‹ Dictionnaire de théologie catholique (volume 5)Chapitre 270 sur 741 · INFLUENCE QU'ELLE EXEKÇA SUR LES AGES SUIVANTS · texte numérisé non relu

INFLUENCE QU'ELLE EXEKÇA SUR LES AGES SUIVANTS

Malgré le dédain qu'il professe pour les hautes spéculations théologiques, Bernard est un théologien très averti et très profond. Si les vaines querelles de l'école lui échappent, la vraie métaphysique n'a pas pour lui de secrets. Il n'y entre pas par degrés, après un long circuit de raisonnements , comme dans un labyrinthe ténébreux, à la manière des dialecticiens de profession qui trop souvent s'égarent en tâtonnant: il s'y élève d'une envolée, il y pénètre par intuition, grâce à la sûreté de son sens théologique. D'un mot il éclaire les questions, et les plus habiles s'étonnent de le voir résoudre en se jouant des difficultés sur lesquelles ils ont pâli durant de longues années.

Mais il est rare qu'il se livre aux spéculations qui ne doivent pas exercer une influence réelle sur la vie pratique. Deux écoles se partageaient les esprits, quand il entreprit d'écrire et d'enseigner : lune qui avait le souci de conserver le caractère traditionnel et qui prit avec les maîtres de Saint-Victor un caractère mystique; l'autre plus portée aux spéculations abstraites, à la critique des

BERNARD (SAINT

idées et des testes, et d'où sortit, avec Abélard, la scolastique : on devine aisément laquelle eut les préférences de labbé de Clairvaux. L'aversion qu'il témoignait pour les disputes, trop souvent stériles, de l'école, lui a même valu le reproche de décrier la science. Il y répondit en affirmant que, s'il méprisait la science de ceux qui veulent savoir uniquement pour savoir, ou pour faire montre de leur science, ou pour en trafiquer, il estimait infiniment ceux qui cultivent la science pour des motifs plus nobles. « Il y en a, dit-il, qui veulent savoir pour édifier autrui, et c'est charité ; comme il en est qui veulent savoir pour s'édifier eux-mêmes, et c'est prudence. Ceux-là connaissent vraiment le prix de la science et savent en user. » In Cantica. serm. xxxvi, n. 3. Ce que Bernard apprécie, en effet, chez un théologien, c'est moins l'étendue de l'érudition et les fines déductions de la dialectique, que l'amour des âmes et la science de la vie chrétienne, ti Que m'importe la philosophie'? s'écriail-il un jour. Mes maîtres sont les apôtres: ils ne mont pas appris à lire Platon et à démêler les subtilités d'Aristote... mais ils n'ont appris à vivre. Et croyez-moi, ce n'est pas là une petite science. » Serni., I, infesta SS. Pétri et Pauli, n. 3; cf. Serm.,iu, in Pentecosten, n. 5. C'est dans l'étude et dans l'enseignement de cette science que l'abbé de Clairvaux se complaît et excelle. Outre un zèle ardent pour l'orthodoxie, ses ouvrages respirent la vie, la piété, l'amour de Dieu et des âmes. Leur caractéristique est l'onction, c'est-à-dire ce je ne sais quoi de doux, de fort et de tendre à la fois, qui trempe le style, le rend suave et le fait pénétrer jusqu'aux profondeurs de l'àme, à la manière de la grâce divine. Bernard possède au plus haut degré ce merveilleux secret. De là le titre de Doctor melliflmis qu'on lui donnait couramment au xv« siècle et qui est resté attaché à son nom, comme celui d'Angeliciis au nom de saint Thomas d'Aquin et celui de Seraphicus à saint Bonaventure. Kénelon a paraphrasé ce litre dans son Panégyrique de saint Bernard, lorsqu'il loue ainsi ses ouvrages : « Doux et tendres écrits, tirés et tissus du Saint-Esprit même, précieux monument dont il a enrichi l'Église, rien ne pourra vous effacer; et la suite des siècles, loin de vous -obscurcir, tirera de vous sa lumière. Vous vivrez à jamais, et Bernard vivra aussi en vous. » Bernard, en effet, pour parler comme Benoit XIV, est de ceux qui non seulement ont enseigné dans l'Église, mais encore ont enseigné l'Église.

Et d'abord Bernard est devenu par ses ouvrages l'organe officiel de la prière publique. L'Église, confiante en sa doctrine, lui a emprunté de nombreuses pages pour en composer les leçons du sanctoral dans le bréviaire. « Qui suis-je, écrivait-il modestement à l'abbé de Montiéramey, qui lui demandait un office de saint Victor, qui suis-je pour qu'on lise ma prose dans les églises? » En dépit de son humilité, ses écrits sont une mine que les liturgistes ont largement exploitée. Les pages qu'il a consacrées à saint Joseph dans sa deuxième homélie sur les paroles Missiis est, n. -16, se récitent aujourd'hui dans la solennité du 19 mars. Les leçons du second nocturne du bel office de Notre-Dame des Sept- Douleurs sont pareillement tirées de ses homélies, Sernio iii dominica infra octavani Assuniplionis,n. li- 15. La fêle des Saints-Anges, au 2 octobre, nous offre un extrait de l'un de ses sernvons sur le psaume Qui habitai, serm. xil, n. 4, 6-8, etc. Bref, la plupart des fêtes modernes sont tributaires de .ses œuvres.

