II. Méthode et limites. — 1» La casuistique scienti
CASUISTIQUE
lique doit, comme toute science théologique digne de ce nom, s'appuyer premièrement et principalement sur l'autorité de la révélation chrétienne, telle qu'elle est manifestée par l'Écriture et la tradition. S. Thomas, Sum. theol., I", q. i, a. 8, ad 2»"'. Elle doit, pour la même raison, rester dans une absolue dépendance visà-vis de l'autorité doctrinale du saint-siège ou des Congrégations romaines. Nous avons rappelé à l'article Cas DE CONSCIENCE, quelle doit être l'étendue de celte nécessaire dépendance. Nous avons également indiqué quelle déférence le casuiste doit ou peut accorder en ces matières à l'autorité unanime ou simplement probable des Pères et des théologiens.
2» La casuistique scientifique doit s'appuyer sur des déductions théologiques suffisamment indiquées. Puisque la moralité de nos actes consiste essentiellement dans leur conformité ou non-conformité avec la règle divine intimement manifestée par notre conscience, nous ne pouvons légitimement prononcer la licéité ou l'illicéité d'un acte qu'autant que nous la déduisons suffisammenj de cette règle divine, clairement iii.iiiilVst,'M. \vm- les défi, nitions ou déclarations de r.nitnni. iln, hinale de l'Église ou par nos propres dédiiclhii- ih. i-l,t^ii[ues prudemment conduites. Quelle pari la ca-uisliquo doit-elle accorder à ces déductions théologiques ? Leur développement doit-il avoir quelque ampleur, ou suffit-il qu'elles soient brièvement indiquées sous la forme sentencieuse de principes que l'on rappelle sommairement au ressouvenir du lecteur? Il est dillicile d établir une règle absolument uniforme. Des cas plus complexes où divers principes doivent prudemment se combiner, peuvent requérir un plus long exposé de principes ou de conclusions théologiques certaines. D'ailleurs, pour des esprits familiarisés avec la discussion de ces questions pratiques, un exposé scientifique très complet et minutieusement détaillé n'est pas toujours nécessaire. Il est cependant souverainement désirable que les manuels de casuistique, où renseii;neirient doit être consigné sous sa meilleure forme, inclli ni tonn.urs dans un relief assez puissant les diHh 1 1 I h 1 1 1 . 1 1 1 , . , I . i^^ii I ues sur lesquelles s'appuient.leurs solution^. iii,-t 1. meilleur moyen de conduire efficacement les lecleurs a appliquer eux-mêmes ces principes dans des circonstances quelque peu différentes. On rencontrera difficilement deux actes parfaitement identiques dans toute l'extension de leurs éléments objectifs et subjectifs et de toutes leurs circonstances. Les solutions types offertes par un manuel de casuistique où les déductions théologiques ser^iient insunis.Tniiiifnt expo-
duit p.ir 1.1 l.-rhiiil>' |-liii.ii (|ii,' |,,,i' I,., |,niiiip,.,, il courrait ri-.|ii'' J ,i|i|ili.|ii.i ,1 lin e.K. -nppn-.- lurlaitement idenlli|ih'. lUh' -.iluih.ii .|in .n ii-.iliii' répond à un cas différenl. I. .■.■.!, hp, n^' ilml ,■[!,■ qii un exemple où les principi - -,i-,i,Mi]i .ippliqii.'^ -oui mis en pleine lumiin , i:.ll. ipplii .iii.iii ne doil être qu'un exercice d'enliMiihiM, ni (|, iHilelllyence pour des cas plus on moins I r-^. iiillinK. Le lecteur ainsi prévenu et préparé saura qii il lui ii.^ie loujours un travail personnel d'examen concret du cas particulier et d'application spéciale des divers principes qui y entrent en jeu. Les ouvrages de casuistique, où cet idéal est fidèlement poursuivi, ne fourniront jamais aucun sérieux pr-'texto à la funeste théorie de l'absolue et irrécon. ili,i[,l< :iiilniMniie entre la spéculation et la pratique, llM.iiir mli-rientifique qui aboutit à soustraire la casni-lique a la direction de la science théologique pour la soumettre à l'arbitraire du casuiste ou au hasard d'exigences pratiques le plus souvent mal comprises.
