‹ Dictionnaire de théologie catholique (volume 4)Chapitre 98 sur 437 · PIERRE AURIOL. COMMENTAIRE SUR LES SENTENCES · texte numérisé non relu

PIERRE AURIOL. COMMENTAIRE SUR LES SENTENCES

Il prétendait qu'Auriol empruntait au bréviaire des textes dépourvus de toute autorité. Il le reprenait sur sa façon de comprendre et d'interpréter les textes de saint Anselme et de saint Augustin. Il soutenait qu'Auriol n'avait point eu sous les yeux les traités complets d'où il avait extrait les textes cités. Il tâchait de prouver que la sainte Vierge n'avait point été exempte de la loi universelle du péché originel. Enfin, il concluait qu'admettant l'immaculée conception de Marie on blasphémait Dieu et que, par conséquent, tout le traité de Pierre Auriol devait être rejeté comme absurde. A chacun des reproches soulevés contre le traité du maître franciscain, le contradicteur répétait, comme un refrain, la même épithète désobligeante, ineptum.

Le maître franciscain crut ne pouvoir mieux repousser cette attaque maladroite et discourtoise qu'en frappant lui-même : Repercussorium! comme l'indique le titre de sa réplique. 11 répondit à toutes les objections et réfuta tous les reproches qui lui étaient faits et il renvoya à son contradicteur l'épithète d'ineptus, tout en y joignant celle de présomptueux et de grossier. La polémique, cependant, ne remplit qu'une minime partie du traité. Cf. N. Valois, op. cit., p. 498-499.

Quel fut cet adversaire acharné de Pierre Auriol? Quelques-uns, parmi lesquels Pierre d'Alva et Astorga, Quétif-Échard, op. cit., Sbaralea, op. cit., éd. 1805, p. 586, les éditeurs du Repercussorium, éd. cit., p. xvm, ont cru, mais à tort, devoir l'identifier avec le dominicain Guillaume de Gannat, qui a publié contre l'immaculée conception un traité intitulé De vera innocentia Matris Dei, dans lequel il alléguait, en faveur de sa thèse, un grand nombre de textes de docteurs, dont Jean Capréolus cite 38 passages. Defensiones theologiœ D. Thomse, seu Quœstiones in IV libros Sententiarum, Sent., 1. III, dist. III, a. 1. La preuve principale qu'ils invoquent en faveur de leur thèse, ne tient pas. Ils pensent que les paroles du Repercussorium : Prseterea in eodem libello adducuntur quadraginta auctoritates, quas ipse compositor invenit in dictis sanclorum, éd. cit., p. 143, visent le traité composé par le contradicteur d'Auriol pour réfuter son Tractatus de conceptione. Or, ces paroles se rapportent de fait au Tractatus de conceptione, désigné par le terme libcllus, et le compositor auquel il y est fait allusion n'est autre qu'Auriol lui-même. Le maître franciscain en effet, y rapporte les reproches faits par son adversaire contre son Tractatus de conceptione. Parmi ces reproches, il y a celui-ci : « Dans ce même libelle (Tractatus de conceptione) sont rapportées quarante autorités, que l'auteur (Pierre Auriol) a trouvées dans les textes des saints. Or, on pourrait en trouver encore plus de quarante autres en faveur de cette thèse, que lui n'a ni trouvées ni citées. Donc il est absurde et insuffisant dans ses citations. » En conséquence, ce texte ne prouve rien en faveur de la thèse que le Repercussorium aurait été écrit contre le traité, cité plus haut de Guillaume de Gannat. Il n'est pas possible, dans l'état actuel des recherches, de déterminer avec précision quel fut le contradicteur de Pierre.

Le Repercussorium a dû être écrit peu après le Tractatus de conceptione, donc dans les premiers mois de 1315. Le témoignage de Pierre Auriol est explicite à ce sujet dans le Repercussorium. Voir éd. cit., p. 95 et 139. Or, comme le Tractatus de conceptione fut composé vers la fin de 1314, il faut placer la rédaction du Repercussorium dans les premiers mois de 1315. Pour les autres preuves favorables à cette thèse, cf. N. Valois, op. cit., p. 497-498.

