, mais on la pressent, et cet instinct secret, dans l'abandon surnaturel, donne la paix.

La bibliographie complète relative à la prédestination serait immense, et une bibliographie trop restreinte sans véritable utilité. Nous préférons renvoyer aux ouvrages que nous avons cités au cours des différentes parties historique et théorique de cet article.

R. Garrigou-Lagrange.

Document non prêté Non-circuiatîn^ item

Page 1