Notons cependant qu'en exigeant un suffisant exposé scientifique nous ne pouvons ni ne voulons écarter le procédé moins scientifique mais cependant très légitime des principes réflexes, quand tout moyen suffisant de
certitude directe manque entièrement ou quand la prudence recommande l'emploi de ces principes. La certitude nécessaire pour agir doit toujours être accessible, puisque agir est également nécessaire. Dès lors que les moyens directs de certitude ne suffisent point, il ne reste, en dehors de la voie ■ d'autorité, que le moyen indirect fourni par les principes réfiexes. Il suffira de mentionner ici le principe réfiexe qui est comme la source de tous les autres et que saint Thomas formulait ainsi : NuUiis ligatur per praeceptuni aliguod nisi mediante scientia iUius prxcepti. De verilate, q. xvii, a. 3. Nous n'avons point à démontrer ici que ce principe, quelle que soit la manière dont on explique son fondement théologicpie, est la base du probabilisme modéré qui peut être considéré comme autorisé dans l'Église. Ce principe étant lui-même scientifiquement démontré, Bouquillon, Theologia moralis fundamentaliSyl' édit., p. 530 sq., son application ne peut être considérée comme extrascientifique, du moins dans les cas où les moyens de certitude directe sont insuffisants. D'ailleurs nous ne revendiquons que son application théologique. Nous réclamons toujours pour le théologien le droit et le devoir d'apprécier les éléments objectifs et subjectifs du cas concret, pour constater avec une suffisante certitude que le principe s'applique légitimement. Observons aussi avec Bouquillon, op. cit., p. 545 sq., qu'il est bien difficile de considérer comme scientifiques certaines applications purement conventionnelles du possession-
3« La casuistique scientifique doit s'étendre à toute sa sphère d'attribution, mais en restant toujours dans son rôle, sans jamais usurper celui des sciences théologiques dont elle est tributaire. — 1. Elle doit s'étendre à toute sa sphère d'attribution, c'est-à-dire à l'universalité des actes humains qui relèvent de la fin dernière surnaturelle, actes de l'homme individu lié vis-à-vis de Dieu par la loi morale naturelle et surnaturelle, actes de l'homme chef de famille ou membre de la famille et soumis aux préceptes du divin auteur de la famille, actes du citoyen dans toute sa vie prolessionnelle, publique et sociale, qui relève tout entière du divin auteur et ordonnateur de la société. Soustraire à la loi morale toute la vie publique et sociale, serait nier la dépendance de la société vis-à-vis de Dieu, ce qui est le vice capital du libéralisme social, non moins condamnable que le libéralisme individuel. Léon XIII, encyclique Liberlas du 20 juin 1888, § Mitiores allquando sunt. La casuistique qui n'est que la science d'application de la morale intégrale, ne doit donc point se désintéresser des applications pratiques de la morale sociale naturelle ou surnaturelle. A l'époque où la théologie portait dignement son glorieux titre de reine des sciences, nos meilleurs théologiens se préoccupaient habituellement des devoirs de l'homme et du citoyen dans sa vie publique et sociale. Bouquillon, Moral theologtj at the end of the nineleenlh cenlunj, dans Catholic university btdletin, avril 1899, p. 244 sq. Pour rester fidèles à cette tradition théologique, nous n'avons qu'à appliquer intégralement les principes si nettement indiqués par Léon XIII dans la plupart de ses encycliques, particulièrement sur les devoirs des sociétés chrétiennes et sur l'usage des libertés dites modernes, sur les devoirs et les droits de l'État en matière de réforme sociale et d'enseignement, sur les droits et les devoirs des parents relativement à l'éducation de leurs enfants et à la question des écoles, sur les devoirs et les droits mutuels des ouvriers et des patrons, sur les droits des individus et des sociétés en face des revendications socialistes. Plusieurs de ces principes avaient déjà été précédemment rappelés par Pie IX dans la condamnation des propositions 39 à 65 du Syllabus. Dans cette condamnation Pie IX rappelle même quelques principes de droit moral s'appliquant directement à des questions pratiques de droit international, notamment la
CASUISTIQUE
proposition 62". Rien de plus juste d'ailleurs, car le droit international doit nécessairement relever de la science morale, qu'il s'agisse de sa partie de droit naturel qui rentre dans la morale sociale, ou qu'il s'agisse des arrangements ou pactes internationaux, relevant de la morale naturelle, comme tout contrat librement consenti. Pourquoi la casuistique scientilique délaisseraitelle cette partie du domaine moral, surtout à notre époque où toutes ces questions sont plus spécialement étudiées, le plus souvent dans des sciences, sinon indépendantes du moins presque entièrement séparées de toute idée religieuse '? Dans la question du patriotisme et du militarisme et dans celle de l'arbitrage pacifique, dans les questions de légitimité de la guerre et des procédés à suivre pour qu'elle respecte mieux les droits de cbacun, dans les questions de droit de propriété pour les États ou d'obligation des conventions internationales, la casuistique, ayant mission d'appliquer intégralement la théologie, reine de toutes les sciences morales, a-t-elle le droit de s'abstenir entièrement ? A-t-elIe le droit d'arrêter ses investigations à ce qui est l'objet le plus habituel des confessions individuelles? Ne doit-elle point compter, parmi ses stricts devoirs, l'éducation privée et publique du sens moral, dans ces matières si complexes, desquelles dépendent principalement les bonnes relations entre les différents États? Ici encore l'on agira sagement, en reprenant d'anciennes traditions théologiques, depuis trop délaissées, et en élargissant l'horizon de la casuistique au delà des préoccupations immédiates de l'utilité la plus pressante pour le ministère du confessionnal. — 2. La casuistique, tout en étendant ses investigations à tout le domaine moral, doit constamment rester dans son rôle de science d'application, sans jamais usurper celui des sciences théologiques dont elle n'est que la tributaire. Qu'elle soit souverainement utile et même nécessaire pour former à la sage et prudente application des conclusions de la théologie morale, rien de plus vrai. Mais elle ne doit point, surtout dans l'enseignement de la théologie morale, préfendre à la domination à peu près exclusive, au détriment de la vraie science théologique qui se trouverait ainsi évincée, ou détriment même de la bonne pratique du ministère, désormais privée de sa meilleure direction. L'expérience a montré que les funestes effets d'un tel exclusivisme ne seraient que trop réels.
4» La casuistique scientifique doit toujours se mettre en garde contre le dangereux préjugé d'une antinomie irréconciliable entre la spéculation de la science morale et son application immédiatement pratique. Qu'une sage application exige, avec la connaissance des conclusions scientifiques, ces qualités que saint Thomas nous indique comme le complément nécessaire de la vertu de prudence, Sum. theuL, II» II-^", q. XLViii, l'expérience le prouve surabondamment. iMais que l'étude scientifique des conclusions de la théologie morale soit inutile pour la pratique ou que la pratique puisse se réaliser indépendamment de la théorie, c'est une assertion des plus erronées et des plus pernicieuses. S'il était démontré que quelques casuistes se sont laissé inlluencer par ce préjugé, leur méthode devrait être blâmée, sans que la faute puisse retomber sur la casuistique elle-même.