Pierre Auriol a divisé lui-même, au début, son traité en huit chapitres ou « conclusions ». Le vme et dernier chapitre seul a un caractère polémique, parce que le

maître franciscain y répond à son contradicteur. Les autres sont dépourvus de toute polémique et fournissent des éclaircissements théologiques et physiologiques sur quelques sujets délicats, qu'il avait abordés une première fois dans le ne chapitre de son Tractatus de conceptione et qu'il reprend ici avec plus d'ampleur et développe dans un style plus philosophique. Dans le c. I, il explique que la rébellion actuelle ou le stimulus carnalis n'a pas son origine dans l'appétit sensitif, en tant que tel, mais dans une qualité vicieuse et positive ajoutée à la substance de la chair et à la puissance naturelle de l'appétit; cette qualité constitue l'élément matériel du péché originel. Dans le c. n, il expose que la privation de la justice originelle ne constitue pas l'élément formel du péché originel, mais l'élément matériel et qu'en fait elle se confond avec la rébellion habituelle. Dans le c. m, il prouve que l'élément formel du péché originel se trouve dans l'offense faite à Dieu et dans la haine objective de Dieu, tandis que, dans le c. iv, il démontre que la cause du péché originel n'est pas à chercher dans la decisio sola seminis, mais dans la conception libidineuse, sans laquelle la femme ne peut pas concevoir. Dans le c. v, Auriol développe que la justice originelle était subjectivement là où est maintenant la rébellion, à savoir dans l'appétit sensitif; et, dans le c. vi, qu'à cause de cela le péché originel est contracté par tous ceux qui descendent libidineusement d'Adam, parce que toute la nature humaine, existant en lui virtuellement, a consenti en quelque façon au péché. Dans le c. vu, il explique que la conception consiste proprement dans Valteratio seminis et corporis formatio ou, plus exactement, dans la susceptio seminis. Dans son exposé, Pierre Auriol invoque fréquemment l'autorité d'Aristote et, quelquefois, celle d'Averroès.

Dans le Repercussorium, comme dans ses traités antérieurs, Auriol conserve une attitude modérée. Il se contente d'enseigner que, si l'opinion opposée est admissible, l'autre, favorable au privilège de Marie, est plus commune, plus décente, plus conforme au sentiment des saints, chez lesquels, dit-il, on ne trouve pas un seul texte contredisant cette proposition : « La sainte Vierge a été préservée du péché originel au moment de l'infusion de son âme. » Aussi termine-t-il en affirmant qu'il continuera à admettre et à défendre ce privilège, jusqu'à ce que l'Église romaine, seul arbitre dans cette question, en ait décidé autrement.

5° Commentarium in IV libros Sententiarum. — 1. La double rédaction. — Une question fondamentale compliquée se pose nécessairement ici au sujet de la double rédaction du commentaire sur les quatre livres des Sentences de Pierre Auriol. Ce sujet, vivement débattu en ces dernières années, a été résolu de façons différentes par les auteurs. Ainsi N. Valois, op. cit., p. 500-504, avait émis l'opinion qu'il doit exister une double rédaction du commentaire entier de Pierre Auriol sur les quatre livres des Sentences. R. Dreiling s'est rangé aux côtés de N. Valois et a trouvé une forte confirmation de la thèse de la double rédaction dans le fait que Trithème donne au commentaire des Sentences de Pierre Auriol un incipit différent de celui que nous lisons dans le texte actuel de la rédaction imprimée à Rome en 1596. (Trithème donne comme incipit de son texte : Quia disciplinait hominis, et l'édition imprimée : Expandit librum coram me.) De plus, selon le P. Dreiling, dans la rédaction imprimée, il existe des textes qui semblent faire allusion à une rédaction antérieure {op. cit., p. 20-23). Selon N. Valois et R. Dreiling, le commentaire doit avoir été complet dans sa première rédaction, qui, cependant, a été négligée très tôt, déjà, peut-être, du vivant de Pierre Auriol, et a dû céder le pas à la seconde rédaction. Cette dernière aurait été le