Alexandre III et Innocent III, en préconisant la force et la pureté de la doctrine de l'abbé de Clairvaux, cf. Migni-, P. L., t. CLXxxv, col. G22, 025, avaient donné le signal de l'admiration que la postérité devait lui témoigner. Il était réservé à saint Bernard de clore cette glorieuse liste des Pères de l'Église qui commence aiut pri-miers jours du christianisme et qui, continuée presi|ia- sans interruption jK-ndanl plus de six cents ans.

porte des noms illustres, tels que ceux de saint Augustin, saint Ambroise, saint Jérôme, saint Grégoire le Grand, etc. Aux yeux des meilleurs juges, il ne devait en rien céder à ceux qu'il s'était choisis pour maîtres et pour modèles. « Le dernier des Pères, il est aussi grand que les plus grands d'entre eux, » iiltinius iuter Patres priniis certe non impar, a écrit Mabillon. Bernardi Opéra, Prxfat. generalis, n. xxill, P. L., t. CLXXXii, col. 26.

Placé aux confins de deux âges, à la limite des temps anciens et des temps modernes, l'abbé de Clairvaux clôt le passé, dont il recueille l'enseignement traditionnel, et ouvre l'avenir auquel il le transmet. A partir du xiir siècle les professeurs des écoles, les orateurs, les écrivains mystiques relèvent de lui, plus que de tous les autres Pères grecs ou latins, saint Augustin excepté. Les hérétiques eux-mêmes, un Luther et un Calvin, non moins que les catholiques, un saint Thomas d'Aquin ou un Gerson, se font gloire de feuilleter ses écrits et de demeurer fidèles à sa doctrine. Il est un auteur surtout, le plus illustre des anonymes, qui porte au moyen âge la manifeste empreinte de la pensée et du style des sermons sur le Cantique des Cantiques et du Traité de l'humilité. Saint Bernard a tant fourni au texte de Vlmilation de Jésus-Chi-isl, dit un critique, qu'on a pu sans trop d'invraisemblance lui attribuer la paternité de l'ouvrage. C'est à lui notamment que le pieux inconnu emprunte les beaux mots qui servent pour ainsi dire d'épigraphe à son livre et qui en résument toute la doctrine : Ama nesciri. De imitatione Chrisli, 1. I, c. Il; Bernard, Serm., m, in nativitate Doniini, c. Ii, P. L., t. CLXxxiii, coi. 123. En général, le plagiat est moins manifeste, les ressouvenirs sont moins frappants, parce qu'ils sont moins textuels. Mais il serait aisé de retrouver, délicatement fondus dans la trame des chapitres, les fils d'or qu'une main habile a tirés des écrits du grand abbé de Clairvaux, cf. Vacandard, Vie de saint Bernard, !'« édit., t. Il, p. 538, note 2 : ce qui a fait dire, non sansune légère exagération, à un controversiste érudit, après la lecture de ses ouvrages : « L'Imitation ne m'a plus semblé être que la reproduction et l'analyse des écrits de saint Bernard. »

Ce qui est incontestable, c'est que certains écrits de l'abbé de Clairvaux ont fait, presque à l'égal du livre de l'Imitation de Jésus-Christ, les délices et l'aliment delà piété chrétienne. Et prises dans leur ensemble, ses œuvres ont eu une vogue vraiment extraordinaire. Une simple statistique de librairie suffirait pour le démontrer. Si l'on excepte les quatre grands docteurs de l'Église latine, Bernard est, de tous les Pères, celui dont les ouvrages ont été le plus souvent transcrits au moyen âge. Avec l'invention de l'imprimerie, une nouvelle fortune commence pour ses écrits. On en compte plus de quatrevingts éditions avant le commencement du xvi« siècle (j'entends d'éditions partielles, car les éditions complètes sont postérieures à 1500). Le xi.v siècle atteignit li' chiffre vraiment extraordinaire d'environ cinq cents éditions. Toutes les nations de l'Europe, à des dogn's divers, ont contribué au succès de cette entreprise. La France marche en tête avec environ deux cents éditions des œuvres de son illustre enfant; l'Allemagne la suit de près; puis viennent l'Italie avec plus de quatre-vingts éditions, la Belgique-Hollande avec plus de vingt; le reste se répartit entre l'Espagne, le Portugal, l'Angleterre, la Suède et les peuples slaves. Cf. Janauschek, Biblitigraphia Bemardina. Lorsque Pie VIII eut conféré à saint Bernard le litre officiel de Docteur de l'Église (18130), cf. P. L., t. CLXXXV, col. 15lH5t8, il semble que le mouvement qui portait les esprits vers les ouvrages du dernier des Pères se soit encore accru, et rien ne fait prévoir que ce mouvement doive se ralentir jamais. L(5ûp()lil Janauscliek, Bibliographia Bemardina qua sancti Brriiardi primi ubfialis Ctaravallcnsis operum cum omnium

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