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résultat d'un remaniement complet de la première rédaction. Ainsi, le 1. 1 aurait et é augmenté considérablement et retravaillé en entier. Le commentaire sur le 1. II et une partie du commentaire sur le 1. III présenteraient des remaniements et des retouches moins profondes et moins méthodiques que le commentaire sur le I. I. D'après t'es auteurs, la comparaison instituée entre les liluli qusestionum de la première rédaction, conservés dans le COd. 243 de la bibliothèque de Toulouse, et les parties correspondantes de la deuxième rédaction doivent convaincre le lecteur de la vérité de leurs assertions. Le reste du 1. III (à partir de la dist. XXIII, q. rv, a. 3 de la rédaction imprimée) et le 1. 1Y auraient été repris, sans changement fondamental, a la première rédaction. Tandis que, d'après les mêmes auteurs, on ne connaîtrait que les titres des questions de la première rédaction du commentaire d'Auriol et que l'on ne serait pas encore parvenu à en découvrir le texte, soit manuscrit, soit imprimé, si ce n'est d'une partie du 1. III (cod. Paris, lat. 17 484; cod. 24 3 de la bibl. de Toulouse et cod. Plut. 32, sin. 12 de la bibl. Laurentienne de Florence), la seconde rédaction serait contenue dans de nombreux mss. (cf. N. Valois, op. cit., p. 485 et 500 sq.), ainsi que dans l'édition imprimée en deux volumes à Home, en 1596 (commentaire sur le Ier livre) et en 1605 (commentaire sur les autres livres et Quodlibela).

La thèse de la double rédaction a été combattue par A. Birkenmajer, Vermischte Untersuchungen zur Geschichte der Philosophie, Munster-en-\Y., 1922, p. 220-225. Il soutient que l'on n'a pu trouver nulle part un ms. fie la prétendue première rédaction; que les mss. des 1. I. II et IV concordent avec l'édition imprimée: que l'édition du 1. III parait être un extrait du commentaire du même livre conservé en ms. D'après lui, l'index de Toulouse peut facilement être considéré comme une retouche faite par une autre main et quant à l'incipit donné par Trithème rien ne prouve qu'il appartienne à une autre rédaction.

Le P. Fr. Pelster, S. J., a repris récemment l'examen de cette question compliquée. Estudios sobre la transmision manuscrita de algunas obras de Pedro Aureoli O. F. M. I t 1322), dans Estudios ecclesiasticos, t. ix, 1930, p. 162-479; t. x, 1931, p. 449-474. Comme la question de la double rédaction du commentaire sur les Sentences de Pierre Auriol est d'une importance capitale pour la philosophie et pour la théologie du Moyen Age, nous allons résumer brièvement les conclusions auxquelles nous sommes arrivés soit par l'étude du P. Pelster, soit par nos recherches personnelles.

Pour ce qui est du commentaire sur le I. I, il nous semble définitivement établi que Pierre Auriol en a donné une double rédaction : une première qui répond à l'index des questions du ms. de Toulouse et à l'incipit de Trithème : Quia disciplinait hominis; une deuxième qui correspond a l'édition imprimée à Rome en 1596 et qui débute : Expandit libruin coram me. De la première rédaction, le P. Pelster a découvert trois mss. : le cod. 292 de la bibliothèque Antonienne de Padoue, le cod. theol. lai. loi. 536 de la bibliothèque nationale de lierlin et le cod. liorgh. 123 de la bibliothèque vaticane. Le ms. de Berlin est anonyme : le Borgh. attribue explicitement et nommément le commentaire a Pierre Auriol; le ms. de Padoue, bien qu'anonyme, a été attribué à Auriol dans un ancien . catalogue de 1 I 19 (cod. 573, fol. 52 r" de la même bibliothèque), où on lit : Primas Aureoli. Dès lors, il n> a plus a douter que nous ayons la un commentaire d'Auriol sur les Sentences. Or. l'incipit de ces trois mss. concorde avec celui donné par Trithème et diffère de celui que porte l'imprimé. Les trois mss. débutent en effet : Quia disciplinati hominis est in tantum (lerminum = Berlin) certiludinis (certitudinem Padoue)

quserere in unoquoque génère quantum natura rei patitur. Le sont trois mss. du début du xiv siècle.

Ensuite, le cod. Borgh. présente la particularité de contenir au début une introduction, appelée collatio, qui manque dans les deux autres mss. : Jngrcilcre in medio rotarum, quss sunt sablas Cherubyn. Ezech., .x. Enfin, quant au caractère de la rédaction contenue dans ces trois mss., l'index des questions du n. 243 de Toulouse comme les mss. liorgh. et Berolin. la désignent comme reportatio. A la lin du Berolin. on lit : Hec sufficiunl quoad reporlaciones locius primi libri, et, dans le Borgh. : Expliciunt reporlaciones fratris Aureoli. Or, nous savons qu'il arrivait fréquemment que les élèves intitulaient les leçons de leurs maîtres du titre de reportatum (cf. A. Pelzer, Le IeT livre des « Reportata Parisiensia » de Jean Duns Scot, dans Annales de l'Institut supérieur de philosophie de Louvain, t. v, 1923, p. 450-455). Les maîtres revoyaient et corrigeaient très souvent les Reportata de leurs élèves, avant qu'ils n'en fissent de nouvelles copies. La rédaction, contenue dans ces trois mss., constitue un Reportatum consciencieusement élaboré et probablement corrigé par Auriol lui-même. Ce Reportatum diffère complètement du commentaire imprimé, de sorte qu'il faut nécessairement le considérer comme un autre ouvrage.

Une rédaction du commentaire de Pierre Auriol sur le Ier livre des Sentences, complètement distincte de la rédaction précédente et qui correspond à celle qui a été imprimée, en 1596, à Rome, est contenue dans les mss. : Vat. lat. 940 et 941; Borgh. 318 (jusqu'à la dist. XXVII, a. 2); Ottob. 995 (jusqu'à la dist. XXVI inclus.); Borgh. 329 , fol. 20' r°-219 v° (omis par le P. Pelster, op. cit., p. 450-452, mais indiqué par A. Pelzer, Bibl. apost. Valic. codices Vaticani latini, t. il a, Codices 679-1134, p. 374-375); Conv. soppr. B. I. 118 de la bibliothèque nationale de Florence; 133 de' la bibliothèque Antonienne de Padoue; Paris, lat. 15 363; 2 d'Auch; 1049 de Troyes; 72 de Vendôme; 1550 (3624) de la bibliothèque royale de Bruxelles (ce dernier ms. ne contient toutefois que le commentaire sur le 1. I et nullement celui sur les trots autres livres, comme l'affirme à tort N. Valois, op. cit., p. 502). La plupart de ces mss. sont du xive siècle et celui de Vendôme porte la date de 1330. Tous débutent : Expandit librum coram me, qui scriptus eral intus et foris. Ezech., II. Le texte de ces mss. correspond à celui qui a été imprimé en 1596, à Rome, par les soins du cardinal Costanzo Boccafuoco, plus connu sous le nom de cardinal de Sarnano. Dans la préface, le cardinal affirme qu'il croit répondre, en donnant cette édition, aux désirs des savants et surtout de Sixte V, de l'ordre des frères mineurs, auquel il devait le chapeau cardinalice. Il y dit aussi avoir exploré beaucoup de bibliothèques en France et en Italie, avoir compulsé un fort grand nombre de mss. et s'être donné grand mal pour restituer le texte original. Son édition est d'ailleurs très soignée. Le texte édité ne comporte pas de dédicace à Jean XXII; jusqu'à ces derniers temps, on la croyait perdue. Le P. Pelster l'a retrouvée dans quatre mss. : le cod. B. I. 118 de la bibl. nationale de Florence, le Vat. lat. 940, le Paris, lat. 15 363 et le cod. 133 de la bibl. Antonienne de Padoue. D'après ces quatre mss., il publie la dédicace. op. cil., p. 452- 155.

Dans tous ces mss., la rédaction du commenl aire Mule 1er livre des Sentences n'est pas désignée comme reportatum, comme c'était le cas pour la rédaction précédente, mais comme erf(7«m ou conftatum. Ainsi, dans le Vat. 941, le ms: de Florence, cod. B. I. 118, le ms. de Padoue, cod. 133, nous lisons à la fin : Explicit scriptum super primwn Sentenciarum editum <: fràtre Petro Aureoli. De même, dans le Val. 9 11. fol. 281 v".

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